1 Rôle de l épargne dans le développement. L ensemble des acteurs économiques participant aux politiques de développement s accordent à reconnaître, depuis une quinzaine d années, l échec des politiques de financement extérieur. Celles-ci ont eu pour effet d accroître le niveau d endettement extérieur des pays en développement, ce qui a fini par pénaliser leur croissance. En outre, l allocation des montants par les bailleurs de fonds étrangers n a pas connu l efficacité escomptée, leurs actions étant surtout marquées par le gaspillage et le niveau très faible de remboursement. Ce constat s est accompagné d une prise de conscience progressive des vertus de la mobilisation de l épargne intérieure dans la conduite du développement. En effet, la formation du capital est un élément essentiel du développement économique, et son accroissement est fonctionnellement lié à la proportion du revenu additionnel épargné. En outre, la mobilisation d une épargne intérieure permet une meilleure affectation des prêts, un niveau de remboursement plus élevé, et une vraie autonomie des agents économiques locaux dans la politique de développement économique. Cependant le potentiel d épargne existant dans les pays en développement, notamment en Afrique de l Ouest, semble assez faible, eu égard aux fonds déposés dans les banques commerciales : doit-on en conclure à la faiblesse structurelle de l épargne intérieure dans ces pays? Certains auteurs ont soutenu cette idée, en apportant des explications d ordre économique et surtout d ordre socio-culturel : selon eux, les individus seraient incités à épargner sous des formes dites «stériles» (comme le bétail, les objets précieux, etc.), non liquides et non transformables en crédit, ce qui empêcherait le processus d accumulation du capital. En outre, les dépôts effectués dans les banques commerciales des pays en développement restent très largement non transformés en prêts : celles-ci sont, en effet, très réticentes à accorder des crédits, compte tenu de l anticipation d un risque de défaut élevé. Cette politique de crédit frileuse aboutit à une situation de surliquidité pour les banques commerciales, qui ne remplissent donc pas leur rôle de financier de l économie nationale. Toutefois des recherches menées depuis une vingtaine d années dans les pays en développement ont permis de nuancer fortement la thèse de la faiblesse structurelle de l épargne intérieure : l ensemble des acteurs économiques reconnaissent à présent que la réalité de l épargne dans les pays en développement est fortement sous-estimée si elle se limite à l activité des institutions financières formelles. L épargne intérieure existe de manière substantielle, et celle-ci n est pas forcément thésaurisée sous des formes dites «stériles». C est pourquoi l attention des acteurs économiques s est progressivement portée sur les systèmes financiers informels d épargne et de crédit, pratiques échappant à tout contrôle de l Etat, et marquées par un fort dynamisme et une grande flexibilité. Il importe donc de savoir si ces systèmes de financement informels constituent des modalités efficaces d accumulation de l épargne et de sa transformation en prêts ; de manière plus générale, on peut s interroger sur les conditions d une mobilisation et d une allocation efficaces de l épargne intérieure pour financer l économie des pays en développement. L analyse qui suit s accorde à reconnaître l existence et la vivacité des pratiques informelles, notamment dans les pays d Afrique de
2 l Ouest, mais tente néanmoins d en relativiser l impact en terme de financement du développement économique. De nombreuses recherches depuis le milieu des années 1980 ont permis d identifier une multiplicité de systèmes de financement informels dans les pays en développement. Certaines études ont avancé que les sommes épargnées dans ces systèmes représenteraient la moitié de la monnaie nationale en circulation. L objet n est pas ici de présenter les systèmes existant, d ailleurs abondamment analysés dans la littérature économique et sociologique. Mais il faut préciser que ces pratiques ne se contentent pas d accumuler de l épargne, et proposent aussi des crédits à leurs clients. On pense ici aux associations rotatives d épargne et de crédit (les AREC, plus connues sous le nom de «tontines»), mais aussi aux banquiers ambulants (ou «garde monnaie»), ou encore aux prêteurs professionnels. Ces systèmes informels présentent des avantages indéniables pour les populations dont l accès aux banques commerciales est impossible du fait des conditions exigées pour ouvrir un compte et des garanties imposées dans l octroi d un crédit. Les systèmes financiers informels permettent, en effet, de déposer des petits montants dans un lieu plus ou moins sûr, avec des coûts de transaction peu élevés (proximité géographique, absence de formalités administratives ). En outre, les systèmes financiers informels semblent jouer un vrai rôle de financement de l économie informelle : des crédits à court terme sont accordés aux clients, certes à des taux d intérêt élevés, mais fréquemment sans garantie exigée, car la connaissance intime par le prêteur informel de la situation personnelle de l emprunteur permet d atténuer les risques de défaut encourus. Certains systèmes de financement informels ont d ailleurs connu des évolutions remarquables, se structurant progressivement, mettant parfois en place des organismes de refinancement de leurs activités, à défaut du soutien des institutions financières formelles, toujours réticentes à accorder des crédits à ces organismes : quelques exemples de réussite peuvent inciter à penser que les systèmes financiers informels sont devenus de vrais intermédiaires financiers, jouant un rôle non négligeable dans le développement économique national. Toutefois, des études plus fines réalisées sur l affectation du crédit des systèmes financiers informels obligent à nuancer cette affirmation : en effet, les prêts à court terme sollicités auprès des banquiers informels sont, dans leur grande majorité, utilisés pour des achats de biens de consommation, des dépenses d urgence (santé, deuil ), ou, s agissant de micro-entrepreneurs, sont affectés à l achat de matières premières et à l entretien des équipements. Mais de nombreux chercheurs ont mis en évidence la rareté des crédits accordés par les systèmes financiers informels pour financer les investissements en capital productif des micro et petites entreprises. D ailleurs, ces micro-entrepreneurs ont essentiellement recours à l autofinancement pour la formation de leur capital initial, et les prêts informels dont ils bénéficient sont principalement accordés par la famille et les amis, sous forme de dons cachant des contreparties souvent très contraignantes. Enfin, les prêts sont accordés exclusivement à court terme, pour de petits montants et limités à une dimension locale. Aussi, la relation entre les activités du secteur informel et les systèmes de
3 financement informels aboutit au maintien d un équilibre précaire : certes, les services financiers (dépôts et retraits faciles, petits crédit à court terme) accordés par ces derniers sont bien adaptés à la demande, mais ces mêmes services à petite échelle empêchent les micro et petites entreprises de développer réellement leurs activités. Ainsi, il s agit de relativiser fortement le rôle des systèmes informels dans le financement de l activité des micro et petites entreprises : la finance informelle a une existence incontestable, et permet l accumulation de sommes très importantes, mais les montants collectés sont principalement affectés à des activités dites «non productives». Les motivations à épargner dans les systèmes informels sont en fait surtout animées par la recherche de sécurité des fonds déposés, et par la volonté de disposer de réserves pour surmonter les aléas (fonction de prévoyance et d assurance). Tous ces éléments impliquent de relativiser le rôle de la finance informelle dans la mobilisation de l épargne intérieure en vue du développement. Il faut cependant préciser, à la décharge des systèmes informels, que la méfiance des institutions bancaires à leur égard empêche toute possibilité de refinancement des prêts, et limitent fortement leurs perspectives de croissance, leur empêchant d accumuler des dépôts de manière substantielle et d accorder des prêts à plus long terme. Aussi, un des freins à la mobilisation de l épargne intérieure dans le financement du développement économique consiste en l insuffisance des liens entre des institutions bancaires surliquides et éloignées des besoins des clients, et des systèmes informels limités à de petites opérations. Toutefois, la généralisation, à partir des années 1990, des systèmes financiers décentralisés (SFD) a été fortement encouragée par les acteurs économiques, qui ont vu en ces pratiques des alternatives originales à l opposition entre banques commerciales et systèmes informels. Les SFD, à présent plus structurés et plus professionnels, semblent proposer des solutions efficaces de mobilisation de l épargne intérieure, si bien qu ils sont devenus aujourd hui des acteurs incontournables du développement. On distingue généralement trois grands types de SFD présents dans les pays en développement. - Les Coopératives d épargne et de crédit (COOPEC), dont les principes et le mode de fonctionnement sont hérités des principes mutualistes (modèle Raiffeisen en Allemagne et en France ou Desjardins au Canada). Les caisses autonomes sont rattachées à un réseau. Les promoteurs de ce système insistent généralement sur l importance de constituer une épargne avant de se voir accorder un crédit. Les réseaux de COOPEC connaissent, depuis le milieu des années 1990, une croissance importante dans de nombreux pays d Afrique de l Ouest. Parmi les réalisations les plus convaincantes, citons le Crédit Mutuel du Sénégal, les réseaux Jemeni, Kafo Jiginew, Kondo Jigima ou Nyésigiso au Mali, le CMCA en république Centrafricaine, les MUCODEC du Congo-Brazzaville Ces réseaux permettent une accumulation importante d épargne, et leur taux de recouvrement des crédits est correct en général. Le principal reproche qui est fait aux COOPEC est que l exigence de la constitution d une épargne préalable aboutit, de fait, à une sélection des sociétaires. Mais les
4 COOPEC ont su développer des produits d épargne et de crédit permettant un accès le plus large possible à ses services. - Les caisses villageoises d épargne et de crédit autogérées (CVECA), dont la particularité réside dans le fait que la caisse se structure exclusivement au sein d un village : les tenants de ce modèle justifient leur choix par les avantages que constitueraient le lien social fort et la confiance mutuelle qui en découle au niveau d un village, permettant d assurer un niveau élevé de remboursement de prêts. Certaines caisses villageoises connaissent un succès important : l exemple le plus fréquemment cité est celui de la CVECA du Pays Dogon au Mali. Mais les perspectives d accumulation et de croissance sont limitées à un niveau local : c est la principale critique qui est formulée à l encontre des caisses villageoises. - Les organismes de crédit solidaire, tirés du modèle de la Grameen Bank au Bangladesh, ont pour objet de proposer des prêts aux personnes les plus pauvres et ne disposant pas d une épargne préalable. Alors que les autres SFD ont, a priori, un caractère universel en n excluant aucune population, l approche du crédit solidaire se veut «ciblée» pour briser la situation marginale de ces populations. Certains acteurs économiques s interrogent toutefois sur la capacité de l expérience de la Grameen Bank à s exporter efficacement dans d autres pays, et mettent en avant les dangers que constituent l encadrement contraignant de son organisation et de son caractère très idéologique. Certaines SFD ont choisi de privilégier l accumulation de l épargne comme condition de distribution du crédit. Leur méthodologie a permis de mettre en place des organisations financières efficaces : en effet, leur implantation locale permet d assurer une confiance mutuelle et un service de proximité, tandis que leur caractère professionnel et structuré peut donner des perspectives de développement de dimension régionale, voire nationale. En outre, le processus d institutionnalisation des SFD initié par la Loi dite «PARMEC» de 1994 applicable dans les états membres de l Union Monétaire Ouest Africaine, qui reconnaît la spécificité du statut des SFD, contribue à asseoir leur rôle dans le développement économique. Pourtant, les SFD apportent-elles des réponses efficaces au problème du financement des investissements productifs des micro et petits entrepreneurs? Force est de constater la rareté des programmes adressés à cette population. Les crédits accordés par l Alliance de Crédit et d Epargne pour la Production (ACEP) au Sénégal aux entrepreneurs, font encore figure d exception. Et même l action de l ACEP est contestée : certains intervenants économiques estiment que les crédits octroyés avec une prise de risque quasiment nulle correspondent plus à des avances sur trésorerie qu à des investissements productifs proprement dits. En outre, ces avances sur trésorerie étaient déjà consenties par des circuits financiers informels, avant la création de l ACEP. La valeur ajoutée de cet organisme dans le financement du développement économique est donc probablement à relativiser. Enfin, les ressources de l ACEP sont principalement alimentées par des bailleurs de fonds ; l épargne intérieure n y joue qu un rôle marginal. Cela laisse apparaître l expérience de l ACEP comme artificielle dans l économie du pays, avec le risque probable que la greffe ne prenne pas.
5 Certes, le rôle de l épargne intérieure est à présent unanimement reconnu comme essentiel dans le développement économique. Mais l organisation des vecteurs de sa collecte et de sa redistribution demeure un chantier inachevé. En effet, les systèmes informels sont des relais dynamiques, novateurs, mais insuffisants du développement. Quant aux systèmes financiers décentralisés qui font le choix de la mobilisation de l épargne intérieure, dont la dimension plus globale et le caractère professionnel permettent une accumulation de l épargne ainsi qu une allocation plus efficace et plus large des crédits, la faible part qu ils consacrent au financement des investissements productifs des micro entrepreneurs limite les perspectives de développement. L épargne intérieure est donc un élément majeur du développement, à condition que les institutions d épargne et de crédit ne restent pas neutres, et assument pleinement leur rôle dans le financement de l essor de l économie.