La banque de données Comme les navigateurs du XIXe siècle cherchant à remplir les blancs de la carte La voile est surprenante parce qu elle se déroule dans l incertain, dans une nature évolutive instable, semblable, mais jamais identique. Il n est que des cas particuliers et l on n en connaîtra jamais la fin. Décourageant? Non passionnant! Face, à la complexité des situations (notamment en régate), au nombre incalculable d informations reçues, à la nécessité de répondre rapidement, l urgent est de tirer le meilleur parti de ce qu on sait déjà. C est l expérience, un travail d expert. Une synthèse de faits stockés dans la mémoire qu on sort au bon moment. L expérience nous laisse notre libre choix, mais elle nous guide en nous aidant à trouver le meilleur chemin. Pour plus de plaisir, constituez votre banque de données avec plein de petits+ 1 - La prise de données Tantôt têtus, tantôt ténus sont les faits Le domaine est riche, infiniment riche, et l on manquera toujours de temps pour tout explorer. En conséquence, il ne faut rien semer en route de ce qu on a appris, sur l eau, au travers de lectures etc. Avec le temps, la mémoire devient confuse. Dès que possible, à chaud, on enregistre la moindre information, puis on la range dans notre banque de données. Nous avons deux problèmes : le premier est ce temps qui manque et estompe, le second est la subjectivité. Après une régate réussie, on peut avoir un bon souvenir global et l on néglige les raisons de ce résultat. Après une mauvaise course, on n a pas toujours le moral à souligner les problèmes, on néglige, là encore, d enregistrer correctement les causes probables de la déconvenue (plus particulièrement en équipage où il est difficile d accepter l autocritique). La dernière chose que l on vient d apprendre prend souvent une valeur exagérée, alors que celle depuis longtemps enregistrée risque de s oublier. Dans la hiérarchie des paramètres, l on a souvent tendance à s appuyer sur ceux dont on maîtrise les contours, sur les éléments fixes, chiffrables, alors que d autres moins cernés sont souvent plus importants. Nos fiches doivent réserver une place aux commentaires faits à chaud. Ils expriment des sentiments, des impressions souvent mal définies, mais leurs répétitions s avèrent, souvent, riches d enseignements. Ce sont des faisceaux de présomption conduisant à se poser les bonnes questions. Anticiper, c est faire à temps le geste qui vous fera gagner du temps dans un futur plus ou moins proche. 1
2 - Classement «L homme classe. C est son honneur. Toutes les sciences se sont bâties sur un effort de classement.» Notre banque a plusieurs coffres car avec le temps les informations s accumulent et, pour mieux les exploiter, il nous faut les classer. Ce sont des dossiers, des fiches, qu on alimente régulièrement. Certaines sont susceptibles d évoluer pratiquement à chaque sortie d autre moins et des faits, d abord apparus comme secondaires vont devenir essentiels. Le classement est souvent affaire personnelle. On peut ouvrir autant de dossiers qu il semble utile, voici les plus habituels : 3 - Le matériel Origine et renouvellement éventuel - Provenance, référence, date, coût - Longueur des gréements dormants et courants. Réglage dormant Mesures, de réglages, considérées comme fixes, sur lesquels il est difficile d intervenir en mer. Liste de contrôle de mise en place Liste de contrôle de vieillissement 4 - La météorologie Avant - Statistiques du plan d eau - Prévisions du jour Effectif - L étude des conditions extérieures - La confrontation de l attendu et vécu - Le vent - Force, direction, structure, effet de site - Les mesures objectives (si instrument) - La mer - Une donnée souvent négligée, pourtant très importante avec de petites embarcations (on utilise la longueur du voilier et la hauteur de son franc-bord pour en faire l estime) - Le courant (à partir d un flotteur, d un repère fixe, et de la longueur du voilier, x longueur = x nœud) - Les heures d observations - Les écarts avec les observations extérieures 5 - La stratégie - Valeur de la stratégie, établie avant la régate. - Qualité de son suivi - Causes de non-respect - négligence ou nécessité (Départ raté route imposée par la flotte - performances inadaptées - évolution des conditions extérieures) - Bien fondé de ce qui a été redéfini en cours de régate, pour la suite de celleci 2
6 - Les réglages - Les réglages courants en fonction des conditions de vent de mer - Selon le matériel (mât, grand, voile, foc, dérive ) - Selon les allures - Assiette gîte - Repères - Les réglages observés sur les voiliers les plus performants 7 - Les performances - Selon, réglages, conditions, d allure et environnementales - Mesures objectives (si instrument) - Aisance due aux réglages (bateau facile ou non) - Disposition de l équipage (condition physique, adresse, concentration, tension ) - Progrès sur l épreuve (ex : temps d adaptation, prise de rythme) - Nouveau matériel ou matériel connu mais éprouvé dans de nouvelles conditions - Résultat de classements statistiques par force de vent, de mer, allure, régate (incident condition d établissement dégagé gêné mauvais bord) - Comparaison avec des voiliers références - Mixage Regard croisé (avec les observateurs extérieurs l entraîneur) 8 - La tactique - Situations (vent, mer, positions initiales des protagonistes) - Les schémas tactiques - Anticipation - Attaque défense - Raison et justesse du choix - Qualité de l exécution (rapidité, moment opportun, trajectoire appropriée, manœuvre ) - Analyse du comportement interne - Réactivité des adversaires 9 - Les manœuvres - Analyse - Identification des phases - Bilan - repère en distance en position - Nouvelle procédure à établir 10 - Les hommes - Organisation - Répartition des rôles - Recherche de renseignements - Les partenaires (observer, écouter, échanger) - L encadrement (entraîneurs, amis...) 3
- Le physique - Le mental «Et voilà à quoi se résume la navigation scientifique : observer les faits, les classer et les utiliser.» Ted Welles Scientific Sailboat Racing En attendant n hésitez pas à vous interroger et nous questionner 11 - Exploitations immédiates La banque de données est une mémoire, une façon de ne rien négliger, de gagner du temps. Chaque coffre contient une famille d éléments de la performance. Selon l opération envisagée, on tire les bons tiroirs pour raviver la mémoire la concernant. Cela permet d éviter le renouvellement d erreurs, de confirmer ou contredire, de corriger, d épurer ou enrichir, de progresser. On gagne à hiérarchiser, synthétiser. Certains secteurs peuvent être partagés en phases d action, en découpage temporel. C est notamment le cas pour tout ce qui touche aux procédures, de départ, de manœuvre... «Les techniques font système ; elles s attachent les unes aux autres et orientent les habitudes» Joël de Rosnay Le classement permet de mieux visualiser chaque secteur, le développer et l optimiser, mais il y a danger à l isoler. Il importe de faire le lien entre eux. Ainsi, une fiche de réglages est nécessairement liée à un matériel particulier et aux conditions rencontrées. La stratégie dépend du plan d eau et des adversaires, etc. Sous forme de tableau synthèse de causes à effets, il est possible de visualiser les interactions. «Le progrès n est pas de renforcer les parenthèses, mais de multiplier les traits d unions.» Pauwels 12 Le carnet de bord Le carnet de bord en feuilles imperméables permet : D amener à bord les données qui nous semblent utiles pour la sortie : le suivi des points susceptibles d évoluer météorologie marées - choix stratégiques réglages dépendants De rappeler les points sur lesquels on souhaite apporter un progrès par une attention toute particulière, par exemple : l assiette, l observation du vrillage de grand-voile, (des rappels que l on peut aussi porter directement sur le pont ou la bôme) De noter les points remarquables de la sortie sans courir le risque de mal les mémoriser (on note avant, entre, et sur le chemin du retour au port). 4
13 Décider Notre banque permet de trouver plus vite le chemin, pas nécessairement le meilleur - qui le connaît? - mais celui qui nous est le plus commode sur l instant. Sauf si, par d une synthèse bien assimilée, notre cerveau n est capable que d une tâche décisionnelle à la fois. Les meilleurs anticipent et en situation opèrent par une succession de traitements : Commencer la régate bien avant la procédure de départ (contrôle météo analyse du plan d eau préréglage) Établir une stratégie en fonction de nos moyens (matériel, physique..) Établir la stratégie sur les différents bords (nombre et qualité des concurrents) Établir des stratégies de rechange (en fonction, d hypothèses météorologiques, du comportement de la flotte ou d impondérables tactiques) Déterminer les phases critiques où la concentration devra porter plus particulièrement sur la vision tactique ou sur la recherche d une vitesse maximale Réévaluer en fonction du contexte Traiter alternativement les informations tactiques et techniques Établir un cycle de contrôles (vent mer - positionnement route réglages tactique) Se préparer mentalement à admettre et rebondir sur un changement de situation Déterminer et les phases critiques (imagerie d anticipation technique) Tactiquer en fonction des capacités de l équipage Prévoir des phases de récupération (relâchement physique, déconnection tactique ) «Le hasard ne favorise que les esprits préparés.» Pasteur 14 Analyses et prospectives «Chaque expérience vécue est riche d autres expériences, c est une mine pour les actions futures.» Ph. Presti L hypothèse est légitime. La mauvaise hypothèse rend autant de services que la vraie. On doit très tôt apprendre à formuler des hypothèses. L accumulation méthodique de faits, d intuitions, nécessite un travail d analyse et de synthèse. Penser, c est peser. Ainsi, nos coffres permettent, grâce à des analyses croisées, de sélectionner de renouveler nos hypothèses de travail en vue de futures actions de progrès : axes d entraînement, nouvelles fiches opérationnelles, de contrôles «Ne pas avoir de méthode est mauvais ; rester dans la méthode est pire encore.» Lao Tseu [intervention de Bertrand Chéret à la SRR le 04/10/14] 5