Dominique WOLTON, Informer n est pas communiquer

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Transcription:

Questions de communication 17 2010 Les cultures des sciences en Europe Dominique WOLTON, Informer n est pas communiquer Paris, CNRS Éd., coll. Débats, 2009, 147 p. Yeny Serrano Éditeur Presses universitaires de Lorraine Édition électronique URL : http:// questionsdecommunication.revues.org/254 ISSN : 2259-8901 Édition imprimée Date de publication : 30 juin 2010 ISBN : 978-2-8143-0024-8 ISSN : 1633-5961 Référence électronique Yeny Serrano, «Dominique WOLTON, Informer n est pas communiquer», Questions de communication [En ligne], 17 2010, mis en ligne le 23 janvier 2012, consulté le 30 septembre 2016. URL : http:// questionsdecommunication.revues.org/254 Ce document a été généré automatiquement le 30 septembre 2016. Tous droits réservés

1 Dominique WOLTON, Informer n est pas communiquer Paris, CNRS Éd., coll. Débats, 2009, 147 p. Yeny Serrano RÉFÉRENCE Dominique WOLTON, Informer n est pas communiquer. Paris, CNRS Éd., coll. Débats, 2009, 147 p. 1 Informer n est pas communiquer, voilà le titre de cet essai que Dominique Wolton commet dans le but de montrer pourquoi la communication est le vrai défi du XXI e siècle. Après plus de trois décennies dédiées aux travaux sur la communication, le directeur de l Institut des sciences de la communication (ISCC) du CNRS dénonce le stéréotype dominant selon lequel l information est plus sérieuse que la communication et cette dernière se limiterait à la manipulation. Aux yeux de l auteur, cette idée erronée se serait imposée du fait que l information et la communication sont inséparables de l histoire de l émancipation de l homme. En effet, la révolution de l information, survenue au XIX e siècle, a permis la connaissance du monde et le développement de l esprit critique. Le XX e siècle s est imposé comme celui du progrès technique. Le problème, dénonce le chercheur, est que, si d une part, le progrès technique a permis de sortir de la communication fermée et de multiplier les messages, d autre part, il n a pas augmenté la communication. En intensifiant la production et la diffusion des messages, autrement dit l information, les innombrables avancées techniques se sont développées au détriment de la communication, de la relation avec l autre. En conséquence, au cours du XX e siècle, l information s est imposée accentuant l idée d une communication automatique, rien de plus dangereux pour le chercheur. Pour lui, la communication est plus complexe que l information, car elle pose la question de l autre. Définie comme la relation à travers laquelle les êtres humains cherchent à partager, séduire et convaincre, la communication

2 englobe l information. Il n y a pas d information sans projet de communication. En effet, nous sommes des êtres sociaux et non des êtres d information. Pour cette raison, le progrès technique ne suffit pas à améliorer la communication. En conséquence, Dominique Wolton estime nécessaire de «détechniser» la communication, de remettre à sa place la technique et de comprendre que les progrès dans la production et la diffusion des informations n ont de sens que dans la mesure où ils aident à construire la cohabitation entre les sociétés dont les valeurs divergent. C est cela la communication : cohabiter. «Informer n est pas communiquer et communiquer n est pas transmettre» (p. 140). Ainsi, pour l auteur, le défi de ce siècle est-il d organiser la cohabitation pacifique de points de vue contradictoires où chacun veut conserver son identité. 2 Ayant comme point central l idée de la cohabitation, Dominique Wolton revient sur la place du récepteur devenu plus présent et participatif, grâce justement aux progrès de la technique, notamment dans la communication médiatique via l internet. Pourtant, avec l internet, explique l auteur, le rêve de la société du direct, sans intermédiaires, s impose facilement avec le risque de glisser d une idée d émancipation à une illusion propice au populisme. Mais la démocratie n est pas la suppression d intermédiaires. Dans ce sens, l «internet ne pourra pas être le nouveau moteur de la démocratie, car la question du pouvoir n est pas seulement une question d information, mais de valeurs et de communication humaine» (p. 61). Si l internet facilite l accès et la diffusion de l information, il augmente, en même temps, les risques de «mal information» et d «infobésité» ; d où la nécessité d apprendre à gérer la masse d informations disponibles. En d autres termes, les messages, désormais plus abondants, s adressent à des publics hétérogènes. Cependant, les récepteurs peuvent négocier, filtrer, hiérarchiser, refuser ou accepter ces innombrables messages. «On rêvait du village global, on redécouvre la tour de Babel» (p. 17). En découle la nécessité d intermédiaires. Parmi ceux-ci, l auteur prend la défense des journalistes en particulier, mais aussi des universitaires. Certes, le journaliste n a pas le monopole de l information, d autant plus avec l internet. Toutefois, son intervention est nécessaire pour trier, hiérarchiser, vérifier, commenter, légitimer, éliminer et critiquer les informations de plus en plus abondantes, pour guider le récepteur. Ainsi, en réfléchissant au rôle du récepteur dans la communication, le chercheur rappelle-t-il que l horizon de toute communication est toujours l incommunication. Cette incommunication ne se résout qu à travers la négociation dont l objectif est de trouver un cadre commun à l intérieur duquel la tolérance se développe permettant ainsi la cohabitation. Voilà pourquoi Dominique Wolton affirme que l information et la communication sont une des grandes questions de ce début du siècle. «Il faut gérer l incommunication par la négociation pour arriver à la cohabitation» (p. 21). En réalité, cela concerne la question de la paix et la guerre, ainsi que la place de l Occident dans le monde et sa nécessaire remise en question concernant les valeurs sociales qu il faut renégocier avec d autres sociétés ayant des valeurs différentes. Il convient d être attentif à la diversité de points de vue dans le monde, ce qui suppose la nécessité d informations sur le monde, tant au niveau local, national que mondial. Le modèle de la cohabitation que l auteur défend va au-delà des rapports entre information et communication, il concerne un des enjeux normatifs de l organisation interne des sociétés contemporaines et de la cohabitation de celles-ci, au sein de la nation. Dans cet ordre d idées, l intellectuel français rappelle sa théorie de la communication sous-tendue par une vision humaniste et politique selon laquelle : a) il n y a pas de vie individuelle sans communication ; b) vivre, c est communiquer ; c) les

3 individus communiquent pour partager, séduire et/ou convaincre ; d) ils buttent sur l incommunication et le récepteur n est pas toujours d accord ; e) puisqu il n y pas toujours un accord, une phase de négociation est nécessaire. Si cette phase se termine bien, surgit la cohabitation. Pour le dire autrement, «la diversité est un fait, la cohabitation un projet politique» (p. 139). La tolérance résulte de l expérience que l on fait de l altérité. Pour le chercheur, il faut réintroduire la critique, la distance historique et géographique. Il faut également réfléchir au fait que plus d informations ne crée pas plus de diversités. Au contraire, la profusion d informations a engendré de la standardisation et a permis l installation des stéréotypes. De plus, la vitesse dans la diffusion de l information empêche l approfondissement, et la logique du scoop et de la «peopolisation», que l internet renforce, consolide à son tour la culture de l urgence et du voyeurisme. Dans cette perspective, le sociologue regrette que le monde académique international n ait pas perçu l enjeu de la révolution théorique de la communication, préférant se focaliser sur l information. À son avis, les élites (il ne précise pas lesquelles) n ont vu dans la communication qu une menace pour leur statut, ce qui explique le petit nombre de théories sur les rapports entre communication et société. Ainsi information et connaissance, journalistes et universitaires illustrent-ils parfaitement la théorie de la cohabitation. Chacun doit conserver sa légitimité, mais coopérer pour que le récepteur comprenne la complémentarité et la différence entre ces deux rapports au monde. Pas de science sans communication ni prise en compte de la diversité culturelle. Les sciences occidentales ne sont plus seules. Le monde académique doit aussi élargir la vulgarisation. En parlant de l Europe, de la mondialisation, des droits de l homme ou encore de la francophonie, comme exemples de cohabitation en construction, Dominique Wolton estime que la première diversité à conserver est la langue, puisqu elle est la condition pour toute émancipation. Avec ces exemples, il conclut sa réflexion. 3 Pour résumer, à travers les cinq chapitres, l introduction et la conclusion, l idée centrale de l auteur est que tel que le monde (occidental) se présente aujourd hui, «l enjeu est moins de partager ce que l on a en commun que d apprendre à gérer les différences qui nous séparent» (p. 11). Pour cela, l information et la communication doivent être pensées ensemble. Ainsi ce bref essai peut-il être lu comme un appel lancé aux chercheurs en sciences de l information et de la communication, pour qu ils abordent autrement la communication en lui donnant la place que le sociologue estime nécessaire pour répondre aux défis sociaux de ce siècle. En ce sens, Dominique Wolton fait prévaloir le capital symbolique dont il bénéficie pour proposer une solution. Ceci étant et au nom de la cohabitation que l auteur défend tout au long de son texte, il faudrait envisager de communiquer avec d autres disciplines et surtout de se poser la question de savoir comment les sociétés non occidentales voient la question de la diversité culturelle, de l altérité, pour ainsi négocier les principes et les valeurs sur lesquels un cadre commun devrait être posé pour cohabiter tout en acceptant les différences.

4 AUTEURS YENY SERRANO Université de Genève yenyserrano@gmail.com