Hétérogénéité des élèves en langue orale : Des pistes d aide et de différenciation pédagogique. Marie-Odile Philips, directrice de l école maternelle d application d Ars-Laquenexy Groupe PARI 2001-2005 «Régulation de la parole à l école maternelle» Ce travail est le fruit d un travail d équipe réalisé dans le cadre d une action académique de recherche innovation sous la direction de Pierre Péroz. L objectif du groupe P.A.R.I. est d étudier la régulation de la prise de parole à l école maternelle dans des conditions ordinaires de travail. Pour cela, nous mettons en place des situations langagières qui permettent de diminuer les contraintes pour les élèves et les enseignants en situation d oral en : Simplifiant les situations d apprentissages, en ne multipliant pas les objectifs En utilisant des systèmes permettant l objectivation (c'est-à-dire l'auto-évaluation et la réflexion de l'enfant sur son apprentissage) : les jetons et les vidéos L objectif principal de la recherche est la régulation de la prise de parole au cycle 1 - début cycle 2. La construction du langage est le cœur des activités de l école maternelle et l acquisition de la langue constitue les fondations sur lesquelles vont s édifier les apprentissages fondamentaux des élèves. Les enfants arrivent à l école avec des savoirs différents et variés, résultats de leurs expériences et de leurs histoires personnelles. L institution scolaire ne doit pas considérer ces différences en terme de manque ou d insuffisance. Elles doivent être au contraire le point de départ d un travail pédagogique. La mission de l école est de tout faire pour que les différences initiales ne se transforment pas plus tard en échec pour les enfants les moins avancés «Si on ne me donne pas la parole, je rentre chez moi!» Louis, 4 ans Entre les petits parleurs, les grands parleurs, les petits râleurs et même les enfants mutiques, «Parler ensemble» au Cycle 1 n est pas toujours chose facile! Pour permettre à chacun de s exprimer dans un espace de parole où l on s écoute et se respecte, l enseignant doit faire face à de multiples difficultés dans la gestion de sa classe : prendre en compte les différences interindividuelles, à la fois motiver l enfant à prendre la parole mais aussi réguler les interventions au sein du groupe classe où chacun doit pouvoir trouver sa place. Après avoir rapidement cerné les enjeux de l apprentissage de la langue orale, à la fois outil et objet d apprentissage, je vais cibler les difficultés structurelles de la vie de la classe, les paramètres qui peuvent gêner les enfants et enfin, bien sûr, ce qui peut aider les enfants en difficulté dans une optique de différenciation pédagogique.
Je vais plus axer ma réflexion sur les «petits parleurs» en relation avec la tâche demandée, en interaction avec leurs pairs dans une dynamique conversationnelle régulée par l enseignant. 1.Les enjeux J aborderai surtout les enjeux cognitifs et d apprentissage et les enjeux de citoyenneté. Des enjeux cognitifs et d apprentissage N. Péruisset-Fache dans son livre : La logique de l échec, démontre que le rapport au langage est essentiel dans la construction de la personnalité de l enfant 1. La parole est un vecteur d apprentissage cognitif et relationnel. L enfant doit être capable de dire et de se dire. La langue orale est à la fois un domaine d apprentissage que l on travaille en tant que tel et aussi un outil au service des autres disciplines. Dans son livre Pratiques du langage et prédiction de la réussite scolaire, A. Florin 1991 montre que les élèves efficients à l oral sont plus performants dans les autres disciplines. Prendre la parole dans le groupe, oser parler, vouloir parler, participer à la vie de la classe, donner son avis, pouvoir argumenter, sont des compétences que certains élèves, en particulier les petits parleurs, ont plus de mal à atteindre que d autres. Il faudra donc les aider davantage et leur faire comprendre que maîtriser la langue orale et la communication à la maison, à l école, puis plus tard dans la vie privée et dans le travail, est un atout majeur. Pour leur permettre de comprendre le monde dans lequel ils vivent, pour qu ils puissent participer aux décisions, négocier, discuter les règles du jeu, il importe de maîtriser l oral. Pour lutter à armes moins inégales et faire partie d une majorité moins silencieuse, les élèves, en particulier ceux qui sont le moins à l aise, ont besoin de plus d aide. Des enjeux de citoyenneté Montrer que, grâce au langage, on peut régler des problèmes avec des mots plutôt qu avec des incivilités et de la violence devient une priorité. Dans certaines classes, le climat de travail est détérioré par des problèmes de discipline.vraisemblablement, une minorité d élèves n a pas intégré les règles de communication et cela peut gêner, voire empêcher les apprentissages de toute la classe. Après avoir rapidement cerné les enjeux de l apprentissage de la prise de parole, je pointerai les difficultés dans la gestion de la classe que rencontre chaque enseignant 1 Elle s appuie sur les propos de B.Charlot qui parle plus largement de rapport au savoir. L apprentissage du langage se fait surtout selon elle, pendant la période de socialisation primaire avant la période scolaire et continue à l école maternelle. L enfant doit sentir la nécessité de parler, de s exprimer, d échanger, de donner son avis. Pour être compris, il prend conscience qu il doit faire des efforts pour bien parler. C est d abord à la famille puis à l école qu il revient de construire avec l enfant un rapport positif avec le langage afin d éviter que n apparaisse le spectre de l échec scolaire.
de cycle 1 pour travailler en groupes, pour évaluer la parole et la prise de parole et pour tenir compte de l hétérogénéité des élèves. 2. Les difficultés structurelles du terrain La gestion de la classe Le travail en petits groupes, avec un effectif total autour de 30 élèves qui ne sont pas encore autonomes, fait partie des difficultés rencontrées par nos stagiaires lors de leurs stages en responsabilité. Chaque année, le sujet revient au bilan du premier stage. Le travail de langue orale nécessite une atmosphère calme avec de bonnes conditions d écoute et de communication. Il n est pas toujours facile de l obtenir dans certaines classes. La présence d aides éducateurs avait offert des possibilités pour le travail en petits groupes et la différenciation pédagogique, malheureusement les emplois n ont pas été maintenus. Quelques parents d élèves nous proposent leurs services pendant qu une maman ou un papa anime un atelier d informatique, de jeux de société ou de lecture d album en marmothèque, l enseignant peut alors dans un groupe plus restreint individualiser davantage les apprentissages autour de l oral. Le travail en groupe de paroles préconisé par A. Florin peut alors se faire dans de bonnes conditions. L ouverture de l école aux parents n est pas toujours bien perçue. Il est clair que les enseignants et les syndicats préfèrent une amélioration des conditions de travail et une augmentation des moyens de fonctionnement. Mais ce n est pas à l ordre du jour. On nous demande plutôt de faire plus avec moins de moyens. L intervention de parents est donc une solution, même si ça n est pas la meilleure. Les élèves de cycle 1 ont encore du mal à communiquer à l intérieur d un groupe et à tenir compte du discours d autrui. C est un apprentissage à long terme et on peut observer des enfants qui se bloquent sur une idée, des enfants qui construisent du sens à deux ou à trois sans se soucier du reste du groupe. Les compétences du «Vivre ensemble» et de communication en groupe sont encore en cours d acquisition. Pour que chacun ait son espace et son temps de parole, l enseignant doit veiller à organiser l espace classe et son emploi du temps pour favoriser les prises de paroles. L hétérogénéité des élèves C est certainement le plus difficile à gérer. On peut trouver en première année de cycle1, à la fois des enfants qui s expriment comme des adultes, des enfants en difficultés langagières et même si c est très rare, des enfants qui refusent de s exprimer oralement. Voici un tableau un peu plus détaillé des différents profils d enfants qu on peut rencontrer dans une classe. L objectif n est pas de catégoriser trop tôt les élèves mais de permettre une prise en compte de l hétérogénéité.
Une palette de petits parleurs : - Certains enfants sont inhibés et manquent d assurance. Il faut leur donner des tâches langagières un peu plus faciles (répéter, reformuler), valoriser leurs progrès pour les placer en situation de réussite. -D autres parlent peu, parce qu ils ne sont pas assez attentifs. Ne suivant pas la conversation du groupe (quelquefois par manque d intérêt), ils ont bien sûr du mal à proposer des enchaînements sur les énoncés des autres membres du groupe. Sans que cela suffise, une solution toute simple peut être de le placer à côté de l enseignant qui pourra en cours de séance lui demander de répéter pour s assurer qu il suit. -D autres encore peuvent perturber le groupe en ajoutant des problèmes d indiscipline. Se voir, s entendre lors du visionnement d une cassette vidéo peut provoquer une prise de conscience. Un rappel des règles de vie de la classe et des règles de prise de parole peut également aider l enfant. - Parfois un enfant ne trouve pas sa place dans le groupe. Il ne se sent pas à l aise et peut être gêné par la présence d enfants qui prennent trop de place et monopolisent la parole. C est «l effet Goffman» Faire des groupes de parole plus homogènes comme le conseille A.Florin peut être tout à fait bénéfique. - On peut rencontrer, bien que ce soit très rare, un enfant qui refuse de communiquer verbalement (enfant mutique). Le mutisme d Elyace, qui n a pas dit un mot à l école ( il parle à la maison avec sa maman et ses frères et sœurs) de la toute petite section à la grande section, m a particulièrement perturbée. Il faut bien sûr en parler avec la famille et demander l avis du psychologue scolaire. Celui-ci, contacté, a parlé avec la maman de l enfant qui lui a confié des choses qui ont éclairé l équipe pédagogique sur le comportement de l enfant. Ne pas faire de fixation, ne pas employer toutes sortes de ruses pour le faire parler, cela risque de le bloquer davantage. Peut-être aussi a t-il été scolarisé trop tôt?( à 2 ans et demi). Il avait encore besoin de beaucoup de présence maternelle. Si certains élèves sont «petits parleurs» du fait de leurs problèmes de comportement, d autres ont plutôt des soucis d ordre physiologique ou linguistique : - Un enfant qui a des difficultés articulatoires peut avoir conscience de son défaut et avoir peur d intervenir par crainte des réactions du groupe. L existence de règles explicites de communication est fondamentale pour que l élève ose parler. Le système des jetons décrit par Hélène Barrès est tout à fait judicieux (cf son document ). C est le cas de Sandrine (dans les séances décrites plus loin) qu on avait beaucoup de mal à comprendre en moyenne section et qui en grande section
n hésite plus à prendre la parole. Elle sait que celui qui se moque ou qui coupe la parole est sanctionné par la perte d un jeton. Si le problème persiste, une consultation d orthophonie est à conseiller en moyenne section. Avoir la possibilité de s écouter peut aider l'enfant à prendre conscience de son langage et à vouloir s améliorer. Cela peut aussi avoir l effet inverse. De même, la correction systématique des mots mal prononcés peut soit constituer un étayage et une aide, soit «enfoncer l enfant» qui participera encore moins. Un problème de «boîte à langue, cavité phonatoire dont dispose l enfant» peut le gêner. Une petite rééducation est alors nécessaire. - Il arrive que des enfants aient un léger déficit intellectuel qui entraîne des problèmes de compréhension des consignes et donc la production d énoncés incohérents. L évaluation de la parole et de la prise de parole L aspect labile et volatil de l oral la rend difficile. On peut évaluer quelques items au cycle 1. - L élève prend la parole. - Il donne son opinion. - Il respecte les tours de parole. - Il écoute ses camarades. - Il entre en dialogue avec les autres. - Sa voix est audible par le public. Dans un article Evaluer l oral ( 2003 : 6), C. Garcia-Debanc souligne qu une évaluation objective et très fine est nécessaire à l enseignant pour procéder à un étayage efficace. Elle cite E. Nonnon pour laquelle l enseignant a «besoin de lire dans les énoncés oraux des élèves toutes les conduites en gestation, même sous forme embryonnaire» pour pouvoir procéder à un étayage efficace et ajuster ses interventions dans le cours même de l interaction. L enseignant doit gérer à la fois son rôle de passeur de savoir, de médiateur et d évaluateur. L usage du magnétophone et des vidéos permet de se décharger d une partie de la tâche mais nécessite après la classe une analyse qui demande du temps. Il est utopique de le faire à chaque séance mais tout à fait pertinent de le prévoir une fois par période (6 semaines). Gestion des différences interindividuelles et mise en place des groupes Dans son livre Parler ensemble en maternelle, A. Florin rend compte des résultats des recherches françaises et étrangères sur l acquisition du langage. Puis elle
centre son attention sur les différences individuelles dans les conduites langagières avant de proposer une réflexion «sur la manière de concilier les objectifs académiques et la diversité des enfants». Elle décrit les variations interindividuelles puis nous parle des troubles du langage oral tout en reconnaissant la difficulté d établir un diagnostic. En effet, qu est -ce qu une conduite langagière à un âge donné? Il est parfois difficile de distinguer un écart pathologique et un qui ne l est pas. Elle distingue : - le bégaiement et les troubles de l articulation - l aphasie, retard, dysphasie et audimutité Au niveau de la prise de parole, elle constate que souvent, en grand groupe, la majorité des énoncés est fournie par un petit nombre d élèves et que 30 à 40 % ne prennent pas la parole. En petits groupes conversationnels, la distribution de la prise de parole est moins inégalitaire. Pour mieux réguler la parole, elle a mis en place avec une équipe d étudiants et d enseignants un aménagement dans la dimension et le fonctionnement des groupes. - la dimension du groupe sera réduite à un tiers de l effectif soit 6 à10 enfants. - les enfants sont classés à partir de la quantité des prises de parole en 3 catégories : les grands parleurs, les moyens parleurs et les faibles ou petits parleurs. Dans le cas des petits groupes hétérogènes comprenant un tiers d enfants de chaque catégorie, la situation devient théoriquement plus favorable pour les faibles parleurs. Pourtant, en pratique, il s avère que 3 élèves peuvent monopoliser la parole au sein du groupe. L organisation qu elle juge la plus pertinente est la composition de groupes homogènes. La pression concurrentielle est réduite et les faibles parleurs deviennent plus actifs. Leur participation langagière peut être multipliée par 4,5 à 40,9 2. Conclusion L hétérogénéité des élèves dans une classe ne se limite pas à la distinction entre petits, moyens et grands parleurs. La variété des petits parleurs nous conduit à un degré de complexité supplémentaire dont il faut tenir compte dans la différenciation pédagogique.en effet, certaines actions favorables à certains enfants ne conviennent pas à d autres. Il convient d être vigilant et d alterner les différenciations simultanées, successives, de varier la taille et la composition des groupes. 2 Parler ensemble en maternelle 1991
C est certainement le meilleur moyen de réguler l hétérogénéité au niveau de la verbalisation et de la prise de parole à l école maternelle. Elle n est pas facile à mener car elle exige un travail en petits groupes qui pose des difficultés car les enfants de cycle 1, du fait de leur âge, ont du mal à travailler en autonomie dans le calme relatif nécessaire à des conditions d écoute acceptables pour un travail sur la langue orale..comment aider les petits parleurs à s exprimer davantage? Les règles de communication dans la classe et le système des jetons peuvent aider les petits parleurs par leur aspect sécurisant. Répéter, reformuler sont des tâches langagières essentielles pour les petits parleurs. Les grands parleurs, quant à eux, auront des tâches langagières plus compliquées, devront fournir des énoncés plus complexes, initier des échanges. Montrer les paradoxes et la diversité du terrain peut au début perturber et déstabiliser les étudiants et les stagiaires et même quelquefois des titulaires en formation continue devant la difficulté de la tâche. Sentir qu on n est pas seul à éprouver de tels problèmes peut aussi rassurer. Comme le dit P.Perrenoud dans son article dans les cahiers pédagogiques n 326, «Leur repérage permet de vivre avec la complexité» Bibliographie : FLORIN A. 1991 Pratiques du langage à l école maternelle et prédiction de la réussite scolaire Paris P.U.F FLORIN A. 1993 Parler ensemble en maternelle Ellipses Aubin imprimeur FRANCOIS F. Ss la dir : 1994 «Le dialogue en maternelle : mise en mots et enchaînements, propositions de recherche» dans Jeux de langage et dialogues à l école maternelle. C.R.D.P. Midi-Pyrénées GARCIA-DEBANC C. 28/01/03 Evaluer l oral Article www.cndp.fr/zeprep PERUISSET-FACHE N. 1999 La logique de l'échec L'harmattan