FONDEMENTS DE L ENDOGENEITE DES PREFERENCES



Documents pareils
La demande Du consommateur. Contrainte budgétaire Préférences Choix optimal

CHAPITRE 1 : DE LA FONCTION DE DEMANDE DU CONSOMMATEUR À LA DEMANDE DE MARCHÉ

CHOIX OPTIMAL DU CONSOMMATEUR. A - Propriétés et détermination du choix optimal

CONSOMMATION INTERTEMPORELLE & MARCHE FINANCIER. Epargne et emprunt Calcul actuariel

Attirez-vous les Manipulateurs? 5 Indices

LE ROLE DES INCITATIONS MONETAIRES DANS LA DEMANDE DE SOINS : UNE EVALUATION EMPIRIQUE.

Chapitre 4 Quelles sont les principales défaillances du marché?

Les indices à surplus constant

TD de Macroéconomie Université d Aix-Marseille 2 Licence 2 EM Enseignant: Benjamin KEDDAD

Simulation centrée individus

des valeurs 2006 PRINCIPES VALEURS FONDEMENTS

Chapitre 6. Le calcul du PIB, de l inflation et de la croissance économique. Objectifs d apprentissage. Objectifs d apprentissage (suite)

Efficience des marchés et finance comportementale

ECONOMIE GENERALE G. Carminatti-Marchand SEANCE III ENTREPRISE ET INTERNATIONALISATION

Norme comptable internationale 33 Résultat par action

FAST RETAILING WAY (Philosophie d entreprise du groupe FR)

Sylvie Guessab Professeur à Supélec et responsable pédagogique du Mastère Spécialisé en Soutien Logistique Intégré des Systèmes Complexes

Chapitre 2/ La fonction de consommation et la fonction d épargne

Énergie et Mondialisation

Méthodes de la gestion indicielle

L ACQUISITION DU LANGAGE CHEZ LE TOUT PETIT EN VIE COLLECTIVE INSTITUTIONNELLE

Assurance maladie publique et «Opting out» - Réflexions théoriques

Chapitre 3. La répartition

La relation client constitue un axe progrès stratégique pour toutes les entreprises.

Attitude des ménages face au risque. M1 - Arnold Chassagnon, Université de Tours, PSE - Automne 2014

Chapitre 2 L inexécution des contrats: la responsabilité contractuelle

Exemple d utilisation des outils MicroSave-Africa au Brésil

FONCTION DE DEMANDE : REVENU ET PRIX

TNS Behaviour Change. Accompagner les changements de comportement TNS 2014 TNS

ESSEC Cours Wealth management

Chapitre 1 Comprendre l évolution du marketing

SCIENCES DE GESTION - CLASSE TERMINALE SPÉCIALITÉ : MERCATIQUE

2.1. AVANT LA FORMATION ANALYSER COLLECTIVEMENT LE BESOIN

eduscol Ressources pour la voie professionnelle Français Ressources pour les classes préparatoires au baccalauréat professionnel

QU EST-CE QUI VOUS MÈNE: LA TÊTE OU LE COEUR?

Format de l avis d efficience

Organisation de dispositifs pour tous les apprenants : la question de l'évaluation inclusive

RAPPORT DE 2010 SUR L ATTRIBUTION DE BÉNÉFICES AUX ÉTABLISSEMENTS STABLES

Info-assurance Séance d information de l IASB du 19 mars 2015

La perspective de «windfall profits» (profits indus) pour les électriciens allemands

NORME INTERNATIONAL D AUDIT 550 PARTIES LIEES

CHAPITRE II : QUELQUES ILLUSTRATIONS DE GESTION DU RISQUE ET DE L INCERTITUDE. I. Les marchés financiers et le choix de portefeuille

Le calcul du barème d impôt à Genève

Modulo Bank - Groupe E.S.C Chambéry - prérequis à la formation - doc. interne - Ecoute active.doc Page 1

Rapport candidat. John Sample. 6 juillet 2012 CONFIDENTIEL

Le référentiel RIFVEH La sécurité des personnes ayant des incapacités : un enjeu de concertation. Septembre 2008

L Equilibre Macroéconomique en Economie Ouverte

pas de santé sans ressources humaines

Analyse du comportement individuel et collectif des professionnels. des professionnels forestiers face aux risques

LE CADRE COMMUN DE REFERENCE LA CONVERGENCE DES DROITS 3 e forum franco-allemand

Berne, mai Questions fréquentes au sujet de l aide sociale

Plan de cours. Comportement organisationnel

Ressources APIE. La comptabilisation des frais de R&D. de l immatériel. Pour agir. En bref. Agence du patrimoine immatériel de l État

ATELIER DROIT DES CONTRATS, DE LA CONSOMMATION ET DU COMMERCE ELECTRONIQUE

AUNEGE Campus Numérique en Economie Gestion Licence 2 Comptabilité analytique Leçon 3. Leçon n 3 : la détermination et l enchaînement des coûts

I. Une nouvelle loi anti-discrimination

«L impact de l interculturel sur la négociation» construire des intérêts matériels ou des enjeux quantifiables

Le WACC est-il le coût du capital?

Questionnaire. sur l évaluation interne Qualité dans les centres d accueil pour enfants, adolescents et jeunes adultes

Epargne : définitions, formes et finalités.

Écoutez ce qui se dit sur l épargne-retraite au Canada

Calcul économique privé

Item 169 : Évaluation thérapeutique et niveau de preuve

LES PROBLEMES D ASYMETRIE D INFORMATION AU SEIN DE L ENTREPRISE

Une nouvelle norme mondiale sur la comptabilisation des produits

E-monitoring : intégrer l émotionnel dans votre «balanced scorecard»

CHAPITRE 5. Stratégies Mixtes

La valeur présente (ou actuelle) d une annuité, si elle est constante, est donc aussi calculable par cette fonction : VA = A [(1-1/(1+k) T )/k]

Principe et règles d audit

COR-E : un modèle pour la simulation d agents affectifs fondé sur la théorie COR

Principles Impératif Juillet Les principes de gestion et de «leadership» chez Nestlé

Qu est-ce qu un avis éthique pour le Comité d éthique de santé publique? sa structure, sa portée

E-PARTICIPATION AND THE FUTURE OF DEMOCRACY

Problématique / Problématiser / Problématisation / Problème

Traité de sociologie du travail

Les débats sur l évolution des

Mobiliser l épargne pour l investissement productif. Pistes de réflexion stratégique en matière de fiscalité de l épargne individuelle

Introduction Quels défis pour l Administration Publique face àla crise? Crise et leadership : quelles relations? Quels défis pour les dirigeants?

LES CRÉANCES ET LES DETTES

MÉTHODOLOGIE DE L ASSESSMENT CENTRE L INSTRUMENT LE PLUS ADÉQUAT POUR : DES SÉLECTIONS DE QUALITÉ DES CONSEILS DE DÉVELOPPEMENT FONDÉS

COLLECTION ÊTRE COPROPRIÉTAIRE. Ce que tout propriétaire ou copropriétaire doit connaître Union des Syndicats de l Immobilier

la voie bilatérale reste la meilleure option

LES HABILETÉS POLITIQUES ET LE LEADERSHIP EN ÉDUCATION

CONSEIL DE COORDIN AT I O N DU PROGRAM M E DE L ONUSID A

Régime social et fiscal des primes d intéressement

Memo BATL : la nouvelle loi sur la régularisation fiscale

Les obstacles : Solutions envisageables :

8 Certifications Minergie

Intervenir sur les interactions parents-enfants dans un contexte muséal scientifique

La notion de besoin peut décrire : La notion de besoin peut décrire :

La responsabilité juridique des soignants

Une stratégie d enseignement de la pensée critique

Norme internationale d information financière 1 Première application des Normes internationales d information financière

L OBSERVATOIRE LCL EN VILLE - RÉALISÉ PAR BVA L ÉCONOMIE DU PARTAGE, ZOOM SUR LES JEUNES URBAINS. Juin 2014

La microéconomie est-elle utile?

La crise économique vue par les salariés français

PREVENTION EVALUATION ET MANAGEMENT DU RISQUE SOCIAL

Cas 9 - Le rôle de l Etat et de l environnement légal

Transcription:

Faculté d'economie Appliquée 3, Avenue Robert Schuman, Salle 005 13628 Aix-en-Provence Cedex 1 FONDEMENTS DE L ENDOGENEITE DES PREFERENCES Hicham Elmoussaoui Documents de Recherche du Centre d Analyse Economique DR 23-04/05 1

FONDEMENTS DE L ENDOGÉNÉITÉ DES PRÉFÉRENCES Hicham EL MOUSSAOUI Résumé: Dans la théorie standard des préférences, l exogénéité et la stabilité des préférences est admise principalement pour des raisons de commodité méthodologique. Dans ce travail, nous montrerons qu en plus de la commodité méthodologique, cette hypothèse repose sur une certaine conception confuse de la nature des préférences et sur une définition moniste et individualiste de leur objet. Nous soutenons qu une telle conception doit être amendée dans le sens où il faut considérer les préférences comme des raisons d agir et élargir l objet des préférences pour inclure tout ce qui caractérise l interaction et affecte de surcroît le bien-être individuel. L intérêt d un tel amendement est perceptible lorsqu il s agit de concevoir des incitations et de mettre en œuvre des politiques publiques destinées à changer les comportements des individus. La conception selon laquelle les préférences sont exogènes et stables s inscrit dans une perspective descriptive (en tant qu input) qu on va remplacer par une conception compréhensive (en tant qu output) où les préférences sont endogènes et instables. Cette nouvelle perspective nous permettra de justifier pourquoi les préférences sont susceptibles de changer et d évoluer. Ainsi, nous mettrons en évidence dans un premier temps, les fondements de l endogénéité et de l instabilité des préférences (interdépendance temporelle et interpersonnelle des préférences) ; et dans un second temps, nous montrerons que les préférences ne sont pas stables à priori, mais convergent vers la stabilité à mesure que l individu apprend sur lui-même et sur son environnement. ATER au Centre d Analyse Economique (CAE), Université Paul Cézanne Aix-Marseille III. 3, Avenue Robert Schuman, 13628 Aix-en- Provence Cedex 1. Contact : elmoussaoui13@yahoo.fr, Tèl : 06 21 79 18 60 ou + 33 (0)4 42 17 29 94, Fax : 04 42 59 38 87 2

FONDEMENTS DE L ENDOGÉNÉITÉ DES PRÉFÉRENCES «...[O]ne does not argue over tastes for the same reason one does not argue over the Rocky Mountains - both are there, will be there the next year, too, and are the same to all men.» George Stigler and Gary Becker (1977, p.76) «De gustibus non est disputandum exceptum if non selfishum» Matthew Rabin (2002) Introduction Supposons qu un chauffeur de taxi français décide de s expatrier en Angleterre pour échapper à la pression fiscale par exemple. Après de longues années, où il roulait à droite, notre chauffeur de taxi conduit désormais à gauche. Comment expliquer alors le changement de comportement de ce conducteur? Dans l optique de la théorie standard des préférences, les individus choisissent de rouler à droite (à gauche) parce que telle est leur préférence. En d autres termes, ces individus ont une préférence «intrinsèque» pour rouler à droite (à gauche). Cette explication ne nous permet pas de comprendre pour quelles raisons les individus préfèrent rouler à droite plutôt qu à gauche et vice versa. En fait, notre conducteur ne roule pas à droite (à gauche) parce qu il préfère rouler à droite en soi, mais parce qu il préfère éviter les accidents et les amendes. S il est possible que d autres roulent à gauche sans enfreindre la loi, ce même conducteur va préférer conduire à gauche car il n a plus à se soucier des risques d accident ni des amendes non plus. Ainsi, en dépassant l équivalence entre choix et préférence (traduite par la théorie de la préférence révélée) on peut expliquer le changement de comportement du chauffeur de taxi par l idée que ses préférences sont endogènes aux institutions, ici le code de la route. La théorie standard de la préférence ne permet pas de fournir de telles réponses car le concept de préférence au sens d une donnée exogène, a été forgé dans une perspective méthodologique descriptive. Certes, cette conception a le mérite de la commodité méthodologique dans le sens où les préférences ne sont pas observables et donc ne peuvent servir d explication que si elles sont confondues avec les comportements. Cependant, dire que les individus choisissent une option plutôt qu une autre parce que telle est leur préférence finale n apporte aucune information sur les raisons d agir et justifie le caractère exogène des préférences. Une telle explication est d autant plus discutable que l on s intéresse aux interactions interindividuelles où les préférences sont interdépendantes. Cette interdépendance est illustrée par exemple dans les jeux d offre de biens publics où les individus choisissent des stratégies révélant ainsi leurs préférences et émettant par là même des signaux aux autres. Les préférences révélées ne reflètent pas uniquement les désirs et les aspirations de chacun, mais également ses réactions par rapport aux préférences des autres. Ainsi, les comportements de fraude en assurance ou en impôt, ne reflètent pas toujours un goût pour la tricherie comme le suggérerait la théorie de la préférence révélée. Il peut être considéré comme un comportement qui reflète une préférence sociale, ici l aversion à l iniquité. En effet, payer ses impôts alors que les autres ne le font pas, peut être considéré comme une injustice. Puisque les citoyens n ont pas des moyens pour réparer une telle injustice, ils adoptent un comportement de fraude pour avoir leur revanche. Donc, si l on veut lutter contre la fraude fiscale, il faut connaître au préalable les raisons d agir des contribuables. En conséquence, on ne doit pas s intéresser uniquement à la préférence finale révélée dans le choix, mais également au processus par lequel des préférences potentielles sont sélectionnées pour donner lieu à une préférence «dominante», celle qui sera révélée dans le choix. Ainsi, les préférences ne doivent pas être 3

confondues avec les comportements, sans quoi on risque d une part, d avoir des biais dans l explication des comportements, et d autre part, de concevoir des incitations à effets contreproductifs car basées sur de fausses raisons. Cette conception descriptive doit être remplacée par une conception compréhensive qui permettrait de montrer que la préférence n est pas uniquement une donnée au sens d un paramètre qui entre dans le calcul économique (sous forme d une fonction d utilité), mais également une variable qui résulte d un processus de délibération. Ce processus permet de reconstituer des stades d analyses antérieurs au choix, où l on rencontre des tensions qui existent entre les différentes préférences, les croyances et les institutions sociales. Dans la première vision, les préférences sont des données exogènes et stables ; dans la seconde, elles deviennent variables endogènes et instables. Avant de s intéresser à ce processus de délibération, il est incontournable démontrer au préalable la pertinence l endogénéité des préférences. L intérêt d une telle entreprise est lié à la question de l efficacité des incitations qui fondent les politiques publiques destinées à changer les comportements des individus. Ces politiques comprennent entre autres la régulation environnementale (Sunstein, 1986 ; 1993) ; la législation anti-discrimination (Donohue 1989 ; Sunstein 1986) et la législation pénale (Dau-Schmidt, 1990 ; Kahan, 1997), etc. Pour influencer le comportement des individus, on peut soit modifier l ensemble des opportunités en rendant les comportements indésirables plus coûteux financièrement (taxes, amendes, subventions) ; soit façonner les préférences des individus à travers le développement de nouvelles habitudes (Sunstein 1986 ; 1993) ou à travers l éducation, la désapprobation sociale (Dau-Schmidt 1990). Dans la première perspective, on agit sur la contrainte (prix, revenu) du décideur ; dans la seconde, on vise ses préférences. La prédominance des politiques basées uniquement sur les incitations économiques qui façonnent l ensemble des opportunités des individus peut être expliquée par le refus par les économistes de l abandon de l hypothèse de l exogénéité et de la stabilité des préférences. L influence des préférences par des politiques législatives et l impact de la forme des incitations (El Moussaoui 2004) sont basés sur l hypothèse de l endogénéité des préférences. Le façonnage des opportunités et celui des préférences sont des compléments pour induire le comportement désiré. Les tentatives d une société, qui compte uniquement sur les incitations économiques pour changer le comportement des individus sans base morale, sont vouées à l échec ou du moins impliquent des coûts prohibitifs. De même, une société qui compte uniquement sur la bonne volonté de ses membres et sur leur acculturation sera vite déçue par leur manque de volonté. Les incitations par les prix et le changement des préférences sont complémentaires dans le sens où, d une part, des individus dotés de fortes préférences pour des comportements socialement désirables auront moins besoin de ou pas du tout d incitations économiques ; d autre part, des individus qui bénéficient de suffisamment d incitations auront moins besoin d acculturation pour observer le comportement désiré. Donc le débat exogénéité/endogénéité des préférences se trouve au cœur du problème de l arbitrage entre les politiques fondées sur le façonnage de l ensemble des opportunités et celles fondées sur le façonnage des préférences. Pour la plupart des économistes, les préférences sont exogènes et stables. Trois arguments sont avancés pour justifier cette position : D abord, Friedman (1953) avance que la validité d une théorie ne doit pas être jugée sur la base du réalisme de ses hypothèses du moment où elle fournit de bonnes prédictions. Donc, même si dans la réalité les préférences changent d un individu à l autre, les économistes peuvent faire «comme si» elles étaient stables. Ce qui compte, c est l explication des conséquences d un profil de préférences donné combiné avec une contrainte budgétaire sur les choix des individus. Ensuite, Samuelson (1983) 4

considère que les préférences ne font pas partie de l objet de la science économique car les facteurs qui façonnent les préférences sont irrationnels. C est aux psychologues et aux sociologues d étudier les préférences ; quant aux économistes ils n ont qu à les considérer comme données, donc exogènes. Enfin, on rencontre l argument avancé par les psychologues et les sociologues selon lequel les économistes ont renoncé à l explication des préférences car le coût de celle-ci excédait les bénéfices escomptés. Cet excès de coût résulterait de la non disponibilité d outils d analyse appropriés pour analyser les préférences qui sont difficiles à observer et dont l effet est souvent masqué par celui des variables économiques (prix, revenus). A côté de ces raisons, Etzioni (1985) en avance une autre pour expliquer la négligence des économistes sur la question des préférences. Selon Etzioni (1985), les économistes du courant dominant expliquent les changements de comportements par la variation des prix, mais en s intéressant uniquement aux états d équilibre. C est la méthode de la statique comparative qui voit les différentes décisions comme indépendantes. Or, nous savons très bien que par effet de mémoire, d expérience et d apprentissage, les décisions que nous prenons à différents moments sont enchevêtrées et liées. En conséquence, l explication des comportements ne peut être réalisée que dans un cadre dynamique où l on s intéresse au processus par lequel l individu forme ses choix. Notre objectif est de mettre en évidence les arguments qui plaident pour l endogénéité et l évolution des préférences. Il ne s agit pas ici de proposer une théorie de la formation ou de l évolution des préférences, mais tout simplement de justifier leur endogénéité et leur instabilité. Pour ce faire, nous consacrons une première section aux arguments, autres que méthodologiques, qui ont justifié aux yeux des économistes l hypothèse d exogénéité et de stabilité des préférences. Parallèlement nous nous attellerons à démonter ces arguments liés à une certaine conception des préférences et à une certaine définition de leur objet. Au terme de cette première section, nous proposons une définition qui nous paraît la plus appropriée pour tenir compte de l endogénéité et de l instabilité des préférences. Dans la deuxième section nous établissons les fondements sur lesquels doit reposer l hypothèse de préférences endogènes et instables. Il s agit, d une part, de montrer pourquoi il faut considérer les préférences comme endogènes, et d autre part, pourquoi elles doivent être considérées comme convergentes vers la stabilité. Section I : La nature des préférences : des relations binaires vers les raisons d agir. Le concept de préférence est versatile dans le sens où il a été utilisé avec des significations différentes. Ainsi, les préférences étaient interprétées comme de la satisfaction mentale (Marshall, 1890 ; Pigou, 1952), comme des désirs (Ramsey, 1931 ; Hicks, 1939), comme des choix (Samuelson, 1947 ; Harsanyi, 1955) et comme des valeurs (Arrow, 1951 ; Griffin, 1986). En dépit de cette ambivalence dans les définitions, les économistes du mainstream ont estimé que cela n aurait aucun impact sur le classement (ranking). Dans cette section nous essayerons de montrer que la définition compte, et que certaines conceptions des préférences peuvent justifier leur exogénéité et leur stabilité. Au terme de cette section nous donnerons une définition des préférences qui est compatible avec leur endogénéité et leur évolution. I.1. Délimitation du champ des préférences Il s agit ici de mettre en évidence les différences qui existent entre le concept de préférence et des concepts voisins. 5

Préférences et désirs Les préférences doivent être distinguées des désirs en raison du caractère comparatif qui leur est inhérent (Pettit, 2004). Contrairement au désir qui désigne une envie pour plusieurs choses à la fois, la préférence implique toujours un jugement favorable à une option par rapport à une autre. Ainsi, on peut désirer à la fois du café et du thé, mais on préférera prendre du thé. Douglas Whitman (2004) soutient que les désirs peuvent être considérés comme des sources intrinsèques de satisfaction indépendamment des autres variables, alors que la préférence désigne la supériorité d une option sur une autre, une supériorité exprimée en termes de niveau de satisfaction relatif. En d autres termes, les préférences expriment le degré relatif des désirs, un degré qui dépend d autres éléments. En conséquence, les préférences ne peuvent pas être considérées comme exogènes. Assimiler la préférence au désir justifie son caractère exogène. Dans la théorie standard de la préférence, le désir s impose à l individu, celui-ci ne peut qu y succomber, il ne peut pas faire autrement. La préférence (comme désir) devient une donnée que l on ne peut pas changer. Préférences et goûts Les préférences doivent être distinguées des goûts pour deux raisons. Premièrement, parce que les goûts sont considérés comme des états bruts (basés sur des pulsions instinctives), qui sont exogènes à la décision de l individu. Deuxièmement, les goûts ne sont pas sujets à discussion ou aux débats car ils représentent des jugements personnels. Cette nature rend très invraisemblable la révision des goûts ce qui rend ceux-ci figés. L identification des préférences aux goûts est due au fait que l accent soit mis sur leur dimension émotionnelle ou sentimentale. Les préférences sont souvent interprétées de la même façon comme les penchants, les désirs, les envies, les impulsions et les passions. Et puisque c est cet aspect émotionnel est prédominant dans la théorie de décision, on confond souvent goûts et préférences. L exogénéité des préférences peut trouver son fondement dans cette identification des préférences aux goûts. En effet, du moment où les goûts sont considérés comme des jugements personnels, n engageant que leurs émetteurs, ces derniers ne sont pas censés les réviser sous la pression des autres car ils s identifient à leurs goûts (De gustibus non est disputandum). Par ailleurs, les goûts ont une connotation individualiste qui implique une indépendance des préférences. Cette indépendance a justifié le caractère exogène et stable des préférences. Pettit (2004) propose la déconnexion des goûts et des préférences. Cette déconnexion implique un changement ou plutôt un élargissement de l objet des préférences. Celles-ci ne seront plus cantonnées à l intérêt personnel de chaque individu. En d autres termes, le bienêtre individuel n est plus lié uniquement à la satisfaction de préférences individualistes. Les individus peuvent avoir des préférences pour le bien-être des autres (other-regarding preferences). Donc les préférences ne peuvent être réduites aux goûts à connotation individualiste et irréversible. Préférences et choix La préférence est différente du choix : la préférence désigne une attitude, alors que le choix désigne une action. Il est souvent admis que des individus rationnels agissent conformément à leurs préférences dans le sens où si x est préféré à y, x sera choisi. Cette assertion confond 6

rationalité et révélation des préférences. Par ailleurs, le passage de pures préférences à des choix n est pas toujours aussi évident. Si les alternatives disponibles sont conditionnelles par exemple, la traduction des préférences en choix n est pas automatique car l incertitude planant sur la réalisation des états de nature peut introduire un biais dans les choix des individus par rapport à leurs préférences. Ceci nous amène à parler du rôle important joué par la théorie de la préférence révélée dans la justification de l exogénéité et de la stabilité des préférences. En d autres termes, il s agit d expliquer comment la confusion conceptuelle entre préférence et choix, matérialisée par la théorie de révélation des préférences, a pu justifier l exogénéité et la stabilité des préférences. I.2. La théorie de la préférence révélée et l exogénéité des préférences Sagoff (2003) explique qu il existe deux conceptions de la préférence : la première en tant qu entité mentale ou état psychologique peut être apparentée à des besoins ou des désirs qui motivent les choix des individus; la seconde fait référence à une entité, une construction théorique qui existe à partir du moment où un choix est engagé. Dans le premier cas, les préférences causent le choix alors que dans le second cas elles ne préexistent pas au choix. Au contraire, elles sont dérivées, inférées à partir des choix exprimés. C est la deuxième conception qui a été privilégiée par les économistes. Si un individu choisit le panier A au lieu du panier B au prix C, l économiste, en reconstituant l ensemble des possibilités, va en déduire que cet individu préfère le panier A au panier B au prix C. En fait, il s agit d une construction théorique inférée à partir de l ensemble des choix qui se présentent au décideur. La préférence est révélée par le choix et n a pas de signification opératoire indépendante. La théorie de la préférence révélée se fonde sur cette conception des préférences, d autant plus crédible aux yeux des économistes que les préférences ne sont pas observables directement. Par ailleurs, les théoriciens de la préférence révélée soutiennent que l échelle des préférences qui fonde les choix des individus reste constante. Certes, les choix révèlent une préférence, mais celle-ci n est pas unique. Elle n est pas non plus figée car elle peut être ajustée ou simplement remplacée par une autre. C est ce que défend également Rothbard (1991) à travers son concept de préférence démontrée. Le concept de préférence démontrée, quoique similaire, est différent de la préférence révélée de Samuelson. La différence se situe fondamentalement au niveau de la dynamique des préférences. En effet, Samuelson suppose qu il existe une échelle de préférences constante à travers le temps, sur la base de laquelle les individus forment leurs choix. Cette constance qui sous-entend l indépendance des préférences par rapport à l expérience et aux interactions, semble rentrer en contradiction avec le postulat de départ selon lequel l action révèle la préférence. Pour Rothbard, il n y a aucune raison de supposer la constance des préférences : «l erreur première est de supposer que les échelles de préférence demeureraient absolument constantes au cours du temps. Il n y a absolument aucune raison pour faire une telle hypothèse. Tout ce que nous pouvons dire est qu une action, à un instant donné, révèle une partie de l échelle de préférences de quelqu un à ce moment précis. Il n y a absolument rien qui permette de supposer qu elle est constante entre un instant et un autre.» (p.112) 1. Dire que les préférences sont constantes signifierait qu elles sont indépendantes du contexte décisionnel, d événements aléatoires, des préférences des autres et des propres actions de l individu. Aussi, cela signifierait que l individu n apprend rien de ses propres expériences, de ses satisfactions et de ses déceptions. Par ailleurs, chaque action concrète de l individu révèle seulement une partie de l échelle des préférences des individus, la partie qui 1 Murray Rothbard, Economistes et charlatans, Traduit par François Guillaumat, les belles Lettres, 1991. 7

correspond au choix en question, au moment où il est observé. Du fait du caractère évolutif des préférences, il est impossible de définir l échelle complète des préférences. Pour Rothbard, les théoriciens de la préférence révélée ont commis l erreur de confondre l hypothèse de constance avec celle de la cohérence pour justifier la rationalité des préférences. Comme l a déjà fait remarquer Mises (1949), la constance et la cohérence sont deux choses radicalement différentes. La cohérence implique seulement que l ordre de classement soit transitif. Il est donc possible de conserver la cohérence des choix tout en acceptant que les agents puissent changer leurs préférences au cours du temps. Si Rothbard remet en cause l hypothèse de stabilité des préférences, il n en fait pas autant pour leur exogénéité. Il continue à défendre l idée selon laquelle les préférences doivent être considérées comme des données. En tant que branche de la praxéologie, l économie n a pas à étudier les causes des préférences individuelles, elle doit s intéresser aux conséquences de la préférence et non pas aux raisons de cette préférence. Que l agent économique fasse son choix en tirant à pile ou face, ou après mûre réflexion, que la préférence sous-jaçente soit le résultat d une conviction personnelle ou d une imitation, l analyse économique n a pas à s intéresser à l origine des préférences, mais à leur seule expression telle qu elle est traduite par les actions des agents économiques. Le concept de préférence démontrée autorise donc à penser l évolution et le changement des préférences, mais empêche en même temps de réfléchir sur les déterminants de la formation des préférences. En d autres termes, Rothbard admet une évolution exogène des préférences, une évolution qui ne dépend pas des choix des individus puisque ces derniers continuent à les prendre comme des données. Cette conception ne peut rendre compte de la complexité des motivations individuelles surtout dans un contexte d interactions où l interdépendance des préférences est de rigueur. La théorie de la préférence révélée ne nous permet pas d expliquer pourquoi les individus préfèrent ne pas avoir certaines préférences (les fumeurs, les boulimiques, etc.), elle ne permet pas non plus de comprendre pourquoi certaines préférences ne sont pas observées dans les choix des individus. La réponse à ces questions revêt un intérêt crucial lorsqu il s agit de réfléchir sur la manière de changer les comportements des individus. Pour changer les comportements des individus, il est nécessaire de comprendre leurs raisons d agir. Pour ce faire, on ne peut se contenter des seules préférences révélées dans les choix des individus. On gagnerait mieux en s interrogeant sur les raisons qui poussent les individus à privilégier une préférence par rapport aux autres concurrentes. Qu il soit clair que ce que nous rejetons ici dans la théorie de la préférence révélée n est pas le fait que les choix révèlent les préférences, mais l idée que le choix est la seule voie d accès à l échelle des préférences des individus et que cette échelle est à priori stable. La relation «fusionnelle «proposée» par la théorie de la préférence révélée (Samuelson 1947, Harsanyi 1955) est en fait contestable car rien ne garantit qu une préférence soit traduite par un choix ; de même que rien ne garantit qu un choix soit déterminé par une seule préférence. Par ailleurs, deux individus faisant le même choix peuvent avoir des raisons différentes d agir, donc des préférences différentes. Dans ce sens, Gauthier (1986) distingue la dimension comportementale de la préférence, que révèle le choix, de la dimension verbale, qu exprime la parole. Certes, dans certaines situations le choix est verbal, on révèle alors sa préférence en l exprimant. Mais dans d autres contextes les deux dimensions de la préférence peuvent entrer en conflit. Pierre exprime sa préférence pour la lecture des livres de psychologie plutôt que pour les feuilletons, mais il passe son temps libre devant le téléviseur tandis que ses livres dorment sous la poussière. Dans de nombreuses situations, une personne choisit sans aucune expression verbale de sa préférence. Dans d autres situations, elle exprime une préférence sans être en mesure de pouvoir faire un choix. Dans la théorie de la préférence révélée, il est supposé implicitement la coïncidence des dimensions comportementales et verbales de la préférence. Cette 8

coïncidence n est pas toujours vérifiée ce qui justifie d aller au-delà de la préférence finale (telle qu elle est révélée dans le choix) pour s intéresser au processus par lequel cette préférence émerge. En d autres termes, il s agit de comprendre comment est résolu le conflit entre préférences concurrentes. Dès lors la préférence n est plus une donnée exogène mais devient une variable endogène dont il faut expliquer les déterminants. Pettit (2004) explique que la théorie de la préférence révélée adopte une approche «mécaniste» des préférences. Dans cette conception, les préférences n existent qu à partir du moment où elles peuvent être exprimées par des choix ou des actions. Si certaines préférences ne sont pas révélées par les choix ou les actions des individus, les tenants de la théorie de la préférence révélée en déduiront que l individu ne possède pas ce type de préférences. La théorie de la préférence révélée ne permet pas non plus de tenir compte des choix conditionnels (choix dans l incertain par exemple), ni de la frustration des préférences (falsification des préférences par exemple). Par ailleurs, si un choix est présenté sans mettre en avant certaines préférences, celles-ci ne seront pas activées et donc n auront aucune chance d être sélectionnées. De ce fait les dites préférences ne seront jamais reconnues, car ne sont pas révélées, et donc ne seront pas prises en compte notamment lorsqu il s agit de concevoir des incitations ou des politiques publiques. À cette conception «mécaniste» des préférences, dans laquelle l individu choisit mécaniquement en fonction d une échelle de préférences donnée, Pettit (2004) va substituer ce qu il appelle la conception dispositionnelle. Dans celle-ci, les préférences sont considérées comme des dispositions à choisir certaines alternatives plutôt que d autres. Cette disposition équivaut à l état dans lequel se trouverait l individu en choisissant une alternative donnée. Cette conception, contrairement à l approche «mécaniste», remet en cause l équivalence qui existait entre préférence et choix pour lui substituer un lien de causalité qui peut être rompu suivant les états dans lesquels se trouveront les individus en faisant leurs choix. Ainsi, dans la perspective dispositionnelle, il est plausible de dire que les individus ont choisi sur la base de leurs préférences, que certaines préférences pourront ne pas donner lieu aux choix correspondants (frustration des préférences) ou encore que les individus peuvent avoir une préférence entre deux alternatives qui ne seront jamais disponibles comme objets du choix. Si cette conception a le mérite de proposer une relation de causalité plus réaliste, elle est en revanche focalisée uniquement sur les relations entre choix et préférences. D où la conception fonctionnelle qui met en avant également la relation entre préférences elles-mêmes. À titre d exemple, supposons qu un individu préfère x à y, qu il soit indifférent entre u et v et qu il soit amené à choisir entre (x, u) et (y, v). Selon toute vraisemblance, l individu aura une préférence pour le couple (x, u), à moins qu il y ait des facteurs perturbateurs. Dans le cas contraire, c est-à-dire en présence de ces facteurs, sa préférence initiale entre x et y sera remise en cause. En d autres termes, préférer (x, u) à (y, v) est lié à d autres préférences (xpy et uiv), un lien qui est matérialisé par la propriété de transitivité. La théorie de la décision à l image de l axiomatique de la théorie de l utilité espérée par exemple, fournit certains liens et connexions qui doivent exister entre les préférences pour que l on puisse traduire le degré de préférence pour les alternatives par des indices d utilité (complétude, transitivité et indépendance). Les préférences sont connectées à d autres préférences, à des attitudes, à des croyances qui peuvent empêcher la transformation d une préférence en un choix. Ainsi, dans une conception fonctionnelle, un individu préfère une alternative x plutôt que y s il se trouve dans un état qui le dispose à choisir x plutôt que y et que cet état se trouve connecté à d autres préférences et états de d esprit favorables à cette préférence (xpy). Les préférences ne sont plus, comme dans l approche dispositionnelle, des dispositions au choix, mais des dispositions au choix collatéralement sensibles à une variété d autres états. 9

Cette conception fonctionnelle nous permet de comprendre que les préférences ne sont pas toujours intrinsèques au sens où l objet (les attributs des biens) a de la valeur en soi. La préférence devient extrinsèque dans le sens où l objet du choix possède une valeur qui dépend d autres éléments externes. Les choix économiques ne mettent pas en jeu uniquement des relations entre individus et objets mais également des relations de type individu-individu. Les individus prêtent attention non seulement aux attributs des biens mais également aux attributs des personnes avec lesquelles ils interagissent. Le champ des préférences se trouve donc élargi pour embrasser l ensemble des paramètres qui conditionnent les interactions interindividuelles. Il ressort de cette analyse que l exogénéité et la stabilité des préférences ont été justifiées grâce à des ambiguïtés portant sur la définition de la nature des préférences. La délimitation des frontières du concept de préférence par rapport aux concepts voisins nous a permis de lever l ambiguïté et donc de remettre en cause un des fondements de l exogénéité et de la stabilité des préférences. L autre argument qui a servi pour justifier l exogénéité et la stabilité des préférences est lié à une définition très restrictive de l objet des préférences. I.3. Elargissement de l objet des préférences Dans la littérature habituelle, les économistes considèrent que les préférences ont pour objet des biens et des actions. Les individus sont supposés avoir des préférences ne tenant compte que de leurs intérêts propres. Ceci explique pourquoi les préférences sociales ou morales sont exclues de l analyse. Dans ce qui suit nous allons montrer comment l adoption d une conception large du bien-être et la prise en compte de l interdépendance des préférences individuelles, permettent de définir un ordre élargi des préférences, et justifier ainsi l endogénéité des préférences. Si l on prend pour objet de préférence l état dans lequel se trouve un individu en choisissant une alternative x plutôt que y, il est envisageable de réintégrer les préférences sociales et morales dans l analyse. Le raisonnement en termes d états plutôt que de biens ou actions permet d élargir le champ d analyse des préférences. Ce n est plus le bien x qui est préféré à y mais l état dans lequel se trouve l individu quand il possède ou utilise le bien x qui est préféré à celui dans lequel se trouve l individu qui possède ou utilise le bien y. Dès lors, la préférence en tant que relation binaire n est plus liée uniquement aux caractéristiques des biens mais aussi à tous les paramètres qui sont susceptibles d affecter l état dans lequel peut se trouver l individu (le contexte social, la connotation morale, le temps, etc.). Dans le même ordre d idées Harsanyi (1997) retient les «perspectives» (prospects) comme objet des préférences des individus. Le concept de perspective représente l ensemble des conséquences possibles associées à une action donnée. La raison pour laquelle Harsanyi substitue la perspective à l action comme objet de préférence, est que deux individus qui préfèrent entreprendre la même action, ne préfèrent pas la même perspective, c est-à-dire qu ils ont différentes anticipations quant aux conséquences de ladite action. Harsanyi remet donc en cause l idée dominante dans la théorie de décision selon laquelle, les actions représentent les uniques objets des préférences. Le terme de perspective est plus large et permet de prendre en considération les raisons pour lesquelles les individus manifestent certaines préférences plutôt que d autres. Dans la même logique, Savage (1972) prend pour objets de préférences des actes. Ceux-ci sont définis comme des fonctions qui associent les conséquences possibles à chaque état du monde. Définir l objet des préférences comme des perspectives ou des actes revient à mettre en évidence la sensibilité des préférences aux croyances relatives aux conséquences, qui deviennent donc endogènes aux croyances. L identification des préférences comme les états d affaires pertinents à la prise de décision élargit ainsi l éventail de leurs objets. Ainsi, relèvent du domaine des préférences, non 10

seulement le confort matériel des individus, mais également leurs valeurs morales, ascétiques, leurs épanouissements personnels, leurs soucis d équité et de justice, la réciprocité. Kaplow et Shavell (2002) utilisent le terme de préférence en tant qu état du monde que l agent considère comme pertinent pour la prise de sa décision. Donc tout ce qui est en mesure d affecter le bien-être des individus ou sa distribution devient un élément de leur ordre des préférences. Kaplow et Shavell (2002) définissent ainsi un ordre élargi de préférences qui lie la préférence au bien-être (extended preference ordering). Les préférences en tant que relations entre différentes alternatives n ont pas toujours la même signification. Ainsi, si un individu vous dit qu il préfère regarder un film au lieu d un match de football, cela exprime un plaisir individuel. Maintenant, s il vous dit qu il préfère le café venant du «commerce équitable» par rapport au café «conventionnel», cela traduit non seulement un plaisir individuel, mais également un intérêt pour les autres (contribuer au développement des petits producteurs par exemple). Gintis (1974) soutient que les préférences ne reflètent pas uniquement la contribution des biens et services au bien-être de l individu, mais aussi celle de la nature de l interaction. Autrement dit, les individus se préoccupent de la façon dont ils sont traités par les autres, c est-à-dire qu ils sont sensibles à la réciprocité et à la justice dans leurs interactions avec les autres. Cela justifie que l on prenne en compte d autres catégories de préférences qui ne sont pas liées à la quantité et à la qualité des biens consommés mais au processus d interaction, en l occurrence les préférences sociales. Les modèles de préférences sociales gardent l hypothèse de la poursuite de l intérêt personnel tout en y ajoutant une seconde hypothèse selon laquelle, les individus se préoccupent également de l intérêt des autres. Charness et Rabin (2002) distinguent trois catégories de préférences sociales : d abord, l aversion à l iniquité, selon laquelle les individus cherchent à réduire les écarts existant entre leurs propres gains et ceux des autres ; ensuite, les préférences portant sur le bien-être social (social-welfare) qui poussent les individus à maximiser le surplus social et à aider particulièrement ceux dont les gains sont plus faibles que les leurs ; enfin, les préférences de réciprocité (positive et négative) qui impliquent que les individus soient motivés par la réduction ou l augmentation des gains des autres suivant que ces derniers ont agi respectivement de façon hostile ou bienveillante. Dans les deux premières catégories, les individus se préoccupent du résultat et de sa distribution (aversion à l iniquité) ; dans la seconde catégorie, ils prêtent attention aux intentions de leurs partenaires (réciprocité). Bowles (2004), lui, identifie deux catégories de préférences sociales : les préférences tenant compte d autrui (other-regarding preferences) et les préférences tenant compte du processus (process-regarding preferences). Concernant les préférences tenant compte d autrui, l idée clé est que les individus évaluent un état suivant leur perception de la façon dont les autres vont le vivre, ce qui rejoint les deux première catégories de préférences sociales identifiées par Charness et Rabin (2002). Quant aux préférences tenant compte du processus, l idée est que les individus se soucient non seulement de l impact de leurs actions sur leur propre intérêt et sur celui des autres, mais également de la façon dont le résultat (outcome) émerge. Ainsi, on est plus disposé à accepter un mauvais résultat suite au jet d une pièce que suite à son imposition par quelqu un d autre dont l intention est de compromettre votre intérêt. Aussi, nous sommes plus disposés à aider les gens pauvres lorsque leur situation est provoquée par la malchance que si elle était provoquée par la paresse. D autres exemples peuvent être cités, mais l idée qui leur est commune est que l évaluation d un état par les individus est liée à leur perception de son processus de réalisation. La sensibilité des individus quant au processus générateur du résultat est liée au fait qu il leur fournit des informations sur les intentions des autres dont ils ont besoin, ce qui va leur permettre d inférer le comportement approprié à adopter. 11

Les préférences ne portent plus uniquement sur les caractéristiques des biens mais également sur les caractéristiques des interactions. En effet, les individus préfèrent travailler sous certains contrats plutôt que d autres, collaborer ou faire des affaires avec certaines personnes plutôt que d autres (choix des associés, des salariés, des voisins, etc.). Ainsi, les caractéristiques de l interaction (la distribution du résultat, les actions et les intentions des autres, etc.), deviennent des facteurs déterminants dans l explication des préférences des individus. L idée est que l élargissement du champ des préférences pour inclure également l intérêt des autres, le procédé selon lequel l interaction se déroule, la façon dont les partenaires se traitent mutuellement, etc., permet de tenir compte de l interdépendance des préférences des individus et donc de justifier leur endogénéité et leur instabilité. I.4. Les préférences comme les raisons d agir Les raisons d agir ne sont pas basées uniquement sur les croyances, elles sont fondées également sur les préférences. Brandom (2001) explique que votre croyance qu il pleut et qu en ouvrant votre parapluie, vous éviterez d être mouillé, ne suffit pas à la considérer comme raison suffisante pour passer à l acte. Afin d avoir une raison complète pour passer à l acte, il faut que vous préfériez ne pas être mouillé. Donc les raisons d agir ne peuvent être réduites aux croyances, elles sont déterminées également par nos préférences. Les raisons d agir sont toujours liées à l aspect volontaire, non coercitif des préférences, même si dans certains cas la raison d agir est conditionnée par une norme légale ou une institution sociale. Ainsi, un employé de banque qui justifie le port de la cravate par le fait qu il s y trouve contraint par son statut, n exclut pas que cet individu préfère porter la cravate. En effet, on peut dire que cet individu préfère porter la cravate car il préfère honorer ses obligations en tant qu employé de banque ou encore qu il le fait parce qu il préfère garder son emploi d agent de banque. Autrement dit, le caractère contraignant des comportements dictés par des normes n a pas de signification que si les individus ont une préférence pour le suivi de la norme ou une préférence qui justifie le suivi de cette règle. A travers cet exemple, on comprend que les préférences peuvent être considérées comme des raisons d agir. Cette conception permet de rendre compte de la pluralité et de l interdépendance des raisons qui motivent les choix des individus. Bowles (1998) considère que les préférences représentent les raisons d agir des individus et certains de leurs attributs (à ne pas confondre avec leurs croyances et leurs compétences) qui influencent leurs décisions dans une interaction sociale donnée. Cette conception rejoint celle d Aristote pour qui les préférences et les actions s influencent mutuellement : les choix sont guidés par les préférences, et les préférences sont façonnées par les choix passés. Dans cette perspective, les préférences représentent un mélange hétérogène composé des goûts (pour les aliments et les habits par exemple), d habitudes, d émotions (comme la colère, la honte) et autres réactions viscérales (comme la peur), mais aussi de la façon dont les individus identifient et formalisent le problème de décision (decision framing), d engagements (comme les promesses), de normes sociales internalisées, de penchants psychologiques (agressivité, introversion) et de relations affectives avec les autres. La définition des préférences comme les raisons d agir est compatible avec une conception endogène et évolutive des préférences. En effet, les raisons d agir des individus sont sensibles à plusieurs variables comme les habitudes, les normes sociales et la nature du processus d interaction. Au terme de cette section, nous pouvons dire que l exogénéité et la stabilité des préférences est une hypothèse quia été fondée sur des ambiguïtés conceptuelles et une conception moniste et individualiste des préférences. Une fois cette proposition est admise, 12

nous allons nous intéresser désormais aux fondements de l endogénéité et de l instabilité des préférences. Section II : Pourquoi les préférences sont-elles endogènes et instables? Dans cette section nous mettrons en évidence dans un premier temps les fondements de l endogénéité des préférences ; dans un second temps nous montrerons que le point de départ n est plus la stabilité des préférences, mais leur instabilité. II.1 Les préférences dépendant des situations décisionnelles (context-dependent preferences) La notion de préférence se rapporte à des états de choses : nous dirons que nous préférons une pomme à une orange, mais il est plus rigoureux de dire que nous préférons, dans un environnement donné, manger une pomme plutôt qu une orange. La préférence dépend donc de l environnement dans lequel l individu est amené à faire des choix ou à interagir. Au-delà de l environnement en soi, c est la perception que les décideurs forment à propos de ses caractéristiques qui influence leurs préférences. La perception que font les individus des différents attributs des objets de choix auxquels ils sont confrontés, varie suivant les situations qui peuvent rendre certains attributs plus déterminants que d autres. La variabilité des préférences (donc leur endogénéité) est liée donc aux changements de perception et à la variabilité des pondérations que les individus affectent aux différents attributs de l objet du choix. Plusieurs faits expérimentaux viennent soutenir l idée de l endogénéité des préférences : le taux d escompte hyperbolique, l interdépendance des consommations des agents (Duesenberry J., 1949 ; Leibenstein H., 1950), l impact des valeurs religieuses (Iannaccone L., 1998) ; le renversement des préférences (Fischer et Hawkins, 1993; Lichtenstein et Slovic, 1971, 1973; Tversky, Sattath et Slovic, 1988) ; les évaluations contingentes (Kahneman, Ritov, Jacowitz, et Grant, 1993; Schkade et Payne, 1994) ; l effet de dotation (Camerer, 1992; Loewenstein et Issacharoff, 1994; Medvec, Madey, et Gilovich, 1995). Dans ce qui suit, nous allons nous en tenir à l analyse de quatre phénomènes parmi les plus traités dans la littérature pour illustrer cette idée de préférences dépendant du contexte. L aversion à la perte et l effet de dotation : On parle d aversion à la perte lorsque les individus expriment une asymétrie dans leur évaluation de deux résultats d un montant identique. Ainsi, il a été montré que les individus attribuent plus de valeur (négative) aux pertes qu aux gains d un montant équivalent. Cela implique que, suite à une petite perte, les individus subiront une désutilité supérieure à l utilité que leur procurerait un petit gain du même montant. En conséquence, les individus vont préférer des loteries qui minimisent les pertes. L effet de dotation traduit également une asymétrie d évaluation, cette fois-ci entre le prix de vente et le prix d achat du même bien ou de la même loterie. En effet, il semble que le prix minimal (disposition à accepter, WTA) auquel les individus sont prêts à céder quelque chose qu ils possèdent est supérieur au prix maximal (disposition à payer, WTP) auquel ils sont disposés à acquérir ladite chose (Thaler 1992). Donc la préférence de l individu change suivant son rôle joué dans l interaction (acheteur ou vendeur), un rôle qui dépend de la règle d allocation des dotations initiales. Les phénomènes d aversion à la perte et de l effet de dotation sont liés à l horizon temporel à la disposition de l individu. 13

L aversion à la perte et l effet de dotation sont tous les deux la preuve que les individus sont sensibles, dans leurs jugements, aux changements par rapport à une situation ou à un point de référence. L utilité des individus ne dépend pas uniquement des niveaux absolus de la consommation, du revenu ou de la richesse, mais également de leurs valeurs relatives. Rabin (2002) propose que la fonction d utilité soit réécrite en tenant compte des changements affectant ses arguments : U(c,r) où c représente le vecteur des niveaux relatifs de la consommation, de la richesse et où r représente le vecteur des niveaux de référence associés aux mêmes arguments (reference-based utility). Par conséquent, on peut interpréter l asymétrie dans l évaluation qui est illustrée par l aversion à la perte par le fait que la variation de l utilité (satisfaction) par rapport au statu quo est plus importante dans le cas de perte que dans le cas de gain du même montant. Le même raisonnement reste valable lorsque le participant à la loterie change de statut. Ainsi, la préférence en tant que jugement comparatif, ne porte plus uniquement sur les niveaux absolus de satisfaction fournis par chaque option, mais également sur leurs niveaux relatifs, c est-à-dire leurs variations par rapport à un point de référence. Le point de référence peut être le niveau antérieur de la consommation, de revenu, de richesse, ce qui implique que les préférences peuvent changer lorsque l individu perçoit un changement par rapport à son point de référence. En conséquence, on peut dire que les préférences des individus sont endogènes à leurs points de référence. Escompte hyperbolique du futur : Dans la théorie standard, les individus escomptent le futur à un taux constant (δ (t) = e -βt ). Ceci signifie que les individus évaluent les différents «états» indépendamment du moment où ils procèdent à cette évaluation. La forme exponentielle a la propriété unique de générer des préférences cohérentes dans le temps. Cela veut dire qu un individu faisant face à un choix intertemporel -moins de satisfaction plutôt que plus de satisfaction plus tard- exprimera toujours la même préférence pour le présent quel que soit le moment du choix. Cette assertion est non seulement contre-intuitive mais démentie par les travaux expérimentaux qui montrent que le délai d un an n est pas apprécié de la même façon suivant que ce délai est proche ou est loin dans le futur. Ainsi, un individu peut préférer une somme de 120 euros disponible dans un an à la détention d une somme de 100 euros disponible aujourd hui ; mais il préférera la somme de 100 euros disponible dans 10 ans à la somme de 120 euros disponible dans 11 ans. Malgré le fait que dans les deux cas le délai est d un an, la préférence de l individu change en fonction du moment de l évaluation déterminant son horizon temporel. Les individus escomptent plus sévèrement les délais incrémentaux du futur proche que ceux situés dans un futur plus lointain (present-biased preferences). Ce phénomène a été baptisé par les économistes comme l escompte hyperbolique du futur, dont le taux s écrit de la façon suivante : δ (t) = (1 + αt) -β/α, avec α, β > 0. Selon cette fonction, un individu peut être impatient d obtenir son emploi préféré dans un an, alors qu il peut se montrer patient dans l évaluation des conséquences à long terme du réchauffement climatique. En d autres termes, les individus peuvent avoir un taux d escompte immédiat assez élevé (impatience à court terme) et un taux d escompte futur moins élevé (patience à long terme). Plusieurs travaux (synthétisés par Angeletos et al., 2001) montrent que l escompte hyperbolique du futur fournit de bonnes prédictions quant aux préférences des individus en matière de consommation et d épargne (explication de la réduction de la consommation pendant la retraite). Les individus qui escomptent le futur de façon hyperbolique peuvent manifester également un renversement des préférences. Ainsi, un individu qui doit choisir entre deux alternatives A 14

et B disponibles à deux dates différentes, peut préférer A à B dans le présent, mais avec le temps il pourra changer complètement sa préférence au profit de B. L escompte exponentiel a été introduit pour garder la cohérence des préférences dans le temps, ce qui justifiait en même temps la stabilité des préférences. Avec l escompte hyperbolique, la consistance des préférences peut être toujours sauvegardée tout en permettant leur endogénéité et leur évolution. Renversement des préférences (Preferences reversal) On parle d inversion des préférences lorsque les mêmes individus font des choix et annoncent des prix qui reflètent deux ordres de préférence différents. C est un phénomène expérimental où l on demande à des sujets dans un premier temps de choisir entre deux loteries qui leurs sont présentées simultanément, et dans un second temps d attribuer, à chacune d elle présentée séparément, un prix minimum auquel ils sont disposés à vendre leur droit de participation à la loterie. Il s agit donc d un problème de cohérence dans le comportement des individus dans le sens où, d un côté les individus peuvent préférer une loterie L 1 (qui donne une probabilité élevée de gagner peu) à une loterie L 2 (qui permet de gagner beaucoup avec une faible probabilité), et de l autre côté ils vont demander davantage pour se défaire de L 2, c est-à-dire qu ils fixent le prix le plus faible pour la loterie préférée, ici L 1. Ce phénomène a été mis en évidence pour la première fois par Lichtenstein et Slovic (1971) et a été expliqué par le fait que les préférences ne présentaient pas la propriété de transitivité. En fait, l explication par la transitivité des préférences n est valable que dans le cadre de l hypothèse stipulant que les prix de vente choisis par les agents correspondent aux équivalents certains des loteries. Karni et Safra (1987), et Holt (1986) ont démontré que le renversement des préférences peut avoir lieu même si les préférences sont transitives. En règle générale, l esprit humain a tendance à se focaliser sur la dimension la plus proéminente de la situation décisionnelle, qui en l occurrence n est pas la même dans les deux situations de choix (Tversky, Sattah et Slovic, 1988), ce qui explique que la loterie L 1 soit préférée à la loterie L 2. En revanche, quand on doit assigner un équivalent monétaire à une loterie, on tend à se focaliser sur la dimension des paiements, ce qui conduit à assigner un équivalent monétaire supérieur au pari L 1 qu au pari L 2. Le fait que les sujets ne se focalisent pas sur la même dimension du choix selon la procédure utilisée explique les résultats contradictoires. Ce paradoxe est lié à la violation de l axiome de l indépendance des préférences par rapport à la nature de la procédure. En conséquence, on peut en déduire que le renversement des préférences est un phénomène qui traduit l interaction entre les préférences des sujets et de l environnement expérimental. Cela signifie deux choses : d une part, que les préférences ne sont pas figées, et d autre part, qu elles sont sensibles aux règles qui encadrent les interactions interindividuelles. L idée selon laquelle les préférences varient suivant les situations renvoie à l hypothèse des préférences construites (Whitman 2004). Celle-ci stipule que les individus ne possèdent pas de préférences stables et complètes. Lorsqu ils font face à une nouvelle situation, les individus sont amenés à construire sur le tas de nouvelles préférences. Cette construction est sensible à la façon dont le problème leur est présenté (Slovic, 1995; Hoeffler et Ariely, 1999). Ainsi, selon que certains aspects du problème soient mis en avant plus que d autres, les individus pourront réviser leurs préférences et donc les changer. La présentation (framing) du problème influence la sélection des préférences surtout lorsqu il s agit d un problème qui met en jeu des aspects conflictuels. A titre d exemple, l offre de biens publics met en jeu deux aspects conflictuels : le gain pécuniaire et les préoccupations de réciprocité et de justice. La façon dont le jeu est présenté influence la perception des joueurs. Ainsi, lorsque le jeu est de type simultané, c est l aspect pécuniaire qui est le plus saillant aux yeux des joueurs. En 15

revanche, lorsque le jeu est de type séquentiel, c est l aspect de réciprocité qui est le plus déterminant car les joueurs ont la possibilité d observer et de sanctionner les choix des autres. Selon l hypothèse des préférences construites, le comportement des individus est censé changer à mesure que les individus changent d environnement décisionnel, car chaque environnement donne lieu à une construction de préférences spécifique. Les préférences résultent donc de l interaction entre la perception des individus et leur environnement décisionnel. Si l idée de préférences dépendant des situations est nécessaire pour comprendre l endogénéité des préférences, elle reste insuffisante dans le sens où elle ne nous éclaire pas sur l interdépendance qui existe entre les préférences présentes et les choix passés, d une part, et celle qui existe entre les choix présents et les préférences futures, d autre part. On a donc besoin d introduire cette interdépendance temporelle entre des choix faits à différents moments pour comprendre la dynamique de l ajustement des préférences aux différentes situations. II.2. Interdépendance temporelle des préférences Jon Elster (1978) considère que les préférences représentent l ensemble des attributs qui forment le caractère d un individu. Puisque notre caractère (un ensemble de préférences) est conditionné par nos choix passés, il est plausible de penser que les préférences sont influencées par nos choix économiques : elles peuvent être donc considérées comme endogènes et instables. II.2.1. Choix séquentiels et évolution des préférences Dans la même perspective, Buchanan et Brennan (1985) expliquent que, les individus font des choix de façon séquentielle dans le temps. Cela veut dire que leurs choix présents affectent leurs ensembles d opportunités et donc leurs choix futurs. Il existe donc une interdépendance temporelle des utilités ressenties à chaque instant t i. Ainsi, le choix fait en t 0 va affecter celui en t 1 ; celui-ci va affecter à son tour le choix de l individu en t 2 et ainsi de suite. Puisque les choix sont basés sur des préférences, le profil de préférences d un individu à un instant donné est le résultat des choix passés, donc de l évolution des préférences. Les préférences ne sont pas temporellement séparables dans le sens où l utilité présente provient de l action présente. Au contraire, elles sont interdépendantes car l utilité présente est déterminée à la fois par le passé (mémoire, habitudes, coutumes) et le futur (imagination). Chaque individu, de par la séquence de choix qu il a effectuée dans le passé, possède une histoire privée qui affecte à la fois ses préférences et les contraintes auxquelles il fait face. Ainsi, une personne qui n a jamais goûté du vin ne saurait apprécier les bon vins même si son pouvoir d achat lui permet d en consommer ; de même une personne qui n a jamais joué ou regardé un match de football ne pourrait, un samedi soir, préférer aller au stade au lieu d aller regarder un film ou une pièce de théâtre. L hypothèse de séparabilité temporelle des utilités a justifié la négligence des questions de la formation et de l évolution des préférences. Buchanan et Brennan (1985) estiment que la rationalité implique la reconnaissance de cette interdépendance temporelle des choix. Un individu rationnel est celui qui est conscient du fait qu en choisissant une alternative plutôt qu une autre, il affecte par là même l ensemble des alternatives qui lui sera disponible (le choix d une langue de formation par exemple, d un segment de clients, etc.). Donc son ordre de préférence établi au moment présent va affecter ses choix dans le futur. En d autres termes, ses préférences présentes vont affecter ses préférences futures. C est pour cette raison que Buchanan et Brennan parlent de «préférences pour des préférences». En conséquence, certaines options seront retenues car elles promettent 16

un futur meilleur et les choix présents reflèteront donc ces préférences futures. Ainsi, des individus peuvent refuser de s inscrire aux Restaurants du cœur car ils ont peur de prendre de mauvaises habitudes et de devenir assistés. Selon Buchanan et Brennan, chaque individu peut influencer son profil de préférences futures. Celles-ci sont intégrées dans sa décision comme des contraintes. Toutefois, l individu est peu disposé à s imposer des contraintes qui limiteront sa liberté d action. En même temps, il craint que son profil de préférences dans le futur donne lieu à des actions subversives. En conséquence, L individu va chercher un compromis entre ces deux impératifs. Pour ce faire il dispose de deux moyens : soit, il peut s imposer des principes moraux de façon à rendre la déviation par rapport à ces normes subjectives (caractérisant un certain profil de préférences) coûteuse psychologiquement (sentiment de culpabilité) ; soit, en réduisant délibérément l ensemble des options anticipées (pré-engagement) de façon à ne pas laisser de choix pour certaines actions (un général qui brûle les navires après le débarquement de ses troupes) si l individu reconnaît son manque de volonté (Ulysse et les sirènes). Dans ces deux cas, on peut tirer l enseignement suivant : l interdépendance temporelle des choix des individus est à l origine de l endogénéité et de l évolution des préférences. Les individus déploient plusieurs stratégies pour contraindre leur comportement dans le futur. Ils peuvent signer des contrats irrévocables, limiter le montant d argent qu ils peuvent retirer par période, se fixer des échéances, prendre des pilules qui coupent l appétit, etc. Ils peuvent également réduire la désirabilité des options qui s offrent à eux en évitant de s exposer à tout ce qui peut les pousser à y penser (information, contact direct). A titre d exemple, les individus désireux d arrêter de fumer cherchent à éviter la publicité et les lieux où ils peuvent être tentés par la fumée de cigarettes. Le pré-engagement peut être réalisé également par l adhésion à des clubs ou à des groupes qui, par la pression de la réputation et de l identification, poussent leurs membres à contraindre leurs choix futurs et à résister à la tentation de certaines passions. Tous ces comportements de pré-engagement et d autocontrôle traduisent l idée que les individus peuvent influencer leur profil de préférences. L interdépendance temporelle entre préférences fonde leur endogénéité et leur instabilité. II.2.2. Capital personnel, capital social et instabilité des préférences Dans son ouvrage «Accounting for Tastes», G. Becker (1996) propose l endogénéisation des préférences sur les biens. Selon lui, les préférences ont peu à voir (dans les pays riches, tout du moins) avec des besoins biologiquement déterminés. Elles dépendent plutôt de façon majeure des expériences passées et des forces sociales. Il s'agit donc pour Becker de retenir «l hypothèse selon laquelle les individus agissent de manière à maximiser leur utilité, tout en étendant la définition des préférences individuelles pour y inclure les habitudes et accoutumances personnelles, la pression des pairs, l'influence des parents sur les goûts des enfants, la publicité, l'amour et la sympathie, et d'autres comportements négligés» 2. L'approche défendue par Becker incorpore les expériences et les forces sociales dans les préférences par l'intermédiaire de deux stocks de capitaux de base. Le capital personnel, P, inclut les consommations passées significatives et autres expériences personnelles ayant une influence sur les utilités courantes et futures. Le capital social, S, incorpore l'influence des actions passées des pairs et des autres personnes intégrées au réseau social de l'individu. Ces deux types de capitaux font partie du capital humain. Becker considère que l'on doit les 2 Becker Gary S., Accounting for Tastes, Harvard University Press, 1996, p. 4. 17

intégrer, aux côtés des biens, dans les arguments des fonctions d'utilité individuelles. On obtient alors comme utilité au temps t : u = u (x t, y t, z t, P t, S t) où x, y et z sont différents biens. Sur cette base, Becker distingue deux types de fonctions d'utilité. La fonction u est une fonction d'utilité étendue (extended utility function), stable dans le temps. Mais on peut aussi imaginer une fonction d'utilité portant uniquement sur les biens x, y et z. Cette sous-fonction d'utilité (subutility function) est instable dans le temps car elle subit les effets des variations des capitaux personnel et social. Selon Becker, les choix présents sont faits en partie en considérant leur influence sur les capitaux personnel et social, et par-là sur les utilités futures. De période en période, le capital personnel peut s'agrandir du fait de nos actions, mais subit aussi une dépréciation (à un taux supposé constant). Pour Becker, le concept de capital personnel permet de rendre compte de l'influence de tout ce que nous faisons sur nos choix futurs. Les individus sont conscients de ce lien entre choix présents et utilité future. Ils essayent d'influencer leurs préférences futures en contrôlant la manière dont ils accumulent du capital personnel. Ils ne peuvent du reste y réussir qu'en partie. Il y a deux raisons à cela : d une part, certaines composantes du capital personnel sont au-delà de leur contrôle (influence des parents, de la publicité, de l école, de la propagande gouvernementale. D autre part, ils peuvent commettre des erreurs, et ne pas bien prévoir la manière dont une consommation présente affectera leurs goûts futurs. On reconnaît en général que les individus accordent moins d'importance à leur utilité future qu'à leur utilité présente (en d'autres termes, un taux d'escompte s'applique à l'utilité future). Ils peuvent essayer de mieux prendre en compte dans leurs choix présents leur situation future, et ceci en développant un capital «imagination», c'est-à-dire une capacité à mieux anticiper cette situation future. Le stock de capital social S intègre toutes les influences extérieures sur l'utilité d'une personne. Il dépend beaucoup plus des choix faits par les personnes appartenant à son réseau social que des choix de la personne elle-même. Becker note qu'une augmentation de capital social peut aussi bien diminuer qu'augmenter l'utilité de celui qui le possède (tout dépend de la nature de ce capital). Une personne peut avoir une influence indirecte sur son capital social, à travers le choix de son réseau de connaissances. Elle essaiera bien sûr d'intégrer un réseau lui apportant du capital bénéfique plutôt que du capital nuisible. Le capital social a une composante liée à la culture (au sens de préférences et de valeurs partagées par un groupe), sur laquelle les individus ont particulièrement peu d'influence. La culture ayant par ailleurs un taux de dépréciation assez faible, on peut la considérer comme une donnée pour les individus, tout au long de leur cycle de vie. II.2.2.3. Existe-il une rupture entre «De Gustibus» et «Accounting for Tastes»? Il y a assurément un changement de vocabulaire. Dans le premier, Stigler et Becker (1977) affirmaient que les préférences devaient être considérées comme exogènes et stables. Dans le second, Becker (1996) parle au contraire de préférences endogènes. L image d individus maîtres de leurs destins qui imprégnait fortement le «De Gustibus» se trouve atténuée dans le texte de 1996, où les individus subissent fortement l influence de leurs parents et de leurs relations sociales. En effet, Becker (1996) propose d élargir le champ des préférences au-delà des biens et services pour inclure les habitudes, les addictions, la pression des pairs, l influence des parents, la sympathie, etc. Il s agit pour Becker de rompre avec l idée que les préférences des individus sont indépendantes des expériences personnelles et des comportements des autres. Becker parle de l influence qu exerce le capital personnel (expériences passées) et le capital social (comportement des autres) sur les préférences. Toutefois, si Becker reconnaît l endogénéité des préférences sur les biens (sous-fonctions d utilité) dans le sens où elles 18

changent en fonction du capital personnel et du capital social, il maintient que les préférences élargies 3 restent stables. Certes, il y a une rupture sur la forme, mais pas sur le fond. En 1977, Stigler et Becker utilisaient abondamment la «nouvelle théorie du consommateur». Si la référence à cette théorie n est pas abandonnée en 1996, elle est cependant moins centrale. D une façon générale, le texte de 1996 vise essentiellement à élargir le propos, en accordant une place centrale à l influence de certaines composantes du capital humain sur la consommation. Il devient plus facile de faire le lien entre les deux textes lorsque l on se demande quelles préférences sont supposées stables dans «De Gustibus». Les préférences qui sont supposées stables ne sont pas celles auxquelles se réfèrent le plus souvent les économistes. Ce sont les préférences qui portent sur les satisfactions finales (Commodities). Prenons l exemple d un cas où un individu prend de plus en plus de plaisir à écouter de la musique au fur et à mesure qu il en écoute. La fonction d utilité reste stable par rapport à la quantité produite et consommée d appréciation de musique. Par contre, la productivité du temps passé à écouter de la musique augmente avec le stock de capital musical accumulé. Autrement dit, une heure passée à écouter de la musique procure une satisfaction de plus en plus grande à l individu, via la production d une plus grande quantité d appréciation de musique. De manière plus générale, la fonction d utilité est stable par rapport aux satisfactions finales, mais pas par rapport aux facteurs qui servent à produire ces derniers. Or, parmi ces facteurs se trouvent les biens et services à partir desquels sont traditionnellement définies les fonctions d utilité. Il faut donc bien prendre garde au fait que, dans «De Gustibus», les fonctions d utilité ne sont supposées stables et uniformes qu après avoir été redéfinies comme portant sur les satisfactions finales. On peut représenter synthétiquement, de la manière suivante, le passage de «De Gustibus» à «Accounting for Tastes». Dans «De Gustibus», les fonctions d utilité se présentent ainsi : U = U (X, Y, Z) X, Y, et Z sont des satisfactions finales, dont la fonction de production se présente ainsi : X = X (x, y, z, t, C) Où x, y, et z sont des biens et services marchands, t est le facteur temps, et C est le stock de «capital consommation». Dans «Preferences and Values» cette fois, les fonctions d utilité sont de la forme : U = U (x, y, z, C) Où x, y, et z sont des biens et services marchands, et C synthétise les stocks de capitaux personnel et social. La présentation ne fait plus appel à la nouvelle théorie du consommateur, même si l auteur rappelle dans un paragraphe que «Dans une approche plus fondamentale, l utilité ne dépend pas directement des biens et des stocks de «capital consommation», mais seulement de satisfactions finales produites par le ménage, tels que la santé, le statut social, et les plaisirs des sens.» 4. De «De Gustibus» à «Accounting for Tastes», le projet fondamental est bien le même : il s agit d endogénéiser les préférences individuelles, d expliquer leurs origines et leurs transformations dans les termes mêmes de l analyse économique. La différence entre le texte de 1977 et celui de 1996 réside dans l introduction de sous- fonctions d utilité (fonction des biens et services) qui évoluent en fonction du capital personnel et du capital social. La fonction d utilité élargie, elle, reste stable et identique pour des individus différents. 3 Becker représente les préférences élargies par la fonction d utilité: u (x t, y t, z t, P t, S t ) où x, y et z représentent des biens, P représente le capital personnel et S le capital social. On remarque que la fonction d utilité élargie u ne dépend pas du temps, ce qui traduit la stabilité des préférences élargies. (G. Becker 1996, p.5). 4 G. Becker, Preferences and Values, in Accounting for Tastes, 1996, p.5 19

Becker (1996) explique l endogénéité des préférences sur les biens par le biais des investissements en capital personnel et en capital social. Pour Becker, les individus sont supposés être tournés vers le futur dans le sens où ils tiennent compte de l impact de leurs choix courants sur leurs préférences et utilités futures. C est le cas par exemple, lorsqu une personne a une phobie (représentant une déformation de la préférence) de l avion qui remonte à une expérience traumatisante dans son enfance et que cette phobie le pénalise de plus en plus car il est toujours obligé de choisir d autres moyens de transports qui lui font perdre du temps. Cette personne peut décider d entreprendre une thérapie pour arriver à vaincre sa phobie. Cette expérience est considérée comme un investissement en capital personnel qui va permettre à ladite personne de changer sa préférence en matière de transport. Ce changement de préférence va se traduire également par une amélioration de son utilité future car cela lui fera gagner du temps en plus de la satisfaction personnelle liée au fait de vaincre sa peur. Pour Becker, les individus ont la possibilité de faire des choix sur leurs propres préférences sur les biens. Il souligne également le fait que les individus orientés vers le futur ne sont pas omniscients et qu ils sont susceptibles de faire des erreurs d appréciation quand ils décident d influencer leurs préférences futures. Cela justifie l idée qu il existe un ajustement permanent des préférences sur les biens par le biais de l ajustement du stock de capital personnel. Contrairement à Hirschman (1992), Becker (1996) ne reconnaît pas le conflit entre préférences actuelles et préférences désirées comme le fondement de l endogénéité des préférences. Pour Becker l élément moteur du changement des préférences (uniquement celles exprimées sur les biens) réside dans l écart que les individus peuvent ressentir entre stocks de capital personnel et social actuels et stocks de capital personnel et social désirés. Autrement dit, le fondement de l endogénéité des préférences chez Becker réside dans une double interdépendance : temporelle et interpersonnelle. Ces deux interdépendances sont matérialisées par le capital personnel et le capital social. Les individus qui ne sont pas satisfaits de leur capital personnel et social hérité du passé, souhaiteront que leurs préférences actuelles sur les biens changeront. Toutefois, cela ne signifie pas qu ils agiront conformément à leurs souhaits car ils sont obligés de maximiser leurs utilités sous la contrainte des stocks actuels de capital personnel et social. Ainsi, un adolescent qui regrette d avoir un stock de capital personnel et social l incitant à la consommation du canabis peut continuer à investir dans ce capital car il est dépendant de ce comportement ou parce qu il tient à son appartenance à un groupe pour qui la consommation du canabis est cohérente avec un comportement de maximisation. En d autres termes, Becker nous dit que les préférences sont endogènes, donc susceptibles d être modifiées, mais ce changement a moins de chance de provenir d une action autonome des individus concernés. Puisque Becker garde l hypothèse selon laquelle les individus maximisent leur fonction d utilité, la reconnaissance d une endogénéité des préférences partielle ne présente pas une rupture totale avec l idée dominante, celle de l exogénéité et la stabilité des préférences. Par ailleurs, Becker n explique pas pourquoi les préférences élargies restent stables et ne subissent aucun changement. Vraisemblablement, c est la conservation même de l hypothèse de maximisation qui a poussé Becker à considérer les préférences élargies comme stables pour que les agents économiques puissent effectuer leur calcul d optimisation. Car dans le cas de préférences élargies instables, le calcul économique devient impossible du fait de l instabilité permanente de la fonction d utilité. Becker (1996) reconnaît peu d autonomie aux individus car il les considère toujours comme aliénés à un comportement de maximisation. C est la raison pour laquelle l idée de construction des préférences est intéressante car elle donne plus d autonomie aux individus. 20

II.3. De la satisfaction des préférences existantes à la construction de nouvelles préférences Les économistes du courant dominant ont oublié que la préférence n est pas uniquement un paramètre, mais également l output d un processus de délibération dans lequel d autres variables, en dehors des caractéristiques des biens et services, viennent influencer la délibération. Ainsi, les habitudes, les croyances, les normes sociales, les caractéristiques de l interaction, viennent influencer la sélection des préférences. Ce qui est regrettable dans la théorie standard des préférences c est que l on passe sous silence les raisons pour lesquelles les individus ont certaines préférences plutôt que d autres. La rationalité des choix consiste à choisir les moyens appropriés pour réaliser des objectifs donnés. La théorie du choix rationnel rejette toute considération quant aux fins de l action, ces dernières pouvant être inférées à partir des préférences individuelles. Pettit (2004) répond à cette conception instrumentale de la raison en avançant l idée que l individu ne se contente pas uniquement de choisir les moyens, mais il choisit aussi les objectifs à poursuivre. Toutefois, si les moyens sont choisis en fonction de leur aptitude à réaliser les objectifs, selon quels critères choisir les objectifs à poursuivre? Pettit (2004) nous répond qu il existe un ordre de méta-croyances, de normes sociales (principes religieux, principe de justice par exemple) en fonction duquel certains objectifs sont poursuivis et d autres abandonnés. Par ailleurs, les objectifs à choisir sont comparés avec ceux qui sont en cours pour en vérifier la cohérence. En conséquence, avant de choisir les moyens, les individus choisissent les objectifs qu ils doivent poursuivre. C est ce que Pettit appelle l activité de délibération qui comprend en plus de la sélection des préférences à satisfaire, des moyens à déployer, des croyances à adopter, etc. Contrairement à la théorie standard, la préférence qui est révélée dans le choix n est pas toujours la raison d agir unique. Du fait de la concurrence et du conflit qui existe entre plusieurs raisons d agir potentielles, la préférence révélée dans les choix reflète plutôt un compromis de délibération, suite à la prise en compte d autres préférences, des croyances et des normes sociales adoptées par l individu. En conséquence, on peut assimiler ce processus de délibération à propos des raisons d agir à un processus de sélection des préférences. Dans ce processus, les préférences dites «primaires» (raisons d agir potentielles) se transforment en préférences «réfléchies» (raisons d agir finales). Dans leur délibération à propos des raisons d agir (fins des actions), les individus évaluent les conséquences de certaines de leurs préférences primaires sur la base de leur compatibilité avec d autres préférences primaires, des préférences réfléchies, des croyances et des normes sociales auxquelles ils adhèrent. S il y a compatibilité, les préférences primaires ont beaucoup plus de chance de devenir les raisons d agir finales de l individu. En revanche, en cas d incompatibilité, il y a de fortes chances qu elles soient abandonnées. Comme les croyances et les habitudes, les préférences peuvent être ou devenir non appropriées (pour des raisons personnelles ou sociales), ce qui justifie leur révision (préférence pour certains aliments responsables de l obésité, préférence pour la cigarette, etc.). Gintis (1969) soutient que les préférences sont susceptibles d être modifiées, donc endogènes, pour des raisons qui sont liées au désir de l individu de changer ses compétences, de renforcer l aspect moral de sa structure de préférences ou encore de corriger les erreurs passées entachant sa structure de préférences. Les préférences peuvent donc souffrir d un défaut de formation qui peut être attribué à des pathologies (troubles psychologiques), au manque de volonté ou au manque d imagination. Dans ce cas, les individus ne sont pas des automates dans le sens où ils sont obligés de satisfaire leurs préférences telles qu elles existent. C est pour cette raison que l analyse des choix ne doit pas partir du fait que les préférences sont données ou exogènes. Le point de 21

départ ne se situe plus dans le fait que les individus désirent certaines alternatives, mais du fait que ces alternatives sont perçues comme désirables par ces individus. Cette hypothèse s inscrit alors dans une perspective kantienne où l individu fait un choix sur ses propres préférences. Selon Kant, tout un chacun est en mesure de choisir de poursuivre une fin ou pas, de succomber à un désir ou à y renoncer ou encore de le changer. La délibération consiste à rechercher ce qui a une valeur véritable aux yeux des décideurs, ce qui permet la formation de nouvelles préférences. Dans la théorie standard du choix rationnel, le bien-être dépend uniquement du degré de satisfaction des préférences déjà existantes. Donc c est l hypothèse implicite selon laquelle le bien-être et l utilité sont équivalents qui a permis aux économistes du courant dominant de justifier l exogénéité des préférences. Tobby et Cosmides (1992) soutiennent que la concordance entre le bien-être et la satisfaction des préférences n est pas automatique et que du fait de l évolution des préférences les conditions ne sont pas toujours réunies pour leur satisfaction. Par ailleurs, Daly et Wilson (1978, 1988) observent que les individus peuvent s engager dans des activités risquées qui peuvent compromettre leur vie (comportements de violence) donc réduisant leur bien-être car ils veulent satisfaire certaines préférences d hégémonie ou d affirmation. Par conséquent, le bien-être des individus ne dépend pas uniquement de la satisfaction des préférences déjà existantes, mais de la construction de nouvelles préférences. On retrouve cette idée chez J.S. Mill (1966) qui soutient que les individus peuvent augmenter leur plaisir en construisant de nouvelles préférences d ordre supérieur. Pour Mill (1966) certaines préférences sont qualitativement supérieures à d autres dans la mesure où leur satisfaction procure plus de plaisir que d autres. Le bien-être individuel est fonction à la fois de la satisfaction et de la construction des préférences de type supérieur. Dans la théorie standard du choix rationnel, les préférences ont pour seul objet, le plaisir immédiat. Un individu préfère un résultat à un autre parce que le premier lui procure une plus grande satisfaction dans le présent. Or, il n y a aucune raison de croire que le plaisir immédiat est l objet unique des préférences. La rationalité des choix ne pourrait être réduite à la satisfaction des préférences existantes car les préférences réfléchies des individus ne visent pas exclusivement le plaisir immédiat, de sorte que le bien-être et la satisfaction ne se confondent pas toujours. Un exemple permet d illustrer l idée que la rationalité des choix ne peut se contenter de la satisfaction des préférences existantes. Quand l hiver viendra, Marie préférera que sa maison soit bien isolée. N est-il pas rationnel pour elle de l isoler maintenant, au moment où les prix sont plus bas, les ouvriers et les matériaux facilement disponibles? Seulement voilà, c est l été et Marie est allongée au bord de sa piscine sans se soucier de l hiver. Elle pense qu elle s en souciera, mais, pour l heure, elle ne le fait pas. Si l on admet que Marie soit rationnelle au sens standard, elle satisfera sa préférence existante consistant à profiter de l été au bord de sa piscine. Or, en faisant cela, elle aura des problèmes à trouver des ouvriers disponibles ou elle sera obligée de payer plus cher, ce qui réduit son bien-être dans le futur. Si l on admet maintenant que Marie ne se contente pas de satisfaire ses préférences présentes, elle agira de façon plus prudente en commençant dès maintenant à organiser l isolation de sa maison. Donc, on peut très bien avoir un intérêt présent pour son bien-être futur, préférant ainsi une vie future plus satisfaisante à un plaisir immédiat. Mais on peut très bien aussi ne pas avoir un tel intérêt. Ce dernier cas mérite une précision concernant la rationalité des choix des individus. Une personne insouciante, par manque de réflexion, qui ne pense pas à l avenir, choisit de manière irrationnelle. En revanche, une personne qui choisit de façon réfléchie d ignorer les effets attendus de ses choix, ne sera pas considérée comme irrationnelle. L idée est que pour que Marie agisse de façon rationnelle, sacrifiant son plaisir immédiat, elle doit acquérir ou construire une préférence pour la prudence. 22

Puisque la satisfaction des préférences actuelles ne se traduit pas forcément par une amélioration du bien-être de l individu, celui-ci peut être incité dans ce cas à adopter d autres préférences qui sont différentes de ses préférences actuelles. Il est donc plausible de supposer que chaque individu ne cherche pas uniquement à satisfaire ses préférences actuelles, mais aussi à les changer pour améliorer son bien-être. Le bien-être ne dépend plus uniquement de la satisfaction de préférences données, mais de la formation de nouvelles préférences. A la lumière de ces arguments on vient de montrer que les préférences ne sont pas données. Elles sont endogènes et évoluent en fonction de l histoire individuelle de chaque agent, c est-à-dire son histoire de production, de consommation, d échange, de son interaction stratégique avec les autres et du contexte social dans lequel il évolue. Toutefois, lorsque l on observe de près les comportements des individus on constate qu ils ont tendance quand même à garder une certaine régularité dans leurs préférences et dans leurs choix correspondants. Il semble donc intéressant de voir si les préférences sont par définition stables ou si elles convergent vers la stabilité. II.4. Apprentissage et convergence des préférences vers la stabilité Selon S. Bowles (2004), il existe un lien étroit entre l endogénéité des préférences et l apprentissage. Il considère que les comportements sont liés au contexte (Context dependent) de trois façons : premièrement, les indices situationnels sont exploités par les décideurs pour inférer le comportement approprié à adopter ; deuxièmement, les conséquences sont évaluées par les individus par rapport à la situation dans laquelle ils se trouvent et au groupe de référence ; enfin, les institutions sociales influencent les choix des individus et leurs conséquences et donc leurs raisons d agir. Les préférences sont spécifiques aux situations et sont donc endogènes. L endogénéité des préférences qui se traduit par leur changement est effective lorsque les expériences individuelles affectent l apprentissage social des individus ou leurs traits génétiques. Cela implique que certaines préférences ne changent pas lorsqu il ni changement génétique ni apprentissage. Les préférences sont acquises et transformées à travers l apprentissage. ce processus consiste en la formation de croyances mutuelles des individus sur le type de leurs partenaires, la détection des faits servant de signaux sur le comportement approprié et l évaluation des conséquences de l interaction. L hypothèse de stabilité des préférences est fondée sur une certaine conception, selon laquelle, l individu possède toute l information dont il a besoin, réfléchit mûrement avant de décider et possède une grande expérience dans la situation décisionnelle à laquelle il fait face. Nul ne peut contester qu une telle conception de l individu ne soit utopique. L observation des comportements des individus témoigne souvent d un manque d information, de réflexion et d expérience. C est pour cette raison que Gauthier (1986) distingue entre préférences primaires et préférences réfléchies (considered). Il explique qu étant donné leur état d information, de réflexion et de leur expérience, les individus forment des préférences primaires (provisoires) qu ils peuvent réviser et ajuster par la suite en fonction de l effet de retour que leur fourniraient leurs expériences et leurs réflexions. Il existe donc un processus par lequel les préférences primaires se transforment en préférences réfléchies. Celles-ci, bien que stables, sont susceptibles de changer. Les préférences sont réfléchies si aucun conflit n apparaît entre ce que les individus expriment et ce qu ils font réellement. Autrement dit, il existe une congruence entre l aspect verbal (préférence exprimée) et l aspect comportemental (préférence révélée) des préférences. Supposons qu un futur père veuille acheter une poussette pour pouvoir promener son futur bébé. Puisqu il s agit d une expérience nouvelle, le futur père va essayer d élaborer un ordre de préférence entre les différentes marques. Il constate par exemple que les poussettes lourdes 23

sont stables et donc offrent plus de sécurité que les poussettes légères. Ces dernières sont par contre plus faciles à manœuvrer. Prenant conscience que le poids est un attribut nécessaire mais insuffisant, le futur père va se tourner vers d autres attributs de la poussette pour faire son choix. Il regardera par exemple le design, la taille, la facilité de rangement, le prix, etc. Ce futur père fait face à un ensemble très large d alternatives et subit une sorte d indétermination quant à l importance relative de chaque attribut. Si l on prend maintenant le cas d un père expérimenté, on pourrait supposer qu il avait déjà acquis une poussette lourde et qu il n était pas satisfait de son achat. Il sait de par son expérience que non seulement les poussettes légères sont les plus pratiques, mais que le poids représente l attribut le plus important sur lequel il faut baser son ordre de préférence. Cet exemple simple nous inspire deux remarques : premièrement, l expérience permet de réduire l ensemble des alternatives ; deuxièmement, elle permet également d identifier les attributs les plus pertinents pour la décision. A travers leurs expériences, donc leurs apprentissages, les individus apprennent à identifier les attributs pertinents pour la décision, leur contribution à la satisfaction et le poids relatif à attribuer à chacun d eux. En d autres termes, on peut dire que les expériences fournissent aux individus des informations sur l adéquation entre leurs préférences et leurs satisfactions. Cela signifie que les individus consolideront les préférences qui ont engendré une forte satisfaction et abandonneront celles dont la satisfaction est faible. Le changement ou le maintien d un certain profil de préférence relève donc du choix de l agent économique. Ce choix est lié à la nature du problème ou de la décision à prendre. Si un individu fait face à un nouveau problème, il sera amené à construire de nouvelles préférences car il ne peut pas se servir des préférences déjà existantes. En revanche, lorsque le problème lui est familier, il n a pas intérêt à faire table rase de son expérience et donc de ses préférences déjà existantes (Hammond, McClelland et Mumpower, 1980; Hammond, Stewart, Brehmer et Steinmann 1975; West, 1996). Il peut soit les consolider, soit les ajuster. L utilisation de préférences déjà existantes est justifiée aussi pour en raison de coûts que génère la construction de nouvelles préférences chaque fois qu il faut prendre une décision. Dans le cas du futur père, il s agit d un problème nouveau. Si cet individu a tendance à préférer les articles peu chers à ceux qui sont plus chers, il va choisir d acheter les poussettes lourdes (à supposer qu elles soient moins chères). Si le père en question est amené une seconde fois à acheter une nouvelle poussette pour son deuxième bébé, il peut soit consolider sa préférence pour les poussettes lourdes (plus économiques) ou l abandonner. Si à travers son expérience, il se rend compte des inconvénients des poussettes lourdes, il va abandonner sa préférence pour ce type de poussettes. Il se rendra compte que c est le poids et non le prix qui est primordial dans l achat d une poussette. A mesure que le père devient plus expérimenté, il sera de plus en plus convaincu soit de la pertinence de sa préférence soit de son inadéquation. Ceci va lui permettre de trouver les préférences qui lui conviennent, ce qui le rend moins susceptible de les changer. Les préférences deviennent donc stables. Donc à mesure que l expérience des individus dans une situation décisionnelle augmente, leurs préférences tendent à se stabiliser. L apprentissage, source d information et de feedback, détermine le rythme ou la vitesse de ce processus de stabilisation. Ainsi, l hypothèse de stabilité des préférences n est valable que pour des situations routinières pour lesquelles les individus ont accumulé un capital expérience important. Le point de départ n est plus désormais la stabilité des préférences, mais leur fluctuation. Ce n est qu à travers de nombreuses expériences que les préférences des individus se stabilisent. On dira que les préférences suivent un processus de convergence qui les mène vers la stabilité. 24

Par stabilité des préférences il faut entendre la mesure dans laquelle l individu est confiant dans l allocation des pondérations des différents attributs des objets à classer. Ainsi, un individu qui change son affectation des poids d importance aux différents attributs des biens, aura une structure de préférences instable. Le degré de confiance placé dans les pondérations de l importance des différents attributs de l objet à classer, représente une mesure subjective de la stabilité des préférences. Une stabilité subjective car elle dépend du savoir subjectif détenu par chaque individu. L hypothèse de stabilité des préférences ignore le processus de découverte. En effet, Pareto disait que : «l individu ayant fourni (à l économiste) un compte-rendu de ses préférences,, il pouvait disparaître du cadre analytique pour ne plus se faire voir par la suite» 5. En d autres termes, une fois la carte d indifférence établie, le consommateur n est plus une composante nécessaire de l analyse économique dans le sens où il devient un automate qui réagit suivant un profil prédéterminé de préférences. Les préférences ne peuvent pas être déterminées à l avance comme l impliqueraient les courbes d indifférence car elles dépendent des événements aléatoires qui conditionnent le choix des objectifs. Puisque l on ne peut pas savoir de quoi il sera question avant que les événements se produisent, il est impossible de définir a priori un ordre de préférences. Par ailleurs, ces événements influencent les conséquences des choix des individus dans le succès comme dans l échec. Il s agit de données nouvelles qui pousseront les individus à réviser leurs niveaux d aspirations, à conserver ou abandonner certaines options possibles. En conséquence, il n est pas logique de fonder la logique des choix sur l hypothèse de stabilité des préférences, car l information et les attentes qui sont créées au cours du changement se traduiront elles-mêmes par des modifications dans l ordre et dans le contenu des préférences. Dans le paradigme Autrichien, le fonctionnement de l économie suit la logique d un processus permanent de découverte. L approche par le processus s accommode bien de l endogénéité et de l évolution des préférences. En effet, les individus font des choix en fonction de leurs préférences courantes, mais ces choix leur permettent, à travers le mécanisme d essai-erreur, de découvrir de nouvelles préférences. Ces nouvelles préférences les renseignent à la fois sur leurs désirs et sur la capacité des biens et services à satisfaire ces désirs. Contrairement au courant dominant, les moyens et les fins ne sont pas donnés, ils sont encore à découvrir. Les Autrichiens considèrent que les préférences représentent des relations entre les moyens et les besoins d un individu (O Driscoll et Rizzo, 1996). En raison de la découverte de nouveaux biens et la correction des erreurs, la relation entre ses besoins et les moyens de les satisfaire évolue de façon permanente. Les préférences sont donc sujettes à des erreurs, à des corrections et à des changements tant que l individu apprend sur lui-même et sur son environnement. Dans cette perspective, l individu n est pas censé connaître a priori toutes ses préférences. Même s il connaît déjà ses besoins, il ne connaît pas forcément toutes les relations de classement qui existent entre eux. En conséquence, les individus, par leurs choix, essayent de découvrir les préférences qui leur conviennent en ajustant si nécessaire en fonction des conséquences de leurs choix. Le fait que les individus soient conscients de l impact de leurs choix sur leurs préférences, les conduit à consolider certaines préférences et à en affaiblir d autres. En conséquence, les préférences ne sont ni données, ni stables, elles sont endogènes et convergent vers la stabilité sans pour autant l atteindre toujours. 5 Rothbard M. (1991), p.101. 25

Conclusion Si l hypothèse d exogénéité et de stabilité des préférences a été souvent admise par commodité vu sa parcimonie en termes d information et de complexité, elle ne pourra être conservée si l on aspire à une meilleure intelligence des changements de comportements. Dans ce travail nous venons de montrer que l exogénéité et la stabilité des préférences sont liées à une certaine conception des préférences et à une certaine définition de leur objet. Contrairement à ce que pensent les économistes du courant dominant, la définition de la nature des préférences et la délimitation de leur objet influencent leur caractère exogène ou endogène. En effet, on a vu que concevoir les préférences comme équivalentes aux choix occulte tous les éléments qui perturbent la relation entre préférence et choix. La théorie de la préférence révélée est fondée sur la constance de l échelle des préférences qui est supposée garantir la cohérence des choix. La confusion qui existe entre préférences et goûts explique également l exogénéité des préférences. En effet, assimiler les préférences aux goûts personnels les rend imperméables à toute discussion. La souveraineté de chaque individu sur ses propres préférences l empêche de réviser ses préférences en fonction de celles des autres. En ce qui concerne l objet des préférences, il a été représenté souvent par des paniers de biens ou des stratégies d action. Les préférences étaient considérées comme ne tenant compte que de l intérêt propre des individus. En d autres termes, l indépendance des préférences et leur caractère individualiste justifiait l exogénéité et la stabilité des préférences. L élargissement du champ des préférences pour inclure également l intérêt des autres, le procédé selon lequel l interaction se déroule, la façon dont les partenaires se traitent mutuellement, etc., permet de tenir compte de l interdépendance des préférences des individus et donc de justifier leur endogénéité et leur instabilité. La délimitation des frontières du concept de préférences par rapport aux concepts voisins et l élargissement de l objet des préférences nous ont permis de proposer une nouvelle définition des préférences qui s accommode de leur endogénéité et de leur instabilité. Dans cette nouvelle conception, les préférences sont considérées comme les raisons d agir de l individu. Ces raisons d agir sont compatibles avec la conception d un ordre élargi des préférences et donc avec l idée de l endogénéité des préférences. Par ailleurs, les individus changent leurs raisons d agir au fil du temps et en fonction des situations décisionnelles. En effet, à travers la deuxième section, nous avons montré que les préférences (raisons d agir) dépendent du contexte décisionnel dans le sens où l ensemble des faits caractérisant ce contexte permettent aux individus d inférer les intentions de leurs partenaires, le comportement approprié et les conséquences de leurs choix. Les choix passés déterminent les préférences présentes et les choix présents conditionnent les préférences futures. Nous avons vu qu en raison de l interdépendance temporelle des utilités, les individus sont en mesure d agir sur leurs préférences, soit à travers des comportements d auto-contrôle (en s imposant certains principes moraux), soit à travers des comportements de pré-engagement. Dans la même perspective, Becker endogénéise les préférences en les rendant sensibles aux expériences passées et aux forces sociales. Becker distingue les préférences sur les biens et services des préférences élargies. Pour lui, les premières sont endogènes car elles subissent les fluctuations du capital personnel et du capital social, alors que les secondes restent stables. Les économistes ont mal interprété les propos de Becker en considérant que les préférences sur les biens peuvent être considérées comme exogènes et stables. Seules les préférences sur les satisfactions finales (Article de 1977) ou les préférences élargies (Article de 1996) sont stables ; les préférences sur les biens sont endogènes et instables car elles dépendent du capital personnel et du capital social des individus. 26

Les impacts des expériences passées et celui des forces sociales peuvent être interprétés respectivement comme, d une part, l interdépendance temporelle des préférences de l individu, et d autre part, comme l interdépendance interindividuelle des préférences. Cette double interdépendance se trouve au cœur du processus d apprentissage où les individus mettent à jour de façon permanente leurs croyances mutuelles quant aux intentions de chacun, leurs anticipations quant au comportement approprié, leurs évaluations des conséquences de leurs choix. Grâce à cet apprentissage, les individus révisent les pondérations qu ils attribuent aux différents aspects de la décision qu ils ont à prendre ou ceux du problème à résoudre. S il s agit d un nouveau problème, ils vont consolider ou abandonner par la suite. En revanche, s il s agit de problèmes routiniers dans le sens où il s agit de situations répétitives, les individus utiliseront leurs préférences existantes. On pourrait dire à ce moment que les préférences sont stabilisées. Toutefois, cette stabilité n est que temporaire car à mesure que les données du problème changent, l individu devra soit consolider ces préférences existantes, soit les ajuster ou les changer radicalement. Finalement, il s agit d un processus d essai-erreur à travers lequel les individus ajustent, découvrent ou construisent de nouvelles préférences. Ainsi, les préférences sont en mouvement permanent tout en convergeant vers la stabilité par moment. Somme toute, notre apport dans ce travail est de montrer, d une part, la pertinence de l endogénéité des préférences, et d autre part, montrer que les préférences ne sont pas a priori stables, elles convergent vers la stabilité. Une fois, l endogénéité et l instabilité des préférences admises, il faut penser à construire une théorie de la formation et de l évolution des préférences. La question de la formation et de l évolution des préférences représente un intérêt crucial pour tous ceux qui travaillent sur l efficacité des incitations, sur la mise en œuvre de politiques publiques et sur l émergence et l évolution des institutions. 27

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES - Angeletos Georges-Marois, Laibson David, Repetto Andrea, Tobacman Jeremy et Weinberg Stephen [2001], The Hyperbolic Consumption Model : Calibration, Simulation and Empirical Evidence, Journal of Economic Perspectives, 15:3, 47-68. - Arrow K. J. [1951], Social Choice and Individual Values, New York: Wiley. - Becker Gary S. [1996], Accounting for Tastes, Harvard University Press. - Bouyssou Denis, Vincke Philippe [2003], Relations binaires et modélisation des préférences in Concepts et Méthodes pour l Aide à la Décision, D. Bouyssou, D. Dubois, M. Pirlot et H. Prade (éds.). - Bowles, Samuel [1998], Endogenous Preferences: The Cultural Consequences of Markets and other Economic Institutions, Journal of Economic Literature, 36: 2, 75-111. - Bowles, Samuel [2004], Microeconomics, Behavior, Institutions and Evolution, Princeton University Press. - Brandom Robert [2001], What do Expressions of Preference Express?, in Morris C. W. et Ripstein A., Practical Rationality and Preference, Essays for David Gauthier, Cambridge University Press, pp. 11-36. - Buchanan J. M., Brennan J [1985], The Reason of Rules: Constitutional Political Economy, www.econlib.org. - Camerer C. F. [1992], The rationality of prices and volume in experimental markets, Organizational Behavior and Human Decision Processes, 51, 237-272. - Caplan Bryan [2003], Stigler Becker versus Myers Briggs: why preference-based explanations are scientifically meaningful and empirically important, Journal of Economic Behavior & Organization, 50, 391 405. - Charness Gary, Matthew Rabin [2002], Understanding Social Preferences with Simple Tests, Economics Working Paper n E02-317, Department of Economics, UCB (University of California, Berkeley), 1-59. - Daly M., Wilson M. [1978], Sex, evolution and Behavior, Duxbury Press, California. - Daly M., Wilson M. [1988], Homicide, Hawthorne, New York: Aldine de Gruyter. - Duesenberry James. [1949], Income, Saving and the Theory of Consumer Behavior, Cambridge (MA): Harvard University Press. - Dau-Schmidt, K. [1990], An economic analysis of the criminal law as a preferenceshaping policy, Duke Law Journal, 1990, 1-38. - Donohue J. J. [1989], Prohibiting sex discrimination in the work place: an economic perspective, University of Chicago Law Review, 56, 1337-68. - El Moussaoui Hicham, [2004], «De l Interaction entre Incitations économiques et Normes Sociales : Une Nouvelle Explication des Effets Pervers des Incitations», Miméo, CAE, FEA Université Paul Cézanne. - Elster Jon, [1978], Logic and Society, New York:Wiley. - Elster Jon, [1985], Weakness of the will and the free-rider problem, Economics and Philosophy, 1, 231-265. - Etzioni Amitai [1985], Opening the Preferences: A Socio-Economic Research Agenda, Journal of Behavioural Economics, 183-205. - Fischer G. W., Hawkins S. A. [1993], Strategy compatibility, scale compatibility, and the prominence effect, Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 19, 580-597. - Friedman, Milton. [1953], The methodology of positive economics, in Essays in Positive Economics, University of Chicago Press. - Gauthier David [1986], Morals by Agreements, Oxford University Press. 28

- Gintis Herbert [1969], Alienation and Power: Toward a radical Welfear Economics, Ph.D. Dissertation, Harvard University. - Gintis Herbert [1974], Welfare Criteria with endogenous Preferences: The Economics of Education, International Economic Review, 15:2, 415-430. - Hammond, K. R., Stewart, T. R., Brehmer, B., et Steinmann, D. 0. [1975], Social Judgment Theory. In M. F. Kaplan & S. Schwartz (Eds.), Human Judgment and Decision Processes, New York: Academic. - Hammond, K. R., McClelland, G. H., et Mumpower, J. [1980], Human Judgment and Decision Making : Theories, Methods, and Procedure, New York: Praeger. - Harsanyi, John C. [1955], Cardinal welfare, individualistic ethics, and interpersonal comparison of utility, Journal of Political Economy, 63, 309-321. - Harsanyi, John C. [1997], Utilities, preferences, and substantive goods, Social Choice and Welfare, 14, 129-145. - Helson, R., Moane, G. [1987], Personality change in women from college to midlife, Journal of Personality and Social Psychology, 53, 176 186. - Hicks J R [1939], Value and Capital, Clarendon Press, Oxford, England. - Hirschman A. O., Rival Views of Market Society and Other Recent Essays, Cambridge, MA: Harvard University Press, 1992. - Hoeffler Steve, Ariely Dan [1999], Constructing Stable Preferences: A Look into Dimensions of Experience and Their Impact on Preference Stability, Journal of Consumer Psychology, 8:2, 113-139. - Holt C. [1986], Preference reversals and the independence axiom, American Economic Review, 76:3, 508-515. - Iannaccone L. [1998], Introduction to the Economics of Religion, Journal of Economic literature, 36:3, 1465-1495. - Kahan D. M. [1997], Social influence, social meaning, and deterrence, Virginia Law Review, 83, 349-395. - Kahneman D., Ritov I., Jacowitz K. E., Grant P. [1993], Stated willingness to pay forpublic goods: A psychological perspective. Psychological Science, 4, 310-315. - Kaplow L, Shavell S. [2002], Fairness versus Welfare, Harvard University Press, Cambridge MA - Karni E., Safra Z. [1987], preference reversals and the observability of preferences by experimental methods, Econometrica, 55, 675-685. - Leibenstein H. [1950], Bandwagon, snob and veblen effects in the theory of consumer s demand, The Quarterly Journal of Economics, 65, 183-287. - Lichtenstein S., Slovic P. [1973], Reversals of Preference Between Bids and Choices and Gambling Decisions, Journal of Experimental Psychology, 89:1, 46-55. - Lichtenstein S., Slovic P. [1971], Reversal of Preferences between Bids and Choices in Gambling Decisions: An Extended Replication in Las Vegas, Journal of Experimental Psychology, 89:1, 46-55. - Loewenstein G., Issacharoff S. [1994], Source dependence in the valuation of objects, Journal of Behavioral Decision Making, 7, 157-168. - Marshall Alfred [1890], Principles of Economics: An introductory volume, Vol. 1. London: Macmillan. - McCrae, R., Costa, P. [1997b], Conceptions and correlates of openness to experience. In: Hogan, R., Johnson, J., Briggs, S. (Eds.), Handbook of Personality Psychology. Academic Press, NY, 825 847. - Medvec V. H., Madey S. F., Gilovich T. [1995], When less in more: Counterfactual thinking and satisfaction among Olympic medallists, Journal of Personality and Social Psychology, 69, 603-10. 29

- Mill J. S. [1966], On Liberty, in The Philosophy of John Stuart Mill, Marshall Cohen, éd, New York: Modern Library. - Mises L. [1949], Human Action, Contemporary books Chicago. - O Driscoll, Gerald P., Jr., Rizzo, Mario J. (1996 [1985]), The Economics of Time and Ignorance. London: Routledge. - Pettit Philip N. [2004], Preference, Deliberation and Satisfaction, Princeton Law and Public Affairs Working Paper Series Working Paper No. 04-021. - Piedmont, R., [1998], The Revised NEO Personality Inventory: Clinical and Research Applications, Plenum Press, NY. - Pigou A. C. [1952], Essays in Economics, London Macmillan. - Rabin Matthew [2002], A perspective on psychology and economics, European Economic Review, 46, 657 685 - Ramsey F. P. [1931], Truth and probability, in Braithwaite R.B. éd., The Foundations of Mathematics, London: Routledge & Keegan Paul. - Rothbard Murray [1991], Economistes et charlatans, Traduit par François Guillaumat, les belles Lettres. - Sagoff Mark [2003], On the relation between preference and choice, Journal of Socio- Economics, 31, 587 598. - Samuelson, Paul, [1947], Foundations of Economic Analysis, Cambridge, Mass: Harvard. - Samuelson, Paul, [1983], L'économique, Paris, A. Colin. - Savage Leonard, [1972], The Foundations of Statistics, New York: Dover. - Sen, A. [1970], Collective choice and social welfare, Holden Day, San Francisco. - Schkade, D.A., Payne, J.W. [1994], How people respond to contingent valuation questions: a verbal protocol analysis of willingness to pay for an environmental regulation, Journal of Environmental Economics and Management, 26, 88 109. - Slovic, P. [1995], The construction of preference, American Psychologist, 50, 364-371. -Stigler George J. et Becker Gary S. [1977], De Gustibus Non Est Disputandum, American Economic Review, 67:2,, pp. 76-90. - Sunstein, C. R. [1986], Legal interference with private preferences, University of Chicago Law Review, 53, 1129-74. - Sunstein, C. R. [1993], Endogenous preferences, environmental law, Journal of Legal Studies, 22, 1129-74. - Thaler, R., [1992], The Winner s Curse: Paradoxes and Anomalies of Economic Life, Free Press, New York. - Tooby, J., Cosmides, L., [1992], The psychological foundations of culture, in J. H. Barkow, L. Cosmides, et J. Tooby (eds.). - Tversky, A. Sattah S., Slovic P. [1988], Contingent Weighting in Judgment and Choice, Psychological Review, 95, 371-384. - West, P. M., Brown, C. L., et Hoch, S. J. [1996], Consumption vocabulary and preference formation, Journal of Consumer Research, 23, 120-135. - Whitman Douglas Glen [2004], Meta-Preferences and Multiple Selves, Dept. of Economics California State University, Northridge. 30