Praxis et pragmatique de l intervention - version document de travail 21/05/2013 - Présentation de André Lacroix Titulaire de la Chaire d éthique appliquée
Résumé Toute intervention s inscrit dans un contexte et une praxis, c est-à-dire une manière de concevoir le geste d intervention et la situation qui s offre à l intervenant. S il y a consensus sur de tels paramètres généraux, ce dernier s étiole dès que débute la discussion sur les apriori et paradigmes conceptuels de cette intervention. Le pragmatisme de Dewey offre à cet égard des pistes de réflexion, et un point de départ pour renouer, sinon le consensus, à tout le moins les discussions. Partant de ce cadre conceptuel, ce sont ensuite les travaux de l équipe de Boltanski sur la sociologie pragmatique, de même que les travaux de Crozier et Friedberg, entre autres, qui seront convoqués pour proposer un cadre de référence, et une perspective de recherche sur l intervention, et plus particulièrement sur l intervention en éthique. De là, je terminerai ma présentation en proposant quelques avenues de réflexion pour le philosophe engagé et l élaboration d une philosophie pratique, celle qui m apparaît essentielle à tout travail en éthique.
Plan de l exposé 1. Présentation 2. Mise en contexte de mon travail 3. Les ambiguïtés du concept d intervention 4. La praxis et l intervention 5. Remarques générales sur le pragmatisme 6. A priori de la perspective pragmatique 7. La situation, l acteur et l institution 8. Un cadre de référence pragmatique 9. Une perspective de recherche 10. Une philosophie pratique et engagée
1. Présentation Juriste de formation. Expérience de plusieurs années comme intervenant auprès des travailleurs non-syndiqués au titre d avocat en droit social et intervenant pour des groupes populaires. Philosophe de formation interpellé par les questions d éthique de société. Professeur de philosophie. Titulaire de la Chaire d éthique appliquée. Réalisation de plusieurs «recherches-action» qui sont dans les faits autant de «recherches-clinique» réalisées auprès de corporations professionnelles et d organismes publics et parapublics. Intéressé par la spécificité d une intervention en éthique: qui peut s en réclamer? A-t-elle quelque chose d originale, outre son «objet» qu est l éthique?
2. Mise en contexte de mon travail Mes recherches revêtent une dimension pratique ET théorique. Mes recherches portent, entre autres choses, sur i) la définition conceptuelle, sociale et épistémologique de l éthique (Qu est-ce que l éthique?); ii) le développement d un cadre conceptuel propre à la formation à l éthique (Comment forme-t-on à l éthique?); iii) le développement d un cadre conceptuel propre à l intervention en éthique, professionnelle, organisationnelle et publique (QU est-ce qu intervenir?); iv) une proposition de travail pour prendre en considération la dimension éthique de l organisation du travail (Comment intervenir auprès des personnes et des institutions?) Réalisation de plusieurs recherches action [K. Lewin,] au fil du temps. Réalisation d un travail de recherche et d intervention qui a beaucoup en commun avec la sociologie clinique [Louis Wirth, École de Chicago, 1930; Enriquez, 1992; Gauléjac et als, 1993; Herrerod, 2008].
2. Mise en contexte de mon travail Au cours des dernières années, j ai favorisé le regroupement, avec l aide de mes collaborateurs, d étudiants intéressés par les questions d intervention en éthique, soit au sein des organisations, ou au titre de consultants. Il m est apparu intéressant de proposer une grille de lecture et d interprétation de l intervention en éthique dans la perspective du pragmatisme (Dewey, Rorty), de la sociologie de l intervention (Gauléjac ) et d une compréhension du contexte sociologique (Crozier) de l action en milieu de travail
3. Les ambiguïtés du concept d intervention (1/4) Quelques constats et questions (1/2) «intervenir» constitue un acte d ingérence dans une situation, auprès d un tiers ou au sein d une organisation. S ingérer dans une situation implique une «perte de neutralité» qui ne peut être compensée que par une «retenue axiologique» au niveau de l intervention éthique et professionnelle. L intervention pose le problème du tiers (de l intervenant) et de son rôle dans la situation. L intervention pose aussi le problème de l expertise, tout particulièrement en éthique ou, la «retenue axiologique» devrait nous empêcher d orienter la décision.
3. Les ambiguïtés du concept d intervention (2/4) Quelques constats et questions (2/2) L intervention a toujours un «angle d analyse» qui peut être celui de la psychologie, la santé, la sécurité, l ordre, la pédagogie ou l éthique pour ne nommer que ceux-là. Qu est-ce que l intervention? Est-elle «scientifique» et objective, donc distante et distanciée? une relation d aide? Un accompagnement distant? Quel statut le chercheur a-t-il dans une intervention? Quel statut l intervenant/professionnel a-t-il dans une intervention? Une intervention faite par un chercheur, dans le cadre de sa recherche est-elle différente d une autre intervention?
3. Les ambiguïtés du concept d intervention (3/4) Mon regard sera (1/2) L angle de l éthique est le mien Le statut du chercheur et de l intervenant sont les mêmes lorsqu on parle d une «recherche-action» conçue comme une «recherche-clinique». En s ingérant dans une situation, l intervenant ne peut être entièrement neutre dans la mesure où l intervenant utilise son expertise pour «recevoir et entendre l autre», analyser la demande et aider l autre à identifier une solution.
3. Les ambiguïtés du concept d intervention (4/4) Mon regard sera (2/2) Cette intrusion ne peut être «compenser» que par une saine retenue axiologique, elle même subsumer par le déplacement du lieu de réflexion, du sujet vers l action. L expertise «éthique» porte sur la capacité d analyser les valeurs en tension/ou en conflit dans une situation, de même que sur la capacité d accompagner l autre dans cette analyse et prise de décision.
4. La praxis et l intervention Une praxis comme pratique - est une activité qui vise un résultat. La science de la praxis, la praxéologie, consiste en une analyse de l action humaine. L intervention est une forme d action. La praxis de l intervention et l intervention comme praxis.
5. Remarques générales sur le pragmatisme Le pragmatisme a plusieurs visages (Peirce, James, Dewey, Rorty) et le concept a évolué au fil du temps. Acceptons que, de manière générale, le pragmatisme est «une philosophie de la science, dont la rationalité substitue au doute de type cartésien les questions concrètes du savant et qui fonde par là une théorie expérimentale de la signification» [Gérard Deladalle, 2013]. Le pragmatisme découle par conséquent tout autant d une posture méthodologique, que d une théorie épistémologique et d une attitude que ce soit celle du chercheur ou de l intervenant.
6. A priori de la perspective pragmatique. partant de la définition du pragmatisme que je viens d évoquer, il nous faut reconnaître que.: 1. cela implique un déplacement d une philosophie du sujet et du concept vers une philosophie de l action dans laquelle le sujet est partie prenante (avec les institutions, l environnement, etc.) et le concept un simple outil; 2. le concept d expérience incarne un statut, celui du chercheur et de l intervenant, mais aussi de l objet qui n est plus donné mais construit; 3. le concept d enquête incarne une démarche, celle du chercheur et de l intervenant qui cherchent à reconstruire les conditions de l expérience; 4. le concept de vérité renvoie à une vérité construite plutôt que donnée; 5. la méthode et sa rigueur, par opposition à une théorie plus systémique et organisée, est plus importante pour le pragmatiste.
7. La situation, l acteur et l institution Toute intervention repose sur la compréhension de situations problématiques (personnelles, professionnelles, institutionnelles, politiques/publiques); Toute intervention en éthique repose sur des situations problématiques relative à ces conflits ou tensions de valeurs, de valeurs et de normes ou de normes; Ces tensions et conflits découlent du jeu de l acteur et de l institution. La situation renvoie à l incertitude et l indétermination de sa solution, elle recouvre une indéniable dimension publique dans laquelle le pouvoir s installe. Pour comprendre ce pouvoir (d agir, sur l autre et subi), il nous faut prendre en considération les contraintes à l action et les systèmes dans lesquels ces contraintes s exercent.
8. Un cadre de référence pragmatique (1/4) L intervention en éthique porte sur les conflits et tensions de valeurs et de normes. L intervention en éthique peut par conséquent s inscrire dans DEUX cursus: 1) contrôle des comportements ou comportementaliste, découlant d une conception apriori du sujet, du pouvoir et des institutions; 2) une analyse des conflits et tensions découlant d un accompagnement du sujet à «advenir» [Herreros] au sein d une société et d une institution en perpétuel changement, ce qui implique une intervention fondée sur la compréhension de l action à laquelle prend part le sujet et dans laquelle s inscrit l institution et l environnement de ce sujet.
8. Un cadre de référence pragmatique (2/4) Dans le second cas de figure, la perspective pragmatique permet de «reconstruire» une compréhension des situations et de proposer des pistes de solution «sur mesure» qui s inscrivent dans la singularité des situations sans négliger le contexte propre à la situation. Le cadre de référence utilisé pour développer ce type d intervention devient alors un cadre de référence pouvant être utilisé tout autant par l intervenant que par le chercheur puisqu on y trouve une épistémologie, une lecture du social et des outils conceptuels développés à partir de l action.
8. Un cadre de référence pragmatique (3/4) Le pragmatisme, selon Peirce, tient dans la maxime suivante: «considérez quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l objet» Le pragmatisme concerne l action (pragma), c est une méthode de pensée d appréhension des idées qui s oppose au rationalisme classique des Modernes pour lui préférer un rationalisme d enquête qui ne s oppose pas à la logique et qui consiste à reconstruire l idée à partir de l action ou de l objet.
8. Un cadre de référence pragmatique (4/4) Le pragmatisme nous permet d appréhender l intervention à partir de la manière dont l action se structure en fonction de certaines valeurs ce qui suppose une approche de l intervention qui n est pas modélisée apriori mais s articule plutôt à partir de la réalité. Plutôt que d aborder le lieu d intervention comme un «objet» déjà donné, qui autoriserait l application d un même modèle apriori à toutes les institutions et corporations professionnelles par exemple, l intervention se constitue comme comme une résultante de l action (situation), comme le résultat plutôt qu un apriori ou un donné, résultat de la conjonction de valeurs, d une représentation de l acteur et d un contexte Cela implique une conception «souple» de l intervention.
9. Une perspective de recherche La proposition que je fais réconcilie l action et la réflexion nécessaire au chercheur pour produire son analyse, tout autant lors d une intervention que d une recherche en éthique. La proposition installe le travail d intervention dans une double perspective: une première perspective qui est celle de l action, une seconde perspective qui est celle de la recherche. Ces deux perspectives sont réconciliées dans l enquête qui peut être associées à une approche clinique
10. Une philosophie pratique et engagée La proposition que je viens de formuler n est pas sans conséquence sur le travail du philosophe et des chercheurs en sciences humaines. Elle déplace leur lieu d enquête, Elle déplace leur lieu de réflexion Elle déconstruit leur cadre méthodologique usuel Elle «ouvre» le travail scientifique à plusieurs types d approches et méthodes et situe ce travail dans une théorie critique proche de celle souhaitée par l École de Francfort.
Merci!