Paola Biancardi Aspects pratiques de la pédagogie Pikler Le CVE de Grattapaille dans lequel je travaille comme directrice, se trouve dans les hauts de Lausanne et regroupe deux sites : la Nurserie Sous-Bois qui accueille des enfants depuis la fin du congé maternité jusqu à 2 ½ 3 ans et Grattapaille qui accueille des enfants de 2 1%2 à 6 ans. Nous avons organisé les groupes de façon à ce que chaque enfant se retrouve toujours avec les mêmes enfants dont le nombre correspond aux normes de l OAJE à savoir 5 enfants en nurserie, 7 chez les trotteurs, 10 chez les Moyens. Pour les écoliers, le partage se fait en fonction de l année scolaire dans laquelle se trouve chaque enfant. Deux éducatrices se partagent la journée, elles sont donc présentes seule dans le groupe d enfants, une stagiaire est également accueillie chez les Trotteurs, les Petits Moyens et les Ecoliers. Après cette brève présentation de Grattapaille, j entre dans le vif du sujet : je souhaite vous parler d une situation que toutes les équipes qui travaillent en relation avec les enfants en collectivité connaissent. Il s agit de l enfant qui perturbe, qui dérange, qui nous questionne. Mais avant de commencer je voudrais reprendre les facteurs qui parlent du climat thérapeutique de Lóczy que Maria Vincze, pédiatre qui a collaboré pendant de nombreuses années avec Emmi Pikler et Judit Falk, a énuméré. Sans prétendre nullement avoir un rôle de thérapeute, je pense que l organisation des lieux d accueil pensé par les équipes éducatives permet de viser un climat qui offre à l enfant la possibilité d évoluer dans une atmosphère propice à son développement, atmosphère calme et paisible. 1. Relation interpersonnelle stable et avec un nombre minimum de personnes dont une référente. 2. Soins de bonne qualité 3. Respect de l activité libre 4. Monde stable et prévisible pour permettre à l enfant de trouver ses repères dans l espace et dans le temps 5. Dans un cadre de liberté, des règles et des limites claires 6. Absence d agressivité des personnes adultes 7. Donner à l enfant le sentiment d être bon 8. Respect de la personnalité de l enfant Ces différents facteurs sont présents dans le lieu où je travaille et sont constamment des points de repère, même si on ne les nomme pas, dans les discussions que nous pouvons avoir concernant le quotidien que nous offrons à chaque enfant. Paola Biancardi - Lausanne 1
Né le 21.01.2011, Jules fréquente Grattapaille depuis le mois d aout 2011, il avait donc 7 mois quand il est venu à la Nurserie de Sous-Bois. Son adaptation s est passée sans accros mais il y a eu un passage délicat lorsque sa mère, qui l élevait seule à ce moment-là, s est retrouvée sans travail. Déjà fragilisée par la séparation qu elle venait de vivre, elle a eu une période de dépression avec un suivi médical. C est durant cette période que Jules a manifesté un besoin d attention particulier en se tapant la tête régulièrement par terre ce qui lui provoquait des bleus sur le front. Nous avons dès lors rajouté des moments de relation individuelle : lors des repas par exemple, entre un enfant et l autre, l éducatrice, qui travaille par ailleurs seule avec un groupe de 5 bébés, prenait Jules dans les bras, passait un court instant avec lui, lui proposait à boire, lui essuyait le nez, lui nettoyait la bouche, et ceci dans l espace prévu à cet effet. Petit à petit Jules a diminué ce comportement négatif vis-à-vis de lui et, avec l acquisition de la position debout et de la marche, ce comportement a complètement disparu, laissant place, jusqu à vers les 2 ans1/2 à ce que j appellerais «le plaisir de la découverte de la grande motricité et de l espace». Mais la découverte de l espace terminait régulièrement par envahir l espace de l autre Nous ne sommes plus à la Nurserie mais chez les Trotteurs et là encore l équipe a réfléchi sur le comment permettre cette découverte à Jules tout en préservant l espace de chacun. Je précise ici que Jules est avec les mêmes enfants et avec les deux éducatrices de la Nurserie qui ont suivi le groupe. L aménagement de la salle a dès lors évolué vers la mise en place d espaces délimités où chaque enfant pouvait, selon ses besoins, se retirer du groupe. Pour les deux éducatrices référentes du groupe ça été une période délicate où il leur a fallu puiser dans leurs ressources pour garder le plaisir sincère, pour citer Eva Kallo, plaisir sincère à être avec Jules. En parlant justement d Eva Kallo, pédagogue pendant de nombreuses années à l Institut Pikler, c est durant cette période donc qu une formation pour l ensemble de l équipe de Grattapaille a été organisée : est venue pendant cette période effectuer des observations dans chaque groupe, observations qui étaient ensuite discutées avec les éducatrices concernées afin de trouver des pistes pour améliorer la qualité d accueil. Nous ne lui avions pas parlé particulièrement de Jules mais, dans une de ses observations, elle avait relevé sa qualité de jeu lié l expérience de l espace! Paola Biancardi - Lausanne 2
En effet elle observée que, lorsque Jules lançait des objets, non seulement il mesurait l espace qui était devant lui en les lançant en avant mais également l espace arrière, il lançait l objet, restait immobile jusqu à entendre le bruit de l objet touchant le sol, allait le rechercher et recommençait. Ce n était pas, comme un regard rapide pouvait le laisser supposer, lancer pour lancer, le projet pour une découverte de l espace était bien évident. Elle est donc arrivée à donner une autre vision de Jules, celle d un enfant doté de compétences, ayant un bon développement moteur et d une très bonne adresse. A partir de là, les éducatrices se sont appuyées sur cette vision positive de Jules et, même s il n était pas toujours facile de garder cet état d esprit, ces observations ont contribué à retrouver le plaisir sincère à passer des moments en sa compagnie. Avec la rentrée scolaire, en août 2013, Jules avec l ensemble du groupe des Trotteurs, a changé d endroit pour être accueilli à Grattapaille. Nouvel endroit, nouvelles éducatrices, quelques nouveaux enfants. Nous savions que pour Jules cette transition pouvait le rendre vulnérable malgré la présence des enfants avec lesquelles il était depuis 2 ans et qu il connaissant bien. Nos craintes ont été justifiées ce d autant qu un nouvel enfant qui a commencé à fréquenter Grattapaille au mois de septembre a montré des signes évidents de sa difficulté à quitter sa maman : hurler, taper, Jules a commencé à son tour à crier et pousser, l ambiance dans le groupe d enfants a vite dégénéré vers une ambiance tendue et électrique. Les deux éducatrices référentes pour ce groupe se sont vite épuisées ne trouvant pas le moyen de venir en aide aux deux enfants, le souhait aurait été un suivi psychologique. Me référant plutôt au climat thérapeutique dont j ai parlé plus avant, ayant une des deux éducatrices absente pour des raison de santé, et étant encore en début d années scolaire, j ai profité pour changer les tandems éducatifs, le nouveau tandem a été formé par l éducatrice remplaçante (qui a été engagée fixe par la suite dans ce même groupe) et une des éducatrices plus expérimentée de Grattapaille. Leur façon d être, empreinte de bienveillance vis-à-vis des deux enfants et montrant une attitude de soutien aux compétences de chaqu un d eux, leur a permis petit à petit de ressentir la sécurité nécessaire pour trouver et retrouver leur place au sein du groupe : un réaménagement des moments forts comme le repas et la sieste ont eu lieu : normalement, les deux groupes des Moyens mangent en même temps dans la salle à manger de Grattapaille. Nous avons donc 20 enfants répartis en 3 tables, toujours les mêmes enfants à la même table accompagnés par leur éducatrice de référence. La présence de la stagiaire et quelques remaniement d horaires nous ont permis d offrir à Jules et à son ami d infortune la possibilité de manger les deux ensemble Paola Biancardi - Lausanne 3
avec leur éducatrice (en l occurrence toujours la même) qui les accompagnait ensuite à la sieste dans une salle uniquement pour eux, salle destinée habituellement aux adultes! Cette attention particulière a participé dans l évolution positive pour l intégration des deux enfants au sein du groupe et a pu tranquilliser Jules quant à la place qu il n avait pas perdu malgré le changement de lieu. Mais ce qui reste le plus important c est le regard bienveillant que les éducatrices ont porté sur chaque enfant, la reconnaissance de leur compétence. Je peux dire que la référence à Maria Vincze nous a beaucoup aidées, si je reprends quelques-uns de ses items : Relation interpersonnelle stable et avec un nombre minimum de personnes dont une référente : nous avons offert à Jules (et aux autres enfants de son groupe bien sûr) la possibilité d avoir les deux mêmes éducatrices durant ses deux années à Sous-Bois et les deux mêmes éducatrices durant ses deux années à Grattapaille. Soins de bonne qualité : les moments de change et de repas individuels ont toujours présenté une forme de dialogue où Jules avait aussi la possibilité d initier les actes et où l éducatrice restait attentive aux manifestations diverses que Jules pouvait montrer et sur lesquelles elle pouvait y mettre des mots et un sens. A son arrivée à Grattapaille, l organisation pour les repas et la sieste a été aménagée de façon à offrir à Jules une relation personnalisée même si plus individuelle Respect de l activité libre : aménagement de l espace de façon à ce que chaque enfant puisse évoluer selon ses besoins et ses intérêts sans interférer dans la sécurité et le bien-être de l autre Photos Jules qui joue Eprouver le sentiment d être bon et Respect de la personnalité de l enfant : ces deux items me paraissent encore plus essentiels lorsqu on parle de la bienveillance que l adulte doit éprouver à l égard de chaque enfant qu il accueil. C est à ce niveau peut-être qu on peut dire que ce n est pas l enfant qui doit s adapter au lieu d accueil mais le lieu d accueil qui est attentif à la façon dont il peut répondre au mieux aux besoins de chaque enfant accueilli, revoir son organisation, la stabilité qu il peut offrir, les rituels qu il peut proposer Il y a bien sûr les aspects liés à l aménagement de l espace, à l organisation du déroulement de la journée, le soutien de l équipe et de la direction, le projet pédagogique cohérent pour l ensemble du CVE, la formation continue mais, au Paola Biancardi - Lausanne 4
risque de me répéter, pour moi la condition principale qui tend vers un accueil de qualité est ce regard bienveillant que l adulte porte à chaque enfant. Je remercie les deux équipes, de Sous-Sois et de Grattapaille pour la réflexion qu elles ont menées, réflexion qui a permis en particulier à Jules d avoir sa place au sein de notre collectivité. Paola Biancardi - Lausanne 5