L îlot Chalon Chroniques d un quartier de Paris 1986-1995 Photos de Francis CAMPIGLIA texte Hervé HAINE Parimagine
L îlot Chalon en 1950 5
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Retour sur l îlot Chalon Chaque arrondissement de Paris, chaque quartier, chaque rue possède son histoire particulière. L îlot Chalon n y échappe pas. De sa construction à la fin du XIXe jusqu à sa dissolution un siècle plus tard, les événements ont jalonnés sont existence, des êtres humains l ont fait vivre, l ont modifié, y ont trouvé du bonheur, y ont souffert, y sont morts aussi. Ce que l on a appelé «l îlot Châlon» a été dans sa création une curiosité géographique dans le Paris du de la fin du XIXème siècle Ce petit lotissement d immeubles modestes était cerné de chaque côté : au sud, la rue de Chalon était surplombée par une muraille le long des voies des lignes de la Compagnie des chemins de fer Paris Lyon Méditerranée. A l ouest, une semblable muraille couvrait sur toute la longueur la rue de Rambouillet, restes d une terrasse d un château disparu et remplacé par les entrepôts des chemins de fer. Au nord, c est le viaduc de la ligne de Chemin de fer de Vincennes, appartenant à la compagnie de l Est, qui domine l avenue Daumesnil. Enfin au nord, avait été érigée la prison Mazas, énorme et sinistre bâtisse, rasée en 1898 pour ne pas effaroucher les voyageurs débarquant à la capitale pour visiter l Exposition Universelle. Dès le départ, l îlot Chalon est un espace urbain voué à vivre replié sur lui même. La prison Mazas Il était traversé par quelques ruelles étroites, des passages créés autours de 1900, et qui portaient les noms de propriétaires des terrains : Brunoy, Raguinot, Gatbois... C était un quartier populaire, vivant, qui abrite alors une diversité remarquable de population modeste : des artisans, des commerçants, des ouvriers... Les immeubles étaient composés de logements d une ou deux pièces sans commodités, d hôtels pour travailleurs (certains seront rachetés par la SNCF), mais aussi de commerces, de boutiques, d entrepôts,centre d une authentique vie sociale et économique. C était un lieu de vie foisonnant, chargé d histoire, et dont une des originalités est qu il a concentré durablement et sur une petite superficie des immigrations du XXe siècle venues des quatre bouts du monde via Marseille et la gare de Lyon. Dès les années 1900, des italiens fraîchement débarqués investissent les ruelles, ouvrent des cabarets, avant de se déplacer vers la rue de Lappe à la Bastille. En 1914, pour honorer un traité entre la Chine et les alliés, l Empire Céleste envoie plus de 100 000 de ses ressortissant en France pour oeuvrer sur le front de la première Guerre Mondiale. A la fin du conflit, au moment de leur retour au foyer, certains de ces chinois, profitant de la confusion, s échappent et s éparpillent dans l îlot où ils s intègrent progressivement, créant le premier Chinatown de la capitale, et probablement les premiers restaurants chinois en Europe. Marseille est à ce moment là le port où se font tous les échanges avec les colonies françaises, surtout celles du Maghreb. C est donc très logiquement à la gare de Lyon que débarquent Algériens, Marocains et Tunisiens. Cette immigration prendra de l importance quand la France l encouragera pour fournir la main-d oeuvre nécessaire au productivisme national des Trente Glorieuses, et c est souvent l îlot Châlon qui sera la première terre d accueil de ces déracinés, avant leur départ pour la banlieue et ses bidonvilles. Dernière immigration en date : celle venue d Afri- 9
que centrale, plus particulièrement du Mali et du Sénégal. Outre leur emploi dans le bâtiment, cette nouvelle population ressuscite une activité tombé en désuétude dans le quartier en ce début des années 80 : le commerce. Ce sont en effet les grossistes d objets africains de toutes sortent qui s installent et vont fournir à travers un réseau de vendeurs ambulants locaux tous les marchés de France. C est donc un lieu de cohabitations improbable, un lieu de passage aussi, dont le trait dominant est la pauvreté. Mais L îlot Chalon est aussi un quartier réputé mal famé, attirant la petite pègre, comme souvent autour des gares parisiennes, et ce dès le début du siècle. Ainsi jusque dans les années 70 on y trouvait des hôtels des passe... C est à cette époque que la drogue fait son apparition dans les quelques hôtels bordant la rue de Châlon, le long de la gare. Il s agit alors essentiellement de petits trafics de marijuana et d herbe. Mais l expulsion des dealers trafiquant rue de l Ouest (près de la gare Montparnasse) change la donne : ceux-ci se réfugient dans l îlot Châlon, envahissent rapidement l intérieur des ruelles, apportant dans leur bagages une héroïne douteuse, et bouleversant la vie dure mais tranquille de ses habitants. L impunité policière dont bénéficie ces délinquants venus de banlieue entraîne une montée des violences quotidiennes et chasse progressivement une partie de la population du quartier, laissant place à une faune grandissante et malsaine d êtres en perdition. C est la dégradation rapide et irrémédiable du cadre de vie, l insalubrité prend le dessus. L îlot fit alors une brève apparition à la une des journaux et des télés dans les années 80, lui offrant une courte célébrité dont il aurait pu se passer : elle précédait de peu sa condamnation à mutation définitive, pour répondre aux exigences d une économie dévoreuse de vie. Car la Mairie de Paris a justement prévu la réhabilitation de l îlot, elle veut assainir, transformer cette partie du XIIe en un quartier de prestige : L îlot constitue une insupportable enclave dans l ensemble des projets d éclat que sont l extension de la Gare de Lyon, le rayonnement du TGV, les arcades opulentes de l avenue Daumesnil surmontées par la «Coulée verte», la proximité du palais Omnisport et du Ministère des Finances de Bercy. La Mairie annonce qu elle va expulser les squatteurs des hôtels. Commence alors un engrenage de raffles poicières frappant aveuglément délinquants et habitants légitimes. Puis par le biais d une Société d Economie mixte, elle va racheter et murer progressivement les immeubles, et entame leur démantèlement. C est une nouvelle déchéance, les prix chutent. Une vraie vie de village se maintient malgré tout tant que l épicerie, le boucher, le bistrot et quelques restaurants chinois demeurent ouverts. Mais on ne parle plus maintenant de réhabilitation, mais de destruction. Les derniers propriétaires résistants, isolés et acculés, sont contraints de vendre et de partir. Il est à noter que les dealers chassés se sont déplacés à la Goutte d Or, puis à Stalingrad, ou d autres projets urbains sont en cours... L agonie va durer quelques années. Petit à petit s effacent des traces de vies, de bonheurs et de malheurs, de labeurs aussi, les vestiges du quotidien d une population qu on estime indigne de rester dans la mémoire collective. Il n aurait pu rester de cet espace urbain qu une série de souvenirs voués à disparaître avec la disparition des témoins de cette époque, quelques écrits spectaculaires, une légende lointaine faite de violences et de misère. Mais le regard photographique et humaniste de Francis Campliglia a fixé in extremis une autre réalité : celle de la vie quotidienne d habitants, qui, malgré leur niveau de vie modeste, malgré les coups de boutoirs subis par ce pittoresque quartier, ont continué de vivre en bonne entente, dans un grand mélange d origines qui ferait pâlir n importe quel discours sécuritaire. Hervé Haine 10
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