20 Retour à l accumulation primitive et instruments financiers complexes L un des faits marquants de la période qui a commencé dans les années 1980 est l utilisation d instruments extrêmement complexes pour s engager dans de nouvelles formes d accumulation primitive. Les entreprises internationales qui externalisent des centaines de milliers d emplois dans des pays à faible revenu ont dû mettre au point des schémas d organisation complexes avec l aide d experts très talentueux et très onéreux. Dans quel but? Pour profiter d un maximum de main-d œuvre au prix le plus bas possible, y compris du personnel non qualifié qui serait plutôt bon marché également dans les pays développés. L élément insidieux est qu en réalité ces millions de centimes économisés se transforment en profits pour les actionnaires. La finance a créé l un des instruments financiers les plus compliqués afin de récupérer les maigres économies des foyers modestes en leur offrant des crédits pour des biens dont ils n ont peut-être pas besoin et, encore plus grave, en leur faisant miroiter la possibilité de posséder une maison. Le but est d obtenir le plus de porteurs de cartes de crédit et de créances hypothécaires possible afin d en faire des instruments d investissement. Que ces personnes paient ou non leur hypothèque ou leur carte de crédit importe moins que d obtenir un certain nombre de prêts formant des «produits d investissement». L investisseur n est alors plus dépendant de la capacité des personnes à rembourser leur prêt ou leur hypothèque. À l aide de séquences de «produits» incroyablement complexes, les investisseurs ont réalisé des milliards et des milliards de profits sur le dos de foyers à revenus modestes. Ceci est la logi-
21 que de financiarisation dominante depuis que nous sommes entrés dans l ère néolibérale des années 1980. Ainsi, aux États-Unis qui est le point zéro de ces formes d accumulation primitive, 10 000 propriétaires fonciers par jour, en moyenne, perdent leur maison par saisie. On estime que 10 à 12 millions de foyers américains seront incapables de rembourser leur hypothèque ces quatre prochaines années et, dans les conditions actuelles, perdront leur maison. Ceci est une forme brutale d accumulation primitive : se voyant offrir la possibilité (plutôt un mirage, un mensonge) de posséder une maison, les foyers à revenus modestes utiliseront cependant leurs petites économies ou futurs revenus comme apport. Ce type de complexité destiné à retirer une forme de valeur ajoutée à quelque niveau que ce soit (petits et modestes ou gros et riches) explique aussi pourquoi notre système financier est en crise permanente. Ainsi, ce que nous appelons une crise fait en réalité partie du processus de capitalisme financiarisé : la machine continue à tourner. La financiarisation d un nombre croissant de secteurs, constatée depuis les années 80, est devenue à la fois un signe de puissance de cette logique financière et un signe de son épuisement. Lorsque tout a été financiarisé, la finance ne peut plus en tirer profit. Elle a besoin de secteurs non financiarisés pour avancer. La dernière frontière est l argent des contribuables, de l argent réel, démodé, non financiarisé. Le capitalisme financiarisé a atteint les limites de sa propre logique Il a extrêmement bien réussi à tirer profit de tous les secteurs économiques grâce à leur financiarisation. Il a pénétré une telle partie de chaque économie nationale, notamment dans le monde très développé, que les parties de l économie dans lesquelles il peut aller puiser du capital non financier aux fins de sa propre survie sont devenues trop petites pour offrir la quantité de capital nécessaire à la sauvegarde du système financier. La valeur globale des actifs financiers (à savoir la dette) à travers le monde en septembre 2008, période d explosion de la crise, était trois fois et demie supérieure (160 billions de dollars) à la valeur du PIB mondial. Le système financier ne peut être sauvé en puisant dans l argent que nous avons. Ceci révèle à son tour les abus extrêmes d économies entières, rendus possibles par des formes extrêmes de financiarisation. Avant la «crise» actuelle par exemple, la valeur des actifs financiers américains avait atteint 450 % du PIB (Rapport McKinley 2008), soit 4 fois et demie le PIB. Dans l Union européenne elle représentait 356 % du PIB. Plus généralement, le nombre de pays où les actifs financiers dépassent la valeur de leur produit national brut a plus que doublé, passant de 33 en 1990 à 72 en 2006. Outre la question de savoir si nous voulons vivre dans une économie capitaliste, même les économies capitalistes n ont pas besoin d actifs financiers qua- Retour à l accumulation primitive et instruments financiers complexes
22 tre fois supérieurs à la valeur du PIB. De ce fait, même dans une logique capitaliste, donner plus de fonds au secteur financier afin de résoudre la «crise» financière ne fonctionnera pas. Cela ne fera que poursuivre le tourbillon des économies capitalistes. La financiarisation européenne s est développée plus rapidement qu aux États-Unis au cours de cette dernière décennie, en particulier parce qu elle a commencé de plus bas, progressant à un taux de croissance annuel moyen de 4,4 % de 1996 à 2006, contre 2,8 % aux États Unis. Nous pourrions aussi décrire la situation où nous nous trouvons, au vu des différents ordres de grandeur utilisés respectivement dans la banque et la finance. Ainsi, en septembre 2008, lorsque la phase actuelle de la crise a éclaté au grand jour, la valeur des actifs bancaires s élevait à plusieurs billions de dollars, mais la valeur totale des contrats d échange sur défaut la goutte qui a fait déborder le vase était de presque 60 billions de dollars, plus que le PIB mondial ; il s agissait des dettes et l argent n était pas là. De manière générale, et pour donner un sens aux ordres de grandeur créés par le système financier au cours des deux dernières décennies, la valeur totale des dérivés (une forme de dette), qui est l instrument financier le plus courant, s élevait à plus de 600 billions de dollars. Les actifs financiers ont progressé bien plus rapidement que tout autre secteur économique. Ces chiffres montrent que nous sommes maintenant dans une situation extrême mais qui n est pas anormale ni n a été créée par des facteurs exogènes, comme le suggère la notion de «crise». Il s agit du mode de fonctionnement normal de ce type de système financier particulier. Et chaque fois que nous avons renfloué le système financier depuis la première crise de cette phase, le krach boursier de New York en 1987, nos gouvernements ont donné à la finance les moyens de continuer sa ruée vers l endettement. Cinq renflouements ont eu lieu depuis les années 1980, décennie au cours de laquelle la nouvelle phase financière a décollé. Chaque fois, l argent des contribuables a servi à injecter des liquidités dans le système financier. Et chaque fois, la finance l a utilisé pour augmenter son ratio d endettement. La fin de la corne d abondance est proche : nous avons épuisé tout notre argent pour répondre aux énormes besoins du système financier. L un des défis majeurs que nous devons relever afin de sortir du capitalisme actuel est de définanciariser nos économies. Le niveau d endettement des États-Unis est aujourd hui plus élevé que lors de la dépression des années 1930. Leur dette était d environ 150 % du PIB en 1929 et de 260 % en 1932. En septembre 2008, la dette restant due dans le cadre des contrats d échange sur défaut, un produit typiquement américain (et un seul type de dette) atteignait plus de 400 % du PIB. Globalement, la valeur de la dette en septembre 2008 était de 160 billions (soit 3 fois le PIB mondial) et la valeur des dérivés restant dus de 640 billions de dollars, un chiffre presque inconcevable qui représente quatorze fois le PIB de tous les pays du monde.
23 Une définanciarisation nécessitera de se concentrer sur des faits fondamentaux. Le chômage mondial est actuellement estimé à 50 millions, ce qui est dramatique pour les personnes concernées. Mais cela montre aussi combien ce chiffre est limité face aux 2 milliards de personnes en grande pauvreté dans le monde. Toutefois, considérant le nombre de «postes» qui seraient créés s il existait un système destiné à héberger et nourrir ces 2 milliards de personnes, le monde aurait besoin que ces 50 millions de chômeurs actuels travaillent, plus encore un milliard de travailleurs. Notre crise financière pourrait-elle favoriser le passage vers un nouveau type d ordre social? Elle pourrait nous aider à nous recentrer sur ce qui doit être fait pour héberger tous ces gens, nettoyer notre eau, rendre nos bâtiments et nos villes écologiques, développer une agriculture durable, y compris l agriculture urbaine, offrir des soins médicaux à chacun, etc. Elle emploierait tous ceux qui veulent travailler. Au vu de tout le travail nécessaire, la notion de chômage de masse a peu de sens. L Histoire suggère qu une économie de marché dictée par la maximisation des profits ne nous y conduit pas. Mais elle nous montre aussi que l association de marché et d État-providence fort a déjà fait ses preuves, comme c est le cas dans les pays scandinaves. Même si ces sociétés deviennent elles aussi plus inégales, elles disposent d une base solide en deçà de laquelle les autorités ne laisseront pas tomber la population. Pour accomplir le travail qui doit être fait, il est nécessaire d entrer dans un espace économique radicalement différent de celui de la haute finance. Par exemple, le débat actuellement mené en Europe occidentale et aux États-Unis sur la sauvegarde du système financier ne semble envisager qu une solution financière. Dans le monde où nous vivons, les solutions financières impliquent des billions, plusieurs billions de dollars, d euros ou de livres sterling. Mais la croissance de nos économies requiert (seulement) des milliards. Même dans un vaste pays comme les États-Unis, la vision de la crise en termes d économie s envisage en milliards et non en billions comme dans la haute finance. De plus, les États-Unis démarrent d assez bas, d une économie où un tiers des lieux de travail sont en dessous de la norme, ce qui place le pays en 47 e position pour les accidents du travail, y compris mortels. Ses infrastructures se classent entre le médiocre et le mauvais. En 2007, par exemple, 26 % des 599 893 ponts de la nation étaient jugés structurellement déficients ou fonctionnellement obsolètes : 20 milliards de dollars seraient nécessaires pour les réparer. En revanche, nous avons prêté 8 billions de dollars à nos banques et cela n a rien changé à la crise financière. Même les besoins basiques des États-Unis pour la modernisation de leurs médiocres infrastructures sont de l ordre de milliards de dollars, non de billions. Retour à l accumulation primitive et instruments financiers complexes
24 Ces dernières décennies, nous avons eu la technologie nécessaire pour éradiquer des maladies touchant des millions de personnes et la capacité de produire assez de denrées alimentaires pour nourrir tout le monde. Mais, en réalité, c est le contraire qui s est passé : des millions de personnes meurent de maladies évitables et encore davantage souffrent de la famine. La pauvreté s est encore plus radicalisée : autrefois, être pauvre signifiait avoir un lopin de terre qui ne produisait pas plus. Aujourd hui, c est n avoir plus que son corps. Ce type de pauvreté radicale se voit dans le tiers-monde mais aussi dans les pays riches. Nous avons assisté au renforcement des inégalités, avec une nouvelle classe de super-riches au niveau mondial et l appauvrissement des anciennes classes moyennes. La maximisation des profits est la logique dominante (groupes pharmaceutiques et producteurs d aliments constitués en sociétés). Le renforcement de la financiarisation des économies de marché ces vingt dernières années n a fait qu accentuer les effets négatifs de cette logique de maximisation des profits.