LA BELGIQUE ET L ONU

Documents pareils
Convention sur la réduction des cas d apatridie

LES NON-ALIGNÉS D HIER À AUJOURD HUI

7 ème Edition des Assises de la Coopération Belge au Développement

QU EST- CE QU UNE CONSTITUTION

COMPRENDRE CE QU EST L OTAN

Siréas asbl Service International de Recherche, d Education et d Action Sociale

' '(!)('( ' #$%&'# ! '! " #$%&

El Tres de Mayo, GOYA

Pourquoi et comment le monde se divise-t-il après 1945? I/DEUX BLOCS FACE A FACE ( p90/91)

PROJET D ARTICLES SUR LA RESPONSABILITE DE L ÉTAT POUR FAIT INTERNATIONALEMENT ILLICITE

Partir à l étranger ça se prépare!

PROJET D ARTICLES SUR LA RESPONSABILITE DE L ÉTAT POUR FAIT INTERNATIONALEMENT ILLICITE

Nouvelle Classification Europerformance. Règles de mapping - Ancien schéma versus nouveau schéma

Extrait de l'ouvrage Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale. éditions A.Pedone EAN AVANT-PROPOS

016276/EU XXIII.GP Eingelangt am 25/06/07

La recherche d assurance maladie à l étranger Procédure à l usage des CPAS

Une saisie européenne des avoirs bancaires Éléments de procédure

SOUSCRIPTION DU CONTRAT : TERRITORIALITE

Définition et exécution des mandats : analyse et recommandations aux fins de l examen des mandats

COURS D INSTITUTIONS EUROPEENNES Mme Catherine SCHNEIDER, Professeur, Chaire Jean Monnet. PLAN dossier 2 : LES INSTITUTIONS DE DEFENSE ET DE SECURITE

Luxembourg, le 26 avril Projet de loi portant

CONDITIONS GENERALES DE VENTE

C. LISTE DES ACCORDS INTERNATIONAUX CONCLUS PAR LA BELGIQUE EN 1963

GROUPE DE RÉDACTION SUR LES DROITS DE L HOMME ET LES ENTREPRISES (CDDH-CORP)

TRAITE DE LISBONNE. Marie-Laure BASILIEN-GAINCHE* La Cour constitutionnelle fédérale d Allemagne a rendu, le 30 juin 2009, une décision fort

Le Conseil d administration. L Article VI du Statut du PAM définit comme suit les fonctions du Conseil:

Les droits de succession et les droits de donation lorsqu il y a un élément d extranéité

Programme «Lecteurs Formateurs»

DEMANDE D OUVERTURE D UN COMPTE PERSONNE MORALE (1)

Energie - réseaux électriques intelligents transfrontaliers Cross-border Healthcare Networks

LE VIE VOLONTARIAT INTERNATIONAL EN ENTREPRISE >>>

RESPONSABILITÉ DE L ÉTAT POUR FAIT INTERNATIONALEMENT ILLICITE PREMIÈRE PARTIE LE FAIT INTERNATIONALEMENT ILLICITE DE L ÉTAT CHAPITRE PREMIER

Quel est le temps de travail des enseignants?

Convention de Vienne sur le droit des traités entre Etats et organisations internationales ou entre organisations internationales

Projet d'accord relatif à l'aide pour la défense mutuelle entre les États-Unis et la CED (Mai 1954)

United Nations (8) Nations Unies

CONVENTION. relative à la Constatation de certain décès

DEMANDE D OUVERTURE D UN COMPTE D EPARGNE FORTUNEO PLUS - FORTUNEO PLUS FIDELITY

DÉCLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE L'HOMME ONU - 10 Décembre Texte intégral

BELGIQUE. Mise à jour de la contribution de novembre 2005

TRAITÉS ET PRINCIPES

Vous êtes marié avec un conjoint de

Conseil économique et social

CHARTE INFORMATIQUE LGL

DU ROLE D UN BUREAU MILITAIRE AU SEIN D UNE MISSION PERMANENTE

Étude de marché. Critères de qualification Travaux de génie civil et construction de bâtiments industriels au CERN

Le Kosovo, nouvel Etat? Oppositions juridiques entre Etats à propos de l avis de la Cour internationale de justice (CIJ) du 21 juillet 2010

«En avant les p tits gars» Chanté Par Fragson Mais que chantait-on en Décembre 1913, à quelques mois du déclenchement de la grande tragédie?

AUTORISATION D OUVERTURE DE COMPTE D ÉPARGNE POUR UN MINEUR

ASSOCIATION DES BANQUES CENTRALES AFRICAINES (ABCA) 36 ème REUNION ORDINAIRE DU CONSEIL DES GOUVERNEURS LISTE DE DECISIONS

Remise de l Ordre National du Mérite à M. David LASFARGUE (Résidence de France 7 novembre 2014)

La gestion des performances en Europe. Panel d expériences européennes et possibles synergies

ALLOCUTION DE M. BENJAMIN HOUNTON CHARGE DU BUREAU DU HAUT COMMISSARIAT DES NATIONS UNIES AUX DROITS DE L HOMME POUR L AFRIQUE DE L OUEST

Épargner et investir au sein de l Union européenne La Directive européenne sur l épargne pour les non-résidents

Carte Familles nombreuses

Organisation successorale internationale: analyse de droit international privé. Conseil de l Union européenne Comité du personnel 20 juin 2013

INVESTIR AU TCHAD. Le Tchad est un pays d agriculture et d élevage, un pays dont le peuple est laborieux, un pays dont le sous sol est promoteur.

Cadre général du Forum sur les questions relatives aux minorités

Histoire Leçon 15 La marche vers la guerre ( 1938 / 1939) Dates : 1936 : remilitarisation de la Rhénanie 1938 : Anschluss de l Autriche

Demande de pension. à la suite du décès d un fonctionnaire de l État, d un magistrat ou d un militaire retraité

Titre I Des fautes de Gestion

ASSUR ANCE PROTECTION JURIDIQUE PROFESSIONS MEDIC ALES ET P AR AMEDIC ALES

Examen des activités de coopération technique de la CNUCED et de leur financement

Le creusement des inégalités touche plus particulièrement les jeunes et les pauvres

Belgique et migration. L Office des Étrangers

CONSEIL DE L'UNION EUROPÉENNE. Bruxelles, le 28 mai 2010 (OR. en) 9633/10 Dossier interinstitutionnel: 2010/0096 (NLE)

Table des matieres LARCIER

ASSURANCE-LITIGE EN MATIÈRE DE BREVETS

La présence française dans le monde

BANQUE NATIONALE DE SERBIE BANQUE NATIONALE DE BELGIQUE MISSION DE M. BOSCHMANS

Service de presse novembre 2014

OFFICE BENELUX DE LA PROPRIETE INTELLECTUELLE. DECISION en matière d OPPOSITION Nº du 04 avril 2013

ACCORD RELATIF AU TRANSIT DES SERVICES AÉRIENS INTERNATIONAUX SIGNÉ À CHICAGO LE 7 DÉCEMBRE 1944

Rapport 2, Juin 2015

FEDERATION EUROPEENNE DE FINANCES ET BANQUES ETHIQUES et ALTERNATIVES STATUTS

TRAVAIL ÉTUDE IPSOS LOYALTY / STEELCASE SUR LE BIEN-ÊTRE AU TRAVAIL

N 26 MINISTÈRE DES FINANCES. de l Institut Belgo-Luxembourgeois. du Change

exécutif session Conseil h) Rapport CE/98/3 I) h) Original : anglais pour que 2. Les Membres publique du Groupe 3. La l OCDE, de travail II.

S engager pour la survie de l enfant: Une promesse renouvelée

THEME : LES ENJEUX DE LA COMMUNICATION A LA GARDE DE SECURITE PENITENTIAIRE

Conseil économique et social

LES ESPOIRS SONT IMMENSES

Subordonnée circonstancielle de cause, de conséquence et de but

DISPOSITIONS-CADRES POUR LE SYSTÈME D ACCÈS CENTRALISÉ AUX RESULTATS DE LA RECHERCHE ET DE L EXAMEN (CASE)

NOTE DE SYNTHÈSE DU REM (INFORM)

Convention de Vienne sur la représentation des Etats dans leurs relations avec les organisations internationales de caractère universel

Actifs des fonds de pension et des fonds de réserve publics

à la Consommation dans le monde à fin 2012

Déclaration universelle des droits de l'homme

b) Et. Domicilié, éventuellement représenté par., ci-après dénommé «le Courtier», de seconde part,

VOLONTARIAT L ASSURANCE GRATUITE. Engagez-vous l esprit serein!

Traité établissant une Constitution pour l'europe

TRAITÉ SUR L'UNION EUROPÉENNE (VERSION CONSOLIDÉE)

LE GOUVERNEMENT D ENTREPRISE

CONDITIONS GÉNÉRALES DE VENTE ET DE LIVRAISON DE ACCSYS TECHNOLOGIES

Quelle part de leur richesse nationale les pays consacrent-ils à l éducation?

CONDITIONS SPÉCIALES DE L OFFRE INDESIT COMPANY BENELUX

Principaux partenaires commerciaux de l UE, (Part dans le total des échanges de biens extra-ue, sur la base de la valeur commerciale)

Transcription:

LA BELGIQUE ET L ONU Jean Salmon 1 La préoccupation essentielle en matière de politique étrangère de la Belgique, c est sa sécurité. La Belgique jouissait, depuis sa naissance comme État indépendant en 1830, d un statut d État perpétuellement neutre imposé par le Traité de Londres de 1839. Ce statut fut violé en 1914-1918 par l Allemagne. La Belgique souhaita se débarrasser de ce statut, ce qu elle obtint par le Traité de Versailles et divers autres traités bilatéraux. Elle devint alors un fidèle adepte de la Société des Nations en laquelle elle plaça beaucoup d espoirs. Ici encore, elle dut rapidement déchanter. L échec de la SDN en matière de sécurité collective conduisit d abord la Belgique à rechercher des assurances bilatérales de ses voisins puis, à partir de 1936, à revenir à la neutralité volontaire cette fois. Cette dernière devait une nouvelle fois être violée par l Allemagne le 10 mai 1940 en dépit d engagements solennels de cette dernière. C est ici que faisant suite à la précédente série (1920-1940) 2 commence la nouvelle série des documents diplomatiques belges 3. L ONU sera le nouvel espoir belge d un processus de sécurité collective. La Belgique y œuvre avec un esprit résolument internationaliste à la conférence de San Francisco. Elle veut éviter les écueils de la SDN, limiter la souveraineté nationale au profit d un renforcement des pouvoirs des organes centraux. Elle souhaite que l exception du principe de non-intervention dans les affaires intérieures soit restreinte. 1 Professeur à l Université libre de Bruxelles. 2 La période antérieure est couverte par la série publiée sous la direction de Charles de Visscher et de Fernand Vanlangenhove. 3 Voir l exposé de Monsieur Jean-Luc de Paepe ci-dessus.

Mais, en même temps, elle est préoccupée que l ONU devienne le jouet d un directoire des Grands. La délégation belge exprime les craintes que suscitent les règles sur le veto et insiste pour que la justice et le droit international soient des éléments fondamentaux du règlement pacifique des différends et pas seulement les préoccupations de paix et de sécurité, qui servent de prétexte à sacrifier les intérêts des petits États. L engagement de la Belgique à l égard du règlement judiciaire de la CU est très net. Rapidement l enthousiasme des premiers jours va céder la place au scepticisme devant les réalités. La Guerre froide va à son tour paralyser les Nations unies et l instrumentaliser au gré des rapports de force. Devant cet état de chose la politique belge va se concentrer dans trois directions : 1 ) Politique alignée sur celle des Occidentaux face aux États socialistes : - La Belgique participe en chœur des émois contre les abus du droit de veto de l URSS (dont elle ne comprendra la relativité historique que lorsque le veto deviendra, à son tour, le moyen de défense de l Occident contre la «tyrannie de la majorité»). - Elle emboîte le pas au groupe qui s oppose à l entrée des pays socialistes à l ONU et s oppose ainsi au principe d universalité de l ONU (question de l admission des États ex-ennemis qui occupera les esprits jusqu en 1954). - Elle s oppose au changement de représentation de la Chine à l ONU (question qui ne sera résolue qu au début 1970). - En revanche, elle sera très ferme pour marquer son opposition à l entrée de l Espagne de Franco à l ONU. - Elle participe à la guerre de Corée

2 ) Recherche d une politique de sécurité alternative en se tournant vers les organisations régionales - la Belgique va ainsi œuvrer pour la réalisation du Benelux (union Belgique, Grand Duché de Luxembourg, Pays-Bas). - de l Union de l Europe occidentale (les mêmes + France et Royaume-Uni). - enfin de l OTAN 3 ) Le troisième axe de la politique extérieure belge, qui transparaît dans toute son action au sein des organes de l ONU, c est la défense de ses territoires d Outre-Mer (colonie du Congo belge et territoire sous tutelle du Ruanda-Urundi) et du colonialisme en général. Elle doit faire face à l interventionnisme grandissant de l Assemblée générale dans les affaires coloniales. Cette dernière va interpréter contra legem il faut bien le dire - les textes de la Charte et transformer un anodin article 73 recommandant à la puissance administrante de fournir des informations statistiques non politiques de surcroît - en une efficace arme de guerre contre le colonialisme. Il est inutile de dire que toutes les avancées de l Assemblée furent autant de violations de l article 73 et de l article 2 paragraphe 7 de la Charte. D un point de vue juridique, la position de la Belgique était correcte. Mais elle tournait le dos à l évolution des mentalités et aux exigences politiques du droit des peuples à disposer d euxmêmes. Dans un système de constitution rigide, la violation du droit pouvait seule conduire à son évolution. Cette dernière devait trouver son aboutissement dans la déclaration de l Assemblée générale de 1960 sur la décolonisation. Il convient de mentionner que sous l impulsion de Vanlangenhove la Belgique mena une contre-attaque subtile, déclarant que si le droit des peuples était donné aux colonies il devait être aussi donné aux peuples aborigènes des États-Unis, du Canada, d Australie, de l URSS, de l Inde, etc Ce n était pas une manière de se faire des amis. Il fut bien entendu que le droit des peuples à disposer d eux-mêmes ne s appliquerait pas à ces peuples-là. On

sait, maintenant que la décolonisation est quasiment parvenue à son terme, que cette thèse connaît un certain renouveau, toujours aussi peu populaire. La Belgique, à cette époque, fut un grand défenseur de l article 2 paragraphe 7 de la Charte sur la non intervention et assista impuissante à son érosion. Entraînée par l histoire, la Belgique devait donner l indépendance à sa colonie le 10 juin 1960 et renoncer à sa tutelle sur le Ruanda-Urundi deux ans plus tard. Une page de l histoire de Belgique était tournée.