Note d Åtonnement Session du mercredi 24 octobre 2012 Comment rester leader sur le marchä des lanceurs? INTRODUCTION Arianespace et Ä travers elle, l Europe spatiale, sont aujourd hui les acteurs leaders, certes sur le marchç des lanceurs, mais plus encore dans le domaine des lancements commerciaux. Il y a chaque annçe entre 40 et 50 lancements de par le monde et finalement un assez petit nombre de lancements commerciaux. Six puissances spatiales ont la capacitç d effectuer des lancements : les États-Unis, l Europe, la Russie, l Inde, la Chine et le Japon. La plupart de ces puissances effectue des lancements Ä des fins gouvernementales, c est le cas de la Russie, mais c est aussi celui des États-Unis, de l Inde, de la Chine et du Japon ; seule l Europe se retrouve dans une configuration opposçe, car effectuant l essentiel de ses lancements Ä des fins commerciales. IDÅES CLÅS L effort europåen en faveur d un accçs indåpendant É l espace En 1973, la France et l Allemagne achevaient de dçvelopper leur premier satellite de tçlçcommunications, Symphonie, 1 dont le lancement allait provoquer une crise intergouvernementale. Suite Ä l Çchec du lanceur Europa II et Ä l abandon du programme correspondant, il avait ÇtÇ dçcidç que les satellites seraient lancçs par la fusçe amçricaine Thor-Delta 2914. Mais l accord proposç par le DÇpartement d'état amçricain s avçra particuliñrement astreignant puisque toute utilisation commerciale de Symphonie Çtait proscrite. C est alors qu a ÇtÇ prise, en juillet 1973, la dçcision de fusionner l European Launcher Development Organisation avec le Conseil EuropÇen de Recherches Spatiales pour donner naissance Ä l'agence Spatiale EuropÇenne (ESA), en charge de dçvelopper un nouveau lanceur europçen : Ariane. Six ans plus tard, dans la nuit de NoÖl 1979, Ariane effectuait son premier vol. Le marchç europçen Çtait alors estimç Ä deux lancements en moyenne par an. Un tel rythme ne permettant pas de maintenir une cadence suffisante pour assurer une production industrielle et une exploitation fiable du systñme, l ajout de lancements commerciaux s est imposç. Toutefois, les rñgles de fonctionnement de l ESA, avec la nçcessitç de prendre les dçcisions Ä l unanimitç, ne se prütant 1 Le projet faisait suite Ä une convention signçe en 1967, aux termes de laquelle les gouvernements des deux pays s engageaient sur la construction, le lancement et l utilisation d un premier satellite expçrimental de tçlçcommunications, Symphonie, ainsi que pour la construction et la rçalisation des stations terrestres nçcessaires Ä l utilisation des satellites. La Belgique s est ultçrieurement jointe au programme. La maátrise d œuvre industrielle du projet a ÇtÇ confiçe au consortium CIFAS, composç de six sociçtçs, trois franâaises et trois allemandes : Aerospatiale (chef de file), Messerschmitt-Bälkow-Blohm, Thomson-CSF, Siemens AG, SAT, AEG-Telefunken. 1
pas Ä la production industrielle et Ä la commercialisation du lanceur, la crçation d une sociçtç commerciale Çtait dçcidçe. Arianespace a ÇtÇ crççe avec pour mandat premier d opçrer aux lancements des satellites de souverainetç europçens mais en s appuyant sur le marchç commercial. Le succñs est allç bien au-delä des espçrances. Aujourd hui, plus de la moitiç des satellites commerciaux en orbite ont ÇtÇ lancçs par Ariane. Un succçs industriel et opårationnel Depuis la nuit de NoÖl 1979, les lanceurs Ariane ont mis en orbite plus de 300 satellites. Ariane 5 vient d enregistrer 51 succñs d affilçe et fütera bientãt 10 ans de succñs continu. Avec Ariane 5, l'europe s'est dotçe d'un lanceur lourd, Çconomique et performant, capable de placer en orbite les plus gros satellites (jusqu'ä 20 tonnes en orbite basse). Il est nçanmoins apparu essentiel pour Arianespace de dçvelopper un nouveau concept : celui d une gamme de lanceurs. A la fin des annçes 1990, le lanceur russe Soyouz (lanceur moyen versatile) s est associç Ä l offre europçenne et depuis mi-2011, le lanceur est exploitç par Arianespace depuis le Centre Spatial Guyanais, avec un premier vol effectuç le 21 octobre 2011. Depuis lors, deux autres vols ont ÇtÇ rçalisçs, dont le dernier pour mettre en orbite deux satellites supplçmentaires de la constellation Galileo. Il restait nçanmoins un marchç non satisfait : celui des petits satellites. L'ESA a donc lancç en 1998 le dçveloppement d'un petit lanceur : Vega (Vettore Europeo di Generazione Avanzata). Son objectif est de proposer un accñs Ä l'espace facile et rapide Ä un tarif attractif. Vega est ainsi venu parachever la gamme ; il peut emporter jusqu Ä 1 500 kg sur une orbite circulaire hçliosynchrone Ä 700 km d'altitude et jusqu'ä 2 tonnes pour certaines orbites ainsi que des microsatellites en tant que charges utiles auxiliaires. Son fonctionnement a ÇtÇ qualifiç par le vol inaugural du 13 fçvrier 2012. Un succçs commercial Arianespace est ainsi devenu l acteur de rçfçrence pour les lancements commerciaux. Tous lancements confondus Ariane, Soyouz et Vega la sociçtç a opçrç 70 succñs d affilçe, sur presque dix ans. ç deux reprises, neuf lancements d Ariane 5 ont ÇtÇ effectuçs sur une pçriode de douze mois. Pour 2012, un total de dix lancements est prçvu dont sept ont dçjä eu lieu : cinq lancements d Ariane 5 auxquels s ajoutent le vol inaugural de Vega et un lancement Soyouz. Ces derniers devraient Ütre suivis de deux lancements d Ariane 5 (les 9 novembre et 19 dçcembre) et d un lancement de Soyouz (le 30 novembre). Le carnet de commandes s ÇlÑve aujourd hui Ä plus de 4milliards d euros, reprçsentant trois annçes d activitç. 2 Un succçs politique L indçpendance offerte Ä l Europe en matiñre de lancements est un ÇlÇment primordial de sa souverainetç. En outre, le succñs d Arianespace, exemple emblçmatique d une coopçration europçenne rçussie, contribue au rayonnement mondial du continent. La sociçtç signe aujourd hui d importants contrats en Asie Pacifique (en CorÇe, au Japon, Ä Singapour et en Australie) ; cette rçgion constitue un rçservoir de croissance puisque d importants investissements restent Ä rçaliser et les satellites sont le plus souvent la solution la plus efficace en l absence d infrastructures terrestres adaptçes. Par ailleurs, avec l Arabie Saoudite, les Émirats 2 Une vingtaine de lancements d Ariane 5, treize Soyouz et trois Vega. 2
Arabes Unis et le Qatar, la rçgion du Golfe continue d Ütre dynamique, en müme temps que de nouveaux marchçs apparaissent en AmÇrique latine. 3 En termes d emplois, l activitç d Arianespace est un moteur de dçveloppement technologique et de soutien Ä l industrie. Elle garantit l emploi en Europe de prñs de 8 000 personnes hautement qualifiçes, auxquelles il convient d ajouter 1 600 personnes en Guyane, avec sur place aussi un effet multiplicateur considçrable. Quels efforts É venir? La disponibilitç et la fiabilitç de la capacitç de lancement d Arianespace constituent les conditions essentielles de la pçrennitç de l industrie spatiale europçenne. Dans un contexte assez difficile pour la concurrence, cette capacitç de lancement est aujourd hui la carte de visite d Arianespace. Il s agit donc de poursuivre les efforts entrepris afin d amçliorer la performance de faâon continue et graduelle. Ces amçliorations sont d ailleurs perceptibles d un vol Ä l autre. Un autre aspect concerne la flexibilitç des solutions de lancement que la politique de gamme mise en place par Arianespace doit permettre d offrir. Arianespace a dorçnavant accñs Ä l intçgralitç du marchç. Dans ce contexte d une offre Çlargie, l enjeu est de restreindre les risques techniques et calendaires sur certains segments du marchç : par exemple pour les envois en orbite de transfert gçostationnaire (GTO), Soyouz pouvant Çventuellement se substituer Ä Ariane 5 pour le transport de satellites de masses infçrieures Ä 3,2 tonnes. Cette compatibilitç Ariane 5 / Soyouz amçliore d autant la garantie de bonne fin de la commande. De la müme faâon, il y a un recoupement important entre Soyouz et Vega. Deux mçtiers apparaissent complçmentaires : La mañtrise d œuvre de fabrication des lanceurs Pour Ariane, cette maátrise d œuvre a ÇtÇ confiçe Ä Astrium ; pour Soyouz, ce sont les Çquipes russes de TsSKB Progress installçes Ä Samara en Russie ou maintenant Ä Sinnamary prñs de Kourou ; pour Vega, c est la joint-venture ELV SpA, constituçe par Avio et ASI. La mañtrise d œuvre des opårations de lancement en Guyane Arianespace a dçveloppç ce mçtier avec des synergies techniques mais aussi Çconomiques sur les trois systñmes de lancement. Soyouz et Vega sont ainsi lancçs dans les trous du calendrier de lancement d Ariane, ce qui permet d optimiser la dçpense. C est ainsi que les coéts rçcurrents des campagnes de lancement d Ariane ont pu Ütre rçduits de 20 %. Enfin, il faut bien garder en mçmoire qu Arianespace ne propose pas un ou des lanceurs, mais un service et des solutions de lancement dont la performance se mesure aussi Ä la capacitç Ä dçvelopper des solutions sur-mesure, Cette capacitç se nourrit d une proximitç toujours plus forte avec les clients (par exemple, par la prçsence de bureaux Ä l Çtranger) et dçpasse largement les aspects techniques, avec par exemple la mise en place de schçmas d assurance et de financement innovants et parfois complexes. 3 Arianespace assure aujourd hui 64 % des lancements de satellites commerciaux en Asie-Pacifique, contre 54 % en Europe et 47 % sur le continent amçricain. http://www.arnnet.com.au/article/440353/demand_satellites_will_remain_strong_except_china_arianespace/ 3
COMBIEN ÇA COÉTE? 150 millions d euros pour un lancement d Ariane 5 15 000 euros pour placer en orbite de transfert gäo-stationnaire une masse d un kilogramme Arianespace peut Ä juste titre Ütre considçrç comme un succñs collectif, de l ESA, des États membres et de l industrie europçenne. MARCHÅ DES LANCEURS LES CRITÖRES D UN LEADERSHIP DURABLE Le critüre däterminant pour une position de leader sur le marchä tant institutionnel que commercial des lanceurs est la fiabilitä et la disponibilitä sur une longue päriode du systüme de lancement ; cette double condition englobe la capacitä á räaliser á coàts maâtrisäs des lancements multiples sans Ächec et celle de räaliser le lancement au moment requis (dans un intervalle de temps le plus räduit possible). La compätitivitä prix est un ÄlÄment important, mais non näcessairement däterminant sur longue päriode par rapport á d autres facteurs : le support public, en termes diplomatique ou de crädit export, est un ÄlÄment d importance croissante alors qu une part plus importante des commandes pourrait venir de rägions Ämergentes et inclure un mix d organisations gouvernementales et d opärateurs de petite taille. Disposer d un lanceur fiable et disponible n est possible qu á trois conditions : 1. un support politique fort et continu pour financer la R&D ; 2. un engagement politique relatif au financement de l exploitation ; 3. la mise en place d un process industriel qui implique la präsence de cadences suffisantes de lancement. Un support politique fort et continu L obtention d un soutien politique fort et Älargi en Europe implique une clarification des objectifs des acteurs europäens quant á l accüs autonome á l orbite gäostationnaire et á son utilisation. La dimension stratägique des satellites gäostationnaires institutionnels europäens doit ãtre renforcäe et valorisäe, mãme si leur nombre est limitä (satellites d observation de la terre et satellites militaires). Un engagement politique sur le financement de l exploitation Il convient de valoriser l utilisation de services par les gouvernements sur des systümes gäostationnaires mãme si cela ne correspond pas á des satellites propriätaires, via par exemple : la disponibilitä á l Ächelle nationale des tälävisions publiques ; la capacitä pour ces acteurs de la TV d accäder / de proposer des contenus vidäo á travers la planüte (par exemple en mutualisant leurs services á travers l Union europäenne de radiodiffusion) ; la disponibilitä de räseaux fermäs, par exemple pour les communications militaires ou les räseaux des ambassades ; l utilisation croissante de communications vers les navires et aäronefs. Ces services Ätant fournis essentiellement par des systümes commerciaux, l un des enjeux est de changer le regard des Åtats sur l utilisation commerciale de l espace, en la percevant comme source d Äconomies pour diffärents services publics. L accås autonome Ç l espace devient dans ce cas un moyen de pérenniser l accås aux services publics. La mise en place d un process industriel et de cadences Les Åtats europäens ont lancä 13 satellites gäostationnaires au cours de la däcennie 2000. å moins d un changement radical de stratägie, ce nombre ne devrait pas augmenter de beaucoup au cours de cette däcennie. Aussi, l obtention de cadences d au moins 5 4
lancements par an (pour des lancements doubles) implique de gagner une part importante du marchä commercial (18 á 20 commandes ouvertes par an). Le marché commercial devient une condition pour l optimisation du coñt du programme de lancement. Cet ÄlÄment doit ãtre considärä comme assumä par les autoritäs publiques dans leur contribution au programme, et dans la däfinition de nouvelles initiatives. Les lancements commerciaux doivent düs lors ãtre apprähendäs comme une source de räduction des coàts et non comme une däpense. Le maintien d une position de leader, qui däpendra pour beaucoup de la continuitä du soutien public, imposera de däpasser les antagonismes entre les marchäs institutionnels et commerciaux. ÅLÅMENTS POUR UNE ANALYSE PROSPECTIVE Ariane 6 NLS versus Ariane 5 ME Le projet Ariane 5 ME (è mid-life evolution ê) a ÇtÇ imaginç pour porter la capacitç et la performance des lancements lourds europçens jusqu Ä 2025, date prçvue pour l avñnement d Ariane 6 et d un NLS new launcher system. Les transformations envisagçes (principalement sur l Çtage supçrieur) permettraient un gain de performance de 20 %, pour un premier vol Ä la fin de la dçcennie. Pour les industriels maátres d œuvre (Astrium / Safran), ce passage par la case è ME ê permettra de profiter pleinement des compçtences de leurs bureaux d'çtudes. Un compromis a ÇtÇ trouvç entre l industrie et le CNES portant sur le financement de trois Çtudes : un premier paquet de technologies communes Ä Ariane 6 et Ariane 5 ME, un deuxiñme dçdiç Ä Ariane 6, et le dernier propre Ä Ariane 5 ME. 4 Ce compromis doit Ütre validç en novembre lors de la rçunion au niveau ministçriel du Conseil de l ESA, qui reportera le choix final en 2014. Si les diffçrences de points de vue et les Çchanges techniques sont lçgitimes, car les choix sont effectivement draconiens (et complexifiçs par les Çvolutions technologiques en cours 5 ), il est important pour l image du secteur et le climat d affaires d Ariane que la cohçsion l emporte. Quel juste niveau pour le soutien public? La subvention d exploitation d Arianespace s ÇlÑve aujourd hui Ä 120 millions d euros annuels, contre 240 millions d euros il y a dix ans. En dçpit du de la hausse de la paritç euro / dollar, la è perte ê est considçrable. La subvention reprçsentait 30 % du chiffre d affaires de la sociçtç Ä cette Çpoque, contre 8 % aujourd hui. 6 ç l heure oë il est de bon ton de stigmatiser le soutien public, Arianespace n a pas Ä prçsenter d Çtat d íme. Au regard des modes d exploitation pratiquçs ailleurs, et notamment aux États-Unis, le systñme europçen d organisation du marchç des lanceurs s avñre müme in fine particuliñrement efficient ; il permet aux États membres de profiter de tarifs commerciaux autrement plus avantageux que ceux pratiquçs aux États-Unis ou ailleurs. 7 Alors que le soutien public Ä l industrie spatiale est aussi aux États-Unis ou ailleurs complñtement acquis, les discussions en Europe sont plus laborieuses. Au dçmarrage du programme Galileo, la Commission europçenne avait müme imaginç, lors de sa premiñre consultation, acheter ses satellites aux États-Unis et les faire lancer par des lanceurs chinois 4 L option reprçsenterait pour la France un investissement de 300 millions d'euros, rçparti en trois tiers. 5 Ces Çvolutions concernent tant les systñmes de lancement que les satellites (avec par exemple la propulsion Çlectrique). 6 Cette subvention d exploitation retourne directement aux industriels de la filiñre, qui bçnçficient indirectement d autres aides, Ä l instar des pas de tir de Guyane, entiñrement financç par les États. 7 Ces tarifs commerciaux s appliquent notamment pour la majoritç des lancements de satellites de tçlçcommunications, y compris les satellites militaires. 5
Un ciel Ü serein Ä Si le marchç des lanceurs laisse apparaátre un dçbut de surcapacitç, le constat n a pas de quoi effrayer car cette surcapacitç reste trñs thçorique. Les vicissitudes s enchaánant pour certains acteurs, les difficultçs d appropriation de l espace s imposant aux nouveaux entrants, etc., le marchç des lanceurs restera pour un temps encore relativement è serein ê pour les acteurs traditionnels. Arianespace doit cependant se garder d une situation qui frãlerait le monopole. CONCLUSION L industrie des lancements est pour l Europe une è affaire ê qui marche. L ESA a engendrç le lanceur le plus fiable du monde, mais ce succñs n est pas le seul : l ESA a un programme de recherche remarquable et ses missions spatiales dçtiennent statistiquement le record du taux de succñs le plus ÇlevÇ. 8 Cette brillante histoire devrait Ä elle seule susciter l intçrüt des politiques. Qu en est-il exactement? Avec Arianespace, ils reâoivent au moins un rappel de ce succñs quasiment tous les mois. Martine LE BEC rädactrice en chef adjointe de la revue Prospective StratÄgique rapporteur du Cercle Espace 8 Voir Ä ce sujet la tribune de Jean-Franâois Clervoy, Michel Tognini, Jean-Pierre HaignerÇ, LÇopold Eyharts et Philippe Perrin, astronautes de l ESA, Le Monde, Science et Techno, novembre 2012. 6