Phénice La revue du Centre d Etudes Phénoménologiques de Nice [ISSN 2100-0662] Numéérro sspéécciiaall,, maaii 2009 :: Le Présentt Textes de présentation des séances de l atelier du CEPHEN, premier et second semestre 2008-2009, Université de Nice Sophia-Antipolis. 2 ee séance IInttroducttiion au présentt viivantt dans lla phénoménollogiie du ttemps de E.. Husserll Stéphane Finetti
Introduction au présent vivant dans la phénoménologie du temps de E. Husserl Introduction Pour commencer, je vais rappeler brièvement quelles sont les phases principales d'élaboration de la phénoménologie husserlienne du temps, afin de situer dans l'oeuvre de Husserl le thème et les textes dont il sera question dans cette séance. Selon une périodisation que l'on peut faire remonter à E. Fink, l'on peut compter essentiellement trois phases dans la phénoménologie husserlienne du temps : 1. la première phase, qui va de 1904 à 1916, comprend les Leçons sur la conscience intime du temps de 1904/05 et les approfondissement par lesquels Husserl les a complétées entre 1905 et 1916 ; 2. la deuxième phase, qui va de 1917 à 1926, comprend les Manuscrits de Bernau de 1917/18 et les Analyses sur les synthèses passives de 1918-1926; 3. la troisième phase, qui va de 1929 à 1935, comprend les Manuscrits C. 1 Le thème dont il sera question dans cette séance appartient aux deux dernières phases de la phénoménologie husserlienne du temps: il s'agit du présent vivant [die lebendige Gegenwart], qui apparaît dans les Manuscrits de Bernau et qui devient un concept central dans les Manuscrits C. L'approche que nous suivrons pour aborder ce thème consiste dans la mise en oeuvre d'une forme de réduction phénoménologique que Husserl avait élaborée à cette fin et qui s'appelle justement «réduction au présent vivant». Mon exposé commencera donc par la réduction au présent vivant, décrira par la suite la structure intentionnelle du présent vivant auquel cette réduction donne accès et esquissera pour terminer une problématisation de la notion de présent vivant, qui introduira une lecture de textes issus des Manuscrits C, des Manuscrits de Bernau et des Analyses sur les synthèses passives. 1Pour cette périodisation voir N. Depraz, Temporalité et affection dans les manuscrits tardifs sur la temporalité (1929-1935) de Husserl, in Alter n 2 (1994), p. 86. Voir également E. Fink, La philosophie tardive de Husserl, in Proximité et distance, Millon, Grenoble, 1994, pp. 181-183. 22
1/ La réduction au présent vivant La première chose à dire au sujet de la réduction au présent vivant, c'est qu'il ne faut pas la confondre avec la réduction phénoménologique-transcendantale. La réduction au présent vivant n'est pas la réduction transcendantale, mais une deuxième forme de réduction qui se fonde sur la réduction transcendantale et qui en constitue le prolongement. C'est donc de la réduction transcendantale qu'il faudra partir pour comprendre pourquoi Husserl a besoin d'introduire une réduction au présent vivant et en quoi elle consiste. La réduction transcendantale consiste dans une mise entre parenthèses de l'existence du monde qui nous réapprend à voir le monde comme phénomène: le monde et ses objets ne sont plus dès lors que ce qui apparaît dans les actes intentionnels de la subjectivité transcendantale. Comme nous l'avons vu lors de la dernière séance, cette mise entre parenthèses de l'existence du monde est aussi une mise entre parenthèses du temps objectif, qui nous réapprend à voir le temps objectif comme constitué dans les actes intentionnels de la subjectivité transcendantale. A ce niveau d'analyse, il faut mentionner tout d'abord les actes de la perception, dans laquelle se constituent des objets présents, du ressouvenir, dans lequel se constituent des objets passés, et de l'attente, dans laquelle se constituent des objets futurs. Nous savons cependant depuis la dernière séance que le temps objectif ne peut se constituer seulement dans les actes intentionnels de la perception, du ressouvenir et de l'attente: il n'y aurait pas de perception de sons en succession, par exemple, sans impression originaire, sans rétention et sans protention du son. De même, sans ces trois formes de conscience qui constituent ensemble la conscience intime du temps, il n'y aurait pas de ressouvenir ni d'attente possibles. Or, cette conscience intime du temps, que Husserl introduit en 1904/05 sur la base du schéma appréhension-contenu d'appréhension, se révèle avoir une forme intentionnelle différente de l'intentionnalité d'acte : à partir de 1908/09, Husserl différencie toujours plus l'intentionnalité rétentionelle de l'intentionnalité d'acte et commence à la considérer comme une forme d'intentionnalité spécifique, qu'il déterminera plus tard comme intentionnalité passive. La conscience intime du temps se révèle donc être non pas une forme d'intentionnalité d'acte, mais la condition de possibilité de toute intentionnalité d'acte. La réduction transcendantale n'est cependant pas en mesure à elle seule de rendre compte de sa spécificité, et c'est pourquoi Husserl se voit contraint d'introduire une nouvelle forme de réduction: la réduction au présent vivant qui prolonge et approfondit la réduction transcendantale. En quoi consiste donc cette réduction au présent vivant, censée mettre au jour la conscience intime du temps dans sa forme intentionnelle spécifique? Elle consiste justement dans 23
la mise hors circuit de toute forme d'intentionnalité d acte, de toute forme d'aperception. Je cite certains passages des Analyses sur les synthèses passives: [...] nous ne faisons appel... à aucune fonction du ressouvenir... ni à aucune fonction de la mise en intuition préalable <les attentes>... Nous laissons aussi hors jeu tout acte d'imagination et de pensée, toutes sortes d'activités évaluatives et volitives, sans rien préjuger de leur superfluité ou non pour une subjectivité (Hua XI, pp. 128-129, tr. fr. p. 200). [...] nous faisons comme si... rien des aperceptions transcendantales n'entraient en jeu..., rien des connaissances acquises dans la vie du monde, des intérêts pratiques et esthétiques, des évaluations, etc. (Hua XI, p. 150, tr fr p. 218). La réduction au présent vivant consiste donc dans la mise hors circuit de perceptions, ressouvenirs, attentes, bref de toute aperception. Elle consiste de même dans la mise hors circuit de leurs corrélats intentionnels : tout présent, passé ou futur objectifs sont donc mis hors jeu. Enfin, la réduction au présent vivant consiste dans la mise hors circuit de l'ego transcendantal lui-même, qui vit dans ces aperceptions. 2/ La structure intentionnelle du présent vivant Que reste-t-il alors? Quel est le résidu phénoménologique de cette mise hors circuit de toute aperception et de tout objet intentionnel? Pour le comprendre, il faut se rappeler que tout acte intentionnel est pour Husserl la mise en forme d'une matière sensible par une appréhension de sens, donc une union de morphé (forme) intentionnelle et de hylé (matière) sensible. Ce à quoi est censée reconduire la mise hors circuit de toute aperception, c'est-à-dire de toute appréhension de sens, c'est justement cette hylé sensible dans sa forme originaire. La mise hors circuit de toute aperception reconduit donc avant tout à la hylé sensible, à une présence impressionnelle, par exemple celle d'un son. Il ne s'agit cependant pas de la présence objective du son, telle que je l'aurais si je percevais le son et si je l'identifiais comme un ré ou un mi. Nous avons en effet mis hors circuit toute présence objective et donc le son tel qu'il est perçu. Il s'agit au contraire de la présence pré-objective du son, de sa présence sensible avant sa saisie perceptive. Cette présence est en même temps la présence du champ sonore duquel ce son pré-objectif se détache et des autres champs sensibles avec lesquels il s'articule. Ce présent impressionnel est en outre un présent en écoulement, un présent en flux: il se modifie rétentionnellement et protentionnellement. Chaque présent impressionnel se modifie rétentionnellement: il est conservé dans un nouveau présent impressionnel dans la forme 24
d'un tout juste passé, il est retenu dans l'horizon de passé d'un nouveau présent impressionnel. Si nous avons une succession de sons A B C, par exemple, le présent impressionnel A se modifie rétentionnellement et est retenu dans le nouveau présent impressionnel B, qui se modifie à son tour rétentionnellement, avec la modification rétentionnelle de A. Le présent impressionnel C sera par conséquent inséparable de la modification rétentionnelle de B et de la modification rétentionnelle de la modification rétentionnelle de A. Cet écoulement du présent impressionnel en rétention et en rétention de rétention, etc., est selon Husserl continu et uniforme : chaque présent impressionnel C se transforme en rétention et conduit du même coup la rétentions de B à se transformer en rétention de rétention, ainsi que la rétention de A à se transformer en rétention de la rétention de la rétention, etc. Le présent impressionnel est donc inséparable d'un horizon de passé rétentionnel et d'un horizon de futur protentionnel. Il ne s'agit pas d'un présent ponctuel, séparé du passé et du futur, mais d'un champ [Feld] de présence : une unité synthétique de présent impressionnel, horizon de passé rétentionnel et horizon de futur protentionnel. C'est en cette unité synthétique que consiste le présent vivant [die lebendige Gegenwart], que Husserl appelle aussi présence originaire [Urpräsenz]. De même, corrélativement, la réduction au présent vivant reconduit à une conscience non-objectivante du temps qui consiste dans l'unité synthétique de présentation originaire, rétention et protention. Il n'y a pas de présentation originaire d'un son, par exemple, sans conscience rétentionnelle des sons tout juste passés et sans conscience protentionnelle des sons à venir. Enfin, cette conscience non-objectivante du temps implique selon Husserl une forme embryonnaire de subjectivité : non pas un ego, un moi [Ich], mais un proto-moi [Ur-Ich]. Entrent donc ici en jeu différentes formes d'intentionnalité entrelacées, qui ne sont pas des intentionnalité d'acte, mais des intentionnalité passives : l'intentionnalité rétentionnelle, l'intentionnalité protentionnelle et l'intentionnalité de l'affection. Cette dernière n'est autre que la relation intentionnelle du proto-moi transcendantal à la hylé sensible. Ici la relation intentionnelle ne consiste pas, comme dans la perception et en général dans les actes objectivants, dans un rayonnement intentionnel prenant sa source dans la subjectivité pour se diriger vers l'objectivité. Ce qui se produit est plutôt le mouvement inverse. D'une part, nous sommes en deçà de la distinction entre ego et objet. D'autre part, le rayonnement intentionnel prend sa source dans la hylé sensible pour se diriger vers le proto-moi. Le proto-moi est affecté par la hylé sensible, qui l'appelle avec plus ou moins de force à se tourner vers elle pour l'objectiver. Lorsque cette force affective est suffisante, l'affection motive un acte de perception par lequel le moi objective la hylé sensible. Le présent vivant est en ce sens un phénomène génétique 25
universel : c'est en effet en lui que trouvent leur motivation tous les actes objectivants et en particulier la perception, le ressouvenir et l'attente, par lesquels se constitue le temps objectif. 3/ Ebauche de problématisation de la notion de présent vivant Cette notion de présent vivant reste néanmoins très problématique. On peut en effet distinguer dans le présent vivant un aspect formel et un aspect matériel. D'une part, le présent vivant est une forme : la forme de toute synthèse passive et même la forme de toute expérience. En ce sens, le présent vivant en écoulement continu ne passe pas, il est un maintenant qui se maintient continûment: dans les termes de Husserl un nunc stans. D'autre part, le présent vivant a un contenu: les données hylétiques ou plutôt un champ hylétique organisé selon des associations passives, qui affecte le proto-moi trascendental. Or, comment penser la relation entre la forme et le contenu du présent vivant? Comment penser la relation entre, d'une part, l'écoulement continu du présent vivant et, d'autre part, l'affectivité de la hylé sensible? Husserl semble souvent croire que le contenu hylétique est extrinsèque à l'écoulement continu du présent vivant. Ne faut-il pas reconnaître au contraire un rôle différent à la hylé dans l'écoulement du présent vivant? Cela ne remet-il pas en cause la continuité de l'écoulement du présent vivant? 4/ Bibliographie essentielle Husserl E., Gesammelte werke, Husserliana, Den Haag, Martinus Nijhoff (à partir du vol. XXVII: Dordrecht/Boston/London, Kluwer Academic Publishers): Hua XI Analysen zur passiven Synthesis. Aus Vorlesung- und Forschungsmanuskripten (1918-1926), hrsg. von M. Fleicher, 1966, 35 ; tr. fr. de B. Bégout et J. Kessler, De la synthèses passive, Grenoble, Millon, 1998, pp. 231-236 Hu XXXIII Die Bernauer Manuskripte über das Zeitbewusstsein (1917/18), hrsg. von R. Bernet und D. Lohmar, 2001, n 14, 1; tr. fr. de J. F. Pestureau, in Annales de phénoménologie 2008/7, pp. 213-215 Hu XXXIV Zur phänomenologischen Reduktion. Texte aus dem Nachlaß (1926-1935), hrsg. von S. Luft, 2002, n 9, 3 et n 20; tr. fr. de J. F. Pestureau, De la réduction phénoménologique, Grenoble, Millon, 2007, pp. 164-165 et 268-271 26