Le travail indépendant informel à la Réunion



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Transcription:

Le travail indépendant informel à la Réunion Rapport d étude Octobre 2008 Réalisation: Hélène Frétigné Sous la direction de!: Matthieu Barrier et Catherine Chaze Financement Direction du Travail, de l Emploi et de la Formation Professionnelle

Sommaire 1. CADRE, OBJECTIFS, MÉTHODOLOGIE ET DÉROULEMENT DE L ÉTUDE... 5 1.1 DES OBJECTIFS DE DIAGNOSTIC, UNE FINALITÉ PRATIQUE... 5 1.2 UNE MÉTHODOLOGIE D ENQUÊTE DE TERRAIN... 6 2 LE CONTEXTE SOCIO-ÉCONOMIQUE RÉUNIONNAIS... 7 2.1 ÉCONOMIE!: DES SECTEURS PORTEURS MAIS UN PROBLÈME DE SOUS-EMPLOI... 7 2.2 SOCIAL!: DES DÉPENDANCES MAIS LA MISE EN PLACE DE STRATÉGIES DE SURVIE... 9 2.3 POLITIQUES PUBLIQUES!: LA RECHERCHE DE PORTES DE SORTIE...12 3 DÉFINITION, CARACTÉRISATION ET VISION DU TRAVAIL INFORMEL...15 3.1 LES BRANCHES DU TRAVAIL AU NOIR...15 3.2 L INVISIBILITÉ STATISTIQUE ET LA DIFFICULTÉ D UNE ÉVALUATION QUANTITATIVE...15 3.3 LE POIDS FINANCIER DU TRAVAIL INFORMEL ET LE PROFIL DES TRAVAILLEURS...16 3.4 LES SECTEURS D ACTIVITÉ CONCERNÉS...17 3.5 LA VISION DU TRAVAIL INFORMEL DANS LA SOCIÉTÉ RÉUNIONNAISE...18 4 ANALYSE DE LA PRATIQUE ET DE L ORGANISATION DU TRAVAIL INFORMEL...21 4.1 PROFIL DES TRAVAILLEURS INTERROGÉS ET SECTEURS D ACTIVITÉS CONCERNÉS...21 4.2 LE VÉCU DE L ACTIVITÉ!: 4 VÉCUS DIFFÉRENTS...22 4.3 UNE ORGANISATION DU TRAVAIL ADAPTÉ...24 4.4 BESOIN AU DÉMARRAGE ET INVESTISSEMENT PERSONNEL...26 4.5 DES REVENUS SECONDAIRES...27 4.6 DES VISIONS DE L ENTREPRISE...28 4.7 LES MOTIVATIONS À L OFFICIALISATION!: LES LIMITES DE L INFORMEL...29 4.8 LES FREINS À L OFFICIALISATION DES ACTIVITÉS...30 5 PROPOSITIONS D ACTION...32 2

Synthèse de l étude Une situation économique dégradée, à laquelle la création d entreprises apparaît comme une réponse pertinente Les principaux indicateurs de la santé économique réunionnaise mettent en lumière les difficultés de l île!: économie dépendante du BTP (second secteur après le tertiaire, mais le plus dynamique), taux de chômage très supérieur à celui de la métropole (24%, dont 40% de longue durée), sous-qualification, revenus moyens inférieurs à ceux de la métropole pour un coût de la vie plus élevé, dépendance à l égard des minima sociaux (lesquels touchent plus du tiers de la population), engendrant des phénomènes de trappe à inactivité (la reprise d une activité engendre une perte de revenus) et d aversion au risque. Les contrats aidés sont nombreux (plus de 18 000 bénéficiaires) mais débouchent rarement sur des embauches et créent un mécanisme de rotation des chômeurs autour de ce type d emploi. Ce contexte économique dynamise la création d entreprises dans le commerce, les services et le BTP, avec toutefois une pérennité faible. Dans le reste des cas, les stratégies de survie se structurent autour d une certaine rémanence des solidarités familiales et surtout d un recours important au travail informel. Le secteur informel : un élément accepté du système économique, qui se décline selon 4 grands profils Les données INSEE permettent d estimer les revenus du travail informel aux alentours de 120 millions d euros, dont 40 millions d euros pour le travail indépendant stricto sensu. Pourtant, à l échelle des ménages, il s agit dans la plupart des cas d un revenu secondaire!: une activité sur trois seulement assure au travailleur l équivalent d un SMIC net. Ce mode d activité touche toutes les strates de population avec toutefois quelques spécificités!: surreprésentation des jeunes (26-31 ans), des personnes moins qualifiées que la moyenne, et des habitants des quartiers classés politique de la ville. Il y a peu de pluri-activité et l intensité de l activité est très variable suivant les mois, voire les semaines. Les secteurs les plus concernés sont proches de ceux qui dominent le secteur formel!: bâtiment, mécanique, services aux particuliers et vente ambulante. Trois travailleurs informels sur quatre ont démarré leur activité sur fonds propres, l investissement de départ étant faible. Dans 90% des cas, ces travailleurs sont employés par des particuliers. Dans la société réunionnaise, cette forme de travail ne fait pas l objet d une quelconque stigmatisation!: l informel est perçu comme un mode pertinent d adaptation à un contexte où le salariat n est pas forcément rémunérateur, il favorise une consommation intermédiaire (matières premières, outils de travail) bénéfique pour l économie globale, il permet de bénéficier de services de qualité à moindre coût et se révèle un facteur de paix sociale. Les modalités d exercice dressent les contours de 4 grands profils de travailleurs informels. L activité passion (32%) a souvent été démarrée par plaisir!: la clientèle s accroissant d elle-même au fil du temps, la question se pose du choix entre officialisation et limitation volontaire de l activité. L activité test (39%) vise dès le départ l officialisation, l informel étant envisagé comme une période transitoire, le temps de consolider les bases de l entreprise. L activité rémunératrice (22%) compense l absence ou l insuffisance d emploi salarié, est menée à des fins de 3

subsistance et n a guère de perspectives de déboucher sur l officialisation. Enfin, l activité traditionnelle (7%), souvent agricole, est menée dans le cadre d une tradition familiale. Les freins à l officialisation sont surtout liés à l accès au crédit et au besoin d accompagnement dans la création d entreprise Les freins financiers sont liés au besoin d investissement, corrélatif de la professionnalisation de l activité, et à la nécessité de payer les cotisations sociales. Les freins psychologiques résultent d une crainte de devoir gérer les aspects administratifs de l entreprise. Il existe aussi des freins techniques!: complexité perçue des démarches administratives, officialisation soumise à diplôme pour certains métiers, nécessité de trouver et louer un local. Enfin, les freins à l officialisation peuvent être liés à une santé insuffisante de l activité. L officialisation passe par le développement du microcrédit, l accompagnement des créateurs et l amélioration de l environnement réglementaire Développer le microcrédit!: deux travailleurs informels sur trois sont concernés ou intéressés par le microcrédit. Le développement de la notoriété de l Adie (Microcrédit Réunion) s effectuera en particulier à travers des partenariats avec les prescripteurs de proximité!: responsables d équipement de proximité, chargés d accompagnement des chantiers d insertion. Accompagner pour lever les craintes!: concevoir un simulateur de charges permettant de chiffrer les cotisations, mener une action pédagogique proactive sur les démarches administratives pour les dédramatiser, communiquer sur la création via des success stories, organiser des rencontres entre créateurs d entreprise et aspirants à l officialisation. Améliorer l environnement réglementaire!: soutenir l action de l Adie visant à promouvoir le statut de l auto-entrepreneur auprès de ses clients, communiquer sur les modes alternatifs d officialisation, en particulier le TTS. 4

1. Cadre, objectifs, méthodologie et déroulement de l étude L Adie est une institution de microfinance qui cherche, par le microcrédit et l accompagnement à la création d entreprise à lutter contre l exclusion. Les personnes n ayant pas accès au crédit bancaire et se trouvant dans une situation sociale difficile constituent son cœur de cible. Pourtant, consciente qu une partie importante de ce public reste encore en dehors des circuits classiques de la création d activité, et ce, notamment dans les DOM-TOM, l Adie a souhaité réaliser une étude sur le travail informel à La Réunion. Menée d avril à septembre 2008, les résultats et conclusions de cette étude constituent le présent rapport. Le potentiel de création de son propre emploi est plus important à La Réunion qu en métropole, le marché de l emploi salarié étant plus restreint tant d un point de vue géographique (faible possibilité de mobilité) que numérique (forte croissance démographique). Dans les interstices de l économie formelle, de nombreuses personnes mènent donc des activités génératrices de revenus. Ces activités, non déclarées, contribuent cependant à la richesse nationale et soutiennent la consommation des ménages. 1.1 Des objectifs de diagnostic, une finalité pratique Les objectifs de cette étude sont!:! d évaluer l importance et le rôle du travail indépendant informel dans l économie réunionnaise! d identifier les barrières à l officialisation des activités génératrices de revenus! d analyser la stratégie et les besoins des travailleurs informels Ce diagnostic, puisqu il vise à atteindre à la fois une compréhension globale du phénomène du travail informel et une compréhension de l expérience particulière des travailleurs, s effectue à deux niveaux!: - à un niveau macro!: Quel est le poids humain et financier de ce secteur dans l économie locale!? Comment s organise et se justifie le système de l informel? Quelles perceptions et quels avis circulent dans la société sur ces pratiques!? Quels secteurs d activités sont les plus concernés? Quels sont les freins à l officialisation de toutes ces activités génératrices de revenus!? - à un niveau plus micro!: Qui sont les travailleurs informels!? Quel est leur vécu!? Comment s organisent-il au quotidien!? Quelles stratégies de survie ou de développement de leurs activités mettent-ils en place!? Quels revenus tirent-ils de ces activités!? 5

Grâce aux divers éléments de réponse fournis, nous pouvons en conclusion de ce rapport proposer des mesures et des outils de soutien pertinents. 1.2 Une méthodologie d enquête de terrain Afin d atteindre ces objectifs, l étude s est déroulée en deux temps. Tout d abord, nous avons effectué une collecte d informations à l échelle du département. Nous avons cherché des statistiques et recensé les rapports qui pouvaient exister sur ce thème. Nous avons rencontré des responsables d organismes dont les missions principales sont l insertion et le développement économique et nous avons recueilli leurs avis sur les problématiques liées au secteur informel. Dans un deuxième temps, nous avons réalisé un travail d analyse statistique sur le portefeuille de clients de Microcrédit Réunion (237 personnes en 2007). Un peu plus de la moitié des clients ayant déclaré avoir exercé en informel avant la création de leur entreprise, nous avons comparé leur profil à celui de ceux qui n avaient pas eu ce parcours en informel. Dans un troisième temps, et après avoir mis au point un questionnaire reprenant toutes les interrogations précédemment citées, nous avons mené une enquête de terrain plus qualitative. Nous avons rencontré une quarantaine de personnes " des travailleurs exerçant actuellement dans l informel " des chefs d entreprises - anciens travailleurs informels Ces derniers ont été interrogés sur leur parcours dans l informalité, sur les motivations à l officialisation, sur les démarches à faire et sur les changements constatés entre les deux types de situation. Ils nous ont permis d avoir une vision plus large, de mieux comprendre les facteurs déclencheurs de l officialisation et de faire une sorte de comparaison entre l avant et l après, entre une situation informelle et une situation formelle. Les travailleurs informels interrogés ont été rencontrés à travers!: - les stands de Microcrédit Réunion installés sur la place principale dans les 3 plus grandes villes du département pour la semaine du microcrédit en juin. Les personnes passaient, s arrêtaient, discutaient. Cela a permis des contacts très fructueux. - les associations de quartier des Camélias-Vauban à St Denis, et de La Cressonnière-Ravine Creuse à St André où nous nous rendions régulièrement et qui nous servaient de portes d entrée pour une étude micro, menée à l échelle d un quartier. Les chefs d entreprise anciens travailleurs indépendants sont des clients de Microcrédit Réunion. 6

Les entretiens d une durée de une heure à une heure trente se sont déroulés au domicile des personnes ou dans les locaux des associations de quartier. Au final, nous avons interrogé 41 personnes, parmi lesquelles 25 travaillent en informel et 16 l ont fait mais ont aujourd hui créé leur micro-entreprise. Ce sont leurs remarques, leurs réflexions, reprises en italique dans le texte, qui ont nourri ce rapport. 2 Le contexte socio-économique Réunionnais 2.1 Économie!: des secteurs porteurs mais un problème de sous-emploi La population active réunionnaise compte 313 000 personnes en 2007. Suivant la croissance démographique, elle est en augmentation régulière!: environ 5000 personnes supplémentaires arrivent sur le marché de l emploi chaque année. Le taux d activité des 15-64 ans, de 58%, reste stable ces dernières années. Il demeure inférieur au taux d activité de métropole, 1 femme réunionnaise sur 2 seulement travaillant ou souhaitant travailler. " Une économie portée par le BTP En observant la répartition de l emploi salarié par secteur d activité, on constate l importance du secteur du BTP dans l économie réunionnaise, juste derrière les activités tertiaires. C est dans le BTP que s effectue le plus de création d emplois, +17% en 2006. Structure de l'emploi salarié par secteur d'activité Tertiaire 42% agriculture 5% industrie 24% BTP 29% L emploi non salarié représente quant à lui environ 11% de l emploi total à La Réunion, ce qui correspond ni plus ni moins au chiffre de métropole. 7

Focus sur le développement des Services à la personne Le secteur des services à la personne (SAP) est en pleine croissance à la Réunion. Aujourd hui il existe 37 organismes agréés de SAP. Même si 70% de ces organismes sont des entreprises et malgré une ouverture progressive vers le secteur marchand, la quasi totalité des heures travaillées (97% en 2007) reste assurée par le secteur associatif. Celui-ci prend surtout en charge l assistance aux personnes âgées ou personnes handicapées. Les entreprises, quant à elles, se tournent davantage vers des services tels que le ménage, les petits travaux, le soutien scolaire. 11806 particuliers ont eu recours au Titre de Travail Simplifié (TTS= Equivalent du chèque emploi service) pour le paiement d un employé de maison en 2007. On compte en moyenne 230 ouvertures de nouveaux comptes par mois. (Source!:DTEFP) " 1 actif sur 4 au chômage Si certains secteurs d activité se portent très bien, un des problèmes majeurs de l île reste cependant le chômage. Fin 2007, le taux de chômage est de 24,2 %. En baisse depuis 2004 (33,2% à l époque), il reste toutefois trois fois supérieur à celui de la métropole et il est le plus élevé des Départements d Outre Mer (DOM). Ce taux de chômage connaît des disparités fortes selon!l âge!et selon les communes. - 1 jeune actif (15-24 ans) sur 2 est au chômage, contre un peu plus d 1 sur 5 pour les 25-49 ans et moins d 1 sur 7 pour les plus de 50 ans.! - certaines communes du Sud (St Louis, St Joseph) et de l Est (St André, St Benoît) ont des taux de chômage supérieurs à ceux de communes comme St Denis ou St Paul. La typologie des chômeurs étudiée par l INSEE fait apparaître deux groupes principaux parmi les chômeurs!: les personnes d âge moyen qui restent cantonnées dans des emplois précaires et les jeunes sans diplôme qui n arrivent pas à entrer sur le marché du travail. Le phénomène de sous-emploi est aussi étroitement lié au phénomène de sousqualification. Ainsi, «!au niveau communal, la carte du RMI se superpose presque exactement à celle du taux de chômage, comme à celle des faibles niveaux scolaires.!» 1 1 Le RMI entre survie et insertion, N.Roinsard, Économie de la Réunion, 4ème trimestre 2003 8

En 2006, les chômeurs de longue durée représentent 40% des chômeurs recensés à La Réunion par l ANPE. Selon plusieurs de nos interlocuteurs, ce taux de chômage est tout de même à prendre avec du recul. Même si les offres d emploi dans certains secteurs d activité sont rares, le chômage cache aussi d autres réalités telles que le travail informel. 2.2 Social!: des dépendances mais la mise en place de stratégies de survie " La faiblesse des revenus des ménages La faiblesse des salaires combinée à un coût de la vie plus élevé qu en métropole provoque chez les ménages réunionnais des difficultés financières. En effet, excepté pour les cadres qui bénéficient pour certains de prime d éloignement ou de prime de vie chère, le salaire moyen annuel réunionnais reste bien inférieur au salaire métropolitain. Ainsi, un responsable de Contrat urbain de cohésion sociale (CUCS) nous a expliqué lors d un de nos entretiens, que des employés de la mairie posent des congés chaque année à la même saison, pour aller couper la canne à sucre, afin d avoir un complément de revenu. Pourtant les revenus d activité (revenus salariaux et de professions non salariées) représentent près de 83% des revenus déclarés, contre 73% en métropole, où la part des pensions et retraites est presque 2 fois plus élevée. (INSEE 2004) En 2003, le revenu disponible brut des ménages réunionnais est de 11446 ", soit l équivalent de seulement 70% de la moyenne nationale. La faiblesse des revenus disponibles entraîne logiquement un phénomène de non-imposition des ménages. Ainsi, à la Réunion, seuls 30% des ménages fiscaux sont imposés contre le double en métropole. Enfin, 10 % de la population vit en dessous du seuil de bas revenus estimé à 360 euros par mois en moyenne par unité de consommation. " La dépendance aux minima sociaux En 2006, près de 150 000 Réunionnais perçoivent au moins un des minima sociaux!: Allocation de Solidarité Spécifique (ASS), Revenu Minimum d Insertion (RMI), Revenu de solidarité (RSO, allocation spécifique aux DOM, pour les plus de 50 ans) Allocation Supplémentaire Vieillesse (FSV, pour les plus de 65 ans), Allocation aux Adultes Handicapés (AAH), Allocation de Parent Isolé (API). Au total, on estime que plus du tiers de la population est concernée par un minimal social et qu un Réunionnais sur cinq dépend du RMI qu il soit lui même allocataire, ou bien conjoint ou enfant d allocataire. 9

«!Alors que la population de la Réunion ne représente qu 1% de la population nationale, elle représente 10% de la population des allocataires français et 50% des allocataires domiens.!» 2 La part des prestations sociales dans le revenu des ménages demeure stable. Elle est estimée par l INSEE à 28%. Elle serait seulement de 5% en métropole. Mais la dépendance au RMI ne paraît pas seulement financière. Son instauration sur l île en 1988 a eu des répercussions sur le rapport au travail des réunionnais. «!Le RMI a révélé la fonction purement utilitaire du travail pour tout un ensemble d individus pour qui le RMI joue désormais le rôle de revenus primaire. De leur point de vue, les revenus sociaux sont une sécurité qui s oppose au chômage et au sous-emploi caractérisé de l économie locale.!» 3 QUELQUES CHIFFRES POUR RÉSUMER La Réunion Métropole Source et date Revenu salarial annuel moyen 14 815 " 16 723 " INSEE, 2003 Taux de chômage (au sens du BIT) 24,2% 8,1 % INSEE, 2007 Nombre d allocataires du RMI 75 011 1 266 429 CNAF, fin 2005 Part des allocataires du RMI dans la population des 20-64 ans 17% 3,5 % DREES, fin 2005 Part des foyers imposés 30% 60% INSEE, 2003 En résumé, on est forcé de constater que malgré un développement progressif de l économie, la plupart des ménages réunionnais n ont pas l autonomie financière souhaitée. Cela peut expliquer, pour une bonne part, la présence et la prégnance du travail informel sur l île. " La trappe à inactivité Le phénomène de trappe à inactivité est explicite à La Réunion. La trappe à inactivité, c est lorsqu il est plus avantageux pour une personne en termes de revenus de continuer à bénéficier de prestations sociales que de reprendre une activité professionnelle rémunérée. En effet, dans certains cas, l écart monétaire entre le nouveau salaire perçu (souvent équivalent au SMIC) et le montant de l allocation est tellement faible qu il ne couvre pas les dépenses engendrées par la reprise d activité telles que les frais d essence, de déjeuner, de garde d enfants,etc. Concrètement, la personne perdrait de l argent en reprenant un travail. Ce calcul comparatif est fréquemment fait par les réunionnais. Beaucoup ne voient aucun intérêt à avoir un emploi, d autant que cet emploi est le plus souvent à temps partiel, à durée déterminée et rémunéré au SMIC lorsqu ils peuvent pour le même niveau de revenus au final ne pas travailler. 2 Le RMI entre survie et insertion, N.Roinsard, Économie de la Réunion, 4ème trimestre 2003 3 idem 10

" L aversion au risque Selon Nicolas Roinsard, sociologue, les trappes à inactivité peuvent aussi être «!assimilées à des trappes de sécurité!» dans le contexte socio-historique de la Réunion.!La régularité et la faiblesse des revenus est préférée à la maximisation et à l irrégularité des ressources. En résumé, une personne choisira de se suffire de peu si ce peu est sûr plutôt que de tenter d avoir plus de manière plus ponctuelle. Pour beaucoup de réunionnais, le RMI est ainsi un filet de sécurité. Le RMI «!s est imposé pour beaucoup tel un revenu primaire, un revenu garanti qui contraste avec l incertitude de percevoir des revenus du travail.!» 4 De manière générale, nous avons noté une aversion au risque dans les discours des personnes rencontrées. Cette aversion au risque aura tendance à paralyser la culture d entreprise!: «!peur de me lancer, de me casser la gueule!», «!peur de pas pouvoir nourrir ma famille!», «!peur des responsabilités!», «!peur que ça ne marche pas.!» " Les stratégies de survie La stagnation des salaires, le chômage de masse et l inflation vont provoquer des difficultés financières chez les ménages qui vont tenter de les réguler par la mise en place de stratégies de survie. STAGNATION DES SALAIRES PROBLÈME DE SOUS EMPLOI INFLATION DIFFICULTÉS FINANCIÈRES SOLIDARITÉS FAMILIALES RECOURS TRAVAIL INFORMEL RECOURS AU CRÉDIT Les solidarités familiales jouent encore un rôle important. Elles permettent d économiser des dépenses de loyer ou de menus travaux!: hébergement à titre gratuit dans les cases familiales, services rendus. Cependant, la force de ces solidarités diminue face à la montée en puissance du capitalisme et de l individualisme. Or, le travail informel et le crédit, notamment le crédit à la consommation, sont des stratégies de survie plus personnalisées, plus individualisées. C est pourquoi on peut estimer que les personnes en difficultés ont aujourd hui davantage recours à ce type de solution pour compléter leurs revenus composés de 4 Le RMI entre survie et insertion, N.Roinsard, Économie de la Réunion, 4ème trimestre 2003 11

minima sociaux ou de faibles salaires. Les revenus issus du travail informel ne sont pas négligeables pour les travailleurs pauvres. 2.3 Politiques publiques!: la recherche de portes de sortie " La précarité des politiques publiques d insertion Pour favoriser l insertion des personnes éloignées de l emploi, le système des contrats aidés, par lequel l État prend en charge une grande partie de la rémunération du salarié, a été mis en place. A la Réunion, le dispositif est bien exploité puisque dans le secteur non marchand, 18 300 personnes bénéficient d un contrat aidé en décembre 2006, soit 14% de plus qu en décembre 2005. Ce sont principalement!: - des contrats d avenir!: CDD de 2 ans renouvelable dans la limite d un an avec une durée de travail hebdomadaire égale à 26 h - des contrats d accompagnement dans l emploi!: CDD de 6 à 24 mois, renouvellement compris, renouvelable 2 fois Dans le secteur marchand, en 2006, près de 9 000 personnes sont en contrat d apprentissage, contrat de professionnalisation, contrat d accès à l emploi ou en contrat d insertion- revenu minimum d activité. Si cette mesure semble positive au premier abord, la dérive de son utilisation à la Réunion crée presque autant de précarité qu elle n essaie d en résorber. La question de l emploi précaire dans les collectivités réunionnaises a d ailleurs intéressé le Centre National de la Fonction Publique Territoriale. En 2002, plus d un salarié nontitulaire des collectivités territoriales sur 2 était en contrat aidé. Les personnes en contrats aidés appartiennent souvent à la catégorie des travailleurs pauvres ayant besoin de compléter leur salaire insuffisant, puisque correspondant à un temps de travail de 26 heures rémunéré au SMIC. Ce travail n est d ailleurs bien souvent que temporaire et ne débouche que rarement sur des embauches, l idée de cette politique d insertion étant de faire bénéficier un nombre maximum de personnes de ce type de contrats. Cela a donc créé «!un phénomène de rotation des chômeurs autour de ce type d emploi.!» " La création d entreprises comme alternative Avec l emploi aidé, la création d entreprises est perçue par la société réunionnaise comme la solution face au chômage de masse. Faute de postes disponibles, les réunionnais cherchent à se créer leur propre emploi, en travaillant pour eux-mêmes. Depuis 2004, plus de 5000 entreprises sont créées chaque année à La Réunion. Le taux de création de La Réunion est parmi les plus élevés des régions françaises. Plus de 4 entreprises sur 10 sont créées dans les services et plus de 3 sur 10 dans le commerce. Mais c est le secteur de la construction qui garde le taux de création le plus élevé. 12

Le profil type de l entrepreneur est sensiblement le même que celui de la métropole!: c est plutôt un homme d âge moyen (30-45 ans) création et faible taux de survie!» 5. Ce boom de la création entraîne l apparition d un nouvel enjeu!:améliorer la pérennité des entreprises créées. En effet, le taux de survie des entreprises réunionnaises reste l un des plus faible de France puisque seulement 56% atteignent leur troisième anniversaire et 43% leur cinquième anniversaire. Comme le conclut un article d Économie de la Réunion en 2007, «!le parc productif est donc en constant renouvellement!: fort taux de L engouement pour l entreprenariat est directement lié au contexte économique difficile de l île mais aussi à la panoplie de dispositifs d aides qui poussent le chômeur à créer son propre emploi. La loi de programme pour l Outre-mer du 21 juillet 2003 permet l allégement des charges des entreprises. Le dispositif d Aide aux chômeurs créateurs ou repreneurs d entreprises (ACCRE) consiste en l exonération des cotisations sociales la première année (voire la seconde et éventuellement la troisième sous certaines conditions de montant de revenus professionnels) et au maintien des minima sociaux éventuellement perçu par le créateur pour une durée déterminée. Différents types de financement sont possibles!soit sous forme de subventions, soit sous forme de prêts... 5 Forte création d emplois salariés et aides publiques importantes, Claude Parain, in Économie de la Réunion, Hors Série n 2, juillet 2007 13

SUBVENTIONS PROJET INITIATIVE JEUNE Subvention de la DDTEFP Aide de 7 317! max. Réservé au 18-31 ans 779 aides accordées (2006) OPARCAT Subvention de l ARIPRAC Aide de 53000! max. (50% max./montant dép. éligibles) Réservé aux projets artisanat et commerce dans les hauts de l île AGEFIPH Subvention de l agefiph de 10 675! max. Réservé aux personnes en situation de handicap PRÊTS MICROCRÉDIT RÉUNION Prêts jusqu à 5500! Taux d intérêt : 9,71% 240 prêts décaissés (2007) RÉUNION ENTREPRENDRE Prêts de 4500 à 15000! Sans caution personnelle 69 prêts décaissés (2007) OSÉO Prêts PCE de 2000 à 7000! Sans caution personnelle mais en plus du concours bancaire gestion EDEN: dispositif d Etat Prêt taux 0% / 6098! max 116 prêts accordés (2007) gestion ADEN: dispositif du CG Prêt taux 0% / 6000! max 50 prêts accordés (2007) Au niveau de l accompagnement, le créateur peut s adresser à un organisme du réseau Points Chances, réseau favorisant la création d entreprises à La Réunion. Pour le montage de projets, la boutique de gestion et l Association pour le Développement Rural de la Réunion (AD2R) proposent gratuitement leurs services. En 2007, la Boutique de gestion a accompagné 1267 projets. Les chambres consulaires ou des consultants privés peuvent aussi intervenir mais en se faisant rémunérer par les chèques conseils. Enfin, la Couveuse Réusit fournit un hébergement juridique aux personnes qui veulent tester leur activité avant de s immatriculer. La couveuse accueille les personnes pendant 6 mois renouvelables deux fois, soit 18 mois au maximum. En 2007, la couveuse Réusit a suivi 30 projets. Son activité est en nette augmentation puisqu en août 2008, elle accompagnait 49 projets. Globalement, ces dispositifs permettent la création et le développement de nombreuses entreprises mais ils ne paraissent pas répondre efficacement aux problématiques liées au travail informel, faute probablement de connaissance (de)ce secteur économique souterrain. 14

3 Définition, caractérisation et vision du travail informel 3.1 Les branches du travail au noir Le secteur informel regroupe toutes les personnes salariées ou non salariées travaillant dans des petites unités non déclarées. Définition du secteur informel Le secteur informel, tel qu on le définit dans cette étude, est l ensemble des activités professionnelles (uniques ou secondaires), génératrices de revenus, exercées à titre indépendant, ne faisant pas l objet des déclarations obligatoires. Elles sont donc distinctes du travail illégal qui consiste à l emploi, par une entreprise, de personnels non déclarés. Elles n intègrent pas non plus bien entendu les activités illégales telles que la prostitution, la vente d objets volés, le trafic de stupéfiants etc. Schéma des branches du travail au noir Travail au noir Emploi non déclaré dans entreprise déclarée =«!travail illégal!»= 33 % Emploi non déclaré dans entreprise non déclarée = «!travail informel!» 67 % Emploi salarié Dans les bulles en couleur, les estimations INSEE de 1995 pour la Réunion. Emploi indépendant 67 % 33 % Les entreprises informelles ne tiennent généralement pas de comptes et ne constituent pas des personnes morales distinctes des ménages dont elles dépendent. Ainsi, les actifs de l entreprise, les dépenses et les engagements sont difficilement dissociables de ceux du ménage de leur propriétaire. 3.2 L invisibilité statistique et la difficulté d une évaluation quantitative Il est très difficile d évaluer le nombre de travailleurs informels car par définition ceux-ci sont statistiquement invisibles. De même, dresser un profil du travailleur informel n est pas aisé. Pour y parvenir, nous avons utilisé principalement deux sources d informations!: 15

- Les résultats de l enquête emploi INSEE de 1995 dans lequel un volet était consacré à l emploi informel. Nous n avons pas pu obtenir d estimations plus récentes car depuis cette date, l INSEE préfère ne publier et ne divulguer aucun résultat lié à ce volet informel. Observant une grande fluctuation du nombre de personnes travaillant en informel (du simple au septuple selon les années), qu elle impute à l incohérence des réponses, l INSEE juge ces données non exploitables. - Le fichier des clients de Microcrédit Réunion. Sur les 237 clients dont Microcrédit Réunion a financé le projet en 2007, les conseillers ont estimé que près d 1 sur 2 travaillait auparavant de manière informelle. Ces estimations sont basées sur les informations recueillies auprès des créateurs pendant les rendez-vous d instruction. Ceux-ci avouent assez fréquemment posséder déjà une petite clientèle ou travailler à gauche à droite lorsque l occasion se présente. Nous avons donc comparé le profil des créateurs ayant été en informel et celui des créateurs n ayant pas travaillé auparavant dans l informel. 3.3 Le poids financier du travail informel et le profil des travailleurs A la Réunion, en 1995, l INSEE estime les revenus issus du travail au noir à 1,2 milliard de francs (environ 180 millions d euros). Ces revenus proviennent autant de salaires non déclarés versés par des entreprises officielles que de chiffres d affaires d entreprises non déclarées. Les revenus du secteur informel correspondraient alors à 120 millions d euros, dont 40 millions d euros pour la partie travail indépendant du secteur informel. En 1995, l INSEE évalue à 27000 le nombre de travailleurs non déclarés, soit, à l époque, 1 pour 6 salariés enregistrés selon les diverses procédures administratives. Les 2/3 d entre eux travaillent pour des particuliers dans des entreprises familiales ou des micro entreprises. Le tiers restant travaille dans des entreprises déclarées officiellement. La proportion de personnes qui travaillent à leur compte est plus importante que dans le secteur formel (33% contre 11% dans le formel). Les hommes sont plus souvent à leur compte que les femmes. Mais, même si les femmes sont minoritaires, il faut quand même noter que leur proportion dans l économie informelle est plus importante que dans l économie formelle en 1995. Le fichier clients Microcrédit Réunion de 2007 laisse quant à lui voir le contraire, probablement car en 10 ans les femmes ont gagné en accès au monde du travail. D après l INSEE, il n y a pas d âge privilégié pour travailler dans le secteur informel. La structure par âge est sensiblement identique dans les secteurs formels et informels. Le fichier clients Microcrédit Réunion indique toutefois une surreprésentation des 26-31 ans dans la part des travailleurs informels. Il montre aussi 16

un moindre niveau de formation chez les travailleurs informels. Ceux ci sont moins nombreux à avoir été au lycée ou à avoir fait des études supérieures. Par contre, ils possèdent souvent des diplômes de formation professionnelle type BEP-CAP. A la Réunion, le travail informel n est pas particulièrement le fait de la population migrante comme cela peut être le cas par exemple à Mayotte. A Mayotte, où l immigration influence nettement le marché du travail, les travailleurs informels sont pour la plupart d origine Comorienne et sont des sans papiers. A la Réunion, les travailleurs informels sont à plus de 90% français. Le fichier clients Microcrédit Réunion nous apprend que les travailleurs informels sont davantage issus des quartiers placés en politique de la ville. La proportion de travailleurs informels issus des quartiers ruraux est identique à celle des travailleurs formels. Selon l INSEE, la moitié des travailleurs du secteur informel travaillent toute l année et à temps plein. Les autres travaillent de manière plus ponctuelle, c est-à-dire moins de 250 jours par an ou moins de 7 heures par jour. Toujours selon l INSEE, la pluri-activité est peu développée puisque seulement 11% des emplois de l économie informelle constituent une seconde activité. 3.4 Les secteurs d activité concernés Les secteurs d activité les plus souvent cités en ce qui concerne le travail informel sont le bâtiment, la mécanique (garage), les services aux particuliers (entretien espaces verts, ménage, repassage, les gardes d enfants ), les ventes ambulantes (snack, fruits et légumes). Les commerces semblent moins touchés car la nécessité d avoir un local et d avoir pignon sur rue est en contradiction avec la discrétion que requiert le travail informel. Ci dessous, la comparaison des fréquences des activités exercées par les clients Microcrédit Réunion selon qu ils ont travaillé ou non de manière informelle auparavant. Les secteurs touchés par l emploi informel sont surtout les services domestiques, le bâtiment, le commerce, le petit artisanat. 17

Activités des créateurs Adie 2007 informel global Agriculture Artisanat Bâtiment Transports Commerce alimentaire Autre commerce Entretien espaces verts Services aux particuliers Services aux entreprises Restauration 0 5 10 15 20 25 30 On peut dire que, de manière générale, les secteurs d activité prisés par le marché du travail informel sont les mêmes que ceux prisés par le secteur formel et sont ceux où se font le plus de créations d entreprise. Seul les profils et les logiques des travailleurs peuvent être différentes. Les personnes qui créent leur entreprise de bâtiment auront déjà travaillé en informel avant pour 90% d entre elles. Ils auront déjà bien souvent une clientèle. Le bâtiment et la mécanique sont des secteurs particulièrement en tension où la demande, très forte, permet la création d un marché parallèle au marché formel. Les activités sont sexuées!: les femmes font davantage de travaux domestiques (ménage, garde d enfants) ou de l entretien de beauté (coiffure, esthétique, cours de gym) à domicile. Les hommes sont sur les secteurs du bâtiment (construction et bricolage) et travaillent davantage en plein air (entretiens espaces verts et cours, gardiennage). 3.5 La vision du travail informel dans la société réunionnaise " Un impératif économique Le travail informel correspond avant tout à un calcul économique. Il est plus avantageux pour une personne de cumuler les minima sociaux et ses droits connexes (Couverture Maladie Universelle, facilité d accès au logement social, ticket modérateur pour les transports ) avec les revenus du travail informel que d accepter un emploi salarié rémunéré faiblement. Il y a chez les travailleurs informels une logique de maximisation des revenus à court terme. Le fait de ne pas cotiser pour la retraite n apparaît pas vraiment comme un problème. 18

En plus du bénéfice économique, le travailleur informel aura le loisir de s organiser comme il l entend au niveau des horaires et jours de travail. Il fonctionne à la demande, qu il peut accepter ou refuser, et n a pas de contraintes fixe établies. Le travail informel est ainsi perçu comme un mode intelligent d adaptation à un contexte économique difficile. " L élément dynamique d un système On n observe pas de stigmatisation des travailleurs non déclarés. Souvent, le travail informel est considéré comme «!normal!». Il est même plutôt bon signe!: signe du dynamisme de la personne qui ne se laisse pas aller et ne profite pas sans rien faire des minima sociaux.. On note une tendance à montrer du doigt celui qui profite à fond du RMI (qui ne travaille pas) plutôt que celui qui cumule RMI et activité (alors même que le profit est plus grand, ou en tout cas qu il apparaît alors moins nécessaire de toucher le RMI). «!Il est généralement admis que les RMIstes arrondissent leur fin de mois par quelques services rendus à des proches!» 6. Certains estiment même que faire travailler les personnes au RMI en leur donnant des petits boulots relève de la solidarité, de l entraide. «!Le contexte de rareté de l emploi légal justifie dans l ensemble le recours aux activités non déclarées.» 7 Quand nous avons demandé à un chef de projet de politique de la ville ce qu il pensait du travail informel, il a répondu «!ça dérange pas plus que ça!». Nous y avons vu un euphémisme, comme l a confirmé rapidement la suite de la conversation!: non seulement ça ne dérange pas plus que ça, mais ça arrange même. Plusieurs justifications!: - Les activités informelles ne sont pas isolées du circuit de commercialisation formel. «!Les commerçants ou artisans informels paient des taxes sur une partie de leurs achats, même s ils ne paient pas d impôts sur la valeur qu ils ajoutent ou sur leurs revenus. 8!» Par exemple, les couturières travaillant en informel sont consommatrices de mètres et de mètres de tissus. De ce point de vue, la limitation du travail informel provoquerait un manque à gagner et mettrait à mal une économie déjà fragile. - Le travail informel avantage aussi les particuliers employeurs,qui trouvent ainsi de la main d œuvre moins chère et plus arrangeante!: «!c est plus facile d avoir quelqu un que l on connaît et ça coûte moins cher!». La personne embauchée au noir est «!plus disponible!». Un animateur de quartier nous confie que «!souvent, les gens attrapent les employés communaux qui taillent [coupent les herbes]sur la route et leur demandent pendant leur pause de midi de faire leur 6 Rapport du CREAI de la Réunion, 1994 7 N.Roinsard, La Réunion face au chômage de masse 8 B.Lautier, L'économie informelle dans le Tiers Monde 19

cour. Tout ça pour 10 ou 15 "». Ainsi, si le travail informel «!permet aux individus de compenser une exclusion du marché classique de l emploi, il permet aussi bien souvent au consommateur de s offrir un service qu il n aurait pu acheter à un artisan déclaré.!» - Enfin, le travail au noir est souvent décrit comme un des gardiens de la paix sociale. Il garantit un complément de revenus qui permet de boucler le budget des familles. C est aussi une «!soupape de l économie!» formelle, un soustraitant idéal, à la flexibilité reconnue. Focus sur le vocabulaire de l informel - les expressions créoles Une personne qui travaille en informel «!travaille!» avant tout, même si parfois ce n est «!qu un peu à gauche, à droite!». Elle «!donne un coup de main!» lorsque c est nécessaire, fait des «!ptits travaux!» pour gagner la «!ptite monnaie!». La logique d échange, d aide mutuelle est encore présente. On dit aussi que les travailleurs informels «!beke la klé!», la «!k l é!» étant l opportunité à saisir. Enfin, le travail au noir change de couleur puisqu à La Réunion on parlera plutôt d entreprises marron!: un travailleur non déclaré pourra ainsi être un garagiste marron ou un pêcheur marron " Un fait culturel, une norme, un signe de solidarité «!Alors que le terme créole fait appel à une tradition réunionnaise, à une pratique culturelle transmise de génération en génération, le terme français renvoie quant à lui à une conception plus moderne du travail et plus précisément à la législation qui l encadre. Ainsi l action de «!béké la klé!» paraît souvent naturelle et légitime là où le travail au noir évoque un interdit, une pratique illégale et condamnable.!» Nicolas Roinsard, La Réunion face au chômage de masse Il existe à la Réunion la tradition du coup de main. Il s agit d aider, de mettre son savoir faire au service d une personne de son réseau (amis, famille, amis de la famille) en échange d un coup de main dans un autre domaine ou en échange d une petite rémunération. Cette pratique culturelle qui se confond souvent avec du travail non déclaré est perçue comme innocente, voire même elle est perçue comme quelque chose de positif. «!Le travail au noir fait partie de la culture du travail à la Réunion!» 9. Une des personnes rencontrées constate l opposition entre le facteur culturel qui valorise socialement l échange de bons procédés, et le facteur réglementaire!qui le réprouve : «!Face au normal, il y a la législation qui nous dit c est pas bien.!» 9 Rapport du CREAI, 1994 20

" La di la fé,!: l importance du réseau et du bouche-à-oreille! Un élément important à prendre en compte pour comprendre la signification du travail informel dans la société réunionnaise est le fait que l intégration sociale est davantage territoriale et communautaire que salariale. «!L intégration sociale repose moins sur l activité du travail que sur le cadre social dans lequel celui-ci s exerce.!» Le travail, les klés ne sont qu un élément du système dont le noyau est le réseau d inter-connaissances. En métropole, ce sera l inverse!: la valeur centrale du système est le travail et c est autour du travail que va se constituer ou se greffer le réseau de connaissances. Les travailleurs en informel ne peuvent pas faire de la publicité pour leurs activités, mais bien souvent ils n en ont de toute façon pas besoin. Le bouche-à-oreille fonctionne à la Réunion de manière très intense. Tout se sait. Une expression créole courante «!la di la fé!» (il l a dit, il l a fait) révèle la prédominance de la communication orale sur la communication écrite. Souvent, la clientèle d un travailleur se fera uniquement par le bouche-à-oreille, Le travail informel s obtient par relation dans le cadre du quartier, ce qui laisse penser qu il est plus présent dans les quartiers traditionnels que dans les quartiers d habitat social plus modernes. Les activités non déclarées sont souvent ponctuelles, déterminées par les opportunités du moment et régies selon une logique de survie économique. Si le bouche à oreille est au départ très bénéfique pour le travailleur informel, il peut vite se retourner contre lui lorsque les demandes se multiplient et que le nombre de clients ne cesse de grandir. La peur latente d être dénoncé est alors une motivation pour officialiser son activité. Le développement presque «!surprise!» de l activité (puisque celui-ci n est pas forcément recherché à la base) est souvent le déclencheur de l officialisation. 4 Analyse de la pratique et de l organisation du travail informel 4.1 Profil des travailleurs interrogés et secteurs d activités concernés Sur les 41 personnes!interrogées, - 2/3 sont des hommes - 1/3 ont moins de 31 ans - 2/3 ont une formation professionnelle (CAP/BEP/Bac Pro) - 1/3 n ont aucun diplôme - les 3/4 ont des enfants à charge hommes femmes 18-31 32-49 50 ou plus formation pro. formation gén. aucun diplôme seul en couple enfants à charge Profil des personnes interrogées 0 5 10 15 20 25 30 35 21

2 Au niveau de leur situation professionnelle, 15 d entre eux sont d anciens travailleurs informels, aujourd hui déclarés en tant que travailleurs indépendants, 14 sont en recherche d emploi, 9 sont en contrats aidés, 1 est en CDD mi-temps et 2 sont des femmes au foyer. Au niveau du logement, 19 sont locataires, 13 hébergés à titre gratuit, 9 sont propriétaires. Enfin, excepté 2 malgaches, toutes les personnes interrogées étaient de nationalité française. Alimentaire Traiteur Vente ambulante 3 de lors 7 Petit artisanat (activ trad.) Services domestiques 0 Bâtiment Secteurs d activité Entretien beauté à domicile 8 9 Mécanique Agriculture, élevage 2 1 Entretiens Espaces verts Gardiennage Les personnes rencontrées travaillent pour la plupart dans les secteurs d activité déjà identifiés comme ceux où se développent le plus les activités informelles!:le bâtiment, les services de beauté à 4 domicile, l entretien d espaces verts, le petit artisanat. 4 personnes travaillent cependant dans le secteur de l animation / communication 1 / nouvelles technologies, non cité auparavant. Nous n avons pas eu l occasion de rencontrer personnes effectuant des travaux domestiques de notre enquête. 4.2 Le vécu de l activité!: 4 vécus différents Suite aux entretiens réalisés, des profils type de vécus de travailleurs informels ont pu être identifiés. Ces profils n ont pas été dressés en fonction du type d activité exercée mais à partir de la vision qu a la personne de son activité et de son organisation au quotidien. A côté de l intitulé des profils, nous avons inscrit leur fréquence parmi les personnes que nous avons rencontrées. Les deux profils dominants sont ainsi l activité passion et l activité test. " L activité passion (32 %) Pour les travailleurs appartenant à ce profil, l activité est d abord vécue comme une passion, un loisir. Au départ, c est avant tout un plaisir de mener l activité, rarement considérée comme un travail. L intérêt porté à l activité accentue les processus d apprentissage et de développement des compétences techniques nécessaires à sa poursuite. Dans un premier temps, on observe une absence d idée de commercialisation. La personne va mener cette activité pour elle-même, puis faire profiter son entourage. Les premiers bénéficiaires de ces services vont ainsi être l entourage, les amis, les personnes du quartier. Une jeune travailleuse décrit ainsi le climat entourant son activité!:!«!c est familial, c est convivial!». 22

C est l entourage qui est demandeur, le travailleur informel ne fait que répondre à la demande, sans chercher à la provoquer. Il «!rend service!». Il n y a pas de prospection de sa part. «!ça arrive, on prend!», «!c est les gens qui venaient vers moi, ils me demandaient ça comme service!». «!c est comme les parents d un copain qui m interpellent hey, demain passe un p tit coup!: tu coupes, tu nettoies, tu fais le jardin!». Tout passe par le bouche-à-oreille, à l intérieur du cercle familial, amical. Le service rendu ne va pas directement être évalué en terme monétaire. Le travailleur va multiplier les prix d amis. Parfois ce sont même les amis-clients qui fixent le prix, a posteriori, c est à dire une fois le travail effectué!:!«!c est pas vraiment calculé, les gens donnent ce qu ils veulent!», «!j ai pas de tarif fixe, ils donnent selon leur cœur!», «!j arrive pas à faire payer la famille!», «!il ne faut pas abuser sur les clients!». D où cette impression du travailleur de ne pas réellement travailler!: «!mi fé de bénévole!»!ou «!mi fé ça comme ça!». Le bouche à oreille fonctionnant, le nombre de clients peut arriver à augmenter rapidement. Le travailleur va alors devoir refuser certaines propositions!: soit par manque de place, car souvent il travaille chez lui, soit par manque de temps. Il aura tendance à se sentir «!dépassé par les événements!», étonné de l ampleur que prend son activité. Deux choix s offrent alors à lui!: - soit s officialiser tout en professionnalisant son activité - soit limiter le développement de l activité et continuer à ne faire que de petits travaux. Le choix étant parfois difficile, ce sont souvent les opportunités qui feront la différence: un local tout à coup disponible, un soutien extérieur appuyé, la promesse de commandes régulières. Quoiqu il en soit, qu ils s officialisent ou non, ils garderont avec les amis-clients des relations particulières!: «!le rapport de confiance, c est très important.!» " L activité test (39 %) Pour les travailleurs appartenant à ce profil, l activité est d abord vécue comme une aventure personnelle. Elle résulte d une volonté d indépendance forte, souvent liée à une expérience salariale antérieure peu satisfaisante. Démarrant suite à une démission ou un licenciement, l activité informelle est perçue comme un nouveau départ. Les réticences vis à vis des patrons sont nombreuses!: mal payé pour le nombre d heures effectuées, pas d augmentation de salaire depuis des années, pas de reconnaissance ni morale, ni financière du travail effectué, cette impression de faire le travail du patron mais de ne pas en avoir le profit, ce sentiment que le patron en connaît deux fois moins long que soi au niveau technique Le travailleur peut être passionné par son activité comme dans le profil 1, mais la différence notable est qu il sait dès le début de son activité informelle qu il souhaite un jour en faire une entreprise. Seulement, il cherche à tester son degré d autonomie. L activité informelle est une période de recherche et de fidélisation de clientèle. Le travailleur cherche à se faire connaître!: «!partout où je vais, je discute!». L activité 23

test est aussi une période de consolidation des acquis!: passage de permis poids lourd, formation, accumulation d expériences, constitution d une économie en vue de la prochaine officialisation. L idée est de mettre toutes les chances de son côté!: «!je ne voulais pas me lancer d un coup!»,!«!il faut d abord faire la clientèle fidèle!» «!faut au moins 4 ans pour se faire une bonne clientèle!», d être sûr que l on peut faire tourner un business par soi même. Le travailleur veut voir comment cela se passe!: «!c était pour m entraîner, maintenant je sais comment faire.!» L officialisation se fera lorsque la personne jugera que les risques d échec de l entreprise sont réduits au minimum!: clientèle stable, petite économie pour le fond de roulement «!pendant 2 ans j ai vu qu il y avait quand même un rendement!» " L activité rémunératrice (22%) Pour les travailleurs appartenant à ce profil, l activité est avant tout un moyen de gagner de l argent. Parfois, c est une activité transitoire entre deux emplois, celui que l on vient de perdre et celui que l on n a pas encore trouvé. Parfois, c est un complément de revenu plus régulier. Les travailleurs n imaginent pas créer une entreprise. Ils pratiquent pour la plupart la multi-activité. Ils font de la prospection pour trouver de nouveaux clients. L officialisation est incertaine!: la personne préfèrerait trouver un emploi salarié ou monter une entreprise dans un autre domaine qui l intéresse davantage. " L activité traditionnelle (7%) Pour les travailleurs appartenant à ce profil, l activité est vécue comme une tradition. Ils ont été familiarisés à cette activité, souvent familiale, depuis petit. L activité est menée parce qu habituelle. Les activités agricoles correspondent bien à ce type de profil. Les coûts et les recettes sont partagés entre les membres de la famille impliqués dans l activité!: parents/enfants, frères/sœurs. 4.3 Une organisation du travail adapté Durée du travail informel 1 an 3 ans 10ans 16 ans 27% 39% 12% 22% Les personnes rencontrées travaillent en informel depuis plus ou moins longtemps!: depuis 5 ou 6 mois pour certaines à 16 ans pour d autres. Les 2/3 des personnes travaillent en informel depuis 3 ans ou moins, durée maximale qui permet de cumuler les indemnités des Assedic avec les revenus du travail informel. Après 3 ans de 24

chômage, la personne n a plus droit aux indemnités chômage. Si elle est toujours sans emploi et qu elle veut continuer à percevoir une aide, elle doit faire une demande de RMI. A noter que la durée de l activité informelle va être plus courte lorsque celle-ci a pour but principal de gagner de l argent. L activité est alors plus transitoire, elle est menée en attendant de nouvelles opportunités salariales ou le temps de déterminer un projet professionnel plus adapté à la volonté du travailleur. En général, l activité informelle sera d une durée moyenne lorsqu elle sera une activité test et sera d une durée plus longue lorsqu elle sera une activité passion ou une activité tradition. Les travailleurs informels sont dans 90% des cas employés par des particuliers. Ils travaillent donc souvent directement au domicile de leur client, pour tout ce qui est BTP, services à la personne, ou chez eux, pour tout ce qui est artisanat. Un seul a un local indépendant qu il loue, et deux ont des bancs dans la rue pour faire de la vente ambulante. Clients 56% Lieu du travail informel Atelier 10% Domicile 34% Le travail se fait par contrat, même si aucun papier n est signé. Le client vient voir le travailleur et explique ce qu il souhaite. En fonction de cela, le travailleur va estimer combien de temps cela va lui prendre et combien cela va coûter au particulier. Le travail est effectué à la tâche et non à l heure. Des acomptes peuvent être demandés par le travailleur mais ce n est pas une pratique systématique.parfois, le client peut venir chercher chez lui en voiture le travailleur qui n a pas de moyen de transport. Les conditions de travail, les tarifs sont décidés au cas par cas. Cependant, les arrangements ainsi pris ne sont pas toujours respectés. D où l idée de traiter en priorité avec l entourage ou avec des personnes qui ont été recommandées, et dans lesquelles on sait que l on peut avoir confiance. Le système de travail par contrat fait que Temps de travail le volume d activité va varier selon les 18 semaines ou les mois. 16 14 Pour 1/3 des travailleurs informels, leur 12 10 activité est ponctuelle, c est à dire qu ils 8 y consacrent 10 h ou moins de temps par 6 4 semaine. Ce sont principalement les 2 0 personnes pour qui cette activité est temps plein mi-temps ponctuel complémentaire d un contrat aidé, d un informel formel emploi à mi-temps ou du rôle de mère au foyer. Pour un peu plus de 40% d entre eux, c est une activité mi-temps qui les occupe entre 11 h et 25 h de temps par semaine. Enfin, pour un quart d entre eux, l activité est menée à temps plein, ç est à dire plus de 25 h par semaine. On observe que ce temps de travail augmente avec 25

l immatriculation en micro-entreprise puisque près de 90% des travailleurs formels travaillent alors à temps plein. Pour traiter avec leurs fournisseurs, certains passent par des entreprises déclarées de personnes de leur famille. Ainsi, un travailleur n ayant pas de chéquier, préfère passer par son neveu qui a une entreprise d électricité à lui pour passer ses commandes et payer ses fournisseurs. La famille et l entourage jouent un rôle d adjuvants et de facilitateurs de l activité informelle. Même si l investissement financier est rare, les services rendus et les arrangements sont courants et parfois primordiaux pour la survie de l activité.. Ainsi, le cousin qui fournit l emplacement devant son magasin pour monter le stand de bijoux fantaisie, le mari et les enfants qui aident à tenir ce même stand. Ainsi, la belle sœur qui a un salon de coiffure et qui met à disposition une place pour que ses clientes se fassent faire une manucure par sa belle sœur. Ainsi, ce mari qui traite de la gestion et du côté commercial pour l activité de sa femme qui est couturière. 4.4 Besoin au démarrage et investissement personnel Les activités menées par les travailleurs informels requièrent souvent peu d investissement de départ. Le matériel utilisé pour l activité peut être le même que celui dédié à un usage personnel. Pour certaines activités, c est parfois les clients qui mettent à disposition l outillage. Ils ne paient ainsi que la main d œuvre. Les travailleurs informels n ont pas réellement d argent de côté mais ils ont déjà du matériel qu ils ont acheté au fur et à mesure. - 75 % des travailleurs informels rencontrés ont démarré leur activité grâce à leur fonds propres uniquement. - 17 % ont bénéficié d une aide ou d un emprunt familial. Certains ont obtenu un crédit de la part de leur fournisseur qui leur mettait à disposition la marchandise, qui devra par la suite être rendue ou remboursée rapidement. D autres bénéficient d avances sur travaux. Pour leurs besoins d argent, les travailleurs informels ne font pas appel aux banques. Ils sont persuadés que de toute façon il n y auront pas accès vu le solde de leur compte, la faiblesse de leurs revenus déclarés ou leur antécédent de problèmes bancaires. 26

Malgré tout, 50% des travailleurs informels rencontrés ont déjà des crédits en cours: crédits voiture (50%), crédits à la consommation (35%) ou crédits immobiliers (15%). Les crédits sont contractés uniquement auprès d organismes privés tels la Sorefi ou le Crédit Moderne. 4.5 Des revenus secondaires plus de 50% Part du revenu tiré de l'informel dans le revenu global du ménage 37% 39% 24% 20% à 50% moins de 20% La part du revenu tiré de l informel représente plus de la moitié du revenu global du ménage seulement pour 1/3 des personnes rencontrées. Cette estimation vient renforcer le discours entendu lors de notre enquête!: le revenu tiré du travail informel est dans la majorité des cas secondaire. Il est de «!l argent de poche!», «!de la p tite monnaie!». «!C est un plus!». Le revenu principal est assuré par les salaires des contrats à mi-temps ou par les transferts sociaux (allocations chômage, RMI). Le revenu tiré de l informel représentera davantage pour une personne seule et/ou qui ne bénéficie d aucune aide financière publique. Aides financières publiques perçues Un peu plus du tiers des travailleurs ne perçoit par les travailleurs informels aucune aide, ne répondant pas aux critères API 2% RMI d ouverture de droit (- 25 ans, pas de certificat de 27% Aucune 37% travail à présenter, cas de démission, personne actuellement en contrat de travail). Un tiers perçoit l allocation chômage et un tiers perçoit un des minima sociaux. Ces aides permettent d équilibrer le budget des ménages les plus en difficulté. Il est en effet compliqué de déterminer combien l activité pratiquée en informelle rapporte en terme monétaire au ménage. ARE-ASS 34% mois 29% Ryhtme des rentrées d'argent trimestre 2% jour 5% semaine 64% A cela plusieurs raisons!: le volume d activité est très variable selon les semaines, les mois, le rythme des rentrées d argent est changeant, les paiements se font en liquide et aucune comptabilité n est tenue. Le calcul des charges liées à l activité n est pas fait, ce qui entraîne une confusion chez les travailleurs entre chiffre d affaires et bénéfice. Cependant, durant nos entretiens, nous avons pu identifier le montant et la fréquence des charges 27

principales liées aux activités!et les soustraire au chiffre d affaires énoncé. Nous avons alors pu établir le bénéfice moyen mensuel supposé de chaque activité. BÉNÉFICE MOYEN MENSUEL SUPPOSÉ 1/3 dispose d un bénéfice < ou = à 300 euros 1/3 dispose d un bénéfice compris entre 300 et 1050 euros 1/3 dispose d un bénéfice de + de 1050 euros (équivalent SMIC net) On constate que seule une activité sur trois dégage assez de bénéfice pour assurer au travailleur l équivalent d un SMIC net. Les activités n ont parfois qu une petite plus-value. Ainsi, une sur trois a un bénéfice égal ou inférieur à 300 euros par mois. A noter que ces activités ne sont pas non plus réalisées sur du temps plein, comme nous l avons vu précédemment. Une fois développées, on peut raisonnablement penser que certaines activités seraient bien plus lucratives. Et, en effet, 2/3 des travailleurs informels estiment qu un nouvel investissement serait aujourd hui nécessaire à leur activité et à son développement. Il s agit surtout de financer l achat de nouveau matériel, de nouvelles machines ou de matière première, et plus rarement de financer l acquisition d un véhicule, de participer au loyer d un local ou de constituer un fonds de roulement. 1/3 des travailleurs préfèrerait quant à lui trouver un emploi salarié ou faire autre chose. 4.6 Des visions de l entreprise Tous les travailleurs rencontrés sauf trois, âgés de moins de 23 ans, ont eu un parcours dans le salariat avant de travailler en informel. Nombre d entre eux ont même été en CDI plusieurs fois. Cependant, dans les discours, le travail salarié est souvent déprécié. Les mésententes avec le patron sont fréquentes, surtout dans le secteur du BTP!: «!y a des patrons ils connaissent rien du tout!». Elles mènent à des démissions et déclenchent la volonté de travailler pour soi et à sa manière Cependant cette volonté est souvent inhibée par la peur de la prise de responsabilités!: «!j ose pas m engager!». Alors même que, comme on l a vu précédemment, l entourage va faciliter la survie de l activité informelle, il va toutefois être défavorable à l idée d une création d entreprise, la jugeant trop ambitieuse!: «!Mon frère me décourage de faire ça, il dit que c est des 28

responsabilités, que c est contraignant!» «!J ai eu que des avis négatifs dans mon entourage, on m a déconseillé de le faire!». Beaucoup se sentent capables de faire le travail mais ne se sentent pas prêts à gérer l entreprise. Ainsi, même ceux qui ont déjà créé manquent encore de confiance en eux!: «!mi estime pas à moi un patron, mi estime un simple ouvrier!». Pourtant, les personnes qui deviennent chef d entreprises acquièrent un statut social plus élevé aux yeux de leur famille ou de leur entourage. Monter son entreprise équivaut à avoir une promotion sociale. Les travailleurs informels gardent une vision familiale de l entreprise. En cas d embauche, formelle ou informelle, la priorité est donnée aux membres de la famille.. Dans le secteur du bâtiment, il n est pas rare qu un cousin ou un frère viennent donner un coup de main sur un chantier pour quelques jours. Ainsi les personnes non déclarées travaillant dans l entreprise sont le conjoint, les enfants, les frères ou les cousins. 4.7 Les motivations à l officialisation!: les limites de l informel Un des principaux obstacles au développement possible de l activité est l informalité même de celle-ci. Le fait de ne pas pouvoir établir de facture est le principal inconvénient reconnu du travail informel. La non-facturation est un blocage pour certains clients qui, s ils n hésitent pas trop à confier de menus travaux en informel, chercheront une entreprise formelle lorsqu il s agira de travaux plus importants. Un créateur, anciennement travailleur informel nous explique!: «!Ils [ ses clients]!me filaient que des miettes. Ils avaient confiance mais ils ne pouvaient pas se permettre de faire faire trop de travail sans factures.!». En définitive, ce sont les clients qui vont pousser les travailleurs à créer, en leur faisant confiance, en reconnaissant la qualité du travail et en promettant des travaux supplémentaires en cas d officialisation. Ceci est particulièrement vrai dans les cas de sous-traitance avec d autres microentreprises. Ainsi, la volonté d immatriculation résulte souvent pour les créateurs de la frustration de ne pouvoir accepter des travaux qu ils sont pourtant capables de faire, faute de ne pouvoir les facturer. La volonté de toucher les PME, d obtenir un contrat moral de sous-traitance avec elle, la mairie ou d autres organismes, est à l origine de beaucoup des immatriculations que nous avons rencontrées. Une couturière nous explique que depuis qu elle a officialisé son activité elle se sent «!plus à l aise, plus libre, plus entourée!» et «!même les clients sont plus à l aise, ils restent plus longtemps, ils tripotent les catalogues.!»[ ] Certains ont aussi envie de professionnaliser leur activité et «!quand on n est pas déclaré, les gens ils disent que c est pas professionnel.!» La peur des dénonciations ou des contrôles est aussi une des motivations à l officialisation. Souvent, pour les activités réalisées au domicile du travailleur, c est 29

le voisinage qui pose problème. Les voisins entendent du bruit, sont témoins des allées et venues des clients et les travailleurs informels ont peur qu ils ne les dénoncent par jalousie : «!Les gens se dénoncent, se surveillent trop.!» Les travailleurs informels ont pris l habitude de travailler cachés!: «!Trop à la vue des gens, mi prend pas!; si c est un particulier dans un coin mi prend!». 4.8 Les freins à l officialisation des activités Grâce aux discours des travailleurs informels, nous avons pu repérer les différents freins à la création d entreprise. Exprimés sous forme de réticences, de peurs, les freins à la création d entreprise ont été un des thèmes principaux de nos entretiens. Nous avons classé ces freins en quatre grandes catégories!et calculé le pourcentage de personnes concernées par ces freins parmi notre échantillon de personnes rencontrées. Ces freins sont!: - des freins financiers (78%) - des freins personnels (46%) - des freins techniques (27%) - des freins liés à la santé de l activité (22%) Les freins financiers sont les plus souvent cités. Les travailleurs ne conçoivent pas d officialiser leur activité sans la professionnaliser davantage auparavant. La professionnalisation équivaut pour eux à avoir un véhicule utilitaire, à suivre une formation plus poussée ou à acquérir du bon matériel, leur permettant d améliorer la qualité des services proposés et le rendement de leur activité. Or, ils n ont en général pas de quoi financer de tels investissements. En plus des investissements nécessaires aujourd hui, les travailleurs pensent aussi aux coûts futurs qui seraient liés à leur activité si elle était officielle. Nombre d entre eux ont très peur des charges!: «!je vais pas me mettre des dettes sur le dos!», «!faut voir comment ça arrive les impôts!». Ils ne s imaginent pas pouvoir supporter ces coûts, alors même qu ils n ont aucune idée précise du montant des charges et cotisations, ni même de la manière dont elles sont calculées. Cette peur est basée sur des rumeurs, des histoires entendues!: «!quand on entend ce qui se passe, on préfère reculer qu avancer!». Le problème est amplifié lorsque la personne pense embaucher rapidement quelqu un pour travailler avec elle. Or, parmi les travailleurs rencontrés, 7 ont quelqu un qui travaillent avec eux et dont il faudrait officialiser le statut en cas d immatriculation à l une des chambres consulaires. Ces travailleurs ne s imaginent pas supporter le poids des charges patronales. «!Avant tout ce que je gagnais c était dans ma poche. Maintenant, y a des choses à régler.!» Enfin, si la peur de se voir couper le RMI ou les allocations chômage n est pas exprimée, contrairement à ce que l on aurait pu penser de prime abord, il ressort tout 30

de même une inquiétude quant à la perte des avantages liés à un statut précaire!: fin de la CMU, impôts à payer. Même une fois l entreprise créée, les craintes liées aux cotisations et aux charges restent là. La personne à l impression d avancer en aveugle!: «!J attends le couperet!», «!y en a beaucoup qui tirent la langue au bout de 2 ans et qui ferment!» «!m attends les 2 ans pour voir comment ça tourne!». Les deux premières années d activité, pendant lesquelles le chef d entreprise bénéficie d une exonération des charges, sont considérées comme une période test. Le tournant des deux ans est redouté. Les freins personnels sont aussi nombreux. Le plus souvent, il s agit d un manque de confiance en soi ou d un manque de compétences précises. En effet excepté un ou deux qui jugent manquer encore d expérience, les travailleurs s estiment quasiment tous parfaitement capables de faire le travail et de bien le faire. Mais, peu d entre eux s imaginent gérer le coté administratif de l entreprise. «!On fait une faute avec un marteau on sait comment la rectifier, mais on fait une faute avec les papiers, on met un zéro de plus, et là, c est autre chose!» Ils n ont pas de notion en comptabilité et se trouvent démunis face aux démarches administratives à effectuer. Certains créateurs, qui travaillaient auparavant en informel, le disent clairement!: «!j ai jamais eu affaire à autant de papiers!», «!j arrive pas trop à gérer!». D autres, dont l activité est plus prospère, embauchent un comptable qui leur calcule tout ce qu il faut. Ils expliquent clairement que sans ce comptable, ils ne pourraient pas être installés en entreprise. Un créateur que nous avons rencontrés paie jusqu à 400 " par mois son comptable. Enfin, certains travailleurs sont confrontés à des blocages plus importants puisque c est du temps qu il leur manque pour s occuper de leur activité et y consacrer l énergie nécessaire. C est le cas par exemple de cette jeune fille, couturière et qui a un bébé de 9 mois qu elle élève seule. Les freins que nous avons nommés «!techniques!» concernent la complexité des démarches administratives et l exigence de la possession d un diplôme pour officialiser certaines activités - par exemple la coiffure - à la chambre des métiers. Certains travailleurs ont appris leur métier sur le tas, ont de l expérience mais pas de diplôme. Pour ce qui est des démarches à la création, c est la constitution des dossiers qui est considéré comme longue et/ou inutile!: «!la boutique de gestion voulait que je fasse des études de marché. Moi, je suis plus au feeling, les études de marché j y crois pas trop.!» La disponibilité d un local professionnel ou d un emplacement public pour la vente ambulante ou les snacks, entre aussi dans la catégorie des freins externes à la 31

personne. Dans certaines villes, il est difficile de trouver un local à un prix abordable, la distribution des locaux publics dépendant aussi parfois des accointances politiques, réelles ou supposées, des personnes : «!c est magouille avec le maire!». Parfois, le peu de soutien reçu lors de la prise de contact avec des organismes censés aider à la création d entreprises achève de faire croire à la personne qu elle se lance là dans une opération bien compliquée pour elle!: «!la manière qu il [le conseiller vu] t explique, c est pas encourageant. On dirait pour lui [la création d entreprise] c est une grave erreur.!» Enfin, des freins liés à la santé de l activité existent aussi. Les travailleurs jugent leur activité trop faible ou trop instable pour l officialiser. Les clients ne sont pas réguliers, ils prennent puis annulent des rendez-vous, le volume d activité varie énormément. Cependant, certains le disent!: «!Dès que j ai des grosses commandes, je me fais immatriculer!». Les freins que nous avons identifiés sont liés les uns aux autres. Il est évident que quelqu un qui juge son activité peu stable aura d autant plus peur d avoir par le futur à payer des charges. Le manque de stabilité de son activité sera peut-être dû en partie au fait qu il ne trouve pas de local ou qu il lui manque tel matériel qui pourrait lui permettre de fidéliser sa clientèle. Les propositions d action explicitées ci-après peuvent contribuer à lever ces freins. 5 Propositions d action # F A I R E C O N N A Î T R E L E M I C R O C R É D I T Comme réponse aux blocages financiers, le microcrédit est le remède adéquat. Il permet l investissement et la professionnalisation de l activité recherchée par les travailleurs avant l officialisation à la chambre de métiers ou de commerce. Microcrédit Réunion doit poursuivre son action de sensibilisation auprès de ce public cible. Parmi les travailleurs rencontrés, 60 % n avaient jamais entendu parler de Microcrédit Réunion et 40 % l ont connu lors de la semaine du microcrédit!: soit par la campagne de communication qui a été lancée à cette occasion à la télévision, à la radio et dans les journaux, soit en fréquentant les stands qui étaient tenus par l association dans les trois villes les plus importantes de l île. Des actions de ce type permettant d aller directement à la rencontre des personnes qui sont en activité informelle seraient à développer pour mieux faire connaître les possibilités d accès au crédit à ces publics qui s en pensent systématiquement exclus. 32

C est en prenant contact avec les «!cases!» de quartier, en parlant avec leurs animateurs qu il nous a été donné de pouvoir approcher ce public de travailleurs informels jusque-là resté discret. Si Microcrédit Réunion veut se faire connaître, des partenariats doivent être noués avec ces responsables d équipement de proximité qui sont plus en contact avec les travailleurs informels et qui les connaissent mieux que les structures officielle type ANPE, ADI. Ces animateurs ou personnes ressources des quartiers sont plus à même de devenir des prescripteurs pour ce type de public que les instances classiques. De même, il pourrait être judicieux de faire connaître l existence de Microcrédit Réunion aux chargés d accompagnement des personnes en chantier d insertion. Pendant la durée du chantier d insertion, la personne accompagnée examine les différentes possibilités qui se présentent à elle: la création d entreprises est l une d elles mais elle est souvent rejetée rapidement faute de moyens. Savoir que des organismes tels que Microcrédit Réunion existent pourrait changer la donne pour certaines personnes. 1/3 des travailleurs informels Le microcrédit pour les travailleurs informels? rencontrés a eu ou est en passe d avoir argent ailleurs financé un microcrédit. 8% 31% Presque un tiers est également pas interressé 15% intéressé mais hésite encore (15%) ou a des difficultés à trouver une personne pour se porter caution (12%). 19% ne sont pas finançables (projets intéressé pas finançable 15% agricoles, refus de Microcrédit 19% problème caution Réunion) 12% 15% ne souhaitent pas prendre de crédit. Et enfin, 8% ont finalement emprunté l argent à des proches ou des amis. Un des obstacles majeurs au financement par microcrédit des travailleurs rencontrés reste ainsi l exigence de la caution. Les membres de la famille ou les amis, ayant souvent déjà à rembourser un crédit voiture ou un crédit à la consommation, ne souhaitent pas s engager comme caution. Trouver une caution est ainsi un vrai problème pour certaines personnes qui ont pourtant des projets d activité prometteurs. Imaginer un produit de microcrédit spécial, peut être d un montant plus faible, pour lequel l engagement moral de parrains remplacerait la caution serait intéressant. Ce type de prêt, appelé prêt OYO, fonctionne déjà à Mayotte. Il représente là-bas plus de la moitié de l activité de l association. # I N F O R M E R E T A C C O M P A G N E R P O U R L E V E R L E S P E U R S En ce qui concerne les coûts futurs liés à l activité officielle, il semble que cela relève plus de la peur que de la certitude raisonnée de ne pas pouvoir y faire face. Afin de mettre fin à cette peur, nous proposons de construire un simulateur de charges. Ce simulateur, créé sous format informatique, sera, après renseignement des critères 33

personnels, en mesure de calculer les cotisations potentielles que la personne aurait à payer du premier au 36 ème mois. Ceci permettra non seulement de donner au travailleur une évaluation précise du montant des charges dont il aura à s acquitter, mais également de valider ou invalider ses différentes stratégies de développement. Ce simulateur sera utilisé dans la phase de sensibilisation à l officialisation/accompagnement amont que nous évoquons ci-après. En parallèle du calcul économique du coût des cotisations, un travail d information et d explicitation sur le pourquoi des cotisations est aussi à mener car les entrepreneurs n ont pas forcément idée d où va leur argent, de ce à quoi il sert, et de la forme sous laquelle il peut leur revenir (retraite). Un travail spécifique de sensibilisation des travailleurs informels permettrait de rassurer et guider vers l officialisation. La personne en charge de cette information serait chargée de sensibiliser à cette question, d exposer les différents statuts possibles, les risques qui y sont liés, d informer les travailleurs sur les démarches à suivre. En effet, rappelons que la moitié des travailleurs rencontrés n a aucune idée des démarches à effectuer pour se déclarer ou pour monter une entreprise et parmi ceux qui les connaissent, 90% les jugent complexes. L agent d accompagnement aurait un rôle de proximité, il irait à la rencontre de ce public cible. Le microcrédit constituant un bonne porte d entrée pour toucher cette cible, Microcrédit Réunion pourrait développer cette fonction de sensibilisation à l officialisation et d accompagnement amont des travailleurs informels qui viserait à répondre rapidement aux questions principales que se posent ces derniers. Ce travail d accompagnement amont devrait être plus pro-actif, moins administratif et plus rapide que celui mené par la Boutique de gestion ou les consulaires, étant donné que les travailleurs informels se découragent vite face aux nombreux documents à remplir et aux délais d attente qui caractérisent aujourd hui l accompagnement proposé. Dans le même ordre d idées, un dispositif proposé par la Caisse des dépôts et consignations, le Service d Amorçage de Projets va être mis en place à St André et à St Benoît. Le rôle de l agent d amorçage est de «!s intégrer à la vie du quartier pour y diffuser une culture de l initiative, en allant au devant des habitants. Il accueille les porteurs de projets, notamment en assurant des permanences dans des lieux de passage. Il suit la progression du futur créateur!». Une méthodologie simplifiée d accompagnement amont, orientée vers l officialisation, devrait être créée et portée soit par Microcrédit Réunion, soit par l agent SAP dans les villes où il existera. Dans ce dernier cas, l agent SAP aura pour premier objectif d orienter les personnes intéressées par l officialisation vers Microcrédit Réunion. La diffusion de «!success story!»dans la presse, à la télévision ou à la radio peut être aussi un moyen efficace de lutter contre la peur de l entreprise. Une des premières questions qui venaient à la bouche des travailleurs était «!et si l entreprise, ça ne marche pas!?!». Ils ont en effet souvent entendu des histoires de personnes pour qui ça 34

n a pas marché, des personnes qui se plaignaient des charges. On peut penser que les chefs d entreprise pour qui «!ça marche!» se font plus discrets et en parlent moins. Une diffusion de leurs témoignages pourrait motiver certaines personnes à se lancer à leur tour. Dans la même optique, l organisation ponctuelle de rencontres entre un créateur déclaré et une personne qui se renseigne sur le processus de création pourrait être un moyen intéressant de répondre aux doutes que pose la création. Il s agirait bien sûr de faire se rencontrer des personnes qui ont des activités similaires. Microcrédit Réunion pourrait contacter des clients qui figurent dans sa base de données et leur proposer de rencontrer telle ou telle personne afin de faire partager son expérience. Ainsi, un travailleur nous dit qu il aimerait rencontrer une personne qui raconte son parcours, «!qui dise vraiment par où elle est passée.!» # P R O M O U V O I R L E S D I F F É R E N T S M O D E S D O F F I C I A L I S A T I O N! Développer le multi-salariat Il convient de rappeler que le travail en indépendant ne se résume pas à la création d entreprises. Il est possible de se déclarer sans créer d entreprise. C est la pratique du multi-salariat. Une personne travaille en indépendant avec plusieurs employeurs. Elle est payée grâce au titre de travail simplifié (TTS). Cet outil de déclaration et de paiement, assez simple d utilisation, gagnerait à être connu. En effet, seul 1/4 des travailleurs rencontrés en avaient entendu parler, mais sans réellement connaître ses modalités d utilisation. Microcrédit Réunion pourrait relayer l information sur les TTS entreprises lors de ces formations de «!Bien démarrer!», ce qui pourrait intéresser les créateurs d entreprises cherchant à embaucher sans complications. De même l agent d accompagnement amont pourrait proposer cet outil de régularisation aux travailleurs informels qui souvent n en ont pas connaissance. Afin de compléter cette information de proximité, une campagne de communication pourrait être entreprise par la Direction du Travail pour faire connaître à un public plus large l existence des deux formules de TTS!: les TTS particuliers et les TTS entreprises.! Diffuser le statut de l auto-entrepreneur Enfin, d un point de vue législatif, la création du statut d auto-entrepreneur nous paraît être une grande avancée, dont la mise en œuvre va permettre de lever plusieurs des freins à l officialisation que nous avons identifiés, et ce notamment pour les personnes dont l activité rapporte un faible revenu. Ce statut permettrait!: - de substituer à la procédure d immatriculation une simple déclaration au CFE, d où un gain en simplicité et en temps - de ne payer des cotisations mensuelles qu en fonction du chiffre d affaires et selon un pourcentage invariable (qui devrait être, une fois le décret d application passé, de 12% pour le commerce et 21,3% pour les services) - de ne pas payer de cotisations les mois où le chiffre d affaires est nul 35

- de ne pas payer de taxe professionnelle les trois premières années Ce statut serait une alternative à la création d entreprises plus classique. Il éviterait les lourdeurs dues aux formalités administratives, aux délais d attente. Le fait de ne pas fonctionner par barème mais bien par rapport au chiffre d affaires de la personne permettrait de raccrocher le créateur à du concret. Ce mode de fonctionnement, plus personnalisé, inciterait sans doute plus de travailleurs informels à envisager de déclarer leur activité et leur revenu.! Appliquer à titre expérimental l article 20 de la Loi de Financement de la Sécurité Sociale (LFSS) 2008 Cet article, qui vise à officialiser les petites activités de proximité (générant un revenu annuel inférieur à 4 534,32 "), simplifie et allège les cotisations sociales de ces activités. 36

Schéma récapitulatif des OBJECTIFS ET PROPOSITION D ACTIONS Organisation d événements directs type SMC RELAYER UNE INFORMATION POSITIVE SUR LA CRÉATION D ENTREPRISE ET LE MICROCRÉDIT BASÉE SUR DU CONCRET Simulateur de charges Rencontre entre chef entreprise et futur créateur Diffusion de success story Agent SAP ACCOMPAGNER EN AMONT LES FUTURS CRÉATEURS DIAGNOSTIQUER LES POSSIBILITÉS DE CRÉATION Microcrédi t Réunion Couveuse Réusit PROMOUVOIR LES AUTRES FORMES D OFFICIALISATION DU TRAVAIL INDÉPENDANT Présentation du TTS entreprises lors du Bien démarrer Campagne générale d informations sur le TTS DDTEFP Communication sur le statut auto-entrepreneur Adie/DTEFP 37

Bibliographie " Essais LAUTIER B., L économie informelle dans le Tiers Monde, Ed. La découverte, 1994 ROINSARD N., La Réunion face au chômage de masse. Sociologie d une société intégrée, Presses Universitaires de Rennes, Le sens social, 2007 " Articles «!Première approche de l économie souterraine!: Au moins un travailleur non déclaré pour six salariés enregistrés!», Économie de la Réunion n 86, 1996 «!Le RMI, entre survie et insertion!», Économie de la Réunion, 4 ème trimestre 2003 «!Des représentations du travail à la Réunion!», Rapport du Centre Régional pour l Enfance et l Adolescence Inadaptées (CREAI) de la Réunion, 1994 38