10. Peter F. DRUCKER (1909- ) Les tâches majeures des dirigeants efficaces Peter F. Drucker est le gourou des gourous du management. Né à Vienne à l'époque glorieuse d'avant 14, Drucker a effectivement inventé ou préfiguré la plupart des principales théories du management élaborées dans la seconde moitié du XX e siècle qu il s agisse de la «Direction par Objectifs» (Management by Objectives), du concept de privatisation, de la nécessité de privilégier le consommateur, du rôle de la direction dans la stratégie d entreprise, de la décentralisation, des conséquences pour les organisations de l avènement d un âge de l Information ou encore de l apparition du «travailleur du savoir», une expression que Drucker inventa en 1969. Il a lancé des aphorismes aussi
célèbres que «la structure suit la stratégie» ou «s en tenir à ce qu on sait faire» (stick to the knitting). La définition que donne Drucker des cinq activités fondamentales que doit assurer le dirigeant fixer les objectifs, organiser le travail, motiver et communiquer, établir des normes de performance et former les gens sont toujours d actualité. Tom Peters, qui développe plusieurs idées de Drucker dans Le prix de l excellence, lui reconnaît le mérite d avoir «invité 75 % à 80 % des 500 entreprises qui figurent au classement du magazine Fortune à mettre en place une décentralisation radicale», ajoutant qu aucune véritable «spécialité du management» n existait avant Drucker. Pilier de la New York University Business School pendant de nombreuses années, Drucker occupe depuis 1971 la chaire Clarke de Sciences Sociales à la Graduate School de Claremont (Californie). À plus de quatre-vingts ans, après avoir publié plus de vingt-cinq ouvrages, il continue d écrire de manière prolifique. Les thèmes qu il aborde se répartissent presque également entre l étude théorique et pratique du management, et l analyse des grandes questions économiques, politiques et sociales de notre temps qui lui permettent d ailleurs d envisager l avenir d une manière beaucoup plus originale et générale
que dans le cadre limité des organisations. Pour Philip Sadler, vice-président et ancien directeur du Ashridge Management College, Peter Drucker fait clairement entrevoir le déclin de l industrie de transformation britannique dans La grande mutation, vers une nouvelle société, publié en 1969. Les idées exposées dans cet ouvrage, toujours d actualité, anticipent de près de vingt ans celles de John Naisbitt dans Megatrends, ou de Charles Handy dans The Age of Unreason. D un manière générale, les livres de Drucker annoncent les best-sellers des années 80 et 90 sur la gestion du chaos et du changement, notamment ceux de Charles Handy (cf. chapitre 14) de Tom Peters (cf. chapitre 31) et de Richard Pascale (cf. chapitre 30) pour ne citer que ceux-là. C est également dans La grande mutation, vers une nouvelle société que Drucker introduit le concept de privatisation, qu il appelle d ailleurs «reprivatisation», laissant augurer, avec une grande lucidité, le désenchantement qui naîtra dans la société lorsqu on aura compris que, finalement, les gouvernements ne peuvent pas faire de miracles. «Il fait peu de doutes, par exemple, que les Anglais, en adoptant le National Health Service 1 aient pensé que les soins médicaux n allaient rien coûter Il faut pourtant 1. Équivalent de la Sécurité sociale (NdT).
bien que les infirmières, les médecins, les hôpitaux, les médicaments, etc., soient payés par quelqu un. Mais tout le monde espère que ce «quelqu un» sera l autre.» Drucker défend le principe de la privatisation au motif que la raison d être d un gouvernement est de gouverner et non de «faire», ces deux rôles étant, de plus, incompatibles entre eux. Son idée, au contraire de ce qui a été réalisé par le parti Conservateur britannique, était de privatiser toutes les institutions, c est-à-dire non seulement les entreprises mais aussi les organisations non commerciales comme, par exemple, les universités. C est près d un an après la publication de La grande mutation, vers une nouvelle société, que le mot de privatisation fait sa première apparition «publique», dans un livre blanc (A new Style of Government) publié en mai 1970 par le Conservative Central Office. Fils d un fonctionnaire du gouvernement autrichien qui participa à la création du Festival de Salzbourg, Drucker arrive en Grande-Bretagne à la fin des années 20. Il travaille tout d abord comme commis aux écritures dans une firme d exportation de laine
puis comme économiste dans une banque commerciale de Londres où il reste de 1922 à 1936. Décidé à tenter sa chance en Amérique, il émigre aux États- Unis en 1937. Il y publie son premier livre deux ans plus tard (The End of Economic Man, 1939) et devient, en 1942, consultant de la General Motors, alors la plus grande société du monde. Tirant les leçons de cette expérience, il publie en 1946 Concept of the Corporation, un ouvrage de référence considéré comme l une des meilleures analyses et des plus perspicaces sur la stratégie de réussite des grandes sociétés. Outre General Motors, Drucker y analyse General Electric, IBM et Sears Roebuck, attribuant leur succès à certaines caractéristiques de leur mode de gestion notamment la délégation et la fixation d objectifs (prémisse de la Direction par Objectifs), et de leur structure, telle que la décentralisation. Drucker est persuadé que la clé ultime du succès de ces entreprises réside dans le fait «qu elles connaissaient et cernaient précisément leur domaine d activité, qu elles savaient quelles étaient leurs compétences et comment concentrer leurs efforts sur la réalisation de leurs objectifs 1». Près de trente ans plus tard, Peters et Waterman aboutissent aux mêmes conclusions dans Le prix de l excellence. 1. Cité dans D.S. Pugh, Organization Theory.