18 questions réponses Jacques BOUCHER Psychopédagogue Enseignant en psychologie du développement DEFINIR LES MISSIONS DE L ECOLE 1 - Quelles devraient être les valeurs de l école en N-C Les valeurs de l école devraient être celles du pays («terre de parole, terre de partage», par exemple). Mais il ne faut pas que ce ne soit que des mots. La société a les enfants qu elle mérite! Pour que ces valeurs aient du sens pour les enfants, il faut qu elles soient traduites en actes, il faut qu elles correspondent à des situations authentiques, concrètes, comprises. C est à partir de ces valeurs éprouvées que l enfant pourra se construire, bâtir son identité. Cela lui permettra de grandir, en projetant ces valeurs sur l adulte reconnu par la société, il aura luimême envie de devenir un adulte et de partager avec d autres ces valeurs communes, ciment de la société calédonienne. L école sera le moyen de transmettre ces valeurs, un trait d union entre l enfant et la société, une garantie pour l enfant de vérifier que l école encourage ces valeurs. L école devra accompagner l enfant à grandir en appliquant elle-même ces valeurs, en les expliquant aux jeunes. «Ce qui distingue l homme, ce n est pas sa capacité d apprendre mais également celle d enseigner» (Jérôme Bruner). 2 - Quelles doivent être les missions de l école en NC, à l heure de la mondialisation? L école a une triple mission : 1 - favoriser le développement de l enfant. L enfance est un entraînement à la vie, l école doit favoriser cet entraînement en proposant des ruptures, des paliers que l enfant devra surmonter. Pour cela il faut redonner du sens à ces paliers, aux cycles afin que les enfants se les approprient, qu à travers ces paliers l enfant ait la conviction de grandir. Il convient donc de réfléchir aux missions de l école à partir de l enfant et de son développement, l école doit être un «outil» pour le développement de l enfant. 2 - promouvoir les valeurs de la société et aider ainsi l enfant à grandir : faire de l enfant un citoyen. 3 - développer des capacités qui permettront à l enfant d acquérir une autonomie sociale et financière. L école doit donc permettre à l enfant d acquérir un métier, garant de cette autonomie financière et matérielle. Mais la réussite pour tous est impossible, l école ne peut garantir cela à tous. Elle ne doit donc pas enfermer l enfant dans un système qui l étouffe mais proposer des «paliers de sortie», des formations que l enfant pourra choisir, où il se sentira reconnu, qui lui permettront d acquérir des compétences et à travers ces compétences, la possibilité de devenir un adulte. L argent est une nécessité vitale quelque soit l endroit où l on vit en Calédonie ou dans le monde. L école doit contribuer à satisfaire cette obligation, il est nécessaire pour tout individu pour être libre et digne, de pouvoir satisfaire ses besoins matériels les plus élémentaires. 3 - Vers quel type d égalité l école calédonienne doit-elle tendre? Sûrement pas une égalité de diplômes, cela reviendrait à niveler par le bas. C est une hérésie de penser que tout le monde peut obtenir des diplômes supérieurs. La réalité montre que ce n est pas possible. Cessons de survaloriser l école. Il y a d autres voies pour grandir, pour «bien grandir», être bien dans sa tête, en développant par exemple des compétences plus techniques. L égalité pour tous, bien évidemment mais c est une égalité à être 1
responsable, à pouvoir se prendre en charge, à pouvoir faire des choix et les assumer. C est permettre à l enfant de franchir différents paliers qui le font grandir et lui permettent de devenir un homme ou une femme engagé dans la vie qu il ou elle a choisie. C est une égalité pour réussir sa vie, cela ne passe pas obligatoirement par des diplômes supérieurs ou même un bac. Il faut développer des capacités psychologiques pour «armer» l enfant à affronter la vie, à pouvoir compter sur soi pour s en sortir, sur des compétences acquises par sa seule volonté. 4 - quels sont les attendus d un socle commun de connaissances et de compétences en termes de savoirs, capacités, attitudes au sein de la société calédonienne? Chaque enfant doit au minimum acquérir a minima des savoirs en lien avec une pensée opératoire concrète. Mais pour cela il faut créer une motivation : l école doit redonner sens à la rupture à travers paliers ou cycles qui doivent s inscrire dans le développement de l enfant. Ce dernier y puisera une motivation pour apprendre, si l apprentissage lui donne le sentiment de grandir. A l école maternelle, l enfant doit être déjà bien dans son corps, maîtriser l espace. Pour cela il doit avoir développé des capacités de symbolisation, il doit également avoir une bonne assise dans sa langue maternelle. Mais tout enfant doit pouvoir aussi accéder très vite (dès la maternelle) à l apprentissage d une deuxième langue. Il doit posséder un bon niveau de langage afin de développer une pensée en lien avec le concret. L école primaire doit donc permettre de faire grandir l enfant par une distanciation de plus en plus grande avec le réel en développant une pensée de plus en plus fiable, non sujette aux transformations du réel. Cette distanciation doit être également affective. Le collège doit proposer au début un palier d observation qui doit permettre une première orientation des élèves. Au-delà de ce palier, c est le développement de la pensée opératoire formelle (pensée hypothético-déductive). A quoi cela sert-il de vouloir maintenir tous les enfants dans un système qui ne convient forcément pas à tout le monde. Il faut arrêter de survaloriser l école, de la présenter comme le seul moyen de s épanouir. Cela est faux, il faut aider les enfants à grandir en s appuyant sur leurs compétences, leur motivation. Tous les enfants ne peuvent pas développer une pensée opératoire formelle, et alors? arrêtons de nous voiler la face et valorisons d autres filières où les enfants pourront être fiers de leurs compétences. Ce qui fait un homme (ou une femme) c est sa capacité à surmonter des obstacles, c est ce qui lui permettra de construire une personnalité indépendante. Est-il moins digne de faire tel ou tel métier par rapport à un autre? la formation en alternance doit être davantage développée et mieux considérée. Le lycée devient-il obligatoire pour tous? c est une question que nous pouvons nous poser? peut-on acquérir des compétences professionnelles ailleurs et plus rapidement? faut-il revenir aux collèges techniques? peut-on valoriser d autres filières de formation en dehors du système scolaire? 5 Comment l école doit-elle prendre en compte la diversité des élèves? Il faut faire de la diversité, de la différence un atout pour l enfant. L école doit d abord identifier les différences puis aider l enfant à cerner lui-même sa différence. L enfant doit pouvoir faire de cette différence, sa propre spécificité, un point d appui sur lequel il va pouvoir concentrer toute son énergie. L école doit prendre en compte toutes les différences, parce qu elles représentent autant de points de mobilisation qui doivent aider l enfant à grandir. L école doit faire en sorte que cette diversité, à travers toutes les spécificités individuelles qui la composent, ne constitue pas un handicap. Elle a donc pour rôle de valoriser ces différences et d accompagner les enfants pour se les approprier et les dépasser. L école doit rassembler autour de l idée d aider à faire grandir tout le monde, en dépassant les 2
spécificités individuelles qui ne doivent être gommées mais plutôt comme un moyen de se dépasser. Le dépassement de soi-même étant la clé du développement de chacun. 6 - quelles sont les articulations nécessaires ente la formation initiale et la formation tout au long de la vie? C est un point essentiel. Si tous les enfants n accèdent pas aux diplômes les plus prestigieux, il faut donc privilégier la formation continue. Il faut en fait développer la notion de formation permanente. Il faut que chaque individu ait la possibilité de se perfectionner dans la branche professionnelle qui est la sienne, à tout moment, quel que soit sa profession Trop souvent les formations proposées sont mal ciblées, elles ne correspondent pas toujours aux réels besoins des personnes. FAIRE REUSSIR TOUS LES ELEVES Il faudrait d abord définir ce que veut dire «faire réussir tous les élèves»! et cela n est pas l objet d une question particulière (dans ce questionnaire) et pourtant elle est essentielle! Pour ma part je pense que c est amener l enfant à l âge adulte, responsable, fort psychologiquement, apte à surmonter les épreuves de la vie. «Faire réussir tous les élèves», c est donner à tous le maximum de chances de réussir sa vie! les diplômes peuvent y contribuer, mais ce n est pas sûr à tous les coups. Intéressons-nous alors plutôt au développement de l enfant garant de l épanouissement individuel et voyons comment l école peut y contribuer. 7 Comment motiver et faire travailler efficacement les élèves? La motivation de l enfant, par définition, ce qui le pousse à agir, ce qui le mobilise, c est de vouloir grandir tout simplement. C est là qu il puisse toutes ses ressources, toute son énergie. Mais comment l enfant grandit? c est sa capacité à surmonter des obstacles, à dépasser des ruptures qui permet à l enfant de grandir. Il y a directement du sens entre le fait de surmonter des obstacles, dépasser les ruptures et le fait de grandir. En psychologie du développement, il s agit du processus d adaptation. Il conviendra de veiller à ce que l école propose des moments de rupture, entre un avant et un après. C est un peu le contraire aujourd hui où la tendance est plutôt au «lissage», est d atténuer ou de supprimer les ruptures, on fait du lien au contraire (lien maternelle CP, lien CM2 6 ème,, lien collège - lycée ). L enfant grandit en se mettant à l épreuve, il a besoin de se fixer des repères par rapport à lui-même, il a besoin de connaître ses limites. Pour cela il se mobilise, il y met toute sa force, tout son cœur. L école doit donner à l enfant l occasion de grandir, les apprentissages doivent avoir du sens par rapport au besoin de grandir qui est d ailleurs une nécessité pour tous les enfants, quelle que soit leur origine sociale ou ethnique. C est une évidence universelle, les rites de passage en sont une illustration encore vivante. 8 Comment organiser et améliorer l orientation des élèves? (y compris pour le supérieur) L orientation doit prendre son sens par rapport au devenir de l enfant et d abord doit l aider à devenir un adulte. L école doit proposer des paliers successifs qui conduisent peu à peu et explicitement l enfant vers l âge adulte, chacun de ces paliers étant en rupture avec le précédent. Un système scolaire unique ne peut pas tout réguler. A différents paliers, il convient de proposer à l enfant des formations, plus à même que l école de favoriser un engagement actif dans la société L orientation doit aider l enfant à sauter les bons tremplins, 3
au bon moment. Il n y a pas de voie royale vers le supérieur, il faut laisser à l enfant la possibilité de construire son propre cheminement. Ou alors, il n y a de voie royale que le chemin que l on s est construit soi-même! 9 Comment valoriser les voies de l enseignement technologique et professionnel? Les voies de l enseignement technologiques et professionnelles seront valorisées si elles correspondent à un véritable choix de la part de l enfant. Pour cela elles ne doivent pas être un pis-aller, elles doivent apporter au futur adulte la voie de son développement personnel, de son épanouissement, la voie qu il a choisie et qu il assume. Il faut développer les filières favorisant les productions locales, les auto-productions.(en rapport avec ce que le pays peut produire!). La valorisation de ces filières doit se faire par la promotion de la valeur du travail. 10 - Quelles relations établir entre les parents, les personnels enseignants et non enseignants des établissement, les élèves et les partenaires extérieurs pour favoriser la réussite des élèves? Que de gens à mobiliser! il faut surtout mobiliser l enfant! c est lui qui doit être l acteur de son développement. Soyons attentifs à ses progrès, accompagnons-le dans ses efforts, mais «provoquons» ses efforts. C est comme ça qu il grandit. L enfant a besoin qu on lui fasse confiance, mais cela ne veut pas dire le surprotéger. Soyons exigeants et surtout soyons des modèles, c est à dire mettons en cohérence nos actions avec nos paroles. L enfant aura envie de s identifier à ces adultes qui sont ce qu ils disent être. Cela leur donnera envie de devenir comme eux et donc de grandir. Les relations entre les différents partenaires de la communauté éducative doivent être dictées par la confiance attribuée à l enfant dans ses ressources à grandir, à se mobiliser, par un souci partagé de voir l enfant s éloigner et se prendre en charge. Ne rendons pas l enfant dépendant d une hypothétique réussite, une réussite que l on aura nous-mêmes (parents, enseignants ) choisie pour lui. 11 Comment prendre en charge les élèves à besoins éducatifs particuliers (handicapés, précoces, en grande difficulté)? Comme pour la question sur la diversité, il faut prendre en compte les différences comme étant quelque chose de positive, qui permet de se dépasser. C est le sens de la philosophie actuelle de l ASH, qu il convient de conserver, et même de renforcer. Il faut identifier les difficultés de chaque enfant et les mettre en situation de les surmonter avec l accompagnement approprié à chaque handicap. 12 Comment prévenir et lutter efficacement contre la violence et les incivilités? Il convient d abord d expliciter les raisons ou d une des raisons de la violence ou des incivilités. Elle exprime selon moi une incapacité par l enfant à se prendre en charge. Grandir est un besoin, cela nécessite une dépense d énergie. L enfance doit être ponctuée d obstacles, elle est constituée de paliers, ce sont les stades définis en psychologie de l enfant. Les stades sont entrecoupés par des ruptures, des frustrations qui génèrent de l angoisse chez Freud, ou par une nécessité d équilibration chez Piaget. L enfant a besoin de surmonter ces ruptures, il sait qu en surmontant ces difficultés, il grandit. C est cela qui le motive, qui le mobilise. C est à travers ces situations que l enfant se construit, connaît ses limites, qu il se fixe des repères. En supprimant ces moments de rupture, on supprime le sens de grandir et l énergie qui doit lui être consacrée est orpheline. Il y a perte de sens. L enfant exprime cette perte de sens de 4
différentes manières, n importe comment : par la violence, il joue avec le feu, il prend des risques, il joue à se faire peur. 13 Comment améliorer la qualité de vie des élèves? La question est «jusqu où peut-on aller pour améliorer la qualité de vie des élèves». Il faut sans doute faciliter un confort (matériel et moral) afin que rien ne puisse nuire à leur volonté de réussir, de progresser. Mais c est d abord leur volonté de réussir qu il faut encourager, les enfants doivent être aussi capables de surmonter certains désagréments, certains inconforts, certains problèmes matériels. Il faut aussi des limites, tout leur donner est néfaste pour eux-mêmes. Les enfants ne sont pas des rois, l enfant-roi ne doit pas être une réalité parce que l adulte n est pas roi, il est soumis à des contraintes de toutes natures. L enfance doit préparer l âge adulte, elle doit permettre à s exercer, à surmonter des obstacles. 14 comment prévenir les conduites à risques et développer une meilleure prévention en matière de santé? La meilleure prévention c est d être bien dans sa peau! encourageons donc les enfants à être eux-mêmes, à s accomplir pleinement à travers leurs projets, leurs expériences. N ayons pas peur, de temps à autre, de les abandonner à eux-mêmes, afin qu ils développent leurs propres capacités à grandir à partir de leurs propres ressources. AMELIORER LE FONCTIONNEMENT DE L ECOLE CALEDONIENNE 15 Comment rendre plus cohérent et efficace l exercice des compétences partagées entre les collectivités en matière d éducation? En ayant les mêmes conceptions : - sur l enfance, sa finalité et les moyens pour pouvoir l atteindre - sur les valeurs sociales à promouvoir 16 Quel statut pour les établissements scolaires et premier et du second degré? - il faut maintenir la diversité, éviter un système unique. Mais il faut des garanties, des contrôles, des obligations de résultats à partir des exigences, des objectifs clairement formalisés 17 Comment l école peut-elle optimiser l utilisation de ses moyens? - par une évaluation rigoureuse et régulière, par la mise en adéquation des résultats et des moyens. 18 - Comment recruter, former, accompagner et évaluer les personnels de l éducation? - les enseignants sont de qualité. Il faut donc poursuivre avec le même niveau d exigence, tant au niveau du recrutement,, de la formation et de l évaluation. 5