La dépendance aux médicaments



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Transcription:

La dépendance aux médicaments 3 ème Forum Citoyen Espace Mendès-France 28 novembre 2013 Denis Richard Pharmacien Hôpital Henri-Laborit, Poitiers

Qu est la dépendance? (1) «Perte de la liberté de s asbtenir» Pierre Fouquet Médecin alcoologue

Qu est la dépendance? (2) Notion d «addiction» : anglais «addict» L addiction est la relation de dépendance plus ou moins aliénante pour l individu, et plus ou moins acceptée voire parfois totalement rejetée par l environnement social, à l égard : d un produit : drogue, tabac, alcool, médicaments d une pratique : jeu, achat, sexe, Internet, travail, activité sportive, etc

Dépendance psychologique Phénomène neuronal. Modification du fonctionnement des circuits cérébraux associés au plaisir et la récompense.le cerveau perd la capacité à contrôler la prise qui devient compulsive («craving») L'absence du produit pharmacologiquement actif produit l'état inverse : c est le «manque» ou «sevrage» avec mal-être, anxiété, agressivité, dépression, troubles du sommeil, d où besoin de consommer encore. Phénomène comportemental. La dépendance psychique comporte une dimension comportementale. La consommation du médicament est favorisée par le contexte et certaines habitudes. Le médicament est consommé pour le plaisir et/ou le soulagement qu'il provoque, de manière très ritualisée, avec de nombreuses prises tout au long de la journée, ou des prises moins fréquentes mais plus massives, souvent le soir. La dimension comportementale favorise les rechutes, même plusieurs années après l'arrêt du médicament, lorsqu'un contexte particulier réactive son souvenir.

Dépendance physique Ils apparaissent avec les tranquillisants et les antalgiques opiacés (codéine, tramadol, morphine, etc.), en cas d'arrêt ou de réduction de la dose du médicament. Ces signes disparaissent spontanément en quelques jours. Tranquillisants. Leur sevrage provoque un rebond d'anxiété, des crises d angoisse, des troubles du sommeil, voire des crises convulsives. Antalgiques opiacés. Leur sevrage entraîne des douleurs diffuses, des diarrhées, des douleurs spastiques digestives, un stress tant psychique que physique (anxiété, insomnie, sueur, sensation de chaud-froid, écoulement nasal, palpitations, élévation de la tension artérielle...).

Qu est la tolérance (accoutumance)? L usage régulier et prolongé de certains médicaments (tranquillisants, somnifères, antalgiques notamment) induit un phénomène de "tolérance" ou d'"accoutumance" : l'organisme s'y habitue («habituation») et l action initiale n est maintenue qu au prix d une augmentation des doses consommées.

Addictovigilance Addictovigilance : surveillance des cas d abus et de dépendance liés à la prise de toute substance ayant un effet psychoactif (médicament ou non) (alcool et tabac exclus). Réseau national de centres chargés de recueillir et d évaluer ces cas. L addictovigilance se traduit principalement par : Evaluation du potentiel d abus et de dépendance d un produit et ses risques pour la santé publique Surveillance et encadrement des conditions d utilisation des médicaments psychoactifs Classement des produits psychoactifs sur la liste des stupéfiants et des psychotropes Diffusion d alertes Le système français d évaluation de la pharmacodépendance existe depuis 1990 (officialisé en 1999). Il repose sur le réseau des 13 Centres d Evaluation et d Information sur la Pharmacodépendance (CEIP) qui recueillent et évaluent les cas de pharmacodépendance qui leur sont transmis et préparent les travaux de la Commission nationale des stupéfiants et des psychotropes (CNSP) La déclaration des cas d abus graves et de pharmacodépendance graves liés à la prise de substances ou plantes ayant un effet psychoactif ainsi que tout autre médicament ou produit est obligatoire.

Un vaste parcours Médicaments psychoactifs : tranquillisants (anxiolytiques), somnifères (hypnotiques), antidépresseurs, psychotimulants Antalgiques : tramadol, codéine, morphine Corticoïdes Anti-migraineux Vasoconstricteurs nasaux Laxatifs placebo

Les tranquillisants (anxiolytiques) Médicaments de l anxiété appartenant à la vaste famille des benzodiazépines (BZD): Lexomil, Lysanxie, Nordaz, Séresta, Témesta, Tranxène, Urbanyl, Valium, Vératran, Victan, Xanax Action anxiolytique, sédative, hypnotique, myorelaxante, anticonvulsive (degrés différents selon molécule et dose) Bonne tolérance à court terme (mais risque de dépression respiratoire et de troubles de la mémoire) Risque de dépendance et d accoutumance à plus long terme Usage à court terme : la prescription d un anxiolytique ne devrait pas excéder 12 semaines, hors avis spécialisé Des travaux récents suggèrent la possibilité d un lien avec le développement de maladies neurodégénératives

Le clonazépam (Rivotril) Le Rivotril (clonazépam) est indiqué dans le traitement de l épilepsie. Signalements d abus, de dépendance et de détournement (formes orales): enquête d'addictovigilance et suivi continu depuis 2006. Forte proportion de prescriptions hors AMM (anxiété, insomnie) et usage détourné chez le toxicomane ou à des fins de soumission chimique. Plan de Gestion des Risques (2008) et actualisation de l enquête en 2010 et 2011 : important trafic d ordonnances Durée maximale de prescription réduite à 12 semaines. Depuis septembre 2011, la prescription des formes orales est faite sur ordonnance sécurisée. Depuis 2012, prescription initiale et renouvellement annuel réservés aux neurologues et aux pédiatres. Renouvellement internédiaire par tout médecin. Mise au point sur l arrêt de l utilisation hors AMM du clonazépam diffusée en décembre 2011 aux professionnels de santé pour les aider dans la prise en charge du patient et l arrêt du traitement.

Les somnifères (hypnotiques) Médicaments des troubles du sommeil : Imovane, Noctamide, Normison, Séresta 50mg, Stilnox [ jadis: barbituriques, chloral, autres BZD: Halcion, Rohypnol, etc.] Même profil général que les BZD Bonne tolérance à court terme (mais risque de dépression respiratoire et troubles de la mémoire) Indication à court terme : la prescription d un hypnotique ne devrait pas excéder 4 semaines, hors avis spécialisé

Le zolpidem (Stilnox) Le Stilnox (zolpidem) est cousin des benzodiazépines (BZD). Signalements d abus et de dépendance notifiés dans différents pays européens et aux Etats-Unis après plusieurs années de commercialisation. France : durée de prescription limitée à 28 jours. Enquête officielle d addictovigilance (1993 2002): le zolpidem peut induire une dépendance Deux types de populations distinctes : L une recourant à cette spécialité en vue d obtenir des «effets psychiques positifs» (euphorie, exaltation) L autre incluant des patients traités pour insomnie prenant cette spécialité dans un but sédatif. Cette dernière population, en développant une tolérance à l effet hypnotique, est amenée à augmenter progressivement les doses. L actualisation de l enquête d addictovigilance (juin 2011) montre une augmentation des cas de dépendance de sévérité importante avec l émergence de consommation de doses particulièrement élevées.

Les antidépresseurs Médicaments de la dépression mais aussi d autres troubles neuropsychologiques: anxiété Certains sont parfois indiqués dans le traitement de la douleur Tolérance variable selon la famille: Tricycliques: Anafranil, Laroxyl, Surmontil, Tofranil, IRS: Déroxat, Divarius, Floxyfral, Prozac, Séroplex, Séropram, Zoloft Action duale: Cymbalta, Effexor, Ixel, Norset Divers: Athymil, Stablon, Valdoxan, millepertuis

La tianeptine (Stablon) > Commercialisation en France en 1988. > Enquête d addictovigilance en 2005 avec actualisation en 2011. Persistance de cas d abus et de pharmacodépendance malgré les mises en garde diffusées en 2007 aux professionnels de santé et les modifications apportées au Résumé des Caractéristiques du Produit (RCP) et à la notice destinée aux patients. Fréquence des abus : 1 pour 1000 patients. Profil de patients surconsommant du Stablon : femme < 50 ans, avec antécédents d abus ou de pharmacodépendance, un «nomadisme» médical et/ou pharmaceutique et des tentatives de sevrage difficiles. Mesures: Renforcement et la sécurisation des conditions de prescription et de délivrance du Stablon à partir du 3 septembre 2012 et des mesures d information des professionnels de santé et des patients pour les sensibiliser sur le risque de pharmacodépendance.

Les antalgiques (anti-douleurs) Médicaments des douleurs Trois paliers (classification de l Organisation mondiale de la santé)

Antalgiques: les paliers OMS Palier 1 Palier 2 Palier 3 Aspirine Anti-inflammatoires non-stéroïdiens (AINS): ibuprofène Paracétamol (Dafalgan, etc.) Codéine Tramadol (Contramal, Monocrixo, Topalgic, etc.) Morphine (Actiskénan, Skénan Fentanyl (Actiq, Durogésic, Matrifen, etc.)

Le tramadol Le tramadol est un produit de synthèse (mais récemment isolé d un arbre africain), qui agit comme la codéine. Son potentiel addictif et celui de son métabolite sont démontrés. Le risque est lié au métabolisme : probable vulnérabilité génétique. Au-delà de l action antalgique, le patient recherche son action euphorisante, stimulante, anxiolytique Avec l accoutumance, la dose est augmentée (500 mg à 1 g/j voire plus, la dose maximale thérapeutique étant 400 mg/j). Effets indésirables psychiatriques (confusion mentale, hallucinations), neurologiques (vertiges, somnolence, convulsions) et gastro-intestinaux (nausées, vomissements). Il s agit généralement d une dépendance suivant une prescription, plus exceptionnellement d un usage abusif chez une personne dépendante (opiacés, alcool, cannabis). L arrêt brutal d un traitement continu sur 1 à 2 mois induit des signes de sevrage qualitativement analogues à ceux décrits avec les opiacés.

La morphine Alcaloïde isolé du pavot Traitement électif des douleurs de palier 3 (voir orale ou injectable) A la base de la synthèse de l héroïne (diacétylmorphine) Rapide dépendance lors d un usage non médical Dépendance exceptionnelle lors d un usage médical Tolérance d installation rapide

La codéine Alcaloïde extrait du pavot, très voisin de la morphine: antalgique et antitussif 10 % environ de la quantité de codéine administrée est transformée dans le foie en morphine: antalgique de palier 2 (Dafalgan-codéine, etc.) Les patients dépourvus des gènes codant l enzyme transformant la codéine (5 à 10 % de la population) restent insensibles à l action de la codéine. Les patients métaboliseurs ultra-rapides (1 à 2 % de la population) transforment plus vite la codéine en morphine. Les taux plasmatiques de morphine plus élevés font courir un risque toxique (++ si insuffisance respiratoire). Un risque augmenté chez des enfants traités par codéine après intervention chirurgicale est à l origine d une réévaluation de cet antalgique aux Etats-Unis : des dépressions respiratoires sévères voire mortelles ont été rapportées chez des enfants métaboliseurs ultra-rapides. En Europe, le Comité pour l évaluation des risques en matière de pharmacovigilance (PRAC) a initié (2012) cette réévaluation Les antitussifs ne sont pas visés car les doses administrées sont faibles.

Les psychostimulants : le méthylphénidate Le méthylphénidate (Concerta, Quasym, Ritaline) est un psychostimulant proche de l amphétamine commercialisé en 1996. Indiqué dans l hyperactivité et dans la narcolepsie. Inscrit sur la liste des stupéfiants. Soumis à prescription initiale hospitalière annuelle réservée à certains spécialistes avec un renouvellement effectué par tout médecin. Le médecin inscrit sur l ordonnance le nom du pharmacien chargé de la délivrance. Compte tenu des risques neuropsychiatriques, cérébraux et cardiovasculaires, des effets possibles sur la croissance et la maturation sexuelle, des risques d abus et d usage détourné, l ANSM a mis en place un suivi national de pharmacovigilance et d addictovigilance (2006). En 2007, la Commission européenne a déclenché une réévaluation du profil de sécurité de ce médicament. En janvier 2009, l Agence européenne des médicaments (EMA) a ainsi émis de nouvelles recommandations pour la prise en charge des patients.

Les corticoïdes Médicaments hormonaux anti-inflammatoires utilisés dans de nombreuses indications (maladies ayant une importante composante inflammatoire) Dépendance psychique faible, proche de celle induite par les anabolisants. Effets recherchés: action euphorisante, stimulante, parfois antidépressive Syndrome de sevrage : anxiété, dépression, agitation, épisodes psychotiques brefs. Risques métaboliques (diabète, ostéoporose, hypokaliémie, hypocalcémie, etc.), immunodépression Risques psychiatriques : psychose, états maniaque, dysphorie, dépression, confusion mentales. Effets dose-dépendants, survenant généralement dans les 2 premières semaines de traitement.

Les antimigraineux Des céphalées (souvent interprétées comme des récidives de céphalées migraineuses) induites par abus de médicaments antimigraineux sont rapportées: maladie des antimigraineux. Elles disparaissent le plus souvent après sevrage des différents traitements. Une réévaluation thérapeutique s impose à chaque fois qu apparaît une exacerbation des céphalées conduisant à une surconsommation d antimigraineux.

Les vasoconstricteurs nasaux Utilisés comme décongestionnants des narines en cas de rhinite («nez qui coule» lors d un rhume) Efficacité s épuisant au fil du temps. Le patient en met de plus en plus: un cercle vicieux s'installe, avec atrophie du cornet et éventuellement rhinite chronique. Abusivement consommés pour leurs effets psychostimulants Conséquences vasculaires (vasoconstriction). Surdosage: hypertension artérielle, accident vasculaire cérébral (AVC), infarctus du myocarde.

Les laxatifs Laxatifs: médicaments facilitant l exonération fécale Usage abusif fréquent Huile de paraffine: carence vitaminique Laxatifs stimulants : risque de troubles métaboliques (élimination accrue de potassium), paralysie intestinale au sevrage (d où difficulté à cesser le traitement), d «intestin paresseux» ou irritable.

La dépendance au placebo

Facteurs de risque de dépendance Vulnérabilité génétique. Le risque de dépendance médicamenteuse est plus important s'il existe des antécédents familiaux de dépendance ou si l'on souffre déjà d'une pharmacodépendance (alcool, tabac, drogue) ou sans produit (addiction comportementale, par exemple au jeu). Susceptibilité psychologique. Certains tempéraments, traits de personnalité et pathologies psychiatriques facilitent les consommations de médicaments et le développement d'une dépendance. Environnement. Un contexte stressant favorise l'initiation de la consommation, sa répétition et les rechutes. Certaines professions sont plus exposées du fait des contraintes de travail (voyages, travail de nuit, recherche de la performance...) et/ou parce qu'elles accèdent plus facilement aux médicaments (monde médical...).

Eviter la dépendance Demander conseil au pharmacien lors d un achat sans ordonnance: éviter un usage prolongé de médicaments à risque (vasoconstricteurs, antimigraineux, etc.). Psychotropes. Le recours aux tranquillisants et aux somnifères ne doit jamais être automatique : ces médicaments agissent rapidement mais de façon transitoire et exposent à une rapide tolérance. Ils ne traitent que le symptôme. Une prise en charge adaptée impose de «travailler» sur la cause du problème En cas de prescription, leur usage est très réduit dans le temps et l arrêt, accompagné médicalement, est progressif. Antalgiques. Lorsque le maintien au long cours du médicament est légitime (douleurs chroniques), le risque de dépendance est faible. Un manque d'efficacité nécessitant d'augmenter les doses de façon répétée doit faire réévaluer la pertinence du traitement.

Reconnaître, non stigmatiser Certains comportements peuvent être évocateurs: automédication excessive, angoisse survenant à distance de la dernière prise du médicament, difficulté à contrôler la consommation, insistance pour obtenir des médicaments, nomadisme médical et/ou pharmaceutique, vol, acquisition illégale (internet), constitution de réserves (maison, voiture, sac à main, etc.) La dépendance aux médicaments peut s'inscrire dans une problématique addictive plus globale: être particulièrement attentif lorsqu'il existe une dépendance à d'autres produits (alcool, cannabis, etc.).

La temps du sevrage Sevrage: arrêt plus ou moins progressif d un traitement donnant lieu à dépendance Avant toute intervention, ce temps doit être accepté et planifié, en profitant d une période de vie favorable. Le sevrage est plus ou moins rapide, en ambulatoire ou avec hospitalisation initiale, selon le (les) médicament(s) consommé(s), la (les) dose(s), les consommations associées (alcool notamment), le risque médical. Sevrage plus délicat chez un sujet souffrant d épilepsie ou présentant une maladie cardiovasculaire. Tenir compte du contexte social, familial etc. Le médecin et l'entourage restent attentifs au report possible des consommations sur d'autres produits (alcool, drogues...), ainsi qu'au risque d'aggravation d'une pathologie psychiatrique. Des traitements sont utilisés pour diminuer l'inconfort et les possibles complications du sevrage. A long terme, la prise en charge vise à minimiser le risque de rechutes en permettant à la personne de comprendre comment sa dépendance s'est développée et en l'aidant à acquérir de nouvelles habitudes (gestion du stress, meilleure hygiène de vie...).