Commentaire de la Leçon VIII de Le sinthome de Jacques Lacan

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Transcription:

Commentaire de la Leçon VIII de Le sinthome de Jacques Lacan La leçon VIII commence par l évocation d une pièce d Hélène Cixous, le portrait de Dora, où l actrice qui incarne Dora incarne l hystérie sous une forme que Lacan dit incomplète et qu il finit par qualifier de rigide. Je n ai pas à ma disposition de témoignages sur cette pièce pour savoir en quoi le personnage ait pu ainsi rigidifier l hystérie qui se prête dans la clinique à cette sorte de rigidification. Qu est-ce que cette entrée en matière sur la rigidité de cette présentation de l hystérie permet à Lacan de mettre par contraste en lumière? Une des caractéristiques essentielle de la chaîne borroméenne qui, loin d être rigide, est souple, c est-à-dire se prête à des déformations dont la suite de la leçon va nous donner quelques exemples de manipulation. Ce qui le mène à énoncer quelque chose qui doit nous intéresser comme repérage du Réel. Il dit : ce qui est important, c est le Réel ; ça ne peut pas être un seul de ces ronds de ficelle. C est la façon de les présenter dans leur nœud de chaîne qui, à elle toute entière, fait le réel du nœud. Pourquoi indique-t-il cela? Pour inviter son auditoire à procéder, comme il le fait juste après, à des manipulations qui concernent le nœud, comme réel, comme le seul réel auquel nous puissions nous fier dans ces manipulations. Cette notation a toute son importance au début de la leçon, car vous allez voir quel statut de vérité il réserve au cours de la leçon à ce Réel dont il dit que c est l important. Pour l instant il présente ce qu il appelle une chaîne typique, figure VIII-1, un nœud de trèfle, un nœud borroméen formé de deux droites et un cercle, et enfin un nœud borroméen en forme de sphère armillaire. Quel est l intérêt de ces présentations successives? Sans doute de nous forcer à penser dans l espace la souplesse de cet objet qui s acclimate de présentations multiples tout en restant le même, mais également pour nous amener à envisager la sphère et le cercle d une façon entièrement nouvelle.

En quel sens? A propos de cette fausse sphère supportée de cercle, il dit qu il y a une façon de la retourner sur ellemême. C est que si l on représente une sphère par un cercle lié à l idée de Tout et que l idée de Tout implique la fermeture, il s agit en réalité d une représentation fausse battue en brèche par la manipulation même du nœud. La chaîne borroméenne peut se retourner et le cercle n est pas ce qui symbolise l idée de tout, comme dans la logique aristotélicienne, mais, et c est là l essentiel, dans un cercle il y a un trou, c est de la considération de ce trou que se construit la topologie des nœuds. Pourquoi Lacan associe cette remarque à l idée qu une femme n est pas-toute, c est que l histoire des mathématiques dissocie progressivement l idée de Tout de l idée d ensemble. Si les femmes ne constituent qu un ensemble, elle ne constitue pas un Tout, et c est la différence entre les ensembles dits fermés et les ouverts. C est une indication intéressante sur le statut logique de ce trou dans le cercle comme impliquant la logique du Pas-Tout et de l ouvert. Comme le dit très bien Marc Darmon Lacan insiste dans ce passage sur la différence entre l idée de Tout et celle d ensemble. D une part le sac qui contient les éléments peut être vide ; c est précisément l ensemble vide, qui peut s écrire entre deux accolades. D autre part en topologie un ensemble ouvert ne contient pas sa frontière ; c est le cas de l ensemble des femmes. Lacan donne comme exemple une paire constitué par un ensemble et par un autre ensemble qui a pour seul élément le premier ensemble. Il fallait écrire {A,{A}} et non {A, {B}}. Mais l essentiel ici est de souligner une

dissymétrie entre ce qui est fermé, comme Tout, et ce qui est ouvert. En ce sens la pensée du pas-tout concerne directement l usage du cercle, comme trou, dans le nœud borroméen. Il n y a pas de clôture du nœud, c est aussi ce qui fait sa souplesse. A quelles considérations Lacan nous invite-t-il sur la base de ces observations logico-mathématiques? A une réflexion particulièrement stimulante sur l existence réelle de deux nœuds borroméens distincts, de deux objets différents établis par Soury et Thomé, à condition que les trois ronds qui constituent ladite chaîne soient colorés et orientés, les deux étant exigibles. A cette occasion Lacan avoue s être lui-même trompé, en croyant que de les colorier suffisaient à les distinguer. La question qui mérite ici d être posée : c est de savoir pourquoi Lacan s intéresse ici à deux nœuds borroméens distincts du fait d être colorés et orientés. Je vous proposerai l hypothèse forte dans la suite de la leçon VII et en anticipant sur ce qui va être dit dans la leçon VIII. C est l idée que grâce à cela quelque chose d une part d une identité sexuelle différenciée par deux nœuds distincts pourraient être pensée : ne serait-ce pas formidable de fonder topologiquement la différence des sexes sur deux écritures différenciées et par voie de conséquence ouvrir la voie topologique à l inscription d un rapport sexuel entre homme et femme? Puisque, si vous avez bien entendu Lacan dans la leçon précédente, à supposer, comme le montre Soury et Thomé, que ces deux objets distincts ne soient pas équivalents, ayant grâce aux couleurs et à l orientation des caractéristiques différentes, alors il est permis d imaginer qu entre homme et femme un rapport sexuel soit topologiquement inscriptible, qui nous ferait sortir de ce fait que Lacan a souvent rappelé notamment dans RSI, que le nœud borroméen rendrait impossible l inscription dudit rapport sexuel. La leçon du 9 mars a comme fil conducteur cette question et il convient de ne pas passer à côté, même si la réponse de Lacan est loin d être sur ce point conclusive. Il nous invit en tout cas à y réféchir. Je vous évoque rapidement une démonstration qui n est pas celle de Soury et Thomé, mais qui est une véritable démonstration, et établit formellement la différence entre ces deux objets. En tout cas Lacan ne disposait pas à l époque de cette démonstration et il commence par évoquer l hypothèse du retournement de la fausse sphère armillaire, dont le principal enseignement est de montrer que les changements de dessus dessous permettent de dire que c est toujours au même objet que l on a affaire au début et à la fin du processus, bien que l écriture de cet objet dans la mise à plat avec deux droites et un cercle puisse varier. Qu est-ce que cette manipulation suggère à Lacan? C est que Lacan s aperçoit que deux nœuds borroméens colorés peuvent faussement apparaître comme réellement différents, alors qu une monstration rigoureuse dont vous avez l exemple au tableau montre qu ils ne sont pas à ce stade différents et c est l occasion pour lui de parler d un point nouveau sur le réel, à savoir que c est une fallace qui témoigne de ce qui est le Réel. Il prend ici le contrepied d une idée reçue, à savoir que le Réel se donnerait nécessairement dans la manipulation comme quelque chose d indubitable et d authentique. C est d ailleurs pour cela qu il dit que se montre la différence entre le montrer et le démontrer, en soulignant qu il y a un choir du montrer par rapport au démontrer, bref qu il vaut mieux montrer que de se laisser prendre au démontrer dont il rappelle que le modèle cartésien et spinoziste est le more géométrico. Le démontrer repose sur la fallace d une évidence formelle. D où sa formule qui installe le trou au centre du travail de la monstration : «Tout le bla-bla à partir de l évidence ne fait que réaliser l évidement, à condition de le faire significativement.»c est en travaillant à partir de cet évidement que la fallace du Réel vient à être déjouée.

Lacan ne retient pas tout à fait l hypothèse de Soury et Thomé qui maintiennent à la fois trois coloriages et trois orientations à l intérieur de la chaîne. Il dit qu il suffit avec la mise à plat de la chaîne formé par deux droites et un cercle qu un seul suffit à être orienté, sous-entendu le cercle. Il rappelle ce qu il a déjà dit dans RSI que mathématiquement la droite infinie est l équivalent du cercle et qu elle est munie depuis Desargues d un point à l infini. Mais cette remarque est simplement là pour justifier l usage d une écriture de la chaîne borroméenne constituée de deux droites à l infini et d un cercle orienté. La question est donc de savoir quel est l enjeu de cette orientation? Ou encore Lacan va-t-il la maintenir pour penser deux chaînes borroméennes différentes et dés lors ouvrir les perspectives que j ai annoncé plus haut. Il affirme un constat : on a bel et bien affaire à deux objets différents. «Et même si vous le retournez, vous vous apercevez que cet objet est bel et bien différent, car ce qu il s agit de comparer, c est l objet constitué par ceci, à savoir en le faisant tourner par ici (Fig VIII-15b), le comparer avec cet objet qui est là (Fig VIII-14b), et en somme de nous apercevoir que, ici, c est l orientation, l orientation maintenue de cet objet, l orientation qui s oppose, qui différencie ce triple de ce en quoi il peut être dit avoir la même présentation.»

La question est donc maintenant :Lacan va-t-il s en tenir à cette découverte pour penser la différence des sexes et supposer qu enfin le rapport sexuel soit inscriptible? Disons-le nettement : les passages qui suivent laissent place au doute sur la pertinence de l usage de l orientation pour penser la différence des sexes. Lacan le fait subtilement en définissant d une part le Réel et le vrai et en équivoquant sur

le sens et l orientation. Premier point, nous l avons vu : le Réel est marqué de fallace, il y a une dimension d apparence, voire de tromperie dans l abord du Réel. Quant au vrai, n est vrai que ce qui a un sens : c est une définition intéressante du vrai, en tant qu il peut être rattaché à la signification et au sens qu on donne à une chose du fait de sa signification dans la chaîne signifiante. Et là, patatra, vient la question qui tranche : Quelle est la relation du Réel au vrai? Le vrai sur le Réel, c est que le Réel, le Réel du couple ici, n a aucun sens. Assertorique, me direz-vous. Il continue en équivoquant sur le mot sens. Quel est le rapport du sens à ce qui, ici, s écrit comme orientation? Il suggère une réponse qui est le temps et où l on peut reconnaître la référence freudienne au temps de la maturation sexuelle chez une femme et chez un homme, différents selon Freud. Mais il dépasse cette réponse, en tranchant simplement de la façon suivante : «L important est ceci, c est que nous faisons jouer dans l occasion un couple colorié et que ceci n a aucun sens.» Ce qui signifie que la figuration d un couple de chaînes colorés et orientés, par définition distinctes, n est d aucune utilité pour penser la différence des sexes, qui ne relève pas du vrai, c est-à-dire du sens, mais de la fallace du Réel. D où l idée assez logique, si l on renonce à l orientation, ne reste plus pour penser topologiquement cette différence que l être de la couleur et il nous présente un couple de chaîne apparemment différents dans l écriture, mais strictement équivalents comme objets, nous l avons vu plus haut à l intérieur d un ensemble. «La notion de couple, de couple colorié, est là pour suggérer que, dans le sexe, il n y a rien de plus que je dirais, l être de la couleur-ce qui suggère en soi qu il peut y avoir homme couleur de femme, dirais-je, ou femme couleur d homme. Les sexes en l occasion, si nous supportons du rond rouge le Symbolique, les sexes en l occasion sont opposés comme l Imaginaire et le Réel, comme l Idée et l Impossible pour reprendre mes termes.» J ai maintes fois rappelé au cours de journées précédentes comment la couleur avait cette caractéristique ambigüe de relever à la fois du continu et du discret, du continu si l on considère le spectre lumineux et les propriétés physique de la lumière où le découpage chromatique ne s impose qu en deuxième sur le fond d une continuité physique, du discret si l on considère les différents systèmes de différenciation sémantique des couleurs par le signifiant, dont Sapir et Whorf, deux linguistes, ont montré la variabilité selon les langues. Il y a n façons différentes de nommer le blanc de la neige chez les Inouits. Comment Lacan propose-t-il de penser les sexes? Ce sont des opposés comme l Imaginaire et le Réel, comme l Idée et l Impossible. Il s appuie donc sur le nœud comme comportant dans ses dimensions internes la métaphore de cette différence nouée par le Symbolique. Ce n est pas toujours le Réel qui est en cause. C est visible pour Joyce pour lequel c est l Idée ou encore le Sinthome, à rattacher à cet Imaginaire qui s oppose au Réel que peut constituer une femme, et dont le moins qu on puisse dire, c est que Joyce ne la rencontre pas, cette pas-toute. S il fait de Nora La Femme, comme pas-toute elle lui demeure étrangère. D où la question plus générale : une femme, au reste, a-t-elle jamais un sens pour l homme? Rien en tout cas qui lui indique quelque vérité, sinon la présence d un Réel qui n a strictement aucun sens. Il est donc naturel que Lacan souligne que l homme est porteur de l idée de signifiant. On lui demande d être discret avec son imaginaire prêt à la découpe syntaxique et en général il sait faire preuve de discrétion. Pour ce qui est des femmes qui ont affaire avec le Réel, c est leur ensemble qui engendre ce que j ai appelé lalangue, en un seul mot. Autant dire que Lacan nous oblige à penser le Réel féminin autrement que par la définition de l Impossible, mais à l aide précisément de l être de la couleur, comme le continu, j en ai déjà parlé précédemment avec la précédente

leçon, et cela se confirme avec ce signifiant nouveau de la lalangue qui indique matériellement le continu et à l intérieur de cette chaîne continu la possibilité de l équivoque, avec cette hypothèse forte que ce sont les femmes qui par le jeu de l équivoque engendre la lalangue. Sans doute Joyce a-t-il trouvé chez Nora un appui réel non négligeable pour se lancer dans cette exploration, démantibulation de lalanguanglaise en un seul mot. Il y a au moins dans cette présentation l esquisse d une différenciation où le discret et continu constitue un couple d opposition aussi pertinent que l Imaginaire et le Réel et où le rapport sexuel ne serait dès lors envisageable avec la chaîne que comme une propriété interne de la chaîne elle-même, telle que la non-équivalence soit celle par exemple entre la prévalence de l Imaginaire, du Signifiant et du discret et la prévalence du Réel, de la lalangue et du contenu. Mais rien ne garantit ici que l autre sexe ait réellement un sens. Lacan semble ici formel sur ce point. Je vous livre ici l esquisse d une réponse. On peut s étonner que Lacan termine cette leçon par la considération du faux trou formé par le Sinthome et le Symbolique et vérifiée par la droite infinie que constitue le Phallus. Mais pourquoi n est-ce pas si étonnant que cela, parce que la vérification du faux trou a pour but avec le phallus de vérifier qu il est bien réel ce faux-trou. C est une façon d articuler le Réel et la vérité et de montrer que le dernier mot revient au Réel, en tant que c est le phallus qui le présentifie, parce qu il est le support de la fonction du Signifiant en tant qu elle crée tout signifié. C est la part des hommes que d en supporter le semblant. C est un résumé de l article intitulé la Signification du Phallus. Mais la question est encore de savoir si le dernier mot revient vraiment au Réel, comme Phallus. Et là Lacan qui nous a habitué à certaines mises en suspens salutaires conclut par cette phrase que je vous invite à méditer en ayant à l esprit la chaîne borroméenne et dont vous me direz dans vos remarques ce que vous en pensez- je vous dirai après ce que j en pense : «Encore faut-il, ajouterai-je, pour le reprendre la prochaine fois, encore faut-il qu il n y ait que lui pour le vérifier, ce Réel.» J ai une proposition à vous faire que je vous ferez dans la discussion, s il y a lieu. Copyright 2014 Freud et Lacan par l'association lacanienne internationale, reconnue d'utilité publique - Tous droits réservés