Naissance de l école hôtelière de Thonon (1911-1914) Le contexte de cette création La Belle-Epoque expression forgée dans les années 1920 pour désigner cette période qui précède la Première Guerre Mondiale - voit le développement de l Hôtellerie, en parallèle avec celui du Tourisme, du Thermalisme, de l Automobile et du Chemin de fer. Ainsi par exemple le Touring Club de France est-il fondé en 1890 pour propager le Tourisme en France. Dans ce contexte, on assiste à une diversification de l hôtellerie, de la petite auberge au palace ; il importe donc que le personnel soit formé convenablement. Fig. 1 : affiche de la société P.L.M., début du XXe siècle. La Suisse a déjà créé la première école hôtelière à Lausanne en 1883, l Allemagne a suivi quelques années plus tard, mais pas la France. Certes quelques initiatives privées 1
ont déjà ouvert des sections d apprentissage de garçons de salle et de cuisiniers, et en janvier 1910 le syndicat général de l industrie hôtelière et des grands hôtels de Paris a ouvert à Paris la 1 e école d industrie hôtelière (privée) ; son but : «Permettre aux jeunes gens qui veulent embrasser la carrière d Hôtelier d acquérir les connaissances multiples qu ils sont tenus d avoir, s ils veulent diriger ou administrer un Hôtel. ( ) Du fait de l organisation si complexe des établissements modernes, ( ) le bon Hôtelier ne doit pas se contenter de connaitre les questions touchant en propre à cette industrie ( ), il doit être également un peu ingénieur, un peu architecte, un peu électricien et surtout polyglotte.» L Etat français va reprendre en partie ce programme Pourquoi Thonon? Dès 1911, le Ministère du Commerce et de l Industrie et celui de l Instruction publique adoptent le principe de la création d une école hôtelière. Mais où implanter cet établissement? On pense bien entendu à Paris, mais le syndicat des hôteliers s y oppose car il ne veut pas entendre parler de personnels formés ailleurs que chez lui. Le gouvernement oriente ensuite ses recherches vers les grandes villes de France, mais partout il doit faire front à l opposition des hôteliers. La solution vient de deux élus savoyards qui y voient une opportunité de développement économique pour leur département : le Sénateur-Maire de Thonon Jules Mercier et le député de Haute-Savoie et Ministre de l Industrie Fernand David. Fig. 2 : Jules Mercier Maire de Thonon et sénateur de Haute- Savoie (1909-1920) (Source : senat.fr) C est à lui surtout que l on doit la création d une école d industrie hôtelière à Thonon. 2
Fig. 3 : Fernand David Député de la Haute-Savoie de 1898 à 1919. Ministre du Commerce et de l'industrie de janvier 1912 à janvier 1913 (Source : senat.fr) C est le ministre qui a soutenu le projet du sénateur-maire de Thonon et qui l a fait aboutir. Thonon-les-Bains, qui est retenue, est certes une petite ville d à peine 7 000 habitants un peu excentrée, mais elle a des atouts : son cadre sur la rive Sud du Lac Léman, son thermalisme, sa proximité avec la Suisse et l Italie et un bâtiment tout neuf et un peu grand pour ses besoins, celui du Collège municipal, inauguré en 1910 par le Ministre de l Instruction publique, Gaston Doumergue, lors de la visite du Président Fallières. Fig. 4 : Le nouveau Collège de Thonon, carte postale de 1927 3
Le 19 Juillet 1911, le Conseil municipal de Thonon vote en faveur de la création d une école pratique d industrie hôtelière et approuve un traité entre la Ville et l Etat qui place l Ecole hôtelière sous l autorité du Principal du Collège. Fig. 5 : registre des délibérations municipales, mairie de Thonon, 19 juillet 1911 (détail) Il décide aussi la création d un «conseil de perfectionnement», chargé de présider aux destinées de l Ecole. Suivent des mois d échanges épistolaires entre le Ministère qui demande des précisions sur le projet pour pouvoir en évaluer les dépenses (Lettre du 4/08/1911)-, et le Maire de Thonon, qui «désire vivement» ouvrir son Ecole le plus vite possible et fait appel dans un contexte de montée des tensions entre la France et l Empire allemand - au Patriotisme pour justifier cette création : «L industrie hôtelière qui est malheureusement envahie par [ ] les Allemands» (lettre du 20/10/1911). Le décret du 2 avril 1912 C est ainsi qu est créée l École pratique d Industrie hôtelière de Thonon, le 2 avril 1912, par arrêté du Ministère du Commerce et de l Industrie, signé Fernand David. 4
Fig. 6 : Décret ministériel créant l Ecole hôtelière de Thonon, 2 avril 1912 (extrait) L article 2 du décret précise qu «il est alloué à la ville de Thonon ( ) une subvention [d Etat] égale au quart de la dépense totale ( ) 16 750 Fr», afin de participer au financement des dépenses d installation de l Ecole au 1 er étage du Collège (dont les plans sont confiés au bureau d architectes thononais Moynat et Monico, fig. 7). Fig. 7 : plan de l Ecole d industrie hôtelière de Thonon, bureau d architectes Moynat et Monico, 1912 5
Une brochure de présentation datant de 1912 nous apprend que : «[L Ecole] dépend du Ministère du Commerce et de l Industrie ( ), [elle a] un caractère essentiellement pratique ( ), l externat est gratuit ( ) [Mais] un pensionnat municipal [payant] est annexé à l Ecole ( ) [et] la durée des études est de 3 ans.» Fig. 8 : brochure de 1912 C est donc la première Ecole hôtelière publique et gratuite mais uniquement masculine- créée en France, et elle servira rapidement d exemple. Ainsi le 10 février 1914, Le Maire de Thonon reçoit une lettre du Maire de Boulogne-sur-Mer lui demandant des renseignements en vue de créer une section d industrie hôtelière dans ses deux écoles de garçons... Un programme qui «répond bien aux besoins de l hôtellerie moderne» La rentrée d octobre approchant, il devient urgent de passer aux aspects pratiques. Le 19 Juillet 1912, Jules Mercier indique au Ministère quels sont les 6 membres du Conseil de perfectionnement qui ont été choisis par son Conseil municipal : il s agit du délégué du Touring-Club à Thonon, du Président de la section du Léman du Club alpin français à Thonon, du président du Syndicat d Initiative de Thonon, du président de l Association des Hôteliers d Evian, de l Inspecteur de la Compagnie PLM à Annemasse et d un membre de la Chambre de Commerce d Annecy. Le Ministre va entériner ce choix. L Ecole hôtelière est donc placée, dès sa naissance, sous le patronage de la profession. Ainsi le Président du Touring-Club de France annonce-t-il, dans une lettre du 29/6/1912 au Maire de Thonon, le vote d une subvention de 500 Fr en faveur de l Ecole car son «programme répond bien aux besoins de l hôtellerie moderne». 6
En effet, dans la brochure de présentation de l Ecole, on apprend que : «( ) L enseignement comporte des leçons et des exercices pratiques [et] il est complété par des stages dans des établissements de la région et dans les pays étrangers. Son programme compte 48 h de cours par semaine : Français et morale Législation et assurances Histoire, géographie et tourisme - Calligraphie, Dactylographie et Polycopie Physique et chimie appliquée à l Hôtellerie Hygiène Marchandises et Hôtellerie Arithmétique, Comptabilité, Bureau d Hôtel Hôtellerie pratique Stage Etudes surveillées Sport, Maintien, Excursions.» Fig. 9 : brochure de 1912, p. 1 Première rentrée d une Ecole au statut ambigu (1er oct. 1912) La première rentrée scolaire a lieu Le 1 er octobre 1912 au Collège municipal de garçons de Thonon (futur collège Jean-Jacques Rousseau). Cette section professionnelle ne compte alors que 6 élèves. Mais elle va connaitre un succès rapide (elle en compte 37 dès la 2 e année) grâce au dévouement de M. Simonin, le premier sous-directeur de l Ecole, placé sous l autorité de M. Garcin, le principal du collège. Cette direction bicéphale et l ambiguïté du statut de cette Ecole annexée au Collège entrainent d ailleurs rapidement des tensions à la tête de l Ecole. 7
Fig. 10 : photographie de la Classe 1912-1913 (2e année de l Ecole) parue dans un journal dans les années 1950. Document fourni à l époque par un ancien élève de l Ecole, M. Reboul. A gauche dans le cercle rouge : M. Garcin, principal du Collège. A droite, dans le cercle bleu : M. Simonin, sous-directeur de l Ecole hôtelière. A droite, derrière M. Simonin, M. Tanniou, professeur d anglais. Comment attirer des enseignants compétents? L Ecole rencontre aussi une autre difficulté, qui va perdurer plusieurs années : la nomination d enseignants compétents. En effet, pour cette école où tout est à inventer, les enseignants spécialisés ne sont pas encore formés. L institution va donc recourir à des expédients en faisant appel à quelques professeurs d autres écoles pratiques pour les matières théoriques comme la comptabilité, à des professionnels pour les matières pratiques (la cuisine en particulier) et surtout à de nombreux maitres et maitressesauxiliaires. Ce n est donc que le 4 novembre 1912, soit un mois après la 1re rentrée, qu un arrêté ministériel publie la liste des maitres-auxiliaires affectés à Thonon ; mais certains postes, comme la Géographie du tourisme ou l Anglais n ont toujours pas été attribués. Dans les années qui suivent, de nombreuses lettres échangées entre la ville et le ministère témoignent de la difficulté que rencontre l Ecole à recruter des enseignants de langues (Anglais, Allemand) valables ; ainsi, le 22 septembre 1913, une lettre du Ministre au Maire, lui annonce sa ferme intention de nommer un «professeur apte à enseigner l anglais ou l allemand». M. Simonin va d ailleurs dépenser beaucoup d énergie pour obtenir la nomination de personnels compétents et le paiement de leurs indemnités de résidence et de logement En effet, si les traitements des personnels sont à la charge de l Etat comme dans toute école publique-, c est la Ville qui supporte les dépenses d indemnités de résidence des enseignants, d entretien des bâtiments et d achat des matières premières indispensables à l enseignement hôtelier (cuisine et cave). Mais la Ville manque d argent et cherche à 8
faire des économies Ainsi, le Conseil de perfectionnement envisage dès 1912 de recourir à la «réclame» pour faire la promotion de l Ecole auprès des hôteliers et des enseignants, mais il doit y renoncer provisoirement pour des raisons budgétaires. C est donc le sous-directeur de l Ecole, M. Simonin (encore lui!), qui va prendre en charge la publicité pour l Ecole en rédigeant un article dans le journal «L Echo du Léman» en date du 23/8/1913. Ses arguments : Un enseignement technique est un enseignement vivant, avec une pratique réelle ; l école forme de parfait hôteliers ; sa situation entre le lac et les Alpes est «merveilleuse» ; l enseignement est gratuit ; dans l hôtellerie, les emplois sont nombreux et bien rémunérés. Fig. 11 : SIMONIN Ch., article paru dans L Echo du Léman (extrait), 23 aout 1913 Malheureusement, l Ecole va bientôt pâtir du déclenchement du Premier conflit mondial qui entrainera la disparition d une partie de ses élèves et de ses enseignants, d immenses problèmes budgétaires, l occupation (provisoire) de ses locaux par le Croix- Rouge et le renoncement pour longtemps à l émancipation de l Ecole. Bilan et perspectives : L Ecole pratique d Industrie hôtelière de Thonon n est pour l instant qu une petite section professionnelle annexée dans le Collège municipal de garçon, dont elle occupe le 1 er étage. Ses locaux, certes aménagés pour répondre aux besoins de cet enseignement, ne 9
sont pas vraiment adaptés. Elle manque de l autonomie suffisante pour mener à bien les objectifs de ses fondateurs. Elle manque aussi d enseignants compétents ainsi que de moyens. A ces défauts structurels s ajoute une rivalité entre le principal du Collège et le sous-directeur, chacun s estimant responsable des destinées de l Ecole. Et pourtant, beaucoup de bases solides ont été posées dès le début : le rôle de l Etat dans cette création qui va servir de modèle aux autres écoles hôtelières qui vont ensuite voir le jour ; une idée qui rencontre un réel écho auprès de la profession car elle répond à un besoin profond, celui de la formation d un personnel formé pour ses hôtels et ses restaurants ; un programme moderne qui met l accent sur la pratique : des «visites régulières aux abattoirs et aux marchés» pour apprendre à «choisir les denrées et en reconnaitre la qualité», se familiariser avec «tous les détails du service», et des stages pendant la saison d été, si possible a l étranger pour «se familiariser avec la langue, les mœurs et les méthodes de travail du pays», selon la brochure de l Ecole, en 1912); Enfin, et malgré tout, l Ecole emploie un personnel souvent dévoué malgré les difficultés. Fig. 12 : Brochure de 1912, p. 5 Les bases et les idées sont donc là, il reste désormais à faire de cette section professionnelle une véritable Ecole hôtelière autonome. Sources : 10
Archives municipales de Thonon (section 1R16 : création de l Ecole d industrie hôtelière, 1911-1922) Archives personnelles des anciens élèves et des professeurs du Lycée Savoie-Léman. www.senat.fr 11