Véronique Fournier Porter la vie et la mort
Table des matières Chapitre 1 : Quand tout a commencé... 7 Chapitre 2 : La découverte de la maternité... 13 Chapitre 3 : Une deuxième grossesse qui tarde... 21 Chapitre 4 : Et de trois?... 31 Chapitre 5 : Quand la vie ne tient qu à un fil... 41 Chapitre 6 : 13 septembre 2010... 63 Chapitre 7 : Porter la vie et la mort... 73 Chapitre 8 : La rencontre... 109 Chapitre 9 : Quand le mauvais sort s acharne...123 Chapitre 10 : Après...137 Chapitre 11 : Maintenant...143 Remerciements :...145
CHAPITRE 6 13 septembre 2010 Ce matin-là, je me suis réveillée calme et sereine, malgré les incertitudes que nous vivions. Un rendez-vous était prévu avec le D r Butt en début de journée. Nous savions que ces rencontres amenaient toujours leur lot de mauvaises nouvelles, mais je sentais que ce jour-là, ce ne serait pas le cas. Nous sommes partis de la maison pour aller déposer les enfants à la garderie, confiants que tout irait pour le mieux. Je me souviens clairement de ce qui s est passé comme si c était hier. Chaque détail est resté imprégné dans ma tête. Une vingtaine de kilomètres nous séparait de la ville voisine, où était situé l hôpital. Nous avons emprunté la bretelle qui nous menait à l autoroute et je me suis retournée pour regarder l arrière de notre fourgonnette. J ai vu les deux sièges d auto qu elle contenait déjà. J imaginais l aménagement du véhicule avec les deux plus grands, qui devraient passer à la troisième rangée, tandis que les deux petits sièges de bébé seraient derrière nous. Un grand sourire illuminait mon visage. Mon mari et moi nous imaginions refaire ce même trajet au moment de présenter nos bébés à nos familles respectives, comme nous le faisions à chaque nouvelle naissance. Comment allait se passer la route avec deux bébés? Nous étions habitués de rouler avec un bébé à bord mais était-ce réaliste de partir avec des jumeaux fraîchement nés et leurs frère et sœur pour avaler vingt heures de route? Ma main droite était posée sur mon ventre. Je sentais bien la présence d Arthur et je me demandais si c était Florance qui faisait une petite vague en remuant son corps. Je me disais qu elle ne pouvait pas faire autrement qu être en vie puisque je ne sentais 63
PORTER LA VIE ET LA MORT rien d anormal. Nous discutions de tout et de rien, comme si nous vivions une grossesse comme les autres. Nous sommes entrés dans l hôpital et avons pris l ascenseur jusqu au troisième étage. Au corridor, nous avons tourné à droite pour rejoindre l aile nord-est de l établissement. C est là que se trouvaient les salles d accouchement et la clinique anténatale. J ai avisé la secrétaire de notre présence et nous nous sommes installés dans la salle d attente. Je me souviens de m être dit que puisqu il s agissait d une unité de soins pour les cas compliqués et les grossesses à risque, il devait y avoir au moins une ou deux mauvaises nouvelles par jour. Malgré tout, au nombre de fois où nous nous étions retrouvés sur place, il nous est jamais arrivé de voir des parents quitter les lieux en larmes. Je ne saurais dire combien de temps nous avons attendu mais cela m a semblé une éternité. La technicienne présente ce jour-là était notre préférée. Elles étaient toutes compétentes mais cette femme était calme et souriante. Rassurante, même. C est elle qui est venue nous chercher pour nous conduire dans le bureau du Dr Butt. Nous avons défilé dans le corridor en nous disant les banalités d usage, puis nous sommes entrés dans le bureau du docteur. Malgré les lumières tamisées, nous avons constaté qu elle n était pas là. Elle terminait sans doute un rapport dans la pièce attenante. Connaissant les airs de la maison, je me suis installée sur la civière mise à la disposition des patientes et j ai retroussé mon chandail. Mon homme a tiré une chaise à ma gauche pour être en mesure de bien voir l écran. La technicienne m a enduit le ventre de gel en me prévenant que je sentirais sans doute le froid. Elle a posé la sonde sur mon ventre et l image, en faisceau, nous est tout de suite apparue. Silencieusement, elle a passé rapidement l appareil d un côté à l autre de mon abdomen, sans toutefois prendre les mesures 64
PORTER LA VIE ET LA MORT habituelles et en négligeant de nous indiquer ce qu elle voyait. De plus, elle n a pas fait d arrêt sur le cœur des bébés. Je savais que quelque chose clochait. Elle était passée trop vite pour que je puisse voir la quantité de liquide amniotique présente dans mon ventre ou la grandeur de l hématome. La technicienne est allée chercher le D r Butt, qui s est empressée de venir prendre le relais. À son tour, elle a posé la sonde sur mon ventre rond et s est mise à la déplacer rapidement en scrutant les bébés, sans un mot. Je la voyais tourner en rond. Elle tournait l instrument sur mon ventre et je savais qu elle faisait la même chose dans sa tête, cherchant sans doute les bonnes paroles à dire. Mais je savais. Même si elle n avait rien dit, même si elle ne s était pas arrêtée longtemps, j avais vu. Nous avions l habitude des échographies. Il y a longtemps qu on comprenait le sens des images qui apparaissaient à l écran. J ai vu que le cœur de Florance ne bougeait pas. J ai senti la main de mon homme agrippée à ma jambe. Il savait lui aussi. Ma première pensée a été pour le D r Butt. Je sentais qu elle ignorait comment nous apprendre la nouvelle. De toute façon, y avait-il vraiment une bonne façon d annoncer ce genre de chose à des parents? J ai pris les devants en affirmant doucement que le cœur de Florance ne battait plus. Elle a secoué tristement la tête pour confirmer mon diagnostic. Sur le coup, je n avais pas d émotion. Je voyais les yeux rougis de mon homme à côté de moi et je me disais qu on ne pouvait pas tomber tous les deux en même temps. Je me devais d être forte pour le supporter. Il avait besoin de moi. Il avait besoin que je reste solide pour nous deux. J ai ravalé ma peine et j ai tout simplement demandé au médecin s il était possible de voir notre fille encore une fois. D avoir une dernière photo d elle. Parce qu elle ne pouvait rien faire d autre pour soulager notre peine, elle a passé la sonde sur mon ventre pour qu on puisse voir son petit visage, ses mains, ses pieds, et son petit cœur inanimé. Elle nous a imprimé une série de photos. 65