ANTIGANG : MISSIONS IMPOSSIBLES

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1 PROLOGUE La rue du Faubourg Saint-Honoré est animée. Les encombrements quotidiens du début de soirée ont laissé place à l agitation des forces de l ordre. Des hommes sémaphores et leurs sifflets strident repoussent les véhicules hors du périmètre protégé, celui réservé à l hôte de prestige du président de la République. Envahi d une cohorte de gardes mobiles et de CRS, mais aussi de bataillons de flics en civil trahis par des talkies-walkies guère dissimulés, le quartier ressemble à un camp retranché. Par ignorance de la visite officielle, seuls quelques rares touristes arpentent les trottoirs et, en dépit de l heure tardive, poursuivent le lèche-vitrines devant les boutiques du plus beau fleuron de notre commerce de luxe. Au milieu du tintamarre, j exhibe ma carte de police. Le brigadier me salue puis, sans hésitation, il déplace la barrière. Je m engage dans la rue avec le sentiment, un peu gêné, d être un privilégié du système même si, en la circonstance, je réponds à la convocation pressante de la direction. À hauteur de l hôtel Bristol, face à moi, j entrevois le drapeau aux armoiries présidentielles. Il flotte sur l Élysée comme pour mieux affirmer la présence du chef de l État dans la demeure républicaine, imposant aux Parisiens la nécessité de cet état de siège. Place Beauvau, je vire à gauche dans la rue des Saussaies où, fait rarissime, en raison des interdictions de stationnement pour la soirée, je peux garer mon véhicule de police banalisé face au n 11. Une fois sous le porche, le gardien en faction me reconnaît, aussi il évite de m interpeller inutilement. Mon attitude doit trahir l empressement. Le képi me sourit courtoisement avec un bref signe de sympathie très éloigné de la déférence militaire qui sied aux personnels en uniforme.

2 ANTIGANG : MISSIONS IMPOSSIBLES Le couloir franchi, je me retrouve dans la cour Pierre Brossolette. Là, comme toujours et quelle que soit l heure, deux ou trois chauffeurs tirés à quatre épingles patientent, grillant une cigarette auprès de leur belle berline noire, couleur que l administration réserve depuis toujours à ses hauts fonctionnaires. Après avoir grimpé les trois marches du hall, je fais face à l ascenseur mais, par sportivité naturelle, je décide d emprunter l étroit escalier ; il doit me conduire au cinquième étage. C est là que j ai rendez-vous avec le directeur central de la police judiciaire (DCPJ). À l occasion de notre conversation téléphonique, la secrétaire ne m a fait aucun commentaire sur la convocation, mais, par anticipation, je crois en deviner le motif Depuis les attentats des rues Marbeuf et des Rosiers à Paris, le terrorisme occupe tous les esprits des responsables du ministère. De mon côté, j ai décidé de quitter la brigade antigang nationale. Désormais, mon destin professionnel va donc s orienter vers la DST, la Direction de la surveillance du territoire Ma mutation pour le contre-espionnage est arrivée le jour même sur les téléscripteurs. Le changement explique sûrement l appel du secrétariat du directeur pour un «au revoir» et un «bonne chance» officieux, à moins que tout cela ne soit le fruit de mon imagination Je vais tirer ma révérence à la police judiciaire (PJ) en regrettant sa tradition de rigueur, de droiture et d amitié Au fur et à mesure que je gravis les marches de l escalier poussiéreux, je deviens nostalgique. Lentement, mon départ programmé de la PJ se transforme en un véritable cauchemar. À présent, mon chemin de croix est un calvaire. Ce ne sont pas les cinq étages qui me causent des difficultés, mais le doute dont je suis envahi. Je crains une erreur d appréciation dans le changement de carrière que j ai souhaité. J angoisse à l idée de m être fourvoyé. À chacune des marches, l inquiétude tourne un peu plus à l obsession. Je divague! Je sais que lorsque je redescendrai l escalier, le changement sera effectif. L erreur sera consommée. Je ne serai plus le même homme. Je ne serai plus un véritable flic, ce traqueur de voyous qui, sans jamais regarder sa montre et sans jamais s interroger sur le pourquoi, le comment ou bien le pour qui, a consacré plus d une décennie de sa vie à lutter contre le crime organisé 12

3 PROLOGUE La rêvasserie me ramène vers le jeune inspecteur un peu intimidé que j ai été. Douze ans plus tôt, il grimpait le même escalier sans savoir où il allait le conduire. Au fil des étages, le flash-back se fait de plus en plus net, ma mémoire de plus en plus précise, mon éphéméride de plus en plus certain Voici mes souvenirs. Ce sont aussi ceux de mes collègues et de mes amis ; ils sont souvent les mêmes. Je leur dédie le récit d un épisode de l institution. Cet ouvrage est en quelque sorte le leur. 13

4 1 Fils d honnêtes commerçants besogneux, je me souviens de mon enfance et de ma jeunesse. Celles-ci ont été imprégnées d une convenable éducation au sein d un centre catholique de province, où je passais d agréables jeudis après-midi, week-ends et vacances scolaires. C est sûrement grâce à cette formation que, par atavisme, j ai découvert qu au sein même du jardin d Éden sévissait un serpent. À l heure où, dans les années soixante, au sein du foyer parental nous possédions enfin un téléviseur, l enlèvement du jeune Éric Peugeot et le défi de l étrangleur à la police, tout comme l assassinat du président Kennedy ou le dépôt des cendres de Jean Moulin au Panthéon ont définitivement orienté ma vocation et ma personnalité. Comme tous les jeunes gens de ma génération, j ai effectué mes obligations militaires. Une fois celles-ci achevées, j ai quitté mon Languedoc natal pour rejoindre ma première affectation : le commissariat de voie publique du 5 e arrondissement de Paris... Le contrecoup des événements de soixante-huit donne au quartier Latin une ambiance estudiantine des plus agitées. Les manifestations se succèdent, mettant en cause le récent régime pompidoulien par des confrontations violentes entre les formations extrémistes de droite et de gauche. C est dans ce contexte que j effectue mes premières surveillances discrètes sur la voie publique. Pour le compte des Renseignements généraux (RG), dans le cadre de la loi anticasseurs, il me revient de prévenir tous les incidents consécutifs aux cortèges contestataires issus des facultés d Assas, de la Sorbonne et de Jussieu.

5 ANTIGANG : MISSIONS IMPOSSIBLES Par ailleurs, j assure de façon régulière la sécurité du 26, rue de Bièvre. François Mitterrand demeure dans l immeuble dont le faste intérieur contraste avec la modestie de la ruelle moyenâgeuse. Personnage énigmatique, le futur président de la République est déjà Dieu ; il ne s abaisse pas à nous saluer et encore moins à dialoguer avec les humbles serviteurs mis gracieusement à sa disposition par l État pour sa protection et celle de son domicile. Dans la même période, j effectue un stage de plusieurs semaines au sein même de la «grande maison». Les locaux du quai des Orfèvres sont austères, mais ce 36 a une âme. Il représente un mythe professionnel où, déjà, je me sens comme un poisson dans l eau. Les inspecteurs de la Brigade de répression du banditisme (BRB) et ceux de la Brigade du proxénétisme et des stupéfiants (BPS) m accueillent avec amabilité, mais surtout avec professionnalisme. D une conscience didactique hors du commun, ils me dispensent une solide formation de PJ de terrain. Dès lors, fort de ces conseils, je m engage dans cette nouvelle et passionnante mission de flagrants délits de voie publique au sein même du Quartier latin. Du pickpocket au mineur fugueur, du toxicomane consommateur au dealer, de l individu recherché à celui qui a commis un vol, mes interpellations tous azimuts s intensifient. Un soir, rue Mouffetard, un voleur de voiture surpris en flagrant délit dégaine un revolver. Nous sommes deux. Mon collègue fait usage de son pistolet automatique. Il blesse par trois fois le malfaiteur. C est la première fois que je vois un truand s écrouler. Ce ne sera pas la dernière! Cette anecdote, première du genre, me servira dans toute ma carrière, notamment dans mon rapport avec les armes à feu. Depuis l intervention de la rue Mouffetard où j ai vu un malfaiteur agoniser, je me suis juré de ne jamais faire parler la poudre sauf, bien évidemment, nécessité absolue : en cas de légitime défense! L exception confirme la règle. En raison de cette périlleuse interpellation, je suis convié par le commissaire divisionnaire. Je participe à un repas en présence de l ensemble de la hiérarchie. Cette convocation inhabituelle me va droit au cœur mais je reste prudent sachant, comme Virgile, que l on n est jamais invité à déjeuner sans raison! Le repas se déroule sans simagrées. Au terme de celui-ci et alors que le champagne est servi, d une voix nasillarde le commissaire me remet très solennellement une lettre de 16

6 CHAPITRE 1 félicitations accompagnée d une gratification de Jean Ducret, le directeur de la PJ de la préfecture de police : J ai appris que vous prépariez le concours d inspecteur. Nous ne pouvons que vous inciter à poursuivre. Nous vous souhaitons de réussir dans votre future carrière qui se dessine sûrement à la PJ. J ai suivi les conseils et les encouragements du commissaire divisionnaire du 5 e arrondissement de Paris. Comme la chance sourit aux audacieux, je rejoins l École supérieure de police de Cannes-Écluses. Trois mois plus tard, l instruction est terminée. Mon classement au sein de cette promotion d inspecteurs me permet un large choix qui, naturellement, se porte sur la PJ. Au ministère de l Intérieur, Honoré Gévaudan, sous-directeur des affaires criminelles de la DCPJ, me reçoit dans son bureau du cinquième étage. L ancien élève du lycée Paul-Valéry de Sète m accueille chaleureusement avec sa sempiternelle pipe aux lèvres et son accent languedocien. Lors de l entrevue, fidèle à sa légende, mon interlocuteur cultive son ambivalence notoire entre son amitié avec le poète des morts aux vaches et ses responsabilités institutionnelles. L entretien est cordial. Au moment où je quitte le bureau, je suis nommé à l Office central pour la répression du banditisme (OCRB). L antre de l OCRB est à deux pas du ministère. Au 127 de la rue du faubourg Saint-Honoré, Joseph Le Bruchec, le responsable de l Office, ouvre la porte de son bureau. Il me fait asseoir et, courtoisement, me questionne sur ma vie familiale, le déroulement de ma carrière, mes motivations et mes disponibilités. Un véritable examen d embauche. Dans mon costume La Redoute flambant neuf, je reste emprunté comme un communiant. L adjoint au chef de l Office fait une apparition. Le personnage est souriant et semble passablement désinvolte. Sa présence autorise un bref intermède à l interrogatoire que j ai le sentiment de subir. Le nouveau venu est Charles Pellegrini. Commissaire principal, il est chargé des affaires opérationnelles. En réalité, en dépit de l amabilité de mes interlocuteurs, j ai soudain l étrange sensation de faire tache dans mon costume cravate adapté à la fonction d un bureaucrate. De manière anodine et affable, l adjoint réitère les préoccupations déjà émises par son supérieur. La discussion se poursuit entre les deux commissaires. Celle-ci achoppe maintes fois sur ma vie familiale. Visiblement, en 17

7 ANTIGANG : MISSIONS IMPOSSIBLES dépit de mon expérience de la voie publique, mon épouse enceinte et mon fils de trois ans sont au centre du débat. Ils semblent être un sérieux obstacle à mon affectation dans un groupe opérationnel de l Office. Joseph Le Bruchec tranche. Il me destine à la documentation. Devant mon air affligé, le commissaire principal interrompt promptement le patron de l Office. Il s ensuit une controverse dont je reste le pudique témoin. Je note avec un vif intérêt le côté humain et la sagesse de ces deux managers. La décision à mon sujet est néanmoins prise avec rapidité. Charles Pellegrini m intègre au GNI, le groupe national d intervention. J ai trois mois pour faire mes preuves. L épée de Damoclès de la documentation plane désormais au-dessus de ma tête! Point de palabre. Dès le lendemain, j arrive en jeans-basket-blouson avec la ferme résolution de ne pas décevoir. Très vite Michel, Max, Gilles et Jean-Marie se chargent de mon adaptation au sein de l équipe dirigée par Humbert. Cette instruction porte principalement sur les techniques utilisées dans la recherche, l identification, la surveillance, la filature et l interpellation des malfaiteurs. Sans être présomptueux, j ai tout de même l impression de ne pas être tellement dépaysé eu égard à mon expérience précédente de la voie publique. Seuls les moyens et la circonscription sont différents. Nos matériels et nos moyens sont adaptés à nos missions de lutte contre le grand banditisme. Notre compétence judiciaire est nationale, voire internationale, c est-à-dire qu aucune frontière ne peut restreindre le champ de nos investigations et de nos actions. Humbert me met rapidement dans la confidence. Le travail du groupe est fondé sur l initiative et le flagrant délit. Il consiste à s auto-saisir d événements judiciaires aux conséquences médiatiques hexagonales. Cette envergure et cette dimension nationale se répercutent sur nos opérations en toutes occasions : vols à main armée, prises d otages, enlèvements, règlements de compte, extorsions de fonds Inutile d être un expert en sigillographie. L OCRB est un service de police judiciaire constitué spécialement pour la lutte contre la grande criminalité : hold-up, enlèvements, etc. La définition du Petit Larousse du mot antigang est respectée. Fer de lance de l OCRB, le GNI est l unité spécialisée de l Office, l antigang à l intérieur même de la brigade antigang nationale! J ai la fierté d appartenir à une unité d élite. La situation provisoire m incite à faire mes preuves. J ai conscience du prestige de cette police ; celle qui siège dans des locaux où, dans la période 18

8 CHAPITRE 1 d après-guerre, Pierrot le Fou a été interrogé par l inspecteur principal Roger Borniche. Je réalise le caractère exceptionnel de ma chance. Il ne faut surtout pas la gâcher! L actualité judiciaire et la cohésion du groupe vont précipiter ma formation. Mes premières filatures débutent dans l Oise, où demeure Alexis Piéto, dont les deux fils sont des proches du milieu lyonnais. À la suite de l arrestation par l Office et le SRPJ Lyon de Monmon Vidal et de ses complices pour le hold-up de la poste de Strasbourg, nous devons continuer à épurer la capitale des Gaules. À Lyon, trois affaires restent en suspens : le meurtre du restaurateur Jean-Pierre Marin-Laflèche, l assassinat du juge François Renaud et l enlèvement du jeune Christophe Mérieux. Les frères Claude et Jean-Luc Piéto appartiennent au clan des Lyonnais dirigé par Caclamanos. Originaire de Charvieu dans l Isère, Nicolas Caclamanos, surnommé Nick le Grec, est un repris de justice haut de gamme. Nicolas Caclamanos est inscrit au fichier spécial de la lutte contre le grand banditisme, le Who s Who de l aristocratie nationale du crime géré par l OCRB. Le malfaiteur et ses complices sévissent dans la région de Lyon, principalement à partir de l Espagne, leur base arrière. Auteurs présumés d un vol qualifié commis en novembre 1973 au cabinet de change Moureau, rue Rossini à Paris, les deux frères Piéto sont également en relation avec Robert Alfani, dit Fafa, Jean-Pierre Marin et Michel Lamouret, individus qui n ont rien à envier à la notoriété criminelle de Nick le Grec. Ils figurent eux aussi au répertoire national de l Office. L enquête est sensible! La méthode de beaux mecs consiste à soudoyer des policiers ripoux qui n hésitent pas à trahir l institution au profit du milieu. Seul le commissaire divisionnaire Richard, le chef du SRPJ Lyon, et quelques-uns de ses proches collaborateurs sont dans la confidence de nos investigations. À partir d un pressing géré à Issy-les-Moulineaux par Anne-Marie Piéto, puis du domicile à Colombes de son frère Jean-Luc, notre dossier s étoffe. Le système mafieux mis en place par ces malfaiteurs repose sur le proxénétisme en divers points de l Hexagone, mais aussi sur des agressions à main armée organisées de manière professionnelle. 19

9 ANTIGANG : MISSIONS IMPOSSIBLES Un hold-up commis à Saint-Étienne nous donne l occasion d interpeller les deux frères et trois de leurs complices. Avec l assistance de l Office central pour la répression des êtres humains et le concours des SRPJ de Versailles, de Lyon et de Lille, de nombreuses arrestations et perquisitions sont effectuées sur le territoire national. Mis en cause, les intéressés sont déférés puis incarcérés. Ils deviennent les hôtes de la maison d arrêt de Saint-Paul à Lyon. La liste des faits qui leur sont reprochés est impressionnante, un véritable catalogue judiciaire à la Prévert : proxénétisme aggravé, vols à main armée, détention d armes et de munitions, association de malfaiteurs. Quelques jours plus tard, j effectue avec Humbert et Gérard le déplacement à Lyon. À la maison d arrêt de la ville, nous rencontrons séparément les protagonistes de la dernière affaire. Dans un bureau sordide avec des murs crasseux pour décor, nous faisons défiler l un après l autre les détenus impliqués dans cette association de malfaiteurs. J observe mon chef de groupe. Il a dissimulé un magnétophone discret dans la veste de son costume. Figure emblématique de l Office, très grand et mince, l inspecteur divisionnaire a du caractère et de l expérience. Ancien de la brigade criminelle de la préfecture de police, en mai 1968 il était à l Élysée et à Colombeyles-Deux-Églises au côté du président de la République. De cette époque, Humbert conserve un style vestimentaire élégant. Privilège du chef, celuici dénote avec nos tenues de stakhanovistes des planques. Alors, qu est-ce que tu penses de ma proposition? Le ton est ferme, sec et autoritaire. Notre interlocuteur baisse les yeux. Tel le penseur de Rodin, il penche la tête. Le long silence qui suit est momentanément interrompu par les cris de haine lancés par la canaille précédente. Réintégrant ses quartiers d isolement, le pauvre hère ameute les autres codétenus pour leur signifier qu il nous a envoyés vadrouiller. Comme à l accoutumée, un énorme chahut répond à ses injures! Gérard sourit. Je croise ses yeux, ceux d Humbert sont malicieux et son front ridé. La manipulation semble fonctionner. En contrepartie de révélations, on te propose une absolution partielle Je ne suis pas une balance. Allez vous faire foutre! Tu sais, nous sommes mandatés par Charles Pellegrini, le patron opérationnel de l antigang national Alors? 20

10 CHAPITRE 1 Je connais. C est celui de la mutinerie de la centrale de Clairveaux Monsieur connaît ses classiques! Oui! Buffet et Bontemps ont été guillotinés Exact! Et puis en haut lieu, le nouveau ministre de l Intérieur, Michel Poniatowski, pourrait même cautionner notre troc Le préliminaire psychologique avec le malfrat a été pertinent, nous avons flairé ses faiblesses. Le voyou est fragilisé par son internement et par la séparation d avec sa jeune épouse. Ce n est pas un véritable caïd. Au moment de sortir de la pièce lugubre pour rejoindre la liberté, le grand air et le froid hivernal, nous savons que le poisson est ferré, la pêche a été fructueuse. En Rhône-Alpes, Jean-Pierre Marin-Laflèche était un restaurateur heureux. Son établissement est prospère. Les mets qu il propose sont appréciés d une clientèle de gastronomes ; les fins connaisseurs viennent des quatre coins de la région. Sa mort demeure mystérieuse en dépit du contenu d une cassette audio retrouvée à son domicile. Il s agit d un document sonore laissant supposer une extorsion de fonds orchestrée par les anarchistes italiens du groupe Renato Curciode, les Brigades rouges. L enquête piétine. Et puis, peu à peu, comme toujours, les langues se délient. Le restaurateur était un dépravé, un être malsain obnubilé par le vice. Ses penchants pervers dans ses relations avec ses partenaires homosexuels lui ont attiré des animosités. Son cynisme sexuel autant que sa réussite expliquent peut-être son assassinat. Les auditions menées dans le milieu à partir de ces hypothèses n apportent aucune nouvelle direction à l enquête. La discrétion est respectée. On tente notre va-tout. Dans l Hexagone. Ce sera une première. Dans la semaine, un matin, l enregistrement de la voix du racketteur est diffusé sur plusieurs radios. Nous espérons que dans la région Rhône-Alpes, un débauché dénoncera l un des siens. Surprise! C est un membre de la famille du rançonneur qui appelle. La voix est celle d un certain Joël Matencio. L individu a déjà été auditionné dans le cadre de l enquête ; il demeure à Maisons-Alfort. Nous fonçons. Trop tard. Nous perquisitionnons. Le présumé coupable est inscrit dans une agence d intérim du 9 e arrondissement. C est reparti sur les chapeaux de roue! Désolé, Messieurs, mais cet intérimaire est absent C est-à-dire? 21

11 ANTIGANG : MISSIONS IMPOSSIBLES Il est sur son lieu de travail. Il occupe depuis quinze jours un emploi de typographe dans un grand journal parisien Et c est ainsi que Joël Matencio accordera sa première interview sur les lieux mêmes de son dernier emploi. Pour sa défense, il mentira en évoquant son appartenance aux Brigades rouges. Un jour, Humbert s épanche sur le dossier du juge François Renaud. Assassiné dans la nuit du 2 au 3 juillet 1975 à Lyon, le magistrat implacable surnommé Le Shérif était particulièrement enclin aux procédés musclés. Selon les premiers indices de l enquête, les méthodes auxquelles il avait recours expliquent son meurtre, annoncé tant par la haine des détenus et la rivalité des gangs, que par son efficacité et sa détermination. En réalité, les débouchés de l enquête du juge sur les suites du hold-up commis le 30 juin 1971 à la poste centrale de Strasbourg alimentaient une polémique médiatique autour d éventuelles compromissions politiques. Les onze millions de francs de butin qu avait dérobés Monmon Vidal serviraient-ils au financement d un parti politique? L hypothèse sera reprise par le cinéaste Yves Boisset, qui a campé dans Le juge Fayard, interprété par Patrick Dewaere, un magistrat pugnace et jusqu au-boutiste, abattu par les truands qu il combattait. Dans le film, la censure volontaire du sigle SAC (Service d action civique) contribuera à nourrir cette légende de liens étroits entre le hold-up commis par le gang des Lyonnais et le financement d un parti politique. Entre-temps, le mythe sera relayé par le règlement de compte d un parrain du milieu Lyonnais, Jean Augé, barbouze notoire affilié au SAC, mais aussi par le rôle fantaisiste de poseur de micros que Monmom Edmond Vidal affirmera avoir tenu à l occasion de son procès d assises, en juin Si lors de notre visite au parloir de la maison d arrêt de Saint-Paul, le détenu bavard nous avait aiguillés vers La Carpe comme étant l un des ravisseurs du jeune Christophe Mérieux, il nous avait également révélé les noms de deux de ses complices : Jean-Pierre Marin et Michel Lamouret. Au cours de ses confidences, le prolixe voyou avait également indiqué que ces deux derniers malfaiteurs étaient les auteurs de l exécution du Shérif, exécution commanditée par contrat par Robert Alfani pour le compte de Nicolas Caclamanos. 22

12 CHAPITRE 1 Sans faire connaître sa source, l Office avait donc transmis cette piste au SRPJ Lyon. Après un échange de coups de feu avec les collègues locaux, Jean-Pierre Marin sera abattu lors de son arrestation. Au fil des ans, les règlements de comptes entre truands élimineront progressivement tous les protagonistes du meurtre du juge François Renaud, sans que par la suite aucun des six juges chargés d instruire l affaire d assassinat ne puisse aboutir officiellement à l identification des auteurs. Le 17 septembre 1992, malgré son acharnement, le juge Georges Fenech rendra une ordonnance de non-lieu ; il refermera irrévocablement le dossier. Si au plan policier la question sur l enquête est depuis longtemps définitivement résolue, la justice s interroge encore sur l assassin du Shérif. C est dans ce contexte embrouillé qu au seuil de ma carrière PJ, j ai effectué ce déplacement à Lyon sans avoir réellement conscience des méandres du banditisme qui régnait sournoisement dans cette ville. Crimes de sang, attaques à main armée, réseaux de proxénétisme et de stupéfiants, caïds tenaces et canailles dégonflées, donneurs et donnés, journalistes gangrenés et cinéastes avertis, flics véreux et policiers modèles, apprentis détectives et privés marginaux, barbouzes corrompues et crapules, juges obstinés et magistrats passéistes : l office baignait dans les arcanes de la criminalité lyonnaise, ceux qui sont interdits d enseignement à l École supérieure de police! Dans l affaire Mérieux, nous avons désormais une nouvelle piste. L année précédente, l enlèvement s était soldé par le paiement d une rançon. Cinq cents millions de francs pour la libération de Christophe Mérieux avaient été versés. Nous identifions La Carpe. Il s agit de Louis Guillaud, la cinquantaine, dont le mutisme justifie le pseudo de criminel. Ce repris de justice originaire du Nord est connu du SRPJ Lyon pour diverses attaques à main armée commises en 1969 en compagnie de membres du clan Caclamanos. Nous avons mis dans le mille. D une part son signalement morphologique correspond à celui d un des auteurs du rapt, d autre part la voix de la bande sonore d un des kidnappeurs est bien celle de La Carpe. Depuis 1973, Louis Guillaud est un repris de justice inscrit sur la circulaire spéciale de l OCRB du grand banditisme. Dans le même temps, notre traque s oriente vers un certain Franscisco Alcazar-Lopez, un malfaiteur franco-espagnol. Cet individu a séjourné à la 23

13 ANTIGANG : MISSIONS IMPOSSIBLES maison d arrêt de Lyon avec La Carpe. À Paris, il fréquente assidûment un établissement nocturne tenu par l ancienne compagne de Louis Guillaud. La persévérance de nos surveillances de ces deux personnages nous permet de localiser La Carpe dans un modeste logement de Puteaux. À ce stade de nos investigations, je découvre avec stupéfaction que finalement nos moyens légaux sont pour le moins limités. Je veux bien évidemment parler des possibilités juridiques prévues par le Code de procédure pénale. Nouvel arrivant, je suis particulièrement naïf et encore égaré par la lecture du Para-Montreuil, véritable mémento de tout policier procédurier : l œuvre légaliste de référence de tout inspecteur. C était sans connaître les ressources et les astuces du patron opérationnel de l Office! Quelle déception! Ce 30 janvier, en fin de matinée, Humbert et mes collègues partent précipitamment pour Troyes où le jeune Philippe Bertrand, âgé de neuf ans, a été enlevé. Je me morfonds. Je dois rester au siège de l Office afin d assurer l interface avec le terrain. Pel, c est-à-dire Charles Pellegrini, ne me ferait-il pas confiance? Mon œil interrogatif n y change rien. Joseph Le Bruchec a préféré me confier la permanence en lieu et place de Jojo, un enquêteur aguerri à l action. Mon collègue sera plus utile à l opérationnel que dans d hypothétiques liaisons administratives. Le détail est depuis totalement dérisoire et, je le concède, absolument indécent par rapport à la tragédie qui allait malheureusement survenir. Je serai par la suite associé à l enquête dans laquelle, en dépit de l énergie déployée, nous resterons des acteurs bien impuissants! À Troyes, les investigations discrètes se poursuivent autour d une auberge où nous a conduits la piste du ou des ravisseurs. C est dans ces circonstances que Patrick Henry est interpellé. L individu est alors répertorié au fichier central de la police nationale pour des exactions banales : un vol de vélo et une escroquerie à l assurance. Patrick Henry ne peut nous convaincre de la pertinence de sa présence sur les lieux. Ce blondinet d un an mon cadet est mis en garde à vue. Au cours de celle-ci, le suspect est amené illicitement en balade. Malgré la nuit et bien qu acculé par tous les éléments de nos auditions, le suspect à genou reste froidement stoïque à nos différentes questions. En dehors de toutes les considérations de procédure pénale, le commissaire Charles Pellegrini souhaite obtenir la reine des preuves, autrement dit les aveux du kidnappeur. Comme Humbert et Gérard, je fais confiance à la perspicacité du patron. Nécessité fait loi! La vie d un enfant de neuf ans est peut-être entre 24

14 CHAPITRE 1 nos mains. Notre conscience autant que notre raison nous commande d agir avec diligence sur le déroulement de l événement. Peu importe que la loi soit transgressée, il faut impérativement que nous réussissions. Avec sang-froid et conviction, le commissaire dégaine son revolver. Les six détonations de 357 qui sifflent aux oreilles de Patrick Henry ne changent rien. Impassible, il est inébranlable. Déterminé, il affirme être innocent. Le sérieux coup de bluff du boss se solde par un fâcheux bide! Aujourd hui encore, je maintiens que l importance de l enjeu méritait de tout faire pour tenter de connaître la vérité et de sauver, peut-être, la vie d une victime innocente. Fussions-nous après coup sanctionnés par l autorité judiciaire et révoqués de la police nationale! Au terme de ses quarante-huit heures de garde à vue, le jeune homme aux lunettes d intellectuel donnera une conférence à la presse radiotélévisée nationale. Dans celle-ci, avec aplomb et arrogance, il condamnera bien évidemment nos méthodes, mais surtout il ira même jusqu à invoquer la peine de mort pour les ravisseurs d enfants. La suite est connue. Le jeune Philippe est retrouvé étranglé sous le lit d une chambre d hôtel louée sous une fausse identité par le ravisseur. Le 21 janvier 1977, le futur garde des Sceaux, l avocat Robert Badinter, sauvera la tête de Patrick Henry. De toute ma vie, je ne pourrai admettre le verdict trop clément de la cour d assises de l Aube : la réclusion criminelle à perpétuité pour le meurtre d un enfant. En réalité, il est vrai que cette cour débattait plus de la peine de mort et de la guillotine qu elle ne jugeait un homme accusé de l assassinat d un enfant! En mai 2001, par le jeu de l application de la Loi sur la présomption d innocence, dite Loi Élisabeth Guigou, la peine de réclusion criminelle à perpétuité de Patrick Henry se transforme en liberté conditionnelle. Vingtcinq ans d internement pour la vie d un enfant, est-ce bien suffisant? Un an après sa libération, Patrick Henry commet un vol à l étalage : il est symboliquement sermonné par le juge d application des peines et condamné à seulement deux mille euros d amende par le tribunal correctionnel de Caen. Quelle Justice! Les méfaits inoffensifs commis par l intéressé avant l assassinat du jeune Philippe Bertrand auraient dû alerter la juridiction des libérations conditionnelles de Basse-Normandie sur la réelle personnalité d un tel individu : un rusé, menteur, manipulateur, dont la sagacité est dictée par l appât du gain facile! 25

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