Université Michel de Montaigne Année universitaire 2010-2011 UFR des études ibériques et ibéro-américaines Parcours des études hispaniques Le rôle des républicains espagnols dans la Résistance à Bordeaux MIRANDA Jordi Mémoire de Master 2 sous la direction de François Godicheau
A mes grands-parents, Maria Josefa Amorena Mendiverri et Manuel Antolín Agud, pour m avoir transmis leur expérience de la guerre civile espagnole ainsi que celle de l exil en France et pour m avoir donné l envie d approfondir mes connaissances sur le sujet. A mon directeur de mémoire, Monsieur François Godicheau, pour ses conseils avisés. A Mademoiselle Delphine Jamet, pour son aide indispensable aux archives départementales de la Gironde. A Eduardo Bernad Ballarin et Marianne Alcala Bernard, membres de l Association des Retraités Espagnols et Européens de la Gironde pour leurs conseils précieux. Aux adhérents de l association «Ay Carmela» et plus généralement à tous les défenseurs de la mémoire de l Espagne Républicaine. Merci 2
Sommaire Remerciements 2 Introduction 5 Première partie : Un point sur la Résistance et les républicains espagnols en France I) La Résistance 9 1) Définition de la Résistance 9 2) L organisation au sein de la Résistance 13 3) Les caractéristiques principales de la Résistance 16 4) La Résistance en Aquitaine 18 II) Les républicains espagnols en France 19 1) La Retirada : un exode massif 20 2) Les camps 21 3) Libérer la France afin de reconquérir l Espagne 24 4) La participation des républicains espagnols dans la Résistance à Bordeaux 28 3
Deuxième partie : Analyse de la population suspecte 32 1) Le rôle des femmes espagnoles dans la Résistance 34 2) Professions des suspects : la classe ouvrière massivement représentée 39 3) Dates d arrestations et perquisitions, camps et lieux d internements, expulsions et reconduites à la frontière 41 4) Motifs d arrestations et formes de suspicion 55 5) Appartenance politique, syndicaliste ou associative et engagement au cœur des Francs- Tireurs et Partisans 63 Troisième partie : Le dispositif policier, fonctionnement et reflet d une traque permanente envers les espagnols rouges 71 1) Police française et allemande : une étroite collaboration en terre bordelaise 72 2) La chasse aux républicains espagnols : un exemple concret dans la commune de Villenave d Ornon 77 3) Recherche active des évadés de l Organisation Todt 79 4) Recensement des espagnols rouges et autres mesures administratives 83 Conclusion 86 Bibliographie et sources 88 4
Depuis quelques années déjà, l idée de terminer mes études universitaires sur un mémoire de Master 2 me tenait à cœur. En effet, après avoir engrangé des connaissances tout au long de mon cursus à la faculté, je sentais en moi l envie de produire un travail personnel, unique, sur un thème qui m était cher. Il y a de cela maintenant cinq ans et demi, avec mes parents et ma famille proche, nous avons décidé de créer une association ayant pour but premier de commémorer chaque année, l anniversaire de la création, le 14 avril 1931, de la 2ème République espagnole en organisant une manifestation à caractère culturel (conférence, film, exposition ). Elle se propose également de soutenir et de participer à tous mouvements associatifs et citoyens permettant un travail de mémoire sur les républicains espagnols et sur les familles des exilés. Nous avons décidé de la baptiser «AY CARMELA», en référence au chant populaire, qui a vu le jour en 1808 pendant la guérilla contre Napoléon 1er, et repris par la suite par les républicains pendant la guerre civile espagnole de 1936-1939. Cette initiative collective est née d un désir commun de rendre hommage à mon grand-père, Manuel Antolín Agud, volontaire et membre du Parti Communiste d Espagne, milicien aux ordres de la 11ème division Lister, combattant en Aragon sur le front de l Ebre. Mon premier souhait était de travailler sur le devoir de mémoire ou sur les Brigades Internationales, car le courage de ces hommes volontaires, venant des quatre coins de la planète, me fascinait autant qu il m intriguait. J ai donc pris tout naturellement contact avec François Godicheau, historien, spécialiste de la guerre d Espagne et professeur à l UFR des études ibériques de l université de Bordeaux 3. Après lui avoir fait part de mon projet, il m indiqua que sur les Brigades Internationales, il y avait peu à faire pour le moment, mais qu un nombre important d archives sur le rôle des Républicains espagnols exilés dans la Résistance contre les nazis, étaient disponibles à Bordeaux. 5
Ce thème qui venait de m être proposé, m a tout de suite séduit, car j avais assisté à la fin du mois de novembre 2008, au vernissage d une exposition forte intéressante intitulée «Républicains espagnols de la seconde République à la Résistance française», qui s était tenue au centre Jean Moulin de la capitale girondine. Celle-ci avait vu le jour grâce à l initiative de l Association des Retraités Espagnols et Européens de la Gironde, dont plusieurs des membres, et notamment son président, Eduardo Bernad Ballarin, sont également adhérents d «AY CARMELA». Cette exposition témoignait de l engagement de ces Républicains espagnols qui, au péril de leur vie et souvent de celle de leur famille, se sont engagés volontairement dans le combat contre l occupant et ont contribué à la restauration de la liberté et de la démocratie en France. Un sacrifice qui plus de soixante ans après, était toujours méconnu par la grande majorité des habitants de la ville de Bordeaux. J ai donc tout naturellement accepté de travailler sur ce sujet. Cependant, j étais à la fois impatient et rempli de doutes. Qu était-ce concrètement qu un mémoire de Master 2? Comment et de quoi devait-il être constitué? Sa conception finale se rapprochait-elle réellement d un exercice littéraire auquel j avais été confronté durant ma scolarité? Après m être entretenu avec mon directeur de mémoire, il m indiqua qu un travail de ce type prenait tout son sens, à condition d effectuer un véritable travail d historien, toute proportion gardée bien entendu. Cette annonce me laissa dans un premier temps sceptique. Etais-je réellement capable de faire avancer la recherche historique, ne serait-ce que partiellement? Quelles étaient les démarches à suivre afin d atteindre cet objectif? Pour ce faire, je me suis tout d abord constitué un réseau. J ai pris contact avec des membres d associations voisines, militant autour de la mémoire Républicaine. J ai pu rencontrer par exemple, Marianne Alcala Bernard, co-autrice «Des Espagnols dans la Résistance à Bordeaux» qui m a expliqué les différentes étapes nécessaires à l écriture de cette œuvre commune ; j ai également pris contact avec Fabien Garrido ( ) qui m a indiqué l existence des différentes archives madrilènes susceptibles de m intéresser (Archives du P.C.E, Archives Historiques Nationales, Archives de l Administration Espagnole à Alcala de Henares ). 6
De plus, je me dois d évoquer mon entretien avec Delphine Jamet, responsable des archives de la guerre, aux archives départementales de la Gironde. Grâce à elle, j ai pu constituer entre autre, une base de données aussi conséquente qu intéressante, en relation avec mon sujet. Elle m a également expliqué le fonctionnement de ce lieu, jusqu à ce jour encore inconnu pour moi. Cependant, le changement d adresse de cet endroit, a fait que ses locaux ont fermé leur porte au cours du deuxième semestre. Seuls les historiens chercheurs professionnels s y voyaient autoriser l accès durant cette période de l année. Cet imprévu m a donc obligé à concentrer mes recherches intensives au cours du premier semestre de l année dernière. J ai donc été pour la première fois de ma vie confronté aux difficultés du métier de chercheur. Comment déchiffrer certaines liasses détériorées par le temps? Quelle méthodologie adopter afin d exploiter le plus pertinemment possible les données fournies par ces documents d archives? Comment faire une sélection à travers ces différentes informations apparaissant sous multiples supports documentaires (courriers, fiches nominatives )? L idée que je me faisais de la recherche était relativement éloignée de la réalité à laquelle je me retrouvais confronté. Pour faire référence à mon sujet, je pensais, sans doute innocemment, que j aurais eu plus facilement accès à des documents qui m indiqueraient le lieu, la date, et la liste des Résistants impliqués dans un attentat contre un officier allemand par exemple. C est là qu apparait selon moi, toute la difficulté du travail de chercheur : comment arriver à «faire parler» des liasses d archives? Comment réussir à exploiter de la façon la plus significative et la plus pertinente ces recherches tout en les rendant accessibles à un public universitaire mais aussi à des lecteurs noninitiés? Cela passait logiquement par un travail de longue haleine en termes de déchiffrage et d organisation de mon argumentation. J ai donc fait le point sur l ensemble des données qui étaient en ma possession, avant de penser à synthétiser mon raisonnement en plusieurs étapes. A travers ce mémoire, j ai tenté de répondre à l interrogation suivante : quel fut le rôle des républicains espagnols dans la Résistance à Bordeaux et par quels moyens se sont-ils impliqués dans la lutte contre l envahisseur nazi? Il me paraissait évident de commencer par l élaboration de mon travail par rapport à un état de connaissance, en m appuyant sur les écrits de spécialistes déjà parus, autour de la question de la Résistance et sur le thème général des républicains espagnols exilés en France. 7
J ai eu la chance par la suite de consulter la Série Continue 1812-1825. Celle-ci faisait état de notices individuelles établies par le cabinet du Préfet sur des personnes soupçonnées d'appartenir au Parti Communiste, aux réseaux affiliés, ou d'être des sympathisants, tous espagnols et résidant dans la région bordelaise. J ai pu donc me concentrer sur une analyse précise et détaillée de cette population suspecte. Enfin, en m appuyant sur des circulaires, des dossiers, des versements et des correspondances entre les services de police et les différentes instances mises en place dans les années 1940, je me suis concentré sur le dispositif policier mis en place, chargé de traquer en permanence les espagnols rouges de la région. 8
Première partie : Un point sur la Résistance et les républicains espagnols en France I) La Résistance 1) Définition de la Résistance Qu est-ce que la Résistance? Quelle valeur donne-t-on au verbe «résister»? Bien souvent, on peut trouver la définition suivante dans les dictionnaires, résumée en quelques mots: «Le concept de Résistance, également nommé Résistance Intérieure Française, désigne l ensemble des réseaux et mouvements clandestins qui ont poursuivi la lutte conte l Axe, composé principalement de l Allemagne, de l Italie et du Japon au cours de la seconde guerre mondiale. Cette lutte, également engagée contre les relais collaborationnistes, s est déroulée sur le territoire français, au cours d une période comprise entre l armistice du 22 juin 1940 et la libération de Paris en août 1944.» Cependant, cette notion relevant pourtant à première vue de l évidence, nous semble beaucoup plus complexe et riche de sens. Elle ne fût pas une chose simple et son histoire ne l était pas non plus. Son explication ne se réduit pas à une idée limpide, à une simple phrase. Pendant longtemps, elle a fait partie de l univers collectif et elle a été mal identifiée. Elle est apparue comme un mélange de constructions imaginaires et d une méconnaissance de sa réalité. Dans le fantasme collectif, elle se limitait bien souvent aux sabotages, de lignes de chemins de fer par exemple, organisés par des groupuscules d hommes et de femmes défendant des idées communistes. La multiplicité de ses formes, la clandestinité, le secret, les rumeurs, les adaptations incessantes de ses actions à la complexité de situations imprévues, ajoutés à des particularismes culturels, contribuent à affirmer sa singularité. Le fait de s être construite et d avoir évoluée sous un double régime d occupation et d oppression lui attribue une valeur historique inédite au sein du pays 1. Ce concept de Résistance est aujourd hui d autant plus d actualité, du fait qu un réel désir de rétablir certaines vérités, de la part de ses acteurs toujours en vie, a vu le jour. 1 Bédarida François, Histoire, critique et responsabilité. Complexe- Histoire du temps présent 2003 9
Je me suis demandé aussi quelles étaient les limites de la Résistance, en réfléchissant par exemple aux questions suivantes : le simple fait de critiquer le régime installé à Vichy constitue-t-il en lui-même un acte de Résistance? L aide réfractaire apportée par des hauts fonctionnaires prévoyants à des réfractaires du STO (Service de Travail Obligatoire) fait-elle de ces hommes des résistants? 2 Ces interrogations ne doivent être en aucun cas un obstacle à une réflexion sur l étendue et les limites de cette définition. Elles entrainent justement à réfléchir sur ce qui peut aider à mieux cerner l idée de Résistance, sur ce qui lui appartient inéluctablement, ou sur ce qui doit laisser entendre le choix d y faire référence, de manière plus explicite. Il est nécessaire de distinguer les acteurs et les faits, indissociables à son combat. C est grâce aux diverses représentations de la Résistance que se construisent les multiples modèles d analyse ainsi que les outils de son étude. C est en fonction d une certaine idée de cette notion que l on peut expliquer et évaluer la nature et l importance du rôle des femmes, des policiers, des communistes, des juifs, des chrétiens, et aussi des étrangers. Il est donc nécessaire de conceptualiser ce terme afin de rendre les outils de l historien plus solides et argumentés. Ce raisonnement permet aussi de dépasser les idées préconçues, imprécises et erronées, régnant souvent dans les mentalités. Cette démarche est donc indispensable, mais il est clair qu elle connait ses limites. De par ses formes diverses et sa spécificité unique, la Résistance reste un processus difficile à appréhender. Elle est faite d innombrables situations qui lui sont propres, elle est une réalité aux multiples facettes soumises aux changements et elle ne peut être isolée des lieux, des dates, des cultures et des milieux dans lesquels elle se forme et prend tout son sens. Elle prend son sens véritable dans la fusion d engagements et de cheminements singuliers qui ne trouvent leur sens véritable que dans la dimension collective de l action et le partage solidaire d une expérience commune. 2 Laborie Pierre, «L idée de Résistance, entre définition et sens : retour sur un questionnement» dans La Résistance et les Français. Nouvelles approches, Cahiers n 37 de l Institut d Histoire du Temps Présent, décembre 1997 10
Elle reste une expérience unique pour toutes les personnes l ayant vécue et demeurera de ce fait en un sens, en partie inaccessible et intransmissible 3. Mais le «devoir de mémoire» ajouté à la soif de rétablir certaines vérités de la part de ses acteurs, la rendent extrêmement intéressante à étudier. Il peut être intéressant de se pencher sur les définitions proposées par des historiens. On peut dans un premier temps citer l historien français Henri Michel, éminent spécialiste de la deuxième guerre mondiale qui a collaboré à la diffusion de la presse clandestine et a représenté le S.F.I.O au comité de coordination à l époque Celui-ci donne une double dimension à la notion de Résistance, en la décrivant comme «à la fois une lutte patriotique pour la libération du sol national et comme une lutte idéologique pour la dignité de l homme». Cette conception nous parait intéressante, dans le sens où elle insiste sur deux points essentiels. Tout d abord, le désir de chasser l ennemi nazi de son propre territoire, en ayant conscience de l appartenance à une nation commune, moteur collectif de cette rage de vaincre des combattants ; puis s ajoute une portée plus universelle à cette démarche, rappelant les valeurs humanistes, fondatrices de cet engagement. C est cette même lutte idéologique qui a permis l engagement dans les Brigades Internationales de volontaires civils, provenant de près de cinquante pays différents qui luttèrent aux côtés des Républicains au cours de la guerre civile. Mais elle retranscrit aussi le dévouement de ces mêmes Républicains en Espagne de 1936 à 1939 et au cours de la libération de la France par la suite. Quant au journaliste et historien néerlandais Loe de Jong, auteur notamment de l œuvre Le royaume des Pays-Bas dans la seconde guerre mondiale 4, il donne une définition beaucoup plus vaste mais plus concise de la Résistance : «elle englobe toute action visant à empêcher la réalisation des objectifs de l occupant». Le fait de se réunir afin de débattre sur le pouvoir installé à Vichy, de mettre en place un réseau de presse clandestin, ou de participer à des sabotages contre les troupes d occupation peut être donc défini comme un acte appartenant à cette mouvance. 3 Laborie Pierre, Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffont, 2006, p31 4 Loe de Jong, Le royaume des Pays-Bas dans la seconde guerre mondiale, Septentrion,1988 11
L historien contemporanéiste français François Bédarida, dans son livre intitulé L histoire de la Résistance. Lecture d hier, chantiers de demain 5, a apporté sa contribution autour de cette interrogation en la décrivant comme «l action clandestine menée, au nom de la liberté de la nation et de la dignité de la personne humaine, par des volontaires s organisant pour lutter contre la domination, et le plus souvent l occupation, de leur pays par un régime nazi ou fasciste ou satellite ou allié.» On peut donc noter clairement que celle-ci synthétise bien à elle seule les deux précédentes et reste donc une des plus complètes connue à ce jour. De plus, les critères suivant peuvent eux aussi constituer une définition 6 : - la volonté de nuire à un ennemi identifié : celle-ci implique de se considérer en situation de guerre et de s organiser pour empêcher par tous les moyens la réalisation d objectif de l ennemi; - la conscience de résister, c'est-à-dire de participer à une expression collective du refus, par une décision volontaire et une adhésion responsable à des objectifs clairement affirmés : cette conscience implique une juste appréciation du risque et du sens commun de la lutte ; - un engagement dans des formes d action imposant des comportements et des pratiques de transgression ; -la possibilité de résister selon des stratégies à buts multiples ; en fonction de priorité propres et en poursuivant des objectifs spécifiques, à condition d agir pour combattre un ennemi commun clairement désigné et identifié comme tel. Ce dernier point nous apparaît comme très intéressant car il renvoie à la pluralité des modèles et des finalités de la Résistance, conjointement à la lutte pour la libération du territoire. La survie d une communauté persécutée et en danger de mort (Tsiganes, Juifs), la poursuite de la lutte antifasciste par idéal internationaliste, ou dans l intention d une reconquête (Républicains espagnols), de même que la légitimation d une cause et la préparation d un projet politique (de la Résistance à la révolution) entrent dans ce cadre. 5 Bédarida François, «L histoire de la Résistance. Lecture d hier, chantiers de demain» dans Revue d Histoire vingtième siècle, numéro 11, 1986, pp 78-81 6 Laborie Pierre, Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffont, 2006, p37 12
La Résistance est à la fois un combat multiforme contre l oppression et un processus socioculturel. Moteur de son propre mouvement ce processus se renforce par l interaction et l extension continue du maillage des solidarités. Il apporte un supplément de sens à des gestes modestes, anonymes, dispersés, en les transformant par l émergence d une conscience partagée. Cette forme d expression sociale et populaire du refus prend une signification qui témoigne du sentiment collectif de résistance. 2) L organisation au sein de la Résistance Il me parait tout d abord important de souligner que la Résistance a pu être efficace et influente grâce à son organisation, qui n a cessé de devenir déterminante au fil du temps. Cependant, le fait que ce mouvement ait vu le jour de manière spontanée, a engendré une part importante d improvisation, tout au long de son existence. Ces deux notions bien qu à première vue antonymes, ont permis le bon fonctionnement de celle-ci. A son propos, Jacqueline Sainclivier, dans son œuvre Les débuts de la Résistance en zone occupée 7, distingue clairement les actes que nous qualifierons d isolés, des actes témoignant d une réflexion et d une réaction organisée à venir ; les premiers faisant partis d une «résistance a-organisationnelle» et les seconds d une «résistance préorganisationnelle». Les sifflets contre les décisions émanant de Vichy ainsi que les lacérations d affiches, s opposent aux récupérations d armes, à la distribution de tracts, aux aides des prisonniers de guerre évadés. Pour compléter cette théorie, penchons-nous sur la pensée de François Marcot qui distinguait lui «la Résistance organisation» de «la Résistance comme mouvement social». La première désignait l ensemble des hommes et femmes qui militaient au sein d organisations clairement constituées. Elle ne représentait néanmoins qu un faible pourcentage de la population. La seconde était composée de tous ceux qui s investissaient dans la Résistance lorsque le besoin se faisait sentir et s apparentait en quelque sorte à un phénomène de masse. 7 Sainclivier Jacqueline, «Les débuts de la Résistance en zone ocupée : essai de typologie», dans Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie (dir.), Mémoire et histoire : la Résistance 13
C est grâce à l étroite relation entretenue par les organisations résistantes et la Résistance comme mouvement de masse qui a permis la survie du mouvement et non pas l importance de leurs effectifs. Il n est donc en aucun cas pertinent d opposer l une à l autre, mais il faut au contraire insister sur leur indissociabilité. Cependant, une Résistance étroitement structurée et hiérarchisée a bel et bien existé. Son étude est restée tout de même assez complexe. Malgré son caractère organisé, la forte place laissée à l improvisation et à l autonomie de ses différents acteurs apparait comme un élément essentiel. C est dû à la clandestinité des actions, aux difficultés de communication et de fonctionnement dans les multiples réseaux et maquis. De plus, les divers évènements survenant quotidiennement entrainaient irrémédiablement des changements de stratégies ou des nouvelles prises de décision. La Résistance organisée se construisit au jour le jour. Cette Résistance organisée a su s adapter grâce à la prise en compte de ces données inattendues, contrairement à ses projets initiaux. Afin de comprendre le fonctionnement des maquis, des instances de décision, et d approfondir la relation entre les individualités et les collectivités en leur sein, nous allons nous appuyer sur des exemples concrets. Les maquis présents sur notre territoire, se regroupèrent autour d un chef et se fondèrent sur des liens d homme à homme. Même constat pour une structure fort différente : celle des réseaux. Le charisme personnel du chef de réseau est, dans la plupart des cas connus, une réalité indéniable. Jean Cavaillès responsable du réseau «Cohors», Marie-Madeleine Fourcade («Alliance») et Claude Lamirault («Jade-Fitzroy) exercèrent un véritable pouvoir de commandement 8. En obéissant à leurs ordres, les autres maquisards témoignaient ainsi de leur confiance et les légitimaient dans leur rôle de responsable. A la suite de cette observation, nous sommes amenés à réfléchir sur la question suivante : ces organismes clandestins, dont le souhait commun de chacun des membres était de rétablir la démocratie, avaient-ils eux-mêmes un fonctionnement démocratique? 8 Douzou Laurent, La démocratie sans le vote. La question de la décision dans la Résistance, le Seuil, 2001, pp 57-67 14
Cette question peut paraitre paradoxale, mais je suis en droit de la poser, du fait que toutes les formes d expression étaient interdites par le régime de Vichy. De plus, le fait de vivre en clandestinité empêchait l existence de motions, de votes, de tribunes libres, habituellement indissociables à cette notion de démocratie. Examinons donc les raisons qui ont justifié la légitimité des chefs de réseaux mis en place. Tout d abord, le fait que ceux-ci, à l image du général de Gaulle, ont manifesté leur engagement de manière précoce. L antériorité de leur geste leur a permis d obtenir une légitimité incontestée auprès des autres résistants. Vient ensuite la notion d engagement. Le fait d avoir su évoquer très vite leur détermination et leur souhait de se dévouer corps et âme à cette noble cause à également renforcé le statut de ces responsables. On peut souligner que le général de Gaulle a témoigné de cette promesse au peuple français à travers son célèbre appel du 18 juin 1940, de la façon suivante : «Moi, Général de Gaulle, actuellement à Londres, j'invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j'invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d'armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, à se mettre en rapport avec moi.» Les diverses occurrences de la première personne dans ce discours, témoignent de cet engagement. Pour finir, la notion de mythe et le rayonnement que dégageaient les responsables de réseaux et les dirigeants, jouèrent un rôle déterminant dans l adhésion aux idées de la Résistance de la part de la population. Agnès Humbert, dans son œuvre Notre guerre. Souvenirs de Résistance 9 témoignait de cette aura, dégagée par de Gaulle :«Quelle étrange situation que la nôtre! Nous voilà tous gens ayant, pour la plupart, dépassé la quarantaine, courant comme des étudiants enthousiastes et fervents derrière un chef dont nous ne savons rien, dont aucun de nous n a vu la photographie. Jamais au cours de l Histoire, n a-t-on constaté rien de semblable? Des milliers et des milliers de gens suivant pleins d une foi aveugle, un inconnu. Peut-être même que cet étrange anonymat le sert : la mystique de l inconnu.» Pour autant, loin de nous l idée d affirmer que le chef décidait de tout, seul, sans la moindre concertation avec les membres des organisations clandestines. Au contraire, on décelait en leur sein 9 Humbert Agnès, Notre guerre. Souvenirs de Résistance, Tallandier, 2004 15
une activité organisée de façon collégiale 10. C est au contact de ces camarades que le chef devait prendre des décisions importantes, en s imprégnant des idées de chacun, après avoir analysé les avis divergents. Pour cela, il voyageait aussi souvent qu il le pouvait, pour se frotter aux militants qu il rencontrait. Il ne faut cependant pas se leurrer. Des manœuvres, des rumeurs ainsi que des tentatives de manipulation ont bien évidemment existées. La soif d imposer sa propre pensée et son idéal de fonctionnement était le reflet de profondes et concrètes divergences entre certains résistants. Bien que nous en doutons, nous serions en droit de nous demander si l engagement dans la Résistance ne cessa pas d être une affaire personnelle, qu on fût syndicaliste, homme de parti ou sans lien. 3) Les caractéristiques principales de la Résistance Premièrement, essayons de nous pencher sur la naissance de la Résistance en France. Elle est le fruit de deux types de réactions aux évènements de la défaite, de l armistice, de l occupation mais aussi à la politique du régime de Vichy. Pour certains Français, le désir de lutter de nouveau, dans une logique de continuité provenait de leurs engagements d avant-guerre, pris sous la III ème République. D autres décidèrent de s engager spontanément. Cette dualité a donc permis à la Résistance de voir le jour, en intégrant deux types de population de combattants. 11 Ensuite, considérons que ce qui était en premier lieu une défaite nationale, infligée par un ennemi extérieur, en l occurrence l Allemagne d Hitler, s est rapidement transformée en un conflit politique interne sur le territoire français. Quiconque s était engagé dans la Résistance par refus de la défaite et de l humiliation du pays était forcé de reconnaitre qu il y avait dans le conflit interne une dynamique tout aussi puissante pour susciter l opposition. C est pourquoi, la Résistance fût tout autant une réaction d ordre patriotique qu une réaction d ordre politique, manifestée par un refus de l agissement du régime en place à Vichy. 10 Viannay Philippe, Du bon usage de la France : Résistance, journalisme, Glénans, 1988, p 93 11 Guillon Jean-Marie et Veillon Dominique «Les grandes étapes de la Résistance», Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffon, Paris, 2006, pp 3-4 16
Elle s identifia donc naturellement à une tradition républicaine de gauche, même auprès d hommes et de femmes n ayant à priori aucune sympathie pour cette tendance. Une autre caractéristique majeure de la Résistance, est le fait qu elle ait réussi à identifier d autres ennemis que les allemands, notamment dans la zone sud, non-occupée. Ils n étaient pas les même selon le groupe auquel on appartenait. Les communistes et les socialistes poursuivaient leur lutte contre la classe des capitalistes et notamment contre les quelques familles que le Front Populaire accusait de conduire la France à la dictature capitaliste et au fascisme. D autres fléaux, tels que la censure, l antisémitisme, le cléricalisme, la police, la faim et surtout les collaborateurs présents dans les villes, étaient combattus par l ensemble des résistants. Or, mis à part ces derniers, on notera que les maux décrits précédemment ne sont pas nouveaux mais déjà ancrées dans la société de l époque. Ce sont donc des valeurs humanistes qui n étaient plus reconnues que par une minorité en 1940 qui sont redécouvertes par un plus grand nombre en 1942. 12 Une force de la Résistance a été l adhésion unanime d individualités appartenant originairement à une communauté initiale, qu elle soit syndicale, politique ou bien professionnelle. Des affinités ont pu se créer et se renforcer au fil du temps, permettant ainsi un engagement et une motivation collective, et ont de ce fait instauré un climat de confiance parmi les différents groupes. Pour conclure, on peut insister sur le fait que les Français ayant décidé de lutter au sein de la Résistance avaient pour motivation première de chasser les Allemands présents sur le territoire ainsi que de mettre fin au régime mis en place à Vichy. En prenant part à cet engagement passionnel, tous les membres de la Résistance, ont témoigné d un désir commun de s affranchir de l emprise Nazie sur le sol français, en défendant des valeurs humaines, démocratiques et universelles à travers une lutte définitive. 12 Guillon Jean-Marie et Veillon Dominique «Les grandes étapes de la Résistance», Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffon, Paris, 2006,p 5 17
4) Résistance en Aquitaine A la suite de l armistice, Bordeaux est devenue une base sous-marine d une puissance considérable, dirigée par les allemands et les italiens, au cœur de laquelle de nombreux républicains espagnols ont œuvré. J ai pu notamment échanger avec Angel Villar (membre de «Ay Carmela»), électricien à haute responsabilité dans la base, qui m a expliqué le fonctionnement de celle-ci et le rôle important joué par les résistants qui y travaillaient. Une particularité de l Aquitaine est la présence d immigrés espagnols et italiens implantés depuis plusieurs années sur son sol, lesquels s engagèrent dès 1941 aux côtés des Francs-Tireurs et Partisans (FTP) dans le contingent de la Main d Oeuvre Immigrée (M.O.I). Dans le département du Lot-et-Garonne, leur nombre s élèverait à 20000 hommes en 1939 13. De plus, la présence du littoral et de la chaîne des Pyrénées l ont converti en un haut lieu de l évasion et de l exil. A cause d une forte implantation allemande à proximité des ports, une résistance spontanée et prématurée a vu le jour. Une résistance organisée, privilégiant les renseignements, prendra forme grâce à l apport des agents de la France libre. La première Confrérie Notre-Dame est constituée par la rencontre de Gilbert Renaud et Louis de la Bardonnie qui échangeait des informations avec Londres. Des opérations de sabotages, comme celles lancées contre l aérodrome de Mérignac et la centrale électrique de Pessac entre 1941 et 1942, sont organisées entre la France libre et le Special Operations Executive (S.O.E). 14 Les Pyrénées permettant de fuir le territoire, ont été le théâtre de la création de lignes d évasion : réseaux Comète, Pat O Leary, Zéro Afin de franchir cette zone, les habitants du lieu ont joué un rôle essentiel, usant de la contrebande et d anciennes pratiques de transgression, plus particulièrement au Pays Basque. La presse clandestine se développait à travers la France mais également en Aquitaine par le biais des journaux Libération Nationale et Combat et Franc-Tireur. 13 Penaud Guy, Histoire de la Résistance en Périgord, Fanlac, 1995, p 47 14 Souleau Philippe, «Aquitaine», Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffon, Paris, 2006, p269 18
Malgré son interdiction le 26 septembre 1939, le Parti Communiste Français (P.C.F) réussit à se réunifier, notamment grâce à l initiative de Charles Tillon qui lança un appel contre le fascisme hitlérien et exprima le souhait de former un gouvernement populaire. Cet évènement remobilisa les forces en présence, plus particulièrement dans les départements ruraux tels que la Dordogne, les Landes, et le Lot-et-Garonne grâce à la formation de comités d action composés d ouvriers et de paysans. Ce renouveau entraina inévitablement une croissance de la répression de la part des autorités allemandes. L assassinat du commandant Reimers, le 21 octobre 1941 provoqua l interpellation de 7000 individus et la fusillade de 50 hommes au camp de Souge, soupçonnés d appartenir au réseau communiste. Au cours de nos recherches aux archives départementales de la Gironde, nous avons pu constater que de nombreux républicains espagnols étaient mêlés à cet assassinat, qui fut réprimé férocement par la suite. 15 Les aquitains dans leur grande majorité font confiance à Pétain dès 1940 mais rejetteront très vite, dès l année suivante, sa politique de collaboration. En 1942, la Résistance prend une nouvelle ampleur dans les deux zones. En témoigne l activité considérable de l Organisation Civile et Militaire (O.C.M), sous la tutelle d André Grandclément en zone occupée et celle de l Armée secrète en zone libre 16. II) Les républicains espagnols et la France 1) La Retirada : un exode massif Le 26 janvier 1939, les troupes du général Franco, soutenues par l Italie fasciste et l Allemagne Nazie, pénétrèrent dans Barcelone, ville symbole des forces républicaines. De cet évènement est né un phénomène sans précédent dans l histoire de l Espagne : la fuite de 500 000 personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards et soldats de la République vers les frontières françaises. Bien que le chiffre exact soit encore aujourd hui controversé, il demeure l exode le plus massif qui ne se soit 15 Terrisse René, Bordeaux 1940-1944, Perrin, 1993, p86 16 Souleau Philippe, «Aquitaine», Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffon, Paris, 2006, p270 19
jamais produit sur notre territoire où à l époque il apparaissait comme l un des derniers bastions de démocratie en Europe. 17 Après plus de deux ans et demi d une lutte sanglante et sans merci, le gouvernement du Front Populaire, dirigé par Juan Negrín, pourtant élu démocratiquement par les Cortes cinq ans auparavant, fut malmené. De plus, par l intermédiaire de la loi dite de «responsabilités juridiques», El Caudillo s octroya le droit d envoyer devant les tribunaux militaires, chaque individu ayant participé aux évènements de la guerre civile aux côtés des républicains, ou ayant simplement manifesté son soutien aux forces de gauche. Celle-ci avait en plus une valeur rétroactive. De cette manière, il voulut éradiquer totalement les idées humanistes, progressistes défendues par ces hommes et même supprimer définitivement le clan des vaincus. Cependant la France n était pas du tout prête à accueillir ces réfugiés, épuisés et déchirés par ce long voyage à travers les Pyrénées. Cet afflux brutal va surprendre les autorités. Les réfugiés exprimèrent bien souvent le ressenti d avoir été traité comme des malfaiteurs et du bétail, tant le manque d organisation et de considération de la part des autorités et du personnel policier se fit sentir 18. L arrivée de cette masse n entraina pas un enthousiasme général, loin de là. Et pour cause, la propagande organisée par les franquistes en Espagne et au-delà des frontières joua un rôle primordial dans cette vision négative du peuple français envers les combattants de la liberté. Ces républicains espagnols demeurent être la première population à avoir subi l internement pour des étrangers qualifiés «indésirables», en marge du décret du 12 novembre 1938. On sait aussi que le l4 février 1939, une circulaire ayant pour but de surveiller clairement les républicains espagnols a vu le jour. Elle tendait à protéger la population française d éventuelles contagions par le biais de vaccins. Les récents arrivants étaient contrôlés et obligés de résider dans des zones préconisées par les autorités. Des services de police devaient donner fréquemment des renseignements sur toutes les activités, déplacements ou relations entretenues par ces personnes sur le sol français. 17 Dreyfus-Armand Geneviève, L exil des républicains espagnols en France, de la guerre civile à la mort de Franco, Albin Michel, 1999, p 42 18 Dreyfus-Armand Geneviève, L exil des républicains espagnols en France, de la guerre civile à la mort de Franco, Albin Michel, 1999, p 50 20
Les préfets en personne devaient tenir informés sur l attitude des exilés, sur leur moralité et leur opinion politique. De cette façon, le pouvoir pouvait garder la main mise sur la sécurité intérieure au sein de la France. Le lendemain de la parution de cette circulaire, le président de la commission des Affaires Etrangères de la Chambre des députés, Jean Mistler avança le chiffre de 353 107 réfugiés, ayant passé la frontière 19. Cette affirmation semble être controversée, car en plus de la difficulté d effectuer un recensement pertinent, ce nombre semble bien en-dessous de la réalité passée. Les dernières estimations officielles avancées au Parlement par la suite relevaient bien du demi-million d individus. Au cours de la Retirada, de nombreux destins bien souvent tragiques furent amenés à se croiser, en témoigne les différents récits et témoignages de protagonistes de l époque. Un grand nombre de familles furent déchirées, perdant certains de leurs membres au cours de ce voyage entrepris dans les conditions les plus hostiles. Le froid et le manque d hygiène se faisaient ressentir et devinrent un handicap supplémentaire pour les enfants en bas-âge, les personnes âgés ou les mutilés de la guerre civile. Néanmoins, les journaux de gauche comme l Humanité ou le Populaire, appelaient au soutien et à la fraternité pour ces victimes du fascisme. Des actes de solidarité spontanés émanant de certains membres de la population française apparurent. Le don de vêtements, de couvertures, l apport d un soutien moral étaient le reflet d une idée commune de la démocratie et du refus de soumission face à l emprise fasciste. 2) Les camps Le premier camp de concentration à avoir été installé afin de regrouper les républicains espagnols, se trouve à Argelès-sur-Mer, au cœur des Pyrénées-Orientales, au nord de la plage d Argelès. On estime à 100 000 le nombre de personnes à avoir transité par ce camp, avant pour certains d entre eux d être reconduits à la frontière. D autres virent ensuite le jour à Saint-Cyprien, Rivesaltes, Mérignac, Saint-Médard en Jalles, Barcarès. 20 19 Ibid p 53 20 Dreyfus-Armand Geneviève,, Les camps sur la plage : un exil espagnol, Autrement, 1995 21
Les conditions de vie y étaient de toute évidence déplorables. Les réfugiés vivaient pour certains à même le sable ou dans des baraquements conçus par leurs soins, sans plans de construction ou d indications préalables. Ce qui rendait ces lieux de vies inhumains, était la présence de poteaux portant des fils barbelé, dont la mission était de délimiter consciencieusement les camps. De cette manière, on assimilait ces défenseurs de la République et de la démocratie à des animaux errants. De plus, la faim, les maladies, l absence d hygiène régnaient en maitres dans ces lieux où le manque de moyens financiers se fit ressentir dès les premiers jours. Les repas étaient composés principalement de soupe et de pain bien souvent rassis. Ils avaient lieu à même le sol, faute de tables. C est également par terre que ces réfugiés dormaient. Au camp de Barcarès, la situation était un peu meilleure, car plus de moyens ont été déployés. En témoigne la citation suivante de Manuel Antolin Agud, dans ses mémoires intitulées Vida de un republicano español nacido a orillas del rio Tastavins 21 : «Ils étaient en train de construire un véritable camp de concentration, avec ses îlots, ses baraques en bois et où il y avait un service médical avec ses médecins et ses infirmiers. La situation paressait dorénavant meilleure». Cependant le manque de nourriture y demeurait un des problèmes essentiels : «Il y avait par conte peu à manger et nous avions plus faim qu un chien errant». La présence de poux était de plus un véritable fléau. Manuel Antolin nous explique l importance de se sentir propre, afin de conserver sa dignité humaine dans de telles circonstances. Voici son anecdote :«A mon retour au campement, j entrepris la lutte afin de ne pas me faire ronger par la misère. Comment pouvais-je en finir avec les parasites, qui allaient jusqu à nous bouffer le moral? La direction du camp nous distribua des vêtements : deux tenues de rechange, une paire de chemises, des caleçons ( ) Avec un grand pot de confiture vide, chaque semaine j allais à la cuisine du camp pour la remplir d eau bouillante et avec du savon je lavais tout mon linge. Grâce à ma rigueur, je peux être satisfait du fait que, le jour où je sortis du camp, j étais propre, sans le moindre parasite. C était le fruit de ma stratégie. Malgré la mauvaise situation dans laquelle nous nous trouvions, il y avait toujours de l espoir quelque part.» On peut également ajouter que ces lieux de misère étaient de surcroît surchargés. Le camp de Barcarès par exemple, construit initialement pour prendre en charge 50 000 individus, en abritait plus de 70 000, seulement un mois après son implantation. 21 Antolín Agud Manuel, Vida de un republicano español nacido a orillas del rio Tastavins, Unaluna, 2005, p 103-110 22
Cette période, ressentie comme une véritable souffrance par cette population, n est toujours pas digérée par un bon nombre de personnes de l époque. Certaines plaies ne sont toujours pas refermées. La cause? L attitude humiliante et hostile de certains Français envers ces républicains, qualifiés souvent de misérables, de «rouges indésirables». Ces réactions étaient de plus renforcées par le jugement péjoratif de la presse, autorisée à pénétrer dans les camps. Elles entrainèrent une farouche montée de la xénophobie, laquelle se faisait déjà sentir sur le sol français depuis le début des années 1930. Bien souvent on envoyait des troupes composées de tirailleurs sénégalais ou de marocains pour surveiller ces lieux délimités par des clôtures barbelés. Leur présence accentua d autant plus le malaise auprès des républicains. En effet, ils rappelaient les soldats maures, utilisés par Franco depuis la révolte des Asturies jusqu aux diverses opérations belliqueuses de la guerre civile. Une discipline très stricte était imposée et chacun était exposé à une surveillance accrue. Le règlement interdisait tout contact avec le monde extérieur, et les individus qualifiés de «douteux», entendons ici sur le plan politique, ne pouvaient se regrouper afin de débattre autour de ce thème. 22 Dans un premier temps soumis à l improvisation et à la survie au jour le jour, les camps vont tendre à s organiser, devenant pour certains de véritables petites villes. Chaque corps de métiers était sollicité afin d être utile à la collectivité. Les charpentiers, les ouvriers et les manœuvres donnèrent de leur personne pour le confort et le bien-être de tous et se devaient de faire face aux intempéries, souvent décrites comme hostiles, afin d accomplir leurs taches. En plus des blessés et des malades, la figure de la mort reste indissociable au quotidien de ces camps. Les chiffres une fois de plus diffèrent. Mais il convient d affirmer que selon certains témoignages, ils oscilleraient être vingt-cinq et trente décès par jour pour celui de Saint-Cyprien. Il est bien sûr difficile d avancer des nombres avec exactitude, car d une part les réfugiés arrivèrent en France éprouvés physiquement et mentalement et d autre part, car ils étaient enterrés collectivement, dans la majorité des cas, dans des fosses communes. Ces dernières font d ailleurs actuellement, de manière générale, l objet d un débat. En effet, un grand nombre de descendants de républicains espagnols reposent toujours dans ces fosses. L e plus célèbre s appelait Federico Garcia 22 Dreyfus-Armand Geneviève, L exil des républicains espagnols en France, de la guerre civile à la mort de Franco, Albin Michel, 1999, p 66 23
Lorca mais plus de 30000 autres ont disparu pendant la guerre civile, selon les associations travaillant sur ce sujet. Aujourd hui, les familles des victimes demandent la réouverture de ces lieux sépulcraux, afin de récupérer les corps des anciens combattants. De cette façon, ils pourront rendre hommage à ces hommes, et ainsi refermer certaines blessures présentes depuis de longues années, et par la même occasion faire le deuil. 3) Libérer la France afin de reconquérir l Espagne Après avoir connu la dure vie dans les camps et cette période difficile de l arrivée en France, un bon nombre de républicains espagnols décida de s engager aux côtés des résistants français afin de libérer le pays de la dictature fasciste. Ce nouvel engagement, dans la continuité de la lutte contre le général Franco en Espagne témoignait d un réel désir de voir par la suite, l Espagne être libérée du régime franquiste. En effet, la chute de l Allemagne d Hitler et de l Italie fasciste de Mussolini permettrait d entretenir l espoir, de revoir apparaître au pouvoir la République de l autre côté des Pyrénées. Après avoir vécu la désillusion engendrée par l accueil hostile et glacial du pays des Droits de l Homme, les réfugiés apparaissaient désorientés lorsqu éclata la seconde guerre mondiale. A cause des diverses divisions survenues pendant la guerre civile dans les différents syndicats et partis, les structures politiques étaient totalement désorganisées. Ajouté au manque de moyens en termes d armement, ce phénomène est étroitement lié à la défaite des républicains face aux franquistes. Le Parti Communiste Espagnol (P.C.E) au même titre que le Parti Communiste Français (P.C.F) fut interdit. Une certaine tension interne régnait aussi au sein des organismes anarchistes et socialistes. De nombreux dirigeants et responsables politiques choisirent l exil, principalement en Amérique Latine. Cependant, tous ces défenseurs de la liberté éprouvaient un sentiment d antifascisme général mais c était dans les stratégies à mener contre l ennemi et dans les décisions à prendre que les avis divergeaient. 24
Une des premières caractéristiques de la participation active des Républicains espagnols à la Résistance en France est l organisation de réseaux de passage des Pyrénées, et ce en collaboration avec les services secrets alliés. Pour réaliser cette tache périlleuse, les résistants s appuyaient sur l utilisation des diverses structures clandestines déjà existantes, organisées par les dirigeants politiques républicains en exil. De par leur expérience, des réfugiés espagnols devinrent pendant des années des «passeurs d hommes» à travers cette chaine de montagne. De plus, on vit se constituer des groupes autonomes de guérilleros en ce lieu. Deux des principales filières d évasion portaient le nom de «Pat O Leary», du nom de guerre de l officier belge qui le dirigeait et le «groupe Martin» du réseau Vic. La première est née grâce à l initiative d un membre de la Confederación Nacional del Trabajo (C.N.T), nommé Francisco Ponzán, alors que la seconde était sous le commandement de Josep Rovira, dirigeant de la 29ème division du Partido Obrero de Unificación Marxista (P.O.U.M) sur le front d Aragon 23. Une autre forme de Résistance consistait en la conception et la diffusion d une presse clandestine. La population espagnole demeurait la plus efficace dans ce domaine. On peut citer le journal intitulé «Reconquista de España» qui se détachait par sa fréquence de parution. Le titre de ce bulletin témoigne du désir commun de tous les républicains : libérer la France dans le but de reconquérir l Espagne par la suite. Ce fut notamment grâce à cette propagande, effectuée en zone non-occupée, que des réfugiés espagnols s enrôlèrent dans la Résistance. 24 La situation particulière du pays, divisée en deux, entraina une double modalité au niveau de l engagement. Les républicains intégraient des organisations déjà existantes mais conservaient cependant leurs propres structures. Ceux-là appartenaient majoritairement à la Main d Oeuvre Immigrés, communément appelée M.O.I et aux Francs-Tireurs et Partisans (F.T.P). Ce mouvement a été créé par le P.C.F en 1926 et structuré en sections de langue, chacune ayant ses publications spécifiques. Au sud du pays, des espagnols combattaient au sein de mouvements français et dans des mouvements armés autonomes. 23 Dreyfus-Armand Geneviève, L exil des républicains espagnols en France, de la guerre civile à la mort de Franco, Albin Michel, 1999, p 159 24 Ibid p 163-164 25
Dans ces multiples engagements dans la lutte armée, la continuité du combat entrepris en Espagne quelque temps auparavant est indéniable. Mais rapidement dès l année 1941 la répression toucha de plein fouet ces organisations ibériques. La première victime fût le POUM, lorsque ses principaux responsables furent arrêtés et condamnés à des peines de prison, le 17 et 18 novembre 1941 par la section spéciale du tribunal militaire de Toulouse. Au cours de la même année, les dirigeants des réseaux anarchistes subissaient la répression et finirent par être envoyés dans des camps en Afrique du Nord. C est un an plus tard que les responsables communistes mirent fin aux combats, car victimes de rafles en particulier dans le Sud-ouest. 25 En mettant en place les Groupements de Travailleurs Etrangers (G.T.E), le régime de Vichy était loin de se douter que de-là naitrait les premiers foyers de Résistance. Le regroupement de ces hommes par affinités politiques sur leur lieu de travail, permis la mise en place de réseaux clandestins principalement sur les chantiers forestiers dans les départements des Pyrénées et dans le Massif central où les employés travaillaient à la confection de barrages. On note également la participation active de guérilleros constitués en maquis dans une zone proche des Pyrénées. 26 Vers la fin de l année 1942, commença une nouvelle étape dans la Résistance espagnole, grâce à un rassemblement autour du P.C.E et à un net développement des maquis et de la lutte armée. Le 7 mai, vit la naissance de l Unión Nacional Española (U.N.E), sur l initiative des communistes, qui tendait à intégrer en son sein des militants d autres tendances politiques. Grâce à la création de ce réseau, socialistes, républicains et anarchistes participèrent à son développement, à titre personnel. Elle permit l unification des idées et la structuration politique de l exil dans la clandestinité, malgré les habituelles querelles dues aux divergences idéologiques de ses membres. L U.N.E développa la lutte par le biais des maquis, forte de l expérience engrangée par les républicains au cours de la guerre civile. De cette manière, elle s exposait plus faiblement à la répression allemande et pouvait également préparer la reconquête de l Espagne. 25 Peschanski Denis, «Espagnols», Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffon, Paris, 2006, p 880 26 Milza Pierre et Peschanski Denis, Exils et migration. Italiens et Espagnols en France, 1938-1946, l Harmattan, 1994, p29-30 26
Le nombre de guérilleros s élevait à plus de 10 000 hommes sur tout le territoire en août 1944. Ils étaient principalement actifs dans une zone s étalant du Limousin aux Pyrénées. On sait qu au final, plus de 20 000 Espagnols participèrent aux combats de la Libération, au sein des Forces Françaises de l Intérieur (F.F.I). L état-major de cet organisme a effectué un bilan concernant l apport des républicains espagnols. Bien que certainement incomplet, il est le témoin de la diversité des actions entreprises par les guérilleros et de leurs fréquences. Il constate de la destruction de 80 locomotives ou machines de chemin de fer, de 150 ponts, de 600 lignes électriques de haute tension et de six centrales électriques. On dénombre aussi 20 attaques significatives d usines, 22 sabotages importants dans des mines de charbon, et aux alentours de 512 combats livrés. Pour finir, toujours selon ce bilan, 9800 prisonniers auraient été capturés, 3000 ennemis tués et 190 prisonniers résistants auraient parvenu à être libérés des mains de l ennemi nazi. 27 Plus tard, vint ensuite la période des combats pour la libération de la France, en 1944, qui entraina inéluctablement la question de la reconquête de l Espagne. Au mois de mai, l U.N.E décida de réorganiser son bras armé et de le rattacher à l état-major des Forces Françaises de l Intérieur (F.F.I). Cette soif commune de libérer leur pays d origine, entraina le fait que les républicains souhaitèrent conserver leur indépendance au sein de la Résistance. A leurs yeux, le combat mené en Espagne devait obligatoirement se perpétuer de l autre côté de la frontière afin de faire chuter le régime fasciste du général Franco. Au cours de l été de 1944, le rôle des maquis s avéra déterminant afin de faire reculer et de ralentir les troupes allemandes. Leur contribution permettra la libération de divers départements de l hexagone tels que le Gers, le Gard, l Ariège, le Tarn, les Pyrénées- Orientales et les Basses-Pyrénées. Grâce à cet investissement total aux côtés des français, les Espagnols jouirent d une grande considération émanant des pouvoirs issus de la Résistance. Peu de gens savent également, que le 24 août 1944, la deuxième division blindée (2èDB) du général Leclerc, celle qui entra en première dans Paris, comportait des combattants espagnols. Le 27 F.A.C.E.E.F, Memorias del olvido, La contribución de los Republicanos Españoles a la Resistencia y a la Liberación de Francia 1939-1945, 1996 27
film-documentaire d Alberto Marquardt, intitulé La Nueve ou les oubliés de l Histoire 28, retrace l expérience unique de ces combattants de la liberté, peu considérés. Effectivement, entre 300 et 350 vétérans de la guerre d Espagne rejoignirent la Force L (Leclerc) où ils furent regroupés au sein du 3ème bataillon de marche du Tchad. Celui-ci était dirigé par le commandant Putz, ancien chef d une brigade internationale. Elle se composait d un tiers d éléments espagnols et la neuvième compagnie («la Nueve») révélait être l unité espagnole par excellence. C est le capitaine Dronne qui était chargé de commander cette troupe composée de socialistes, anarchistes et républicains modérés. A bord d half-tracks portant les noms de célèbres batailles de la guerre civile espagnole (Brunete, Guernica, Guadalajara, Madrid), ils pénétrèrent dans la capitale et contribuèrent à sa libération. Cet évènement reste avant tout symbolique et reflète le rôle considérable apporté par les républicains espagnols dans cette lutte acharnée contre les allemands au cours de la seconde guerre mondiale. 4) La participation des républicains espagnols dans la Résistance à Bordeaux Par sa situation géographique et du fait qu elle était la grande ville de la région, Bordeaux s est constituée comme le lieu phare de la résistance espagnole dans le Sud-ouest. Dans le but de combattre l ennemi nazi, les républicains espagnols de la région ont perpétré de nombreux actes de résistance entre 1941 et 1944. L ouvrage intitulé Des espagnols dans la Résistance à Bordeaux et dans sa région réalisé à l initiative des Retraités espagnols et européens de la Gironde, affiliés à l Unión Democrática de Pensionistas (UDP, Madrid), regorge d exemples et de situations précises. On peut citer plusieurs attentats visant des officiers allemands en janvier 1942, un ayant eu lieu au café Tourny proche des Quinconces et l autre rue de la Course. 28 Marquardt Alberto, Film documentaire La nueve ou les oubliés de l Histoire, 2010 28
Ce dernier entraina un appel à la population de la part du gouvernement de Vichy par le biais d une affiche. On pouvait lire sur celle-ci le signalement des suspects, la description de l arme du crime et la somme de la récompense qui s élevait à cent mille francs pour toute personne qui apporterait sa contribution à l arrestation des coupables. 29 Des sabotages de toutes formes ont également contribué à désorganiser les stratégies allemandes. Voici une liste non exhaustive de quelques exemples 30 : en avril 1942, le poste électrique d Eysines fut détérioré.ensuite, en mai 1942 les résistants firent exploser un camion ennemi rempli de dynamites stationné cours du Médoc provoquant ainsi la mort de deux militaires. Aidé par douze réservistes antifascistes allemands de l organisation TODT, un groupe d espagnols mit le feu à un train de fourrage au cœur de la gare Saint-Jean en janvier 1942, puis en novembre de cette même année, sur la ligne de Saint-Médard, on assista au déraillement d un train chargé de matériel de guerre. De plus, nous évoquerons l incendie des réserves de pétrole des quais de Brienne, le 7 mai 1943. Les dépôts restèrent en feu pendant trois jours : cet incident sema le trouble dans le camp allemand. On peut également souligner le vol de matériel d imprimerie destiné à la diffusion de journaux clandestins dans des bureaux situés rue Sainte-Catherine que les résistants républicains espagnols feront exploser peu après. C est également par le biais d utilisation d explosifs qu ils feront sauter des bureaux allemands implantés place des Quinconces. Pour armer les nouveaux guérilleros récemment intégrés au mouvement, les anciens attaquent au gourdin et désarment des officiers nazis dans le but de redistribuer leurs revolvers. Un des actes de résistance fort répandu à l époque consistait à rompre les câbles des réseaux téléphoniques afin d empêcher ou de ralentir la communication dans le camp ennemi. Deux espagnols, Teo et Goytia, se distinguèrent en réalisant un sabotage de la sorte à proximité de la préfecture de Bordeaux. 29 Association des Retraités Espagnols et européens de la Gironde, Des Espagnols dans la Résistance à Bordeaux et sa région, ouvrage coédité par ladite association et les éditons de l Entre-deux-mers, 2009, p 36 30 Ibid 29
L engagement total et courageux du guérillero Pablo Sanchez, bien que méconnu de la population du Sud-ouest doit être lui aussi mis en avant. Cet homme tomba sous les balles des allemands après s être sacrifié en tentant de sauvegarder le Pont de Pierre. En effet, il tenta de s emparer du canon que les Allemands avaient placé sur la place de Bourgogne, le long des quais. Cet évènement eut lieu la veille de la libération de Bordeaux. Ses obsèques entrainèrent un regroupement massif de la population locale qui vint saluer cet acte de bravoure, entrepris par un défenseur de la liberté pourtant né à des centaines de kilomètres de la capitale girondine. La première commission à avoir vu avait pour objectif de mettre en place la lutte armée. Elle était composée, en 1941 de Mrs Lagos, Orejón et Luis Alberto Quesada. J ai eu la chance de connaitre l histoire passionnante de ce dernier, après avoir rencontré son fils, venu spécialement d Argentine, afin d assister à une cérémonie rendue en son hommage au musée d Aquitaine, au cours de l exposition intitulée «Républicains espagnols de la seconde République à la Résistance française». Mr Quesada est né en Argentine, de parents espagnols le 22 août 1919 à Loma de Zamora, province de Buenos Aires. A l âge de seize ans, il décida de s engager dans l Armée Républicaine en conséquence du coup d état militaire du général Franco. Il passa une grande partie de la guerre sur le front en Catalogne, où il devint chef de l Etat-major, sous les ordres du Colonel Galán. Après la défaite, il passa la frontière française et fut interné au Tech, à Barcarès, à Saint-Cyprien et à Gurs pour finir. Dans un premier temps, on l envoya dans le Nord du pays, dans le but de continuer les fortifications de la ligne Maginot. Il revint par la suite dans le Sud-ouest dans le désir d organiser la Résistance. Il participa à de multiples actions, comme par exemple l émergence d une grève importante à la base sous-marine de Bordeaux. Très vite, il devint la cible de la police de Vichy et dut quitter la ville. Il décida donc de regagner l Espagne et de continuer la lutte depuis là-bas, avant d être dénoncé par l un de ses camarades. Il passera donc par la suite de nombreuses années dans les prisons franquistes, notamment dans celle de Burgos. Il put finalement rentrer en Argentine, après avoir subi des tortures et avoir été condamné à mort, grâce au rétablissement de la démocratie en Espagne. 30
Les femmes jouèrent également un rôle primordial dans la libération de la ville et leur participation au sein de la Résistance n est pas négligeable. En témoigne le portrait suivant de Pia Casas, la Ganuza 31. Cette Espagnole née à Palencia le 16 octobre 1898 est arrivée en France à l âge de quinze ans. Avec ses parents, ils ont d abord élu domicile à Bidart. Elle s installa par la suite au 233 de la rue Sainte-Catherine avec son mari Angel. Son appartement se convertit en refuge pour ses camarades clandestins espagnols. Elle avait aménagé un système permettant de s enfuir par les toits, en cas de perquisition de l armée allemande. Comme de nombreuses autres femmes, elle se constitua en agent de la Résistance. Son rôle était de transporter des documents confidentiels. Pour de ne pas se faire arrêter, elle avait organisé le stratagème suivant : elle partait chercher de l herbe dans le village voisin, qu elle mettait ensuite dans un sac, prétextant que celle-ci était destinée à ses animaux de compagnie. Elle y dissimulait à l intérieur les courriers dont se servaient les membres du réseau afin de communiquer.. 31 Association des Retraités Espagnols et européens de la Gironde, Des Espagnols dans la Résistance à Bordeaux et sa région, ouvrage coédité par ladite association et les éditons de l Entre-deux-mers, 2009, p 50 31
II) Analyse de la population suspecte Au cours de mes recherches aux archives départementales de la Gironde, je n ai pu consacrer que quelques mois à mon investigation. En effet, celles-ci ont déménagé dans le courant de l année 2010, afin d intégrer un nouveau lieu plus spacieux. J ai tout de même eu accès à de nombreux cartons, classés et répertoriés aux «archives de la guerre». Delphine Jamet, responsable de cette section, après un entretien personnalisé, m a communiqué une très longue liste de documents susceptibles de m intéresser. La majorité d entre eux portaient sur la période de 1940 à 1945. Ils témoignaient de l étroite collaboration entre les services de police, le cabinet du préfet et le parquet général. La majorité de ces fiches nominatives et individuelles, rapports de police, et autres versements reflétaient clairement la traque effectuée contre les étrangers et tous les opposants au régime collaborationniste mis en place. Un dispositif extrêmement bien organisé, composé de nombreux hommes dont la fonction était de veiller au maintien de l ordre et à la non-diffusion d idéologies communistes, a vu le jour. Cette brigade obéissait aux ordres du commissaire Poinsot, réputé pour ses méthodes féroces et sa persévérance tout au long de sa carrière, qui lui avaient permis de gravir les échelons et d arriver à ce poste qu il avait tant convoité 32. Un carton d archives a attiré plus particulièrement mon attention. Il s agissait du N 1812-1825 appartenant à la Série Continue (communément abrégée S.C). Il est composé de notices individuelles établies par le cabinet du préfet sur des personnes soupçonnées d appartenir au Parti Communiste, aux réseaux affiliés ou d être des sympathisants de la doctrine rouge. Grâce à lui et après avoir sélectionné les sujets nés en Espagne, j ai constitué une base de données formée de républicains, répertoriés et fichés comme adversaires du régime. J ai classé précisément 448 individus dont la majorité, au nombre de 415, étaient des hommes contre 33 du côté des femmes qui jouèrent cependant un rôle important dans la Résistance à Bordeaux et en France. Les notices nous ont révélé quelques précieuses informations. En plus de l identité, du lieu et de la date de naissance de chacun d entre eux, j ai pu avoir accès à leur profession, de même qu à la date 32 Berlière Jean-Marc, Policiers français sous l occupation, Perrin, 2001, pp 234-238 32
et au motif d arrestation et de libération, lorsque le cas échéant s est présenté. J ai appris également si le suspect avait été interné dans une des prisons de la région, s il avait pris part au travail forcé en faveur des troupes d occupation, à l organisation TODT par exemple, ou s il avait été transféré dans un camp de concentration comme celui de Mérignac-Beaudésert. De plus, l appartenance politique, idéologique, associative ou à un quelconque syndicat nous est stipulée à de multiples reprises. Grâce à cela, j ai pris connaissance de l existence de certains organismes qui m étaient jusqu alors inconnus, et notamment de la création de collectifs nés du désir commun de plusieurs citoyens, de venir en aide à cette population voisine, fraichement arrivée en terre girondine. Je me suis aussi penché sur la représentativité des partis politiques majoritairement issus de la doctrine communiste, présents dans la base de données. Anarchistes, groupes appartenant à des courants trotskystes, adhérents au Front populaire et autres, sont eux aussi mentionnés, en plus des militants du Parti Communiste, qui formaient l entité la plus représentative de cet échantillon de la population. Les éléments qui m ont particulièrement marqués, restent les formes de suspicion exprimées par la police. Ses employés ont fait preuve d une étonnante subjectivité à l heure de retranscrire les raisons amenant à surveiller une grande partie de ces républicains espagnols, certains allant jusqu à se permettre d émettre des jugements humiliants sur la vie privée des suspects. Ces arrestations ont entrainé principalement des perquisitions effectuées au domicile de ces résistants. Bien que dans une très grande majorité des cas, celles-ci furent infructueuses, il m a semblé intéressant d en établir une chronologie afin de retranscrire partiellement les principales vagues de répression menées par les autorités françaises à l égard de ces rouges qualifiés «d indésirables». A mon grand étonnement, seulement six individus de la base de données sont apparus comme ayant rallié les réseaux français de la Résistance. Tous ont fait partie des Francs-Tireurs-Partisans (F.T.P) et certains d entre eux y jouèrent même un rôle primordial. Je me suis interrogé sur les raisons de ce nombre si peu élevé et j ai cherché à déterminer la place qu ils ont occupée au cœur de cette organisation clandestine. Pour finir, une mention intitulée «Renseignements divers», située au bas de chaque notice individuelle, m a permis d acquérir des informations de taille. Comme son nom l indique, cette rubrique est constituée de notes d officiers de police portant sur des informations variées, de nature très différentes. Je n ai cependant pas consacré de partie à cette catégorie car j ai préféré intégrer 33
ses indications aux thèmes que j ai évoqués précédemment. On peut y lire des indications sur le casier judiciaire de multiples républicains espagnols, expliquant les motifs de leurs arrestations ainsi que la durée des peines de prison prononcées à leur encontre, bien souvent par le tribunal de Bordeaux. De plus, j y ai constaté la dénonciation de nombreux actes de Résistance comme par exemple l asile illégal de camarades recherchés, l aide au passage à la frontière ou bien encore la lacération d affiche de propagande. 1) Le rôle des femmes espagnoles dans la Résistance J ai énoncé précédemment que ma base de données était constituée majoritairement d hommes. En effet, un pourcentage de représentativité sans appel de 94% pour le sexe masculin témoignait de cette idée. Après réflexion, je me suis posé la question suivante : pourquoi existait-il un déséquilibre si éloquent au sein de ce panel de la population? Etait-il réellement révélateur d une inégalité flagrante en termes d engagement pour la libération de la France? Comment expliquer un taux si faible de notices individuelles écrites par la police concernant une activité illégale ou même, de simples renseignements évoquant des individus féminins? Le rôle joué par les femmes a été clairement difficile à évaluer. Tout d abord, le fait de vivre dans la clandestinité était un premier obstacle à une investigation précise et complète. Pour la plupart, leur mission consistait à effectuer un travail de l ombre, bien souvent au sein de leur domicile, cachées, afin d aider de la manière la plus effective les hommes à qui la mission de combat était confiée. La Résistance féminine a pris forme grâce à des gestes quotidiens, répétitifs, parfois simples, mais ayant une valeur inestimable dans la lutte contre l ennemi. Il me semble important de rappeler que dans les années 1940, les françaises et leurs homologues espagnoles n avaient pas encore eu accès à de nombreux droits élémentaires. Le fait qu elles se soient senties concernées par les évènements de l époque n est à mon sens pas une chose évidente. Le sexisme latent exprimé par la société aurait pu être un obstacle important dans le rôle des femmes au sein de la guerre. Ce n a pas été le cas fort heureusement. Une prise de conscience politique les a amenées à s engager corps et âmes dans cette lutte de tous les instants. 34
Les républicaines espagnoles, fortes de leurs expériences acquises pendant la guerre civile, ont pu continuer à servir de relais aux hommes et à user de ruses pour échapper à l ennemi. Je peux citer par exemple, la dénommée Anta Celena, originaire de la province de Lerida en Catalogne, qui après son arrestation le 06 février 1943, s est révélée être, selon les services de police, une militante de grande envergure. Celle-ci avait pour mission d assurer les liaisons entre différents responsables de direction. Il était également commun de loger et cacher des résistants en fuite ou recherchés par les autorités. J ai évoqué lors de ma partie «Le républicains espagnols en France» la stratégie employée par Pia Casas, surnommée «la Ganuza», qui était elle aussi agent de liaison dans la Résistance. En cas de visite inopinée des troupes allemandes, elle avait aménagé son appartement de la rue Sainte- Catherine afin de fuir par les toits 33. Ce stratagème a permis à maintes reprises l évasion de républicains qui avaient trouvé refuge à son domicile, dans le but de demeurer introuvable par la Gestapo. Cette pratique a été apparemment très répandue au cours de la Résistance. De nombreuses femmes ont offert refuge à leurs camarades. Josefa Gamara née Tellechea était l une d entre elles. Originaire d Irun au Pays basque espagnol, elle a été fichée par la police qui prétendait être en possession de preuves irréfutables concernant l hébergement de deux militants à son domicile. Reconnue comme réfugiée politique en France depuis 1938, elle aurait toujours vécu dans les milieux communistes. Je peux aussi mentionner le cas de la catalane Rosa Camps, née Codony, qui demeure l une des figures emblématiques de l action féminine dans le Sud-Ouest. Celle-ci est entrée sur le territoire français en février de l année 1939 mais s est installée à Bordeaux en 1941. Les services de police l ont soupçonné d héberger et de donner asile à des militants en toute illégalité. De plus, elle assurait la liaison entre ces derniers et des militants domiciliés.» 33 Association des Retraités Espagnols et européens de la Gironde, Des Espagnols dans la Résistance à Bordeaux et sa région, ouvrage coédité par ladite association et les éditons de l Entre-deux-mers, 2009, p 54 35
Dans le livre intitulé Des Espagnols dans la Résistance à Bordeaux et sa région, on apprend à l aide du témoignage de sa fille Libertad Camps, qu elle permettait la coordination entre les groupes armés de Bordeaux et ceux de Bayonne. Elle se réunissait avec l espagnol Aguaviva au «café des Arts», situé cours Victor Hugo de la capitale girondine. 34 Un des actes de résistance lui aussi extrêmement risqué et délicat à mettre en œuvre était l organisation et la collaboration à des passages clandestins. Ce signe fort de solidarité demeura, et demeure aujourd hui encore, tinté de légende mêlant héroïsme et fabulation. Il reste objet de fantasmes dans l univers collectif. Nous avons néanmoins la preuve que des jeunes femmes républicaines espagnoles ont participé à la mise en place de ces actions clandestines, au détriment de leur sécurité. Elles ont agi en toute impunité, conscientes du danger qu il représentait, animées par un sentiment de fraternité. Herminia Marotrell née Rosales, le 5 janvier 1903 dans la province de Saragosse, avait pour mission de faciliter le passage à la frontière aux militants espagnols en fuite. Les archives nous indiquent également qu elle fut arrêtée à Biarritz. La situation géographique de cette ville appuie donc l information précédente. Elle a été par la suite transférée au mois de novembre à Bordeaux avant d y être écrouée. Cette femme restera elle aussi comme une figure emblématique car, en plus d avoir endossé le rôle de passeuse, elle se chargea de donner assistance et asile aux illégaux dont faisait partis les responsables Quesada, Arhancet et Gonzalez. Ces derniers avaient pris la fuite de Bordeaux, où ils étaient activement recherchés par les services de Police de la section des Affaires Politiques. Ils ont pu échapper momentanément aux traques de la Gestapo et de la police de Vichy, grâce à l aide apportée par Herminia Marotrell. J ai aussi pris connaissance des renseignements concernant Rita Pérez née Martinez. Cette femme a été arrêtée le 04 décembre 1942 et était décrite comme très dangereuse par la police. On lui a reproché de participer à des activités communistes ainsi que d être complice de recel de malfaiteur. J ai jugé utile de chercher une définition précise de cette expression car je me suis demandé, peut-être innocemment et trompé par son usage contemporain, si celle-ci ne faisait pas référence à la notion d argent ou à un quelconque trafic de marché noir. 34 Association des Retraités Espagnols et européens de la Gironde, Des Espagnols dans la Résistance à Bordeaux et sa région, ouvrage coédité par ladite association et les éditons de l Entre-deux-mers, 2009, p 72 36
J ai pu alors constater la signification suivante : le recel de malfaiteur consiste à cacher sciemment l auteur d une ou de plusieurs infractions, ou même de lui apporter une assistance quelconque, afin de l aider à échapper aux recherches de la force publique. Le délit reproché à cette femme originaire de Toriello dans les Asturies était finalement le même qui avait permis la détention de Rosa Camps, Herminia Marotrell et Josefa Gamara. Grâce au témoignage des petites-filles de Rita Pérez et au le livre de Neus Catala intitulé Ces femmes espagnoles de la Résistance à la déportation 35, on apprend qu elle fut internée au camp de Compiègne. Tout comme plus de 50000 juifs, résistants, militants syndicaux et politiques, civils raflés, elle entra dans un camp d extermination le 1 er janvier 1944. A Ravensbrück, situé à 80 kilomètres de Berlin, elle vécut l enfer, assistant aux expériences des médecins nazis sur les femmes et enfants, avant de pouvoir retourner enfin à Bordeaux, où elle continua à lutter pour la démocratie. Vertudes Vidal née Cuevas a également contribué à l hébergement de résistants clandestins. Elle a aussi été accusée de complicité de fuite de malfaiteurs au cours de son arrestation le 12 décembre 1942 ainsi que de transmettre des informations à différents membres de la Résistance. Elle était alors âgée de 28 ans. J ai pu consulter à travers des lectures issues de ma bibliographie, que bon nombre de ses homologues féminines se sont vus attribuer ce rôle de messagère. Le fait qu elles soient des femmes a justement été un atout de taille afin de se jouer des organismes de police chargés de la répression. Elles ont pu user d une innocence trompeuse et de ce fait, berner la vigilance de la Gestapo. L idée erronée que les femmes restèrent relativement en retrait par rapport au conflit, leur a permis d accomplir ce type de mission. Pendant mon investigation, j ai eu accès à des informations qui relataient la responsabilité présumée de Félicité Porcar née Gasa, dans un cambriolage à la mairie de Castillon dans le libournais, perpétré au cours de la soirée du 28/12/1943. Lors de celui-ci, des cartes d alimentation ont été dérobées. Elle fut arrêtée par la Section des Affaires Politiques de Bordeaux, le lendemain du délit. Ce vol par effraction me laisse à penser qu il avait peut-être pour objectif principal de permettre le ravitaillement en provisions de camarades clandestins. 35 Catala Neus, Ces femmes espagnoles de la Résistance à la déportation, Paris, Tirésisas, 1998 37
Cet acte, bien que pouvant paraitre anodin à première vue, reste pour moi révélateur d une participation active de républicaines espagnoles à des opérations coup de poing. En ce sens, il réfute l idée inexacte ancrée dans les mentalités, que les femmes n ont joué qu un rôle passif au cours de la lutte pour la Libération de la France. Elles ne sont pas contentées de rester seulement aux soins des hommes, dédiant leur temps aux tâches ménagères, et au pansement des blessures. Elles ont pris de réels risques en se jetant corps et âmes dans la bataille. Enfin, il me parait essentiel de rappeler l importance de la presse clandestine durant cette période. Elle était l unique moyen de diffuser des informations inaccessibles à tout le peuple présent sur le territoire français. Elle avait aussi pour fonction de réveiller un sentiment de révolte, d injustice chez son lecteur, voire même d enrôler de nouveaux individus volontaires dans la Résistance. Principalement imprimée sous forme de journaux, elle pouvait aussi se matérialiser par le collage d affiches de propagande, placardées à la hâte sur les murs de la ville. Le Parti Communiste s est révélé être un des principaux organismes utilisateurs de cette méthode clandestine. L impression de tracts et de papillons dans le but de transmettre les idéaux de la doctrine rouge ainsi que les directives à suivre au sein de l organisation résistante était elle aussi très fréquente. Un grand nombre de républicains espagnols affiliés aux réseaux clandestins se sont vus arrêtés et condamnés par les autorités pour ce motif. Certains s occupaient de la rédaction ainsi que de tout le travail minutieux à effectuer au cœur de l imprimerie, tandis que d autres étaient chargés de la diffusion. Emilie Gomez née Abril Ordax a rempli cette ultime fonction pour le moins risquée. Elle a été arrêtée par des membres de la police de Vichy et s est vue condamner par la suite à un an de prison avec sursis pour détention de tracts. De plus, d après les renseignements fournis par sa notice individuelle, elle aurait eu tendance à fréquenter certains ex-éléments du parti communiste, à l époque interdit. Pour conclure, il me semble important et surtout nécessaire de rendre hommage à toutes ces femmes qui luttèrent à leur façon dans la Libération de la France, contre la tyrannie nazie. Chacune à sa manière, avec ses propres moyens et l expérience engrangée pendant la guerre civile espagnole, a contribué humblement à la victoire des alliés. Toutes étaient animées par un désir commun de fraternité et de solidarité. Bien que souvent sous-estimées et mal considérées par la société de l époque, elles ont fait preuve d un courage et d un engagement hors du commun. 38
Elles sont aussi restées fidèles aux codes et aux règles nécessaires au bon fonctionnement des réseaux clandestins de la Résistance. Il apparait pourtant clairement qu elles ne sont que très peu représentées dans ma base de données et dans les fichiers de la police que j ai pu observer. Néanmoins, la multiplicité des actes de Résistance qu elles ont entrepris, ajoutée à leur hétérogénéité, en font d elles des héroïnes de cette période de l Histoire. Je peux également ajouter qu elles s avérèrent être une aide précieuse, incommensurable et furent complémentaires pour tous les hommes engagés dans la lutte contre l occupant nazi. 2) Professions des suspects : la classe ouvrière massivement représentée Dans un premier temps, je tiens à évoquer rapidement les différents métiers de ces républicains espagnols, au cours de leur séjour sur le territoire français, avant d essayer de déterminer l importance jouée par la classe ouvrière au sein de la Résistance. Première constatation, le taux de chômage semble à première vue très faible, donnée logique pour la société de l époque, puisque seulement 14 individus apparaissent comme étant «sans profession». Cette donnée est cependant à prendre avec précaution puisqu il manque des renseignements sur l emploi occupé par 74 personnes des 448 présentes dans la base de données. De plus, certains pouvaient avoir un emploi sur le sol espagnol avant de peiner à en retrouver un après la Retirada. Une chose est sûre, les rémunérations étaient très peu élevées et beaucoup de familles peinaient à subvenir à leurs besoins. A quelques exceptions près, comme le cas de José Maria Sanchis, avocat réfugié et membre de l Etat-major de Barcelone qui travailla par la suite dans la vente de tissus aux allemands, celui de Eusebio Nates Lopez, aviateur dans l armée gouvernementale puis militant actif dans la région de Libourne, ou encore de Manuel Arredondo, ingénieur, tous les individus étaient issus du monde ouvrier. J ai aussi souligné la présence de deux institutrices, Anta Celena, devenue ouvrière d usine et Elena Perramon née Lopez, ainsi que celle d un professeur 39
d espagnol nommé Alejandro Salvador. Viennent s ajouter à eux, quatre jeunes étudiants, âgés d une vingtaine d années. Pour le reste, une multiplicité de professions, pour certaines aujourd hui disparues, complètent la liste. Les métiers du bâtiment sont relativement bien représentés avec par exemple 18 charpentiers pour autant de maçons, ce qui représente 10% de l échantillon global. Les agriculteurs et les professions en rapport avec l élevage sont aussi mis en avant puisqu on peut en dénombrer 72, soit tout juste le double du secteur énoncé précédemment. J ai ensuite regroupé les métiers de l artisanat avec le secteur des services. Ensemble, ils regroupent environ 110 personnes pour une trentaine de professions. Au sein de cet ensemble, ce sont les mécaniciens, au nombre de 22 qui se détachent. Hormis quelques-exceptions, une grande partie de ces métiers a de nos jours disparu ou sont très peu représentées dans notre société actuelle. Les sandaliers, miroitiers, scieurs, ou forgerons pour ne citer qu eux, témoignent de cette idée. Pour finir, l emploi de manœuvre demeure celui apparaissant à de plus nombreuses reprises. Un quart des républicains présents dans la base de données ont effectué ce travail extrêmement commun à l époque. Tous les éléments accordent à penser que les ouvriers ont joué un rôle déterminant dans la Résistance et la lutte contre l occupant. On sait que c est au cœur de cette branche de la population que le Parti Communiste, les syndicats et autres partis aux idéaux de gauche, ont pu compter pour recruter des militants, former des résistants et diffuser leurs idées prônant la liberté et l émancipation de la classe ouvrière. Cette dernière s est montrée indifférente face aux projets sociaux de Vichy, dont la principale entreprise a été la création de la Charte du travail. L envoi forcé de travailleurs en Allemagne durant le courant de l année 1942 a fait que la Résistance plaça les ouvriers et leurs familles au cœur de ses préoccupations principales. Un dénommé Montés, dont le prénom n est pas précisé par les services de police, né le 15/04/1899 en Espagne, était l un d entre eux. Après avoir été arrêté plusieurs fois et condamné à un an de prison par le Tribunal Correctionnel de Bordeaux le 23 novembre 1939, il a été contraint de signer un engagement de six mois pour aller travailler en Allemagne le 29 décembre 1941. Il quitta le sol français le 06 janvier 1942. Ce type d exemple a aussi provoqué une prise de conscience et un engagement massif de la part des ouvriers, qui n ont pas hésité à défendre leurs idées par l intermédiaire de grèves et de manifestations. 40
En guise de conclusion, la classe ouvrière, composée de camarades français et espagnols a joué un rôle fondamental dans la Résistance. Il me parait intéressant de citer un extrait de l œuvre Le cahier noir, écrite par François Mauriac au cours de l année 1943 36. Dans celle-ci, il offre la réflexion suivante : «Un autre malheur : c est un fait que jamais l individu ne nous parut plus médiocre qu à ce moment de notre histoire, entre les deux guerres Là encore, il a fallu toucher le fond de l abîme pour retrouver l espérance. Les martyrs rendent témoignage au peuple. Seule la classe ouvrière française dans sa masse aura été fidèle à la France profanée.» Cette affirmation forte, qui rend hommage à cette tranche de la population, me semble en partie applicable à la période de la seconde guerre mondiale. 3) Dates d arrestations et perquisitions, camps et lieux d internements, expulsions et reconduites à la frontière Dès leur arrivée en France, les républicains espagnols ont souffert d une surveillance particulière de la part du régime de Vichy, des autorités allemandes, mais aussi des représentants franquistes. Grâce à mes recherches, j ai pu être témoin d une étroite collaboration entre les différents corps de police, chargés de veiller sur les moindres faits et gestes de ces espagnols qualifiés de «rouges». Cette traque a commencé dans les camps avant de continuer tout au long de la période de l occupation. La liasse de la Série Continue 482 des archives départementales de la Gironde illustre mes propos. Dans celle-ci, on peut y lire un document signé du Commissaire Central de Bordeaux, adressé au Préfet et plus particulièrement à la Section des Affaires Politiques, daté du 6 novembre 1941. Il y dresse «une liste de ressortissants espagnols, connus par les services de police, connus pour leurs idées extrémistes et susceptibles d être un danger pour la sécurité publique». Elle est accompagnée d une notice individuelle renseignant sur chaque individu. 36 Maurica François, Le cahier noir, Editions de minuit clandestines, 1943 41
Quelques responsables républicains, ayant joué un rôle déterminant pendant la guerre civile espagnole, furent aussi dénoncés et remis au nouveau gouvernement franquiste qui n hésita pas à les faire fusiller, après un procès sommaire, légitimé par la loi rétroactive du 9 février 1939, qui englobait dans les crimes politiques, toutes les actions menées contre l ordre constitutionnel depuis le mois d octobre 1934. J ai pu prendre note de ce type d arrestations, après avoir visionné le film intitulé «Companys, procès à Catalunya» 37 projeté cette année 2011 au Centre Memorial Democratic de Barcelone, dans le cadre d une exposition sur «le franquisme et l exil». Ces exemples, pour ne citer qu eux, sont représentatifs de la féroce répression menée contre ces étrangers «indésirables». J ai jugé utile, à l aide de l ensemble des fiches individuelles qui m ont permis la confection de ma base de données, de tenter d établir une chronologie des arrestations, dans le but d en mettre en exergue les différentes vagues. Je préfère de nouveau insister sur le fait que cette étude ne se base que sur un échantillon réduit de la population espagnole présente à l époque sur le sol bordelais. De plus, certaines notices ne comportent pas de dates d interpellations. D autres ne mentionnent que la notion «Arrêté(e)», sans indiquer de jour particulier. Cependant, je pense qu elles peuvent être tout de même en partie représentatives des évènements survenus dans les années 1940. 43 % des suspects que j ai répertoriés apparaissent comme ayant été arrêtés par la police, dates précises à l appui, ce qui représente précisément 195 hommes et femmes. L année 1940 s est avérée plutôt calme, puisque seulement quatre républicains ont subi un interrogatoire forcé, durant les mois de novembre et décembre. Ceci peut s expliquer par une longue mise en place du dispositif de répression, mais aussi par une autre raison. En effet, on sait que le commandement militaire allemand a fait la demande auprès des autorités françaises d un recensement des espagnols rouges, afin de protéger ses hommes d éventuels attentats communistes. Intitulé «Rostpanier», qui signifie «espagnols rouges» en langue germanique, il est matérialisé par des rapports mensuels. Il est évoqué par Geneviève Dreyfus Armand dans son œuvre L exil des républicains espagnols en France 38, 37 Film de Josep Maria Forn, Companys, procès a Catalunya, 1979 38 Dreyfus-Armand Geneviève, L exil des républicains espagnols en France, de la guerre civile à la mort de Franco, Albin Michel, 1999, p 120 42
et a vu le jour en novembre 1940, précisément le mois au cours duquel apparait la première interpellation dans mes recherches. C est quelques mois après qu a commencé véritablement la première grosse vague de répression afin de répondre à cette demande des nazis. Le mois de juin de l année 1941 a vu naitre une chasse aux communistes espagnols, d une ampleur considérable. J ai dénombré au total 26 interpellations, dont pas moins de 25 le même jour du 08 juin. La particularité de ces suspects interpelés et qu ils étaient quasiment tous mêlés à un attentat perpétré à Pessac. Après quelques recherches, je me suis rendu compte que des militants y avaient fait exploser un poste de transformation électrique qui fit des victimes du côté des officiers allemands. Pendant cette année, j ai pu comptabiliser 36 arrestations réparties à peu près également, en occultant ce fameux jour d action durant lequel les résistants se sont démarqués. Les deux années suivantes sont celles qui se sont montrées le plus prolifiques au niveau d arrestations effectuées par les autorités. Cette période reflète aussi le cœur de la lutte au sein de la deuxième guerre mondiale. En 1942, les mois d août et septembre ont été tous deux synonymes en moyenne de deux arrestations hebdomadaires en Gironde. Néanmoins, j ai relevé 22 arrestations en novembre dont le motif récurrent était celui d un examen de situation pour des individus qui paraissaient «suspects». C était une manière pour les services de police de tirer des informations sur la vie privée des interpelés, puisqu ils cherchaient à connaitre leurs professions, lieux de travail mais aussi parfois l identité de leurs patrons. Ils tentaient de soutirer de précieux renseignements sur les idées politiques ou éventuellement sur une appartenance à un syndicat en Espagne ou en France. L année 1943 demeure extrêmement répressive pour le clan des républicains espagnols. A elle seule, elle regroupe 79 interpellations soit 40% de la globalité des arrestations. La fréquence de la traque organisée se produisit de manière uniforme pour les mois de janvier, février, mars, mai et juin. En témoigne le tableau suivant : 43
Mois de l année 1943 Nombre d arrestations Janvier 10 Février 10 Mars 10 Mai 11 Juin 9 L engagement des républicains dans la Résistance peut se définir en trois temps clairement définis 39. La première période, qui équivaut à l éclatement et à la dispersion des structures des multiples organisations espagnoles ainsi qu à la naissance d une soif commune de lutte contre l opposant, matérialisée par les premiers engagements, s étendit de 1940 à 1942. La seconde correspond à l unification des espagnols volontaires, dirigés clandestinement et essentiellement par le Parti Communiste Espagnol (P.C.E). Elle a vu naitre en son sein le développement fructueux des maquis et par conséquent d actes récurrents de sabotages. Celle-ci débuta en 1943 et s acheva pendant la première moitié de 1944. La troisième et dernière partie, englobe l ensemble des combats pour la libération de la France et l organisation utopique tendant à celle de l Espagne. Ce rapide éclaircissement chronologique renforce l idée que l ensemble des résistants, et notamment des espagnols, a été plus actif, car mieux organisé, au cours de l année 1943. Ce phénomène a entrainé inéluctablement une augmentation de la répression de la part des forces de police, symbolisée dans mes recherches par un subit accroissement des arrestations pendant cette période. J ai aussi noté une baisse des interpellations policières après le premier semestre de 1944, où elles sont passées de 10 pour le mois de février à respectivement 1, 2 et 2 pour avril, juin et juillet. Pour conclure sur le thème des arrestations présentes dans ma base de données et afin de rendre mon argumentation plus lisible, j ai souhaité les représenter de la façon suivante : 39 Dreyfus-Armand Geneviève, L exil des républicains espagnols en France, de la guerre civile à la mort de Franco, Albin Michel, 1999, pp 119-126 44
1 ère période Année Mois Nombre d arrestations 1940 Novembre 3 1940 Décembre 1 1941 Janvier 1 1941 Février 2 1941 Juin 26 (dont 25 le dimanche 08) 1941 Août 1 1941 Septembre 1 1941 Octobre 5 1941 Novembre 1 1942 Janvier 3 1942 Février 2 1942 Avril 1 1942 Août 8 1942 Septembre 9 1942 Octobre 5 1942 Novembre 22 1942 Décembre 8 2 ème période Année Mois Nombre d arrestations 1943 Janvier 10 45
1943 Février 10 1943 Mars 10 1943 Avril 5 1943 Mai 11 1943 Juin 9 1943 Juillet 5 1943 Août 6 1943 Septembre 7 1943 Octobre 3 1943 Décembre 3 1944 Janvier 1 1944 Février 10 3 ème période Année Mois Nombre d arrestations 1944 Avril 1 1944 Juin 2 1944 Juillet 2 1945 Octobre 1 Représentation des arrestations réalisées par la police de Vichy sur des espagnols soupçonnées d appartenir au Parti Communiste, aux réseaux affiliés ou d être des sympathisants de la doctrine rouge, au sein de la région bordelaise. Source : Série Continue 1812/1825, archives départementales de la Gironde Dans le but de procéder à des recherches plus approfondies et d obtenir des preuves tangentes contre des hommes ou des femmes impliqués directement ou indirectement dans la Résistance, j ai constaté que les policiers ont effectué diverses perquisitions aux domiciles des 46
républicains espagnols considérés comme suspects. J en ai relevé 63, s étalant du mois de décembre 1940 jusqu au même mois de l année 1942. Une écrasante majorité d entre elles furent un échec pour les forces de l ordre, étant donné que 55 se sont soldées par des perquisitions «négatives»ou «infructueuses». Toutefois, elles révèlent, de même que les nombreuses arrestations, un souci permanent de surveillance de ces étrangers rouges, engagés dans la Résistance. De plus, une des particularités est qu elles ont principalement été concentrées pendant l année 1941, qui à elle seule en regroupe 59. A première vue, ces perquisitions sont le reflet des arrestations que j ai répertoriées précédemment. En effet, le mois de juin de cette année-là s est montré le plus répressif, avec, je le rappelle, 26 interpellations. Conséquence irrémédiable et immédiate, le mois suivant, les services de la police de Vichy procédaient à 21 perquisitions au sein de domicile de résistants. Une analyse générale me fait insister sur les points suivants : - 1ère vague de perquisitions : on voit apparaitre au cours du premier semestre de l année 1941 une très forte répression. Pas moins de 35 inspections aux domiciles des suspects au cours de celui-ci. Une opération de police de grande envergure, déployée le 31 avril a permis des recherches approfondies dans 17 domiciles de républicains espagnols, représentés dans ma base de données. - 2ème période d étroite surveillance : on note par la suite une autre série importante avec au total 21 perquisitions durant la deuxième partie du mois de juillet 1941. Elle semble être la conséquence de l attentat de Pessac mentionné antérieurement. Elle a nécessairement provoqué la mise en place d un dispositif policier, afin de tenter de déterminer l identité des principaux acteurs suspectés et de connaitre la responsabilité de chacun dans ce sabotage. J ai également remarqué qu il me parait possible que le fait d entreprendre une perquisition pouvait être décidé sans arrestation préalable. En effet, basons-nous sur l exemple du mois de mars 1941. Dans mon inventaire, j ai relevé seulement deux arrestations en février, puis aucune jusqu au début de l été. En revanche, la période incluant février, mars et avril, compte quant à elle 34 perquisitions. Cette affirmation est à considérer avec prudence puisque je ne suis pas en mesure d affirmer avec assurance être en possession de l ensemble des mesures policières prises à l encontre de ces résistants. Considérons-là comme une hypothèse qu il serait intéressant de pouvoir vérifier en approfondissant les recherches sur ce sujet. Cependant un autre élément laisse à penser qu elle pourrait s avérer vraie. Le suspect Gregorio Alonzo, a subi une perquisition suite à une lettre 47
anonyme. Cette délation semble être le seul motif d accusation qui aurait incité les forces de police à lui rendre visite de manière impromptue à son domicile. J ai aussi représenté la totalité des perquisitions figurant sur les fiches nominatives, en les classant chronologiquement dans le tableau ci-dessous : Année Mois Nombre de perquisitions 1940 Décembre 2 1941 Janvier 1 1941 Février 7 1941 Mars 18 1941 Avril 9 1941 Juin 1 1941 Juillet 21 1941 Août 1 1941 Décembre 1 1942 Mars 1 1942 Novembre 1 1942 Décembre 2 Représentation des perquisitions réalisées par la police de Vichy sur des espagnols soupçonnés d appartenir au Parti Communiste, aux réseaux affiliés ou d être des sympathisants de la doctrine rouge, au sein de la région bordelaise. Source : Série Continue 1812/1825, archives départementales de la Gironde Certaines d entre elles, au nombre de huit, ont tout de même été fructueuses et m ont permis de les synthétiser en plusieurs catégories : - Tout d abord, la possession illégale d armes à feu. Le processus d armement a été difficile, long et limité jusqu en juin 1944. Il a vu le jour grâce au ramassage de pistolets et revolvers abandonnés par les soldats après les premières batailles de 48
1940 40. Certains policiers et gendarmes, en accord avec les idées de la Résistance ont eux aussi contribué à la collecte de ces éléments indispensables à la lutte. Cependant, le manque d armes s est fait ressentir tout au long de la guerre du côté des résistants, principalement pour ceux qui ont lutté activement dans les maquis. Il me semble important de rappeler que les soldats de l armée républicaine, ont pointé eux aussi du doigt ce problème au cours de la guerre civile, qui demeura l un des éléments essentiels de leur défaite face aux troupes nationalistes. De plus, les espagnols ont été désarmés pendant la Retirada, de même que lors de leur arrivée dans les divers camps d internement. Néanmoins, la police de Vichy a découvert au domicile de José Maria Rami un revolver sans munition le 15 avril 1941. Je n ai pas d autres informations sur une éventuelle arrestation ou une sentence judiciaire prononcée à son encontre (amende, peine de prison ). Son compatriote prénommé José Goytia, a lui été arrêté le 29 janvier 1943 en possession d un revolver Colt II 45 et de précisément vingt cartouches lui servant de munitions. Il apparait dans les fichiers des forces de l ordre comme «terroriste» et accusé d «activité communiste illégale». Son nom est aussi associé aux forces des Francs-Tireurs et Partisans (F.T.P), mouvement de Résistance armée, créé en France à la fin de l année 1941 sous la direction du Parti Communiste Français (P.C.F). - La possession de tracts, et de matériel de propagande communiste La découverte de ce matériel représente la moitié des perquisitions effectuées et représentées dans ma base de données. Des tracts ont été saisis chez Trinidad Cadours, née le 13 avril 1901 de même que chez Angel Gonzales. Deux brochures de propagande communiste intitulées «Défense passive» furent retrouvés dans la chambre de ce-dernier. Cet homme originaire de Valladolid semblait être un «chef communoterroriste» et a vu la police débarquer chez lui le 18 décembre 1942. Même chose pour Louis Felix Praena chez qui on a découvert des tracts et des papillons de propagande communiste au mois de février 1941. Pour finir, le cas de Francisco Antonio Garreta me semble le plus intéressant. En plus de tracts, ce résistant dissimulait deux coffrets en métal qui contenaient une machine à écrire ainsi qu un lot de correspondances. Il était donc chargé de la 40 Bougeard Christian et Sainclivier Jacqueline, «Armement de la Résistance Intérieure», Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffon, Paris, 2006, pp 702-703 49
rédaction de documents propagandistes mais aussi responsable d assurer la liaison entre divers militants répartis au sein de plusieurs réseaux clandestins. - La possession de plusieurs papiers d identité Le madrilène Andrés Pastrana, a été arrêté le 07 novembre 1942 à l âge de 38 ans. Il était en possession de divers papiers et cartes d identité espagnoles. Cette information m a tout de suite laissé penser que cet individu était lié de prêt ou de loin à une activité de faussaire. Cette pratique hautement condamnable était relativement complexe, en termes de mise en œuvre et d organisation. Chaque mouvement s est assez vite doté d un service de faux-papiers, dans le but d assurer le bon fonctionnement de son activité clandestine. Dans le cas présent, l usurpation semble concernée uniquement des papiers d identité. Cependant cette pratique permettait également d acquérir des cartes d alimentation, de tabac, de textile, indispensables à la survie des clandestins. Certains parvenaient même, grâce à des complices travaillant dans les mairies ou dans les préfectures, à obtenir des actes de naissance et des certificats de domicile qui leur donnaient accès à de véritables états-civils réels. Cette technique était un moyen infaillible de passer par la suite, un contrôle de police inopiné, de manière en apparence légale. A la suite de ces arrestations, les espagnols rouges de la région bordelaise, ont été envoyés dans de nombreux camps et lieux d internements, répartis sur toute l Aquitaine et dans les régions limitrophes. Avant de se pencher minutieusement sur la population présente dans ma base de données, il me parait intéressant d essayer de définir les diverses notions utilisées pour qualifier ces camps. Aujourd hui, il est difficile de définir pertinemment la différence entre un camp de concentration, un camp d internement et un camp d extermination. Le sujet est toujours d actualité et divise les historiens, spécialistes du sujet. D après le dictionnaire, un camp de concentration désigne un lieu de grande taille, construit pour regrouper une population considérée comme ennemie, généralement dans de très mauvaises conditions. Celle-ci peut être constituée d opposants au régime, de groupes aux opinions politiques différentes, ou de personnes appartenant à un autre groupe ethnique. Dans les mentalités actuelles, les camps de concentrations sont très souvent associés aux chambres à gaz utilisées par le régime d Hitler. Cette confusion est née du fait que le régime nazi a utilisé cette expression afin de qualifier ses camps d extermination, dont la fonction était l exécution massive et irréversible de plusieurs populations ciblés : juifs, homosexuels, tsiganes Je pense qu il est important de distinguer ces deux expressions, 50
même si les camps de concentration, où ont été enfermés les républicains espagnols, avaient pour caractéristiques d offrir des conditions de détention inhumaines, entrainant un taux élevé de mortalité. Si l on s en tient à ces définitions, je pense que les expressions «camp de concentration» et «camp d internement» peuvent être synonymes. Je me permettrai donc d utiliser à ma guise l une de ces deux expressions, pour qualifier les lieux où furent envoyés les espagnols pendant leur séjour sur le sol français. Le camp d internement de Mérignac demeure le plus représenté dans la liasse d archives de la Série Continue 1812-1825. Il a été pour moi difficile d obtenir des informations conséquentes à son égard, malgré un effort considérable au niveau d une recherche bibliographique. J ai cependant pris connaissance du fait qu il se situait dans la zone de Mérignac-Beaudésert. Il a initialement servi à l internement de Juifs et de nomades qui ont été transférés par la suite en Indre-et-Loire. La police de sûreté allemande a exigé plus tard, la construction d une annexe afin de pouvoir recevoir de nouveaux internés. Le camp de Mérignac ne pouvant contenir que 500 hommes et femmes environ, une annexe située au 42 de quai de Bacalan à Bordeaux a été construite pendant l année 1942 41. Il est aussi resté dans la mémoire collective car c est en ce lieu que furent choisis les otages fusillés à Souge le 22 octobre 1942 par les autorités d occupation, dont faisait entre autre parti le célèbre docteur Nancel Pénard 42. Il a donc été le théâtre d une forte concentration d espagnols communistes, puisqu en tenant compte uniquement de ma base de données, je dénombre 52 individus ayant transité par celui-ci. Ce chiffre est sans doute plus élevé, puisqu il ne représente qu un échantillon de la population internée dans ce camp. Celui-ci a sans doute permis l examen de situation de certains des suspects et s est aussi converti en un endroit de passage dans le but de réfléchir au sort réservé à ces résistants. Quelques-uns ont été expulsés et reconduits à la frontière après y avoir transité. C est le cas par exemple de Luvio Eguiluz contraint de quitter le territoire français le 03 mars 1942. D autres ont été libérés quelques semaines ou plusieurs mois après leur internement, comme l atteste le cas de Salvador Calvo, interné à Mérignac en juin 1941 puis laissé libre le 18 septembre de cette même année. Cet endroit restera donc à jamais comme un lieu fondamental de l exil des 41 Terrisse René, Bordeaux 1940-1944, Perrin, 1993, p 106 42 Association «Les fusillés du Camp de Souge» 51
républicains espagnols en Gironde. Cette population demeure l une des plus représentées en son sein durant la deuxième guerre mondiale. Le fort du Hâ, également appelé prison du Hâ, était un autre lieu d accueil majeur de ces résistants étrangers. Cette ancienne forteresse fut construite en plein cœur de Bordeaux au milieu du XVème siècle. Après avoir rempli de multiples fonctions à travers les années, c est en 1846 que la prison fut inaugurée 43. Beaucoup d habitants de la capitale girondine ignorent aujourd hui que l actuelle Ecole Nationale de la Magistrature et le Palais de Justice abritaient il y a moins d un siècle, une prison hitlérienne. Dès 1940, les nazis ont décidé de l utiliser dans le but d enfermer les opposants au régime et les résistants. Parmi eux, une quinzaine de républicains présents dans ma base de données. Certains y ont été transférés, après un passage au camp de Mérignac, comme ce fut le cas pour Atillano Antolin le 23 octobre 1942. D autres ont été envoyés à la section allemande, ou quartier allemand, de ce lieu d internement avant d être fusillés par les autorités. Antonio et Angulo Gonzalez ont tous deux trouvé la mort le 21 décembre 1942, exécutés par les services d occupation. Une partie des prisonniers espagnols étaient détenus à la caserne Niel, qui se situe sur la rive droite de la Garonne 44. Ils partaient chaque jour travailler à la construction de la base sous-marine, imposant édifice construit sur la façade Atlantique entre 1941 et 1943, sous le commandement allemand. Les ouvriers du Génie de l armée Italienne ont œuvré à sa construction, au même titre que de nombreux espagnols rouges livrés au travail forcé. La caserne Niel et d autres camps de travail étaient gérés par l Organisation Todt, un organisme nazi chargé des constructions 45. Il recruta avec l accord de Vichy les républicains espagnols dans les camps d internement. Environ trois mille d entre eux ont été ainsi livrés par le ministère du Travail du gouvernement français sur les chantiers de cette organisation à Bordeaux. Cette structure nazie sans précédent dans l administration allemande était dirigée par Fritz Todt, ingénieur des Pont et Chaussées et proche 43 Déogracias Jean-Jacques, Le fort du Hâ de Bordeaux. Un palais, une prison, un destin fabuleux, Dossiers d Aquitaine, 2006, p 88 44 Service éducatif des archives de la Dordogne, «L exil et la guerre, les républicains espagnols en Dordogne (1939-1945), la main d œuvre convoitée» 45 Desquesnes Rémy1940-1944, L'histoire secrète du mur de l'atlantique : de l'organisation Todt au débarquement en Normandie, Editions des Falaises, 2003 52
d Hitler. Il s est vu confier la tâche périlleuse de fortifier la zone Atlantique en vue de probables attaques des Alliés provenant de la Grande-Bretagne. Moreno Corillo était un manœuvre-cimentier qui travaillait pour cette organisation et s est distingué pour y avoir milité. Il fut arrêté par les autorités allemandes qui lui reprochaient la distribution de tracts communistes. Un dénommé Arroyo, né le 13 janvier 1904, était chargé de la même activité. Ce dernier était interné et contraint au travail forcé, en attendant son imminente expulsion. Luis Arryuelo, originaire de Salamanque avait été affecté en tant qu électricien et fut arrêté à la caserne Niel le 08 août 1942, accusé d activité communiste. A cette même date, un des comptables de l organisation, Ramon Carrio, fut lui aussi interpelé. Ce jour-là, on a pu assister à une opération de répression de grande envergure, organisée par les forces de police contre l ensemble de ces ouvriers. Je pense être en mesure d affirmer qu en décidant de regrouper ces républicains en un même lieu, les occupants nazis ont créé paradoxalement de forts réseaux de résistance, facilitant ainsi une meilleure organisation et rendant plus simple la diffusion des idées et directives à suivre, nécessaires au déroulement de la lutte. Les noms que j ai cités, ne sont que des exemples parmi la douzaine d hommes que j ai répertoriés, et bien sûr, une infime partie de l ensemble des milliers de républicains qui ont consacré une partie de leur vie au développement de la puissance allemande sur le territoire français. Je souhaite aussi mentionner la caserne Boudet, située à l angle de la rue de Pessac et de la rue des Treuils, qui servit de prison militaire et d annexe à celle du fort du Hâ entre août 1940 et septembre 1944. Elle était dirigée par le sous-lieutenant Chiaramonti 46. Deux républicains espagnols y ont été écroué : Otermin Barastegui surnommé «el Chato» dans le milieu résistant, et Pedro Vallejo. Le premier résidait à Saint-Sébastien avant les évènements de la guerre d Espagne, avant de traverser la frontière et de s installer à Bayonne. C est là qu il sera arrêté par les autorités allemandes le 23 août 1943 puis transféré à Bordeaux à la caserne Boudet. Sa notice individuelle traduit un fort intérêt de la police de Vichy pour cet homme, qui aurait été à une activité communiste dans le milieu espagnol. Le second s est vu interné en ce même lieu, car il fut accusé d être un membre actif du P.C. Sa fonction principale était d y recueillir les cotisations. 46 Tronel Jacky, Blog «Histoire pénitentiaire et Justice militaire» 53
Enfin, je pense bénéfique de signaler que plusieurs républicains ont connu le passage dans plusieurs lieux qui n étaient pas implantés sur le territoire de la Gironde. Diminio del Pomo (j émets une réserve sur l orthographe exacte de son patronyme, puisque sa fiche individuelle est difficile à déchiffrer), a vécu au camp de Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques. Celui-ci a été édifié spécialement pour l arrivée des espagnols fuyant le régime de Franco. Il fut transféré peu de temps après à celui de Saint-Cyprien, situé dans la région du Languedoc-Roussillon, qui fonctionna de mars 1939 à octobre 1940, remplissant dans un premier temps la fonction de centre d hébergement puis celle de centre de concentration, avant d atterrir finalement à la prison allemande de Bordeaux. Pablo Langiero a lui transité par Gurs, puis il fut envoyé dans un camp en Dordogne, avant d intégrer celui de Mérignac. Ces lieux aux conditions d hébergement et d accueil déplorables, ont rempli principalement une fonction provisoire, ce qui explique l itinéraire mouvementé qu ont dû subir certains de ces résistants. Dépassé par l arrivée massive de républicains espagnols au cours de la Retirada, estimée à près de 500000, et dans le but d empêcher la propagation d idées et d attentats communistes, le gouvernement de Vichy, à l aide des autorités allemandes, a procédé à de multiples expulsions. Dans ma base de données, j ai décompté un nombre considérable de reconduites à la frontière. Celles-ci ont bien souvent été exécutées par le biais d arrêtés, émanant de la préfecture de la Gironde ou du Ministère. Dans certains cas, des suspects furent seulement proposés à l expulsion, sans que cette démarche n aboutisse. Ce fut le cas pour l anarchiste Demtrio Trovas dont le passé «douteux» alerta les forces de l ordre et pour Alfonso Rodriguez, membre des Jeunesses Communistes (J.C). Cependant, beaucoup ont été raccompagnés par la force jusqu au Pays Basque, notamment à Hendaye, ville frontalière avec Irun. Le séjour d Angèle Almerich née Manzarena a pris fin le 07 mai 1942, à la suite d un arrêté pris contre elle le 27 septembre 1941. Ces renseignements ont été fournis par la gendarmerie de Biganos. Elle était décrite comme grande propagandiste pendant la guerre civile. Des familles entières ont été contraintes de regagner leur pays natal. Les Praera, dont le père Alfonso était lui interné au centre de séjour de Mérignac, furent rapatriés suite à la remise en vigueur de la mesure d'expulsion réclamée contre tous ses membres. Ils rentrèrent donc ensemble en Espagne le 03 mars 1942. J ai aussi noté l apparition de sursis d expulsion prononcés contre des républicains espagnols. Ils servaient d avertissement avant une exclusion définitive du territoire français. Telesforo Martinez, basque de naissance, originaire de la province de Vizcaya, s est vu 54
administrer cette sanction le 18 décembre 1941. Il ne semble cependant pas avoir été contraint de regagner l Espagne par la suite. En résumé, j ai observé une vingtaine de mesures qui ont entrainé des expulsions ou des reconduites à la frontière, prises à l encontre de ces rouges indésirables. Pour autant, j ai été amené à me demander, sur quels critères reposaient les choix de renvoyer ou non un individu dans son pays d origine. En effet, il est clair que toutes les victimes de ces arrêtés préfectoraux ou ministériels, jouèrent un rôle dans la Résistance. De plus, ils semblent tous être des protagonistes de la diffusion d idées communistes en France. Toutefois, les décisions prises à leurs égards apparaissent comme arbitraires, dans le sens où l ensemble de leurs camarades répertoriés dans les notices individuelles de cette liasse d archives, étaient accusés de ces mêmes infractions, sans avoir subi le même sort. Pour beaucoup, rentrer dans un pays désormais aux mains du général Franco, signifiait vivre dans la peur d être jugé ou tout bonnement exécuté, pour avoir soutenu la République, lors du conflit qui divisa le pays quelques années auparavant. 4) Motifs d arrestations et formes de suspicion Les notices individuelles font part des raisons qui ont poussé la police du gouvernement de Vichy à arrêter et condamner les républicains espagnols. Elles sont de natures différentes, mais témoignent de la crainte du pouvoir en place vis-à-vis de l activité résistante qui s est propagée massivement sur le sol français. L interdiction du Parti Communiste après sa dissolution le 26 septembre, a rendu illégales toutes démonstrations de soutien envers cette organisation, de même que la diffusion d idées susceptibles d aller à l encontre du régime en place. Ceci explique l occurrence répétée d arrestations pour «activité communiste» ou «activité communiste illégale». Elles ne mentionnent aucune autre indication et peuvent donc rassembler de nombreux motifs. Le simple fait de clamer publiquement son penchant pour la doctrine rouge était suffisant pour se voir accuser. Par exemple, Maria Rupert a été arrêté parce qu elle professait des idées communistes et Eduardo Garcia condamné pour propos défaitistes à un mois de prison par le tribunal correctionnel de Bordeaux. Le recel de malfaiteurs, et la complicité de fuites de militants étaient aussi un chef 55
d accusation. De multiples républicains espagnols ont prêté refuge à des camarades recherchés, essentiellement dans les zones rurales qui offraient une mise en place plus discrète à ce type d opérations. Assurer la liaison entre plusieurs groupes de résistants clandestins demeurait aussi fondamental pour un bon fonctionnement des réseaux. Cette action périlleuse a été entreprise à plusieurs reprises par Emilio Alvarez Monjil qui fut accusé de correspondre avec le responsable régional politique Borras, à qui il avait adressé un message pour un rendez-vous clandestin. La notion d «activité communo-terroriste» retranscrite sur des fiches individuelles signifie à mon sens l emploi de la violence par le biais d attentat ou d assassinat dans le but de créer la terreur et marquer psychologiquement l opinion publique. Des résistants espagnols ont été directement liés à ce genre d actions coup de poing. Elles avaient une répercussion forte et immédiate sur les troupes d occupation ou sur la police française. Cela les obligeait à réorganiser leur fonctionnement et à prendre des mesures drastiques. J ai déjà mentionné être en possession d une vingtaine de noms soupçonnés d être en relation avec l attentat commis à Pessac. Le degré de responsabilité n étant pas spécifié, il m est donc difficile d affirmer avec assurance que des républicains aient participé directement au sabotage de la centrale électrique. Néanmoins, des preuves irréfutables furent apportées contre Julian Sanchez, accusé d être co-auteur de l'assassinat d un prénommé Piquet et de la tentative d'assassinat de Mr Giret, deux membres des forces de police. Felipe Rodriguez et Felix Perez, militants actifs du Parti Communiste, ont eux subi conjointement un internement le 08 juin 1941 à la suite de l assassinat d un officier allemand. Il s avère qu ils apparaissent comme les protagonistes de cet acte spectaculaire et symbolique. L arrestation pour port d armes prohibé était souvent associée à une activité communoterroriste. José Esteve Vidala, Vicente Villaroya Ibañez et Jacinte Rubio auraient été mêlés à des violences et à des sabotages, faisant usage de pistolets et revolvers. La loi interdisait les usages de ce type. De plus, des actes de résistance organisés par des républicains espagnols se traduisaient par des vols dans l espoir de porter préjudices aux armées de l occupation. Ils pouvaient concerner directement de l argent comme ce fut le cas dans les bureaux de la base sous-marine de Bordeaux, des armes, ou encore des denrées alimentaires. L objectif était de s approvisionner tout en affaiblissant le camp ennemi. Ces actions délicates envoyaient un signal fort à l ennemi. Egidio Gutierrez, pourtant déjà recherché par la police, n a pas hésité à prendre de tels risques avant de subir un internement par la suite. 56
La possession, la distribution ou le colportage de tracts diffusant des informations et des consignes mandatées par les communistes ont été fortement réprimés. Ces pratiques mises en place par le P.C, a entrainé la détention de dix militants répertoriés dans ces notices individuelles. J ai remarqué que tous ces hommes étaient liés par une particularité : tous avaient séjourné à la caserne Niel. Le fait de regrouper autant de militants au sein d un même lieu d internement, destiné au travail forcé, leur a permis d établir une meilleure organisation dans les réseaux de résistance et a facilité la propagande d idées communistes. De nombreux républicains espagnols ont aussi été victimes d arrestations dans le but de procéder à des examens de situations. Ce motif semblait être un prétexte afin de tirer des informations diverses sur des liens entre ces individus et des réseaux ou des actes de résistance. En témoignent les renseignements retranscrits sur la notice de Benigue Martinez, qualifié de suspect d activité communiste. Les fiches comportant la mention «examen de situation» n apparaissent cependant pas comme des sources importantes pour mon investigation car bien souvent les enquêtes étaient toujours en cours lors de leur conception. Elles comportaient donc peu de détails. Néanmoins, les motifs d arrestations évoqués et utilisés par la police du gouvernement de Vichy à l encontre des républicains espagnols de ma base de données, sont multiples et hétérogènes. Ils reflètent communément une importante activité communiste et résistante de la population ibérique dans la région bordelaise et retranscrivent avec précision la minutieuse organisation des divers réseaux clandestins. Ils témoignent de faits, d actes concis et réfractaires qui allaient à l encontre du régime sécuritaire mis en place par la police de Vichy et les troupes d occupation allemande. La multiplicité des formes qu a pu prendre la Résistance, dénoncée dans ces motifs d arrestations, est l une de ses principales caractéristiques. Lorsque j ai consulté ce carton d archives, j ai été au fil du temps de plus en plus surpris par certaines données. Celles-ci concernent la manière dont les forces de police ont émis des jugements sur la vie privée de certains militants ou sur les différentes formes de suspicions écrites contre les accusés. Elles apparaissent comme subjectives et beaucoup d entre elles ne sont pas accompagnées d informations établissant des preuves précises. Elles semblent traduire des attaques infondées. Tout d abord, j ai noté la récurrence de l adjectif «douteux» qui apparait décliné sous plusieurs formes :«Moralité douteuse»,«conduite douteuse»,«élément douteux»,«plus que douteux». 57
Il était employé lorsque des interrogations demeuraient sur l attitude des individus concernés et se voyait accompagné parfois d un autre commentaire. Par exemple, le basque Maxime Gutierrez «n offrait aucune garantie de loyalisme» aux autorités, puis Bonifacio Prieto et Victoriano Perez pouvaient «être dangereux en cas de troubles ou nuire à l ordre public». Les membres du commissariat de Bordeaux ont défini le dénommé Arroyo comme «un étranger plus que douteux qui dans une période de trouble, n'hésiterait pas à rallier tout mouvement de discorde». En d autres termes, l ensemble de ces hommes n inspiraient pas confiance aux autorités qui les pensaient susceptibles d appartenir à une organisation communiste ou du moins de prôner des idées proches de la doctrine rouge. Les personnes sans emploi ou en marge de la société furent rapidement considérées comme des parasites. La présence en France de ces indésirables n était pas souhaitée. La description la plus criante en ce sens, reste celle faite à l encontre de Modesto Moreno : «individu peu intéressant, paresseux, ivrogne, et ancien sympathisant communiste, il semble ne présenter aucun danger, mais parait destiné à finir misérablement sa vie aux dépends de la collectivité». Sur le même sujet, des fiches individuelles relatent aussi le penchant pour l alcool de certains hommes. Gregorio Fernandez et Manuel Fernandez «s adonnaient à la boisson», ce qui leur a valu en grande partie leur expulsion du territoire français. Des familles entières ont même été mises en cause: celle d Esteban Hernandez, qui est décrit luimême comme: «peu intéressant de même que ses enfants (fils et filles)», ou la relation matrimoniale de Bruno Santiago, entachée d un commentaire humiliant, le décrivant comme un homme soumis : «il vit sous l'emprise de sa femme (née Felones Maria) qui est violente et a manifesté ses idées extrémistes». En ce qui concerne Tomas Montés, les autorités l ont catalogué comme suspect à cause d un évènement très précis. Il n était apparemment pas lié à une activité résistante mais la façon de gérer son foyer lui a été reproché : «Quoique ne s'étant jamais fait remarquer au point de vue politique, il semble devoir être considéré comme douteux. Sa vie privée laisse beaucoup à désirer, il a abandonné sa femme et ses enfants». Ce fait est révélateur de l absence de véritables critères d accusation entrainant souvent un jugement hâtif et sans fondement, dont ont été victimes un grand nombre de républicains espagnols. J ai aussi relevé un commentaire hautement dépréciatif et synonyme d exclusion concernant les membres de la famille Casado. Le père André apparait comme «le moins mauvais de tous et les 58
autres ne valent pas cher. C est une mauvaise acquisition pour la France, Ils sont tous malades». Ce jugement rappelle le mépris et l intolérance exprimés par les nazis envers les déficients mentaux et les handicapés physiques. Cette discrimination s est traduite par l exécution de dizaines de milliers d entre eux, commanditée par le Parti National Socialiste d Hitler. En effet, celui-ci ne réservait ni place ni rôle aux personnes handicapées considérées comme improductives et inutiles. Elles constituaient une charge pour l Allemagne à laquelle la tâche de dominer le monde et lui imposer une économie nouvelle lui était assignée. Les autorités ont également fait preuve de misogynie envers Maria Hernandez Claveria, en expliquant qu elle «se livrait à la débauche depuis l arrestation de son mari» et en révélant le nom de son amant : Rodriguez Gonzalez. Elles ont de surcroît émis un jugement péjoratif sur la profession exercée par cette résistante, qui fréquentait régulièrement les milieux communistes, en indiquant que «depuis de nombreuses années, elle n a exercé d autres professions que celles de nomade et foraine». De plus, je tiens à signaler que les sources d informations sur lesquelles se basaient parfois les employés de police laissent à désirer. Pour preuve, les renseignements divulgués à l encontre de Roger Fernandez, l accusant d activité communiste, émanaient d une lettre anonyme. Ce recours à la délation ne fut pas un cas isolé au cours de cette période où régnaient la peur et la terreur. Francisco Ortiz Povo et Pedro Nuñez ont été eux aussi victimes de corbeaux, terme devenu courant grâce au film du même nom, réalisé par Henri-Georges Clouzet qui mettait en scène cette réalité de l époque. Ceux-ci les qualifiaient de «sympathisants communistes se rendant fréquemment chez le dénommé Gonzalez pour y écouter des émissions de radio de Londres, Moscou et pour y discuter politique». Les policiers n ont pas hésité à interroger directement les membres du voisinage de certains résistants dans le but de soutirer des informations précieuses et d ordre privé. Agapito Hernandez en a lui aussi fait les frais. Soupçonné d avoir grandement aidé les rouges pendant la guerre d'espagne et d avoir beaucoup bougé dans ce sens, on lui a reproché par la suite «de changer de couleur». Pour se défendre, il a fait profession de croyances catholiques, mais d après le témoignage de ses voisins il aurait deux fils qui ne sont pas baptisés. Ce renseignement qui discrédite l adhésion à des idées religieuses a entrainé inéluctablement l apparition de la mention «idées de gauche» à la fin de sa notice individuelle, ce qui a renforcé sa probable culpabilité. Le fait de se baser sur des affirmations hypothétiques fournies par le voisinage 59
met en doute la véracité des évènements et contraste avec la conception d une justice pointilleuse, soucieuse de s appuyer sur des preuves tangibles. Le mépris caractérisé et exprimé envers les républicains espagnols et les communistes en général est mis en exergue dans d autres expressions à caractère péjoratif. L obsession d une lutte contre les «anti-rouges indésirables» demeurait présente dans plusieurs commentaires. Simeon Gimenez, ex- membre actif du P.C du Bouscat et affilié au Front Populaire s est vu qualifié de la manière suivante: «Actif et mordant. Lui et sa famille veulent faire "les blancs". Ils ne le sont pas et ont joué aux coqs pendant notre guerre.» L utilisation de l adjectif «blancs» symbolise selon les autorités collaborationnistes la pureté idéologique, la raison et vient s opposer clairement aux «rouges», dangereux individus terroristes semant le chaos à travers la ville. Afin de comprendre les remarques humiliantes et xénophobes de ces officiers de police, je me suis intéressé à l œuvre de Gérard Noiriel intitulée Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIX-XXème siècle). Discours publics, humiliations privées 47. Grâce à elle, j ai pu comprendre les origines et le développement du mépris émanant de ces fonctionnaires, mais aussi d une grande partie de la population française, envers les étrangers et plus particulièrement les espagnols, qualifiés d «indésirables». Tout d abord, il est important de rappeler qu en 1920 le pays est à reconstruire, du fait de la perte humaine considérable engendrée par la 1 ère Guerre Mondiale. Celle-ci causa la mort d environ 1,3 millions de personnes. Un manque de main d œuvre important, dans le secteur de l industrie et l agriculture notamment se fait ressentir. Les mines françaises ne peuvent honorer que 44% de leurs carnets de commandes, faute de bras. Ceci explique un accroissement démographique conséquent, s étalant sur une dizaine d années, qui plaça la France en tête du rang mondial pour le taux d immigration en 1930. De cet afflux, va naitre une politique d immigration choisie. A la conférence de Rome en 1924, une distinction entre deux types de séjours des étrangers résidant en France, s opéra. 47 Noiriel Gérard, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIX-XXème siècle). Discours publics, humiliations privées. Fayard, 2007, pp304-397 60
On distinguait ceux présents sur le sol français pour une courte période et ceux décidés à s y installer définitivement. En 1926, un accord est trouvé avec l Espagne, via un traité et la création d un conseil de l émigration qui avait son siège à Paris. Les ressortissants espagnols se rendant en France pour une durée temporaire devaient présenter un passeport en règle ainsi qu un visa délivré par les services consulaires, afin d obtenir un titre de séjour du Ministère de l Intérieur. Cette pratique représentait déjà une forme de racisme, puisqu elle permettait le choix d opter pour l entrée en France d un certain groupe d étrangers plutôt que d un autre. En effet, les Suisses, Belges et Luxembourgeois, bien vus par les autorités, n avaient pas besoin de passeport, contrairement aux Espagnols et aux Italiens. De plus, la carte d identité apparait en 1917 afin de tendre vers une immigration légale. Les étrangers souhaitant travailler en France, devaient en faire la demande auprès de la Préfecture. Sa création s est avérée utile à l heure de contrôler le flux migratoire des «indésirables» mais elle a aussi facilité les mesures d expulsions contre les étrangers répertoriés par la police. Néanmoins, il semblerait que près de 70% d entre eux ne respectaient pas ces nouvelles mesures en vigueur. Le fait de faire payer l obtention de ce document a permis à l Etat français de gagner de l argent sur le dos de cette population. Le choix de délivrer la carte d identité dans un premier temps à vie, avant que sa validité ne soit que de trois, puis deux ans en 1925, n est pas anodin. Certains maires ont tiré profit de cette situation, en acceptant les paiements en liquide de ces hommes et femmes qui bien souvent ne parlaient pas leur langue. En outre, deux enquêtes datant de 1920 appuyaient la thèse que la valeur professionnelle générale des travailleurs dépend, en pays étranger, de la similitude de la civilisation de l Europe et de l Occident 48. Après analyse de celles-ci, on comprend que les patrons interrogés pour cette étude méprisaient hautement les espagnols et les portugais, car ils demeuraient selon eux, assez loin de la 48 Oualid William, «les travailleurs étrangers en France», Revue internationale du travail, août 1929. 61
civilisation de l Europe et de l Occident, contrairement aux autres pays frontaliers de la France. Le sentiment de supériorité vis-à-vis des voisins ibériques est ici fortement exprimé. Les étrangers en général étaient aussi considérés comme malpropres, en témoigne le XIIIème congrès d hygiène de 1926, qui plaça le problème de l immigration, en plein cœur de ses études 49. Cette anecdote rappelle la vision dépréciative d une certaine partie de la population française vis-àvis des républicains espagnols souffrant de manque de moyens, lors de leur arrivée dans les camps d internement. La presse joua également un rôle primordial dans la montée de la xénophobie en France. Elle relaya des informations incitant à la haine raciale envers les immigrés, même avant le début de la seconde guerre mondiale 50. Elle publia des courriers de travailleurs révoltés, s estimant désavantagés face au marché de l emploi, face aux étrangers. Grâce à l immigration choisie, politiciens et journalistes ont réussi à imposer l idée que les citoyens français étaient supérieurs aux autres. C est dans ce climat d hostilité générale, que les républicains espagnols entrèrent en France à partir des années 1930. Ce racisme latent présent dans le quotidien de la société de l époque favorisa le mépris et la xénophobie dont fit preuve l ensemble du dispositif policier à l encontre de ces étrangers. En conclusion, ces commentaires renseignés sur les notices individuelles témoignaient à mon point de vue de méthodes de police surprenantes. Certaines formes de suspicions ne me semblent pas légitimes, faute de preuves réelles. Parfois, des accusations étaient irréfutables car elles retranscrivaient avec transparence une activité communiste mais le caractère cynique, hautement péjoratif et xénophobe d autres jugements est à mon sens choquant, reflétant une société gangrénée par le racisme. Il témoignait d une autorité méprisante basée sur la répression féroce envers toutes idéologies étrangères à celles défendues par le régime de Vichy. 5) Appartenance politique, syndicale ou associative et engagement au sein des Francs- Tireurs et Partisans 49 Noiriel Gérard, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIX-XXème siècle). Discours publics, humiliations privées. Fayard, 2007, p328 50 Ibid p396 62
En premier lieu, une écrasante majorité des républicains espagnols présents dans ma base de données apparaissent comme des sympathisants communistes. Ex-membres du P.C aussi bien en Espagne qu en France, ou simples défenseurs des idées humanistes prônées par la doctrine rouge, ils ont participé à la Résistance, en étant intégrés dans des organisations politiques, des associations voire dans des syndicats qui militaient pour le droit des travailleurs. La police a répertorié ces hommes et ces femmes en essayant de déterminer précisément leur degré d implication dans la lutte contre les allemands. C est pourquoi, j ai pu noter les notions de «militant communiste de base» ou «sans responsabilité» s opposer à celles de «militant actif» et «militant à activité très prononcée». Quelques espagnols ont eu une fonction importante dans les réseaux clandestins et les diverses sections du parti à travers les villes girondines. Le madrilène Gregorio Toldedo Montalban, arrêté le 03 février 1944, apparait comme un des responsables régional politique du P.C, au même titre qu Angel Borras qui était en liaison avec Emilio Alvarez Monjil dans le but d organiser des rendez-vous clandestins. De plus, une section espagnole a vu le jour au Bouscat, grâce à l initiative notamment de Pedro Corral. La cellule de Villenave d Ornon, a elle fonctionné activement grâce à l implication de Joaquin et Antionio Torribio et de José Arieta. Ils avaient l habitude de se réunir chez Amédée Torralba, domicilié dans cette ville, afin d échanger autour de débats politiques et d organiser des réunions communistes, selon les autorités. Un autre responsable de cellule, dont l emplacement exact est néanmoins inconnu, nommé Francisco Galdo-Viela a rempli ce rôle important. Cependant, il semblerait que son activité fut plus importante puisque son nom a été découvert dans les papiers du responsable légal. La conscience militante et résistante s est éveillée tôt pour certains républicains espagnols. Pour preuve, beaucoup d entre eux étaient actifs au cœur des Jeunesses Communistes (J.C) de Bordeaux. Alfred, Manuel et Romain Ochoa, trois frères nés dans la ville d Olite en Navarre, sont catalogués comme membres du groupe «Maurice Thorez». Deux autres sections, situées à Caudéran et dans le quartier de la Bastide ont accueilli respectivement Alfonso Rodriguez et Louis Felix Praena. Enfin José Blanco était adhérent des J.C de 1932 à 1935 ainsi que les trois fils d Antonio Tallavi. 63
Des hommes revendiquant leur appartenance au courant anarchiste se sont également distingués pendant l occupation. Ils n apparaissent pas nombreux dans ma base de données. Je pense que cela s explique dans la difficulté d établir une véritable distinction entre une organisation communiste et une organisation anarchiste pour les fonctionnaires de police, tant les deux sont étroitement liées. Cependant, forts de leur expérience acquise pendant la guerre d Espagne, durant laquelle cette tendance politique a connu un véritable essor, ils ont réussi à s organiser et à diffuser leurs idées en Gironde. Torres Emilio et Domingo Catala ont participé au développement de l organisation «Anarchiste Ibérique» en y exerçant des fonctions importantes. Des réunions permettant aussi la réflexion sur des thèmes de société et invitant à l engagement personnel virent le jour sous le nom de «Culture et action». Elles étaient organisées par un prénommé Lapeyre. Au sein de celles-ci, Pedro Talavera animait le groupe «Culture et progrès» dans lequel il faisait figure de chef. Demetrio Troya aurait lui aussi pris part à ces débats à de multiples reprises, selon les autorités. La diffusion d une presse spécialisée autour de ce courant révolutionnaire a bel et bien existé dans la région. En effet, Gabriel Sopaña, qualifié de «partisan de l action directe» sur sa notice individuelle, s est vu accusé de vente illégale de journaux anarchistes. J ai également relevé la présence de républicains qui ont milité aux côtés du Front Populaire. Certains étaient de simples sympathisants ou cotisants comme Vicente Victoriano Perez et Hercalio Morzuelo, tandis que d autres y remplissaient une fonction plus importante. Pour preuve, les renseignements concernant Santiago Rodriguez, organisateur et propagandiste du "Frente Popular" espagnol à Bordeaux et banlieue, et ceux concernant Ramon Rojo, qui s est distingué comme un ardent propagandiste en faveur du «secours pour le Front Populaire en Espagne», au cours de réunions organisées par le Parti Communiste. Je suis aussi en possession d une anecdote précise, qui cible Simeon Gimenez. Ce-dernier s est fait particulièrement remarquer au cours d'une manifestation du Front Populaire organisée au Bouscat le 06 mai 1938 au cours de laquelle il remplissait les fonctions de commissaire avec un brassard rouge, indiquant ainsi clairement son soutien à ce parti politique. Pour en finir avec le paysage des appartenances politiques dans la région bordelaise, j ai pris part d un cas isolé mais fort intéressant : celui de Charles Serrano. D après des renseignements issus du commissariat de police d Arcachon, cet homme était présent sur les listes antifascistes aux 64
élections municipales. Ce fait témoigne de la participation active de républicains espagnols dans le paysage politique en Gironde au début du 20 ème siècle. En outre, un nombre conséquent d associations ou d organisations ont été créées dans les années 1940 par les républicains espagnols. Elles avaient souvent comme objectif d apporter leur soutien à une cause précise. Leurs multiplicités ainsi que leurs existences clandestines font qu il est difficile d en connaitre précisément leur fonctionnement. Je peux tout de même mentionner quelques-unes d entre elles. Tout d abord, «l Organisation Illégale». Marin Ildefonso était l un de ses chefs inter-régional et Benigne Pompa le responsable aux finances de celle-ci pour un groupe de la caserne NIEL. Une autre donnée intéressante figure dans la base de données : l affiliation de Mariano Masiques à l O.I sous l étiquette «Reconquista de España». Cette idée de reconquérir l Espagne a été diffusée grâce à la parution d une presse clandestine par l Union Nationale Espagnole (U.N.E). C était une structure étendue de plusieurs alliances qui rassemblait non seulement des communistes mais aussi des espagnols d autres horizons politiques, socialistes, républicains ou anarchistes, que la dispersion de leurs organisations avaient poussé à rejoindre cette entité qui luttait contre le nazisme 51. Les journaux intitulés «Reconquête de l Espagne» prônaient un rassemblement de toutes les forces antifranquistes dans l espoir du rétablissement d une démocratie de l autre côté des Pyrénées. Le numéro spécial du 18 juillet 1944 proposait de «Retourner en Espagne par tous les moyens pour renforcer et accélérer encore plus la lutte intérieure ; d organiser des groupes de l Union Nationale dans tous les lieux où travaillent et vivent des espagnols ; d entrer dans les groupes de guérilleros et les milices patriotiques qui se battaient en France en première ligne contre l armée hitlérienne, en aidant le peuple français à se libérer et en même temps récupérer les armes perdues lors de l entrée en France dans le but de réorganiser une propre armée pour la reconquête de l Espagne» 52. D autres espagnols faisaient partis d associations nées du désir d aider les résistants qui combattaient contre l envahisseur nazi. Certaines avaient un lien direct avec la guerre civile et 51 Dreyfus-Armand Geneviève, L exil des républicains espagnols en France, de la guerre civile à la mort de Franco, Albin Michel, 1999, pp 170-178 52 Lapatie Daniel, L affaire du Val d Aran : témoignages et documents, Toulouse, 1984 65
proposaient d apporter leur soutien aux déchus du franquisme, comme l attestent le Comité Central de l'espagne Républicaine, auquel Joaquin Pablo Munico avait cotisé, ou le Comité d Aide à L Espagne Républicaine dont José Fernandez fut le secrétaire à Cenon. Ventura Pellegrin s est lui fait remarquer pour son activité en tant que secrétaire du «Secours aux Emigrés Espagnols». Plusieurs républicains ont aussi adhéré au Secours Rouge International. Cette association d origine russe, constituée de plusieurs associations nationales membres, se revendiquait d aide et de solidarité internationale aux combattants de la révolution. Alfonso Molina se serait révélé comme l un des chefs de file de cette organisation dans la région bordelaise. La gente féminine s est elle aussi mobilisée et organisée. En effet une dénommée Lorenz, épouse de Lucas Amparo, assistait et participait aux réunions mises en place par l association «Les femmes de France contre la Guerre». Des mouvements incitant à la réflexion et au débat sur la situation de la société de l époque ont également existé dans la capitale girondine. Deux d entre eux sont mentionnés par la Police : «Paix et Liberté» et «la commission agitation-propagande-éducation». De plus, les syndicats, viviers de contestation et de militantisme actif, ont accueilli plusieurs républicains pendant l occupation. Très souvent, ils furent à l origine des grèves convoquées pendant l entre-deux guerres sur le territoire français. Ils ont permis une meilleure organisation pour les résistants qui s y regroupèrent. Cependant les données en relation avec ce thème qui sont à ma disposition, évoquent souvent une période antérieure à la seconde guerre mondiale. De plus, ces hommes n apparaissent pas très nombreux dans la base de données. Je suppose tout de même que leur lutte s est par la suite perpétrée et qu ils ont apporté leur soutien à la Résistance. Antonio Rueda a joué un rôle fondamental dès 1930 au cœur du syndicat unitaire des Dockers. Il fut désigné délégué d'entreprise avant d initier des mouvements de grève. En 1937 il a débauché plusieurs dockers à bord du vapeur "Hahvood", les incitants à rejoindre son organisation. Un de ses collègues de travail s est fait également remarquer en tant que membre des Comités de grève. Il s agit de Felix Perez, élément actif du Parti Communiste et animateur des révoltes sociales survenues dans leur profession au cours des années 1936 et 1937. Enfin, la base de données 66
mentionne l appartenance au syndicat Unitaire de la Tonnellerie d Augustin Sauca et celle de Pedro Talavera, ouvrier agricole, au syndicat Intercorporatif, proche des tendances anarchistes. Aussi, je pense qu il est fondamental d évoquer l engagement de républicains espagnols auprès des Francs-Tireurs et Partisans, plus communément appelés F.T.P. Cette organisation issue de la Main d œuvre Immigrée (M.O.I) fut créée par le Parti Communiste. Elle regroupait de nombreux étrangers récemment débarqués en France afin de pallier le manque de travailleurs suite aux dégâts humains causés par la première guerre mondiale. Lorsque l organisation des Francs-Tireurs et Partisans Français voit le jour en avril 1942, l idée de créer une section FTP-MOI est approuvée 53. Leurs missions se convertirent en de véritables opérations coup de poing et se manifestèrent sous plusieurs formes : sabotages de lignes de chemins de fer ou coupures de courant dans des centrales électriques, assassinats d officiers allemands par le biais d attentats soigneusement pensés, vols de produits destinés aux ravitaillements des troupes d occupation Les combattants étaient souvent regroupés entre résistants originaires du même pays, de manière à faciliter la communication. Cette affirmation ne traduit en aucun cas le refus d intégration à la nation française ou l expression d un nationalisme outrancier. Le caractère clandestin de cette organisation et de ses actions rend son étude délicate. Ceci explique aussi le nombre peu élevé de républicains espagnols dans la base de données ayant officiellement appartenus aux Francs-Tireurs et Partisans. Je suis en possession de noms de responsables de groupes appartenant aux F.T.P, R-3 (régional). Julian Cosme dit «Sanchez» était fiché comme individu dangereux, co-auteur de l assassinat de Piqué et porteur d un pistolet de gros calibre dont il aurait tenté de faire usage lors de son arrestation. D après le livre «Des espagnols dans la Résistance à Bordeaux et sa région», écrits par l Association Européenne des Retraités 53 Peschanski Denis, «Francs-tireurs et partisans de la Main-d œuvre immigrée» Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffon, Paris, 2006, pp 187-188 67
espagnols et Européens de la Gironde, il aurait exercé un peu plus tard la fonction de chef militaire espagnol du Sud-Ouest 54. Les archives nous indiquent bien la mention «Responsable régional F.T.P». Il pouvait compter sur une collaboration de confiance avec le jeune José Goytia, âgé tout juste d une vingtaine années dans les années 1940, qui l épaula en tant que numéro 2. Le fait qu il fut arrêté en possession d un revolver Colt II et de cartouches, suite à une perquisition, renforce les soupçons d une réelle appartenance à la lutte armée. D après l ouvrage de l association des Retraités Espagnols, il avait été commandant de l Aviation Républicaine et membre de l état-major régional F.T.P, chargé de préparer les opérations des groupes espagnols armés 55 La police a fait également part du rôle de chef des FTP Bordeaux, exercé par Andrés Caspuenas, militant communiste très actif. Il aurait pris la fuite fin novembre 1943 lorsqu il a su qu il était recherché. Afin d accomplir ses missions dans la plus grande discrétion, il se cacha à la caserne Niel et utilisa une fausse identité, utilisant le nom de Vicente Ramon Carralafuente. Les multiples voyages dans la région effectués par Ramon Garcia, notamment entre Bordeaux et Angoulème la dernière semaine du mois de janvier 1943, et le fait qu il se cachait chez des amis complices, ont éveillé des suspicions quant à son appartenance aux F.T.P. Ces-dernières furent confirmées après l arrestation de Mujica dit Marquez, lequel avoua aux autorités la fonction clandestine de son camarade. Enfin, le nom de Dorotheo dit "Theo" Saez revient comme celui d un chef interrégional des F.T.P même si sa notice individuelle ne comporte pas d autres informations à son sujet. D après le témoignage de plusieurs membres de l association des Retraités et Européens de la Gironde, il aurait participé au sabotage d un câble téléphonique juste devant la Préfecture avec son compatriote Goytia. Cet acte de Résistance fut réalisé dans le but de remonter le moral de l ensemble des 54 Association des Retraités Espagnols et européens de la Gironde, Des Espagnols dans la Résistance à Bordeaux et sa région, ouvrage coédité par ladite association et les éditons de l Entre-deux-mers, 2009, p 34 55 Association des Retraités Espagnols et européens de la Gironde, Des Espagnols dans la Résistance à Bordeaux et sa région, ouvrage coédité par ladite association et les éditons de l Entre-deux-mers, 2009, p 34 68
résistants, abattus par l annonce de l arrestation de cinquante d entre eux quelque temps auparavant 56. Tous ces espagnols qui ont participé à la Résistance dans le Sud-Ouest dans une organisation française ne représentent en réalité qu une infime partie de l ensemble des guérilleros répartis en Gironde mais aussi sur les nombreux départements voisins, tels que l Ariège, les Pyrénées-Orientales ou le Gers par exemple, célèbres pour avoir vu se développer en leur sein de nombreux maquis. Il est indéniable que ces hommes ont profité de leur expérience commune de la lutte armée acquise en Espagne pendant la guerre civile. Grâce à elle, ils ont réussi à s organiser afin d obtenir des armes et trouver les solutions nécessaires pour d œuvrer dans la clandestinité. Ils ont pu décider conjointement des stratégies à adopter pour porter préjudice aux services d occupations allemands ainsi qu aux français ayant participé ouvertement à la collaboration. La présence de ces républicains dans la libération de la France s est traduite par différentes formes étant donné la pluralité des actions entreprises. De plus, comme le signale Geneviève Dreyfus Armand dans son ouvrage intitulé L exil des républicains espagnols en France, tous ces volontaires reflétaient les diverses vagues migratoires en provenance de l Espagne, débutées les années précédentes. Néanmoins, la majeure partie d entre eux était formée des réfugiés, récemment entrés sur le territoire français à la suite de la Retirada 57. Pour conclure, la constitution de cette base de données et son exploitation ont été pour moi un exercice nouveau, délicat et différent de ceux auxquels j avais été confronté par le passé dans ma scolarité. Le carton d archives de la Série Continue 1812-1825 m a permis de tirer quelques enseignements du rôle joué par les républicains espagnols dans la Résistance à Bordeaux. Les femmes y ont occupé une place essentielle et multiforme par la diversité des modalités d actions qu elles ont accomplies. Leur présence s est avérée indispensable pour le bon fonctionnement des opérations clandestines qui furent mises en place. Ces mêmes opérations émanèrent bien souvent d hommes et de femmes issus du monde ouvrier. Ce secteur professionnel était le plus représentatif de cette population et a permis au Parti 56 Ibid, p 36 57 Dreyfus-Armand Geneviève, L exil des républicains espagnols en France, de la guerre civile à la mort de Franco, Albin Michel, 1999, p 170 69
Communiste, syndicats et aux autres organisations de gauche de diffuser leurs idées et d enrôler un nombre important de militants dans la Résistance. Beaucoup d entre eux étaient adhérents au P.C, à des groupes anarchistes ou partageaient simplement les idées de la doctrine rouge. Certains même se sont engagés dans des organisations de Résistance française comme les F.T.P et y ont apporté une contribution remarquable. De plus, la région bordelaise a vu naitre des associations qui œuvrèrent pour l ensemble des résistants de la ville ou qui permirent d échanger autour de sujets brûlants, en relation avec les évènements de l époque. Les espagnols furent victimes d une forte répression policière, retranscrite dans la base de données par les différentes d arrestations effectuée par les services de Vichy. De plus, les internements dans les camps construits à cet effet, de même que les incarcérations dans les prisons bordelaises reflètent cette surveillance accrue. Les recours aux perquisitions et les reconduites à la frontière des suspects témoignent de la traque menée contre ces étrangers indésirables. Les motifs d arrestations symbolisent une activité résistante abondante qui se manifestait par des actes variés, allant du recel de militants en fuite jusqu à la mise en place stratégique d attentats contre des officiers allemands. Ils valurent à ces hommes et femmes d être catalogués par le biais de notices individuelles dans lesquelles les employés de police ont émis des jugements subjectifs, parfois inattendus et même xénophobes à l encontre de ces suspects. Même si cette humble étude ne porte que sur un petit nombre de républicains espagnols présents dans la région de Bordeaux pendant la 2 ème guerre mondiale, et qu il serait intéressant d effectuer des recherches plus méticuleuses, je pense qu elle peut offrir un panorama intéressant sur le sujet. 70
III) Le dispositif policier : fonctionnement et reflet d une traque permanente envers les espagnols rouges Lors de mes recherches aux archives départementales de la Gironde, j ai été particulièrement étonné par le nombre élevé de documents témoignant d échanges réguliers entre les divers dispositifs de police en place dans la région de Bordeaux. La coordination nécessaire à un bon fonctionnement entre celui de Vichy, les autorités allemandes occupantes et espagnoles présentes dans la région, était parfaitement structurée. Les divers rapports, comptes rendus, correspondances et fiches nominatives témoignent d un souci permanent de surveillance et de répression dans les milieux espagnols communistes. J ai pu consulter des courriers émanant des nombreux acteurs de ces diverses organisations, représentaient en partie par le Préfet de la Gironde, les différents Commissaires français, les membres de la Feldkommandantur allemande et le Consulat d Espagne à Bordeaux. A travers eux, une hiérarchisation précise et respectée se dessine clairement. Je me suis penché sur la chasse aux républicains espagnols rouges exerçée dans la commune de Villenave d Ornon, débutée en 1940 et s étalant jusqu à 1942, grâce aux archives appartenant à la Série Continue 478 (S.C 478). Des perquisitions et des interpellations y ont été effectuées. Le maire de cette ville, le Préfet et les services de police ont mené l enquête communément afin de calmer les ardeurs des résistants. De plus, un important dispositif fut mis en place dans le but de procéder à des recherches concernant des espagnols évadés des chantiers de l Organisation Todt. En effet, ces exilés représentaient une main d œuvre importante et précieuse pour l avancée des travaux entrepris à la base sous-marine et dans les chantiers voisins. J ai mené cette étude en m appuyant sur les correspondances entre le Ministre secrétaire d Etat, le Préfet et la police des étrangers présentes dans la Série Continue 1905 (S.C 1905) des archives départementales de la Gironde. 71
Enfin j ai synthétisé certaines mesures prises à l encontre des républicains arrivés dans la région, dans le but d empêcher la propagation d idées communistes et les réunions politiques au cours desquels cette population avait pour habitude de se distinguer. J ai pu mener cette étude à l aide des liasses VR 707 et S.C 491, qui reflétaient respectivement les rapports mensuels de la brigade du commissaire Poinsot, responsable de la surveillance des étrangers, et les dossiers du cabinet du Préfet, constitués dans la même optique de contrôle vis-à-vis de ces indésirables. De plus, la pratique consistant à retirer la nationalité française pourtant attribuée auparavant à certains militants, s est développée au même titre que la création d un recensement concernant les espagnols rouges dans le département de la Gironde. 1) Police française et allemande : une étroite collaboration en terre bordelaise Le régime de Vichy s est doté d une police puissante qui possédait des moyens considérables. Cette démarche s est avérée inéluctable étant donné les objectifs fixés par le Maréchal Pétain, responsable de cet Etat français autoritaire et hautement axé sur la répression. Le maintien de l ordre, l exclusion de tout opposant au régime et la disparition de multiples libertés fondamentales ont caractérisé cette politique de collaboration. Afin d épauler l ancienne police en fonction, douteuse et craintive des nouvelles instructions engendrées par le changement d Etat, le ministère de l Intérieur proposa la création d une nouvelle organisation parallèle 58. Par conséquence, on assista par la suite à la nomination au niveau national, du Colonel Groussard comme inspecteur de la Sûreté National qui dirigea le Centre d Informations et d études (C.IE). Celui-ci comptait en son sein un Service de Renseignements et diverses sections spécialisées dans la lutte contre les juifs, les communistes et les francs-maçons. Elle sera remplacée plus tardivement par la Milice qui, par ses méthodes féroces en termes d arrestations et de maintien de l ordre, est restée dans la mémoire collective en Gironde malgré son implantation tardive 59. 58 Berlière Jean-Marc, Policiers français sous l Occupation, Perrin, 2001, pp 24-30 59 Terrisse René, La Milice à Bordeaux, Aubéron, Bordeaux, 1997 72
Néanmoins, la réforme essentielle qui aboutit au deuxième trimestre de l année 1941, concerna le désir cher au gouvernement de déplacer le pouvoir anciennement attribué aux polices municipales, en l accordant dorénavant aux Polices Régionales d Etat (P.R.E). De cette façon, on tendit vers un contrôle total de l Etat, relayé par les Préfets répartis sur l ensemble du territoire. C est le dénommé Maurice Sabatier qui exerça cette fonction dans la ville de Bordeaux à partir de 1942. Il succéda à Pierre-Alype en poste depuis 1940 60. Ces hommes étaient secondés par des sous-préfets installés dans d autres villes de la région (Blaye, Langon, Libourne ). Sabatier ainsi que l ensemble de l appareil policier déployé en Gironde, emmené par le Commissaire Poinsot, réputé pour ses méthodes sanglantes de répression, ont collaboré étroitement avec les autorités nazies récemment en fonction dans la capitale girondine. A travers les correspondances que j ai consultées aux archives, j ai pu me rendre compte que ces-dernières étaient réparties en Feldkommandanturs, qui désignaient une structure de commandement de l armée allemande. Leurs chefs portaient le nom de Feldkommandant. Le siège de celle de Bordeaux se trouvait à la grande cité universitaire, rue Budos, comme l atteste un courrier du Commissaire Chef de la Sûreté adressé au Service des étrangers le 23 février 1942. Il traitait d une rafle organisée contre des républicains espagnols. Le commandant Wagner fut le premier à diriger la Feldkommandantur de Bordeaux. Au cours de sa fonction, il échangea des correspondances avec le Préfet de la Gironde (S. 478), tout comme le colonel Wolf qui lui succéda pendant l année 1941. Dans le livre de René Terrisse, Bordeaux 1940-1944, on apprend que le général Knoertzer s est vu par la suite attribuer cette haute fonction en 1942 et l honora jusqu à la fin de l Occupation 61. Le nom de ce-dernier n est cependant pas mentionné dans les sources auxquelles j ai eu accès aux archives. 60 Terrisse René, Bordeaux 1940-1944, Perrin, 1993, p132 61 Ibid, p 19 73
Un des hommes importants appartenant aux autorités allemandes et ayant collaboré avec le Préfet de la Gironde fut le commandant Reimers, épaulé dans son travail par le Conseiller Ernst. Conseiller et officier supérieur de la Feldkommandantur de Bordeaux, il se prononça en faveur de l expulsion de républicains espagnols et a permis leurs transferts à la frontière d Irun et Hendaye par la gendarmerie française. Son assassinat par des militants communistes entraina l exécution de 50 résistants, choisis au camp de Mérignac et au fort du Hâ, qui comptaient parmi eux, trois espagnols républicains. On notera aussi que la Préfecture a tout d abord dressé une liste de ressortissants indésirables, qu elle a par la suite transmise à ce haut responsable. C est seulement après son approbation que la mesure prit effet, le 26 Juin 1941, à 19 heures précisément. Une fois cette expulsion exécutée, on assista à la naissance d un processus de communication interne au cœur de la Préfecture de la Gironde. Le chef de la 1 ère division, Mr Merville transmis dès le lendemain l information au Directeur du cabinet de la Préfecture, lequel se chargea pour finir d en informer le Préfet personnellement. D autre part, la collaboration entre les divers organismes de surveillance et de répression français et allemands installés à Bordeaux est mise en avant dans une note émanant de la préfecture de la Gironde, datant du 12 février 1942. C est Merville, chef de la 1ère division qui dévoile les faits. La Feldkommandantur par le biais du Commandant Ernst a convoqué une réunion ayant pour but de mettre au point les mesures de police en vue de retrouver environ 300 espagnols, évadés de l Organisation Todt et susceptibles de s être fait engager dans des firmes bordelaises. Assistaient également à cet entretien, un représentant de l Organisation TODT et un Capitaine de la Feldgendarmerie, qui était une unité importante de police militaire allemande. Il a été entendu que ces opérations auraient lieu le matin du vendredi 13 février à 9 heures, simultanément dans chacune des entreprises privées concernées. Les tâches qui incombaient à chaque organisation étaient réparties de la façon suivante : a) Rôle de l organisation Todt dans cette opération Elle devait fournir la liste des espagnols recherchés et l adresse des entreprises susceptibles de les avoir engagés le 12 février dans l après-midi. L organisation TODT dut fournir un ou deux camions 74
ainsi qu un interprète en langue espagnole. Camions, chauffeurs et interprète devaient se trouver rue Boulan le vendredi matin à 9 heures. b) Rôle de la Feldgendarmerie Elle assista la Police Municipale dans les recherches. Elle était dans l obligation d être elle aussi ponctuelle le vendredi matin, rue Boulan. c) Rôle de la Police Municipale Des inspecteurs de la Sûreté et des gardiens de la Paix en nombre important ont du procéder aux recherches avec le concours de la Feldgendarmerie. Le rendez-vous à respecter fut donné à la même heure et au même endroit à cette unité. Les espagnols qui furent découverts ont été conduits à l Hôtel des Emigrants, 24 quai de Bacalan, annexe du Camp de Mérignac-Beaudésert où on les plaça sous la surveillance de gardiens de la Paix. Au fur et à mesure de l arrivée de ces étrangers, une notice de renseignements en triple exemplaire fut établie après interrogatoire par des inspecteurs de la Sûreté, secondés par l interprète. Le Chef de bureau des Etrangers s est tenu en permanence à l Hôtel des Emigrants, assisté de deux sténodactylos de la Préfecture. L Organisation Todt s est vue remettre un exemplaire de cette notice. Elle prit livraison par groupe de 30 ou 40 de ces espagnols pour les conduire à la Caserne Niel, après avoir procédé au fichage des individus. La consigne demeura claire : interdiction d intimider les ressortissants espagnols durant cette opération. De plus, le séjour de ces individus à l Hôtel des Emigrants ne pouvait pas dépasser 24 heures par mesure de sanction. La note précise qu il n y avait pas lieu de se préoccuper de leur alimentation durant leur séjour à l hôtel des Emigrants. Les rôles précis distribués ici à l organisation Todt, à la Feldgendarmerie et à la police municipale reflétaient la nécessité d une coopération minutieusement orchestrée, mise en place dans le but de traquer efficacement les républicains espagnols et l ensemble des résistants. 75
L entente entre les divisions de la Sicherheitspolizei, terme désignant la police de Sûreté allemande composée de la Gestapo et de la Krimo 62, et des forces de police de la Brigade Poinsot est un autre signe révélateur du travail en commun des autorités françaises et occupantes à Bordeaux. Le 1er février 1944, l inspecteur principal Langlade, bras droit de Poinsot, s adresse au Commissaire de Police de Sûreté, chef de la 7ème Brigade Régionale de police de Bordeaux. Après l arrestation de José Cortes-Fernand, ex-colonel de l armée gouvernementale espagnole arrêté chez le responsable régional Angel Borras, le chef de la Sicherheitspolizei a fait connaitre que l individu allait être remis aux Autorités Françaises en raison de son âge avancé afin qu une mesure administrative soit prise à son égard. Les allemands ne voyant pas en lui une main d œuvre supplémentaire pour l un des chantiers en cours. Ils se sont donc retournés vers leurs collaborateurs français pour décider du sort réservé à ces individus. De même, le directeur du camp de Mérignac-Beaudésert, Mr Rousseau ainsi que les autorités espagnoles représentées par le Consul d Espagne à Bordeaux ont coopéré avec la police française. En témoigne l information fournie après les convois du 26 juin, 23 octobre, 6 mars 1942 par Rousseau qui indiqua que les résistants : Torralba y Vendell Amédée José, Alos Enrique, Eguiluz Lucio et Herrero Cayo n ont pas été acceptés par les autorités espagnoles et durent réintégrer le camp. On apprend aussi que Mr le Consul d Espagne a été saisi afin de savoir s il pouvait comprendre ces étrangers dans la prochaine expulsion qu il organisait à destination de l Espagne, suite à un courrier du 11 mars 1942. J ai aussi noté que cet homme a fourni de nombreuses informations aux services de la police française quand celle-ci s est chargée de constituer les notices individuelles de la Série Continue 1812-1825. Il apporta dans un premier temps des indices sur l activité politique des suspects pendant la guerre civile en Espagne. Ensuite, il fit part de renseignements d ordres privés sur les nouvelles vies de ces républicains en France, concernant leur adresse, la composition de leur foyer et il émit des jugements sur la moralité souvent qualifiée de douteuse des concernés. Toutes ces indications demeurèrent très utiles aux Commissaires de police qui se chargèrent de les communiquer à la Préfecture, dans le but de surveiller cette population indésirable. 62 Guerber André, Himmler et ses crimes, Paris, Fournier, 1946 76
Cette collaboration, bien que complexe à mettre en place dès le début du gouvernement de Vichy né le 10 juillet 1940, s est avérée particulièrement bien huilée. Une caractéristique principale de cette entente fut le fait que les autorités des deux pays ont réussi à demeurer complémentaires, chacune respectant les tâches qui lui étaient attribuées. Elles n ont pas cherché mutuellement à se substituer. Grâce à mon travail de recherche aux archives départementales, j ai pu vérifier que la ville de Bordeaux a été un lieu phare de la collaboration en zone occupée entre le régime de Vichy et le dispositif répressif nazi. 2) Chasse aux républicains espagnols : un exemple concret dans la commune de Villenave d Ornon A travers la liasse extraite de la Série Continue 478, qui traite des répressions de menées communistes dans la région, une succession de correspondances a plus particulièrement attiré mon attention. Les services de police et de gendarmerie, des membres de la Préfecture ainsi que le Ministère de l Intérieur ont échangé afin de réprimer l activité de plusieurs républicains espagnols, impliqués dans la Résistance à Villenave d Ornon et ses alentours. Premièrement, c est le 15 octobre 1940 que le maire de cette ville de l agglomération bordelaise, écrivit au Préfet de la Gironde. L objectif de cette lettre était de répondre à une requête du 28 septembre de la même année, relative aux étrangers se livrant à une propagande insidieuse. Le maire adressa aux autorités un rapport fait par les gardes champêtres de sa commune, donnant tous les renseignements recueillis sur ces individus. Celui-ci apporta des renseignements sur plusieurs républicains, notamment sur Antonio Torrebio Antonio, membre du Secours Rouge et catalogué comme sympathisant acharné du Parti Communiste. Cet homme était également membre de la cellule du Pont de la Maye dont un certain Amanieu exerçait la fonction de président. La mention manuscrite «expulsion» ajoutée au bas de la fiche, indique le destin réservé à cet indésirable. Les auteurs du rapport constataient que ces espagnols qui durant une année environ avaient vécu tranquillement, se remirent en mouvement et reprirent de l activité. On reprocha à ces hommes de 77
se regrouper sur la voie publique et d organiser des réunions chez les uns et chez les autres. Parmi les plus actifs, les noms de la famille Toralba, Manzano Pedro, Toribio, Gonzalez Venecio et Pastor Thomas, Rojo, ainsi que celui d un ex-commandant de l Armée Républicaine Espagnole sont indiqués comme dangereux. De plus, ils échangeaient et s étaient organisés avec des résistants français afin de former une association commune. Ces derniers se nommaient Bonnardel, Lancon, Lenormand et Sauvage. Le fait que José Amédée Torralba avait pour coutume de quitter son domicile tous les samedis vers 21H et ne rentrait que très tard dans la nuit, laissa à penser aux policiers que celui-ci était engagé dans une association illégale. Ce rapport interpela rapidement le Préfet de la Gironde, qui se chargea de communiquer cette information au Commandant Wolf, responsable de la Feldkommandantur de Bordeaux. Le 6 novembre 1940, il fit part de la naissance d une certaine effervescence constatée parmi les éléments espagnols communistes de Villenave d Ornon. Dans le but de mettre immédiatement un terme à cette tentative d agitation, il demanda une autorisation pour effectuer des perquisitions chez les individus signalés et à procéder, le cas échéant, à des arrestations. Dès le lendemain, Wolf approuva cette proposition. Cependant, il insista sur le fait, qu en cas d internement ou d arrestation, les autorités françaises devaient faire connaître à la Feldkommandantur le lieu où se trouveraient les prisonniers, afin que leurs homologues allemands puissent à tout moment procéder à une enquête dans les territoires occupés de la Gironde. Le Commissaire spécial, chargé de mettre en œuvre cette opération en explique le succès au Préfet de la Gironde. En effet, en exécution des mandats de perquisitions, son service a procédé, au cours de la journée du 22 novembre 1940, à 42 perquisitions au domicile des individus désignés. Si chez certains, une documentation utile a été trouvée, aucune infraction par contre n a été relevée. De nombreux républicains furent arrêtés, parmi lesquels Antonio Torralba âgé de 35 ans et domicilié chemin Dubos à Villenave d Ornon, et ses enfants Marc, Gabriel et Angel. Rojo Morin réfugié espagnol, ex-commandant de l Armée Républicaine résidant rue Victor-Hugo à Chambéry, Manzano Pedro, Toribio et Gonzalez de même que Tomas Pastor, figurent eux aussi sur cette liste. 78
On apprend par la suite que Toralba a été mis à la disposition des Autorités Allemandes conformément à leurs instructions. Le Préfet affirme pour sa part que les détenus furent transférés au centre d internement provisoire, annexe du camp de Mérignac, situé au 24 quai de Bacalan à Bordeaux et y ont subi des interrogatoires serrés menés par la Police spéciale. Après enquête, le Commissaire spécial dressa des rapports sur les principaux suspects mêlés à cette affaire qui permirent l internement à Mérignac de républicains, actifs dans les milieux résistants et considérés comme dangereux par les autorités. Même si ces échanges de courriers, retraçant le dispositif chargé de traquer les individus suspects, ne concernent qu une seule ville de la région bordelaise, il est synonyme de la surveillance spéciale dont ont été victimes beaucoup de résistants espagnols. 3) Recherche active des évadés de l Organisation Todt En écoutant le témoignage de républicains espagnols réfugiés en Gironde ayant séjourné dans les camps, j avais remarqué l évocation récurrente de cas d évasions de centres d internement. Les protagonistes de ces actions périlleuses semblaient tromper la vigilance des policiers ou des militaires qui les escortaient lors de transferts vers de nouveaux lieux de séjour. Des pensionnaires de la caserne Niel usaient de ce stratagème lorsqu ils rejoignaient les chantiers où ils avaient été affectés. Ils profitaient du fait de se déplacer en masse et du peu de surveillance pour arriver à leur fin. Cette pratique répandue engendrait des conséquences néfastes pour les allemands et le régime de Vichy. Elle entrainait d une part la perte d une main d œuvre importante, chargée d avancer au plus vite les travaux de la base sous-marine, et de l autre elle redonnait la liberté à des militants internés pour leurs appartenances politiques. Ces hommes représentaient une menace pour les défenseurs du nazisme. J ai évoqué précédemment l opération de police déployée le 11 février 1942 dans le but de retrouver près de 300 espagnols évadés de l organisation Todt. Elle fut le point de départ d une 79
traque de longue haleine vis-à-vis de ces hommes. Elle permit l arrestation de neuf républicains qui ont été remis à cette même autorité. Dans le but de rendre cette opération plus efficace, une rafle fut effectuée dans différents hôtels de la ville, la semaine d après. Le Café Prado rue Sainte-Catherine et les lieux suivants ont été minutieusement fouillés : l hôtel de l Ecu de France 7 place Mériadeck, l Hôtel Rex 44 rue Arnaud Miqueu, l hôtel Saint-Michel 52 rue des Faures, un autre hôtel situé 2 rue Malescaut et une maison meublée au 40 rue Lafontaine. Dans l hôtel rue des Faures et au café du Prado, aucun étranger n a été rencontré. Par contre, ont été appréhendés et conduits au dépôt de sûreté : 26 espagnols de l Ecu de France, un du Rex Hôtel, 14 de la maison rue Lafontaine, 6 de l Hôtel rue Malescaut, soit un total de quarante-sept étrangers. Du premier contrôle effectué, il résulta que parmi eux, onze figuraient sur la liste des évadés de Todt. En conséquence, ils ont été remis entre les mains de Schilper qui étaient l un des responsables de cette organisation. De plus, le Commissaire chef de la Sûreté contacta le Service des étrangers pour informer le Commissaire central que dix de ces républicains furent conduits par la suite au camp de Saint- Médard- en-jalles. L un d entre eux a été pris en charge par les militaires de la Feldkommandantur et trente-six qui étaient titulaires de titres de séjour réguliers et ne figuraient pas sur les listes des étrangers à rechercher, retrouvèrent leur liberté. Cette traque était un moyen d éviter de possibles attentats à l encontre de policiers ou de militaires, perpétrés par ces espagnols rouges. Cette population était crainte au plus haut sommet de l Etat. Preuve en est, une directive émanant de J.P Ingrand, Ministre Secrétaire d Etat à l Intérieur adressée à tous les Préfets. Le 9 mars 1942, il alerta ces responsables sur la situation des ouvriers étrangers employés par les Autorités allemandes et tout spécialement par l organisation Todt dans les chantiers des départements côtiers. Il insistait sur le fait qu il s agissait presque toujours d espagnols recrutés à cet effet par lesdites autorités dans les camps de travailleurs ou d étrangers de la zone libre. Beaucoup d entre eux, après avoir été volontaires pour ces travaux, profitant des difficultés que présentait la garde d un si grand nombre de personnes, s évadaient des centres où ils étaient rassemblés pour aller chercher du travail ou vagabonder dans d autres régions. 80
C est pourquoi l on apprend que les autorités allemandes, pour éviter ces évènements, ont pris soin de retirer à ces étrangers leur pièce d identité à leur arrivée dans les centres. Aussi, ces derniers se présentaient de plus en plus nombreux pour solliciter une autorisation de séjour dans les préfectures, dans le but de se mettre à l abri de poursuites éventuelles et de demeurer à leur guise et sans surveillance dans des régions de leur choix. Le Ministre Secrétaire d Etat à l Intérieur indiquait que tous ces individus avaient fait partie de l ancienne armée républicaine espagnole, et qu en tant qu anarchistes ou communistes dangereux, ils demeuraient capables de commettre n importe quels méfaits. Leur activité était donc susceptible de causer les plus grands dommages aux populations de la zone occupée. Il instaura donc la mesure suivante : refus formel de délivrer tout titre de séjour aux étrangers, et spécialement aux espagnols, démunis de papiers qui ne pourraient justifier d autre manière de leur état civil et des raisons de leur présence dans le département. Seule la présentation d un certificat de service allemand favorable à la mise en règle de l intéressé, pouvait permettre l obtention de ce titre de séjour. Cette info a été relayée par le Préfet régional dans un courrier d avril 1942. A travers celui-ci, il informe de cette nouvelle mesure à appliquer au Commandement de la Gendarmerie, au Commissaire central Chef du Service de la Sécurité Publique de l Agglomération bordelaise, au Commissaire Divisionnaire de la Police Nationale, au Chef de la 7 ème Brigade de la Police Mobile, et aux Commissaires de Police de Libourne, Lesparre, Arcachon, Langon, Langon, Blaye. Chaque individu arrêté dans la région devait être immédiatement transféré au camp de Mérignac-Beaudésert. Voici un exemple de l application de cette directive. Le 16 avril 1942, le Commissaire de police, sous-chef de la Sécurité explique au Commissaire Central que le ressortissant espagnol José Hernandez originaire de San Sebastian et domicilié à la caserne Niel s est présenté ce jour à son service en vue de retirer sa carte d identité. Or il a été constaté qu il figurait sur la circulaire Préfectorale du 28 janvier 1942, qui prescrivait son internement au Camp de Beaudésert Mérignac. En conséquence, cet étranger a été conduit au dépôt municipal, à la disposition de la Gendarmerie nationale, prévenue aux fins de son transfert au camp de Mérignac. 81
C était dans ce camp d internement, constitué essentiellement de républicains espagnols, que l organisation Todt recruta en grande partie sa main d œuvre. Néanmoins, il fallait pour les autorités allemandes demeurer prudentes à l heure de choisir les hommes aptes au travail. Ils ne devaient en aucun cas constituer un danger de révolte au cœur de l organisation. C est le Préfet régional en collaboration avec la Feldkommandantur qui effectuait ce choix délicat. Le commandant Wolf avait proposé une liste de ressortissants susceptibles d être utilisés par l organisation Todt. A travers une vingtaine de noms, il fit connaitre ceux des espagnols pouvant être incorporés dans un camp de travailleurs de l organisation Todt. Il émit un avis réservé sur d autres individus qui étaient en réalité des évadés des camps de concentration de la zone libre ou qui avaient déserté leurs compagnies de travailleurs. On peut citer les dénommés Salvador, Uriart, Cuesta, Lopez, Ferrer et Reyes. Il mit aussi en garde le Feldkommandant sur des hommes proposés par ce dernier, car ils furent préalablement internés pour l un des motifs suivants : - signalé comme individu dangereux pour la sécurité publique à la suite du recensement prescrit par ordonnance du 05 décembre 1941 - attitude politique communiste ou même anarchiste - antécédents judiciaires particulièrement sérieux Il mentionna également une remarque digne d intérêt : Luis Perez a subi une condamnation de six mois de prison pour tentative de vol et manifestait des troubles d aliénation mentale. A cette occasion, il lui sembla bon de rappeler que le 14 mai, au cours d un entretien entre Mr Merville et le Conseiller administratif de guerre à la Feldkommandantur, il avait été convenu que seuls les espagnols internés à la suite de condamnations minimes ou ne présentant aucun danger pour l ordre et la sécurité publique seraient remis à l organisation Todt. C est dans ces conditions que dix ressortissants espagnols, évadés puis arrêtés, ont été remis le 27 mai 1942 à cet organisme conformément aux propositions du Préfet datant du 15 mai. Au cours de l entretien, le Conseiller Administratif de Guerre, Ernst, avait donné en outre son approbation pour que les nommés Elias Jaime et Garcia Cristobal, qui avaient été retirés du Centre de séjour surveillé de Mérignac par l organisation Todt, soient remis aux autorités françaises en raison 82
de leur activité politique et de leur moralité suspecte. Or l organisation Todt a semblé refuser se dessaisir des intéressés sans ordre écrit. Par mesure de précaution et dans un souci de sécurité, le Préfet a souhaité insister sur le fait qu à maintes reprises des membres de l organisation Todt ont libéré du camp de Mérignac Beaudésert des espagnols rouges qui y avaient été placés sur l ordre de l Administration française en accord avec la Feldkommandantur. Ainsi, les responsables de l organisation pouvaient encourir le risque de placer soit dans des chantiers, soit dans des entreprises, des individus très dangereux. 4) Recensement des espagnols rouges et autres mesures administratives Afin de contrôler les républicains espagnols présents dans la région bordelaise et dans le but d identifier les possibles fauteurs de troubles pouvant exercer une activité au sein de la Résistance, un recensement des espagnols rouges a été exigé par le Colonel Wolf, Feldkommandant de Bordeaux. Cette demande vit le jour le 5 décembre 1941 et devait être gérée par les préfets. Elle entraina l obligation pour tous les sujets espagnols du sexe masculin, âgés de plus de 16 ans, entrés dans le département de la Gironde depuis le 18 juillet 1933, de se déclarer entre le 12 et le 24 décembre 1941, aux services de police. Malgré ces prescriptions, le Préfet signala que tous les espagnols visés par cette ordonnance ne s étaient pas soumis aux formalités de recensement. C est pourquoi, il décida d en prescrire une deuxième, annoncée par voie de presse et qui eut lieu du 19 au 24 janvier 1941. Cet appel constitua une dernière tentative pour répertorier cette population. Tout espagnol qui ne se serait pas livré à ce recensement était passible de travaux forcés ou de prison. Les Commissaires d Arcachon, des villes de Bègles, Caudéran, Lesparre, Libourne, Talence Pessac et du Bouscat, de même que les maires des communes de la Dordogne rattachées administrativement au département de la Gironde et le Commissaire de Sûreté nationale, devaient veiller à l application de cette mesure de la plus haute importance. J ai pu consulter sa version espagnole, traduite dans le but de la diffuser dans la presse. En outre, une fiche de renseignements en double exemplaires devait être retournée au Préfet avant le 31 janvier 1941. 83
Dans une note du 23 février 1942, ce dernier fait le point sur l avancée du recensement. A ce jour, un total de 3343 ressortissants espagnols s était présenté. De plus, il affirmait être en mesure de remettre aux autorités allemandes une fiche individuelle sur chacun de ces étrangers. Un criblage, répartis de la façon suivante, discrimina les espagnols : a) Indésirables ou suspects b) En situation irrégulière qui se décomposaient de la façon suivante : Pour Bordeaux-Ville : situations régulières : 1083 / situations irrégulières 525 et indésirables : 69. Pour le reste du département : situations régulières 1157 / situations irrégulières 312 et indésirables : 97 Compte tenu du nombre élevé d espagnols en situation irrégulière, et de l impossibilité que cela impliquait de les déferrer au Parquet, le Préfet demanda, avec l accord du Consul d Espagne à Bordeaux et des services compétents de l autorité allemande, de prendre toutes les mesures utiles en vue de rapatrier dans leur pays d origine et dans le plus bref délai, tous les ressortissants espagnols en situation irrégulière, indésirables ou suspects. Ce recensement se convertit par la suite en la conséquence d un nombre élevé d expulsions de républicains espagnols à partir de l année 1942. Ce désir d établir une liste précise visant à la surveillance d une population récemment arrivée en territoire bordelais, traduit la crainte exprimée par l Etat d une participation active à la Résistance de ces hommes et femmes. De plus, il est la preuve irréfutable d un engagement fort et concret de la part des militants ibériques. D autres mesures administratives ont vu le jour dans le courant de l année 1941. Elles concernaient la délivrance de titres de séjour et le retrait de la nationalité française à des ressortissants nés en Espagne, qui l avaient acquise depuis peu. A l aide d un courrier adressé au Commissaire Divisionnaire de la Sûreté Nationale, au Commissaire Central, ainsi qu aux responsables des commissariats de Police d Arcachon, Bègles, Le Bouscat, Caudéran, Cenon, Lesparre, Libourne, Pessac, Talence, le Préfet régional a souhaité attirer l attention sur la production de certificats de nationalité accordés aux espagnols jouissant de la protection de leur pays d origine. 84
Le 20 octobre 1941, il leur avait déjà expliqué que toutes les démarches accomplies par des espagnols, envers les autorités administratives françaises, en particulier la délivrance et le renouvellement de titres de séjour, étaient conditionnées par la production d un certificat de nationalité, attestant de leur qualité d espagnol. Il précisait qu un changement en rapport avec la validité de ces documents venait d être adopté. Dorénavant, ils demeuraient valables un an et non plus six mois, durant une période s étalant du 1 er janvier au 31 décembre de l année en cours de leur établissement. En outre, il insistait sur le fait qu il ne fallait en aucun cas donner suite aux requêtes présentées par des ressortissants espagnols titulaires d un certificat de nationalité établi antérieurement à 1942. D autre part, il apporta une précision importante à tous ses collaborateurs : les autorités espagnoles, par le biais de leurs consulats, délivraient deux types de certificats de nationalité. L un pouvait être qualifié de standard mais l autre portait sur son timbre la mention spéciale «provisional» (provisoire). Ce dernier n étant délivré qu aux sujets espagnols n offrant pas toutes les garanties tant au point de vue honorabilité qu attitude politique. Il encourageait par conséquent tous ses collaborateurs à exercer avec un soin tout particulier, un contrôle strict, sur tout espagnol titulaire d un certificat «provisional». En effet, le fait de posséder un tel document ne leur permettait pas de bénéficier de la protection de leur gouvernement. L objectif principal de cette circulaire était de faciliter une discrimination, que les circonstances de l époque rendaient indispensables, entre les sujets présentant toutes garanties et ceux répertoriés dans les catégories indésirables ou suspects. J ai pris également connaissance d un autre décret en rapport avec le thème de la nationalité. Datant du 14 octobre 1941, il invitait le retrait de la nationalité française à toute personne née à l étranger, s ayant fait connaitre en France pour ses appartenances politiques, allant à l encontre du régime de Vichy. En s appuyant sur cette directive, le chef de la 1ère division informa le Directeur du cabinet du Préfet, le 24 octobre de cette même année, de l application de cette mesure contre certains 85
républicains espagnols. Il s agissait de Raphaël Gonzalez et son épouse Maria Ascension Miguel, ainsi que leurs enfants Raphaël, Raymond, Henri et Jean, les quatre âgés de moins de dix ans. Les dénommés Lanaspa, Pedro Lanchares et sa compagne Gelisa Moreno, Fernand et Raymond Toledo, Remiro Martinez, Frederic Salina, Romualdo Mola et Eladio Urbano furent eux aussi victimes de ce nouveau projet. De cette manière, l état français refusait en bloc d accorder des droits précieux à ces républicains s étant distingués par l expression leurs idées communistes. L ensemble des mesures mises en place par le dispositif policier et l administration de l époque, comportant les deux recensements des espagnols rouges, la restructuration du système de délivrance de titres de séjour et la déchéance de la nationalité française, tendaient vers une surveillance particulière réservée à l encontre des républicains. Au même titre que les reconduites à la frontière, c était une façon de limiter la propagation d idées communistes dans la région et d empêcher le développement de réseaux de résistance, au sein desquels les défenseurs de la République espagnole s avéraient particulièrement actifs et efficaces. En conclusion, le faible nombre d œuvres bibliographiques, traitant du rôle des républicains espagnols dans la Résistance à Bordeaux, demeura l une des sources principales de ma motivation. Mes premiers pas aux archives départementales de la Gironde m ont permis de cerner la difficulté du travail d historien. Une quantité impressionnante de documents représentés sous différentes formes, traitent de la période de l occupation en Gironde. Réussir à sélectionner ceux en rapport avec mon sujet, susceptibles d être intéressants et exploitables par la suite ne fut pas chose facile. Etant donné la fermeture imprévue des archives ajoutée aux contraintes temporelles et méthodiques que pose l écriture d un mémoire de Master 2, je n ai pu prétendre qu à une étude partielle du thème choisi. Néanmoins, il m est apparu clairement que les républicains espagnols ont joué un rôle majeur dans la Résistance à Bordeaux et dans la libération de la France de l envahisseur nazi. Forts de leur expérience acquise pendant la guerre civile débutée en 1936, ils ont été actifs dans les différents réseaux de résistance implantés en Gironde. Organisés en collectifs massivement composés de ressortissants espagnols, ou associés à des camarades français, comme dans certains partis politiques 86
par exemple, ils ont œuvré à la défense de leurs idéaux et ont tenté de mettre à mal le régime de Vichy et les autorités allemandes. L important dispositif policier déployé, méticuleusement organisé et spécialement axé sur la répression de ces espagnols rouges, est lui aussi une preuve de la peur suscitée par les actions quotidiennes de ces hommes et femmes, décidés à libérer la France dans le souhait de voir l Espagne et le reste de l Europe redevenir des Etats démocratiques. Les autorités allemandes présentes en France collaborèrent étroitement avec leurs homologues françaises, dirigées par le Maréchal Pétain, dans le but d instaurer un régime autoritaire, corporatif, antisémite et anticommuniste. A titre personnel, j ai été sensible au fait d apporter humblement ma pierre à l édifice à cette période de l Histoire, du fait de ma propre histoire familiale. La méconnaissance générale présente dans la pensée collective, relative à cette contribution de taille, apportée par les opposants à la dictature du général Franco, qui permit la renaissance d une France démocratique, devrait selon moi tendre vers une reconnaissance honorifique envers ces défenseurs de la liberté. Pour ce faire, une étude plus complète, portant sur le rôle des républicains espagnols dans la Résistance sur l ensemble du territoire français, pourrait être une avancée importante, afin de compléter les quelques travaux déjà existants sur le sujet. 87
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- Service éducatif des archives de la Dordogne, «L exil et la guerre, les républicains espagnols en Dordogne (1939-1945), la main d œuvre convoitée» Articles : - Laborie Pierre, «L idée de Résistance, entre définition et sens : retour sur un questionnement» dans La Résistance et les Français. Nouvelles approches, Cahiers n 37 de l Institut d Histoire du Temps Présent, décembre 1997 - Sainclivier Jacqueline, «Les débuts de la Résistance en zone occupée : essai de typologie», Jean- Marie Guillon et Pierre Laborie (dir.), Mémoire et histoire : la Résistance - Bédarida François, «L histoire de la Résistance. Lecture d hier, chantiers de demain» dans Revue d Histoire vingtième siècle, numéro 11, 1986 Filmographie : -Forn Josep Maria, «Companys, procès a Catalunya», Film, 1979 - Marquardt Alberto, «La nueve ou les oubliés de l Histoire», Film documentaire, 2010 Site internet : - Tronel Jacky, Blog «Histoire pénitentiaire et Justice militaire» : http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/bienvenue-sur-le-blog-de-jacky-tronel 90
Liasses d archives issues des archives départementales de la Gironde : SC 1812/1825 : Fusillés de Souge / Notices individuelles établies par le cabinet du préfet sur des personnes soupçonnées d appartenir au PC, aux réseaux affiliés ou d être des sympathisants. SC 478 : Répressions des menées communistes. Opération du 22 novembre 1940 contre les milieux communistes : correspondance avec les services de police, le parquet général, rapport au Ministre de l Intérieur, liste des perquisitions effectuées et des personnes interpelées. SC 1905 : Listes évadés de l organisation TODT. SC 491 : Surveillance des étrangers. Dossier du cabinet du préfet relatif aux étrangers. SC 482 : Espagnols rouges, état des ressortissants espagnols rouges résidant dans le département de la Gironde, listes nominatives, rapports de police et de gendarmerie, notices individuelles. VR 707 : Rapport mensuel de la brigade Poinsot. Surveillance des étrangers. 91