Argumenter au XVIIe siècle

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1 Argumenter au XVIIe siècle La fable et la parole I, 10 Le Loup & l Agneau. LA raiſon du plus fort eſt toûjours la meilleure. Nous l allons montrer tout à l heure. Un Agneau ſe deſalteroit Dans le courant d une onde pure. Un Loup ſurvient à jeun qui cherchoit avanture, Et que la faim en ces lieux attiroit. Qui te rend ſi hardi de troubler mon breuvage? Dit cet animal plein de rage : Tu ſeras châtié de ta temerité. Sire, répond l Agneau, que votre Majeſté Ne ſe mette pas en colere ; Mais plutoſt qu elle conſidere Que je me vas deſalterant Dans le courant, Plus de vingt pas au-deſſous d elle ; Et que par conſequent en aucune façon Je ne puis troubler ſa boiſſon. Tu la troubles, reprit cette beſte cruelle, Et je ſçai que de moy tu médis l an paſſé. Comment l aurois-je fait ſi je n eſtois pas né? Reprit l Agneau, je tete encor ma mere, Si ce n eſt toy, c eſt donc ton frere : Je n en ay point. C eſt donc quelqu un des tiens : Car vous ne m épargnez guéres, Vous, vos bergers, & vos chiens. On me l a dit : il faut que je me vange. Là-deſſus au fond des foreſts Le Loup l emporte, & puis le mange, Sans autre forme de procés. I, 22 Le Cheſne & le Rozeau. Le Cheſne un jour dit au Rozeau : Vous avez bien ſujet d accuſer la Nature. Un Roitelet pour vous eſt un peſant fardeau. Le moindre vent qui d aventure Fait rider la face de l eau Vous oblige à baiſſer la teſte : Cependant que mon front au Caucaſe pareil, Non content d arreſter les rayons du Soleil, Brave l effort de la tempeſte. Tout vous eſt Aquilon ; tout me ſemble Zephir. Encor ſi vous naiſſiez à l abry du feüillage Dont je couvre le voiſinage ; Vous n auriez pas tant à ſouffrir ; Je vous defendrois de l orage : Mais vous naiſſez le plus ſouvent Sur les humides bords des Royaumes du vent. La Nature envers vous me ſemble bien injuſte. Voſtre compaſſion, luy répondit l Arbuſte, Part d un bon naturel ; mais quittez ce ſoucy. Les vents me ſont moins qu à vous redoutables. Je plie, & ne romps pas. Vous avez juſqu icy Contre leurs coups épouvantables Reſiſté ſans courber le dos : Mais attendons la fin. Comme il diſoit ces mots, Du bout de l orizon accourt avec furie Le plus terrible des enfans Que le Nort euſt porté juſques là dans ſes flancs. L Arbre tient bon, le Roſeau plie ; Le vent redouble ſes efforts, Et fait ſi bien qu il déracine Celuy de qui la teſte au Ciel eſtoit voiſine, Et dont les pieds touchoient à l Empire des Morts. VII,1 1

2 Les Animaux malades de la peſte. Un mal qui répand la terreur, Mal que le Ciel en ſa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La Peſte (puis qu il faut l appeller par ſon nom) Capable d enrichir en un jour l Acheron, Faiſoit aux animaux la guerre. Ils ne mouroient pas tous, mais tous eſtoient frappez. On n en voyoit point d occupez A chercher le ſoûtien d une mourante vie ; Nul mets n excitoit leur envie. Ni Loups ni Renards n épioient La douce & l innocente proye. Les Tourterelles ſe fuyoient : Plus d amour, partant plus de joye. Le Lion tint conſeil, & dit ; Mes chers amis, Je crois que le Ciel a permis Pour nos pechez cette infortune ; Que le plus coupable de nous Se ſacrifie aux traits du celeſte courroux, Peut-eſtre il obtiendra la gueriſon commune. L hiſtoire nous apprend qu en de tels accidens On fait de pareils dévoûmens : Ne nous flatons donc point, voyons ſans indulgence L état de notre conſcience. Pour moy, ſatisfaiſant mes appetits gloutons J ay devoré force moutons ; Que m avoient-ils fait? Nulle offenſe : Meſme il m eſt arrivé quelquefois de manger Le Berger. Je me dévoûray donc, s il le faut ; mais je penſe Qu il eſt bon que chacun ſ accuſe ainſi que moy : Car on doit ſouhaiter ſelon toute juſtice Que le plus coupable periſſe. Sire, dit le Renard, vous eſtes trop bon Roy ; Vos ſcrupules font voir trop de delicateſſe ; Et bien, manger moutons, canaille, ſotte eſpece, Eſt-ce un peché? Non non : vous leur fiſtes Seigneur En les croquant beaucoup d honneur. Et quant au Berger l on peut dire Qu il eſtoit digne de tous maux, Eſtant de ces gens-là qui ſur les animaux Se font un chimerique empire. Ainſi dit le Renard, & flateurs d applaudir. On n oſa trop approfondir. Du Tigre, ni de l Ours, ni des autres 2 puiſſances, Les moins pardonnables offenſes. Tous les gens querelleurs, juſqu aux ſimples maſtins, Au dire de chacun eſtoient de petits ſaints. L Aſne vint à ſon tour & dit : J ay ſouvenance Qu en un pré de Moines paſſant, La faim, l occaſion, l herbe tendre, & je penſe Quelque diable auſſi me pouſſant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n en avois nul droit, puis qu il faut parler net. A ces mots on cria haro ſur le baudet. Un Loup quelque peu clerc prouva par ſa harangue Qu il faloit dévoüer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d où venoit tout leur mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l herbe d autruy! quel crime abominable! Rien que la mort n eſtoit capable D expier ſon forfait : on le luy fit bien voir. Selon que vous ſerez puiſſant ou miſerable, Les jugemens de Cour vous rendront blanc ou noir. VIII, 6 Les Femmes & le Secret. Rien ne peſe tant qu un ſecret : Le porter loin eſt difficile aux Dames : Et je ſçais meſme ſur ce fait Bon nombre d hommes qui ſont femmes. Pour éprouver la ſienne un mari s écria La nuit eſtant prés d elle : ô dieux! qu eſt-ce cela? Je n en puis plus ; on me déchire ; Quoy j accouche d un œuf! d un œuf? oüy, le voila Frais & nouveau pondu : gardez bien de le dire : On m appelleroit poule. Enfin n en parlez pas. La femme neuve ſur ce cas, Ainſi que ſur mainte autre affaire, Crut la choſe, & promit ſes grands dieux de ſe taire. Mais ce ſerment s évanoüit Avec les ombres de la nuit. L épouſe indiſcrete & peu fine, Sort du lit quand le jour fut à peine levé : Et de courir chez ſa voiſine.

3 Ma commere, dit-elle, un cas eſt arrivé : N en dites rien ſur tout, car vous me feriez battre. Mon mary vient de pondre un œuf gros comme quatre. Au nom de Dieu gardez vous bien D aller publier ce myſtere. Vous moquez-vous? dit l autre : Ah, vous ne ſçavez guere Quelle je ſuis. Allez, ne craignez rien. La femme du pondeur s en retourne chez elle. L autre grille déja de conter la nouvelle : Elle va la répandre en plus de dix endroits. Au lieu d un œuf elle en dit trois. Ce n eſt pas encor tout, car une autre commere En dit quatre, & raconte à l oreille le fait, Precaution peu neceſſaire, Car ce n eſtoit plus un ſecret. Comme le nombre d œufs, grace à la renommée, De bouche en bouche alloit croiſſant, Avant la fin de la journée Ils ſe montoient à plus d un cent. VIII, 4 Le pouvoir des Fables. A MONSIEUR DE BARILLON. La qualité d Ambaſſadeur Peut-elle s abaiſſer à des contes vulgaires? Vous puis je offrir mes vers & leurs graces legeres? S ils oſent quelquefois prendre un air de grandeur, Seront-ils point traitez par vous de temeraires? Vous avez bien d autres affaires A démêler que les debats Du Lapin & de la Belette : Liſez les, ne les liſez pas ; Mais empeſchez qu on ne nous mette Toute l Europe ſur les bras. Que de mille endroits de la terre Il nous vienne des ennemis, J y conſens ; mais que l Angleterre Veüille que nos deux Rois ſe laſſent d être amis, J ay peine à digerer la choſe. N eſt-il point encor temps que Loüis ſe repoſe? Quel autre Hercule enfin ne ſe trouveroit las De combattre cette Hydre? & faut-il qu elle 3 oppoſe Une nouvelle teſte aux efforts de ſon bras? Si voſtre eſprit plein de ſoupleſſe, Par eloquence, & par adreſſe, Peut adoucir les cœurs, & détourner ce coup, Je vous ſacrifieray cent moutons ; c eſt beaucoup Pour un habitant du Parnaſſe. Cependant faites moy la grace De prendre en don ce peu d encens. Prenez en gré mes vœux ardens, Et le recit en vers, qu icy je vous dedie. Son ſujet vous convient ; je n en diray pas plus : Sur les Eloges que l envie Doit avoüer qui vous ſont deus, Vous ne voulez pas qu on appuye. Dans Athene autrefois peuple vain & leger, Un Orateur voyant ſa patrie en danger, Courut à la Tribune ; & d un art tyrannique, Voulant forcer les cœurs dans une republique, Il parla fortement ſur le commun ſalut. On ne l écoutoit pas : l Orateur recourut A ces figures violentes, Qui ſçavent exciter les ames les plus lentes. Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu il put. Le vent emporta tout ; perſonne ne s émut. L animal aux teſtes frivoles Eſtant fait à ces traits, ne daignoit l écouter. Tous regardoient ailleurs : il en vid s arreſter A des combats d enfans, & point à ſes paroles. Que fit le harangueur? Il prit un autre tour. Céres, commença-t-il, faiſoit voyage un jour Avec l Anguille & l Hirondelle : Un fleuve les arreſte ; & l Anguille en nageant, Comme l Hirondelle en volant, Le traverſa bien-toſt. L aſſemblée à l inſtant Cria tout d une voix : Et Céres, que fit-elle? Ce qu elle fit? un prompt courroux L anima d abord contre vous. Quoy, de contes d enfans ſon peuple s embaraſſe! Et du peril qui le menace Luy ſeul entre les Grecs il neglige l effet! Que ne demandez-vous ce que Philippe fait? A ce reproche l aſſemblée Par l Apologue réveillée Se donne entiere à l Orateur : Un trait de Fable en eut l honneur. Nous ſommes tous d Athene en ce poinct ; & moy-

4 meſme, Au moment que je fais cette moralité, Si peau d aſne m eſtoit conté, J y prendrois un plaiſir extrême, Le monde eſt vieux, dit-on, je le crois, cependant Il le faut amuſer encor comme un enfant. IX, 4 Le Glan & la Citroüille. Dieu fait bien ce qu il fait. Sans en chercher la preuve En tout cet Univers, & l aller parcourant, Dans les Citroüilles je la treuve. Un villageois conſiderant, Combien ce fruit eſt gros & ſa tige menuë, À quoy ſongeoit, dit-il, l Auteur de tout cela? Il a bien mal placé cette Citroüille-là : Hé parbleu, je l aurois penduë À l un des chênes que voilà. C euſt eſté juſtement l affaire ; Tel fruit, tel arbre, pour bien faire. C eſt dommage, Garo, que tu n es point entré Au conſeil de celuy que prêche ton Curé ; Tout en euſt été mieux ; car pourquoy par exemple Le Glan, qui n eſt pas gros comme mon petit doigt, Ne pend-il pas en cet endroit? Dieu s eſt mépris : plus je contemple Ces fruits ainſi placez, plus il ſemble à Garo Que l on a fait un quiproquo. Cette reflexion embarraſſant nôtre homme ; On ne dort point, dit-il, quand on a tant d eſprit. Sous un chêne auſſi-toſt il va prendre ſon ſomme. Un glan tombe ; le nez du dormeur en patit. Il s éveille ; & portant la main ſur ſon viſage, Il trouve encor le Glan pris au poil du menton. Son nez meurtri le force à changer de langage ; Oh, oh, dit-il, je ſaigne! & que ſeroit-ce donc S il fut tombé de l arbre une maſſe plus lourde, Et que ce Glan euſt eſté gourde? Dieu ne l a pas voulu : ſans doute il eut raiſon ; J en vois bien à preſent la cauſe. En loüant Dieu de toute choſe Garo retourne à la maiſon. 4

5 Les maximes galantes La Rochefoucauld, Maximes, 1665 LXVIII Il est difficile de définir l'amour. Ce qu'on en peut dire est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime après beaucoup de mystères. LXIX S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c'est celui qui est caché au fond du coeur, et que nous ignorons nous-mêmes. LXX Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas. LXXI Il n'y a guère de gens qui ne soient honteux de s'être aimés quand ils ne s'aiment plus. LXXII Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié. LXXIII On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais eu qu'une. LXXIV Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes copies. LXXV L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement continuel; et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre. LXXVI Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu. 5

6 LXXVII L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui attribue, et où il n'a non plus de part que le Doge à ce qui se fait à Venise. LXXVIII L'amour de la justice n'est en la plupart des hommes que la crainte de souffrir l'injustice. Maxime supprimée L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d'euxmêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens ; il ne se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites ; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants ; il y fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines ; il en forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même ; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet ; de là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même, n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout ; de sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années ; d'où l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets ; que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les embellit ; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires : il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent, et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt aux plaisirs ; il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences, mais il lui est indifférent d'en avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui, et de son propre fonds ; il est inconstant d'inconstance, de légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût ; il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles ; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus 6

7 méprisables. Il est dans tous les états de la vie, et dans toutes les conditions ; il vit partout, et il vit de tout, il vit de rien ; il s'accommode des choses, et de leur privation ; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins ; et ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte, il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'être, et pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre ; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation ; la mer en est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels mouvements. La Rochefoucauld, Maximes, maxime nº 1 dans la première édition (1664), supprimée par la suite. LA ROCHEFOUCAULD, Du rapport des hommes avec les animaux Il y a autant de diverses espèces d'hommes qu'il y a de diverses espèces d'animaux, et les hommes sont, à l'égard des autres hommes, ce que les différentes espèces d'animaux sont entre elles et à l'égard les unes des autres. Combien y a-t-il d'hommes qui vivent du sang et de la vie des innocents; les uns comme des tigres, toujours farouches et toujours cruels; d'autres comme des lions, en gardant quelque apparence de générosité; d'autres comme des ours, grossiers et avides; d'autres comme des loups, ravissants et impitoyables; d'autres comme des renards, qui vivent d'industrie et dont le métier est de tromper! Combien y a-t-il d'hommes qui ont du rapport aux chiens! Ils détruisent leur espèce; ils chassent pour le plaisir de celui qui les nourrit; les uns suivent toujours leur maître, les autres gardent sa maison. Il y a des lévriers d'attache, qui vivent de leur valeur, qui se destinent à la guerre, et qui ont de la noblesse dans leur courage; il y a des dogues acharnés, qui n'ont de qualités que la fureur; il y a des chiens, plus ou moins inutiles, qui aboient souvent et qui mordent quelquefois; il y a même des chiens de jardinier. Il y a des singes et des guenons qui plaisent par leurs manières, qui ont de l'esprit, et qui font toujours du mal. Il y a des paons qui n'ont que de la beauté, qui déplaisent par leur chant, et qui détruisent les lieux qu'ils habitent. Il y a des oiseaux qui ne sont recommandables que par leur ramage et par leurs couleurs. Combien de perroquets, qui parlent sans cesse, et qui n'entendent jamais ce qu'ils disent; combien de pies et de corneilles, qui ne s'apprivoisent que pour dérober; combien d'oiseaux de proie, qui ne vivent que de rapines; combien d'espèces d'animaux paisibles et tranquilles, qui ne servent qu'à nourrir d'autres animaux! Il y a des chats, toujours au guet, malicieux et infidèles, et qui font patte de velours; il y a des vipères, dont la langue est venimeuse, et dont le reste est utile; il y a des araignées, des mouches, des punaises et des puces, qui sont toujours incommodes et insupportables; il y a des crapauds, qui font horreur, et qui n'ont que du venin; il y a des hiboux, qui craignent la lumière. Combien d'animaux qui vivent sous terre pour se conserver! Combien de chevaux, qu'on emploie à tant d'usages, et qu'on abandonne quand ils ne servent plus; combien de bœufs qui travaillent toute leur vie, pour enrichir celui qui leur impose le joug; de cigales qui passent leur vie à chanter; de lièvres qui ont peur de tout; de lapins qui s'épouvantent et se rassurent en un moment; de pourceaux, qui vivent dans la crapule et dans l'ordure; de canards privés, qui trahissent leurs semblables, et les attirent dans les filets, de corbeaux et de vautours, qui ne vivent que de pourriture et de corps morts! Combien d'oiseaux passagers, qui vont si souvent 7

8 d'un bout du monde à l'autre, et qui s'exposent à tant de périls, pour chercher à vivre! Combien d'hirondelles, qui suivent toujours le beau temps; de hannetons, inconsidérés et sans dessein; de papillons, qui cherchent le feu qui les brûle! Combien d'abeilles, qui respectent leur chef, et qui se maintiennent avec tant de règle et d'industrie! Combien de frelons, vagabonds et fainéants, qui cherchent à s'établir aux dépens des abeilles! Combien de fourmis, dont la prévoyance et l'économie soulagent tous leurs besoins! Combien de crocodiles, qui feignent de se plaindre pour dévorer ceux qui sont touchés de leur plainte! Et combien d'animaux qui sont assujettis parce qu'ils ignorent leur force! Toutes ces qualités se trouvent dans l'homme, et il exerce, à l'égard des autres hommes, tout ce que les animaux dont on vient de parler exercent entre eux. LA ROCHEFOUCAULD, Réflexions diverses, 11 (1731) 8

9 Conte et moralités Perrault, Contes de ma mère l Oye, «Les Fées», 1697 Il était une fois une veuve qui avait deux filles ; l'aînée lui ressemblait si fort et d'humeur et de visage, que qui la voyait voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses qu'on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son Père pour la douceur et pour l'honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu'on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse. Il fallait entre autres choses que cette pauvre enfant allât deux fois le jour puiser de l'eau à une grande demi lieue du logis, et qu'elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire. - Oui-dà, ma bonne mère, dit cette belle fille ; et rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, et la lui présenta, soutenant toujours la cruche afin qu'elle bût plus aisément. La bonne femme, ayant bu, lui dit : - Vous êtes si belle, si bonne, et si honnête, que je ne puis m'empêcher de vous faire un don (car c'était une Fée qui avait pris la forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait l'honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur, ou une Pierre précieuse. Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine. - Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d'avoir tardé si longtemps ; et en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux Roses, deux Perles, et deux gros Diamants. - Que vois-je? dit sa mère tout étonnée ; je crois qu'il lui sort de la bouche des Perles et des Diamants ; d'où vient cela, ma fille? (Ce fut là la première fois qu'elle l'appela sa fille.) La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de Diamants. - Vraiment, dit la mère, il faut que j'y envoie ma fille ; tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand elle parle ; ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même don? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, et quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement. Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine. Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l'heure. Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau Flacon d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine qu'elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vêtue qui vint lui demander à boire : c'était la même Fée qui avait apparu à sa sœur mais qui avait pris l'air et les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté de cette fille. - Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire, justement j'ai apporté un Flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à Madame! J'en suis d'avis, buvez à même si vous voulez. - Vous n'êtes guère honnête, reprit la Fée, sans se mettre en colère ; hé bien! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapaud. D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria : - Hé bien, ma fille! - Hé bien, ma mère! lui répondit la brutale, en jetant deux vipères, et deux crapauds. - ô Ciel! s'écria la mère, que vois-je là? C'est sa sœur qui en est cause, elle me le payera ; et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la Forêt prochaine. Le fils du Roi qui revenait de la chasse la rencontra et la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer. Hélas! Monsieur c'est ma mère qui m'a chassée du logis. Le fils du Roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six Perles, et autant de Diamants, la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du Roi en devint amoureux, et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à un autre, l'emmena au Palais du Roi son père où il l'épousa. Pour sa sœur elle se fit tant haïr que sa propre mère la chassa de chez elle ; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir alla mourir au coin d'un bois. Moralité Les Diamants et les pistoles Peuvent beaucoup sur les Esprits ; 9

10 Cependant les douces paroles Ont encore plus de force, et sont d'un plus grand prix. Autre Moralité L'honnêteté coûte des soins, Elle veut un peu de complaisance, Mais tôt ou tard elle a sa récompense, Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins. La Carte de Tendre (Clélie, histoire romaine, ) Vous vous souvenez sans doute bien, madame, qu'herminius avait prié Clélie de lui enseigner par où l'on pouvait aller de Nouvelle-Amitié à Tendre, de sorte qu'il faut commencer par cette première ville qui est au bas de cette carte pour aller aux autres; car, afin que vous compreniez mieux le dessein de Clélie, vous verrez qu'elle a imaginé qu'on pouvait avoir de la tendresse pour trois causes différentes : ou pour une grande estime, ou par reconnaissance, ou par inclination; et c'est ce qui l'a obligée à établir ces trois villes de Tendre sur trois rivières qui portent ces trois noms et de faire aussi trois routes différentes pour y aller. Si bien que, comme on dit Cumes sur la mer d'ionie et Cumes sur la mer de Tyrrhène, elle fait qu'on dit Tendre-sur-Inclination, Tendresur-Estime et Tendre-sur-Reconnaissance. Cependant comme elle a présupposé que la tendresse qui naît par inclination n'a besoin de rien autre chose pour être ce qu'elle est, Clélie, comme vous le voyez, madame, n'a mis nul village le long des bords de cette rivière qui va si vite qu'on n'a que faire de logement le long de ses rives pour aller denouvelle-amitié à Tendre. Mais, pour aller à Tendre-sur-Estime, il n'en est pas de même, car Clélie a ingénieusement mis autant de villages qu'il y a de petites et de grandes choses qui peuvent contribuer à faire naître par estime cette tendresse dont elle entend parler. En effet vous voyez que de Nouvelle-Amitié on passe à un lieu qu'on appelle Grand Esprit, parce que c'est ce qui commence ordinairement l'estime; ensuite vous voyez ces agréables villages de Jolis Vers, de Billet galant et de Billet doux, qui sont les opérations les plus ordinaires du grand esprit dans les commencements d'une amitié. Ensuite, pour faire un plus grand progrès dans cette route, vous voyez Sincérité, Grand Cœur, Probité, Générosité, Respect, Exactitude, Bonté, qui est tout contre Tendre, pour faire connaître qu'il ne peut y avoir de véritable estime sans bonté et qu'on ne peut arriver à Tendre de ce côté-là sans avoir cette précieuse qualité. Après cela, madame, il faut, s'il vous plaît, retourner à Nouvelle-Amitié pour voir par quelle route on va de là à Tendre-sur-Reconnaissance. Voyez donc, je vous en prie, comment il faut d'abord aller de Nouvelle-Amitié à Complaisance; ensuite à ce petit village qui se nomme Soumission et qui touche à un autre fort agréable qui s'appelle Petits Soins. Voyez, dis-je, que de là il faut passer par Assiduité, pour faire entendre que ce n'est pas assez d'avoir durant quelques jours tous ces petits soins obligeants qui donnent tant de reconnaissance, si on ne les assidûment. Ensuite vous voyez qu'il faut passer à un autre village qui s'appelle Empressement et ne faire pas comme certaines gens tranquilles qui ne se hâtent pas d'un moment, quelque prière qu'on leur fasse et qui sont incapables d'avoir cet empressement qui oblige quelquefois si fort. Après cela vous voyez qu'il faut passer à Grands Services et que, pour marquer qu'il y a peu de gens qui en rendent de tels, ce village est plus petits que les autres. Ensuite il faut passer à Sensibilité, pour faire connaître qu'il faut sentir jusqu'aux plus petites douleurs de ceux qu'on aime. Après il faut, pour arriver à Tendre, passer par Tendresse, car l'amitié attire l'amitié. Ensuite il faut aller à Obéissance, n'y ayant presque rien qui engage plus le cœur de ceux à qui on obéit que de le faire aveuglément; et, pour arriver enfin où l'on veut aller, il faut passer à Constante Amitié, qui est sans doute le chemin le plus sûr pour arriver à Tendre-sur-Reconnaissance. Mais, madame, comme il n'y a point de chemins où l'on ne se puisse égarer, Clélie a fait, comme vous le pouvez voir, que ceux qui sont à Nouvelle-Amitié prenaient un peu plus à droite ou un peu plus à gauche, ils s'égareraient aussitôt; car, si au partir du Grand-Esprit, on allait à Négligence que vous voyez tout contre cette carte, qu'ensuite continuant cet égarement on aille à Inégalité; de là à Tiédeur, à Légèreté et à Oubli, au lieu de se trouver à Tendre-sur-Estime on se trouverait au lac d'indifférence que vous voyez marqué sur cette carte et qui, par ses eaux tranquilles, représente sans doute fort juste la chose dont il porte le nom en cet endroit. De l'autre côté, si, au partir de Nouvelle-Amitié, on prenait un peu trop à gauche et qu'on allât à Indiscrétion, à Perfidie, à Orgueil, à Médisance ou à Méchanceté, au lieu de se trouver à Tendre-sur-Reconnaissance, on se trouverait à la mer d'inimitié où tous les vaisseaux font naufrage et qui, par l'agitation de ses vagues, convient sans doute fort juste avec cette impétueuse passion que Clélie veut représenter. Ainsi elle fait voir par ces routes différentes qu'il faut avoir mille bonnes 10

11 qualités pour l'obliger à avoir une amitié tendre et que ce qui en ont de mauvaises ne peuvent avoir part qu'à sa haine ou à son indifférence. Aussi cette sage fille voulant faire connaître sur cette carte qu'elle n'avait jamais eu d'amour et qu'elle n'aurait jamais dans le cœur que de la tendresse, fait que la rivière d'inclination se jette dans une mer qu'on appelle la Mer dangereuse, parce qu'il est assez dangereux à une femme d'aller un peu au delà des dernières bornes de l'amitié; et elle fait ensuite qu'au delà de cette Mer, c'est ce que nous appelons Terres inconnues, parce qu'en effet nous ne savons point ce qu'il y a et que nous ne croyons que personne ait été plus loin qu'hercule; de sorte que de cette façon elle a trouvé lieu de faire une agréable morale d'amitié par un simple jeu de son esprit, et de faire entendre d'une manière assez particulière qu'elle n'a point eu d'amour et qu'elle n'en peut avoir. Aussi, Aronce, Herminius et moi trouvâmes-nous cette carte si galante que nous la sûmes devant que de nous séparer. Clélie priait pourtant instamment celui pour qui elle l'avait faite de ne la montrer qu'à cinq ou six personnes qu'elle aimait assez pour la leur faire voir, car, comme ce n'était qu'un simple enjouement de son esprit, elle ne voulait pas que de sottes gens, qui ne sauraient pas le commencement de la chose, et qui ne seraient pas capables d'entendre certaine nouvelle galanterie, allassent en parler selon leur caprice ou la grossièreté de leur esprit. Elle ne put pourtant être obéie, parce qu'il y eut une certaine constellation qui fit que, quoiqu'on ne voulût montrer cette carte qu'à peu de personnes, elle fit pourtant un si grand bruit par le monde qu'on ne parlait que de la Carte de Tendre. Tout ce qu'il y avait de gens d'esprit à Capoue écrivirent quelque chose à la louange de cette carte soit en vers, soit en prose, car elle servit de sujet à un poème fort ingénieux, à d'autres vers fort galants, à de fort belles lettres, à de fort agréables billets et à des conversations si divertissantes que Clélie soutenait qu'elles valaient mille fois mieux que sa carte, et l'on ne voyait alors personne à qui l'on ne demandât s'il voulait aller à Tendre. En effet cela fournit durant quelque temps d'un si agréable sujet de s'entretenir qu'il n'y eut jamais rien de plus divertissant. Au commencement Clélie fut bien fâché qu'on en parlât tant, car enfin, disait-elle un jour à Herminius, pensez-vous que je trouve bon qu'une bagatelle que j'ai pensé qui avait quelque chose de plaisant pour notre cabale en particulier, devienne publique, et que ce que j'ai fait pour n'être vu que de cinq ou six personnes qui ont infiniment de l'esprit, qui l'ont délicat et connaissant, soit vu de deux mille qui n'en ont guère, qui l'ont mal tourné et peu éclairé, et qui entendent fort mal les plus belles choses? Je sais bien que ceux qui savent que cela a commencé par une conversation qui m'a donné lieu d'imaginer cette carte en un instant ne trouveront pas cette galanterie chimérique ni extravagante; mais, comme il y a de forts étranges gens par le monde, j'appréhende extrêmement qu'il n'y en ait qui s'imaginent que j'ai pensé à cela fort sérieusement, que j'ai rêvé plusieurs jours sans le chercher et que je croyais avoir fait une chose admirable. Cependant c'est une folie d'un moment, que je ne regarde tout au plus que comme une bagatelle qui a peut-être quelque galanterie et quelque nouveauté pour ceux qui ont l'esprit assez bien tourné pour l'entendre. Clélie n'avait pourtant pas de raison de s'inquiéter, madame, car il est certain que tout le monde prit tout à fait bien cette nouvelle invention de faire savoir par où l'on peut acquérir la tendresse d'une honnête personne qu'à la réserve de quelques gens grossiers, stupides, malicieux ou mauvais plaisants, dont l'approbation était indifférente à Clélie, on en parle avec louange; encore tira-t-on même quelque divertissement de la sottise de ces gens-là, car il y eut un homme entre les autres qui, après avoir vu cette carte qu'il avait demandé à voir avec une opiniâtreté étrange, et qui après l'avoir entendu louer à de plus honnêtes gens que lui, demanda grossièrement à quoi cela servait et de quelle utilité était cette carte. Je ne sais pas, lui répliqua celui à qui il parlait, après l'avoir repliée fort diligemment, si elle servira à quelqu'un, mais je sais bien qu'elle ne vous conduira jamais à Tendre. Ainsi, madame, le destin de cette carte fut si heureux que ceux mêmes qui furent assez stupides pour ne l'entendre point servirent à nous divertir, en nous donnant sujet de nous moquer de leurs sottises. 11

12 Roman et maxime Madame de la Fayette, La Princesse de Clèves, 1678 Il parut alors une beauté à la Cour, qui attira les yeux de tout le monde, & l on doit croire que c étoit une beauté parfaite, puiſqu elle donna de l admiration dans un lieu où l on eſtoit ſi accoutumé à voir de belles perſonnes. Elle eſtoit de la méme maiſon que la Vidame de Chartres, & une des plus grandes heritieres de France. Son pere eſtoit mort jeune, & l avoit laiſſée ſous la conduite de Madame de Chartres ſa femme, dont le bien, la vertu & le merite eſtoient extraordinaires. Aprés avoir perdu ſon mary, elle avoit paſſé pluſieurs années ſans revenir à la Cour. Pendant cette abſence, elle avoit donné ſes ſoins à l éducation de ſa fille ; mais elle ne travailla pas ſeulement à cultiver ſon eſprit & ſa beauté, elle ſongea auſſi à luy donner de la vertu & à la luy rendre aimable. La pluſpart des meres s imaginent qu il ſuffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes perſonnes pour les en éloigner : Madame de Chartres avoit une opinion oppoſée, elle faiſoit ſouvent à ſa fille des peintures de l Amour, elle luy montroit ce qu il a d agreable, pour la perſuader plus aisément ſur ce qu elle luy en apprenoit de dangereux ; Elle luy contoit le peu de ſincerité des hommes, leurs tromperies, & leur infidelité ; les malheurs domeſtiques où plongent les engagemens, & elle luy faiſoit voir d un autre côté, quelle tranquilité ſuivoit la vie d une honneſte femme, & combien la vertu donnoitd éclat & d élevation à une perſonne qui avoit de la beauté & de la naiſſance : mais elle luy faiſoit voir auſſi combien il eſtoit difficile de conſerver cette vertu, que par une extrême défiance de ſoy même, & par un grand ſoin de s attacher à ce qui ſeul peut faire le bon heur d une femme, qui eſt d aimer ſon mary & d en eſtre aimée. Comédie et maxime Molière, L Ecole des femmes, III,2, 1662 Arnolphe, Agnès Arnolphe, assis. Agnès, pour m écouter, laissez là votre ouvrage. Levez un peu la tête et tournez le visage : Là, regardez-moi là durant cet entretien, Et jusqu au moindre mot imprimez-le-vous bien. Je vous épouse, Agnès ; et cent fois la journée Vous devez bénir l heur de votre destinée, Contempler la bassesse où vous avez été, 12 Et dans le même temps admirer ma bonté, Qui de ce vil état de pauvre villageoise Vous fait monter au rang d honorable bourgeoise Et jouir de la couche et des embrassements D un homme qui fuyait tous ces engagements, Et dont à vingt partis fort capables de plaire, Le cœur a refusé l honneur qu il vous veut faire. Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les

13 yeux Le peu que vous étiez sans ce nœud glorieux ; Afin que cet objet d autant mieux vous instruise, À mériter l état où je vous aurai mise ; À toujours vous connaître, et faire qu à jamais Je puisse me louer de l acte que je fais. Le mariage, Agnès, n est pas un badinage : À d austères devoirs le rang de femme engage, Et vous n y montez pas, à ce que je prétends, Pour être libertine et prendre du bon temps. Votre sexe n est là que pour la dépendance : Du côté de la barbe est la toute-puissance. Bien qu on soit deux moitiés de la société, Ces deux moitiés pourtant n ont point d égalité : L une est moitié suprême et l autre subalterne ; L une en tout est soumise à l autre qui gouverne ; Et ce que le soldat, dans son devoir instruit, Montre d obéissance au chef qui le conduit, Le valet à son maître, un enfant à son père, À son supérieur le moindre petit Frère, N approche point encor de la docilité, Et de l obéissance, et de l humilité, Et du profond respect où la femme doit être Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître. Lorsqu il jette sur elle un regard sérieux, Son devoir aussitôt est de baisser les yeux, Et de n oser jamais le regarder en face Que quand d un doux regard il lui veut faire grâce. C est ce qu entendent mal les femmes d aujourd hui ; Mais ne vous gâtez pas sur l exemple d autrui. Gardez-vous d imiter ces coquettes vilaines Dont par toute la ville on chante les fredaines, Et de vous laisser prendre aux assauts du malin, C est-à-dire d ouïr aucun jeune blondin. Songez qu en vous faisant moitié de ma personne, C est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne ; Que cet honneur est tendre et se blesse de peu ; Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu ; Et qu il est aux enfers des chaudières bouillantes Où l on plonge à jamais les femmes mal vivantes. Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons ; Et vous devez du cœur dévorer ces leçons. Si votre âme les suit, et fuit d être coquette, Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette ; Mais s il faut qu à l honneur elle fasse un faux bond, Elle deviendra lors noire comme un charbon ; Vous paraîtrez à tous un objet effroyable, Et vous irez un jour, vrai partage du diable, Bouillir dans les enfers à toute éternité : Dont vous veuille garder la céleste bonté! Faites la révérence. Ainsi qu une novice Par cœur dans le couvent doit savoir son office, Entrant au mariage il en faut faire autant ; Et voici dans ma poche un écrit important (Il se lève.) Qui vous enseignera l office de la femme. J en ignore l auteur, mais c est quelque bonne âme ; Et je veux que ce soit votre unique entretien. Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien. Agnès lit. LES MAXIMES DU MARIAGE OU LES DEVOIRS DE LA FEMME MARIÉE, AVEC SON EXERCICE JOURNALIER. I. MAXIME. Celle qu un lien honnête Fait entrer au lit d autrui, Doit se mettre dans la tête, Malgré le train d aujourd hui, Que l homme qui la prend, ne la prend que pour lui. Arnolphe. Je vous expliquerai ce que cela veut dire ; Mais pour l heure présente il ne faut rien que lire. Agnès poursuit. II. MAXIME. Elle ne se doit parer Qu autant que peut désirer Le mari qui la possède : C est lui que touche seul le soin de sa beauté ; Et pour rien doit être compté Que les autres la trouvent laide. III. MAXIME. Loin ces études d œillades, Ces eaux, ces blancs, ces pommades, Et mille ingrédients qui font des teints fleuris : À l honneur tous les jours ce sont drogues mortelles ; Et les soins de paraître belles Se prennent peu pour les maris. IV. MAXIME. Sous sa coiffe, en sortant, comme l honneur 13

14 l ordonne, Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups ; Car pour bien plaire à son époux, Elle ne doit plaire à personne. V. MAXIME. Hors ceux dont au mari la visite se rend, La bonne règle défend De recevoir aucune âme : Ceux qui, de galante humeur, N ont affaire qu à Madame, N accommodent pas Monsieur. VI. MAXIME. Il faut des présents des hommes Qu elle se défende bien ; Car dans le siècle où nous sommes, On ne donne rien pour rien. VII. MAXIME. Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l ennui, Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes : Le mari doit, dans les bonnes coutumes, Écrire tout ce qui s écrit chez lui. VIII. MAXIME. Ces sociétés déréglées Qu on nomme belles assemblées Des femmes tous les jours corrompent les esprits : En bonne politique on les doit interdire ; Car c est là que l on conspire Contre les pauvres maris. IX. MAXIME. Toute femme qui veut à l honneur se vouer Doit se défendre de jouer, Comme d une chose funeste : Car le jeu, fort décevant, Pousse une femme souvent À jouer de tout son reste. X. MAXIME. Des promenades du temps, Ou repas qu on donne aux champs, Il ne faut point qu elle essaye : Selon les prudents cerveaux, Le mari, dans ces cadeaux, Est toujours celui qui paye. XI. MAXIME... Arnolphe. Vous achèverez seule ; et, pas à pas, tantôt Je vous expliquerai ces choses comme il faut. Je me suis souvenu d une petite affaire : Je n ai qu un mot à dire, et ne tarderai guère. Rentrez, et conservez ce livre chèrement. Si le Notaire vient, qu il m attende un moment. 14

15 Lettres Cyrano de Bergerac, Lettres burlesques, (1654) LETTRE CONTRE LE CAREME MONSIEUR, Vous avez beau canoniser le Carême, c'est une fête que je ne suis pas en dévotion de chômer. Je me le représente comme une large ouverture dans le corps de l'année, par où la mort s'introduit, tel un Cannibale, qui ne vit que de chair humaine, pendant que nous ne vivons que de racines. Le cruel a si peur de manquer à nous détruire, qu'ayant su que nous devons périr par le feu, dès le premier jour de son règne, il met tout le monde en cendre ; et pour exterminer par un déluge les restes d'un embrasement, il fait ensuite déborder la marée jusque dans nos villes. Ce Turc qui racontait au Grand Seigneur, que tous les Français devenaient fous à certain jour de l'année, et qu'un peu de poudre appliquée sur le front les faisait rentrer dans leur bon sens, n'était pas de mon opinion ; car je soutiens qu'ils ne sont jamais plus sages que dans cette journée. Et si l'on m'objecte leurs mascarades, je réponds qu'ils se déguisent, afin que le Carême qui les cherche ne les puisse trouver : en effet, il ne les attrape jamais que le lendemain, au lit, lorsqu'ils sont démasqués. Les Saints, qui pour avoir l'esprit de Dieu, sont plus prudents que nous, se déguisent aussi ; mais ils ne se démasquent que le jour de Pâques, quand l'ennemi s'en est allé. Ce n'est pas que le barbare ait pitié de nous ; il se retire seulement, parce qu'alors nous sommes si changés, que, lui-même ne nous connaissant plus, il croit nous avoir pris pour d'autres. Vous voyez que déjà nos bras se décharnent, nos joues tombent nos mentons s'aiguisent, nos yeux se creusent ; le ventru que vous connaissez commence à voir ses genoux ; la nature humaine est effroyable ; bref, jusque dans les Eglises, nos Saints feraient peur, s'ils ne se cachaient. Et puis, doutez qu'il soit réchappé des Martyrs, de la roue, de la fournaise et de l'huile bouillante, lorsque dans six semaines nous verrons tant de gens se bien porter, après avoir essuyé la furie de quarante-six bourreaux! Leur présence seule est terrible. Pour moi, je me figure Carême-Prenant, ce grand jour de métamorphoses, un riche Aîné qui se crève, pendant que quarante-six Cadets crèvent de faim. ( ) O trois et quatre fois heureux celui qui meurt un mardi gras! Il est quasi le seul qui puisse se vanter d'avoir vécu une année sans Carême. Oui, Monsieur, si j'étais assuré d'abjurer l'hérésie tous les Samedis Saints, je me ferais huguenot tous les mercredis des Cendres. Ma foi! ( ) que jamais le Pape ne soit mon prisonnier de guerre ; car, encore que je sois assez bon catholique, je ne le mettrais point en liberté, qu'il n eût restitué pour sa rançon tous les jours gras qu'il nous a pris. Je l'obligerais encore à dégrader du nombre des douze mois de l'année celui de mars, comme étant le Ganelon qui nous trahit. Il ne sert à rien de répondre qu'il n'est pas toujours tout à fait contre nous, puisque, des pieds, ou de la tête, il trempe toujours dans la purée ; qu'il ne se sauve de la migraine, qu'avec la crampe ; et qu'enfin le Carême est son gibet, où tous les ans il se trouve pendu par les pieds ou par le cou. Il est donc la principale cause des maux que nos ennemis nous font parce que c'est lui qui les loge pendant qu'ils nous persécutent ; et ces persécutions ne sont pas imaginaires. Si la terre que les morts ont sur la bouche ne les empêchait point de parler, ils en sauraient bien que dire. Aussi, je pense que l'on a placé Pâques tout exprès à la fin du Carême, à cause qu'il ne fallait moins à des personnes que le Carême a tuées, qu'une fête de la Résurrection. Ne vous étonnez donc pas que tout le monde l'extermine, car, après avoir tué tant de monde, il mérite bien d'être rompu. Cependant, Monsieur, vous faites le Panégyrique du Carême, vous louez celui qui m'empêche de vivre, et je le souffre sans murmurer ; il faut bien que je sois, Monsieur, Votre Serviteur, Jean-Louis GUEZ DE BALZAC (1597/1654) Lettre à Boirobert à propos de Théophile de Viau, le 12 septembre 1623 Je ne saurais vous le dissimuler, j'ai le même goût pour les vers que pour les melons ; et si ces deux sortes de fruits ne sont en un degré de bonté qui soit fort proche des choses parfaites, je ne les louerais pas sur la table du Roi ni dans les œuvres d'homère. Au moins quoi que vous fassiez, ne permettez rien à votre esprit 15

16 qui blesse votre réputation, et surtout je vous prie que ce ne soit point vous à qui on reproche d'avoir violé la chasteté de notre langue, et appris aux Français des vices étrangers, et inconnus à leurs pères. La poésie que Dieu a choisie quelquefois pour rendre les oracles, et pour expliquer ses secrets aux hommes, à tout le moins veut être employée à un usage qui soit honnête, et ce n'est pas moins pécher de s'en servir à des choses sales que de débaucher une religieuse : Je vous dis ceci sur le sujet de notre ami dont j'ai peur que la fin ne sera pas naturelle, s'il ne meurt bientôt de sa quatrième vérole. Voici déjà la seconde fois qu'il est sorti de Paris par une brèche et qu'il s'est sauvé d'un aussi grand embrasement que celui de Troie. Pour moi, je ne puis comprendre quel est son dessein, car de faire la guerre au Ciel, outre qu'il serait mal accompagné en cette entreprise, et qu'il n'a pas cent mains comme les Géants, il doit avoir appris que c'est une action qui ne leur réussit pas ; et qu'en Sicile il y a des montagnes qui fument encore de leur supplice : Nous ne sommes pas venus au monde pour faire des lois, mais pour obéir à celles que nous avons trouvées, et nous contenter de la sagesse de nos pères, comme de leur terre et de leur Soleil. Et certes puisque même aux choses indifférentes la nouveauté est blâmée, et que les Rois ne quittent point les lys pour prendre des tulipes en leurs armes, à combien meilleur droit devons-nous conserver les anciens fondements de la Religion, qui est d'autant plus pure que par sa vieillesse elle s'approche davantage de l'origine des choses ( )? A n'en point mentir, il n'y aurait pas grande apparence que depuis le commencement du monde la vérité eût attendu Théophile pour se venir découvrir à lui au bordel et à la taverne, et sortir par une bouche qui n'est pas si sobre que celle d'un Suisse : Je ne veux pas entreprendre sur la Cour de Parlement, ni prévenir ses arrêts par mon opinion ; aussi bien de penser cet homme-là plus coupable qu'il s'est fait lui-même, ce serait jeter l'encre sur le visage d'un Maure, et je dois cela à la mémoire du temps passé, de le plaindre plutôt comme un malade, que de le traiter comme un ennemi ; il est vrai qu'il a des qualités qui ne sont pas absolument mauvaises, et je ne nie pas que je n'aie pris plaisir à sa liberté lorsqu'elle ne se proposait que les hommes pour objet, et qu'elle pardonnait aux choses saintes : Mais sitôt que j'ouïs dire qu'il avait passé les bornes du monde, et qu'il s'attaquait à ce qui est au-dessus du ciel, dès l'heure même je rompis notre commerce, et crus que je ne pouvais faire autre chose que de prier Dieu de lui renvoyer son bon sens, et d'avoir pitié de lui comme il en avait eu des Juifs qui le crucifiaient. LETTRE DE THEOPHILE DE VIAU A GUEZ DE BALZAC (1625) (extrait) Ces fièvres et ces gravelles dont vous infectez les Lecteurs donnent dispense à votre chagrin, et excusent en quelque sorte l'aigreur que vous avez contre ceux qui se portent bien. M'ayant promis autrefois une amitié que j'avais si bien méritée, il faut que votre tempérament soit bien altéré de m'être venu quereller dans un cachot et vous jouer à l'envie de mes ennemis à qui mieux braverait mon affliction. Dans la vanité que vous avez d'exceller aux lettres humaines, vous avez fait des inhumanités, qui ont quelque chose de la brutalité ou de la fièvre chaude ; mais afin de vous persuader que je ne m'en pique point, je m'en vais vous dire par où je me défends et vous répliquer : c'est que je reconnais que, disant mal de moi, vous en avez souffert beaucoup. Vos missives diffamatoires sont composées avec tant de peine que vous vous châtiez en mal faisant et votre supplice est si conjoint à votre crime que vous attirez tout ensemble la colère et la pitié, et qu'on ne peut se fâcher contre vous sans vous plaindre. Cet exercice de calomnies, vous l'appelez le divertissement d'un malade. Il est vrai que si vous étiez bien sain, vous feriez tout autre chose. Soyez plus modéré en ce travail, car il entretient votre indisposition ; et si vous continuez d'écrire vous ne vivrez pas longtemps. Je sais que votre esprit n'est pas fertile : cela vous pique injustement contre moi. Si la nature vous a mal traité, je n'en suis pas cause : elle vous vend chèrement ce qu'elle donne à beaucoup d'autres ; encore vous est-il avantageux qu'étant né pour être ignorant, vos soins et vos veilles, qui vous ont donné tant de fièvres, vous ont acquis aussi quelque teinture de bonnes lettres. Vous savez la grammaire française, et le peuple pour le moins croit que vous avez fait un livre. Les savants disent que vous pillez aux particuliers ce que vous donnez au public, et que vous n'écrivez que ce que vous avez lu. Ce n'est pas être savant que de savoir lire. S'il y a de bonnes choses dans vos écrits, ceux qui ne les connaissent pas ne vous en peuvent point louer, et ceux qui les connaissent savent qu'elles ne sont pas à vous. Les anciens n'ont mérité que pour eux. Tout ce que vous avez dû leur est bon, mais tout ce que vous avez du vôtre est contre vous. Votre style a des flatteries d'esclave pour quelques grands, et des flatteries de bouffon pour d'autres. Vous traitez d'égal avec des cardinaux et maréchaux de France. En cela vous oubliez d'où vous êtes né : c'est une faute de mémoire qui a besoin d'un peu de jugement. Corrigez vos humeurs et vous guérissez, s'il est possible. Quand vous tenez quelque pensée de Sénèque ou de César, il vous semble que vous êtes censeur ou empereur romain. Dans les vanités que vous faites de vos maisons et de vos valets, qui ferait l'éloge de vos prédécesseurs vous rendrait un 16

17 mauvais service. Votre visage et votre mauvais naturel retiennent quelque chose de leur première pauvreté et du vice qui lui est ordinaire. ( ) Je suis sans art, je parle simplement, et ne sais rien que bien vivre. Ce qui m'acquiert des amis et des envieux, ce n'est que la facilité de mes mœurs, une fidélité incorruptible et une profession ouverte que je fais d'aimer parfaitement ceux qui sont sans fraude et sans lâcheté. C'est par où nous avons été incompatibles, vous et moi et d'où naissent les accusations orgueilleuses dont vous avez inconsidérément persécuté mon innocence sur les fausses conjectures de ma ruine et sur la foi du Père Voisin. Soyez plus discret en votre inimitié. Vous ne deviez point faire gloire de ma disgrâce. C'est peut-être une marque de mon mérite. Si vous n'avez été ni prisonnier, ni banni, ce n'est pas que vous n'ayez assez de crimes pour en être convaincu, mais vous n'avez pas assez de vertu pour être recherché. Votre bassesse est votre sûreté. ( ) Si je voulais verser quelque goutte d'encre sur vos actions, je noircirais toute votre vie. Vous m'avisez du mal que donnent les garces : priez Dieu que les chirurgiens ne découvrent jamais la cause qui vous fit éviter celui-là pour vous en donner un pire. On dit que vous êtes un étrange mâle : je l'entends au rebours, et je ne m'étonne pas si vous êtes si médisant contre les dames. Vous savez que, depuis quatorze ans de notre connaissance, je n'ai point eu d'autre maladie que l'horreur des vôtres. Mes déportements ne laissent point en mon corps quelque marque d'indisposition honteuse, non plus que vos outrages en ma réputation, et, après une très exacte recherche de ma vie, il se trouvera que mon aventure la plus ignominieuse est la fréquentation de Balzac. Jean du Verger, abbé de Saint-Cyran, Lettre à une demoiselle qui s était retirée dans un monastère pour se préparer à être religieuse, 10 mai 1639 Ma très chère sœur, Je ne désire pas que vous dépendiez de moi, mais de Dieu, le la part duquel vous voulez que je vous parle dans mes lettres, et que je sers en vous servant. Je vous conseille d entrer en solitude, parce que y étant, j éprouve la douceur qu il y a de n avoir point de commerce avec le monde. Un Chartreux même m a témoigné autrefois que, s ils ne vivaient point séparés les uns des autres, la séparation du monde dans laquelle ils sont ne leur serait pas fort utile. Je vois dans l Evangile que notre Seigneur, en ses voyages, marchait séparé de la Vierge, de saint Joseph et des Apôtres. L accoutumance peut tout et un solitaire arrive enfin à une si grande aversion du monde, comme le monde a toujours aversion de la solitude, qu il ne le peut quasi plus souffrir. Je puis vous dire avec vérité qu il n y a rien de si contraire à mon naturel que la solitude, mais, par la grâce de Dieu, il n y a rien que je fuie maintenant plus que la compagnie. Ceux qui sont toujours à la veille de mourir et qui ont l éternité dans le cœur ne sauraient rien voir d agréable dans le monde. Tout est ennuyeux à celui qui a l esprit porté vers autre objet, hormis cet objet où il a l esprit. Un chrétien à qui Dieu est tout considère tout le monde comme un néant et, s il osait, il se moquerait de tout ce qu il y voit de plus magnifique et de plus beau. Si ce ne sont des météores et des figures peintes en l air, ce ne sont au moins pour tous que des plaisirs passagers et, pour plusieurs, que des misères stables et fixes qui commencent ici-bas, celles que les âmes éprouveront dans l éternité. Si j avais du loisir, je pense que je m étendrais sur ce sujet, sans autre dessein que suivre la disposition où je me trouve d exprimer en quelque sorte la compassion que me font les hommes et l aveuglement dans lequel vivent les plus clairvoyants et les plus sages de ceux qui ne le sont que suivant le monde, soient qu ils y soient heureux, ou malheureux, puisque souvent les plus grandes félicités sont les plus grandes misères. Cet aveuglement n a qu une chose commune avec Dieu, c est qu il me semble être presque aussi incompréhensible que lui-même. Si je pouvais vous imprimer dans le cœur la moindre de ces pensées, je vous ferais bientôt suivre la Croix de JÉSUS-CHRIST en épousant la Religion, mais cette pensée est une grâce qui est dans la seule disposition de Dieu. Si elle était en la mienne, je vous rendrais par votre propre élection, et avec une joie que personne ne comprendrait que vous, la dernière des créatures dans la religion pour vous rendre l une des premières dans le ciel en la compagnie des Vierges et des Anges, où la Vierge préside, qui est la plus grande des créatures, et la mère de Dieu même. Je vous recommande à ses prières, afin qu elle fasse envers son Fils, ce que je ne puis que désirer pour vous témoigner mon affection, qui est un effet de celle que je porte à Dieu, dans le Royaume duqel je voudrais que vous fussiez Reine un jour, pour vous y regarder d en bas dans votre 17

18 gloire, comme le moindre des bienheureux. DESCARTES, lettre à Pierre Chanut (fin), La Haye, 6 juin 1647 Je passe maintenant à votre question, touchant les causes qui nous incitent souvent à aimer une personne plutôt qu une autre, avant que nous en connaissions le mérite ; et j en remarque deux, qui sont, l une dans l esprit, l autre dans le corps. Mais pour celle qui n est que dans l esprit, elle présuppose tant de choses touchant la nature de nos âmes, que je n oserais en entreprendre de les déduire dans une lettre. Je parlerai seulement de celle du corps. Elle consiste dans la disposition des parties de notre cerveau, soit que cette disposition ait été mise en lui par les objets des sens, soit par quelque autre cause. Car les objets qui touchent nos sens meuvent par l entremise des nerfs quelques parties de notre cerveau, et y font comme certains plis, qui se défont lorsque l objet cesse d agir ; mais la partie où ils ont été faits demeure par après disposée à être pliée derechef de la même façon par un autre objet qui ressemble en quelque chose au précédent, encore qu il ne lui ressemble pas du tout. Par exemple, lorsque j étais enfant, j aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi, l impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s y faisait aussi pour émouvoir en moi la passion de l amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu à en aimer d autres, pour cela seul qu elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j y ai fait réflexion, et j ai reconnu que c était un défaut, je n en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c est. Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu un défaut qui nous attire ainsi à l amour ; toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l exemple que j ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. Mais à cause que nous ne pouvons pas aimer également tous ceux en qui nous remarquons des mérites égaux, je crois que nous sommes seulement obligés de les estimer également ; et que, le principal bien de la vie étant d avoir de l amitié pour quelques-uns, nous avons raison de préférer ceux à qui nos inclinations secrètes nous joignent, pourvu que nous remarquions aussi en eux du mérite. Outre que, lorsque ces inclinations secrètes ont leur cause en l esprit, et non dans le corps, je crois qu elles doivent toujours être suivies ; et la marque principale qui les fait connaître, est que celles qui viennent de l esprit sont réciproques, ce qui n arrive pas souvent aux autres. Mais les preuves que j ai de votre affection m assurent si fort que l inclination que j ai pour vous est réciproque, qu il faudrait que je fusse entièrement ingrat et que je manquasse à toutes les règles que je crois devoir être observées en l amitié, si je n étais pas, avec beaucoup de zèle, etc. PASCAL, Lettres à un provincial, XIV (extrait), 1657 Supposez donc, mes Pères, que ces personnes publiques demandent la mort de celui qui a commis tous ces crimes, que fera-t-on là-dessus? Lui portera-t-on incontinent le poignard dans le sein? Non, mes Pères ; la vie des hommes est trop importante, on y agit avec plus de respect : les lois ne l ont pas soumise à toutes sortes de personnes, mais seulement aux juges dont on a examiné la probité et la suffisance. Et croyez-vous qu un seul suffise pour condamner un homme à mort? Il en faut sept pour le moins, mes Pères. Il faut que de ces sept il n y en ait aucun qui ait été offensé par le criminel, de peur que la passion n altère ou ne corrompe son jugement. Et vous savez, mes Pères, qu afin que leur esprit soit aussi plus pur, on observe encore de donner les heures du matin à ces fonctions ; tant on apporte de soin pour les préparer à une action si grande, où ils tiennent la place de Dieu, dont ils sont les ministres, pour ne condamner que ceux qu il condamne lui-même. C est pourquoi, afin d y agir comme fidèles dispensateurs de cette puissance divine, d ôter la vie aux hommes, ils n ont la liberté de juger que selon les dépositions des témoins, et selon toutes les autres formes qui leur sont prescrites ; ensuite desquelles ils ne peuvent en conscience prononcer que selon les lois, ni juger dignes de mort que ceux que les lois y condamnent. Et alors, mes Pères, si l ordre de Dieu les oblige d abandonner au supplice le corps de ces misérables, le même ordre de Dieu les oblige de prendre soin de leurs âmes criminelles ; et c est même parce qu elles sont criminelles qu ils sont plus obligés à en prendre soin ; de sorte qu on ne les 18

19 envoie à la mort qu après leur avoir donné moyen de pourvoir à leur conscience. Tout cela est bien pur et bien innocent ; et néanmoins l Église abhorre tellement le sang, qu elle juge encore incapables du ministère de ses autels ceux qui auraient assisté à un arrêt de mort, quoique accompagné de toutes ces circonstances si religieuses : par où il est aisé de concevoir quelle idée l Église a de l homicide. Voilà, mes Pères, de quelle sorte, dans l ordre de la justice, on dispose de la vie des hommes. Voyons maintenant comment vous en disposez. Dans vos nouvelles lois, il n y a qu un juge, et ce juge est celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le juge, la partie et le bourreau. Il se demande à lui-même la mort de son ennemi, il l ordonne, il l exécute sur-le-champ ; et sans respect ni du corps, ni de l âme de son frère, il tue et damne celui pour qui Jésus-Christ est mort ; et tout cela pour éviter un soufflet ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d autres offenses semblables pour lesquelles un juge, qui a l autorité légitime, serait criminel d avoir condamné à la mort ceux qui les auraient commises, parce que les lois sont très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne contracte ni pêché, ni irrégularité, en tuant de cette sorte sans autorité et contre les lois, quoiqu on soit religieux et même prêtre. Où en sommes-nous, mes Pères? Sont-ce des religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte? sont-ce des Chrétiens? sont-ce des Turcs? sont-ce des hommes? sont-ce des démons? et sont-ce là des mystères révélés par l Agneau à ceux de sa Société, ou des abominations suggérées par le Dragon à ceux qui suivent son parti? Lettre de Madame de Sévigné à M. de Coulanges, Grignan, 26 juillet 1691 Voilà donc M. de Louvois mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si grande place, dont le moi, comme dit M. Nicole, était si étendu, qui était le centre de tant de choses! Que d affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d intrigues, que de beaux coups d échecs à faire et à conduire! «Ah! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps : je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d orange, Non, non, vous n aurez pas un seul, un seul moment.» Faut-il raisonner sur cette étrange aventure? En vérité, il faut y faire des réflexions dans son cabinet. Voilà le second ministre que vous voyer mourir depuis que vous êtes à Rome ; rien n est plus différent que leur mort ; mais rien n est plus égal que leur fortune et leurs attachements, et les cent mille millions de chaînes dont ils étaient tous deux attachés à la terre. Et sur ces grands objets qui doivent porter à Dieu, vous vous trouvez embarrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au conclave : mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J ai ouï dire qu un homme de très bon esprit tira une expérience toute contraire sur ce qu il voyait dans cette grande ville et conclut qu il fallait que la religion chrétienne fût toute sainte et toute miraculeuse de subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de désordre et de profanations. Faites donc comme cet homme, tirez les mêmes conséquences, et songez que cette même ville a été autrefois baignée du sang d un nombre infini de martyrs ; qu aux premiers siècles, toutes les intrigues du conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui qui paraissait avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le martyre ; qu il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l un après l autre, sans que la certitude de cette mort les fît fuir ni refuser cette place où la mort était attachée, et quelle mort! Vous n avez qu à lire cette histoire. L on veut qu une religion subsistant par un miracle continuel et dans son établissement et dans sa durée, ne soit qu une imagination des hommes! Les hommes ne pensent point ainsi. Lisez saint Augustin, dans la Vérité de la religion ; lisez l Abbadie, bien différent de ce grand saint, mais très digne de lui être comparé, quand il parle de la religion chrétienne (demandez à l abbé de Polignac s il estime ce livre) : ramassez donc toutes ces idées et ne jugez point si frivolement ; croyez que, quelque manège qu il y ait dans le conclave, c est toujours le Saint-Esprit fait le pape ; Dieu fait tout, il est le maître de tout, et voici ce que nous devrions penser (j ai lu ceci en bon lieu) : «Quel trouble peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?» Voilà sur quoi je vous laisse mon cher cousin. Adieu. Madame Palatine, Port-Royal, 2 août 1696 ( ) L opinion de monsieur Helmont ne veut pas m entrer dans la tête, Car il m est impossible de comprendre ce que c est que l âme, et comment elle peut passer dans un autre corps. A raisonner d après mon méchant jugement, je croirais plutôt que tout périt quand nous mourons, et que chacun des éléments dont nous sommes composés reprend sa partie pour faire quelque autre chose, un arbre, une herbe, n importe quoi, qui 19

20 sert de nouveau à nourrir les créatures vivantes. La grâce de Dieu, à ce qu il me semble, peut seule nous faire croire que l âme est immortelle ; car cela nous vient pas naturellement à l esprit, surtout quand on voit ce que deviennent les gens après leur mort. Le Dieu tout-puissant est si incompréhensible qu il me paraît mesquin et contraire à l idée de se toute-puissance de vouloir l enfermer dans les limites de notre ordre à nous. Nous autres hommes qui avons des règles, nous pouvons être bons ou méchants suivant que nous agissons conformément ou contrairement à ces règles ; mais qui peut imposer des lois au Tout-Puissant? Ce qui prouve bien encore que nous ne pouvons pas comprendre ce qu est la bonté de Dieu, c est que notre foi nous enseigne qu il a premièrement créé deux humains auxquels il a donné lui-même l occasion de faillir. Qu avait-il besoin, en effet, de leur défendre de toucher à un arbre, et ensuite d étendre sa malédiction sur tous ceux qui n avaient pas péché, puisqu ils n étaient pas nés? A notre compte, cela est précisément le contraire de la vérité et de la justice, attendu qu il punit des gens qui n en peuvent mais, et qui n ont pas péché. On nous enseigne encore que Dieu le Père a donné pour nous son Fils unique. A notre compte aussi, cela n est pas juste, car le Fils n avait jamais péché et ne pouvait jamais pécher. Il me semble donc qu il est impossible de comprendre ce que Dieu fait de nous, et que nous devons nous borner à admirer sa toute-puissance, sans vouloir raisonner sur sa bonté et sa justice Madame Palatine, de Fontainebleau, le 9 d'octobre 1694 VOUS ÊTES BIEN HEUREUSE d'aller chier quand vous voulez; chiez donc tout votre chien de soûl. Nous n'en sommes pas de même ici, où je suis obligée de garder mon étron pour le soir; il n'y a point de frottoir aux maisons du côté de la forêt. J'ai le malheur d'en habiter une, et par conséquent le chagrin d'aller chier dehors, ce qui me fâche, parce que j'aime chier à mon aise, et je ne chie pas à mon aise quand mon cul ne porte sur rien. Item, tout le monde nous voit chier; il y passe des hommes, des femmes, des filles, des garçons, des abbés et des Suisses. Vous voyez par-là que nul plaisir sans peine, et que, si on ne chiait point, je serais à Fontainebleau comme le poisson dans l'eau. IL EST TRÈS CHAGRINANT que mes plaisirs soient traversés par des étrons. Je voudrais que celui qui a le premier inventé de chier ne pût chier, lui et toute sa race, qu'à coups de bâton! Comment, mordi!, qu'il faille qu'on ne puisse vivre sans chier? Soyez à table avec la meilleure compagnie du monde; qu'il vous prenne envie de chier, il faut aller chier. Soyez avec une jolie fille ou femme qui vous plaise; qu'il vous prenne envie de chier, il faut aller chier ou crever. Ah! maudit chier! Je ne sache point de plus vilaine chose que de chier. Voyez passer une jolie personne, bien mignonne, bien propre; vous vous récriez : «Ah! que cela serait joli si cela ne chiait pas!» JE LE PARDONNE à des crocheteurs, à des soldats aux gardes, à des porteurs de chaise et à des gens de ce calibre-là. Mais les empereurs chient, les impératrices chient, les rois chient, les reines chient, le pape chie, les cardinaux chient, les princes chient, les archevêques et les évêques chient, les généraux d'ordre chient, les curés et les vicaires chient. Avouez donc que le monde est rempli de vilaines gens! Car enfin, on chie en l'air, on chie sur la terre, on chie dans la mer. Tout l'univers est rempli de chieurs, et les rues de Fontainebleau de merde, principalement de la merde de Suisse, car ils font des étrons gros comme vous, Madame. SI VOUS CROYEZ BAISER une belle petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde. Tous les mets les plus délicieux, les biscuits, les pâtés, les tourtes, les farcis, les jambons, les perdrix, les faisans, etc., le tout n'est que pour faire de la merde mâchée, etc. 20

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