L évolution de la statuaire de Brou au fil des siècles



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Transcription:

conservatrice du patrimoine, coordinatrice du colloque de 2006, musée de Brou (Ain, France) Résumé À la fin du Moyen Âge, les traditionnels pleurants entourant les défunts sont peu à peu complétés par des figures plus diversifiées : angelots et putti, saints et saintes, personnifications des vertus ou, comme ici à Brou, des sibylles. Or, l organisation actuelle des sculptures à Brou, qui nous paraît aujourd hui naturelle, ne l a pas toujours été : nombre de ces statues ont en effet été souvent déplacées et surtout fortement restaurées, notamment au xix e siècle. Nous considérons d abord les statuettes entourant les trois tombeaux, en procédant à une critique d authenticité en confrontant textes, sources iconographiques et observations visuelles. Si la plupart des corps et drapés semblent effectivement dater du xvi e siècle, de nombreuses têtes d origine ont quant à elles disparu, remplacées par des têtes en plâtre ou effectivement décapitées. Les anges, ceux qui entourent les tombeaux ou ceux du retable des Sept Joies de la Vierge, sont ensuite étudiés, en particulier l ange porte-écu retrouvé au musée Calvet d Avignon. Enfin nous soulevons la question des sept statues qui se trouvaient jusqu en juin 2006 sur la balustrade du jubé, offrant des dimensions, des styles et des matériaux hétéroclites : elles y avaient été replacées depuis la fin de l année 1953, après en avoir été déposées en 1892, par souci de vraisemblance historique, puisque les textes d archives précisaient bien qu elles n étaient pas destinées au jubé. Leur emplacement d origine est évoqué, sur la base d une analyse stylistique et iconographique de chacune d elles et d un croisement avec les données archivistiques.

The evolution of Brou s statuary across the centuries by Heritage Curator, coordinator of the 2006 symposium, museum of Brou (Ain, France) Abstract Towards the end of the Middle Ages, the traditional mourners surrounding the deceased are progressively completed by a wider diversity of figures: cherubs and putti, saints, personifications of virtues or, as in the present case of Brou, sybils. Yet the actual disposition of the sculptures in Brou, which appears natural to us, was not always the same. A great number of statues have been displaced many times and more specifically, have often been heavily restored, notably during the XIX th century. We will first examine the smaller statues surrounding the three tombs, in an attempt at a critical authentification through the confrontation of texts, iconographical sources and visual observation. If most of the figures and the drapery do date back to the XVI th century, many of the original heads have disappeared, either having been replaced by plaster heads, either having been beheaded. Then we shall study the angels, whether those surrounding the tombs or those on the Reredos of the Seven Joys, in particular the shield-bearing angel which was rediscovered in the Calvet Museum of Avignon. And finally we shall examine the seven statues which until June 2006 crowned the rood-screen balustrade, presenting a variety of dimensions, styles and materials. They had been placed there since 1953, after having been taken down in 1892, for reasons of historical veracity, archival sources having stated that these statues were not destinated to the rood-screen. On the grounds of a stylistic and iconographic analysis, confronted with archival data, the original disposition and place of these statues will be evoked.

conservatrice du patrimoine, coordinatrice du colloque de 2006, musée de Brou (Ain, France) Brou, les gisants de Marguerite d Autriche et de Marguerite de Bourbon À sont placés sous la protection de statuettes de saints 1, tandis que Philibert de Savoie est entouré par des sibylles. Une telle organisation, qui paraît aujourd hui naturelle, ne l a pas toujours été : ces statuettes ont en effet été déplacées et restaurées, notamment au x i x e siècle. Ce fut le cas également des statues qui se trouvaient jusqu en juin 2006 sur la balustrade du jubé ; de même, le retable des Sept Joies de la Vierge a subi lui aussi quelques remaniements. Les statuettes des tombeaux Les archives indiquent que la plupart de ces statuettes d albâtre, mesurant en moyenne 50-55 cm de haut, étaient prêtes en 1522 2. Une seconde campagne, de style maniériste, également visible sur le retable, dut avoir lieu en 1526-1528 3 ; mais au-delà de cette diversité stylistique, nous pouvons procéder à une critique d authenticité, en confrontant l observation directe des statues conservées aux sources iconographiques et écrites anciennes. Dès 1535, les religieux de Brou demandent des grilles et des dais de protection pour les tombeaux 4. En 1557, les soldats français pillent l église, et surtout s attaquent au plomb des toitures et au contenu des coffres 5. Les gravures de Valperga publiées par Samuel Guichenon au xvii e siècle 6, notre source iconographique la plus ancienne, montrent les statuettes encore pourvues de têtes, bien que certaines sibylles aient déjà perdu des mains (ill. 1, 2, 3). Au xviii e siècle, le père Raphaël de la Vierge Marie donne pour les deux tombeaux féminins un ordre identique à l actuel 7. Pour le tombeau de Marguerite d Autriche, il complète la gravure du xvii e siècle en citant après saint Pierre : sainte Barbe, saint Nicolas de Tolentino, saint Jean Baptiste, la Renommée avec des ailes et une trompette (qu on peut en fait considérer comme une sainte martyre avec une palme), sainte Marguerite et enfin une «sibylle» (en réalité une sainte sans attribut), aujourd hui inversées 8. 1. Sainte Marguerite, leur sainte patronne, est ainsi représentée trois fois. 2. Archives départementales de l Ain, H614, publié par Jules Baux, Histoire de l église de Brou, 2 e rééd., Lyon, 1854, pièce justificative XIII. 3. Voir l intervention de Sophie Guillot de Suduiraut, que je remercie par ailleurs pour nos échanges sur le sujet, ainsi que Lionel Lefèvre et Benoît Lafay, conservateurs restaurateurs. Je remercie également Michèle Duflot, documentaliste au musée de Brou, pour son aide à la recherche, Anne Autissier, responsable du fonds départemental et du fonds lémanique, chargée de numérisation et de publication des fonds patrimoniaux à la médiathèque Vailland de Bourg-en-Bresse, Françoise Vial, doctorante à l université Paris-IV, ainsi que l ensemble des autres intervenants du colloque. 4. «Aultrement les enfans les guatent et rompent et emportent des pièces». Archives départementales de l Ain, H 614, publié par Max Bruchet, Marguerite d Autriche, duchesse de Savoie, Lille, 1927, n o 180. 5. Archives départementales de l Ain, H 614, publié par Max Bruchet, op. cit., n o 193. 6. Samuel Guichenon, Histoire généalogique de la maison de Savoie, Lyon, 1660. 7. Ms. du père Raphaël de la Vierge Marie, xviii e siècle, p. 106-107. 8. Cette disposition est restée la même aujourd hui, hormis sainte Marguerite, confondue avec la superbe sainte Catherine ; en effet, en dépit de leur position de prieurs de Brou, le père Raphaël et le père Pacifique Rousselet identifient eux aussi la sainte Marguerite, au-dessus du retable de la Vierge, à sainte Catherine Le père Rousselet, un peu plus tard dans le xviii e siècle, reprend la même description ; voir Guide descriptif et historique du voyageur à l église de Brou d après le père Pacifique Rousselet, augustin réformé, 8 e éd., Bourg-en-Bresse, 1868, p. 41-43.

1 2 1. Tombeau de Marguerite d Autriche, gravure de Valperga publiée par Guichenon au xvii e siècle. On y reconnaît sainte Catherine, sainte Agathe, sainte Madeleine, saint Pierre ; cliché Hugo Maertens, Bruges. 2. Tombeau de Marguerite de Bourbon, gravure de Valperga publiée par Guichenon au xvii e siècle. «Sainte Agnès» portant un objet non identifiable et encore pourvue d une tête, sainte Marguerite, saint André et sainte Catherine ; Bourg-en-Bresse, médiathèque Vailland. Quelques éléments mis à part 9, le mobilier de l église sort globalement indemne de la période révolutionnaire. Le monument retrouve une fonction religieuse en 1823, quand s installe le séminaire diocésain. En 1825, la lithographie d Engelmann, d après le dessin de Fragonard pour les Voyages pittoresques en Franche-Comté, montre trois statuettes encore entières au tombeau de Philibert (ill. 4). Une autre planche de dessins des Voyages pittoresques permet de mieux connaître l état des statues en 1825 (ill. 5). À la même époque, l ouvrage de Pompeo Litta offre lui aussi de superbes représentations des tombeaux 10. Sur un autre dessin, également daté de 1825 11, la sainte Catherine du tombeau de Marguerite d Autriche présente encore son épée, maintenant disparue. 9. Le tombeau des Gorrevod, en bronze, est fondu, et deux putti du tombeau de Marguerite de Bourbon sont cassés au cours d un transport vers Paris en l an III de la République. 10. Pompeo Litta, Famiglie celebri Italiane, Casa de Savoya, Milan, 1839. N o 129, médiathèque Vailland de Bourg-en-Bresse. L ouvrage a certes été publié après les déprédations de 1830, mais les dessins ont visiblement été faits avant. 11. Bourg-en-Bresse, médiathèque Vailland, Ill. A 090 Imp. Imprimé à Lyon par Fonville et Bonnaviat.

3 3. Tombeau de Philibert le Beau de Savoie, gravure de Valperga publiée par Guichenon au xvii e siècle ; cliché Hugo Maertens, Bruges. On y voit la sibylle de Samos, possédant encore aujourd hui sa tête, la Cimmérienne et la Tiburtine, aux mains déjà perdues au xvii e siècle ; nous reprenons ici l appellation des sibylles suivant la publication de Lemoine en 1949. 4. Tombeau de Philibert le Beau de Savoie, lithographie d Engelmann d après le dessin de Fragonard pour les Voyages pittoresques, 1825 ; Bourg-en-Bresse, médiathèque Vailland. Le dessin est moins bon que ceux de Guichenon, mais permet d identifier deux des trois statues représentées. Le mouvement a commencé, puisqu on trouve au centre de cette face la sainte Madeleine en principe sur le tombeau de Marguerite d Autriche ; à gauche, il s agit de la Tiburtine à laquelle on a ajouté la main gauche aujourd hui manquante ; à droite, aucune certitude tant le dessin est schématique. 4

5 5. Statuettes des tombeaux, lithographie d Engelmann d après le dessin de Fragonard pour les Voyages pittoresques, 1825 ; Bourg-en-Bresse, médiathèque Vailland. On retrouve dans leur état actuel la sibylle d Érythrée (n o 2), la Samiane (n o 3) et la Cimmérienne (n o 5). En revanche, on constate quelques petites modifications sur la sainte Madeleine (du tombeau de Marguerite d Autriche) : elle tient en effet à présent son pot à parfum dans la paume de sa main, tandis que le dessin la représente brandissant une sorte de flambeau. Sur le dessin, son voile semble être noué. Enfin, plus difficile à expliquer, une cinquième figure féminine ne correspond à aucune statuette conservée.

C est en effet en 1830-1831 que la statuaire et les vitraux de l église subirent les plus importantes dégradations 12 ; on sait par un procès-verbal préfectoral du 3 janvier 1831 13 que huit statuettes étaient alors mutilées 14. Des dessins antérieurs aux restaurations de 1848, publiés par Charvet en 1897, permettent par ailleurs de connaître leur état avant ces mutilations 15. C est grâce à l un de ces dessins que nous avons pu rapprocher une petite tête féminine en albâtre conservée au musée de Saint-Omer (Pas-de-Calais), avec la «sibylle de Cumes», désormais décapitée, située sur le tombeau de Philibert 16 (ill. 6, 7, 8). 7 6 6. La sibylle de Cumes, dessin antérieur à 1848, publié par Charvet en 1897 ; numérisation de l auteur. 7. Tête de la sibylle de Cumes, provenant de Brou, musée de l hôtel Sandelin à Saint-Omer, Pas-de-Calais ; cliché de l auteur. Cette tête, maintenant conservée à Saint-Omer, élégamment coiffée de tresses rassemblées au sommet du crâne, offre un matériau et des dimensions semblables à ses sœurs restées à Brou. Elle était entrée au musée de l hôtel Sandelin en 1856 (don Marie Périgeat) avec la mention suivante : «Tête de sainte sur le tombeau d un duc de Savoie mort d une blessure au pied, mutilée à la révolution en juillet 1830». L attribution à Philibert de la blessure qui causa la mort de Marguerite n empêche pas de reconnaître ici le monument de Brou 8. Corps décapité de la sibylle de Cumes ; cliché Rémi Briat. 8 12. Bourg-en-Bresse, Archives municipales, 2M27. Le Courrier de l Ain, 1830-1831. La révolution nationale de juillet 1830 semble s être prolongée à Bourg ; en décembre 1830 et février 1831, le monastère fut la proie d insurrections. 13. Archives départementales de l Ain, 3V28. 14. Or, ce sont neuf d entre elles qui apparaissent aujourd hui sans leur tête d origine. Mais la sibylle non mentionnée put être décapitée plus tard, les troubles s étant poursuivis jusqu en 1832 : en février 1831, l insurrection vient troubler l office, en jetant des pierres dans l église. Jusqu en 1832, le préfet relance régulièrement le maire à ce sujet, notamment pour la protection des vitraux (Bourg-en-Bresse, Archives municipales, 2M27). 15. E.-L.-G. Charvet, «Les édifices de Brou à Bourg-en-Bresse depuis le xvi e siècle jusqu à nos jours», Réunion de la Société des beaux-arts, Paris, 1897, p. 115 et suiv. Nodet cite ces dessins «antérieurs aux grandes restaurations de Dupasquier», mais ils devaient même logiquement dater d avant 1831. Victor Nodet, «Les Tombeaux de Brou, liste chronologique des documents relatifs aux tombeaux de Brou», «Historique», «L architecture des tombeaux» et «Petite et grande statuaire», Annales de la Société d émulation de l Ain, Bourg, 1905. 16. Je remercie Guy Blazy, ancien conservateur du musée de Saint-Omer, de nous l avoir signalée.

Certaines têtes détachées ont pu heureusement être recollées à leur corps d origine, par exemple la sibylle hellespontique, bien qu elle ait perdu son voile et son bras gauche ; quant à la Cimmérienne, la seule différence avec l état du xvii e siècle réside dans la perte de sa corne d abondance. D autres têtes en revanche, circulant peut-être dans des collections particulières, restent à retrouver C est le cas de la Phrygienne et de la Delphique (ill. 9, 10). De nombreux moulages sont par conséquent venus compléter les parties manquantes : la Phrygienne a ainsi gardé le moulage de la tête de la Samiane ; quant à la Samiane, elle était, au début du xx e siècle, pourvue d un livre 17. Citons aussi le moulage de la tête de sainte Barbe, greffé sur le corps de la sainte Marguerite du tombeau de Marguerite d Autriche. Celle, maniériste, du tombeau de Marguerite de Bourbon, à l époque où elle se trouvait encore au tombeau de Philibert le Beau en 1905, montrait alors des mains jointes en prière 18, depuis ôtées ; une copie de sa tête a servi à coiffer le corps de la sainte martyre derrière le tombeau de Marguerite d Autriche, ainsi que la sibylle persique, quoique sans les cheveux aux vents ; enfin le saint Jean Baptiste, qui n avait plus de tête en 1931, retrouva la sienne en 1937 19, recollée au plâtre. 9. La sibylle phrygienne, dessin antérieur à 1848, publié par Charvet en 1897 et sa photo actuelle ; numérisation de l auteur et cliché Rémi Briat. 10. La sibylle delphique, dessin antérieur à 1848, publié par Charvet en 1897 et sa photo actuelle ; numérisation de l auteur et cliché Rémi Briat. La Phrygienne portait un bonnet ajouré retenu par un ruban sous le menton et la Delphique, un nœud sur ses cheveux attachés. Toutes deux ont été restaurées ; en effet, Nodet indique en 1905 qu on a greffé à la seconde un moulage de la tête de la Cimmérienne «avec bonheur», écrit-il p. 381. Cette greffe, disparue depuis, se voit sur une carte postale ancienne. 9a 9b 10a 10b 17. Charvet précise qu un moulage circule sur le marché la représentant avec un livre à la place du moignon existant son bras était déjà brisé au xvii e siècle. 18. Cliché de Nodet dans son article. 19. Suivant une note manuscrite au dos d une photo ancienne (documentation du musée de Brou).

11 Toutefois, en 1897, Charvet n a pas publié tous les dessins en sa possession et ceux-ci ne sont actuellement plus localisés ; nous ne connaissons donc plus l apparence de toutes les parties perdues. Les interventions subies par les statuettes sont probablement dues à Louis Dupasquier, architecte chargé de la restauration de l église de Brou dès 1841. Ses archives n ont malheureusement pas été transmises à l État ; nous avons donc peu de renseignements précis sur la nature exacte de ses travaux. Le 16 août 1850, le sculpteur lyonnais Philibert Morel reprit son cahier des charges pour la restauration des tombeaux ainsi que pour des copies des statues de la façade 20. Par ailleurs, la médiathèque de Bourg-en-Bresse conserve une importante collection de dessins de Dupasquier, datés entre 1827 et 1856 21 : leur analyse nous permet de mieux comprendre sa façon de travailler, même si elle n apporte pas de réponse définitive à nos questions (ill. 11, 12, 13). 11. Sainte Catherine du tombeau de Marguerite de Bourbon ; cliché Sophie Guillot de Suduiraut. Tantôt couronnée, sur la gravure de Guichenon, tantôt sans couronne, sur les dessins de Charvet et Dupasquier ; aujourd hui, on voit nettement qu il s agit d une tête en plâtre. 12. «Sainte Agnès» ; Bourg-en-Bresse, médiathèque Vaillant et cliché Sophie Guillot de Suduiraut. Dupasquier la représente d abord comme on la voit de nos jours, sans mains et sans tête ; puis il lui restitue un visage, une coiffe et des mains. C est la même figure que celle des dessins de Guichenon et de Charvet. Alors, s agit-il d un dessin antérieur à 1830 ou d un projet de restitution jamais réalisé? Deux éléments sèment encore plus le trouble : la lithographie tirée des Voyages pittoresques qui, dès 1825, montre la statue décapitée, et une carte postale vers 1900, avec une autre tête que celle dessinée par Dupasquier et Charvet. 12 a 12 b 20. Archives du diocèse de Belley (copies à la documentation du musée de Brou) et Archives départementales de l Ain. 21. Une partie de ces dessins fut publiée à partir de 1843-1845 en livraisons successives devant former une monographie, envisagée dès 1825. Ils sont numérisés et consultables à l adresse [http://www.louis-dupasquier.fr/].

Les restaurations, effectuées au plâtre, se distinguent facilement des parties authentiques en albâtre. La différence de qualité est notable entre les sculptures du xvi e siècle et leurs succédanés modernes : les prophétesses de la Renaissance montrent une bouche sensuelle et un regard confiant, des coiffures sophistiquées et minutieuses, les visages en plâtre sont en comparaison dénués de vie. 13b 13a 13c 13. La sibylle Agrippa, photo actuelle (cliché Hugo Maertens, Bruges) et dessin de Charvet. Le meilleur exemple de l équilibre trouvé par Dupasquier entre imagination artistique et fidélité à des modèles existants est celui de la sibylle Agrippa, à laquelle le restaurateur fait courber la tête timidement, tandis que le modèle original la relevait au contraire fièrement. Toutefois son visage refait en plâtre est inspiré de la sainte Marguerite du tombeau de Marguerite de Bourbon ; 13c, cliché Rémi Briat.

Mutilations et disparitions des anges Évoquons maintenant l histoire amusante des anges entourant le gisant de Philibert, originellement tournés vers le spectateur : en 1823, les séminaristes, choqués par leur nudité, les retournent vers le gisant pour dissimuler leur entrejambe couvert d un papier de soie ; enfin, leur sexe est carrément sectionné 22, mutilation qui suscite une polémique au retentissement national, puisque Mérimée l évoque dans ses notes de voyage 23. M. Perrodin, supérieur du grand séminaire, est le premier soupçonné, bien qu il s en défende dans une lettre publique. Le procès-verbal du 3 janvier 1831 éclaire les faits 24 avec les constats suivants : cinq des quatorze «génies» conservés ont été épargnés, il n y a donc pas eu préméditation, sinon tous auraient été enlevés ; durant l absence du concierge de l église, deux visiteurs suspects avaient fait des remarques sur l indécence de ces nudités dans un lieu saint ; à son retour, le concierge s aperçut que les feuilles couvrant les parties génitales avaient été ôtées, et ces dernières mutilées 25. Il s agissait donc vraisemblablement d agissements venant de fanatiques, plutôt que d une commande orchestrée par le supérieur. Ce même procès-verbal de janvier 1831 nous indique que deux «pleureuses» manquent au soubassement du tombeau de Marguerite de Bourbon ; sur un dessin de Gaucherel, gravé par Lemaître 26, on voit en effet déjà deux niches vides au soubassement du tombeau de Marguerite de Bourbon ; aujourd hui, deux des quatre putti sont en plâtre. Au sein du retable des Sept Joies de la Vierge, on remarque également des angelots en plâtre, par exemple en dessous de l Assomption et au-dessus de la Nativité. On voit par ailleurs un ange maniériste à l aile cassée dans la niche de droite du retable, de style différent de son pendant de gauche ; or, un ange jumeau se trouve aujourd hui en Avignon au musée Calvet 27 (ill. 14). On ignore néanmoins quand et pourquoi il a quitté l église (peutêtre en 1830-1831?) puis été remplacé. Les deux anges, habillés semblablement, portent l écu armorié de Marguerite d Autriche. Cette statuette retrouvée, donnée en 1986 au musée Calvet (n o 23645), circulait depuis le xix e siècle au moins (en 1931, elle se trouvait dans une collection particulière à Bourg) et avait été remplacée in situ par la statuette citée plus haut. L exposition de l été 2006 a permis, pour la première fois depuis sa disparition, de la relier à son contexte d origine. 22. Notes tapuscrites de Pierre Gauthier, 26 novembre 1950, documentation du musée de Brou. C est Le Courrier de l Ain du 1 er janvier 1831 qui révéla aux Bressans la transformation des anges en eunuques. 23. Notes reprises trois ans plus tard par son ami Stendhal dans Mémoires d un touriste : «La nudité de ces statues n avait choqué personne jusqu en l année 1832 [sic] que les séminaristes de Brou s en sont scandalisés, ils y ont brusquement porté remède à coups de marteau.» 24. Archives départementales de l Ain, 3V28. 25. Le concierge habituel de l église, Jean Bon (sic!), s est absenté du 15 au 25 octobre 1830 ; c est donc Joseph Barrat, domestique au séminaire, qui accompagna le 15 octobre deux individus «sinistres» qui avaient inspiré de la «méfiance» au supérieur mais qui étaient porteurs d un laissez-passer du maire. 26. Bourg-en-Bresse, médiathèque Vailland, Ill. A0088. 27. Je remercie M. Sylvain Boyer, conservateur, de nous l avoir signalé. Sur ce point, voir Mariette Fransolet, «Les statues inédites de Brou», De Kunst der Nederlanden, janvier 1931, n o 7.

14a 14b 14a et b. Ange du musée Calvet d Avignon (14b, cliché musée Calvet, Avignon) et son pendant sur le retable des Sept Joies de la Vierge en l église de Brou (14a, cliché Rémi Briat). L ange resté à Brou comme celui qui est parti en Avignon ont des têtes de remplacement : ils ont donc sans doute été décapités au même moment. 14c. Prédelle du retable montrant l ange «gothique» à gauche et l ange «maniériste» à droite ; cliché Rémi Briat. 14c

Les statues déposées du jubé Sept statues, déposées en juin 2006, se trouvaient sur le jubé depuis la fin de l année 1953 ; elles en avaient été descendues une première fois en 1892, par souci de vraisemblance historique, puisque initialement ces statues n étaient pas destinées au jubé. Elles semblaient pourtant s être trouvées là depuis toujours ; en effet, le père Raphaël, au début du xviii e siècle, les évoque ainsi : «Tous ces saints qu il voit debout à plein relief, parmi les fleurons et les perles sur le couronnement, sont bien sublimes et très parfaits de fouler aux pieds toutes ces beautés, que si le crucifix paroit élevé au milieu d eux : la splendeur de ce calvaire a l air d un triomphe 28.» En 1767, le père Pacifique Rousselet, lui, décrit «une belle balustrade sur laquelle sont placées sept grandes statues de marbre blanc : celle de droite est un ecce homo, ayant à la droite saint Nicolas de Tolentino puis sainte Monique ; ensuite un autre ecce homo et à sa gauche saint Augustin, saint Antoine et saint Pierre 29». L ordre fut entre-temps modifié : sur une photographie ancienne du xix e siècle, on voit en effet, parmi des fleurons maintenant disparus 30, de gauche à droite : l ecce homo que nous appelons «Christ aux plaies», sainte Monique, saint Nicolas, l ecce homo de la façade, saint Augustin décapité, saint Antoine et enfin saint Pierre 31. Les Archives départementales de l Ain conservent une lettre du Louvre, datée de 1895, réclamant les statues qu on vient d enlever du jubé 32 ; apparemment, il n y a pas eu de suite. Entre 1892, date à laquelle les œuvres sont descendues, et 1953 lorsqu on les y remonte, les statues de sainte Monique et de saint Nicolas de Tolentino se trouvent sur les autels sous le jubé 33 (ill. 15). Ce n est qu en 1922, avec l installation du musée, que les autres statues pourront y être exposées. En 1953, l ordre de repose fut à peu près le même qu avant 1892, hormis l inversion des saints Nicolas et Augustin et celle des deux christs, qui rejetait ainsi symétriquement aux extrémités les deux statues en pierre. 15 15. Jubé entre 1892 et 1954, carte postale ancienne (Bourg-en-Bresse, documentation du musée de Brou). 28. Père Raphaël, p. 56-57 [p. 28-29 de la transcription de Marie-Françoise Poiret]. 29. Pacifique Rousselet, 1767, p. 25-26. 30. Les fleurons se voient sur toutes les représentations du xix e siècle (lithographie d Engelmann pour les Voyages pittoresques, dessin de Leymarie, ou encore en 1862 dans l album de Lemercier) ; ils ont donc probablement été ôtés en 1892 en même temps que les statues. 31. C est l ordre donné par Dufaÿ en 1867, hormis sainte Monique et saint Nicolas, qu il inverse ; Charles Jules Dufaÿ, L Église de Brou et ses tombeaux, Lyon, 1867, p. 36. Le dessin au crayon signé Leymarie «1837» [musée de Brou, Inv. 994.8] montre saint Augustin entier, entre saint Antoine et saint Pierre ; mais cette représentation est-elle vraiment fidèle? 32. Archives départementales de l Ain, V100. Trois statues sont omises de cette liste : l ecce homo en pierre, le Saint Augustin et la Sainte Monique ; celles qui sont citées sont alors entreposées dans le bureau de l architecte. 33. De nombreuses photos et descriptions anciennes en témoignent. L autel de droite était consacré à sainte Monique et à saint Augustin. Celui de gauche était dédié avant la Révolution à sainte Marie Majeure et présentait d ailleurs une copie de l icône. Père Raphaël, p. 57 [p. 29 de la transcription de Marie-Françoise Poiret].

16b 16a 16a. Statue de saint Augustin avant juin 2006, encore sur le jubé ; cliché Hugo Maertens, Bruges. 16b. Dessin du saint Augustin par Dupasquier, milieu du xix e siècle ; Bourg-en-Bresse, médiathèque Vailland. Les sept statues offrent des dimensions, des styles et des matériaux hétérogènes. Leur programme iconographique d ensemble n est pas cohérent : en effet, elles n étaient pas prévues pour cette fonction. La statue de droite, représentant l apôtre Pierre, est antérieure au chantier de Marguerite d Autriche et stylistiquement rattachée aux modèles bourguignons du xv e siècle. Il s agit donc sans doute de la statue patronale de l ancienne église de Brou. Celle de gauche, un ecce homo en pierre lui aussi, proviendrait de la façade occidentale (où se trouve maintenant une copie). Les cinq autres statues sont en albâtre de Saint-Lothain, matériau précieux choisi avec soin pour le décor intérieur. La reconnaissance des travaux du 30 juillet 1522 permet de les identifier : la statue de saint Antoine était destinée à la chapelle de l aumônier de Marguerite, Antoine de Montecuto. Quant à la seconde statue du Christ de douleur (appelée ecce homo dans les textes), elle était destinée à la chapelle de Laurent de Gorrevod. Il reste enfin trois statues d albâtre formant un ensemble iconographique cohérent : sainte Monique, saint Augustin et saint Nicolas de Tolentino, de dimensions un peu inférieures aux deux autres statues (118 et 113 cm pour le saint Antoine et le Christ ; 91, 95 et 102 cm pour ces trois-là) : elles correspondent avec celles qui ont été citées pour le maître-autel ; en juillet 1522, elles venaient tout juste d être achevées, puisqu elles restaient à polir, avant d être mises en place.

Dès lors, pourquoi ces statues furent-elles mises sur le jubé dès le xviii e siècle? On sait que la maçonnerie des retables n était pas terminée en 1522 : fut-elle jamais réalisée? En 1528, elle ne l était toujours pas, car des instructions sont données pour la mise en place des «contreteble et ymageries 34». De même, le maîtreautel ne put pas accueillir les trois statues, la disposition prévue n étant pas réalisée 35 ; c est donc sans doute pour cette raison que les statues, qui ne trouvèrent jamais leur emplacement initial, furent placées après coup sur la balustrade du jubé. 17 Évoquons enfin l histoire mouvementée de la statue de saint Augustin. Détachée du corps à une date indéterminée, la tête fut donnée au musée du Louvre en 1914, comme trouvée quarante ans plus tôt au pied de l église de Brou. La statue est déjà représentée décapitée sur les photographies antérieures à la dépose de 1892. En revanche, elle figure encore entière sur des dessins de 1825 et 1837, ainsi que sur une esquisse de Louis Dupasquier réalisée entre 1827 et 1856 36 (ill. 16). La dégradation dut donc effectivement se produire dans les années 1860-1870, mais nous en ignorons encore les causes. Quant au cœur de saint Augustin, volé peu avant 1947 par dépit amoureux 37, il a été restitué au musée en 2005 (ill. 18). L exposition de l été 2006 a donc rassemblé pour la première fois les trois morceaux dispersés de la statue 38 (ill. 17, 19). 18 17. Tête de saint Augustin ; Paris, musée du Louvre. 18. Cœur de saint Augustin ; Bourg-en-Bresse, musée de Brou. 19. Essai d une copie de la tête du Louvre sur le corps par le restaurateur Benoît Lafay, chargé de la dépose des statues du jubé en juin 2006 ; cliché de l auteur. La petite tête de sibylle et l ange retrouvés respectivement dans les musées de Saint-Omer (Pas-de-Calais), et d Avignon, revenus pour la première fois à Brou en 2006 39, posent eux aussi la question de l intégrité du décor de l église de Brou. La restitution du projet initial de Marguerite d Autriche, réelle ou virtuelle, serait en effet déterminante pour l identité et la compréhension d ensemble du lieu. 19 34. Archives départementales du Nord, B 19184, publié par Bruchet 1927, n o 163. 35. Au sujet du retable peint, se reporter au résumé de la communication de Lars Hendrikman. Un maître-autel avait été, semble-t-il, taillé dans le bois. Charles Jarrin (Annales de la Société d émulation de l Ain, 1894, p. 78) écrit que les anges caryatides et les colonnes torses du maître-autel, sculptés selon lui par Terrasson, ont été vendus «il y a quelque 55 ans», sous-estimant peut-être le nombre des années : en effet, l église fut rendue au culte en 1823 et un projet d autel néogothique est daté de 1824, en remplacement de l ancien qui devait avoir disparu. 36. Bourg-en-Bresse, médiathèque Vailland, Ill. 010P 97. 37. Bourg-en-Bresse, musée de Brou, Inv. 940.10B. Sa dernière propriétaire, Denyse Bravura, écrit le 26 décembre 1947 qu un certain «Jean L.» lui a donné pour cadeau de Noël «le cœur de pierre de Marguerite de Bourgogne, volé à la cathédrale de Brou» (documentation du musée de Brou). Il y a donc tout lieu de penser que, déjà abîmé ou sans doute déjà recollé, il a pu être dérobé, à un moment où la statue était à hauteur d homme. 38. La tête et le corps avaient été rassemblés pour l exposition de Brou en 1981, mais pas le cœur, qui n avait pas encore été retrouvé. Il ne manque donc plus à présent qu à retrouver le livre que le saint tenait de l autre main Une campagne de restauration des sculptures, annoncée en 2006, devrait voir le jour d ici quelques années. 39. Magali Philippe, «La sculpture brabançonne à Brou», in Marie-Anne Sarda (dir.), Brou, le chef-d œuvre d une fille d empereur, cat. exp., Paris, 2006, p. 40-44. Voir aussi du même auteur, Le Monastère royal de Brou, Bourg-en-Bresse, Paris, 2005, chap. «Église», p. 23 et suiv.

Sommaire Marie-Anne Sarda conservatrice en chef du patrimoine Entre monument national et musée municipal, problématiques de la restauration du monastère royal Anne Adrian conservatrice des musées de Metz Métropole La Cour d Or (Moselle, France) Anne de Beaujeu et le mécénat féminin en France à l aube de la Renaissance Chantal Delomier archéologue de l INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives), et Alain Kersuzan docteur en histoire, rattaché à l université Lyon-II (Rhône, France) Le château de Pont-d Ain, place militaire et résidence comtale : nouvelles données livrées par les textes et l archéologie du bâti Dagmar Eichberger professeur à l université de Heidelberg (Allemagne) Distance physique proximité spirituelle : la double présence de Marguerite d Autriche à Brou et à Malines Sophie Guillot de Suduiraut conservatrice en chef au département des Sculptures, responsable des collections médiévales de l Europe du Nord, musée du Louvre, Paris Le retable des Sept Joies de la Vierge dans la chapelle de Marguerite d Autriche à Brou : les sculptures gothiques de style bruxellois réalisées vers 1513/1515-1522 Lars Hendrikman conservateur au Bonnefanten Museum de Maastricht (Pays-Bas) Le triptyque de la Passion de Bernard van Orley pour le maître-autel de l église de Brou. Commande et copies Ingrid van Woudenberg doctorante en histoire de l art médiéval à l université de Nimègue (Pays-Bas) Les stalles du chœur de Brou : expression d un amour religieux ou profane? Pierre Anagnostopoulos doctorant en histoire de l art et archéologie, aspirant FNRS à l université libre de Bruxelles (Belgique) Le jubé de l église de Brou et ses rapports avec l architecture brabançonne du xv e siècle Ethan Matt Kavaler professeur à l université de Toronto (Canada) Des géomètres à Brou : architecture et ornementation en Espagne, dans le Brabant et en Europe occidentale autour de 1500

Sommaire Jens Ludwig Burk conservateur adjoint au Bayerisches Nationalmuseum, Munich (Allemagne) Conrat Meit : sculpteur de cour de Marguerite d Autriche à Malines et à Brou Frédéric Elsig maître de conférences à l université de Genève (Suisse) Le présumé Grégoire Guérard et la peinture en Bresse au temps de Marguerite d Autriche Laurence Ciavaldini Rivière maître de conférences en art médiéval à l université de Grenoble (Isère, France) Un nouveau jalon pour l étude du livre d Heures de Loys van Boghem, maître d œuvre de l église de Brou. Remarques sur le calendrier Yvette Vanden Bemden professeur au département d histoire de l art et d archéologie et doyenne de la faculté de philosophie et lettres à l université de Namur (Belgique) Les vitraux de Brou et le mécénat de Marguerite d Autriche dans le domaine du vitrail Dominique Tritenne géologue, président de l association des Amis du pays de la pierre à Montalieu-Vercieu (Isère, France), responsable du Conservatoire national des pierres et marbres, Montpellier (Hérault, France) Le marbre de Carrare utilisé à Brou conservatrice du patrimoine, coordinatrice du colloque de 2006, musée de Brou (Ain, France) L évolution de la statuaire de Brou