La Promenade des Anglais, image mondiale de Nice La relation de Nice à la mer a longtemps été purement utilitaire et souvent empreinte de crainte. L utilité réside dans la pêche, peu productive du fait de la profondeur des fonds et dans le commerce, accueilli des origines au XVIIIe siècle dans l anse des Ponchettes, dépourvue d installations portuaires fixes. Quant à la crainte, outre la violence et la soudaineté des tempêtes en Méditerranée, elle repose aussi beaucoup sur l omniprésence des corsaires, qu ils soient chrétiens (génois, provençaux, monégasques ou catalans) ou barbaresques. Cette crainte a engendré dès le XIVe siècle la construction d une muraille (1) le long de la partie côtière de la ville (c est à dire de l actuel Vieux-Nice), percée d une seule porte, la Porte marine. Le XVIIIe siècle voit se conjuguer plusieurs faits qui vont soudainement ouvrir la ville sur la mer : la destruction des murailles par l armée de Louis XIV en 1706, le transfert des activités commerciales au nouveau port Lympia à partir de 1751, l arrivée des premiers hivernants britanniques dans les années 1760, la construction des Terrasses (2) dans les années 1770 et l ouverture de leur promenade sur le toit changent le rapport entre Nice et la mer. Ce changement permet la création d une voie de promenade côtière entièrement et originellement dédiée aux loisirs, première en date dans l histoire du monde, la promenade des Anglais. DES DÉBUTS MODESTES En 1513, le duc de Savoie Charles III (3) a concédé à la commune de Nice les terrains vagues situés entre la route de France (actuelles rue de France et avenue de la Californie) et la mer. Il ne s agit pas alors d y créer une voirie supplémentaire mais d assurer plus efficacement l exploitation du rivage par les habitants. À partir du milieu du XVIIIe siècle, Nice est adoptée comme station d hiver par de riches Anglais. Absents durant la Révolution et la période napoléonienne, ils retrouvent le chemin de notre ville avec la restauration de la Maison de Savoie (1814). La plupart s installent dans des maisons situées le long de la route de France, entre le Magnan et le Paillon, ou dans le quartier de la Buffa familièrement baptisé le "Newborough" ou "la petite Londres". Mais les Britanniques se plaignent de ne pas disposer d une promenade le long du bord de mer, pratique innovante alors qui conjuguait l admiration du paysage et la recherche de salutaires effets médicaux. Il faut faire un long détour par le Pont-Vieux, seule possibilité de traversée du Paillon, pour se rendre sur les Terrasses qui dominent la mer, le long du cours Saleya qui était depuis le XVIIe le centre de la vie mondaine. En 1822, la misère est grande à cause des intempéries génératrices de mauvaises récoltes et le pasteur anglican Lewis Way (4) lance une souscription auprès de ses compatriotes afin de secourir les habitants sans
travail en leur faisant niveler une chaussée de deux mètres de large, du Paillon à l actuelle rue Meyerbeer. En 1824, les travaux sont achevés. Si les actes publics la dénomment "Strada del littorale", la population désigne la nouvelle chaussée comme le camin dei Inglés ou chemin des Anglais. En 1837, les terrains sablonneux octroyés à la ville en 1513 sont divisés en trente-trois lots et vendus à des particuliers. En 1844, le comte Jules Caravadossi d Aspremont étant Premier consul de la ville, c est à dire maire, le Conseil communal donne à la nouvelle voie le nom officiel de "promenade des Anglais", la fait prolonger jusqu aux Baumettes et ordonne la plantation d arbres et d arbustes à fleurs. En 1856, la Promenade arrive à Magnan (5). Elle a huit mètres de largeur mais pas de trottoirs et elle est si poussiéreuse qu Alphonse Karr écrit : "au bord d une Méditerranée d eau, on se promène dans un océan de poussière". Mais le mouvement est lancé. La nouvelle voie, dédiée à la seule promenade oisive, se borde des villas et d hôtels en rapport avec son usage. UN URBANISME NOUVEAU La forme inédite de cette voie, qui n a pas vocation à conduire d un point à un autre mais seulement à contempler, immobile ou au pas lent de la promenade, l horizon marin, engendre la création d un nouvel urbanisme "panoramique" et balnéaire fait de constructions orientées vers la mer et de jardins exotiques. Quant à l accès et la desserte de service, elles sont assurées par la route de France, voirie au sens classique du terme. Les premiers bâtiments en date sont, dès la fin du XVIIIe, des villas imposantes au milieu de vastes jardins dont seules deux subsistent. La villa Furtado-Heine dite des "Officiers" (n 63) a été construite en 1787,
donc bien avant l ouverture de la Promenade, par une Anglaise, lady Penelope Rivers. Durant l Empire elle a accueille Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon et Marie-Louise, ancienne reine d Etrurie. En 1895, Madame Furtado-Heine l a offerte à l armée française pour recevoir les soldats convalescents. L autre villa encore existante a été élevée par sa fille et son gendre, le prince d Essling, descendant du maréchal Masséna. C est la dernière grande villa construite sur la Promenade (n 35bis), en 1900, par l architecte Tersling. Elle a remplacé celle construite au milieu du XIXe siècle pour la famille Diesbach dans le style troubadour (6), où le tsarévitch Nicolas avait séjourné avant de s installer dans la villa Bermond et y mourir (1865). En 1919, le fils et héritier du commanditaire l a quasiment offerte à la ville de Nice à condition d en faire un musée et d ouvrir les jardins au public. Le musée Masséna est depuis consacré à l histoire de Nice. Parmi les autres villas aujourd hui détruites, citons la villa de Orestis, construite en 1845, qui accueillit l impératrice douairière Alexandra Feodorovna. Elle appartint ensuite au prince Stirbey, ancien hospodar de Valachie. Son fils hébergea dans l un des pavillons le grand sculpteur Carpeaux. La reine Isabelle d Espagne y séjourna en 1882, juste avant sa destruction pour ouvrir le boulevard Gambetta. À l angle de l actuelle rue Andrioli, évoquons la villa Avigdor, construite en 1786, le long de la route de France. Alexandra Feodorovna, le roi et la reine de Wurtemberg, le roi de Bavière, Marie Baschkirtseff y logèrent au cours du XIXe siècle. Rappelons enfin les villas Lyons, trois bâtiments dans un grand parc, qui reçoivent aussi de grandes familles aristocratiques. Louis Ier de Bavière y meurt en 1868. Quant aux premiers hôtels, ils sont construits dans le style néo-classique alors en vogue : l hôtel de Rome devenu l hôtel West-End (n 31, 1850), l hôtel des Anglais (n 1, 1865) (7) que le Ruhl puis le Méridien remplaceront, l hôtel du Luxembourg (n 7-9, 1865) dont un immeuble de rapport moderne rappelle l existence. UNE INNOVATION QUI S AFFIRME En 1863, on élargit la route de deux mètres, on augmente la Promenade d une chaussée de douze mètres et d un trottoir de trois mètres. Trente becs de gaz l éclairent. En 1864, un pont, le pont Napoléon puis pont des Anges (8), enjambe l embouchure du Paillon et la relie au quai du Midi (actuellement quai des États-Unis). La Promenade devient le centre de la vie mondaine. L hiver, temps privilégié alors de la Saison, en fin de matinée ou l après-midi, c est un incessant va-et-vient de cavaliers, de landaus, de coupés, de victorias. On se promène, ombrelle à la main, entre les haies de lauriers roses. En 1867, on y inaugure le premier casino de Nice que le Cercle de la Méditerranée (n 3), le plus élégant de la ville remplace entre 1872 et 1884. Alors, on construit à son emplacement l hôtel Savoy abattu pour être remplacé en 1951 par l immeuble Savoy-Palace actuel. En 1880, l hôtel Westminster (n 27) (9) prend la place de deux villas. On assiste alors à une mutation architecturale au terme de laquelle le néo-classicisme initial se voit remplacé par toutes les variantes d un éclectisme alors en vogue. Monument resté dans la mémoire collective niçoise pour son architecture métallique, sa construction sur ponton, les formes éclectiques de son architecture, la richesses et la diversité de sa programmation musicale, le casino de la Jetée-Promenade (10) est ouvert en 1891 (face au n 1, un premier bâtiment du même type avait brûlé avant son inauguration en 1883). En 1906, la promenade des Anglais atteint l hippodrome sur les bords du Var. C est le temps des palaces avec la construction de l hôtel Royal (n 23, 1905) et de l hôtel Ruhl (n 1, 1913) par Charles Dalmas, de l hôtel Negresco (n 37, 1913) par Edouard-Jean Niermans. Si le Negresco n a rien perdu de sa superbe, le Royal n a plus ses hauts combles d origine.
UNE PROMENADE MODERNE Refermée la terrible blessure de la guerre de 1914-1918, la promenade des Anglais retrouve son animation élégante. Dès les années 20, avec ses nouveaux loisirs balnéaires et ses sports nautiques dynamiques, la Saison d été se substitue peu à peu à la Saison d hiver et l américain Franck Jay Gould finance un nouveau casino : le Palais de la Méditerranée (n 15), considéré comme l un des chefs d œuvre du style Art-Déco (architectes : Charles et Marcel Dalmas), ouvre le 10 janvier 1929. Le nouveau maire de Nice Jean Médecin décide alors de donner une nouvelle ampleur à la Promenade (11). En 1931-1932, la voie réservée aux voitures est doublée (dix mètres chacune), une plate-bande de cinq mètres les sépare, un nouveau mobilier urbain est créé et installé (fontaines lumineuses, candélabres). Le trottoir longeant hôtels et villas a trois mètres de large et celui qui domine la plage est porté à seize mètres. Les nouveaux aménagements (limités au début au boulevard Gambetta) sont inaugurés le 29 janvier 1931 par un des fils de la reine Victoria, le duc de Connaught et la duchesse de Vendôme, sœur du roi des Belges. De nombreuses villas commencent à être détruites pour se voir remplacées par des immeubles de rapport souvent d une incontestable qualité architecturale où s impose un style Art-Déco séduisant sous la signature des architectes Dikansky, Sorg ou Guillot : La Couronne (n 165, 1927), La Mascotte (n 197, 1930), Le Forum (12) (n 45-47, 1932), Solemar (n 187 bis, 1934), palais Mecatti (n 25, 1937), mouvement qui se poursuivra et s intensifiera après 1945 avec Les Loggias (n 87, 1947), Le Capitole (n 51, 1948-1959) ou le palais d Orient (n 83-85, 1960). La destruction de la Jetée-Promenade, en 1944, celle du Ruhl en 1979 atténuent l originalité de cet espace mais la promenade des Anglais garde le caractère emblématique de Nice qu elle acquit au début du XXe siècle sans toutefois résumer à elle seule la richesse patrimoniale et l âme historique d une ville vingt-cinq fois centenaire.