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- Sabine Sénéchal
- il y a 10 ans
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1 2013 document à consulter sur place 1
2 Cette compilation de textes a été réalisée par l équipe documentation de LA MAISON DE L IMAGE à Aubenas à l occasion des RENCONTRES DES CINEMAS D EUROPE
3 Synopsis : Sud de l Espagne, dans les années 20. Carmen est une belle jeune fille dont l enfance a été hantée par une bellemère acariâtre. Fuyant un passé dont elle n a plus mémoire, Carmen va faire une rencontre insolite : une troupe ambulante de nains toreros qui va l adopter et lui donner le surnom de "Blancanieves". C est le début d une aventure qui va conduire Carmen/Blancanieves vers elle-même, vers son passé, et surtout vers un destin à nul autre semblable Réalisation : Pablo BERGER Scénario : Pablo BERGER Assistant réalisateur : Carlos Gras Image : Kiko de la Rica Musique : Alfonso de Vilallonga Montage : Fernando Franco Costumes : Paco Delgado Interprétation : Maribel Verdu : Encarna Daniel Gimenez :Antonio Villata Angelina Molina : Dona Concha Macarena Garcia : Carmen Pays d'origine : Espagne Durée : 104 minutes Sortie en salle :23 janvier 2013 Distributeur : Rezo films 3
4 L'essentiel du palmarès des Goya 2013 c est ici : Meilleur film : Blanca Nieves de Pablo Berger Meilleur scénario : Blanca Nieves de Pablo Berger Meilleur réalisateur : Juan Antonio Bayona pour The Impossible Meilleur acteur : Jose Sacristan pour El muerto y ser Feliz Meilleure actrice : Maribel Verdu pour Blanca Nieves Pablo Berger et son Blanca Nieves (adaptation très personnelle du conte Blanche-neige), triomphe. Le film a reçu les statuettes les plus prestigieuses de la soirée. 4
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7 Positif N 624 Février
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9 9 Canard enchainé 23 janvier 2013
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11 11 L Humanité 23 janvier 2013
12 12 Cahiers de cinéma N 685 Janvier 2013
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14 "Blancanieves" : entre reine cruelle et arène sanglante LE MONDE Telle la poignée d'explorateurs européens qui s'acharnaient à remonter le Nil pour en trouver la source, les cinéastes du XXI e siècle remontent le temps du cinéma, laissant derrière eux le moment où la parole lui est venue. Après le Canadien Guy Maddin (pionnier en la matière), le Français Hazanavicius, le Portugais Miguel Gomès, voici le carnet de voyage de l'espagnol Pablo Berger dans les premiers temps du cinéma. Blancanieves (film espagnol, noir et blanc, muet) raconte une histoire familière, celle de la petite princesse tombée entre les griffes d'une marâtre sadique, sauvée par des nains. Mais le conte, né en Allemagne, prend racine cette fois sous le soleil d'andalousie, aux derniers temps de la monarchie espagnole, aux premiers temps de l'électricité et du moteur à explosion. 1
15 Cette greffe monstrueuse prend avec une vigueur inattendue. En noir et blanc, sans dialogues (et les intertitres sont réduits au minimum), Blancanieves est un exercice de style brillant, qui incite à accorder au réalisateur Pablo Berger (auteur, jusqu'ici, d'une aimable comédie, Torremolinos 73) une estime inattendue. D'autant que l'exercice de style laisse peu à peu la place à un authentique mélodrame, paroxystique, servi par des acteurs étonnants et la partition d'alfonso de Villalonga. Carmencita (Sofia Oria) est née dans le sang : le jour de sa naissance, son père Antonio Villalta (Daniel Gimenez Cacho) a été grièvement blessé alors qu'il toréait à la Maestranza de Séville, et sa mère est morte en couches. Encarna (Maribel Verdu), une infirmière cupide et sadique, a usurpé la place de la défunte auprès du blessé, désormais invalide, pendant que l'enfant était élevée par sa grand-mère (Angelina Molina). A la mort de celle-ci, Carmencita est recueillie par Encarna qui en fait son souffre-douleur. Devenue Carmen (et désormais incarnée par Macarena Garcia) et adolescente, l'héroïne fuit la vengeance de sa belle-mère et est recueillie par la troupe de Los Eñanitos Toreros (les petits nains toreros). On ressent le plaisir que Pablo Berger a pris à transposer délicatement les éléments du mythe, à les inscrire dans un univers qui leur était a priori hostile (la formule des frères Grimm nécessite de grands arbres, des brouillards, des nuits interminables...). Mais aussi à développer des personnages complexes, en donnant aux acteurs des instruments depuis longtemps abandonnés - les regards charbonneux, les grimaces de souffrances, les poses un peu outrées. Maribel Verdu trouve des ressources qu'on ne lui connaissait pas (perversions en tout genre, violence physique) pour faire d'encarna une créature de cauchemar dont on aimerait rêver toutes les nuits. Daniel Gimenez Cacho (que l'on a vu dans La Mauvaise Education, d'almodovar, et dans nombre de films mexicains récents) est déchirant de vulnérabilité. Tout comme les acteurs savent faire preuve, quand il le faut, d'une retenue que leurs aînés du temps du muet ne connaissaient pas, Pablo Berger ne se contente pas de décalquer les façons des maîtres du muet. Là où Michel Hazanavicius avait puisé dans le répertoire du vieil Hollywood pour The Artist, le cinéaste espagnol revisite le Vieux Continent. Son penchant pour l'expressionnisme apparaît presque constamment, mais aussi pour un cinéma muet espagnol méconnu (on peut voir en ligne La Aldea maldita, beau drame paysan réalisé en 1930 par Florian Rey). Ce qui n'empêche pas Pablo Berger de recourir à des procédés inconnus dans les années mouvements d'appareil acrobatiques, grand angle... Il le fait parce que son récit exubérant, qui multiplie les brèves digressions, les inventions visuelles et dramatiques, l'exige, parce qu'il a le souci de faire de l'orpheline devenue matador une héroïne de cinéma. Il y parvient avec brio. Par Thomas Sotinel 2
16 «Blancanieves», chocs corrida 22 janvier 2013 (Mis à jour: 23 janvier 2013) Par GÉRARD LEFORT Une «Blanche-Neige» olé-olé, avec des vrais nains et taureaux dedans 3
17 La comparaison nous tend ses petits bras. Après The Artist, succès comme on sait, voilà de nouveau un film muet en noir et blanc qui vise l affection du grand public et qui devrait la trouver. Comme dans le film de Michel Hazanavicius, celui de l Espagnol Pablo Berger jette dans son chaudron le patrimoine du cinéma dit de l âge d or ayant précédé l apparition du parlant : format carré en Super 16, accompagnement musical appuyé, esthétique d ombres et de lumières, aussi charbonneuse que le noir aux yeux des actrices principales. Ce qui est amusant dans l abîme des références qui s ouvre alors sous nos yeux, c est qu on peut en extraire bien des choses, voire n importe quoi : l expressionnisme allemand, Murnau aux Etats-Unis, Tod Browning pour l aspect Freaks, et même le Canadien Guy Maddin pour le recyclage. N en jetez plus, car le lancer de citations pourrait tourner à la lapidation. Nains. Or, Blancanieves ne mérite pas ce martyre. Son parti pris est celui d une énième relecture du conte des Grimm. Sauf qu ici Blanche-Neige ne se contente pas de passer la serpillière dans la chaumière de ces feignasses de sept nains. Fille d un torero célèbre rendu impotent par un encornage, Carmen a hérité de son papa le goût et l art de la tauromachie. Elle y met d autant plus d entrain que la pauvre petite a perdu sa jolie maman le jour de sa naissance et que son héritage est contesté par sa marâtre, infirmière de son papa et formidable salope, qui la martyrise. Par coïncidence féerique, Carmen, devenue adolescente, est recueillie par une troupe de nains forains spécialisés dans la parodie des corridas. Ils la rebaptisent Blanche-Neige. C est une histoire triste et édifiante comme celle colportée par ces ritournelles populaires contemporaines de l entre-deux-guerres citée par le film. Genre, la fameuse Entrecôte (écrite en 1927) : «A l atelier qui bourdonne comme une ruche/ La pauvre Lisette sanglote en travaillant/ Car son vieux père est mort de la coqueluche» Blancanieves est un roman-photo qui n a pas peur de ce mauvais genre, s en réjouit, y batifole et le pratique avec un humour rassurant. Ne serait-ce qu en forçant le caractère de la marâtre, méchante reine qui, toute en guêpière, œuvre au cravachage SM sur le dos d un de ses amants. La gamine héroïne observe ce manège équestre par un trou de serrure et en rit. Peau de balle pour le trauma. Bien venus aussi le traitement olé-olé des tralalas de la corrida ou l exagération jusqu au grotesque des figures sulpiciennes qui hantent la psyché espagnole Camé. Le film est au mieux de lui-même quand il appuie sur le champignon hallucinogène. Apparition façon camé dans le ciel de «mon papa, ce héros», seringue de poison en piqué dans une pomme maléfique, et surtout esquisse d un bel amour monstre entre Blancanieves et un jeune nain sexy. 4
18 LA CRITIQUE LORS DE LA SORTIE EN SALLE DU 23/01/2013 Pablo Berger est un cinéaste original. Dans son premier film, Torremolinos 73, il racontait l'histoire (authentique) d'alfredo López, réalisateur d'un unique et insolite film érotique dans l'espagne puritaine des années Avec Blancanieves, il revisite Blanche-Neige en version noir et blanc, muette, le situant dans le milieu de la tauromachie, dans les années Un pari réussi dans la forme, magnifique, et dans le fond, captivant. Le cinéaste connaît ses classiques et les outils du muet : quand la foule se dirige vers l'arène où le grand Antonio Villalta, futur papa de Blanche-Neige, va toréer, on se croirait dans une fresque de D.W Griffith : plans carrés, très larges, puis gros plans, très expressionnistes, sur les visages. On ne peut s'empêcher de faire la comparaison avec The Artist, qui paraît du coup un peu scolaire, avec son parti pris de faire du muet simplement pour rendre hommage au muet. Pablo Berger réinvente Blanche-Neige. Le conte devient un drame de la jalousie, où les corps sont difformes et les femmes, de sublimes objets de désir plus ou moins pervers : le père dans une chaise roulante après l'assaut d'un taureau ; la belle-mère sadique, qui chevauche son chauffeur, cravache à la main. Chauffeur qui échouera à assassiner la jeune fille, non par pitié comme le chasseur du conte, mais à cause de sa libido... Et puis, il y a les cheveux (obsession buñuélienne) de l'héroïne, longuement peignés par sa grand-mère quand elle est enfant, et, plus tard, continuant à pousser dans la tombe, sous le regard énamouré d'un des sept nains minitoreros et forains qui semblent sortis de Freaks, de Tod Browning. Autant de références qui n'empêchent pas le film d'être d'une étonnante actualité : pourquoi l'odieuse belle-mère (Maribel Verdú, magnifique salope) jalouse-t-elle sa belle-fille (Macarena García)? Pas pour sa beauté, mais parce qu'en devenant une grande torera à son tour, elle lui pique la une d'un magazine... Guillemette Odicino 5
19 La critique de Premiere Des trois versions de Blanche-Neige tournées l année dernière, celle-ci est de loin la plus inventive, la plus audacieuse et la plus exaltante. La plus risquée aussi puisqu il s agit d un film muet en noir et blanc. Mais contrairement à The Artist, qui revisitait cette forme d expression oubliée avec respect et application, le film de Pablo Berger la revitalise avec un dynamisme extraordinaire, tant par le récit, qui nous mène de surprises en ébahissements, que par la forme, extrêmement forte et maîtrisée. Bien que située au début du XXe siècle, cette transposition du conte des frères Grimm a des connotations très modernes. Alors qu une série de hasards amène Carmen/Blanche-Neige à affronter des taureaux dans l arène (en compagnie de sept toreros nains!), elle assume l héritage de son père et contribue à redéfinir le rôle de la femme dans la société espagnole. C est non seulement un défi à une tradition machiste, mais également au pouvoir corrompu qu incarne la marâtre (Maribel Verdú, incroyable), dont les penchants SM et le narcissisme exacerbé résonnent de manière très contemporaine. Le cinéaste espagnol a manifestement assimilé les enseignements des grands maîtres du muet (Lang, Murnau), tout en empruntant des éléments à Buñuel et à Browning lors de ses incursions dans le monde du spectacle, peuplé de ses inévitables freaks. Beau et cruel jusqu à la dernière larme, ce conte de fées sorti de nulle part est l une des meilleures surprises de ce début d année. Gérard Delorme 6
20 Blancanieves, un conte gothique version flamenco Blanche-neige version flamenco. Pablo Berger reboote à son tour le cinéma muet en twistant ludique ment corrida et conte gothique. 7
21 Le muet sera-t-il le nouveau gimmick à la mode après la renaissance du relief? En tout cas, peu de temps après le triomphe public de The Artist, puis la consécration critique de Tabou, Blancanieves est une nouvelle preuve que le cinéma est travaillé par ses origines. De là à refonder le cinéma d aujourd hui à l aune de celui d hier, il y a un pas Mais qu est donc ce capricho espagnol que rien ne laissait présager à part le fait que Berger est, à l instar d Hazanavicius, un fétichiste du passé Son premier film (qui nous a échappé), Torremolinos 73, était une farce sur le porno amateur des seventies. Blancanieves, plus ambitieux, moins trash, plus méticuleux, transpose le conte Blanche-Neige dans l univers de la tauromachie; c est-à-dire une légende germanique dans l Espagne traditionnelle. Non seulement Blanche-Neige y trouve ses sept nains, mais ici ils forment une troupe de toreros. Les nains appartiennent au baroque espagnol depuis longtemps. Au moins depuis le XVIIe siècle, où Vélasquez, l immense peintre espagnol, donna ses lettres de noblesse à cette fascination ibère pour l étrange, que perpétue le cinéma. Mais Berger n en fait pas un cheval de bataille. Il intègre avec une légèreté humoristique ces éléments différents à un mélodrame style Tod Browning. Un célèbre matador, encorné par un taureau, est paralysé et se retire du monde. Sa femme meurt en couches et sa fille unique, Carmen, est confiée à sa grand-mère. À la mort de celle-ci, l enfant est renvoyé chez son père. Mais Carmen est séquestrée, élevée exclusivement par sa terrible belle-mère, Encarna, infirmière manipulatrice qui a épousé le veuf. Berger greffe ainsi au début de Blanche-Neige celui de Cendrillon (Carmen est une enfantesclave) puis utilise comme coda La Belle au bois dormant. L idée la plus poétique du film. S amusant avec l étrangeté, Berger arrondit les angles. Contrairement à Miguel Gomes, il ne joue pas sur les décalages temporels et les niveaux de lecture, mais se contente d un fac-similé à l ancienne, certes pulsé par les palmas (claquements de main) du flamenco revisité avec grâce par le compositeur Alfonso Vilallonga. Pablo Berger singularise ce fac-similé en empruntant maintes situations à Tod Browning et en les poussant jusqu au lyrisme, sans toutefois aller au bout de la morbidité primitive du réalisateur de Freaks. Le film déploie une plaisante panoplie cruelle avec le personnage gothique de la marâtre, infiniment plus stylé que dans les affreuses adaptations américaines de Blanche-Neige. On serait aussi tenté de rapprocher cette résurrection du mélo muet avec l œuvre de Guy Maddin, qui retravaille ces formes archaïques depuis vingt-cinq ans au Canada. 8
22 Mais Maddin, lui, a toujours été résolument postmoderne, jouant à fond les paradoxes, déconstruisant le récit systématiquement. Tout le contraire de Berger, artisan obsédé par la perfection de sa reproduction. Dans le cadre de cette imitation, il se permet heureusement des notations très contemporaines. Et en décrivant de manière très documentée les rituels de la corrida, il la tourne égalementen dérision. Le personnage de Carmen (une femme torero, quelle hérésie!) a une portée féministe inconnue dans le cinéma des années 20. Dans le fond, Berger est proche de son compatriote Almodóvar (lequel a également titillé l imagerie de la corrida dans Matador), mais il élude la provocation sexuelle. Il n approfondit pas le thème de la paralysie du père ni celui des relations assez troubles de Carmen avec les nains qui en ont fait leur égérie et vivent avec elle. Trop de retenue dans la fantaisie Réserves balayées par le finale onirique dans un cirque, où une Blanche-Neige morte vivante se mue en Belle au bois dormant. Par cette symbiose magique entre l univers forain, typique de Browning, et le conte de fées, Berger transcende son second degré aimable et sa méticulosité formelle. Il décolle de l imitation pour aboutir in extremis à une vraie féerie poétique. Cette fin envoûtante et belle, aux antipodes des clichés, donne toute sa saveur à ce mélodrame en noir et blanc contrasté et haut en couleur. par Vincent Ostria le 22 janvier 2013 à 18h30 9
23 BLANCANIEVES Film espagnol de Pablo Berger avec Maribel Verdù. (2012-1h30) Sud de l'espagne, années 20. Carmen est une belle jeune fille. Fuyant un passé, Carmen va faire une rencontre insolite : une troupe ambulan-te de nains toreros qui va l'adopter et lui donner le surnom de "Blanca-nieves". C'est le début d'une aventure qui va la conduire vers elle-même, vers son passé, et surtout vers un destin à nul autre semblable... Servi par une bande musicale tonitruante, un Blanche-Neige revisité à la sauce espagnole, en format 1,33 Noir & Blanc et muet! Qui l'eut cru? C'est la plus belle surprise de ce début d'année, à voir absolument. Blancanieves ou un moment de cinéma captivant Pablo Berger réinterprète le conte des frères Grimm en le plongeant dans une Espagne des années 20 mythique et mystique. Blanche-Neige y évolue toujours brimée par une marâtre brillamment interprétée par Maribel Verdù, mais qui s émancipera en tant que personne et que femme en occupant la place la plus symboliquement masculine de la société espagnole, celle de torero. Trois versions de Blanche-Neige ont été tournées l année dernière et celle de Pablo Berger n a rien de commun avec les autres et relève bien plus de Bunuel que d un Rupert Sanders ou d un Tarsem Singh. Son Blancanieves est plus prétexte à un hommage manifeste au cinéma, à travers d abord celui évident au cinéma muet, de Murnau, de l Herbier ou encore plus loin de Browning et à son noir et blanc ici sublimé. Une réinterprétation de ce cinéma, déjà remis au goût du jour avec The Artist, maîtrisée et rigoureuse, qui nous replonge directement dans cet âge d or, comme une expérience en même temps hors du temps. 10
24 C est ainsi qu il faut vivre le long-métrage de Berger, comme cette expérience dans laquelle on se laisse emporter sans réfléchir, juste pour ressentir. C est bien le but du réalisateur, qui déclare avoir choisi l histoire des frères Grimm pour sa taille limitée et sa simplicité d interprétation et donc d appropriation. Il voyait en elle le matériel idéal pour développer sa narration autour de valeurs comme la transmission, l hérédité, le mérite ou encore la place de la femme dans la société espagnole. Ce pays, ses traditions et son cinéma hantent le long-métrage. Son scénario fait de Blanche-Neige un torero, fille d un des plus célèbres du métier et d une danseuse de flamenco et petite fille, de Dona Concha, interprétée par la magnifique Angela Molina, muse tour à tour de Bunuel et Almodovar. La bande son hispanisante, renforce l expérience qui obtient des résonances bien actuelles alors lorsque ce qui anime les mauvais personnages n est plus la beauté ou la jeunesse éternelle, comme dans le conte originel, mais la recherche de gloire et de popularité, sans avoir rien effectué de méritant pour l obtenir. En même temps qu il jette un regard vers à un cinéma qui a disparu Blancanieves regarde le monde qui l entoure et devient ainsi, en même temps que contemporain très inventif et novateur, bien plus qu a pu l être le film d Hazanavicius. Alors même si le pastiche a quelques longueurs et nous lasse par moment, l émerveillement reprend le dessus et nous restent seulement ces moments de cinéma captivants. Par Camille Esnault cinelumiere-vierzon.over-blog.com/article-blancanieves-film-de-la-semaine-avec-cinerencontres- 11
25 Blancanieves, Blanche-Neige à la sauce andalouse ***** MÉLODRAME Avec Blancanieves, le cinéaste espagnol Pablo Berger ne se contente pas de réinventer lumineusement le conte. Il renoue avec la magie et la poésie d'un cinéma muet dont l'écho n'en finit plus de hanter la production contemporaine. A l origine de Blancanieves, le second long métrage de Pablo Berger, on trouve ce qui ressemble à un fantasme de cinéma, convoquant tout à la fois le souvenir des contes et les codes du muet, en une proposition aussi improbable qu insolite a priori. Soit donc l histoire de Blanche-Neige, que le réalisateur espagnol choisit de transposer dans l Andalousie des années 20, tout en renouant avec l esthétique d alors et un noir et blanc ensorcelant, pour signer un drame sans paroles, mais certes pas dénué d émotions. Ce monde étrange et merveilleux, le spectateur y pénètre au son de l ample musique d Alfonso de Vilallonga, qui résonne comme une invitation à l exacerbation des sens comme des sentiments. Et l action de se déployer à la suite dans son cadre sévillan. C est là, en effet, que naît Carmencita (Sofia Oria), fille d une chanteuse de flamenco (Inma Cuesta) et d un matador (Daniel Giménez Cacho). Ces deux-là s aimaient passionnément et plus encore; le destin a toutefois eu la main très lourde, qui a provoqué la mort de la mère en couches, alors qu un accident laissait le père paralysé en plus d être muré dans sa douleur. Et si une infirmière (Maribel Verdu) le prend bientôt en charge, sa vraie nature ne tardera pas à se révéler, qui la verra se transformer en marâtre au cœur aussi sec que ses desseins n étaient sombres, une fois la fillette également confiée à ses soins. 12
26 Confrontée à ces circonstances tragiques, il faudra à cette dernière trouver la force de survivre. Et même de tenter de se réinventer, sous les traits d une accorte jeune fille (Macarena Garcia). Relecture singulière du conte des frères Grimm, Blancanieves l envisage sous l angle du pur mélodrame -la fable est cruelle, en effet (même si parsemée d épisodes cocasses et débordant de fantaisie)-, qui s écrit dans un lit de douleur, pour vibrer d une intensité proprement bouleversante, transcendée par la force des regards et des expressions, le tout, porté à incandescence par des acteurs mag(nif)iques. Farouchement émouvant, le récit est aussi lumineux, qui renoue avec la pureté du cinéma des origines, de Murnau à Borzage, et au-delà, jusqu au Tod Browning de Freaks, que l épisode des nains toreros évoque forcément. Mais s il y a là un brillant exercice de style, doublé d une éclatante réussite formelle, le film de Pablo Berger ne saurait être tenu que pour un simple hommage, tout maîtrisé soit-il. Ainsi revisitée, l histoire de Blanche-Neige témoigne d un imaginaire aussi original qu aventureux. Mieux même, bien que retranscrite avec bonheur dans le contexte de l Espagne des années 20, elle semble se soustraire à toute temporalité objective pour tendre à l expérience sensorielle générique, en une perspective d une troublante modernité. Touchée par la grâce, irradiant d une folle poésie, cette Blancanieves constitue, aux côtés du Tabu du Portugais Miguel Gomes, le choc esthétique de ce début d année. Un pur et irrésistible enchantement. Jean François Pluijgers 13
27 BIFFF 2013 Blancanieves : il était une fois par Arnaud Parant mise en ligne le Dimanche 7 avril 2013 Sorti en tout début d'année en France et nominé dix-neuf fois aux Goya de son pays natal, Blancanieves de Pablo Berger se veut comme la séance de rattrapage d'une petite pépite qu'on est bien content d'avoir enfin vu. En adaptant le célèbre conte des frères Grimm dans l Espagne des années 20 et en l encrant dans l univers de la tauromachie, Blanche-Neige recouvre enfin toute sa dimension de conte à contre-pied de ses récentes adaptations hollywoodiennes. Dans une esthétique empruntée au cinéma muet, Paolo Berger nous rappelle que le cinéma raconte ses histoires en images et que quelque part elles se doivent d être belles. Il y a maintenant deux ans, The Artist enflammait la presse internationale par son audace et sa singularité, érigé à notre grand désarroi au rang de chef d œuvre par la profession. Il faut dire que le cinéma est un milieu nombriliste qui adore les films qui parlent de lui, surtout quand ils proposent une réflexion méta-filmique sur sa propre condition. Un film muet en noir et blanc rappelant l invention du cinéma et ayant pour toile de fond son propre milieu, c est la cinéphilie qui se flatte et s auto-congratule d un film pas franchement génial. Passé relativement inaperçu, le métrage de Berger a pourtant le même mérite, si ce n est plus, que le film avec Dujardin. 14
28 Si l un trouve ses influences du côté de Chaplin et Keaton, l autre puise son inspiration dans les lumières et les contrastes francs et tranchés de l expressionnisme allemand donnant vie à un univers fantasmagorique et grotesque rappelant les Freaks de Browning. Malgré son récit ultra-connu et éculé, Berger parvient tout de même à nous emporter littéralement dans son film. Partant du fait que c est l histoire de la petite Carmen que l on nous raconte, le film joue de son esthétique pour raconter les mésaventures de cette dernière qui ressemblent beaucoup à celles vécues par Blanche Neige. Jouant habilement sur l humour et la noirceur caractéristiques des contes de Grimm, le film transforme les archétypes en personnages singuliers et finit par faire oublier ses modèles, la marâtre campée par Maribel Verdù, par exemple, est une sorcière délicieusement perverse et vénale qui par la seule force de son regard vous hypnotise. L autre point dans lequel le film trouve sa force, c est dans ses corridas. Filmées comme un véritable art de l esquive plutôt que celui de la mise à mort, les combats entre l homme et le taureau sont beaux, captés avec autant de respect pour le toréador que pour la bête. C est un sport noble, ritualisé à l excès et dont l issue peut se révéler inattendue. Véritable petite merveille, Blancanieves est avant tout une douceur qui se raconte difficilement pour vous en préserver toute sa saveur. À voir. 15
29 «Blancanieves», un très grand moment de cinéma Nicolas Mis en ligne il y a 1 heure Crousse Prenez un célèbre conte des frères Grimm. Plongez-le dans l univers espagnol des corridas et des flamencos. Faites-en un film muet. Vous tenez un petit chef-d oeuvre! Entretien avec le réalisateur Pablo Berger. Photo D.R. 16
30 Il prend son temps, Pablo Berger. A cinquante ans, il a jusqu ici plus souvent fait le pari de la vie que celui du cinéma. Où, pourtant, il excelle. Après un court-métrage en 1988 et un premier long en 2003, le voici qui nous donne, avec «Blancanieves«, la plus magistrale des justifications à l attente : son film est une merveille! Pourquoi avoir attendu dix ans pour donner un successeur à «Torremolinos 73»? Bonne question. «Torremolinos 73» avait bénéficié d un excellent accueil public et critique. Il avait été distribué aux quatre coins du monde. Il y a même eu un remake du film en Chine. Je me sentais le roi du monde. Et j ai cru pouvoir bénéficier de ce succès pour attaquer «Blancanieves«, que j ai commencé à écrire en Le scénario précisait d emblée : ceci est un film muet, noir et blanc, soutenu du début à la fin par une musique. Lorsque les producteurs ont lu cet avertissement, ils n ont pas eu envie de lire la suite. Pour eux, j étais devenu fou. Les rares producteurs qui ont lu la suite se sont vite rendu compte que le film contenait des parties de corrida, et que le film serait donc extrêmement cher à financer. De sorte que cela m a pris deux ans pour trouver, enfin, un producteur, qui m a dit la phrase magique : «C est le meilleur scénario que j ai lu dans ma vie.» Pourquoi teniez-vous d emblée à un film muet et en noir et blanc? Au milieu des années 80, alors que j étais un teenager, j ai reçu une très grande claque en voyant un jour «Les Rapaces», d Erich von Stroheim, soutenu par un grand orchestre, au festival de San Sebastian. Cela a changé mon approche du cinéma. Et dès cet instant, j étais converti au cinéma muet, qui est devenu chez moi une obsession. J ai compris que la chose la plus importante au cinéma était pour moi de raconter une histoire. Plus tard, j ai reçu un second grand choc, tout aussi décisif je le pense, en lisant en 1990 un livre de Cristina Garcia Rodero, «Espagne occulte». Un livre de photos en noir et blanc prises au travers de villages et de fêtes espagnoles. Des photos prises dans les années 70 et 80, mais qui avaient un côté très années 20. Nombreuses de ces photos, prises dans des arènes, ont été si inspirantes que je me suis dit un jour : «Et si Blanche-Neige apparaissait au milieu de ces photos?» Ma passion pour le cinéma muet, ces photos de corrida, mais aussi mon amour inconsidéré pour le film «Freaks«, de Tod Browning, tout cela a nourri la paella, si je puis dire, de ma Blancanieves. Votre Blanche-Neige ressemble autant à un portrait de l Espagne qu à une variation sur le conte des frères Grimm. Je vis hors de l Espagne depuis plus de dix ans, à New York. Ma femme est japonaise. Et pourtant, c est vrai, tous mes films partent d une certaine manière d icônes et de stéréotypes profondément espagnols. «Blancanieves«plante son décor dans la corrida et le flamenco or moi, je suis basque, de Bilbao. La première fois que j ai découvert l Andalousie et Séville, j avais dix-huit ans. Et j étais fasciné. Les Américains ont le western et le jazz. Nous avons, ancrés au fond de nos traditions, la corrida et le flamenco. 17
31 Pourquoi Blanche-Neige vous intéresse-t-elle? Je suis nourri par la puissance des images. Le père de Blanche-Neige est à l origine un roi. Mais en Espagne, ce serait davantage un grand torero, me suis-je dit. Et la reine serait une chanteuse de flamenco. Blanche-Neige n est pas née de l imagination des frères Grimm. Elle vient de beaucoup plus loin, et sans doute de traditions orales venant du seizième ou du dix-septième siècle. Je ne me suis donc pas senti dans la nécessité de respecter à tout prix les auteurs. Je me sentais davantage dans la peau d un musicien de jazz, qui improvise sur un thème. Les contes sont fascinants parce qu ils passent le test du temps. Si on les raconte encore aujourd hui, c est parce qu ils continuent de nous parler de nos vies. «Torremolinos 73», comédie souvent burlesque dans les coulisses de la pornographie naissante, et «Blancanieves», semblent totalement différents, sur papier. Le sont-ils vraiment? Ce sont mes deux enfants. Je les aime comme tels. Et je leur donne tout mon cœur. S ils partagent un même ADN, c est celui de l émotion, qui est pour moi l essence du cinéma. Un film doit dans mon idéal être ressenti, plus que réfléchi. Mes deux films sont très visuels. Ils ont de l humour. Ce sont des machines à voyager dans le temps, puisque se déroulant le premier dans le début des années 70, l autre dans les années 20. Et ils reposent sur l idée de surprise, de coup de théâtre. «Blancanieves» est un conte sur la perte de l innocence? Certainement. Et je pense ici à ce moment grave lorsque la petite arrive dans l immense demeure tenue par sa belle-mère. Blancanieves me fait penser à une petite sœur de la Gelsomina créée par Fellini dans «La Strada» Je suis touché droit au cœur. Fellini vit très profondément en moi. Si on devait me demander de citer trois cinéastes, il serait l un des trois. Berlanga, qui est le Dieu des cinéastes espagnols, en serait un autre. Et Billy Wilder serait le troisième. Mais Giuletta Masina, Anthony Quinn et l émotion qui se dégage de ce poème visuel qu est «La Strada«me font penser que je suis à leurs côtés un débutant. 18
32 «Torremolinos 73» disait par la satire que pour être artiste et cinéaste aujourd hui, il faut l âme d un Bergman et le pragmatisme d un businessman de film porno. C est toujours votre conviction? Quand on est jeune cinéaste, que l on débute, qu on a une famille, on se demande : qu est-ce qui est le plus important, la vie ou le cinéma? A l époque, j aurais dit le cinéma. Aujourd hui, je dirais la vie. Et du coup, je n ai pas de projet particulier même si j ai l un ou l autre scénario que je laisse reposer. J ai fait mes deux films chaque fois en pensant que ce serait les derniers. Si cela me prend dix ans pour faire un autre film, je suis prêt. 19
33 Critique du Soir (Avis de la rédaction) Séville, années 20. Carmen voit le jour sans connaître sa mère, qui meurt en couches. Au même moment, son père torero sort d'une corrida endiablée handicapé à vie. C'est sa belle-mère, obsédée par la célébrité, qui la prend en charge... en l'empêchant de laisser épanouir sa beauté naturelle. Jusqu'au jour où Carmen croise la route d'une troupe de nains toreros. Encore une Blanche-Neige, après les deux récentes, produites par les studios hollywoodiens! Encore un film muet et en noir et blanc, après The Artist et (partiellement) Tabu. Le deuxième long-métrage de Pablo Berger, dix ans après l'irrésistible satire de Torremolinos 73, surferait-il avec opportunisme sur la vague? Pas du tout. Car une fois ces lourdes références rappelées, force est de constater que Blancanieves nous emmène totalement ailleurs, et davantage entre Freaks (Browning), La Strada (Fellini) et le cinéma de la farce espagnole. Le génie de Berger, c'est de s'emparer du conte des Grimm pour en faire une matière neuve, surprenante, drôle, grinçante, dramatique, habitée par une troupe de comédiens tous sensationnels. Conte tantôt cruel tantôt magique sur l'initiation d'un coeur pur à l'art et à la vie, Blancanieves offre à l'arrivée un très grand moment de cinéma. (par N.Ce. - édition du 10/04/2013) 20
34 INSOLITE Cinéma : un prix qui laisse sans voix Claire Maupas 6 février 2013 Blancanieves a reçu le prix Gaudi du meilleur film en langue catalane, une belle récompense pour un film muet. Outre cette distinction "discutable", l œuvre en noir et blanc de Pablo Berger a raflé trois statuettes de bronze, note La Vanguardia. Blancanieves pardon, Blancaneu s est vu décerner les prix des meilleurs costumes, de la meilleure bande originale et de la meilleure direction artistique. La promotion du catalan revêt parfois des aspects curieux. En 2007, afin de contribuer à la diffusion de la langue catalane dans tous les médias, le gouvernement régional de Catalogne avait alloué euros à un réalisateur de films X, Conrad Son. Ce cinéaste a une flopée de films en catalan à son actif, dont Les pilinguis de l àtic ("Les putes du dernier étage"), rappelait à l époque le quotidien ABC. 21
35 BLANCA NIEVES Scénario de Pablo Berger d après le conte des frères Grimm. Sud de l Espagne, dans les années 20. Carmen est une belle jeune fille dont l enfance a été hantée par une belle-mère acariâtre. Fuyant un passé dont elle n a plus mémoire, Carmen va faire une rencontre insolite : une troupe ambulante de nains toreros qui va l adopter et lui donner le surnom de «Blancanieves». C est le début d une aventure qui va conduire Carmen/ Blancanieves vers elle-même, vers son passé, et surtout vers un destin à nul autre semblable Des trois versions de Blanche-Neige tournées l année dernière, celle-ci est de loin la plus inventive, la plus audacieuse et la plus exaltante. La plus risquée aussi puisqu il s agit d un film muet en noir et blanc. Mais contrairement à The Artist, qui revisitait cette forme d expression avec respect et application, le film de Pablo Berger la revisite avec un dynamisme extraordinaire, tant par le récit, qui nous mène de surprise en ébahissements, que par la forme, extrêmement forte et maîtrisée. Bien que située au début du xxe siècle, cette transposition du conte des frères Grimm a des connotations très modernes. Alors qu une série de hasards amène Carmen/Blanche-Neige à affronter des taureaux dans l arène, elle assume l héritage de son père et contribue à redéfinir le rôle de la femme dans la société espagnole. C est non seulement un défi à une tradition machiste, mais également au pouvoir corrompu qu incarne la marâtre (Meribel Verdù, incroyable) dont les penchants SM et le narcissisme exacerbé résonnent de manière très contemporaine. Le cinéaste espagnol a manifestement assimilé les enseignements des grands maîtres de l expressionisme (Lang, Murnau), tout en empruntant des éléments à Bunuel et à Browning lors des incursions dans le monde du spectacle, peuplé de ces inévitables Freaks. Muni de sa grille de motifs formels et thématiques, Pablo Berger détoure ce qui, à partir du conte, construit un imaginaire autre, tour à tour plus naïf ou plus sombre, tout d un coup décollé de la figure éthérée et archétypale de la Blanche-Neige des livres d enfants, pour s incarner dans les yeux sombres de Macarena García. Il est plaisant de retrouver le parcours du conte et les petites trahisons qui lui sont faites, le cinéaste parsemant le récit de ses artefacts indispensables, parmi lesquels nains et pomme empoisonnée. De la trame originale, Berger choisit de faire ressortir avec violence le caractère œdipien, à travers un père à la fois faible, bon et éminemment désirable, dont «Blanche-Neige» ne peut bien entendu qu être séparée.mais c est dans ses parties d écriture libre que le film se révèle pourtant le plus proche de la poésie qu il entend faire naître : les premières années de «Blanche-Neige», sur laquelle repose toute la première partie du film, est une peinture miniature de sensations, de matières et de rythmes associés à l enfance. Le canevas du conte est ici moins pesant, et accorde aux personnages l espace dont ils ont besoin pour réellement exister. Beau et cruel jusqu à la dernière larme, ce conte de fée sorti de nulle part est l une des très bonnes surprises de ce début d année. 22
36 «Blancanieves» au pays des merveilles Par Florence Raillard 24 janvier 2013 Pablo Berger signe un magistral «conte de contes» muet et en noir et blanc. Une ode aux grands cinéastes des années «The Artist» va-t-il servir «Blancanieves»? Leurs points communs : deux films muets en noir et blanc. Mais rapprocherait-on le travail de Patrice Leconte de celui d Almodóvar? La comparaison est volontairement fallacieuse. On sait la difficulté de sortir des sentiers battus. Même si ces deux films sont très différents, Pablo Berger, optimiste, voit le succès de «The Artist» comme un événement prometteur pour son dernier-né. Il sait maintenant que le public ne sera pas effrayé par son postulat de départ. Mais en recevant le message de l un de ses amis qui venait de voir le film d Hazanavicius au Festival de Cannes en 2011, son enthousiasme avait faibli. Cela faisait alors huit ans que Pablo Berger bataillait pour financer son film. Tous les producteurs le prenaient pour un fou. Faire un film sur une Blanche-Neige torero au début du siècle dans le sud de l Espagne sur fond de flamenco? Cela n avait pas de sens! Mais en plus d être optimiste, en vrai Basque né à Bilbao, Pablo Berger est têtu. Il n avait pourtant pas derrière lui une carrière telle qu il puisse se permettre de tenir tête aux détenteurs des cordons de la bourse ni refuser des scénarios. Et bien si. Il avait déjà surpris, il y a dix ans, avec son premier film, «Torremolinos 73». Dans l Espagne franquiste, un vendeur d encyclopédies se retrouvait à faire des films érotiques «maison» sous couvert d ouvrages sur la reproduction. Un film qui a donné lieu à un remake chinois sans la moindre nudité, lequel s est classé dans le peloton de tête des meilleures entrées. Pablo Berger vivait alors aux Etats-Unis où il enseignait le cinéma. «Il aurait été logique que je le tourne làbas, mais, non, j aime faire l inverse de ce qu on attend de moi. Je suis rentré en Espagne.» L Espagne, le pays de ce citoyen du monde marié à une Japonaise. Ses racines. L Espagne dont il prend plaisir à presser avec tendresse le folklore pour mieux le détourner. Pas question d espagnolades. «Depuis mes premiers courts, j aime jouer avec l iconographie spécifique d un pays. Je pars de stéréotypes, du local, pour essayer de faire quelque chose de nouveau, d universel. Et l Espagne a un imaginaire culturel si riche que l on ne peut pas le renier. On ne va pas renier Buñuel, Goya ou les taureaux! Cela fait partie de nous, mais il faut en jouer, comme le jazz, de manière libre.» 23
37 «Blancanieves» est né d une photo de nains toreros dont la dignité a frappé Pablo Berger. Il l a gardée pendant des années le temps que son idée mûrisse. «Je ne suis pas un aficionado de la corrida. La partie taurine était très importante à condition qu elle soit comique. De plus, je ne voulais pas que Blanche-Neige soit la fille d un roi ou d un grand propriétaire terrien. Dans l Espagne de 1900, seuls les toreros étaient capables de réunir ou personnes. Ils faisaient aussi partie des gens les plus riches du pays. Ce n étaient, alors, ni les chanteurs ni les footballeurs ni les gagnants du Loto. Et, souvent, les matadors épousaient la chanteuse la plus célèbre du moment. Cette image me semblait parfaite.» Mais ce conteur-né, qui, tous les jours, invente une histoire pour sa fille, ne pouvait se limiter à un seul récit des frères Grimm. Se mélangent «la Belle au bois dormant», «Pinocchio», «Cendrillon», «Alice au pays des merveilles» dont le lapin est remplacé par un coq, Oliver Twist «C est un conte de contes. Mon obligation est de raconter.» De raconter et de transmettre, notamment son amour du cinéma muet, découvert lorsqu il avait 18 ans. «J avais déjà vu des Buster Keaton ou des Chaplin, mais j ai été hypnotisé par les Rapaces, de von Stroheim. Ce film me semblait être une nouvelle forme d expression. J étais possédé. Je voulais donc, avec Blancanieves, poursuivre le travail des grands réalisateurs des années 1920 pour le partager avec le grand public.» Plus qu au muet, il rend hommage à tous ceux, L Herbier, Feyder, Abel Gance, Hitchcock, Duvivier, Murnau ou Buñuel, qui lui ont fait comprendre que le cinéma devait être surprenant et tourné vers l avenir. Un avenir qui aurait pu prendre la direction de Hollywood puisque «Blancanieves» avait été sélectionné pour concourir aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger. Il n a finalement pas été retenu. La faute à «The Artist»? 24
38 Blancanieves Il était une fois, à la fin des années 1920, dans le sud de l'espagne: une jeune fille. Entre l'absence de sa mère et la cruauté de sa diabolique belle-mère, tout ce qu elle désire, c est quitter le foyer «familial». Elle prend son père, un célèbre torero, pour modèle, et apprend son art. Lorsqu'elle s'enfuit, elle fait de sa vie une légende. Un mélodrame gothique transposé dans l'espagne flamboyante des années 20 et librement inspiré du célèbre conte des Frères Grimm. Pablo Berger Pablo Berger est né à Bilbao en Espagne. Après avoir gagné une bourse pour son court-métrage «Mamá» (1988), il décrocha son M.F.A de cinéma à l'université de New York. Son premier long-métrage, «Torremolinos 73» (2003) a rencontré un succès exceptionnel en Espagne. «Blancanieves» est son second long-métrage. 25
39 L'avis de la rédaction Blancanieves C est quoi? Une relecture de Blanche-Neige dans l Espagne des années 20. Verdict? À l heure où The Artist a remis au goût du jour le muet, Blancanieves va encore plus loin et sans s inscrire dans une démarche un peu vaine. L histoire de Carmen dont l enfance a été sabrée par une belle-mère vraiment pas commode, est sublimée par des choix esthétiques, une musique et des acteurs magnifiques. Le réalisateur Pablo Berger a mis huit ans à faire son film. Sa patience est aujourd hui récompensée. Arnaud Bénureau 26
40 The Artist revisitait le muet et le noir et blanc comme un hommage élégant au genre. Il a fait un tabac. Ca prouve que sans paroles et en noir et blanc, ça plait. Blancanieves fait beaucoup mieux. C est un film qui revitalise le genre avec un dynamisme extraordinaire, tant par le récit qui nous tient en haleine et nous mène de surprises en ébahissements, que par la forme, extrêmement forte et maîtrisée. Des trois versions de Blanche Neige tournées en 2011, celle-ci est de loin la plus risquée aussi puisqu elle est en noir et blanc (muette, mais extrêmement sonore). «Ce Blanche Neige tauromachique, subversif, érotique et un rien fétichiste (vous avez donc compris les raisons de notre enthousiasme) est, de loin, une des meilleures surprises de ce début d année. Soit donc, dans un noir et blanc somptueux infini jeu de contrastes et d obscurités nuancées, exploitant les profondeurs psychanalytiques de ce récit d initiation et dans un format carré comme il se doit, une variation osée et impertinente du célèbre conte des frères Grimm. Mais transposée dans un milieu de sang, sueur, larmes, sensualité débordante : les arènes. Blessé pendant un combat, un célèbre toréador perd le même jour sa tendre épouse au moment où celle-ci met au monde leur enfant. Une petite fille qui sera élevée et martyrisée par sa belle-mère, machiavélique infirmière du père. Citant avec un troublant effet d écho d autres trames de contes de fées mais également le Freaks de Tod Browning, le scénario fouille les recoins les plus obscurs et les plus sulfureux de cette histoire. Il est relayé par une mise en scène qui, à l intérieur de son exercice d hommage, n est jamais claquemurée et fait preuve d une audace et d un modernisme inouï. Grandiose.» Studio 27
41 Lundi 08/04/13 - Par Ruben Nollet Que diriez-vous de Blanche-Neige en torero? Ca peut sembler ridicule, mais 'Blancanieves' nous le vend sans peine. En film muet encore bien! Les meilleurs cotes sont intemporelles, voilà ce qu'a dû se dire le réalisateur Pablo Berger. C'est comme ça qu'il a décidé d'habiller d'une nouvelle tenue l'une des histoires les plus célèbres des frères Grimm. Quelle tenue? Celle d'un matador, et les belles robes portées par les dames espagnoles du début du 20e siècle. Une interprétation qui fonctionne merveilleusement, essentiellement parce que Berger s'est imposé certaines contraintes, comme par exemple l'utilisation du noir et blanc, avec des intertitres plutôt que des dialogues. Evidemment, ça aide de connaître l'histoire de départ dans les grandes lignes, même avec les retournements inattendus que Berger y introduit. Ceci dit, malgré tout cela, on ne peut qu'être émerveillé par la créativité pure dont le réalisateur fait preuve. Difficile également de résister à la tentation de restituer ce film dans un contexte sociétal plus large. Je ne suis pas du genre à tirer de grandes conclusions, mais l'option choisie par Berger pour la fin de son conte me semble exemplative quant à la situation actuelle de la presqu'île ibérique. Nous leur souhaitons courage et bonheur. (RN) 28
42 BLANCANIEVES Chaque année apporte son adaptation sur grand écran de Blanche-Neige: l année passée, le long métrage de Tarsem Singh épousait le point de vue de la marâtre ; plus grave, Blanche-Neige et le chasseur de Rupert Sanders naviguait entre film fantastique et épopée de reconquête du pouvoir. À l évidence, Blancanieves s impose comme l adaptation la plus originale et la plus belle. Dans l Espagne des années 1920, une foule converge vers les arènes pour une corrida. Six taureaux pour un seul matador, le célèbre Antonio Villalta. Dans les tribunes, une spectatrice vibre plus que tout autre à ses passes : la belle Carmen de Triana, son épouse, non loin du terme de sa grossesse. Mais le toréador, blessé, est emporté à l hôpital entre la vie et la mort. Choquée, Carmen accouche et décède en mettant au monde une petite fille, Carmencita. D abord élevée par sa grand-mère, l enfant, à la disparition de celle-ci, tombe entre les mains de sa bellemère, Encarna, qui lui impose les tâches domestiques les plus rudes et cache sa présence à Villalta. Plus tard, elle charge son amant de tuer Carmencita. Laissée pour morte, la jeune fille est recueillie par une troupe de forains toréros qui la rebaptisent du nom de l héroïne à la peau si blanche. On pourrait se croire loin du conte des Grimm, et pourtant tout est là (ou presque) : Blanche- Neige, le père veuf, la marâtre cruelle, les (six) nains, la pomme fatale Entre les mains du scénariste et réalisateur Pablo Berger, l histoire s enrichit, multiplie les rebondissements qui réussissent à surprendre malgré une trame familière. Elle puise sa profondeur dans le récit de l enfance, un contexte historique et social fort, une réflexion sur l héritage paternel et la place de la femme. 29
43 Le cinéaste s autorise des emprunts à d autres contes : la piqûre au bout du doigt de la Belle au bois dormant, la condition misérable de Cendrillon, le coq qui ouvre le chemin de la transgression comme le lapin dans Alice au pays des merveilles Le parti pris radical consistant à réaliser un film muet et en noir et blanc ajoute à l intensité de Blancanieves. Dénué de paroles, il laisse toute la place à l image. Sublime, celle-ci concilie le contraste de noirs profonds et de blancs lumineux, avec une fascinante richesse de détails que permet une restitution minutieuse de l Espagne des années Alors que The Artist rendait hommage au cinéma muet en noir et blanc, Blancanieves semble le réinventer. L absence de dialogue sert l émotion, tant le jeu des acteurs, entre expressionnisme des films de Murnau et interprétation moderne, est maîtrisé. Blancanieves est un film libre et émouvant, infiniment personnel, il se décline comme un poème lumineusement cruel, rythmé par la flamenco endiablé d Alfonso de Vilallonga. 30
44 PREMIERE Blancanieves de Pablo Berger Pablo Berger réalisateur, scénario avec Maribel Verdu, Daniel Giménez Cacho Huit ans pour monter ce projet fou! Pablo Berger - à qui l on doit Torremolinos 73 (2003) - n est peut-être pas le seul à avoir relifté Blanche-Neige, mais sa vision est phénoménale : lorgnant à la fois vers l expressionnisme allemand et le cinéma de Browning, Blancanieves est une œuvre hypnotisante et surréaliste qui représenta l Espagne aux Oscars. Avec la superbe Maribel Verdu (Le Labyrinthe de Pan, The End) et Angela Molina (Neon Flesh - BIFFF 2011). Dans la Séville des années 20, Antonio Villalta est sur le point d affronter six taureaux dans l arène. 6 frangins d une demi-tonne chacun qui vont faire trembler la foule, et plus particulièrement l épouse du matador enceinte. Mais les craintes seront malheureusement fondées : le dernier ruminant réussit à embrocher Antonio avec facilité, madame perd les eaux et la vie dans l accouchement ; tandis qu une infirmière vénale met le grappin sur le richissime estropié. Et c est dans cette ambiance olé olé que la petite Carmen fera ses premiers pas de Flamenco sur terre Un vrai conte de fée, en somme. Des années plus tard, l infâme belle-mère fomente un plan crapuleux afin de limiter le nombre de prétendants à l héritage, mais Carmen se doute bien que cette bouffeuse de presse people narcissique n a aucunement l intention de lui acheter un nid douillet à Ibiza. Elle réussit à s échapper in extremis et, avec l aide d une bande de toreros nains, elle va préparer sa vengeance sous le doux sobriquet de Blancanieves 31
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46 Blancanieves : Une Blanche-Neige torero Lauréat de 4 Gaudis (Césars catalans) hier soir dont celui du meilleur film en langue catalane, favori des prochain Goyas (Césars espagnols), le dernier film de Pablo Berger interroge autant qu il séduit. Qu a-t-elle donc en plus, cette relecture hispanisante en noir et blanc et muette d un conte maintes fois adapté? Là-bas, dans le noir, un orchestre se prépare à jouer un nouvel opéra. Un immense rideau rouge, seul élément coloré du film s ouvre lentement sur le conte de Berger, qui reprend méthodiquement les codes du film muet des années À Séville, un toréador célèbre perd l usage de ses membres lors d une corrida. Sa femme Carmen donne naissance à leur fille le jour même, avant de mourir en couches. 33
47 Élevée par sa grand-mère jusqu à sa mort, la petite Carmen, recueillie puis exploitée par sa marâtre Encarna, se retrouve sans mémoire dans une troupe ambulante de nains toréadors alors qu on tentait de l assassiner. Devant sa beauté, les nains décident de la nommer Blancanieves. Est-il besoin de rappeler la trame originale? Bien que Disney l ait quelques peu édulcorée (la Reine demande au chasseur le foie et les poumons de Blanche-Neige, pas son cœur), elle reste fidèle. Le grand écart de départ semblait pourtant osé : transposer un conte allemand sur la beauté d une jeune femme dans le monde espagnol de la tauromachie. Étrangement, le mélange fait merveille. En effet, dans la culture espagnole, le rapport à la mort est très différent du nôtre. Non sans vouloir faire de généralités, en Espagne, un mort peut être considéré comme l égal d un être vivant. C est donc avec logique que les rythmes du flamenco font aussi bien danser Blanche-Neige chez elle que face à un taureau. Loin du HD 3D grand-angle, le noir et blanc en 4/3 de Berger est très léché, les contrastes et grains de peau sont d une beauté envoûtante. Après The Artist, on pencherait à penser que c est un effet de mode. On peut effectivement travailler une belle image en couleurs. Cependant, si l on s attarde sur les premières lignes de la version des frères Grimm, n oublions pas que Blanche-Neige a été nommée ainsi car elle était «aussi blanche que la neige, avec des joues rouges comme du sang et des cheveux noirs comme l ébène». Berger reste donc dans son thème. Mieux que les nains-toreros ou le personnage vénéneux de la belle-mère, Berger a trouvé son originalité dans sa surconsommation de contes. Blancanieves subit bien d autres sorts que la Blanche-Neige de Disney, comme une petite Cendrillon elle est réduite à l état de servante dans la maison de son propre père. Le dénouement de ce film, sorte de Belle aux bois dormant chez les Freaks, lui permet de transformer son exercice de style en contre-conte, bien devant les adaptations hollywoodiennes de S il faut attendre assez longtemps pour découvrir un changement dans la trame, le charme visuel opère dès les premières secondes, comme un mouvement gracieux de muleta. Olé! 34
48 Décidément, Blanche-Neige inspire les réalisateurs. Depuis le vieux dessin animé de Walt-Disney, jusqu à la récente et dérangeante Héroïc Fantasy de Blanche- Neige et le chasseur, en passant par les nombreuses versions intermédiaires, on pensait que rien de neuf ne pouvait plus advenir. Erreur manifeste! La vision de Pablo Berger est d une originalité époustouflante. Dès les premières images, il nous emporte dans son univers en noir et blanc, sans paroles, inventant un conte terrible qui flirte avec celui des Grimm, transposé dans les années C est un enchantement, une succession de gros plans de visages, d éclairages savamment dosés, de scènes en contre-jours et en pleine lumière, de danses de joie et de danses de mort. Les pas de sévillanes de Carmen renvoient à la danse du taureau dans l arène, à celle du fauteuil roulant dans la chambre. La menace permanente de la mort qui rôde donne à ces danses un goût macabre et magnifique. Une des trouvailles de Pablo Berger est le choix des nains qui recueillent la jeune fille. Les bons et le méchant jaloux par qui le malheur arrive. La pomme empoisonnée remplira son rôle, comme dans le scénario original. Et le prince charmant mais chut! Certaines scènes restent gravées dans la mémoire par leur beauté, la poésie et l intensité qui s en dégagent : le regard d Antonio contemplant sa fille retrouvée, Carmen enfant essayant la robe cousue sur elle par Doña Concha, le séjour de Blancanieves parmi ses sept nains (qui ne sont d ailleurs que six!). Poésie sans aucune mièvrerie, épicée d un humour décalé qui porte à sourire plus qu à rire, et qui maintient l attention à un haut niveau de bonheur, celui que l on éprouve face à l intelligence de la perfection. Ce film est un bijou à savourer encore et encore, ne serait-ce que pour revoir le nain amoureux de Blancanieves s endormir avec sa belle dans l écrin de verre où, inerte, elle attend le prince charmant. Et quand vous verrez de quelle façon se termine la vie de Blancanieves, vous éprouverez un pincement au cœur tout en admirant la maestria de Pablo Berger dans sa maîtrise du conte relu et revisité. Aucune parole n est prononcée, seulement quelques cartouches traduisant les phrases indispensables à la compréhension du récit, à la façon des films muets. Le son ne se compose que de musique, accompagnement savoureux qui épouse l émotion des scènes qu elle habille. En résumé, un régal pour les yeux, un délice pour les oreilles, un émerveillement pour l intelligence du spectateur. Quand on sort de la salle, on se sent heureux, et pour un moment! (Catherine Forné) 35
49 Le réalisateur, Pablo Berger, né à Bilbao en 1963, réalise ici son deuxième long métrage (après le succès de Torremolinos 73, en 2003, film présenté par Latinità, et un court-métrage Mamá, plusieurs fois primé). Publicitaire, réalisateur de vidéo-clips, il a enseigné à la prestigieuse NYFA (New York Film Academy). Cet «oiseau rare du cinéma espagnol», par ailleurs marié à une Japonaise, a collaboré avec Álex de la Iglesia. Il prépare ce film depuis 8 ans, bien avant le succès de The Artist Bien que l histoire se passe dans l Andalousie des années 20, le tournage qui a duré 8 semaines, s est réalisé à Madrid, Aranjuez, Barcelone(pour la petite histoire dans la demeure de la rue Montaner, léguée à la ville par le millionnaire Julio Muñoz Ramonet) et à Pedraza(province de Ségovie). Le site internet du film permettait aux internautes de suivre tous les moments du tournage, le making-off du film et d apprécier l enthousiasme de son réalisateur. Le casting rassemble de grandes figures du cinéma : Ángela Molina (Doña Concha, la mère), Maribel Verdú (Encarna-la marâtre) et de jeunes actrices choisies parmi de très nombreuses prétendantes : Macarena García (Carmen-Blancanieves) et la jeune Sofía Oria (Carmencita-Blancanieves enfant), sans compter la troupe de nains toreros. Le film a d ailleurs subi les attaques de collectifs anti-taurins pour les scènes de corridas. L extraordinaire musique du film, qui accompagne véritablement la narration, a été confiée au compositeur Alfonso Vilallonga, 36
50 (Barcelone, 1963), neveu de José Luis de Vilallonga, formé à la prestigieuse Berkley College of Music de Boston, collaborateur de la cinéaste catalane Isabel Coixet dont il a fait la bande-son de trois de ses films ainsi que de Princesas, le film de Fernando León, 2005, également montré au Festival de Latinità. Le film a été présenté dans le Gran Teatre del Liceo à Barcelone et au Teatro de la Zarzuela à Madrid avec un orchestre en direct, comme cela se faisait à l époque du muet. Blancanieves est un hommage aux grands pionniers du cinéma muet et expressionniste(griffith, Dreyer, Murnau, Abel Gance, Sjostrom) et un «clin d œil postmoderne»au conte des Frères Grimm dont le réalisateur a cherché à être le plus proche possible et à restituer la mission de tous les contes : donner une fin morale et pleine d espoir 37
51 Rencontre avec Pablo Berger pour Blancanieves mercredi 23 janvier 2013, par Gaël Reyre J aimerais être un hypnotiseur 38
52 Blancanieves ravira les cinéphiles par sa sophistication formelle, mais c est avant tout un immense plaisir de spectateurs. On est emporté comme on peut l être devant un Chaplin ou un bon vieux Spielberg des années Vous allez me tirer une larme, comme à la fin du film! Mais attention, il ne faut rien dévoiler... C est vrai! Vous vouliez vous inscrire dans la lignée des grands conteurs du cinéma? J aime beaucoup ce que vous avez dit : avant d être un réalisateur je suis d abord un cinéphile, et je crois même que je préfère voir les films que de les faire, car c est très fatigant! (Rire) J aime beaucoup cette idée que mon film peut être autant en connexion avec les cinéphiles qu avec le grand public. J aime faire un cinéma ouvert. Vous avez également mentionné quelque chose de très important pour moi, c est la narration. Avant d être cinéaste, je me sens conteur. J aimerais être une sorte d hypnotiseur : emmener le spectateur en voyage, et que rien ne le sorte de ce songe. Pour moi le cinéma, c est vraiment rêver éveillé, vivre la vie des autres. C est ce que j essaie de faire naître avec chacun de mes films, chercher l empathie, l identification du spectateur. Torremolinos 73, votre premier long métrage, était un talkie, mais on y trouvait déjà des scènes qui auraient pu être extraites d un film muet. Quand le personnage principal rentre chez lui, l expression de son visage et la musique suffisent à nous dire l essentiel de sa relation avec sa femme. D où vous vient ce goût de l image qui exprime plus que les mots? J adore le cinéma muet, le cinéma pur. Je me souviens de la première fois où j ai assisté à la projection d un film muet sur grand écran, au festival de San Sebastian. Il s agissait des Rapaces d Erich von Stroheim (1924), avec la musique de Carl Davis jouée en direct. Je suis resté sans voix. Je ne pouvais plus respirer. C était le syndrome de Stendhal! La beauté des images, de la musique... J étais submergé. C était une sensation que je n avais jamais connue devant aucun autre film. C est à partir de ce moment-là que j ai eul obsession de raconter par les images, avec le langage du cinéma muet. Pour moi le cœur d un film, ce sont les images. Les dialogues sont comme la crème sur le gâteau, mais l essentiel ce sont vraiment les images. Tous les grands moments de cinéma sont muets, même dans le cinéma contemporain. Dès l instant où j ai un premier brouillon de scénario, je passe mon temps à rayer les dialogues, et j essaie de privilégier le langage visuel qui pourra conter l histoire. 39
53 On retrouve dans Blancanieves les nains toreros qui apparaissaient déjà furtivement dans Torremolinos 73, de même qu une utilisation très graphique du Noir & Blanc. Vous aviez déjà votre deuxième film en tête à l époque? Oui. Je n avais pas le scénario, mais je savais déjà que je voulais faire un film muet, en Noir & Blanc, inspiré du conte de Blanche-Neige. Les réalisateurs et les scénaristes ont toujours des histoires, des scènes dans un coin de leur tête, le tout est de trouver le bon moment pour les sortir du tiroir. Torremolinos 73 a été un grand succès public, il a remporté des prix, a été projeté dans le monde entier, il y a même eu un remake chinois [1]! (Rire) C était le moment de sortir Blanche-Neige! En revanche, je ne pouvais pas imaginer que ça allait être aussi dur. Quand je leur ai montré le scénario de Blancanieves, les producteurs de Torremolinos73 m ont dit que j étais devenu complètement fou. Un film muet en Noir & Blanc, au format 1.33, et cher en plus! Mais je me suis obstiné, comme Kinski dans Fitzcarraldo : je voulais faire ce film-là, à ce moment-là, et pas autre chose. On m a présenté d autres projets, mais je voulais faire Blancanieves. Vous ne vous interdisez rien : en plus du choix du Noir &Blanc et du muet, vous mélangez les genres. On passe d Alice au pays des merveilles à Freaks de Tod Browning. N avez-vous jamais eu la tentation de reculer, de faire un film moins turbulent pour pouvoir être financé? Si, il y a eu un moment, effectivement, où nous avons failli faire deux versions. Une version sonore pour la télévision, et une version muette pour le cinéma, en gardant le même scénario. Fort heureusement ça ne s est pas fait, parce que ça aurait été la fin de ma carrière! Je ne peux écrire qu avec mon cœur, je suis un romantique. Avant d être réalisateur, je suis spectateur, et c est le film que je voulais voir. Le film est bourré d hommages au cinéma, mais ce n est pas calculé : ça sort comme ça, spontanément. À la différence de The Artist, qui fonctionnait comme un pastiche du cinéma hollywoodien des années , votre film n est pas nostalgique. Si vous faites référence à des films qui vous ont marqué, vous utilisez avant tout les moyens du cinéma muet pour raconter une histoire avec votre propre langage. Je suis complètement d accord avec vous. Je déteste la nostalgie. Je ne voulais pas faire un film nostalgique. Je ne voulais pas faire un fac-similé, une copie, avec des fausses rayures sur la pellicule, un film qui aurait pu sortir de la cinémathèque de Bologne. Je voulais faire un film qui ait une saveur, qui nous ramène dans l univers des années 1920,mais pour le public d aujourd hui, avec des codes contemporains. 40
54 On retrouve dans Blancanieves tous les ingrédients du conte, mais dynamités par une écriture et une mise en scène constamment surprenantes. Le rire s invite dans le drame, la peur dans l allégresse, la beauté dans le sordide... Ce sens du baroque vous vientil naturellement à l écriture? Je suis une personne baroque. J aime que les films soient comme des icebergs, que l on en voit un petit bout, mais qu il y ait énormément de travail et de détails en dessous. Le fond est aussi important que ce qui est au premier plan. J écris avec mon inconscient. L écriture automatique est à l origine de toutes mes histoires. La poésie visuelle, le contraste... Ce n est qu après que je cherche un ordre qui pourra conter mon récit. Je n aime pas les genres purs, mais au contraire le mélange, la fusion : Blancanieves, c est une couche de mélodrame, une couche de comédie, une couche de terreur, une couche de fantastique... J ai une immense admiration pour le scénariste français Jean-ClaudeCarrière, qui dit que la seule règle, c est de surprendre le spectateur. Et c est ce qui m anime en tant que créateur. Quand je travaille sur mon scénario et que je vois qu il y a un passage trop évident, trop attendu, je prends le chemin opposé, tout en gardant le souci d une logique, il faut que ça soit surprenant, mais logique. Le style de jeu de vos comédiens est particulièrement raffiné. Comment les avez-vous dirigé(e)s? Il y a deux écoles dans le film. Il y a les personnages sombres, et les personnages lumineux. Les personnages sombres, comme la marâtre, le chauffeur, le nain moustachu, ou le patron du Freak show, sont interprétés par de grands acteurs espagnols à qui j ai demandé une interprétation stylisée, plutôt à la manière du Hollywood classique des années Mais pas du tout dans le style de la pantomime sur jouée que l on pouvait aussi trouver dans le cinéma muet. Soit dit en passant, tout le cinéma muet n est pas dans l exagération : voyez les films de Feyder, de Dreyer ou Sjöström. Mais je recherchais quand même pour ces rôles une tonalité un peu Grand Guignol. Les personnages lumineux, c était tout l inverse : de la vérité, de l émotion... Des personnages en trois dimensions. Ce n est qu au montage que j ai pu vérifier que ce mélange des deux écoles fonctionnait. Leur avez-vous montré certains films? J avais été très marqué par le jeu d Ana Torrent dans L Esprit de la ruche (Victor Erice, 1973). Pour la Blancanieves adolescente, jouée par Macarena Garcia, c était la Jeanne d Arc de Dreyer : Falconetti (La Passion de Jeanne d Arc, 1928). Tout dans ce film me rend fou : les lumières, les seconds rôles, l interprétation de Falconetti... 41
55 Pour la marâtre, c était davantage les films d Aldrich, Bette Davis, les classiques hollywoodiens. À chacun j ai donné quelques références. Mais c est surtout à l équipe technique que j ai montré des films. Blancanieves est un régal pour les yeux : chaque plan est à la fois somptueux et très vivant. Comment avez-vous travaillé avec Kiko de La Rica, votre directeur de la photo, et avec Alain Bainée, votre chef décorateur? Ce sont tous les deux de grands amis à moi, en plus de tout le reste. Ce sont mes collaborateurs les plus intimes. Ils sont comme ma main droite et ma main gauche sur le plateau. Kiko de La Rica était déjà sur Torremolinos 73. Il connaît tous mes points faibles et mes points forts, et je connais les siens. Il vient du monde de la photographie, il compose admirablement. C est un directeur de la photo très intuitif, il sent les choses, toujours dans le sens de l histoire. Et très rapidement, ce qui n affecte en rien la merveilleuse qualité de son travail. Alain est un grand directeur artistique, il a fait une grande partie de sa carrière en Espagne. C est un architecte qui sait créer des espaces incroyables, des textures, des couleurs... Vraiment, la seule chose qui a été difficile dans ce film, c est le financement. Une fois que l on a cassé la tirelire et que le tournage a commencé, ça a été une expérience absolument merveilleuse. On s est amusé, on a créé, tout le monde savait qu on faisait quelque chose d unique, de spécial, à contre-courant. Il y avait un sentiment d espace... Pour les costumes il y avait Paco Delgado, qui a travaillé sur les deux derniers films d Almodóvar et qui est nommé aux Oscars pour Les Misérables (Tom Hooper, 2012). Finalement, le réalisateur est bon si son équipe est bonne. Et nous avions une grande équipe. La fin du film est très audacieuse. Le dernier plan est laissé à la libre interprétation du spectateur. Pourquoi avoir choisi cette fin mystérieuse, au risque de dérouter le public? D abord, je n ai jamais aimé la fin du conte. Alors je ne me suis pas privé pour donner ma propre version! J ai toujours aimé les fins ouvertes. J aime bien qu à la fin du film, un autre puisse démarrer. J adore les discussions des spectateurs qui sortent de la salle et débattent de la dernière scène. Pour moi c était la seule fin possible. Il y a des gens que cette fin fascine, et d autres qui me disent : mais comment tu as pu finir ton film comme ça?. Cette polémique me réjouit! Il paraît que votre fille (née en 2003 NDLR) voulait jouer le rôle de Blanche-Neige? C est dur pour un père de dire non à sa fille! Quand je lui ai dit que ce n était pas possible, elle m a dit : mais tu me maquilles et je fais un des nains! 42
56 Qu a-t-elle pensé du film? N a-t-elle pas eu peur? Elle a beaucoup aimé. Et oui, elle a eu très peur à la scène du dîner. C est la partie où elle a le plus souffert C est une scène très cruelle! Mais les contes de Grimm sont cruels, la vie est cruelle, c est aussi pour ça que j ai voulu raconter cette histoire, mélanger la lumière et l obscurité, l amour et la cruauté. Mais ce n est pas un film absolument noir : il y a un va et vient entre l allégresse et la terreur. Mais comme dans Torremolinos 73, bien que l histoire ait tout pour être atroce, on sent votre tendresse pour les personnages. Je m identifie aux personnages. Je suis toujours avec les perdants, les freaks. Je me sens moimême un ouvrier, un freak, je ne veux pas observer mes personnages de l extérieur, j ai de la tendresse pour eux. Même pour les personnages négatifs. Et même si je mêle tristesse et mélancolie à mon histoire, je veux qu il y ait un rayon soleil. Un personnage est particulièrement intéressant : c est le nain jaloux qui veut nuire à Blanche-Neige, et qui revient finalement sur son geste. Je crois que c est un des personnages qui a le plus de dimension dans le film. Je le comprends. Il était le leader, et elle, elle apparaît, elle l écarte... Il fallait lui donner cette dimension. C est le seul acteur professionnel dans la troupe des nains toreros. D ailleurs, le septième nain, c est vous si je comprends bien! Ils ne sont que six à l écran! J aime titiller le spectateur par des petits pièges, pour le faire participer! 43
57 Ne peut-on peut pas voir une dimension queer dans votre film? Blanche-Neige est torero, elle s habille en homme, il y a un suspense érotique entre elle et un des nains (jusque-là asexués dans la représentation collective), la marâtre a des pratiques sadomaso avec le chauffeur... Même s il s agit d un divertissement populaire, il y a un côté déviant, non? Aux États-Unis, ce côté queer plaît beaucoup! Cette Blanche-Neige masculine, les cheveux courts, ce nain qui s habille en femme mais qui est traité de manière très respectueuse, et même cette femme qui embrasse Blanche-Neige à la fin... Je crois que c est simplement un peu de normalité qui se mêle au conte. Il fallait un côté contemporain pour raconter cette histoire. Ce n était pas conscient, mais c était sûrement une intention de ma part. La grand-mère est un personnage magnifique, comment vous est-elle apparue? Je n ai pas connu mes grands-parents. Mais il y a une grand-mère qui m a beaucoup marqué : celle de Miracle à Milan. C était ma référence : un personnage qui donne sa vie pour sa petite-fille. Et Angela Molina! Elle est vraiment spéciale : elle est magique, avec elle chaque prise est magique. Votre prochain projet? Je fais toujours l opposé de ce que je dois, alors comme ça m a toujours réussi... En tout cas j espère toujours continuer à surprendre les spectateurs! Propos recueillis à Paris par Gaël Reyre 44
58 "Blancanieves" : coup de coeur pour le cinéma latino Le Point.fr - Publié le 22/01/2013 Par Florence Colombani Un cinéma qui enchante le monde De l'autre côté de l'océan, en Espagne, ce n'est pas une fable politique que nous livre Pablo Berger, mais un conte, un vrai, réinventé dans un noir et blanc expressionniste d'une grande beauté : Blancanieves qui réinvente Blanche-Neige sans chercher à la moderniser... Le conte des frères Grimm est décidément très à la mode : après une version trop littérale (Blanche-Neige de Tarsem Singh, avec Julia Roberts) et une autre tendance heroic fantasy (Blanche-Neige et le chasseur de Rupert Sanders, avec Kristen Stewart), voici enfin une relecture inventive et émouvante de cette histoire indéniablement puissante. Blanche-Neige devient ici Carmencita (Macarena García), une fille de matador qui, après avoir fui une affreuse marâtre, voyage avec une troupe de toréadors nains parmi lesquels se cache son prince charmant. Comme The Artist, Blancanieves ose le film muet et les références aux grands classiques hollywoodiens, notamment au Freaks de Tod Browning. Et comme le film de Michel Hazanavicius, il croule sous les récompenses. Ce n'est que justice pour un film qui nous rappelle à quel point le cinéma est capable d'enchanter le monde. 45
59 23 jan Par Sandy Gillet Le cinéma espagnol qui traverse les Pyrénées est décidément une source inépuisable de surprises et accessoirement de contentement. On le dit sur la pente déclinante côté production mais celui-ci semble d'année en année de plus en plus dynamique et inventif même s'il est vrai que nous nous ne voyons finalement que le sommet de l'iceberg. Un filtre dont on ne se plaindra pas, lui qui nous permet d'appréhender Blancanieves à l'aune d'une certaine virginité en la matière si ce n'était la comparaison inévitable avec The Artist. On va clore ce chapitre d'entrée puisque le deuxième long signé Pablo Berger est un projet initié antérieurement au film de Michel Hazanavicius. Il n'y a donc ici aucune volonté de surfer sur la vague «arty hype» d'un film muet en N&B. Ce que propose donc Blancanieves en se réappropriant avec beaucoup d'aplomb créatif le conte de Blanche-Neige. Pas de dialogues donc mais une musique omniprésente qui accompagne chaque plan, les surlignant même parfois avec gourmandise comme s'il fallait encore accentuer un jeu d'acteurs qui reprend les codes en la matière du cinéma muet. Le père de la future Blanche neige est le toréador de sa génération. Il se produit une énième fois dans la belle arène de Valence. Nous sommes en Pablo Berger a opté pour une pellicule très sensible et des caméras Super 16mm afin d'accentuer ce grain qui fait dorénavant défaut en numérique. En résulte à l'écran un N&B très dure qui favorise au demeurant la «caractérisation» des personnages. Le toréador, sur un coup du sort, devient paraplégique. Le choc de l'accident provoque la mort de sa femme qui a le temps de donner naissance à une fille que le père rejette car lui rappelant trop sa défunte épouse. Entre en scène l'infirmière qui n'aura pour seul but de se marier avec cet homme déchu mais plein aux as. Même toute de blanc vêtue celle-ci fait peur (étonnante Maribel Verdú en marâtre cruelle dont on se souvient encore de la très belle et sensuelle partition dans Y tu mamá También) et va tout faire pour éloigner cette petite peste de l'héritage paternel. Macarena García est la révélation du film. C'est la blanche Neige aux yeux que l'on devine d'un vert abyssal qui se joue de nous et des nains de foire qu'elle rencontre sur son chemin. La caméra ne reste jamais en place et apporte sa touche au drame qui se trame (oui cela rime) en mettant en valeur les corps et les regards, la photo clinquante d'un autre âge et la fluidité d'une histoire à la destinée infernale. C'est un cinéma qui s'affranchit de ses propres contraintes tout en en respectant absolument les codes. Une contradiction qui n'en est finalement pas une à l'écran preuve de la grâce de l'ensemble. On regrettera juste au final le choix d'un conte si célèbre et dont on connait en fait tellement les ramifications que l'on peut se surprendre à «s'ennuyer». Mais si torpeur il peut y avoir de temps à autre, la réalisation de Pablo Berger sera là pour vous gifler au détour de la prochaine séquence afin de raviver bien vite cet enchantement de l'adulte qui se découvre encore une âme enfantine un peu noire. 46
60 Blancanieves - la critique Noire et blanche Le réalisateur de Torremolinos 73 s essaie ici au conte, en reprenant le personnage de Blanche-Neige dans le style du cinéma muet des années Un travail qui frôle parfois le consciencieux, mais provoque des moments de cinéma captivants. Notre avis : A l instar des fables, ou des mythes, les contes existent pour être racontés et à chaque nouvelle narration, se voir déformés par le prisme de l époque, l héritage culturel ou la morale du temps. Blancanieves est «une» version de Blanche-Neige, une déclinaison opérée à travers l Espagne du début du XXème siècle, le cirque monstrueux de Tod Browning et la nostalgie du noir et blanc muet. Muni de sa grille de motifs formels et thématiques, Pablo Berger détoure ce qui, à partir du conte, construit un imaginaire autre, tour à tour plus naïf ou plus sombre, tout d un coup décollé de la figure éthérée et archétypale de la Blanche-Neige des livres d enfants, pour s incarner dans les yeux sombres de Macarena García. Il est plaisant de retrouver le parcours du conte et les petites trahisons qui lui sont faites, le cinéaste parsemant le récit de ses artefacts indispensables, parmi lesquels nains et pomme empoisonnée. 47
61 De la trame originale, Berger choisit de faire ressortir avec violence le caractère œdipien, à travers un père à la fois faible, bon et éminemment désirable, dont «Blanche-Neige» ne peut bien entendu qu être séparée. Mais c est dans ses parties d écriture libre que le film se révèle pourtant le plus proche de la poésie qu il entend faire naître : les premières années de «Blanche-Neige», sur laquelle repose toute la première partie du film, est une peinture miniature de sensations, de matières et de rythmes associés à l enfance. Le canevas du conte est ici moins pesant, et accorde aux personnages l espace dont ils ont besoin pour enfin réellement exister. Le pari formel de Pablo Berger pour raconter sa version de Blanche-Neige est à la fois risqué et confortable. Risqué, car faire reposer un long-métrage sur une grammaire cinématographique entièrement empruntée aux années 1920, dans une époque et une culture littéralement informées par un siècle de cinéma, constitue une entreprise, sinon rétrograde, du moins un peu formaliste et risquant de sombrer dans le pur exercice de style. Confortable pourtant, car Berger le cinéphile connaît la puissance du cinéma muet qu il convoque, qui n appartient pas à la tradition hollywoodienne malgré la possible ressemblance théorique, nulle trace ici de The Artist, mais bien à ce cinéma européen des années 1920, transformé par l avant-garde, qui n hésite pas à recourir aux effets, à la verticalité des cadres ou à l irruption du gros plan dans le fil de la narration. La mise en scène de Berger est volontairement dramatique, piquée de coups d éclat visuels et enveloppée dans une musique symphonique omniprésente, l une des seules réelles fautes de goût de cette fresque espagnole. Fidèle à la règle qu il s est lui-même fixée, Berger choisit de «tout» conserver, du plus élégant l audace de l ellipse narrative et du découpage visuel au plus malhabile les innombrables intertitres et l accompagnement musical, proposant comme un inventaire cinématographique de son objet référent. Blancanieves aurait mérité de dépasser plus souvent le croisement d influences, pour provoquer d autres étincelles, comme il en naît quelquefois dans ce conte tissé de noir et de blanc. 48
62 La maison de l image 9 boulevard de Provence Aubenas Tel: Site : Mail: [email protected]
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