RECENSIONS Comprendre et construire les groupes Auteure : Chantal Leclerc Éditions : Les Presses de l Université Laval, 1999 En commençant à rédiger ce commentaire, je me suis rappelé une réflexion d un collègue (qui est lui-même auteur de plusieurs ouvrages) : «Il y a le livre qu un auteur écrit et celui que lit le lecteur. Et il s agit rarement du même livre» 21. Je parlerai donc du livre que j ai lu, filtré à travers mes préoccupations d enseignant et de consultant, mais surtout à travers mes cadres de référence privilégiés. Voyons tout d abord de quoi il est question dans cet ouvrage. Dans l introduction, l auteure annonce les intentions qui sous-tendent son projet : 1. Présenter un champ d étude et d intervention; 2. Faire reconnaître la perspective constructiviste qu elle privilégie en tant que chercheure et intervenante. Notre commentaire abordera successivement ces deux aspects. 1. Présenter un champ d étude et d intervention. En ce qui concerne la présentation d un champ d étude, le livre remplit bien ses promesses et suscitera l intérêt de ceux voulant se familiariser avec les phénomènes psychosociaux qui se manifestent dans les groupes. Il faut cependant préciser que la définition donnée par l auteure au groupe, et qui est 21 St-Arnaud, Y. (1989). Les petits groupes : participation et communication. Deuxième édition. Montréal : PUM et Éditions du CIM.
180 Recensions : Comprendre et construire les groupes présentée dans le chapitre un, est très large et s applique ici à ce que d autres auteurs, dont Yves St-Arnaud (1989) 1, qualifieraient de rassemblements. Nous commenterons davantage ce chapitre dans la section suivante. Dans le chapitre deux, l auteure présente trois dimensions du fonctionnement des groupes : instrumentale, relationnelle et contextuelle. Le chapitre trois est consacré au rôle déterminant des groupes concrets dans le processus de production des représentations sociales; l auteure démontre ensuite comment ces mêmes représentations influencent les relations intergroupes. Dans le chapitre quatre, l auteure présente les groupes comme des microstructures sociales «qui permettent la socialisation des individus et leur intégration dans une communauté et dans une culture» (p. 93); ce chapitre est consacré principalement aux phénomènes d intériorisation des rôles, de normalisation et de conformité. Le cinquième chapitre se penche sur les processus impliqués dans la remise en question des rapports sociaux et sur les conditions favorisant l émergence du changement; le changement et l innovation sont expliqués à partir de la théorie des rôles, de la théorie de l échange et du désir de reconnaissance. Le sixième chapitre propose une réflexion sur le pouvoir, articulée autour de quatre approches : consensuelle, structuro-fonctionnaliste, stratégique et constructiviste. Dans le chapitre sept, l auteure se penche sur la communication et la métacommunication et présente trois grands modèles : le modèle du code, le modèle de l inférence et le modèle interactionnel (inspiré notamment des travaux de l école de Palo Alto). Comme nous pouvons le constater, l ouvrage de Chantal Leclerc couvre un large champ d étude. Par contre, pour ce qui est de l objectif de présenter un champ d intervention, le livre risque de laisser le lecteur praticien sur son appétit. De l aveu même de l auteure, cet aspect est moins développé. «Alors que les précédents chapitres étaient surtout consacrés à une compréhension de la dynamique et des processus de groupe, ce huitième et dernier chapitre se situe dans une perspective résolument pratique» (p. 255). La place réservée à l intervention est donc nettement plus restreinte et n apporte guère de nouveautés. On y traite de l observation et de l animation d un groupe restreint, en rappelant notamment tous les processus de groupe qui peuvent faire l objet d observation et d élucidation. On peut également déplorer que l auteure n élabore pas davantage sur l usage que peut faire le praticien qu il soit responsable d une équipe de travail, consultant organisationnel, enseignant, animateur ou membre d un groupe des connaissances relatives aux phénomènes et processus étudiés dans l ouvrage.
Recensions : Comprendre et construire les groupes 181 2. Faire reconnaître la perspective constructiviste Cette préoccupation est constante tout au long de l ouvrage. L auteure prend soin de resituer, dans une perspective constructiviste, les différents phénomènes et processus qu elle étudie. Cette perspective constructiviste a notamment l avantage d introduire beaucoup de relativisme dans l interprétation des phénomènes de groupe et de sensibiliser le lecteur au fait que tous les modèles et cadres de référence sont des construits, certains étant plus viables que d autres. Cela m amène à traiter de l ouvrage sous l angle de certaines positions que prend l auteure, notamment dans le premier chapitre. Dans celui-ci, elle expose sa vision et sa définition du groupe, en plus de nous proposer, en quelque sorte, un cadre de référence pour l ensemble de l ouvrage. Le groupe y est défini comme une réalité sociale relativement indépendante de la volonté des acteurs. Le groupe est un champ psychosocial dynamique constitué d un ensemble repérable de personnes dont l unité résulte d une certaine communauté du sort collectif et de l interdépendance des sorts individuels. Ces personnes, liées volontairement ou non, sont conscientes les unes des autres, interagissent et s interinfluencent directement (p. 30). Cette définition se démarque des approches qui insistent sur l importance des choix que font les personnes réunies pour donner naissance à un système-groupe. Ici, la notion d intentionnalité de l action semble être reléguée au second plan. Par contraste, le modèle de St-Arnaud suggère aux membres d un groupe d agir de façon intentionnelle pour développer et maintenir des relations coopératives. Toute la cohérence de ce dernier modèle s appuie sur cette prémisse : le groupe fonctionnera de façon plus satisfaisante et efficace si les membres se perçoivent comme des acteurs capables de faire des choix personnels susceptibles d orienter le fonctionnement du groupe. La direction dans laquelle les membres sont invités à influencer les choses est celle de la coopération. On ne retrouve pas, dans le livre de Chantal Leclerc, une orientation équivalente. Il aurait été intéressant que l auteure nous explique davantage en quoi et pour qui la définition qu elle propose lui semble plus viable que celle des auteurs qu elle critique. Cette définition est-elle plus utile ou plus viable pour le chercheur? Pour le théoricien? Pour la personne appelée à animer un groupe? Pour le consultant qui intervient de façon à aider un groupe à améliorer une situation jugée insatisfaisante par les membres? Pour les membres eux-mêmes qui veulent améliorer l efficacité de leurs réunions ou le fonctionnement de leur unité de travail?
182 Recensions : Comprendre et construire les groupes Toujours dans le premier chapitre, intitulé «Au-delà de la vision consensuelle du groupe restreint», l auteure se positionne en disant que certaines caractéristiques les plus fréquemment citées pour définir le groupe «méritent d être sérieusement discutées, principalement celle qui a trait à la nécessité d une cible commune» (p.13). Dans ce chapitre, l auteure dénonce les théories établissant la poursuite d une cible commune comme condition nécessaire à la naissance d un groupe. Son point de vue est à l effet qu une vision consensuelle du groupe (qu elle associe notamment au modèle de St-Arnaud) et les définitions qui en découlent «trahissent une vision idéalisante du groupe, notamment lorsqu elles reposent sur une exigence de poursuite d une cible ou d objectifs communs» (p. 33). Une telle vision conduit souvent à l exclusion, puisqu elle justifie les discussions sans fin sur des objectifs idéaux plutôt que de convier les personnes rassemblées à voir ce qu elles peuvent faire et devenir ensemble. La vision consensuelle du groupe justifie aussi l obstination à vouloir ramener les autres à une seule vérité présentée comme la meilleure; elle mène à des réactions défaitistes ou agressives au constat de divergences inévitables. La plupart du temps, on constate que l acharnement à déterminer un but commun provoque l effet contraire à celui recherché, à savoir la scission, le retrait ou la démission de celles et ceux qui sont déçus de ne pas trouver le groupe rêvé qu ils recherchent (p. 33). Ce point de vue est en opposition radicale, du moins en apparence, avec les approches qui privilégient la coopération. Je dis en apparence, car le sens que donne l auteure à la notion de cible commune m apparaît erroné. En effet, elle associe la notion de cible commune à une conformité d opinions, à une sorte de dissolution des différences et intérêts personnels au profit d un intérêt collectif. Il n est pas étonnant qu une telle interprétation conduise à une réfutation des modèles dits consensuels. Je parlais plus haut d une apparente opposition. Certaines affirmations de l auteure impliquent en effet la reconnaissance implicite d une cible commune. «Convier les personnes rassemblées à voir ce qu elles peuvent faire et devenir ensemble» (p. 33) correspond tout à fait à ce que St-Arnaud (1989) décrit comme la recherche et la définition d une cible commune (dans la mesure où l ensemble des gens voient un intérêt à ce questionnement). D autres extraits de l ouvrage, comme le suivant, militent aussi dans le sens d un malentendu 22 sur les termes :
Recensions : Comprendre et construire les groupes 183 Plusieurs actions collectives peuvent s organiser avec des acteurs qui ne partagent pas les mêmes objectifs ou même avec des parties initialement adverses qui, pour une raison ou une autre, finissent par voir qu elles ont des intérêts communs relatifs à certains enjeux (p. 28). C est précisément la perception d intérêts communs qui fera en sorte que des adversaires accepteront de travailler ensemble pour poursuivre une même cible. Conclusion Somme toute, ce livre représente une synthèse de qualité pour qui s intéresse aux phénomènes de groupe abordés dans la tradition de la psychologie sociale et revisitée avec une perspective constructiviste. Par ailleurs, il ne peut, à mon sens, remplacer des ouvrages qui offrent des modèles d intervention aux praticiens ayant comme objectif d améliorer le fonctionnement des groupes, qu ils soient membres, animateurs ou consultants. Yvan Ouellette Psychologue, consultant en relations humaines 22 Ce malentendu m apparaît d ailleurs assez répandu, notamment dans les milieux qui valorisent le travail d équipe, au point parfois de l imposer.
184 Recensions : Comprendre et construire les groupes