Forum : «Calais ou l inhumanitaire au quotidien»



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Transcription:

10 décembre 2005 Forum : «Calais ou l inhumanitaire au quotidien» Actes du forum du 10 décembre 2005 Médecins du Monde 2006 1

Sommaire : 1.1 Historique de la mission:... 3 1.2 Le forum :... 3 2 Les associations présentes sur Calais :... 3 2.1 L action des associations :... 3 2.1.1 Le Secours Catholique :... 3 2.1.2 Médecins du Monde :... 4 2.1.3 Le collectif C Sur :... 4 2.2 Un travail difficile pour les associations de bénévoles :... 4 3 Les dispositifs légaux :... 4 3.1 Les dispositifs non appliqués... 4 3.2 Les dispositifs non adaptés... 5 3.2.1 Les centres de rétention :... 5 3.2.2 La complexité des démarches administratives :... 5 3.2.3 L aide au retour :... 6 3.3 Une PASS mobile pour Calais?... 6 4 L inhumanitaire au quotidien :... 7 4.1 Les conditions de vie des migrants :... 7 4.1.1 Général :... 7 4.1.2 Les interventions de la police... 7 4.1.3 Comment répondre à cette violence?... 7 4.2 Le manque de sensibilisation de la population :... 8 4.3 La politique sur l immigration :... 8 Médecins du Monde 2006 2

Introduction : 1.1 Historique de la mission: La fermeture du camp d hébergement de Sangatte, près de Calais, en novembre 2002, devait signifier la fin de l afflux des migrants dans la région. Pourtant, depuis plus de trois ans, des centaines d hommes et de femmes originaires d Afghanistan, d Irak, d Iran, ou des pays de la Corne de l Afrique continuent d affluer vers Calais, avec pour objectif de rejoindre l Angleterre. Sans structures permettant de prendre en charge les populations en situation de précarité dans la ville de Calais, les migrants sont contraints à dormir dehors et à survivre avec les aides mises en place par des associations locales (nourriture, douches et vestiaire). Médecins du Monde apporte, depuis 2002, un soutien logistique à la prise en charge des besoins de santé des migrants. La «mission Calais», lancée en mars 2005, a pour objectifs d améliorer l accès aux soins de santé des migrants par des consultations médicales, des soins et un traitement médicamenteux gratuits, ainsi que d appuyer la mise en place d un réseau de prise en charge sanitaire local (hôpital, associations locales, médecins de Ville, structures sanitaires publiques, etc.) pouvant répondre aux besoins de santé des migrants. 1.2 Le forum : Neuf mois après la mise en place de la «mission Calais», nous souhaitions témoigner des conditions de vie, ainsi que des problèmes sanitaires et juridiques, rencontrés par les migrants en transit à Calais. Mais aussi, de l effort quotidien de ces hommes et femmes qui donnent beaucoup de leur temps et de leur énergie, pour venir en aide au migrants, parfois au dépend de leur vie personnelle. Dans cette optique, un forum de discussion a été organisé le samedi 10 décembre au siège de Médecins du Monde. Ce forum était animé par le secrétaire adjoint de MDM, Fabrice Giraud. Il s articulait autour d une exposition photo réalisée par François Legeait : «Destins clandestins : les réfugiés après Sangatte». Il a permis d entendre différents intervenants qui ont témoigné de leur expérience, chacun dans leur sphère d intervention différente : - Guy Dehaut, délégué régional de Médecins du Monde Nord-Pas-de-Calais et coresponsable de la mission Calais. - Monique Delannoy, infirmière et coordinatrice médicale de la mission Calais. - Mariam Rachi, Secours Catholique, animatrice - Michel Delannoy, Secours Catholique, responsable local - Andry Ramaher, CIMADE, conseiller juridique - Fabrice Giraux, MdM, secrétaire adjoint Dans ce qui va suivre est présenté les principaux points qui ont été abordés lors de ce forum. 2 Les associations présentes sur Calais : 2.1 L action des associations : 2.1.1 Le Secours Catholique : Le Secours Catholique propose des douches aux migrants et assure deux repas par semaine. Mariam Rachi : «Le problème qui s est posé c était l hygiène. On a installé une cabine de douche, mais on a eu le problème du froid : ça gelait. En 2004, le Secours Catholique a acheté une maison à Calais et a installé quatre cabines de douche.» Médecins du Monde 2006 3

2.1.2 Médecins du Monde : Après la fermeture de Sangatte, Médecins du Monde a assuré des consultations mobiles, puis a bénéficié de l aide du Secours Catholique qui lui a fournit un local de consultation. «On était au début deux infirmières, on avait une camionnette et on partait soigner. On pouvait compter sur des médecins en ville chez qui on orientait les malades. Actuellement, l équipe bénévole est composée de huit personnes.» Mariam Rachi : «Avec Médecins du Monde, nous avons aménagé une pièce pour accueillir les consultations et soins infirmiers.» 2.1.3 Le collectif C Sur : Il n y avait pas de représentant du collectif au forum. Le collectif est entre autre composé de l association «la Belle Etoile» et de «Salaam». Il assure la plupart des distributions de nourriture, ainsi que la gestion d un vestiaire. La «Belle Etoile» s occupe également de donner des conseils juridiques et accompagne ceux qui veulent rester en France dans leurs démarches administratives. 2.2 Un travail difficile pour les associations de bénévoles : Trois ans que Sangatte est fermé, trois ans que des bénévoles se battent pour les personnes migrantes sans pouvoir compter sur l aide des institutions publiques. Guy Dehaut : «Les administrateurs de Calais ne font rien.» «Les bénévoles ne se sont pas multipliés au même rythme que les migrants ( ) la fatigue s est installée et la banalisation aussi, malheureusement.» «Tous les jours il faut se poser la question : «Pourquoi je suis là? Est-ce que je suis là, tout simplement, pour donner un coup de main? Il faut que la situation s arrête et si je veux que la situation s arrête, que dois-je faire?».» (sur l hébergement) «Il faut savoir que les associations étaient à chaque fois menacées malgré le fait qu il n y a pas de crime de solidarité. Héberger non plus n est pas un crime.» Mariam Rachi : «En 2004, le Secours Catholique a acheté une maison à Calais et a installé quatre cabines de douche(..) Sauf que quand ils sont 200, c est un problème.» «J ai beaucoup d admiration pour les bénévoles qui sont retraités et qui travaillent avec nous en souriant.» 3 Les dispositifs légaux : 3.1 Les dispositifs non appliqués Des problèmes concernant l application des dispositifs pour l hébergement des migrants ont été soulevés, notamment pour les femmes et les mineurs : Médecins du Monde 2006 4

«On a fait une réunion avec les représentants de la Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales qui nous a dit : «Les femmes dans les rues, il suffit qu elles fassent une demande pour avoir un logement! De plus, toutes les femmes qui sont passées par la PAF (Police de l Air et des Frontières) peuvent bénéficier d un hébergement!» On se dit qu il y a des choses qui existent et qui ne sont pas appliquées. Andry Ramaher : «La loi existe : si un dispositif existe, il faut démontrer qu on n a pas réussi à faire appliquer ce dispositif. Parce que d emblée, si tu héberges une femme et un enfant en hiver, il faut savoir qu on n est pas dans l illégalité. Je pense notamment aux mineurs, parce qu'à un moment donné, des mineurs sur Calais il y en avait plein partout. Et le procureur ne voulait plus les placer, si bien que le collectif a signé un accord avec le procureur pour trouver, ce qu on appelle, des personnes dignes de confiance. Cet accord était bien, parce que ça permettait aux personnes hébergées et à des mineurs de ne pas être dans l illégalité, on portait quand même préjudice. Arrivés à l âge de 18 ans, ces gens n ont pas la possibilité de faire une déclaration de nationalité. Ce qui fait que la personne se retrouve dans un centre de rétention. Par exemple, dernièrement, on a eu le cas d un jeune Pakistanais qui a été placé deux fois en foyer et il s est enfui. La troisième fois, on le chope et il dit : «Je suis mineur!», et là, on ne le croit pas. On le place alors en centre de rétention parce qu on essaie d expulser les Pakistanais. A la fin, on lui a fait un test osseux et ça a révélé qu il avait moins de seize ans. Il a été replacé en foyer. Les associations du Pas de Calais savent qu il faut saisir le procureur pour le placement d un enfant en danger. Tant qu il n y a pas de détermination d âge osseux, c est la déclaration de l enfant qui vaut.» 3.2 Les dispositifs non adaptés L inadaptation des dispositifs légaux mis en place se fait ressentir à différents niveaux : 3.2.1 Les centres de rétention : Andry Ramaher : «Le centre de rétention fait partie du dispositif national. C est une chose que nous essayons de dénoncer! Ce sont des conditions de vie déplorables avec des familles complètement dispersées. Je me souviens notamment de l histoire d une femme enceinte de six mois qui devait être emmenée par sa famille pour des visites de deux heures et après il fallait qu elle revienne le lendemain. Elle n arrêtait pas de faire des allers-retours, c est inhumain. Après il y a aussi une histoire d argent.» 3.2.2 La complexité des démarches administratives : Andry Ramaher «Je connais quelqu un qui est arrivé dans le Pas de Calais parce que quand il est allé sur la Côte Nord il n y avait personne pour l aider, il n y avait personne qui parlait sa langue. Et on lui a reproché au bout d un mois de ne pas avoir entamé les procédures. Le problème est qu une fois que ces gens arrivent sur la Côte Nord, sur place les structures ne sont pas prêtes à les recevoir. C est pour cela que les gens viennent ensuite sur Calais. D un côté, on reproche aux gens de ne pas faire les démarches comme il faut, pour être régularisés, de l autre il n y a personne qui parle leur langue et qui les aide. Comment peuvent-ils donc faire?» Médecins du Monde 2006 5

3.2.3 L aide au retour : «Pendant très longtemps on faisait de l aide au retour et on proposait 150 Euros. Est-ce que ça ne paraît pas bizarre que Sarkozy propose aujourd hui entre 2 000 et 3 000 Euros? Ce qu il faut comprendre c est qu en étudiant la circulaire, il n y a personne qui en bénéficie. Il y a tellement d exceptions!» «Il faut que la personne ait une Invitation à Quitter le Territoire de moins d un mois, et même si elle peut bénéficier de ça, ce n est pas sûr qu elle l aura. Celui qui, au bout de deux mois, se voit refuser l aide, ne pourra plus faire appel de la décision parce qu il sera trop tard. Et en tout cas, même s il bénéficie de 2 000 Euros, et qu il retourne en Afghanistan, on va lui verser une partie et le reste durant un an. Et je ne sais pas vers qui il va se retourner en Afghanistan pour avoir le reste de son argent!» «Si par exemple, à la place de mettre des gens qu on va relâcher dans les vingt-quatre, quarante-huit heures parce que de toutes façons on n a pas la possibilité de les reconduire chez eux- on créait un centre de formation, pour permettre à ces gens d obtenir une formation à long terme, pour un retour au pays accompagné, à mon avis, ça coûterait moins cher.» 3.3 Une PASS mobile pour Calais? Résumé de l intervention de Guy Dehaut : L équipe mobile de valenciennes a été créée en 2000. Son objectif est de permettre aux personnes sans abri et aux étrangers sans papiers de pouvoir bénéficier d une prise en charge à la fois sur le plan médical, social, et psychologique. Ce dispositif a été créé en partenariat avec le Centre Hospitalier de Valenciennes, avec la CPAM et Médecins du Monde. En d autres termes, cette PASS (Permanence d Accès aux Soins de Santé mobile) mobile forme une seule entité qui permet de réaliser toutes les démarches médico-sociales. Dans chacune de ses institutions ou organisation, un délégué s occupe du bon fonctionnement de cette PASS mobile. Comme c est le cas à la CPAM où quelqu un est désigné pour avoir des relations uniquement avec l équipe mobile et pour permettre aux patients d obtenir l ouverture de droit à une couverture maladie dans un temps très bref. De même, l équipe mobile de Valenciennes possède un espace réservé dans l hôpital pour les SDF et les étrangers n ayant pas de couverture sociale. Le personnel de la PASS mobile est composé de six infirmiers, d un éducateur et d un représentant des différentes associations. Les infirmiers, sont tous des volontaires. Afin que la prise en charge des personnes que nous traitons soit la plus complète possible, nous employons des infirmiers qui ont des formations très variées, en traumatologie, sur l urgence, en psychiatrie, etc. Il existe deux modes d actions : d une part, l équipe se rend tous les jours dans chaque structure d accueil de nuit et de jour où elle assure des permanences sanitaires, d autre part elle fait des sorties nocturnes jusqu à deux heures du matin. Ils vont en périphérie et aux alentours de la ville, à 15 ou à 20 kilomètres. «Si on l a fait à Valenciennes, il y a sans doute moyen de le faire à Calais. Dans un premier temps, on ne pourrait s occuper que des personnes SDF, des sans abris, des populations en précarité, puis des migrants qui relèvent de l hôpital et de l administration.» Médecins du Monde 2006 6

4 L inhumanitaire au quotidien : 4.1 Les conditions de vie des migrants : Les personnes migrantes à Calais vivent dehors. Pour prendre une douche et manger elles dépendent entièrement de l aide des associations locales. Parfois, cette aide n est pas suffisante. 4.1.1 Général : Mariam Raachi : «La situation est dramatique. C est triste de voir ces gens qui ont quitté leur pays, et souvent la guerre et qui sont prêts à mourir pour arriver à leur but : l Angleterre.» Michel Delannoy : «Ce n est pas possible qu on puisse laisser des gens dans un tel état de misère humaine et de manque d hygiène.» «J ai découvert la difficulté de faire admettre que les étrangers sont des êtres humains avec des droits.» Fabrice Giraux : «Comment est-ce possible qu on laisse des femmes et des enfants dans la rue aux portes de l hiver?» 4.1.2 Les interventions de la police En plus des agressions du froid et de la faim, ils subissent même l agression de la police. Michel Delannoy : «Les gens pris par la police sont souvent libérés sans chaussures, ils n ont pas droit à la parole.» (sur la police) «Parfois ils mettent le feu. Brûler les sacs de couchage fait partie du quotidien.» «La violence des CRS, c est du concret. On a vu des fractures et souvent c est au moment du repas qu arrive la police. Le problème est de convaincre les pouvoirs publics que ce qu ils font est inhumain.» «Le gazage est quotidien et systématique. Les gens ne se gazent pas tout seuls! C est la police qui exerce cette violence.» 4.1.3 Comment répondre à cette violence? Fabrice Giraux : «Le constat médical a une valeur vis-à-vis des politiques. Il apporte des preuves.» Médecins du Monde 2006 7

Un auditeur libre : «On pourrait emmener un huissier pour prendre des photos. En France la propriété privée est protégée. Face à des CRS qui détruisent les biens d une association, il faut une action immédiate. 4.2 Le manque de sensibilisation de la population : Les médias : «Le problème est aussi d alerter l opinion publique. Le 20 décembre, il y a un charter qui arrive et les journalistes n ont aucune réaction. Tant qu il n y a pas un Somalien qui meurt devant la caméra, l opinion publique ne réagit pas.» Les Calaisiens : «Je pense qu effectivement on peut faire avancer les choses, malgré le fait que toute une partie de la population qui n est pas d accord avec nous parle plus fort que nous. Le problème est que les gens qui sont d accord avec nous sont volontairement muets.» 4.3 La politique sur l immigration : Guy Dehaut : «La politique européenne est centrée sur le souci de sécurisation un peu partout (Calais, Maroc, Algérie ). C est une politique où les droits de l Homme sont bafoués et Calais est dans cette ambiance.» Andry Ramaher : «La politique de Sarkozy c est de rendre ce phénomène le moins visible possible.» Médecins du Monde 2006 8