Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) LES FRERES D EICHTHAL GUSTAVE, PENSEUR SAINT-SIMONIEN, ET ADOLPHE, HOMME D ACTION Leur influence sur l ouverture à partir de 1830 de la société française aux réseaux financiers et industriels, aux échanges internationaux et aux sciences sociales. THESE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE. Présentée par Hervé LE BRET Sous la direction de Monsieur Dominique BARJOT, professeur d'histoire contemporaine 14 décembre 2007 POSITION DE THESE Membres du jury : M. Jean-Paul BLED, professeur à l'université de Paris-Sorbonne (Paris IV) M. Olivier DARD, professeur à l'université de Metz M. Philippe REGNIER, directeur de recherches au C.N.R.S. M. Nicolas STOSKOPF, professeur à l'université de Haute-Alsace M. Bernard VALADE, professeur à l'université de Paris 5 (René Descartes)
2 L'auteur de cette thèse, dans le cadre de ses recherches généalogiques, devient membre du bureau de la Société des études saint-simoniennes et découvre le rôle de son ancêtre Gustave d'eichthal (1804-1886) et de son frère Adolphe (1805-1895). Leur vie, qui s'étend sur presque tout le XIX e siècle, présente un intérêt historique car au cours de cette période ils ont été acteurs dans le mouvement des idées comme dans le processus d'industrialisation de la France et des pays voisins. Gustave, premier disciple d'auguste Comte, puis fervent saintsimonien, joue un rôle important dans la conception, l'expression, la diffusion et la transmission de la doctrine de ce mouvement. Son frère, le banquier Adolphe d'eichthal, apporte sa caution au groupe Pereire dont il devient l'un des dirigeants. Il s'appuie sur le réseau des ingénieurs et financiers saint-simoniens pour mettre en œuvre la doctrine dans les domaines du crédit, des chemins de fer et de l'urbanisme. Ensemble ces deux frères, aux personnalités opposées mais complémentaires, illustrent l'influence du mouvement des idées sur l'économie. Connus au travers au travers des personnages qu'ils côtoient respectivement dans les nombreux secteurs de la pensée et de l'action où ils interviennent, leurs biographies croisées apportent un éclairage sur des pans de la fresque historique du XIX e siècle. I. DES SOURCES ABONDANTES ET LARGEMENT INEDITES Les frères d'eichthal se découvrent au travers de leurs échanges avec des personnages contemporains célèbres et connus par ailleurs. Les sources les concernant sont donc dispersées et jusqu'ici peu exploitées. Conservées dans des fonds publics et privés elles sont manuscrites pour la plus grande partie mais aussi imprimées et iconographiques. Outre leur nombreuse famille, en France, en Angleterre et en Europe centrale, leur réseau de correspondants constitué au cours d une soixantaine d années de vie active est remarquable par sa dimension internationale et sa diversité. Il comprend des écrivains, des savants, des
3 hommes politiques, des financiers, des journalistes, des artistes et des compositeurs. Beaucoup de leurs interlocuteurs sont saint-simoniens. II. PROBLEMATIQUE : UNE BIOGRAPHIE CROISEE Mener des recherches sur Gustave conduit à rencontrer son frère Adolphe, son cadet de moins de deux ans. Tout y ramène, leur histoire familiale marquante, des études identiques, l'environnement économique et social, leur début de carrière. Pourtant les deux frères sont bien différents, comme le souligne Gustave : physique, caractère, orientation professionnelle. Même quand leurs carrières divergent, ils restent inséparables, entretiennent entre eux une correspondance nourrie et des contacts fréquents, ont des réseaux d amis communs. Ils rédigent ensemble un brochure sur le crédit public. Une même ambition d amélioration de la société se manifeste dans leurs écrits, le mécénat artistique, la création et la participation à des œuvres associatives ou sociales. Gustave, le penseur, affirme avoir eu une grande influence sur son frère Adolphe. Il le décrit vivant dans l espace alors que lui-même vit dans le temps. Sans doute, est-ce pour cette raison que Gustave a le souci de laisser des traces de son histoire et de ses œuvres intellectuelles, tandis les réalisations professionnelles durables, financières, industrielles, ferroviaires et urbaines d Adolphe font l'objet d'une reconnaissance officielle. Une biographie croisée rend compte de la complémentarité de leurs œuvres et interventions. III. TROIS PERIODES DECOUPEES PAR THEMES S agissant d une double biographie, périodes historiques et domaines d'intervention se croisent. Il est donc difficile de faire coïncider ordre chronologique et logique thématique. Le choix retenu est de découper trois grandes périodes historiques : enfance et formation jusqu en 1828, débuts de vie professionnelle de 1828 à 1849, apogée de leur carrière de 1849 à leur mort. A l intérieur de chaque période, un plan thématique met en évidence les évolutions respectives des deux frères.
4 III.1. Une famille favorisant l'ouverture internationale 1804-1828 La première partie de l existence des frères d'eichthal 1804 à 1828, est marquée par leur intégration à la classe dirigeante française. Ils héritent d'abord de la tradition bancaire internationale de la famille paternelle, les Seligmann d Eichthal, d origine juive allemande dont l'histoire s'inscrit dans celle des grands banquiers de cour (chapitre I). Leur famille maternelle, notables politiques et économiques lorrains, participent avec succès aux négociations avec le pouvoir politique pour l émancipation des Juifs (chapitre II). La jeunesse de Gustave et Adolphe de 1812 à 1824 se passe à Paris, où leur père, Louis, crée une banque et prend nombre des décisions pour l'avenir de ses enfants : conversion au catholicisme en 1817, changement de nom. Ces décisions favorisent sans doute la naissance de nouveaux réseaux de camaraderie auxquels ils resteront fidèles (chapitre III). Le choix d un répétiteur particulier exceptionnel, Auguste Comte, pour préparer le concours d entrée des deux frères à l Ecole Polytechnique, a des conséquences importantes. Gustave devient son premier disciple et découvre par son intermédiaire le positivisme et l œuvre de Saint-Simon. En 1824, à Berlin, il joue un rôle de médiation entre philosophie française et allemande. Pour Comte il traduit un ouvrage de Kant et résume les cours de Hegel qu'il suit à l'université. (chapitre IV). III.2. L élaboration des concepts 1828-1848 La deuxième partie de la vie des frères d Eichthal s ouvre au terme de leur formation par un voyage d études en Angleterre, en 1828 et 1829, pour compléter leur formation économique, politique et sociologique. Gustave observe la société industrielle anglaise avec un regard de sociologue, rencontre Robert Malthus, Francis Place, Thomas Carlyle et surtout John Stuart Mill. Avec ce dernier il correspondra pendant près de 50 ans, comparant notamment la gestion des conflits sociaux en France et en Angleterre. De son côté Adolphe s intéresse à la gestion de la monnaie par la Banque d Angleterre. Les deux frères réfléchissent à l application en France des politiques anglaises (chapitre V).
5 De retour en France, Gustave contribue par des articles dans L'Organisateur et Le Globe à l élaboration puis à la diffusion de la doctrine saint-simonienne de transformation de la société (chapitre VI). Puis, au cours de ses séjours en Grèce, en Autriche et en Algérie, il confronte ses théories à ses observations. Dans Les Deux Mondes, il exprime des vues originales sur les rapports géopolitiques entre l'orient et l'occident, donnant une place particulière à la Turquie. Dans le cadre de la Société ethnologique de Paris il participe à des débats sur les races et les religions. Il défend dans la presse et auprès des décideurs politiques une colonisation plus respectueuse des particularités ethniques et religieuses (chapitre VII). Adolphe accède à des fonctions nationales sous la Monarchie de juillet. Il prend, le premier, le risque d'investir dans les chemins de fer français, entraînant à sa suite les Rothschild. Dans la négociation des concessions avec l'etat, il est un représentant incontournable des compagnies. Il proteste contre l'ingérence de l'etat dans la gestion des entreprises. Elu au Conseil de Régence de la Banque de France, il milite pour une politique monétaire favorisant la croissance et le libre-échange. Il est député du Mans de 1846 à 1848. Les deux frères, consolident leur position sociale par leur mariage (chapitre VIII). III.3. La participation à la transformation de la société 1848-1895 De 1848 à 1895, les frères d Eichthal participent à la transformation de la société au niveau international comme au niveau national. Pendant cette troisième partie de leur existence, ils sont encore plus tributaires des changements en France de l environnement politique, économique et social. C'est pourquoi leurs interventions sont étudiées en fonction des régimes politiques successifs. La Seconde République, leur apporte à la fois des espoirs et des déconvenues : Adolphe perd son mandat de député, mais Gustave, comme la majorité des saint-simoniens, s'enthousiasme pour l'idéal républicain. Quand les tensions réapparaissent, il bascule dans le parti de l'ordre et appuie la candidature de Cavaignac à la Présidence. De son côté, Adolphe se heurte à de graves déconvenues économiques, démissionne de son siège de
6 régent de la Banque de France mais, à l'issue de cette crise passagère, il retrouve en 1849 une partie de ses responsabilités financières et politiques (chapitre IX). Sous le Second Empire, Adolphe joue un rôle déterminant dans la rénovation du crédit. Il apporte sa caution aux Pereire pour la création en 1852 du Crédit mobilier français, dont il devient vice-président. Ce projet audacieux veut réaliser les utopies saint-simoniennes de l Omnium et de la Société commanditaire de l industrie. Adolphe contribue à la diffusion internationale de ce modèle de banque par actions. En France, dans l affaire de la Banque de Savoie, il s oppose aux Pereire et assure la défense du rôle central de la Banque de France au cours du débat public sur la circulation monétaire fin 1865 (chapitre X). Dans la rénovation des infrastructures de transport, Adolphe prolonge son rôle national au niveau international, vers l ouest et le sud-ouest de la France jusqu'en Espagne, vers l Est de la France jusqu'en Autriche et en Russie. Dans la rénovation urbaine de Paris et de Marseille, il est, en sa qualité de vice-président de la Compagnie immobilière, partenaire des grands travaux d'haussmann. Lorsque l'endettement du groupe devient excessif, malgré ses avertissements répétés, il en démissionne. Après le départ des Pereire, il est désigné dans le triumvirat chargé le gouvernement de liquider le groupe (chapitre XI). Sous la Troisième République, les deux frères transmettent leurs valeurs à la société française. Gustave défend les valeurs fondatrices de la République et la théorie saint simonienne de la condition féminine. Il intervient, sur le plan international, en faveur du développement des pays méditerranéens et de la paix en Europe, appelant de ses vœux la création des Etats-Unis d'europe. Il participe à la fondation de "L'association pour l'encouragement des études grecques en France", devenue aujourd'hui la "Revue des études grecques". Adolphe, président de sociétés et d associations, s'exprime sur la recherche scientifique appliquée, le libre échange et la diffusion de la lecture. Il participe à la fondation de l'ecole libre des Sciences politiques dont le fils de Gustave, Eugène, sera directeur pendant
7 vingt cinq ans et donnera son nom à un amphithéâtre. Dans leur testament, les frères d Eichthal laissent un héritage économique et culturel de qualité. Adolphe transmet le contrôle d'entreprises et un important patrimoine privé. Gustave charge son fils de léguer à la Bibliothèque de l'arsenal et à la Bibliothèque Dosne-Thiers, deux fonds d'archives saintsimoniennes qui portent son nom. (chapitre XII). Dans son journal autobiographique, Gustave, qui a eu du mal à trouver sa vocation professionnelle, résume son rôle par cette formule : "Jamais le monde de l avenir ne se réaliserait, s il ne s installait d abord dans la pensée solitaire de quelque voyant". Adolphe, qui n'est connu que par son rôle social, s'est peu livré. Il ne s'est jamais départi de sa devise choisie à vingt ans : "Etre et ne pas paraître". Hommes carrefours, les deux frères sont intervenus dans les secteurs culturels et économiques tout au long de leur vie. Ils représentent ainsi de larges pans de la fresque historique du XIX e siècle. Avec un même enracinement, une même formation, leurs itinéraires sont très différents mais se croisent. Ils restent toute leur vie très proches avec les mêmes valeurs et réseaux. Ceci justifie le choix d'une double biographie.