Se positionner, entrer en dialogue et légitimer son objet de recherche dans l'écriture Laboratoire LIDILEM Université Stendhal, Grenoble III francoise.boch@u-grenoble3.fr
Plan de l exposé I. Le positionnement énonciatif de l auteur-chercheur II. L insertion des références dans son texte : dialoguer avec autrui III. La légitimation de son objet de recherche 2
PARTIE I. Le positionnement énonciatif de l auteur-chercheur 3
L écrit de recherche comme discours objectivant Vise l universalité (construction de connaissances) Tend à l objectivité (tient son objet à distance) Autonome par rapport à la situation d énonciation (non contingent du contexte) Quasi absence de déictiques personnels 4
L écrit de recherche comme discours argumentatif Implique la construction d un point de vue Résultat de choix divers (état de l art, problématique, méthodologie, etc). Justification permanente des choix adoptés Présence forte du chercheur argumentateur 5
Double contrainte de l écrit de recherche Des exigences vécues comme paradoxales au plan de l écriture : Viser l objectivité (effacement du «je» individu, usages de formules impersonnelles) et Se positionner et étayer sa position (présence du «je» chercheur, usages des outils de l argumentation pour guider le lecteur) 6
Analyse d un texte (T1) Repérez dans l extrait suivant les formules utilisées pour brosser à grands traits le paysage théorique dans lequel s inscrit l auteur, et pour justifier les choix de courants ou d auteurs qui seront adoptés dans la thèse. Que pensez-vous du déroulement du raisonnement exposé? (cf. T1) 7
PARTIE II. L insertion des références dans son texte : dialoguer avec autrui 8
Constat La question des sources, un problème récurrent : pour les néophytes mais aussi pour les auteurs confirmés 9
Deux approches visant à réduire les problèmes Mieux connaitre les différents modes de référence à autrui, afin de varier ses propres manières de référencer. Savoir se positionner à travers la référence à autrui 10
La citation : de l îlot au pavé citationnel (1) La mondialisation néolibérale provoque une si forte circulation des personnes qu on parle de «mondialisation de la migration» (Hochschild, 2004 : 54) (2) A l inverse, l absence de chiffres sur une problématique est également révélatrice : «la statistique finit par avoir suffisamment de pouvoir pour que son absence signifie le plus souvent que l on a échoué dans la volonté d introduire un problème dans le débat public.» (Alvarez, 2006, 147). 11
La reformulation (avec références explicites) (3) Ce surchômage féminin est aussi plus durable et moins indemnisé (Maruani, 2002) (4) Un exemple classique est celui du chômage où le choix de l indicateur retenu modifie sa représentation (Salais, 1996 ; Maruani, 2002). (5) On a montré ailleurs (Boch, 2010a, 2010b, 2012, 2013), que la nuit tous les chats sont gris. 12
L évocation (avec références partiellement explicite) (6) Chartran & Blaser (2006) montrent que la problématique de la transversalité est incompatible avec la conception vygotskienne de l apprentissage. 13
Comment marquer son positionnement en faisant référence à autrui? 3 schémas récurrents (Florez, à paraitre) 1/ La référence à autrui avec sujet auteur-chercheur 2/ La référence à autrui avec objet scientifique thématisé 3/ La référence à autrui avec source thématisée
1/ La référence à autrui avec sujet auteur-chercheur Pronom personnel sujet (je, nous, on)+ verbe de convergence ou de divergence à la voix active + «objet scientifique» + source : (11) Nous empruntons à Pergnier (1993 : 48) sa représentation du circuit communicationnel, schématisé figure 1 (11 ) Sur le plan théorique, nous pouvons donc nous appuyer sur les contributions des ces auteurs en ce qui concerne l articulation des niveaux d analyse macro et micro (T1)
2/ La référence à autrui avec objet thématisé «Objet scientifique» sujet + structure passive avec verbe de jugement ou de choix, mention de la source, pas de mention de l auteur-chercheur (12) Cette notion est empruntée à L. S. Vygotsky (1962) qui préfère la notion de «zone proximale de développement» à la notion piagétienne de «stade» (12 ) D autre part, des contributions importantes ont été trouvées dans les travaux de psychologues au Brésil (Carraher & Carraher, 1988,[ ]) et ce sur deux plans.
3/ La référence à autrui avec source thématisée Source en tête de phrase (loc. prépositive ou gérondif) + introduction de l auteur-chercheur (13) A la suite de Deakin et Proteau (2002), nous avons contraint les programmes d'apprentissage à utiliser le même nombre d'essais. (13 ) En nous appuyant sur les travaux de Blanton (2005), nous allons tenter d étudier si la présence d une zone illusoire est une condition nécessaire à l évolution des pratiques dans le contexte d enseignants expérimentés de l école primaire. (T5)
La référence à autrui : bilan Une palette étendue de moyens, selon que je veux mettre en avant : mon propre engagement, l objet scientifique en question le lien que j établis entre l objet que je construis et celui d un autre auteur 18
PARTIE III. Le positionnement dans l écrit de recherche 19
La démarche de recherche en sciences sociales? Penser avec rigueur des concepts flous Concepts flous = concepts discutables Discussion théorique prégnante dans l article en sciences sociales 20
L introduction (ou le cadrage ) dans l article en sciences sociales (1) Le lieu de la légitimation de l objet d étude Discussion faisant référence aux travaux antérieurs dans le champ pour mieux créer «sa niche» (Swales, 1990) 21
L introduction dans l article en sciences sociales (2) Le lieu du positionnement du chercheur par rapport à l existant Enjeu de prolongement ou de démarcation qui peut être totale ou partielle (Teufel & Moens, 2000 ; Mroue, 2006) 22
L introduction dans l article en sciences sociales (3) Contraintes fortes du format Rendre compte de l existant (chercheur savant) Se positionner dans le champ (chercheur appartenant à la communauté) Montrer l intérêt de son étude (chercheur innovant) 23
Méthodologie d analyse Appui sur une sélection de 40 introductions d articles (à partir d un corpus de 110 articles de sciences du langage) Présence d une discussion théorique avec enjeu de démarcation NB : analyse publiée (Boch, Grossmann, Rinck, 2009) 24
Les routines argumentatives privilégiées (1) L évidence remise en cause (limites d une tradition, du sens commun, des approches classiques, etc.) Ex : Dans le cadre des études sur la politesse linguistique(...), la politesse (...) est souvent associée implicitement à ( ). Le but du présent article est ( ) de remettre en question quelques conceptions discutables qui ont toujours cours. 25
Les routines argumentatives privilégiées (2) La «niche ignorée» (aspect non traité par les approches antérieures) Ex: Si depuis un peu plus d une vingtaine d années, on a timidement commencé à s intéresser à ( ), si on s est penché sur ( ), il n existe pas d étude de la citation en histoire, en langue française du moins. 26
Les routines argumentatives privilégiées (3) La troisième voie (proposition d une alternative nouvelle à un débat) Diverses conceptions fondent les différentes théories de la lecture. ( ) Tantôt elles concernent ( ), tantôt les théories de la lecture inclinent vers ( ). Les premières prennent ( ), les secondes tracent ( ). Si toutes les théories de la lecture ( ), aucune ne met vraiment l accent sur ( ) 27
Quelle stratégie argumentative (T4)? La recherche en sciences sociales sur la transmission des normes de genre dans la formation professionnelle initiale a été abordée sous des angles aussi intéressants que celui de l interruption prématurée de la formation (Lamamra, Masdonati, 2011 ; 2012) ou de la qualification scolaire (Imdorf, 2012). 28
Toutefois, aucune étude empirique ne semble avoir été menée à partir des rites ordonnant la double construction du quotidien professionnel et des masculinités dans la concurrence entre culture scolaire et culture de métier. L objectif consistera à mettre en évidence ces rites et leur mode de transmission en vue de comprendre [ ] 29
Caractéristiques du cadrage théorique Discours généralisant et assertif permettant le positionnement et la légitimation du chercheur Discours qui fournit une nouvelle vision du champ (reconstitution de son histoire ou de son état d avancement) 30
Effet positif sur la construction du savoir Permet de fournir une image momentanément nette du paysage théorique et fait progresser la connaissance du champ (bonne prise pour le lecteur futur rédacteur) Mais aussi effet parodaxal Permet au chercheur de se démarquer du dogme pour mieux participer à la création d un autre discours dogmatique (peu discuté, faiblement référencé) 31
Conclusion L étude de l écrit scientifique Permet d identifier les conventions qui construisent les fondements de la culture disciplinaire (Hyland, 2006) Permet aux «jeunes chercheurs» de mieux prendre conscience des rituels d écriture et de leurs effets 32
Références bibliographiques Boch, F. et Grossmann, F. (eds), (2002) : Apprendre à citer le discours d autrui, Lidil, n 25. Fløttum, K., Dahl, T., et Kinn, T., (2006), Academic Voices. Across languages and disciplines, Amsterdam - Philadelphia, John Benjamins. Florez, M. (à paraître), «La citation positionnée dans l écrit scientifique», Rennes, P.U.R. Rinck, F., (2006), L article de recherche en sciences du langage et en lettres. Figure de l auteur et identité disciplinaire du genre, Thèse de doctorat, Grenoble III. Rinck, F., Boch, F. et Grossmann, F., (2007), Quelques lieux de variation du positionnement énonciatif dans l article de recherche, Ouvrage d hommages à J. Billiez, L Harmattan, Espaces discursifs, 285-296. Reuter, Y., (1998), De quelques obstacles à l écriture de recherche, Lidil, 17. Swales, J., (1990), Genre analysis. English in academic and research settings, Cambridge, Cambridge University Press. 33