CHAPITRE 18 TRIOMPHE DE L EMPIRISME

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le triomphe de l empirisme CHAPITRE 18 TRIOMPHE DE L EMPIRISME L EMPIRISME ET LE RATIONALISME L abandon des grands systèmes comme ceux édifiés par Malebranche, Leibniz ou Spinoza, au siècle précédent, marque le début du XVIII e siècle. Ces grandes métaphysiques classiques, sous l inspiration cartésienne, se sont développées en suivant les perspectives du rationalisme. Suivant le rationalisme, toute connaissance certaine découle de la «raison», vue comme un ensemble de maximes irrécusables, de principes a priori, au-delà desquels on ne peut remonter, cette raison s étant formée en nous avant toute réflexion. Or, sous la double influence de John Locke et de Isaac Newton, les maîtres à penser du XVIII e siècle, émerge un courant de pensée s opposant au rationalisme : l empirisme moderne qui prend son point de départ dans les critiques adressées par Locke à la doctrine cartésienne des idées innées. Selon Locke, et contrairement au rationalisme, toutes les idées, définies comme étant tout ce qui est l objet de la pensée, tirent leur origine de l expérience ; elles ont deux sources : il y a les idées qui viennent de la sensation et qui résultent de l action des corps extérieurs sur nos organes des sens, et les idées de réflexion qui apparaissent après les idées de sensation lorsque l âme, par une sorte de sens interne, fait un retour sur ses propres opérations. C ondillac, en France, et Hume, en Angleterre, sont les principaux représentants de l empirisme moderne. Deux problèmes importants surgissent lorsque l on réfléchit aux conditions de la connaissance : son origine et sa légitimité. Or, contrairement au rationalisme, l empirisme affirme que la source de toute connaissance est non pas l esprit humain, mais bien 357

Les grandes figures du monde moderne l action du monde extérieur sur le sujet : la connaissance tire sa légitimité de la vérification expérimentale et non pas d une démonstration rationnelle. Pensons ici à l axiome d Aristote qui exprime, en quelque sorte, la thèse fondamentale de l empirisme : «rien n est dans l esprit qui ne fût d abord dans les sens» ; ou encore à la proposition de Locke selon laquelle «l esprit est une page blanche vide de tout caractère», une «tabula rasa». De plus, puisque la science newtonnienne se développe par l expérimentation et qu elle refuse les hypothèses et les principes abstraits, Condillac et Hume, par exemple, prendront la science expérimentale comme modèle de la connaissance. Ils l utiliseront, entre autres, pour attaquer les doctrines rationalistes du siècle passé. LA MÉTAPHYSIQUE COMME SCIENCE C omme beaucoup d hommes du XVIIIe siècle, Hume aussi bien que Condillac tenteront de faire de la métaphysique une science. Et c est en ce sens que l on peut parler d une révolution métaphysique et d un triomphe de l empirisme. Pour Condillac, par exemple, il existe deux métaphysiques. Il y a l ancienne, celle des cartésiens, qui est fausse, vaine, ambitieuse, et qui ne représente qu un «ramassis d abstractions», et la nouvelle métaphysique, la vraie, celle de Locke, qui contient la connaissance dans les bornes de l expérience et qui peut ainsi atteindre des vérités. Hume, de même, nous dira qu il faut détruire la fausse métaphysique. Il voudra montrer qu il faut employer dans l étude de l esprit humain la «méthode expérimentale», illustrée par Newton dans la mécanique céleste. Il se proposera d être, en quelque sorte, le Newton des sciences morales et d établir une espèce de géométrie mentale. Hume nous invite même, à la fin de l Enquête sur l entendement humain, à un autodafé symbolique. Il nous dit : Quand persuadé de ces principes, nous parcourons les bibliothèques, que nous faut-il détruire? Si nous prenons en main un volume de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandonsnous : contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d existence? Non. Alors mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions. Hume comme Condillac reprennent les principes ou les thèses principales qui définissent l empirisme lockéen. Tous deux, cependant, 358

le triomphe de l empirisme vont prendre rapidement leurs distances par rapport à l explication et à l application de ces principes. DAVID HUME ET LE SCEPTICISME CRITIQUE David Hume, 1711-1776 gravure d après le tableau de Allan Ramsay D avid Hume est né en Écosse, à Édimbourg, en 1711 d une famille de petite noblesse ; il meurt en 1776. Grand voyageur, il mène une vie assez mondaine et fréquente les salons parisiens. En 1766, rentrant en Angleterre, il offre à son ami Rousseau de le prendre avec lui. Le philosophe, persuadé d être persécuté par la coterie des Encyclopédistes, cherchait à ce moment-là asile hors de Paris. Il faut dire que Rousseau entretenait des relations assez troubles avec bon nombre de ses contemporains, Condillac excepté. Et Hume n y échappera pas : Rousseau finira par croire que même le «bon David» fait partie de la conspiration contre lui. 359

Les grandes figures du monde moderne Parmi l œuvre de Hume, le Traité de la nature humaine, publié en 1739, est son ouvrage fondamental. Cependant, en plus d une théorie de la connaissance, Hume traitera de sujets aussi divers que la religion, la morale, la politique. Il écrira, notamment, une Histoire de la Grande-Bretagne qui lui vaudra un grand succès. Les perceptions et la théorie de la copie Dans son Traité de la nature humaine, Hume défend la thèse selon laquelle les perceptions sont tout ce qui peut être présent à l esprit. Il faut remarquer qu il parle de perceptions et non d idées comme chez Locke. Ce sera précisément en proposant de nouvelles significations pour les termes «idée» et «impression», et aussi grâce à sa théorie de la copie, que Hume estimera possible de «détruire le mythe des idées innées», comme il le dit lui-même. Ce que Locke, soutient-il, n a pas réussi à faire. Selon Hume, il y a deux espèces de perceptions humaines. Les impressions constituent la première espèce. Ce sont les perceptions les plus fortes et les plus vives : par exemple, lorsque l on goûte un plat exquis ou lorsque l on sent une odeur de parfum agréable. La deuxième espèce de perceptions, à savoir les idées, sont des perceptions moins fortes et moins vives car elles sont en fait des copies des impressions : par exemple, lorsque l on se remémore le goût de ce plat ou encore l odeur de ce parfum. Dans cet extrait tiré de l Enquête sur l entendement humain, Hume montre clairement que les idées ne sont que des copies plus faibles et moins vives de l impression correspondante. Que signifie inné? Si inné équivaut à naturel, alors il faut accorder que toutes les perceptions et toutes les idées de l esprit sont innées ou naturelles en quelques sens que nous prenions ce dernier mot, que ce soit en l opposant à peu commun, à artificiel ou à miraculeux. Si, par inné, on signifie contemporain de notre naissance, la discussion semble frivole ; cela ne vaut pas la peine de rechercher à quel moment commence la pensée, avant, après, ou à notre naissance. En outre, le mot idée est couramment pris par Locke et par les autres dans un sens très imprécis, semble-t-il : il représente toutes nos perceptions, nos sensations et nos passions aussi bien que nos pensées. Or, si l on accepte ce sens, je désirerais savoir ce qu on peut vouloir dire quand on affirme que l amour de soi, ou le ressentiment des injustices subies, ou la passion entre les sexes ne sont pas innés. Mais, si l on admet ces termes impressions et idées, au sens exposé ci-dessus et que l on entende par inné ce qui est primitif, ce qui n est copié d aucune perception 360

le triomphe de l empirisme antérieure, alors nous pouvons affirmer que toutes nos impressions sont innées et que nos idées ne le sont pas. Pour être franc, je dois avouer que, à mon avis, Locke fut, sur cette question, la dupe des gens de l École qui, employant des termes sans les définir, étirèrent leurs controverses et les allongèrent fastidieusement sans jamais toucher le point en discussion. Une ambiguïté semblable et de semblables ambages courent, semble-t-il, à travers les raisonnements de ce philosophe sur ce sujet aussi bien que sur la plupart des autres questions. La possibilité de connaître On qualifie généraslement la position empirique de David Hume de sceptique, mais cela doit être compris dans un sens très précis. Pour Hume, il est important de ne pas juger hâtivement, d avancer à pas prudents, de revoir nos conclusions et, surtout, d enfermer dans les limites de l expérience les recherches de l entendement. 361

Les grandes figures du monde moderne En ce sens, la philosophie de Hume est une critique : critique de l entendement, de la morale, de la littérature, de l art. En revanche, il est possible d atteindre des vérités et, par conséquent, on ne doit pas comprendre le scepticisme humien au sens courant du terme, mais plutôt comme un scepticisme qu il qualifie lui-même de «mitigé» ou ce qu il nomme une philosophie «académique». Hume distingue deux genres d objets de la raison humaine ou de nos raisonnements. Il y a les relations d idées dont s occupent les sciences de la géométrie, de l algèbre et de l arithmétique, et toute affirmation à leur sujet est démonstrativement certaine. Elles sont démonstrativement certaines parce que, selon Hume, une démonstration se fonde seulement sur la comparaison des idées, et que les propositions de la géométrie, de l algèbre et de l arithmétique peuvent être découvertes par la seule opération de la pensée. Les faits sont le deuxième genre d objets de la raison humaine. Il est évident, pour Hume, que leur vérité ne peut être établie de la même façon que pour les relations d idées. Contrairement aux démonstrations pour qui leur contraire implique une contradiction, le contraire d un fait est toujours possible. Par exemple, la proposition suivant laquelle «le soleil ne se lèvera pas demain», n est pas moins une proposition intelligible et n implique pas plus une contradiction que l affirmation selon laquelle «le soleil se lèvera demain». Ces deux propositions ne sont pas contradictoires car l esprit peut concevoir aussi facilement et distinctement l une et l autre. L esprit peut concevoir le contraire d un fait comme s il concordait avec la réalité. La causalité Hume est aussi célèbre pour sa critique de la relation de causalité. Selon lui, il y a dans l esprit humain des principes qui déterminent les relations par lesquelles l esprit associe les idées ; ils sont ce par quoi deux idées sont connectées. Ces principes universels d association produisent donc des relations nommées «naturelles», l esprit passant naturellement d une idée à une autre ; c est pourquoi Hume les compare aussi à une «espèce d attraction». Pensons ici à Newton. Suivant Hume, la causalité est un des trois principes d association. Elle est la seule, cependant, qui nous permet de faire des raisonnements ou bien des inférences sur les faits qui ne sont pas présents à nos sens ou à notre mémoire. Grâce à la causalité il nous est possible d affirmer que, si nous voyons de la fumée, le feu n est pas trop loin. 362

le triomphe de l empirisme Pour Hume les idées ne sont que des copies de leur impression correspondante. Si nous avons l idée de causalité, celle-ci dès lors doit dériver de son impression correspondante ; une force productive doit Édimbourg à l époque de Hume se manifester à nos sens, par exemple. Or, pour Hume, il n y a aucune force qui se manifeste de cette façon. Pour reprendre l exemple qu il donne de la boule de billard, évoquons une boule de billard qui se meut sur la table vers une autre boule de billard, qui, elle, est en repos ; on se rend immédiatement compte que la boule en repos acquiert un mouvement aussitôt qu elle est en contact avec la boule en mouvement. On a ici un exemple de la relation de cause à effet telle que vue ou sentie. Mais, selon Hume, rien ne prouve encore que la matière est dotée d une force ou d une énergie intrinsèque. La seule chose que nous percevons, c est que les boules de billard en mouvement communiquent, à chaque fois, leur impulsion en touchant aux boules en repos. En d autres termes, on s aperçoit qu il n y a qu une conjonction constante entre les objets. 363

Les grandes figures du monde moderne Hume accepte donc la conclusion cartésienne selon laquelle la matière n est pas dotée de pouvoir propre. Et, en ce sens, il s oppose à la conclusion générale des empiristes selon laquelle la force productive existe dans la matière. Mais si les empiristes soutenaient que la force existe dans la matière, c était, avant tout, pour ne pas être obligés d avoir recours à Dieu comme principe d explication. Comme on le voit dans cet extrait tiré de l Abrégé du traité de la nature humaine, Hume n accepte pas pour autant la solution cartésienne au problème de la causalité. On suppose communément qu il y a une connexion nécessaire entre la cause et l effet, et que la cause possède quelque chose que nous appelons pouvoir, force, ou énergie. La question est la suivante : quelle idée s attache à ces termes? Si toutes nos idées ou pensées dérivent de nos impressions, ce pouvoir doit lui-même se manifester soit à nos sens, soit à notre sentiment interne. Mais tant s en faut qu aucun pouvoir se manifeste de lui-même aux sens dans les opérations de la matière, que les cartésiens ne se sont fait aucun scrupule d affirmer que la matière est complètement dépourvue d énergie et que toutes ses opérations sont exécutées uniquement par l énergie de l Être suprême. Mais la question revient toujours : quelle idée avons-nous de l énergie ou du pouvoir, même dans l Être suprême? Toute notre idée d une divinité (d après ceux qui nient les idées innées) n est autre chose qu une composition de ces idées que nous acquérons en réfléchissant sur les opérations de notre propre esprit. Or, pas plus que la matière, notre esprit ne nous fournit la notion d énergie. Lorsque nous considérons a priori notre volonté ou volition, en faisait abstraction de l expérience, jamais nous ne sommes capables d en inférer un effet quelconque. Et lorsque nous nous nous appuyons sur l expérience, celle-ci nous montre seulement des objets contigus, successifs et conjoints de manière constante. En somme, donc, ou bien nous n avons pas du tout d idée de la force et de l énergie, et ces mots sont entièrement dépourvus de signification ; ou bien ils ne peuvent rien signifier d autre que cette détermination de la pensée, acquise par l habitude, à passer de la cause à son effet ordinaire. L esprit ne peut jamais, par la simple analyse, trouver l effet dans la cause supposée. Tous les raisonnements qui concernent la cause et l effet sont fondés, selon Hume, sur l expérience. C est parce que nous avons eu, par le passé, des exemples de l existence d une sorte d objets et que nous nous souvenons aussi des exemples d une autre sorte d objets qui les ont toujours suivis, que nous nommons la première sorte d objets : «cause», et la deuxième sorte d objets : «effet». Autrement dit, c est parce que dans notre expérience passée nous avons toujours 364

le triomphe de l empirisme perçu de la fumée se dégager du feu, que nous disons du feu qu il est la cause de la fumée. L accoutumance Il y a pourtant une distinction fondamentale entre le fait d affirmer que nous avons trouvé par expérience que telle sorte d objets a toujours été suivie de telle autre sorte d objets, et le fait d affirmer que des objets semblables à la première sorte seront suivis, dans le futur, d objets semblables à la deuxième sorte. La première affirmation nous renvoie à la relation de causalité telle que nous la trouvons entre deux objets qui sont présents à nos sens ou à notre mémoire. Pensons derechef à l exemple de la boule de billard. La deuxième affirmation, quant à elle, est plus difficile à expliquer, puisque nous nous rendons compte que l esprit fait des inférences ; par exemple, à la vue de la fumée, il infère qu il y a du feu mais cette inférence n est justifiée par aucune sorte de raisonnement. Or, si l esprit n est soutenu par aucun argument pour faire une inférence de la cause à l effet, il doit être dirigé par un autre principe. Ce principe, c est le principe de l accoutumance, de l habitude. C est par accoutumance, ou habitude, que nous attendons l effet lorsqu une cause apparaît. L accoutumance est donc «le grand guide de la vie humaine». Il faut comprendre que, pour Hume, il est important ici de connaître comment la nature humaine évolue, c est-à-dire comment elle devient un sujet de la connaissance et de l action. Selon lui, l homme est avant tout fait pour l action et il est aussi fortement influencé par ses tendances naturelles et ses instincts. La philosophie humienne a comme point de départ les croyances de l homme et tente d en rechercher le principe. En ce qui concerne la causalité, par exemple, Hume soutient qu il n y a pas de causalité dans le monde physique où nous ne retrouvons, en réalité, qu une conjonction constante d objets. Nous croyons pourtant à la causalité entre les objets. Hume n aura pas recours à Dieu pour expliquer ce fait, comme Descartes, par exemple ; il ne dira pas non plus que nous nous trompons et que nous devrions abandonner les croyances erronées. Au contraire, puisqu il est évident que nous tenons à nos croyances, il s agira d en expliquer le principe et d étudier comment les croyances naturelles, comme la croyance en la causalité, par exemple, rendent possible l expérience nécessaire à la pensée. 365

Les grandes figures du monde moderne CONDILLAC ET LE SENSUALISME RADICAL Étienne Bonnot de Condillac, 1715-1780 É tienne Bonnot de Condillac, est né à Grenoble en 1715, d une famille de parlementaires ; il meurt en 1780. Renonçant au sacerdoce, il vivra une partie de sa vie à Paris où il fréquentera les philosophes contemporains les plus marquants, notamment Rousseau et Diderot qui resteront des amis fidèles. Parmi l œuvre considérable de Condillac, son Traité des sensations, publié pour la première fois en 1754, est sans doute son ouvrage le plus connu, ainsi que le texte sur les Monades, ouvrage récemment sorti de l anonymat, où Condillac fait une critique de Leibniz et de son ouvrage intitulé La Monadologie. À la fin du XVIII e siècle, et au début du XIX e siècle, un groupe nommé «Idéologues», et, en particulier, Destutt de Tracy et Cabanis, leurs chefs de file, s inspireront fortement de l œuvre de Condillac. Ils lui emprunteront, entre autres, sa méthode : l analyse. Condillac sera 366

le triomphe de l empirisme aussi reconnu comme étant le précurseur de la psychologie génétique, ou psychologie de l intelligence, et de la pédagogie moderne. La sensation comme unique source de la connaissance Condillac reprend les thèses empiristes de Locke mais les dépasse radicalement. Contrairement à Locke, il soutient que toutes nos connaissances viennent de la seule sensation. On retrouve ici la thèse fondamentale du sensualisme, à savoir que la sensation est l unique source de toutes nos connaissances, ce qui est une des formes possibles de l empirisme. De la sensation naissent donc toutes nos idées, mais aussi, et c est ce qui fait l originalité de Condillac, toutes nos facultés. Dans ce passage tiré de l Extrait raisonné du Traité des sensations, Condillac exprime clairement cette thèse ; pour lui, chacune de nos facultés apparaît comme une transformation de la sensation initiale, et c est en ce sens que l on parle de sensation transformée. Le principal objet de cet ouvrage est de faire voir comment toutes nos connaissances et toutes nos facultés viennent des sens, ou, pour parler plus exactement, des sensations : car dans le vrai, les sens ne sont que cause occasionnelle. Ils ne sentent pas, c est l âme seule qui sent à l occasion des organes ; et c est des sensations qui la modifient, qu elle tire toutes ses connaissances et toutes ses facultés. Cette recherche peut infiniment contribuer aux progrès de l art de raisonner ; elle le peut seule développer jusques dans ses premiers principes. En effet, nous ne découvrirons pas une manière sûre de conduire constamment nos pensées, si nous ne savons pas comment elles se sont formées. Qu attend-on de ces philosophes qui ont continuellement recours à un instinct qu il ne saurait définir? Se flattera-t-on de tarir la source de nos erreurs, tant que notre âme agira aussi mystérieusement? Il faut donc nous observer dès les premières sensations que nous éprouvons ; il faut démêler la raison de nos premières opérations, remonter à l origine de nos idées, en développer la génération, les suivre jusqu aux limites que la nature nous a prescrites : en un mot, il faut, comme le dit Bacon, renouveler tout l entendement humain. L hypothèse de la statue S il y a une seule chose à laquelle on pense lorsqu on se réfère à Condillac, c est sans aucun doute à sa célèbre hypothèse de la statue. Condillac nous présente cette hypothèse dans le Traité des sensations : il propose de remplacer par une statue fictive, l homme originel. Cette statue est organisée comme nous, intérieurement, mais elle est animée d un esprit qui est privé de toute espèce d idées. 367

Les grandes figures du monde moderne Condillac entend démontrer deux choses à l aide de cette hypothèse. Il veut d abord montrer que toutes nos facultés tiennent leur source de la sensation. Il faut savoir que Condillac, dans son Essai sur l origine des connaissances humaines (premier ouvrage publié en 1746), considérait l abstraction et le jugement comme irréductibles. Cependant, dans son Traité des sensations, il va jusqu au bout de ses démonstrations en admettant une seule source de la connaissance : la sensation qui, en se transformant, explique toutes les facultés : l attention, lorsque la statue est en présence d une première sensation, la mémoire, lorsqu il y a persistence de cette sensation, la comparaison, lorsqu il y a attention à la sensation présente et à la sensation passée, etc. L entendement est l ensemble des facultés ainsi engendrées. À l époque de Condillac, on s interroge beaucoup sur l influence qu a chacun des cinq sens sur le fonctionnement de l esprit. Condillac, et c est la deuxième chose qu il souhaite montrer, va soutenir une position radicale : il y a une équivalence des cinq sens. Il attribuera même à la statue, comme premier sens, celui de l odorat, ce sens étant considéré comme le plus primitif de tous les sens. Il montrera ensuite que toutes les facultés de la statue peuvent être engendrées à l aide de ce seul sens. Le problème de Molyneux Selon l opinion commune de l époque, c est le sens de la vue qui nous fait découvrir les grandeurs, les distances et l existence du monde extérieur, ou, en d autre mots, il y a primauté de la vue dans la perception spatiale et dans la connaissance du monde extérieur. Dans son Essai sur l origine des connaissances humaines, Condillac soutiendra cette même idée. Cependant, très discuté à cette époque, il y a le célèbre «problème de Molyneux» auquel philosophes et médecins tentent de répondre. LE PROBLÈME DE MOLYNEUX Le problème de Molyneux est un problème abstrait mais central dans toute théorie de la connaissance. Il s agit du passage de la sensation au jugement que le sensualisme espérait résoudre expérimentalement en étudiant les réactions d un aveugle recouvrant la vue. Formulé par William Molyneux, l ami de Locke, il s énonce comme suit : un aveugle-né, recouvrant soudain la vue, saurait-il distinguer par la vue une sphère d un cube qu il distinguait auparavant par le toucher? 368

le triomphe de l empirisme Molyneux avait répondu par la négative ; Locke, Berkeley, Voltaire l ont approuvé. Dans son Traité des sensations, Condillac se rangera dans le camp de ces derniers. Pour lui, pas plus que l odorat, le goût ou l ouïe, la vue n engendre le monde. C est le toucher qui juge des grandeurs, des formes et des existences extérieures. Portrait de Nicolas Saunderson par L.Vanderbanck gravé par C.F. Fritzsch Diderot (Lettre sur les aveugles), tout en acceptant les critiques de Condillac contre le schématisme de Locke, critiquera à son tour l Essai sur l origine des connaissances en évoquant, d une part, le monde original de l aveugle (le «génial Saunderson», notamment), et, d autre part, en rappelant l aventure de Berkeley, «incapable de découvrir l être pensant dans ce kaléïdoscope des sensations». Dans le passage qui suit, tiré du Traité des sensations, Condillac nous explique que la statue apprend progressivement, par une série d essais, à régler ses mouvements en vue de sa propre conservation, et à les lier à ses désirs, à sa volonté afin de pouvoir agir sur le monde. Nous avons remarqué, quand nous considérions l odorat, l ouïe, la vue et le goût, chacun séparément, que notre statue était toute passive par rapport aux impressions qu ils lui transmettaient. Mais actuellement, 369

Les grandes figures du monde moderne elle peut être active à cet égard dans bien des occasions : car elle a en elle des moyens pour se livrer à l impression des corps, ou pour s y soustraire. Nous avons aussi remarqué que le désir ne consistait que dans l action des facultés de l âme, qui se portaient à une odeur, dont il restait quelque souvenir. Mais depuis la réunion de l odorat au toucher, il peut encore embrasser l action de toutes les facultés propres à lui procurer la jouissance d un corps odorifiant. Ainsi, lorsqu elle désire une fleur, le mouvement passe de l organe de l odorat dans toutes les parties du corps : et son désir devient l action de toutes les facultés dont elle est capable. Il faut remarquer la même chose à l occasion des autres sens. Car le toucher les ayant instruits, continue d agir avec eux, toutes les fois qu il peut leur être de quelque secours. Il prend part à tout ce qui les intéresse ; leur apprend à s aider réciproquement ; et c est à lui que tous nos organes, toutes nos facultés, doivent l habitude de se porter vers les objets propres à notre conservation. Le langage Le langage tient un rôle très important dans la pensée de Condillac. En effet, pour le philosophe, s il n y a pas de langage, il n y a pas d idées générales et, s il n y a pas d idées générales, la connaissance du monde est impossible. Le langage permet de fixer nos idées. Le langage, autrement dit, permet à l homme d analyser ses pensées, de les composer, de les décomposer, et de leur donner des noms et de les regrouper. C est donc à l aide du langage que l homme peut constituer, à partir des données particulières des sens, les idées générales qui sont abstraites. Cependant, et ceci est très important, une langue peut être mal construite ; elle peut s appuyer, par exemple, sur des généralisations hâtives. Or seule l analyse, pour Condillac, permet de corriger ces erreurs en décomposant et en recomposant à nouveau nos idées. Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794), le fondateur de la chimie moderne, dans son laboratoire 370

le triomphe de l empirisme Il est donc indispensable que nos langues soient bien faites puisque toute langue bien faite exprime une connaissance exacte de la réalité. C est aussi en ce sens que l on doit comprendre l affirmation de Condillac suivant laquelle «toute science est une langue bien faite». Ce sera sur elle que s appuiera explicitement le savant Lavoisier pour créer sa nouvelle nomenclature des éléments chimiques. Sonia DÉragon 371

Condillac http://perso.infonie.fr/mper/textes/idjcondi.html Retour à la ligne du temps