Tortue d Hermann Testudo hermanni. Marc CHEYLAN 156
LES PLANS NATIONAUX D ACTIONS REPTILES ET AMPHIBIENS Où en est la protection de la Tortue d Hermann en France? Marc CHEYLAN*, Thibaut COUTURIER & Guillelme ASTRUC Article rédigé par le secrétariat de rédaction d après l enregistrement audiovisuel de cette communication et revu par Marc CHEYLAN. Résumé Après des débuts laborieux (deux versions non abouties du PNA Tortue d Hermann élaborées en 1994 et en 1999), le Plan National d Actions en faveur de la Tortue d Hermann a été validé par le Ministère et mis en route pour la période 2009-2014. Il permet aujourd hui d encadrer et d appuyer plusieurs programmes d envergure en faveur de cette espèce : un programme FEDER mené en 2009 en Provence et un programme Life + nature actuellement en cours (2010-2014). Parallèlement à cela, la création tant attendue de la réserve nationale de la plaine des Maures (juin 2009), de la réserve biologique intégrale du massif des Maures et la mise en œuvre du réseau Natura 2000 sur une bonne partie de la distribution de l espèce constituent un dispositif de protection aujourd hui conséquent. Les actions en cours sont aujourd hui nombreuses, tant en Corse que dans le Var. Elles associent de nombreuses structures : L Agence Régionale pour l environnement, l Office régional de la Corse, les DREAL PACA et Corse, le Conservatoire des espaces naturels de Corse et de Provence, le conservatoire du Littoral, l Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage, la SOPTOM et l École Pratique des Hautes Études. Mots-clés : Testudo hermanni, reptile, conservation, France. Abstract Following laborious first attempts (two unfinished versions of the Hermann tortoise PNA written in 1994 and 1999), the National Action Plan in favor of the Hermann tortoise has been validated by the Ministry and is now underway for the period 2009-2014. It currently permits to frame and support other large scope programs in favor of this species: a FEDER program carried out in 2009 in Provence and a Life + nature program currently running (2010-2014). Besides this, the creation of the long-awaited réserve nationale de la plaine des Maures (2009), of the réserve biologique intégrale des Maures, and the implementation of the Natura 2000 network on a large part of the species distribution area constitute a protection scheme which is today well-established. The current actions are numerous, in Corsica as well as in the Var. They associate numerous organizations: Agence Régionale pour l environnement, Office régional de la Corse, DREAL PACA and Corse, Conservatoire des espaces naturels de Corse et de Provence, Conservatoire du Littoral, Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage, SOPTOM et École Pratique des Hautes Études. Key words : Testudo hermanni hermanni, tortoise, conservation, France. * EPHE-CEFE-CNRS Introduction La Tortue d Hermann est une espèce méditerranéenne particulièrement menacée dont la distribution s étend du détroit du Bosphore à la Catalogne. Elle est inscrite à l annexe 2 de la convention de Berne et de la convention de Washington, aux annexes 2 et 4 de la Directive européenne «Habitats» et placée dans la catégorie «Vulnérable» dans la liste rouge de l UICN pour le territoire français. En France, l espèce n occupe plus que deux régions : la Provence et la Corse, après sa disparition dans le Roussillon dans les années 1950. Les menaces En France, la menace principale est l incendie de forêt. C est une menace récurrente qui ne semble pas prête de s arrêter avec le réchauffement climatique et l augmentation constante de la population varoise. En Provence, plus de 60 % du territoire occupé par l espèce (environ 250 000 ha) a brûlé au moins une fois au cours des 50 dernières années ; certains secteurs deux fois et plus. En règle générale, deux incendies conduisent à la quasi extinction de l espèce. Malgré les moyens mis en œuvre pour contrer les feux de forêts, les surfaces incendiées dans le Var (et en Corse) ne se sont guère réduites au cours des 30 dernières années. La seconde menace est l urbanisation et la pression sur le foncier. Cette menace s est fortement intensifiée à partir des années 1970, tout spécialement dans le département du Var qui connaît la plus importante croissance de la région Provence-Alpes-Côte-d Azur. Rev. sci. Bourgogne-Nature - 17-2013, 156-161 157
Les milieux naturels occupés par les tortues sont également fortement convoités, depuis les années 1990, par la reprise de l activité viticole, avec le succès que rencontre le rosé côtes de Provence. Les vignobles sont actuellement en plein essor, car ils représentent des placements sécurisés et à forte plus-value. Ces nouveaux viticulteurs ont de puissants moyens financiers leur permettant d entreprendre des travaux coûteux pour convertir le maquis ou la forêt en parcelles viticoles. Les travaux de lutte contre les incendies (DFCI) ont également un fort impact sur les populations de tortues du fait de leur mécanisation de plus en plus poussée. Menés avec des engins lourds, ces travaux occasionnent une forte mortalité, d autant Une Tortue d Hermann dans son milieu. qu ils sont très majoritairement conduits au printemps, lors du pic d activité des tortues. Ils couvrent d importantes surfaces dans le Var. En plaine des Maures, 16 % des habitats naturels sont ainsi girobroyés selon une périodicité d environ 3 ans. La disparition de la petite agriculture et de l élevage contribue également au déclin de l espèce dans la mesure où cette activité entretenait jadis un habitat en mosaïque très favorable à la présence des tortues. Marc CHEYLAN Les actions et les moyens Depuis les années 1970, de nombreuses actions ont été mises en œuvre en faveur de la Tortue d Hermann. Des actions pour une meilleure connaissance de l écologie de l espèce (6 thèses, 2 diplômes EPHE, nombreux masters) ; des actions de renforcement de populations ; des acquisitions de sites ; des mesures réglementaires auxquelles s ajoutent de nombreuses actions de communication. Ce n est toutefois qu à partir des années 2000 que les choses ont pris un tournant décisif, notamment avec la mise en place d un Plan national d actions pour la période 2009-2014. Ce plan a permis de mobiliser des fonds importants en faveur de l espèce avec la mise en œuvre d un programme Life depuis 2010 et d un programme FEDER également financé par des fonds européens. Les résultats Amélioration de la connaissance sur la distribution D importantes campagnes de prospection ont permis d améliorer nos connaissances sur la distribution de l espèce et ses densités, aussi bien dans le Var qu en Corse. Des protocoles de suivis à grande échelle ont également été mis en place à partir des années 2006 dans le Var et en Corse. Ces protocoles sont basés sur les méthodes dites «d occurrence», développées ces dernières années par des équipes américaines. Elles consistent à revisiter un site plusieurs fois afin d obtenir une probabilité de détection de l espèce et une probabilité d occurrence sur le site, ce qui permet aussi de déterminer de façon statistique l absence de l espèce sur un site. Au fil du temps, ces techniques fourniront un bilan extinction/colonisation de l espèce sur les sites visités, permettant de mesurer l évolution des populations. En plaine des Maures, 118 sites de 5 ha ont été visités à partir de 2006. En Corse, 238 sites de 5 ha ont également été retenus pour un suivi à grande échelle de la population. En complément à cela, on dispose aujourd hui, pour le Var, de 609 sites pour lesquels l effort d échantillonnage a été noté (temps passé sur le site) ce qui permet de produire une carte en densités relatives (figure 1). 158 Marc CHEYLAN et al. Rev. sci. Bourgogne-Nature - 17-2013, 156-161
Figure 1. Extrapolation des densités relatives (nombre de tortues trouvées par heure) dans la zone potentielle de présence de la Tortue d Hermann dans le Var (les étoiles indiquent où se placent les sites de comptage). Par ailleurs, afin d évaluer au plus juste l effectif de population de la plaine des Maures, trois méthodes de suivis ont été mises en œuvre sur 118 sites de la plaine des Maures : la méthode CMR avec 3 passages ; la méthode du «Distance sampling» qui consiste à mesurer la distance entre la tortue et l observateur sur un transect et d en déduire une courbe de probabilité permettant de calculer une densité d individus à l hectare ; la méthode d occurrence ( N-mixture ) qui propose une estimation des effectifs sur la base du nombre d individus trouvés sur la parcelle de 5 ha, et des probabilités de détection individuelle. Tableau I. Comparaison de 3 méthodes d estimation appliquées à la Tortue d Hermann. Methode Estimation Intervalle de confiance à 95 % Coefficient de variation N-mixture 555 401-707 0,14 CMR 2059 1547-2805 0,15 Distance sampling 1178 959-1446 0,10 La comparaison des résultats obtenus par ces trois méthodes (tableau I), montre que les effectifs obtenus sont très variables. Les méthodes «Distance» et «N-mixture» sous-estiment fortement les effectifs essentiellement parce qu elles n intègrent pas le taux d activité de l animal. Elles reposent en effet sur l hypothèse selon laquelle 100 % des individus sont visibles lors du passage de l observateur, or on sait par ailleurs (grâce au radio-pistage) que seule une fraction des tortues est active et de ce fait accessible à l observation. La méthode par CMR ne souffre pas de ce biais. Elle semble donc la plus adaptée à l estimation numérique d une population. Sur la base de la technique en CMR, la population de la plaine des Maures a pu être estimée à 37 787 individus (min 29 680, max 49 480). Où en est la protection de la Tortue d Hermann en France? 159
Outils d aide à la gestion Dans le cadre du plan national d actions, une demande forte de l administration était d obtenir une carte dite de sensibilité (figure 2). Il s agit d une carte d alerte à l usage des administrations, collectivités territoriales, élus, bureaux d étude sur la localisation des zones majeures pour la préservation de la Tortue d Hermann. Bien que cette carte ait suscité de nombreuses réactions, elle constitue une aide à la décision extrêmement utile. Elle est également mise à profit par les bureaux d étude dans le cadre de leurs missions d expertise. A partir des données réunies, on a également pu fournir une carte des barrières et des corridors (figure 3) qui nous informe sur les possibilités d échanges entre sous-populations. Dans le cas présent, les barrières sont surtout constituées par les vignobles, les zones urbanisées, les autoroutes Comme le montre la carte, peu de populations peuvent encore échanger en dehors des populations situées dans le massif des Maures, du fait des nombreuses coupures qui oblitèrent le territoire (autoroute, voie ferrée, nationale 7, zones urbanisées etc.). A partir des points d observations, une carte des habitats potentiellement favorables à la Tortue d Hermann a également été élaborée, prenant en compte différents paramètres abiotiques (altitude, pente, exposition), géographiques (présence de cours d eau, nombre d incendies) et biotiques (nature de l occupation du sol) (figure 4). Cette carte pourra guider les prospections futures et les actions de conservation à venir en faveur de l espèce. Figure 2. Carte de sensibilité. Figure 3. Carte des barrières et corridors potentiels. Populations majeures Populations secondaires Zones de présence diffuse Zones d absence à priori Corridors Barrières importantes Barrières de moyenne importance Barrières de faible importance Principaux noyaux de populations Conclusion Les éléments de connaissance accumulés ces dernières années conduisent à proposer un bilan plutôt satisfaisant. De façon générale, les populations de tortues d Hermann de Corse présentent un statut plutôt favorable, en dehors de quelques zones menacées par l urbanisation ou le changement des pratiques agro-pastorales. La principale menace concerne l évolution de l élevage, qui est en phase de déclin généralisé en Corse, avec des conséquences prévisibles très défavorables pour l espèce (perte d habitats favorables, conversion des terres, risque accru des incendies). Dans le Var, la population de la plaine des Maures constitue le point focal de l avenir de l espèce. Cette population semble aujourd hui stable et en «bonne santé» malgré des 160 Marc CHEYLAN et al. Rev. sci. Bourgogne-Nature - 17-2013, 156-161
1 0,92 0,85 0,77 0,69 0,62 0,54 0,46 0,38 0,31 0,23 0,15 0,08 0 Figure 4. Modélisation de la distribution potentielle de la Tortue d Hermann (les couleurs chaudes indiquent les secteurs les plus favorables à la présence de l espèce, les couleurs froides les zones les moins favorables). atteintes locales liées pour l essentiel à l extension du vignoble, et aux travaux de débroussaillage appliqués à la lutte contre l incendie. Les populations du massif des Maures et des massifs adjacents (Estérel, Colle du Rouet, Tanneron) sont en revanche en phase de déclin voire localement d extinction, du fait de la fréquence des incendies et de l afforestation progressive des rares milieux ouverts encore présents dans ces massifs. La mise en œuvre de politiques volontaristes en faveur de l espèce est toujours d actualité, en Corse comme en Provence. Bibliographie BERTOLERO A., CHEYLAN M., LIVOREIL B., HAILEY H. & WILLEMSEN R.E. 2011. Testudo hermanni Gmelin, 1789 Hermann s tortoise. In : RHODIN A.G.J. et al. (ed.) Conservation Biology of Freshwater Turtles and Tortoises: 059.1-059.20 p. CHEYLAN M., CATARD A., LIVOREIL B. & BOSC V. 2009. Plan national d actions en faveur de la Tortue d Hermann Testudo hermanni hermanni 2009-2014. Ministère chargé de l environnement. Direction Régionale de l Environnement Provence-Alpes-Côte-d Azur. 138 p. COUTURIER T. 2011. Ecologie et conservation de la Tortue d Hermann (Testudo hermanni). Approche multi-échelle dans un paysage méditerranéen perturbé. Thèse de doctorat de l Ecole Pratique des Hautes Etudes, Montpellier, 177 p. COUTURIER T., CHEYLAN M., GUÉRETTE E., BESNARD A. 2011. Impacts of a wildfire on the mortality rate and smallscale movements of a Hermann s tortoise Testudo hermanni hermanni population in southeastern France. Amphibia-Reptilia 32: 541-545. COUTURIER T., CHEYLAN M., BERTOLERO A., ASTRUC G. & BESNARD A. 2013. Estimating Abundance and Population Trends When Detection Is Low and Highly Variable: A Comparison of Three Methods for the Hermann s Tortoise. Journal of Wildlife Management and Wildlife Monographs. (sous presse) Où en est la protection de la Tortue d Hermann en France? 161