09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 675 La crise des banques Résultats déficitaires des banques, dégradation des notes des agences de rating, plans massifs de soutien des pouvoirs publics, vagues de licenciements tous ces événements ont contribué à répandre le sentiment que l ensemble du secteur bancaire était plongé dans une crise historique. Les pertes des banques, depuis la mi-2007, atteignent la somme astronomique de plus de 850 milliards d euros (1 200 milliards de dollars). Les actionnaires privés ont été sollicités pour reconstituer les fonds propres des établissements à hauteur de 450 milliards d euros, mais les États ont dû intervenir pour le solde, afin de combler ces pertes. Le sentiment général est que les banques dans leur ensemble sont à la fois responsables par leurs excès et victimes, en raison des pertes qu elles subissent, de la crise qu elles traversent. À la vérité, cette crise a été déclenchée par le retournement de la conjoncture immobilière aux États-Unis, retournement d autant plus sévère que la politique économique et monétaire avait été jusqu alors laxiste, alimentant à l envi une bulle qui ne pouvait qu éclater. Et parler des banques en général n a pas grand sens : il convient d analyser comment les établissements ont géré la prise de risque qui est leur fonction première. Certains d entre eux, portés par l euphorie ambiante, en ont oublié les fondamentaux de leur métier, mais nombre d autres ont été plus rigoureux. A. L. LA crise financière actuelle que nous avons analysée dans ces colonnes ( 1 ) n a pas cessé de faire la une de l actualité depuis l été 2007. Les banques y ont joué un rôle central sur lequel il faut revenir en détail pour bien comprendre ce qui s est passé. À partir des seules informations publiques ( 2 ), notre objectif sera ici de fournir quelques éléments d analyse pour bien mesurer que la situation des banques de par le monde n est pas homogène. Toutes n ont pas failli dans leur mission, toutes ne sont pas (1) Voir Ambroise Laurent, «Le vrai défi», Commentaire, n 125, printemps 2009, p. 25-35. (2) Pour cet article achevé le 15 juillet, l auteur s est appuyé sur les données rassemblées par Maxime Gusdorf et Arne Bakker Arkema et a surtout bénéficié du point de vue de Michel Pébereau qu il tient ici à remercier. COMMENTAIRE, N 127, AUTOMNE 2009 675
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 676 en piteux état. Le caractère systémique de la crise financière les a certes toutes affectées, mais à des degrés très divers. Une situation contrastée En cet été 2009, deux ans après le déclenchement de la crise, comprendre cette diversité de situation et présenter une typologie du secteur bancaire nous semble nécessaire. Nécessaire d abord pour ne pas verser dans le pessimisme excessif que le dernier rapport mondial sur la stabilité financière publié en avril dernier par le FMI reflète et alimente en évoquant de manière indistincte la fragilité «des banques». Nécessaire ensuite pour bien comprendre quels sont les facteurs qui expliquent que certaines d entre elles ont succombé à la crise alors que d autres n en ont subi que les effets collatéraux. Nécessaire également pour mesurer à quel point la structure et le centre de gravité de l industrie bancaire mondiale ont été modifiés. Nécessaire enfin pour éviter d intervenir de manière inadaptée à la diversité des situations et donc potentiellement inefficace voire contreproductive. Car il s agit moins pour l avenir de «reconstruire le système financier» que de prévenir la répétition des errements constatés non pas dans tout le secteur bancaire, mais chez certains acteurs et ce pour des motifs bien spécifiques. Du 1 er janvier 2007 au 30 juin 2009, la capitalisation boursière mondiale du secteur bancaire a diminué de 61 % ( 3 ). Mais ce recul, qui a atteint 77 % début mars avant le rebond du marché au printemps, n a pas été homogène. S il a atteint ou dépassé 85 % au Benelux ou en Irlande et 70 % aux États-Unis, en Allemagne et en Russie, il a été moindre en Angleterre, France, Espagne, Italie, Suisse et au Japon. Le recul a été même inférieur à 35 % en Australie et au Canada et à 20 % en Chine, en Inde et au Brésil. Le panorama mondial des établissements de crédit a en fait connu de profonds bouleversements avec la disparition ou le sauvetage in extremis de quinze des cinquante premières banques mondiales et l émergence dans ce classement d une dizaine d acteurs puissants, (3) Alors que les marchés actions reculaient globalement de 39 % (indices MSCI). pour la plupart asiatiques. La hiérarchie mondiale des établissements de crédit n avait jamais connu sur une aussi courte période une telle révolution. Il convient tout d abord de mesurer que les banques n étaient pas toutes exposées de la même manière et au même niveau au marché immobilier américain, épicentre de la première phase de la crise, de la mi-2007 à la mi-2008. Les banques américaines ellesmêmes se sont retrouvées en première ligne, mais elles n ont pas été affectées à l identique. Toute une série d établissements de crédit européens se sont avérés aussi très impactés par ce séisme. Il conviendra d analyser les motifs à l origine d une telle situation. À partir de septembre 2008, dans un second stade de développement de la crise financière, ce sont d autres institutions qui se sont retrouvées mises à mal. L asséchement de la liquidité interbancaire et les difficultés de fonctionnement voire la paralysie de nombreux marchés financiers ont frappé de plein fouet tout le secteur bancaire mais plus particulièrement les établissements dont le mode de financement et le modèle économique étaient les plus fragiles. Depuis le début du printemps 2009, nous sommes entrés dans une troisième phase : les tensions sur l accès à la liquidité se sont réduites et les marchés de capitaux ont retrouvé un fonctionnement en partie normal ( 4 ), mais la crise économique s est aggravée ; c est elle qui va peser maintenant fortement sur la santé des banques via l augmentation du coût du risque. Bien que la crise financière ne soit pas terminée, il est possible, d ores et déjà, d esquisser une segmentation entre les banques qui sont profondément fragilisées et celles qui sont moins affectées, voire qui traversent ces événements pratiquement indemnes. Ces différences de sort ont peu à avoir avec la chance ou l environnement. L origine de telles disparités est plutôt à rechercher du côté de la qualité et de la clairvoyance de la stratégie et de la gestion de ces institutions. La manière dont les banques gèrent leur politique de prise de risque est en effet déterminante. La raison d être des établissements de crédit est en effet de transformer de (4) Les marchés primaires (actions et obligations) fonctionnent de nouveau mais d autres tels que ceux de la titrisation n ont pas du tout retrouvé leur régime d activité antérieur. 676
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 677 LA CRISE DES BANQUES l épargne collectée en crédits à l économie. Ce faisant, toute banque doit réussir à financer jour après jour tous ses engagements et à limiter les pertes qu elle supporte sur ses prêts et investissements afin de ne pas mettre en danger et de rentabiliser ses fonds propres. En permanence, elle doit maîtriser sa liquidité et sa solvabilité. Les événements récents ont montré que nombre de banquiers et de régulateurs ont perdu de vue la discipline qu impose le respect de ce principe cardinal. Ceci avait déjà été le cas lors des crises bancaires précédentes ; mais cette mémoire s est perdue et le laxisme s est de nouveau développé, hélas sur une bien plus grande échelle. L origine de la crise Nul ne peut maintenant ignorer que la crise est née du retournement brutal du marché immobilier américain dont les premiers signes sont apparus dès la mi-2006 avec la stabilisation puis le début du déclin des prix. Ce marché avait connu un développement très rapide dans les années 2000, à la faveur d une politique de taux d intérêt maintenus par Alan Greenspan à des niveaux trop bas et du développement des techniques de titrisation de tous les types de prêts hypothécaires, y compris ceux de qualité inférieure aux standards d analyse du risque (crédits subprime). Les organismes de prêts hypothécaires qui distribuaient (directement ou par courtiers) ces crédits aux particuliers étaient pour la plupart adossés à de grandes banques américaines qui les refinançaient puis transféraient ces engagements sous forme titrisée à des investisseurs finaux extérieurs au système, attirés par un risque en apparence maîtrisé et un rendement attractif. Sur les vingt-cinq premiers organismes hypothécaires américains (responsables de plus de 70 % des prêts de qualité inférieure accordés sur la période 2005-2007), vingt ont fait faillite, ont dû arrêter leur activité ou être adossés. Toutes les grandes banques universelles américaines étaient ici représentées, soit qu elles aient été actives dès l origine sur ce segment très rentable de l activité de crédit immobilier (Citigroup, Wells Fargo), soit qu elles aient saisi l occasion des premières difficultés de certains organismes pour les reprendre (reprise de Golden West par Wachovia, de Countrywide par Bank of America). Mais les plus actives ont été les banques d investissement (Merrill Lynch, JP Morgan, Goldman Sachs, Bear Stearns, Morgan Stanley, Lehman Brothers) qui tiraient à la fois parti de la capacité d origination de ces établissements et de leurs propres compétences de structuration et de distribution pour gérer de manière intégrée et très rentable toute la chaîne du crédit, de l établissement prêteur jusqu à l investisseur final dans les actifs titrisés représentatifs de ces crédits ( 5 ). Certaines banques étrangères étaient aussi très actives sur ce marché : HSBC, RBS, UBS, Barclays, Deutsche Bank, Natixis avaient établi des liens avec ces établissements hypothécaires et ont joué un rôle important dans le refinancement par titrisation de ces actifs immobiliers risqués. Nombreux sont donc les opérateurs qui ont cherché à tirer parti de ce contexte d euphorie immobilière entretenu par une politique de taux d intérêt plus qu accommodante. Avec la soudaine perte de confiance dans leur valeur liée à l été 2007 à la prise de conscience de la montée rapide des taux de défaut sur ces crédits, toutes les banques américaines se sont retrouvées détenir (ou devoir reprendre) des stocks importants de tels actifs devenus invendables et dont la valeur n a cessé de se réduire depuis lors, entraînant la constatation de pertes pouvant aller jusqu à 70 % à 90 % du nominal. Telle a été la première source de difficultés de toutes les banques précitées. Mais un autre phénomène a alourdi l addition : plusieurs de ces établissements étaient aussi massivement exposés comme investisseurs dans ces actifs via la propriété de filiales spécifiques mises en place avec une mise minimale en fonds propres et un financement à court terme sur les marchés de capitaux. Ces «véhicules d investissement structuré» (SIV) avaient été créés pour investir dans ces actifs à rendement attractif en pratiquant un effet levier très important et en tirant parti des taux d intérêt faibles pour maximiser la rentabilité de l opération. Victimes de la défiance vis-àvis de leurs actifs, ces véhicules ont vu disparaître au second semestre 2007 toute possibilité de refinancement. Ces SIV ont alors été (5) Les banques d investissement suivaient un modèle qui consistait à «originer et distribuer». 677
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 678 réintégrés dans les bilans bancaires de leurs actionnaires qui ont donc dû enregistrer directement les pertes sur les actifs ainsi reconsolidés. Tous ces établissements ont donc comptabilisé en 2007 et 2008 des pertes qui ont crû avec la détérioration de la valeur de ces actifs. Celles-ci ont dépassé 50 milliards d euros pour Wachovia, Citigroup et les deux agences Freddie Mac et Fannie Mae et plus de 30 milliards d euros pour Bank of America, Merrill Lynch, UBS et Washington Mutual ( 6 ). Seule Goldman Sachs fait figure d exception qui avait adopté au printemps 2007 une position spéculative inverse, tablant sur un retournement de ce marché ; cela lui a permis d afficher les pertes de loin les plus faibles. Plus généralement, cette crise des subprimes a touché tous ceux qui s étaient portés acquéreurs des actifs titrisés représentatifs de ces crédits. Plusieurs banques européennes ( 7 ) se sont ainsi retrouvées en difficulté en 2008 en raison de l ampleur des pertes qu elles ont dû constater sur leurs investissements massifs (directs ou indirects via des SIV) dans ces actifs «toxiques». Parmi les établissements concernés figurent notamment, en Allemagne, IKB, HRE, West LB et Bayern LB et au Benelux Fortis, Dexia, KBC et ING. Mais on ne trouve pas ici de banques françaises, italiennes, espagnoles, scandinaves, ni de banques asiatiques, japonaises, australiennes, sud-américaines ou canadiennes ( 8 ). Quatre facteurs nous semblent expliquer que le problème n ait concerné que certaines banques européennes. Un facteur culturel : l influence de la finance anglo-saxonne est plus prégnante dans les pays proches de la City. Un facteur économique : tous les établissements affectés faisaient face à un défi quant à leurs possibilités de développement. Taille limitée du tissu économique domestique dans (6) Les dépôts de bilan de Lehman Brothers et de Washington Mutual en septembre 2008 sont les deux plus importants de l histoire économique américaine par la taille des actifs concernés (respectivement 690 milliards de dollars et 330 milliards de dollars). (7) Nombre d autres institutions financières, gestionnaires d actifs, fonds de pension, compagnies d assurance ou de réassurance figurent au premier rang des investisseurs dans ces actifs toxiques. Mais ceux-ci n ont représenté pour eux qu une partie de leur portefeuille de placements et ne les ont pas mis en danger sauf exception (Aegon, Ethias). À l inverse, les banques auxquelles nous nous intéressons ici avaient développé pour compte propre des portefeuilles très concentrés sur ces actifs toxiques et se sont trouvées d autant plus exposées à leur dépréciation massive. (8) À l exception au Canada de CIBC et en France de Natixis. le cas du Benelux (ainsi que de l Irlande et a fortiori de l Islande) ( 9 ) ; absence de fonds de commerce suffisant en taille et en rentabilité pour les banques hypothécaires anglaises ou régionales allemandes. Un facteur institutionnel : dans les pays où l activité bancaire a pris une importance relative très marquée par rapport aux autres secteurs économiques (Benelux, Suisse, Royaume-Uni, Irlande), les organismes de régulation n ont pas exercé un contrôle suffisant. Un facteur politique : un pouvoir actionnarial faible a laissé les équipes de direction pratiquer une politique de développement fondée sur la transformation (refinancement à court terme et coût faible sur les marchés, investissement dans des actifs titrisés à échéance longue et rendement élevé) et l effet levier (fort endettement à partir d une base restreinte de capitaux propres) pour satisfaire rapidement les objectifs de croissance de la taille et de la rentabilité. Par contraste, les banques davantage contrôlées par des actionnaires attentifs à la stratégie déployée et des organismes de régulation volontaires et efficaces, disposant d un fonds de commerce dynamique et diversifié ou d espaces de développement liés à la croissance de leur zone économique d intervention, moins démarchées par les équipes de banques d investissement chargées de vendre ces actifs titrisés, se sont tenues à l écart de ces politiques d investissement dans des actifs présentés à tort comme sécurisés, liquides et à haut rendement. La diffusion de la crise Mais c est tout le secteur bancaire qui va ensuite se trouver affecté par la diffusion de la crise. À l origine cantonnée aux actifs subprimes américains, la double mécanique de dépréciation et de quasi-disparition de toute demande a gagné rapidement d autres titres ( 10 ). La liquidité s est tarie sur les différents compar- (9) La taille des actifs du secteur bancaire était en 2007 plus de quatre fois supérieure au produit national brut en Belgique et près de onze fois supérieure au produit national brut en Islande dont les trois banques, de taille modeste mais hypertrophiée par rapport à leur base économique, se sont effondrées en octobre 2008. (10) Ensemble des RMBS américains puis britanniques et européens, CMBS, autres ABS, CDOs et CLOs, obligations subordonnées, high yield puis corporates, etc. 678
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 679 LA CRISE DES BANQUES timents de marché. Les investisseurs se sont alors réfugiés sur les valeurs du Trésor et obligations d État et la disproportion entre offre et demande a accentué la chute de la valeur de marché de très nombreuses valeurs mobilières, bien au-delà de celles à l origine des difficultés. De ce point de vue, la crise a d abord mis en relief les limites des marchés qui n ont plus assuré la liquidité et la valorisation des actifs censés pouvoir toujours s y échanger. Une réelle dislocation de ces marchés s est d ailleurs produite au deuxième semestre 2008. Celle-ci a été caractérisée par la disparition des opérations primaires (émissions), la forte réduction du volume des transactions secondaires marquées par une amplitude, une volatilité et une corrélation extrêmes, et des comportements sur les marchés dérivés témoignant de la paralysie des arbitragistes garants jusqu alors de la cohérence des prix sur les différents compartiments. Dès lors, toutes les stratégies utilisées par les banques pour contrôler et couvrir leurs risques se sont trouvées invalidées, entraînant la nécessité fin 2008, pour tous les établissements disposant d activités significatives de marché ou de gestion pour compte propre, de passer d importantes provisions ou de réduire en urgence leurs positions, générant ce faisant de fortes pertes. Après douze mois de difficultés financières croissantes, toutes les perspectives économiques se sont renversées après l été 2008 et les pays développés se sont vus plonger dans la récession en 2009. La situation des entreprises et des ménages s est rapidement détériorée, entraînant une montée des défauts de paiement. Ceux-ci ont été dans un premier temps localisés dans les secteurs et pays les plus affectés par le retournement de conjoncture : secteurs immobilier et automobile, crédit à la consommation aux États-Unis et en Grande-Bretagne, financement des particuliers et des entreprises dans plusieurs pays de l Europe de l Est. À partir de la faillite de Lehman Brothers (septembre 2008), ce développement multiforme de la crise s est accompagné d une vague de défiance quant à la solidité financière du secteur dont nous ne sommes pas encore totalement sortis. Et cette défiance s est traduite par une paralysie des circuits du financement interbancaire qui a dû être en grande partie réintermédié par les banques centrales pour éviter la répétition de crises de liquidités telles que celle qui avait condamné le prêteur hypothécaire anglais Northern Rock fin 2007, puis la banque d investissement Ben Stearns début 2008. La situation des banques particulièrement affectées par l un ou l autre de ces facteurs s en est trouvée fragilisée. a) Les établissements disposant de portefeuilles pour compte propre importants ont constaté fin 2008 des dépréciations importantes qui l auraient été encore plus si les règles comptables n avaient pas été modifiées préventivement, en particulier aux États-Unis. Mais cette flexibilité largement utilisée n a pas été sans renforcer le sentiment de manque de transparence et la défiance vis-à-vis de l ensemble du secteur. b) Les banques les plus importantes pratiquent toutes une gestion actif-passif et une gestion sophistiquée de leurs portefeuilles et positions à l aide d instruments de couverture variés. Toutes ont été affectées par la dislocation des marchés et conduites à constater les impacts négatifs des divergences entre leurs expositions et leurs couvertures. Cela a pris une acuité particulière pour les établissements qui s étaient couverts auprès d assureurs spécialisés, les assureurs «monolines». Dépassés par l ampleur des engagements qu ils avaient acceptés de prendre pour protéger les investisseurs contre la dégradation du crédit ou de la notation d actifs financiers, ces assureurs n ont été maintenus en vie que grâce à l intervention du Trésor américain mais moyennant la «commutation» de leurs engagements vis-à-vis des banques qui ont dû accepter une forte réduction voire un abandon de leurs créances sur ces organismes. c) Les établissements surexposés aux secteurs touchés en premier par le retournement ont été affectés. Ainsi les banques anglaises, irlandaises et les caisses d épargne espagnoles ont souffert du retournement brutal de la conjoncture immobilière dans leurs pays. De même, les banques autrichiennes et scandinaves très actives en Europe de l Est et dans les pays baltes ont vu leur santé financière mise en cause et leur valorisation mise à mal. d) Enfin, les établissements qui, comme Hypo Real Estate ou Dexia, géraient à grande 679
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 680 Tableau 1 Classement des banques ayant reçu un soutien des pouvoirs publics d au moins 2 milliards d euros Établissements les plus atteints, recapitalisés par apport de fonds publics (montant en milliards d euros) et allégés de la charge de leurs actifs toxiques ( * ) États-Unis Allemagne Benelux Citigroup (43) ( * ) BOA (32) Freddie Mac (36) Fannie Mae (24) Royaume-Uni RBS (23) ( * ) Lloyds (19) ( * ) France BPCE-Natixis (7) Commerzbank (18) Hypo Real Estate (3) Bayern LB (10) ( * ) West LB (2) ( * ) Suisse UBS (4) ( * ) Dexia (6) ( * ) ING (10) ( * ) Fortis (11) ( * ) KBC (7) ( * ) Irlande BOI (3,5) AIB (3,5) Banques bénéficiant d un soutien en capital mais pouvant à terme s en émanciper États-Unis Wells Fargo (18) PNC (5,5) Sun Trust (4) Regions (2,5) Fifth Third Bancorp (2,5) Autriche Erste (2) France BNP Paribas (5) Société générale (3,5) Crédit agricole (3) Scandinavie Danske Bank (4,5) Italie (annoncé) Intesa (4) MPS (2) Banques ayant remboursé le soutien en capital reçu USA JP Morgan Chase (18) Morgan Stanley (7) Goldman Sachs (7) US Bancorp (5) Bony Mellon (2,5) Capital One (3) BBT (2) (*) Création d un fonds de défaisance ou apport d une garantie sur ces actifs. échelle une activité de transformation avec un refinancement massif à court terme ont frôlé à l automne le dépôt de bilan quand les circuits interbancaires se sont arrêtés de fonctionner. L intervention des pouvoirs publics Le caractère exceptionnel de cette situation de double crise de liquidité et de solvabilité a entraîné une intervention rapide et concertée des pouvoirs publics au niveau mondial. Les banques centrales se sont substituées aux marchés interbancaires pour financer à court terme tous les établissements qui en avaient besoin en acceptant pour ce faire de prendre en pension de très nombreux actifs et en assouplissant radicalement leurs exigences en matière de qualité de ces actifs. En la matière, la Federal Reserve est d ailleurs allée bien plus loin que la Banque centrale européenne. Les États quant à eux sont intervenus sur plusieurs plans : ils ont garanti (voire organisé) les émissions à moyen-long terme du secteur bancaire afin de lui permettre de retrouver un accès à des ressources longues en complément des dépôts reçus de la clientèle, insuffisants la plupart du temps pour couvrir les emplois des établissements ; ils ont nationalisé en urgence les banques qui avaient perdu tout crédit et pris des mesures de reca- 680
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 681 LA CRISE DES BANQUES pitalisation des banques perçues comme manquant de capitaux propres ; enfin, ils ont couvert les pertes sur les portefeuilles d actifs toxiques des établissements les plus atteints soit en apportant leur garantie au-delà d un premier seuil, soit en mettant en place une structure de défaisance (bad bank). L ampleur du dispositif a diffusé le sentiment que l ensemble du secteur était dans une situation des plus précaires. Mais il faut y regarder de plus près selon les établissements. Nombreux sont ceux qui n ont pas eu besoin de recourir à ces dispositifs de soutien ; à l inverse, certains en sont devenus totalement dépendants ; et plusieurs qui se sont vus apporter des concours limités commencent à s en libérer pour retrouver leur pleine autonomie. Cela apparaît clairement à l analyse des programmes de renforcement de la solidité des banques mis en place par les États (voir tableau 1). Contrastes La situation des établissements de crédit face à la crise est donc contrastée. Elle demeure aussi parfois incertaine. Il reste en effet difficile de juger de l état de santé réel de certaines banques. a) Les normes comptables ont été assouplies au second semestre 2008 afin de ne plus contraindre les banques à valoriser comme avant leurs actifs à des prix de marché ayant perdu toute signification ( 11 ). La manière dont les banques ont utilisé ces degrés de liberté dans leurs arrêtés comptables de fin 2008 et du premier semestre 2009 varie considérablement d un établissement à l autre ( 12 ). Ces mesures ont permis au secteur bancaire de différer la constatation de toute une partie de ces pertes de valeur en tablant sur un retour à la normale sur les marchés et à meilleure fortune pour les actifs concernés. Mais cela n est pas assuré. (11) Les banques ont été autorisées à maintenir la dernière valeur comptable de ces actifs ou à les valoriser en fonction de modèles. (12) Certaines banques (comme Bank of America) ont également constaté des profits comptables significatifs en raison de la dégradation de leur solidité financière, en prenant en compte la réduction de la valeur de leurs propres dettes. L application des règles de comptabilité en valeur de marché aboutit ici à créer des profits théoriques qui masquent la réalité de pertes bien plus réelles. Celles-ci finiront par apparaître dans les résultats annuels de 2009 ou 2010. b) À l inverse, les normes réglementaires n ont pas été modifiées ; leur caractère procyclique renforce les exigences de fonds propres en période de crise. Le secteur bancaire reste donc soumis à une forte pression des agences de notation des marchés et des pouvoirs publics pour consolider sa situation. Un bon exemple en a été fourni par les stress tests que la Federal Reserve a fait passer en avril 2009 aux dix-neuf plus grandes banques américaines pour en apprécier la solidité. Sept institutions dont de nouveau Bank of America et Citigroup mais aussi Wells Fargo et Morgan Stanley se sont vues classées parmi celles qui restaient en situation d insuffisance de fonds propres et ce malgré l apport massif de fonds publics réalisé juste cinq mois auparavant. c) Enfin, la vulnérabilité des banques à l impact de la récession économique en cours ne peut s apprécier qu établissement par établissement au travers de l analyse de leurs engagements, quand l information est disponible et fiable et compte tenu de scénarios économiques qui peuvent toujours être contestés. Ceux retenus dans les stress tests américains ont été ainsi jugés par certains comme définis à dessein de manière trop optimiste. À l inverse, les hypothèses fixées par la Banque centrale européenne pour les stress tests européens en cours sont jugées trop sévères. En cet été 2009, l incertitude demeure donc quant à la situation réelle du système bancaire mondial face à la crise. Dans son rapport d avril, le FMI a porté son estimation des pertes finales des banques de 1 000 milliards de dollars un an auparavant à 2 700 milliards de dollars, voire 4 000 milliards de dollars, les deux tiers à la charge des banques ; selon le FMI, celles des pays occidentaux nécessiteraient d être de nouveau recapitalisées à hauteur d un minimum de 900 milliards de dollars supplémentaires. Cette étude alarmiste a été néanmoins très critiquée pour son caractère général injustifié, sa méthodologie contestable et son pessimisme excessif. En effet, seuls les régulateurs bancaires nationaux disposent des moyens de réaliser un diagnostic précis. Et, dès lors que celui-ci est rendu public, il met en jeu la responsabilité de l organisme de supervision qui se porte de facto garant de la solidité des établissements placés sous son contrôle (dans la limite bien entendu de ses observations). Sur ce plan, les régulateurs 681
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 682 États-Unis Tableau 2 Situation à l été 2009 des cinquante premières banques mondiales (par la taille de leur bilan 2007) Sous assistance (ou disparues) Citigroup Fannie Mae Freddie Mac (Bear Stearns) (Merrill Lynch) (Wachovia) (Lehman Brothers) Avenir incertain Bank of America Impactées mais plutôt préservées JP Morgan Chase Goldman Sachs Morgan Stanley Wells Fargo Royaume-Uni RBS (HBOS) Lloyds Barclays HSBC Allemagne Bayern LB Hypo Real Estate Commerzbank Deutsche Bank LBBW DZ Bank Suisse UBS Crédit Suisse Benelux ING Dexia (Fortis) KBC Rabobank Impactées mais plutôt préservées France BNP Paribas Crédit agricole Société générale BPCE-Natixis Japon MUFG Mizuho SMBC Norinchukin Chine ICBC Agricultural Bank China Construction Bank of China Italie Unicredit Intesa Espagne Santander BBVA Australie NAB Scandinavie Nordea Danske Bank Canada Royal Bank of Canada ont pour la plupart diffusé ces derniers mois des messages rassurants qui les engagent. Une typologie éclairante Une chose est sûre : il ne convient pas de raisonner de manière indifférenciée. En dépit des difficultés d analyse et du caractère peu comparable et fragmentaire des données disponibles, il nous semble possible de présenter une première typologie robuste du paysage bancaire (voir tableau 2). Celle-ci fait apparaître clairement trois catégories : des établissements en faillite ou sous perfusion publique, des institutions impactées mais plutôt préservées et parfois même renforcées, enfin, entre ces deux grandes catégories, quelques banques ébranlées à l avenir incertain. La crise a éliminé ou ébranlé une quinzaine de banques majeures, principalement aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suisse et au Benelux. Parmi les banques de premier plan qui ne continuent de fonctionner que grâce au soutien public figurent quatre des dix premières mondiales : Citigroup, RBS, UBS et ING. À l occasion de leur restructuration, elles devraient disparaître des premières places 682
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 683 LA CRISE DES BANQUES Tableau 3 Classement des résultats bancaires 2008 ( * ) (en milliards d euros) ICBC (Chine) CCB (Chine) Santander (Espagne) Bank of China (Chine) Barclays (Royaume-Uni) ABC (Chine) BBVA (Espagne) Unicredit (Italie) HSBC (Royaume-Uni) JP Morgan Chase (US) Banco do Brasil (Brésil) BNP Paribas (France) Royal Bank of Canada Itau (Brésil) CBA (Australie) Bradesco (Brésil) BoC (Chine) Bank of America (US) NAB (Australie) Sberbank (Russie) Intesa (Italie) + 10,9 + 9,1 + 8,9 + 6,3 + 5,4 + 5,5 + 5,0 + 4,0 + 3,9 + 3,8 + 3,3 + 3,0 + 3,0 + 2,9 + 2,9 + 2,9 + 2,8 + 2,7 + 2,7 + 2,7 + 2,5 Fannie Mae (US) Freddie Mac (US) RBS (Royaume-Uni) Fortis (Benelux) Citigroup (US) Merrill Lynch (US) UBS (Suisse) HBOS (Royaume-Uni) Dresdner (Allemagne) Hypo Real Estate (Al.) Crédit Suisse (Suisse) Bayern LB (US) Nomura (Japon) Norinchukin (Japon) Mizuho (Japon) Regions (US) Deutsche Bank (Al.) Dexia (Benelux) SMBC (Japon) KBC (Benelux) BPCE-Natixis (France) 40,1 34,2 29,6 28,0 18,9 18,9 13,2 9,4 6,2 5,5 5,2 5,2 5,0 4,3 4,2 3,8 3,8 3,3 2,6 2,5 2,5 (*) Les pertes des mégabanques japonaises s expliquent surtout par les provisions massives passées sur leurs portefeuilles d actions et de crédits domestiques. Leur solidité n a pas été pour autant remise en cause. Les pertes de Deutsche Bank et de Crédit suisse dues à leurs activités de banque d investissement n ont pas néanmoins conduit ces deux banques à faire appel aux capitaux publics. Dresdner a été repris par Commerzbank dont les résultats 2008 étaient juste à l équilibre. À l inverse, le profit affiché par Bank of America ne traduit pas réellement sa situation de fragilité (voir note 11). du classement ( 13 ). Une réduction sensible de leur activité apparaît nécessaire pour restaurer les conditions d une juste et saine concurrence et éviter que l absence de sanction renforce le sentiment d impunité (too big to fail) et voie se reproduire les dérives que celui-ci produit. La situation reste incertaine pour quelques établissements parmi lesquels figurent des leaders tels que Bank of America, Lloyds et Commerzbank. Il est probable que ces banques verront néanmoins leur autonomie préservée. À l inverse, plus de la moitié des cinquante banques les plus importantes fin 2007 ont réussi jusqu à présent à traverser cette crise sans dommage excessif. Quatre des vingt-cinq (13) Plus d une trentaine de banques de moindre importance au plan mondial mais figurant parmi les premières dans leurs pays respectifs ont été aussi fortement ébranlées : c est ainsi que l Irlande et l Islande ont dû nationaliser leurs principaux établissements de crédit, que l Allemagne a vu presque sombrer toutes ses Landesbanken publiques, que l Angleterre a vu disparaître ses banques hypothécaires spécialisées. premières ont même réussi à renforcer leur situation : JP Morgan Chase (en reprenant Bear Stearns), Barclays (en reprenant une partie de Lehman), BNP Paribas (en reprenant Fortis), BSCH (en se renforçant au Royaume-Uni et aux États-Unis). Quatre établissements ont été sensiblement affectés mais apparaissent en mesure de surmonter leurs difficultés : Deutsche Bank, HSBC, Crédit suisse et de nouveau JP Morgan. Et les autres banques de l Europe du Sud, du Japon et de la Chine présentes parmi les cinquante premières mondiales sortent plutôt indemnes de la crise même si leurs résultats et leur valorisation ont été affectés par le recul historique des marchés financiers. Le vrai changement réside dans la montée en puissance de nouveaux établissements non occidentaux : parmi les cinquante premières banques par la valeur boursière à la mi-2009 figurent près de vingt établissements qui ne se 683
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 684 trouvaient pas parmi les cinquante banques les plus importantes fin 2007 dont six banques chinoises, quatre australiennes, trois brésiliennes, deux canadiennes. Certes, nombre de ces banques n ont ni la capacité, ni la volonté de se déployer globalement. Et la qualité des crédits que certaines ont accordés ne résistera peut-être pas à la récession. Mais le centre du monde bancaire s est néanmoins déplacé. Les principaux bénéfices et pertes affichés en 2008 donnent une idée, malgré les réserves qu il faut attacher à ces données comptables, de la mutation intervenue dans l industrie bancaire mondiale. (Voir tableau 3.) Nous pouvons compléter cette typologie des quelques remarques suivantes : a) Les institutions financières non bancaires ont été aussi plongées dans la tourmente. Il faut bien entendu mentionner ici AIG, premier assureur mondial nationalisé en septembre-octobre 2008 au plus fort de la crise et massivement soutenu en capital (plus de 66 milliards de dollars) et en liquidité depuis lors. Cet effondrement qui reste isolé n est pas dû aux activités d assurance classique mais au développement par cet opérateur d une activité d assurance financière non contrôlée, qui plus est sur une échelle déraisonnable. Comme les assureurs monolines spécialisés auparavant dans le rehaussement de crédit pour les seules collectivités locales, AIG est sorti des limites de son métier en se portant garant de la valeur d actifs financiers notamment titrisés et a été amené à constater à ce jour plus de 100 milliards de dollars de pertes, un record aux États-Unis. Par ailleurs, comme l ensemble des investisseurs institutionnels tels les fonds souverains ou les fonds de pension, tous les assureurs et réassureurs mondiaux ont aussi subi le contrecoup de la crise. Mais les situations où les pouvoirs publics ont dû intervenir sont restées à ce jour exceptionnelles (Ethias en Belgique, Aegon aux Pays-Bas, Hartford aux États-Unis). b) Vue au travers du prisme des établissements les plus concernés, la crise n a jusqu à présent bouleversé le paysage bancaire que dans sept grands pays (États-Unis, Royaume- Uni, Suisse, Allemagne, Belgique, Irlande et Pays-Bas). Mais les banques d autres nations sont aussi vulnérables en raison de leur exposition excessive à des situations économiques dégradées : établissements surexposés au secteur immobilier en Espagne, banques autrichiennes essentiellement investies en Europe de l Est, banques scandinaves exposées à la situation dans les pays baltes, banques russes et chinoises massivement dépendantes de la santé des grandes entreprises nationales et du soutien public. La récession peut mettre à mal des établissements jusqu à présent préservés. c) Le remboursement à la mi-juin 2009 par dix grandes banques américaines dont JP Morgan, Goldman Sachs et Morgan Stanley des capitaux propres investis à l automne 2008 par le gouvernement fédéral ne signale pas encore une véritable sortie de crise. Cela ne concerne que 20 % des fonds apportés par le Troubled Asset Relief Program (TARP) et seules les banques les plus solides ont été en mesure de lever des capitaux sur le marché pour rembourser l État. Les résultats bénéficiaires du premier semestre 2009 sont chez certains solides, mais pour d autres (Citigroup, Bank of America) uniquement dus à des profits exceptionnels et ponctuels qui masquent des pertes importantes sur leur activité récurrente. L annonce concomitante de nouveaux plans de soutien du secteur bancaire en Allemagne, Espagne et Russie montre bien que les difficultés persistent. d) La responsabilité des équipes dirigeantes est toujours engagée. Les responsables en place ont d ailleurs été tous remerciés et remplacés. Les échecs recensés ci-dessus ont toujours eu pour cause des erreurs stratégiques et une gestion défaillante des risques. Les développements de RBS, Citigroup, Fortis, les risques pris par Lehman, UBS, HBOS n ont pas été contrôlés. Et certains dirigeants se sont fourvoyés jusqu en septembre-octobre 2008, comme ceux de Bank of America avec la reprise de Countrywide puis de Merrill Lynch, ceux de Lloyds avec celle d HBOS ou ceux de Commerzbank avec le rachat de Dresdner. À leur décharge, ils ont alors agi sous forte pression : les pouvoirs publics, qui ont cherché à adosser des établissements en difficulté à plus solides qu eux, ont fragilisé ces derniers. Les conséquences Comme dans toutes les crises, l accumulation de mauvais crédits consentis à un pan de l économie à la faveur d un engouement euphorique a engendré des pertes massives. 684
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 685 LA CRISE DES BANQUES Les banques qui ont participé au mouvement ressortes exsangues de l aventure. Le financement de l économie souffre de la paralysie de ces établissements englués dans la résorption lente et difficile de ces engagements massifs et dépréciés qui pèsent, tel un excès de poids, sur leur capacité d action. Mais la spécificité de la crise présente réside dans l ampleur du phénomène et le nombre d établissements concernés. La propagation de la défiance a été telle qu elle a failli provoquer, via une crise de liquidité de l ensemble du système, une paralysie générale. Seule l intervention des banques centrales et des États a permis de restaurer la confiance et un début de retour à un fonctionnement normal. Comme à chaque crise de crédit majeure, les critiques se multiplient à l endroit des banquiers irresponsables. Nombre d entre eux ont en effet failli en ne contrôlant pas leurs risques mais il ne faut pas oublier la responsabilité des politiques qui ont favorisé le développement de ces crédits et celle des régulateurs qui ont laissé faire. L attention se concentre maintenant sur la nécessité de rétablir puis d augmenter le niveau des fonds propres pour absorber les pertes encore à constater, restaurer les capacités de crédit à l économie et disposer de réserves pour supporter un niveau de stress plus important à l avenir. Le mot d ordre est à la réduction de l effet levier du système bancaire, maintenant considéré comme excessif, afin de le rendre moins vulnérable aux tensions et crises à venir. Le renforcement de la solvabilité du système est perçu comme une assurance contre toute nouvelle menace sur sa liquidité et toute défaillance du contrôle exercé par les régulateurs. Sur ce dernier point, les pouvoirs publics affichent leur volonté de durcir les réglementations pour éviter de nouvelles crises ; hedge funds, paradis fiscaux, systèmes de rémunération, ventes à découvert, instruments dérivés figurent parmi les sujets qui pourraient faire l objet de dispositifs plus contraignants. Ces éléments n ont pourtant pas joué de rôle direct dans la crise que nous traversons. Les restrictions nouvelles imposées aux banques en la matière témoignent surtout de la volonté politique de pouvoir afficher une meilleure maîtrise du système financier. Les insuffisances des organes de contrôle, à commencer aux États-Unis où leur défaillance a conduit la première compagnie d assurance et le premier établissement de crédit américains au bord du dépôt de bilan, ont été pourtant patentes. Leur nécessaire réforme ne doit pas être oubliée et remplacée par une multiplicité de réglementations nouvelles. Certaines de celles-ci sont certes plus que bienvenues pour lutter contre la fraude et les détournements. Mais les procédures qui visent à se méfier et à brider l innovation ne sauraient pallier les faiblesses des contrôleurs. La multiplication des interdits menacerait le fonctionnement et l efficacité même de ces acteurs centraux de financement et de gestion des risques de l économie que sont les banques. Il convient enfin de s inquiéter de la manière dont la sortie de crise va être pilotée : les banques centrales ne vont pas pouvoir interrompre aux échéances prévues le soutien qu elles apportent en liquidité aux banques les plus fragiles ; et les États vont devoir conduire des restructurations indispensables pour restaurer la viabilité de ces établissements. L objectif de préserver et si possible de valoriser l argent public investi va entrer en conflit avec l impératif de soutenir l économie nationale. Le risque de voir les gouvernements utiliser ces établissements comme bras armés de leurs interventions en faveur des acteurs économiques mis à mal par la récession est réel. La rigueur de gestion et le respect des conditions d une concurrence loyale entre banques risquent d en souffrir. L existence d un important secteur bancaire nationalisé ou d établissements en apparence privés mais totalement dépendants des décisions des pouvoirs publics n est pas une formule qui a démontré son efficacité par le passé. Enfin la politique monétaire accommodante et les fermes injonctions de prêter à l «économie réelle» sont autant de menaces sur une saine gestion des risques. Mais la nécessité de lutter contre la récession et le risque de déflation fait pour l instant loi. La qualité des dirigeants Le temps des analyses approfondies et des travaux scientifiques n est pas encore venu : même si les premiers signes d un retour des marchés à un fonctionnement normal apparaissent, la crise financière est loin d être derrière nous et son impact réel sur les comptes 685
09_LAURENT_art127:ARTICLE_gabarit 26/08/09 10:36 Page 686 des banques n est pas encore mesurable de manière définitive et objective. Nombre d établissements ne restent maintenus en état de fonctionnement que grâce aux soutiens publics et les délais et conditions dans lesquels ces interventions vont prendre fin sont totalement inconnus. L impact de la crise économique sur les banques ne fait que commencer à se matérialiser et il ne faut pas trop se fier aux chiffres comptables à ce stade. Nous devons nous attendre à de nouveaux bouleversements avec des difficultés supplémentaires pour certains acteurs y compris majeurs et peut-être à l inverse quelques retours à meilleure fortune. Nous avons voulu néanmoins présenter un premier panorama de la situation des principaux établissements. Au travers de la grille de lecture proposée, nous avons pu faire apparaître que la crise des banques ne les avait pas toutes affectées de la même manière et que la hiérarchie et la solidité relative des principaux établissements mondiaux avaient été en profondeur modifiées. La tourmente a été très sévère puisque près de la moitié des cinquante premières banques mondiales ont été profondément ébranlées. Le modèle anglo-saxon des activités de banque d investissement fondé sur la désintermédiation, pratiquant l effet levier et transférant totalement ses risques a été très profondément affaibli par les événements de ces dix-huit derniers mois. Les établissements qui ont cru pouvoir compenser l absence d avantage compétitif, de fonds de commerce et de stratégie maîtrisée en investissant dans ces actifs distribués par ces banques d investissement ont également subi des sanctions très sévères. Les banques aux activités et aux sources de financement diversifiées, attentives à leurs engagements et à leurs risques, ont en général pu mieux supporter le choc de la crise et même saisir pour certaines des opportunités stratégiques pour se développer. Mais les deux plus grandes ambitions de banques universelles, Citibank et Royal Bank of Scotland, se sont soldées par des échecs. Et Goldman Sachs et Morgan Stanley sont en passe de démontrer que la pure banque d investissement américaine a encore un avenir. La crise n a donc pas condamné des types de banques mais des stratégies et directions d entreprise. Il n y a donc pas eu de fatalité ni d aveuglement collectif. À l heure où le mot d ordre est au renforcement de la réglementation des banques, il conviendrait d être davantage conscient que rien ne remplace la qualité des dirigeants, la rigueur avec laquelle ils conduisent leur politique de prise de risque et l efficacité du contrôle interne et externe des établissements de crédit. Le 15 juillet 2009 686