Dans cet ouvrage, Kant s'interroge sur la raison pure, donc théorique ou spéculative, car ne venant pas de l'expérience. Il analyse ce qu'elle peut faire et ce qu'elle est capable de faire. Car la connaissance sensible ne nous présente les choses que comme elles nous apparaissent, alors qu'il faudrait parvenir à une connaissance objective. Les mathématiques et la physique sont devenues des sciences le jour où elles ont reconnu la primauté de la raison: la métaphysique doit faire de même. I- la métaphysique est-elle une science? (A) Le projet de Kant est de savoir si la métaphysique est une science ; pour ce faire, il faut d abord savoir ce qu est une science : il s agit de savoir si, " dans le travail que l on fait sur des connaissances qui sont du domaine propre de la raison, on suit ou non la voie sûre d une science" ( 1). Ainsi Kant va-t-il étudier successivement toutes les sciences existantes, pour voir si ce sont vraiment des sciences, et déterminer ce qui fait qu elles sont des sciences. Alors, il pourra appliquer ce critère à la métaphysique, et voir si elle est une véritable science. Si donc Kant s intéresse aux sciences, et à ce qui fait qu une science est une science, retenez bien que ce n est pas de manière complètement désintéressée : c est avant tout pour critiquer les prétentions de la métaphysique à se présenter comme science. A-l examen des sciences Mais avant d aborder ce point, comme on l a dit, Kant se demande ce qu est une science, en étudiant successivement toutes les connaissances issues de la raison, et qui se présentent comme des sciences. Il s agit de la logique, des mathématiques, et de la physique. En dernière position, viendra la métaphysique. 1) La logique ( 2 et 3) Kant commence son examen des sciences par la logique : c est qu elle apparaît comme étant la plus certaine des sciences. Elle est la science la plus exacte et la plus sûre, car elle est toujours vraie. Elle a en effet à voir avec la déduction, avec les règles d une pensée valide. Par exemple : "si a alors non a " est un énoncé logiquement faux car il n obéit pas au principe de contradiction selon lequel une chose ne peut en même temps être elle même et son contraire. Or, Kant va dire que ce qui fait la certitude de la logique, fait aussi ses limites. En effet, si la logique est une " science " si certaine, c est parce qu elle n a pas d objets. Ici, la raison n a affaire qu à elle-même. La logique ne s occupe que des règles dont la raison se sert pour penser. Si bien que la logique n est pas une véritable science, elle n est que " le vestibule des sciences ". Elle servira à la condition minimale de la vérité, qui est la non-contradiction, l accord avec soi-même. La logique n étant certaine que parce qu elle est une connaissance purement formelle, vide de contenu, où la raison ne s applique qu à elle-même, elle est limitée, et n est donc pas le modèle de la connaissance. Elle est d ailleurs achevée, et on n a rien à en apprendre. 2) Les mathématiques ( 6) Qu en est-il des mathématiques? Elles aussi se présentent comme un savoir certain. Mais, à la différence de la logique, elles ont un contenu. Elles sont une connaissance exacte et certaine, certes, mais elles ne sont pas purement formelles. Ici, la raison ne s applique pas seulement à elle-même. Kant opère ici une certaine révolution dans la caractérisation de la spécificité des mathématiques. Jusqu alors, elles étaient considérées comme étant de nature logique (cf. (B) 5). Kant va avoir une conception intuitionniste des mathématiques : en mathématiques, contrairement à la logique, tout n est pas affaire seulement de forme, de concept, mais il faut toujours une intuition. Kant nous dit dans ce texte que la raison mathématique n est ni pure raison, ni pure sensibilité. Elle n est pas pure raison, car on n y a pas affaire à de simples concepts. Ainsi dit-il que pour démontrer les propriétés de la figure, on ne peut se contenter de déduire ce qui est contenu dans le concept de figure.
Mais elle n est pas pour autant purement sensible : ainsi dit-il qu on n apprend pas plus les propriétés de la figure si on se contente de la regarder, ce qui renvoie non à la raison mais aux sens. Kant ne développe pas, ici, ce qu il entend par " connaissance mathématique " ; c est qu il a besoin de développer sa nouvelle théorie de la connaissance, et plus précisément, son " esthétique transcendantale ", théorie de l espace et du temps. Disons rapidement que les mathématiques sont l application de l esprit à nos intuitions pures a priori que sont l espace et le temps. Kant veut dire que l espace et le temps ne sont pas des intuitions empiriques, que nous acquérons par un contact immédiat avec l expérience, mais qu elles sont dans notre esprit antérieurement à toute expérience. Il prouvera cela, dans l esthétique transcendantale, en disant que nous ne pouvons avoir aucune expérience sans qu elle ne nous apparaisse comme étant dans l espace et dans le temps. Ce qui caractérise donc cette science qu est la mathématique, c est que l esprit s y applique à l intuition pure. L esprit travaille a priori mais il construit ses concepts (dans l intuition), il ne les déduit pas par pure analyse, comme en logique. 3) La physique 7 et 8 C est avant tout une connaissance empirique (cf. (A) 7 : "je ne veux considérer ici la physique qu en tant qu elle est fondée sur des principes empiriques "). Mais elle n est pas purement empirique : la raison y a une grande part. Ce qui fait que la physique est une science, c est que la raison humaine interroge le réel selon ses propres plans (vues a priori, qui seront pour Kant des concepts appartenant à sa structure), et le fait rentrer dedans, le soumettant ainsi à des lois. Elle ne se borne pas à recopier passivement et fidèlement le réel, qui en tant que tel ne peut rien lui apporter. Il faut d abord élaborer des lois, des théories (raison a priori) et ensuite vérifier si la théorie est valide, en faisant des expériences. Ce qui fait de la physique une science, c est qu elle est théorique, " expérimentale ", et non purement sensible. C est une connaissance ordonnée. Et ce qui la caractérise, c est que la raison s y applique à l expérience (non plus à l intuition pure comme les mathématiques, mais toujours de façon a priori, en projetant ses concepts sur l expérience). B- le " problème " de la métaphysique ( 9) 1)Qu est-ce que la métaphysique? Kant en donne ici une définition par la méthode, et par la faculté de connaissance employée. Par la méthode : il s agit d une connaissance "spéculative ", qui recourt à des concepts, et non à l expérience ; plus précisément, elle "s élève complètement au-dessus des enseignements par l expérience ". Par la faculté de connaissance employée : il s agit de la "raison ". On a donc deux grands traits caractéristiques de la métaphysique : un emploi de la raison sans expérience et des concepts sans intuitions. Cela revient à dire, d ores et déjà, que la métaphysique n est pas une science, puisque les deux sciences acceptées par Kant sont les mathématiques et la physique : la première est le concept appliqué à l intuition (pure) et la seconde, la raison combinée avec, ou appliquée à, l expérience. Pour comprendre en quoi consiste précisément ce genre de savoir, prenons l exemple de Leibniz, grand métaphysicien du 17e auquel Kant réfère souvent. Leibniz estimait fournir des connaissances de ce qu est le monde véritablement, ie, de ce qu est le monde, au-delà des apparences sensibles. Il parle donc bien du monde, mais sans se référer aux "enseignements de l expérience ". Il se réfère à sa raison seule, et donc, seulement à des concepts (idées abstraites). La raison est donc la faculté de l esprit qui nous permet de connaître le fonds de la réalité, qui n est pas sensible, puisqu on ne peut le connaître par expérience, mais " intelligible ". Seul l esprit est à même de pouvoir atteindre une telle réalité. Par suite, la métaphysique est un discours qui prétend connaître, non pas seulement le monde, mais l âme, et Dieu. Tous les métaphysiciens s attachent à démontrer par la force seule de l esprit, que Dieu existe, que l âme existe, qu ils ont telle propriété, etc. Ils ont une grande foi en la raison, qui a en elle (=indépendamment de l expérience = a priori) de quoi dire comment est la réalité. Cette foi en la raison leur vient évidemment de sa réussite dans les sciences précitées.
2) Le synthétique a priori Il nous faut préciser avant d aller plus avant dans notre analyse que Kant use d un terme spécial pour caractériser cette forme de connaissance du monde par la pensée qu est la métaphysique. Il s agit de l expression de " jugement synthétique a priori ". Un jugement est dit synthétique a priori quand il prétend se prononcer sur l expérience et apporter des connaissances (c est la signification du terme de " synthétique ") en se fondant pour ce faire, non pas sur l expérience (il serait alors dit " a posteriori ") mais sur la raison elle seule, sur les concepts, sur la pensée (il est donc " a priori " : indépendant et antérieur à l expérience, et n ayant pas besoin d elle pour que l on sache qu il est vrai). Comment peut-on avoir des connaissances, sans recourir à l expérience? Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles, et sont-ils même possibles? Ces questions sont la forme particulière que prend le problème de la légitimité de la métaphysique chez Kant. De la réponse à cette question, dépendra le destin même de la métaphysique. 3) L état de guerre Or, la métaphysique, nous dit Kant, apparaît comme un perpétuel champ de bataille, ie, comme un domaine plein de contradictions et où on n obtient donc aucun résultat certain. Pourquoi? Parce que, ici, on ne peut recourir à l expérience pour départager deux théories concurrentes : ainsi, si un métaphysicien quelconque défend l idée que le monde est infini, et l autre qu il est fini, comment les départager? Comment savoir qui a raison, et donc, qui est dans le vrai? Chacun développe des arguments valides en faveur de la thèse à laquelle il croit, et la démontre habilement par simples concepts. Les deux sont possibles! On ne peut donc trouver ici rien qui permette l accord : il n y a pas de communauté de métaphysiciens et donc aucun savoir ne peut être atteint par cette voie. C- les trois grandes attitudes de la raison : le dogmatisme, le scepticisme, le criticisme 1) L enfance et l adolescence de la raison : du dogmatisme au scepticisme Cet état de guerre de la métaphysique a mené au scepticisme. Après la période dogmatique pendant laquelle la raison a eu autant confiance en elle, est venu le doute concernant les capacités de la raison à connaître, conséquence nécessaire de l échec de la raison à apporter un savoir sûr et certain. Mais Kant refuse le scepticisme concernant la raison humaine. Il serait absurde qu elle ne nous serve à rien ; de plus, la raison a réussi à obtenir, dans la science physique, de grands résultats. Il semble qu elle fournisse à la connaissance des éléments issus de son propre fonds, des éléments a priori : condamner la métaphysique en clamant son absurdité, c est donc aussi condamner la science, en disant qu elle aussi est illégitime, puisque, tout comme la métaphysique, elle semble recourir à des jugements synthétiques a priori. Or, pour Kant, c est un fait indéniable qu il y a des sciences, et que par conséquent, que la raison est capable de nous apporter des connaissances. 2) L état adulte de la raison : l attitude critique En fait, si la raison échoue en métaphysique, elle n y échoue que faute d une mauvaise application de la raison, et celle-ci n est qu un usage non réfléchi de la raison. La métaphysique, forte des succès de la raison dans la logique, dans les mathématiques, et dans la physique, s est crue capable de trouver en ellemême tout ce qu il fallait pour connaître la réalité (sans s appuyer sur l expérience). Jamais la raison ne s est demandé comment elle était parvenue à ces glorieux résultats, et dans quelles limites elle pouvait le faire. Kant fait donc appel, contre le scepticisme, non au dogmatisme, qu il vient également de rejeter, mais à une attitude critique, qu il nommera encore plus tard "transcendantale ". Le terme de critique se trouve dans le titre de son œuvre. Il faut que, avant de chercher à connaître quoi que ce soit, la raison s applique à elle-même pour se juger, pour savoir ce qu elle peut faire et dans quelles limites. La Critique ( ) est opposée au dogmatisme, ie, la prétention d aller de l avant avec une connaissance pure (la connaissance philosophique) tirée de concepts d après des principes tels que ceux dont la raison
fait usage depuis longtemps sans se demander comment ni de quel droit elle y est arrivée. Le dogmatisme est donc la marche dogmatique que suit la raison pure sans avoir fait une critique préalable de son pouvoir propre. Parce que si fonder revient à valider, authentifier un pouvoir, l établir dans ses droits, c est le propre de tout droit que de marquer les limites de son ressort. Tout droit s accompagne au moins d un devoir, celui de se délimiter. Une puissance ne se compare pas à un pouvoir. Une puissance est absolue et se situe audelà du droit. Pour nous, un droit sans limite s injurierait lui-même, comme il le fait dans le dogmatisme, cette manifestation débridée d une raison sauvage, incapable de se donner un état civil. L idée de limite du savoir, de la raison, n est donc pas négative, mais positive. Il s agit de savoir jusqu où on peut aller dans l usage de la raison, sans " déraper ". 3) La question critique/ transcendantale capitale Le sceptique dit que la raison, dans les connaissances qu elle produit, dépasse toujours l expérience (il y a de l a priori dans toute science : cf. physique et mathématiques, et ne parlons pas de la métaphysique, qui montre à quel point la raison " fait n importe quoi ", projette ses attentes sur le réel ) ; il en déduit qu il n y a pas de véritable science. Le philosophe transcendantal, lui, part de la réalité des sciences, pour remonter à leurs conditions de possibilité : il y a des sciences, la raison nous apporte des savoirs ; comment fait-elle? Quelles sont les conditions de possibilité de la science telle qu elle existe? Quelles sont les structures d où la science tire ses possibilités? C est cette critique qui a donc cruellement manqué à la métaphysique. Par la critique, Kant compte donc redonner tout son sens, à la fois à la raison et à la métaphysique. Nous allons voir que cette attitude critique va lui permettre d accomplir la " révolution copernicienne " en philosophie, qui avait permis aux sciences de se constituer en sciences et de connaître le progrès. II- La nouvelle théorie de la connaissance A-La révolution copernicienne On voit bien que Kant ne veut pas abandonner la métaphysique, mais veut essayer de lui redonner un sens. Comment? Il en donne la clef à la fin du 10 : " Peut-être jusqu ici ne s est-on que trompé de route : quels indices pouvons-nous utiliser pour espérer qu en renouvelant nos recherches nous serons plus heureux qu on ne l a été avant nous? ". Jusqu ici on admettait que toute notre connaissance devait se régler sur les objets ; mais, dans cette hypothèse, tous les efforts tentés pour établir sur eux quelque jugement a priori par concepts, ce qui aurait accru notre connaissance, n aboutissaient à rien. Que l on essaie donc enfin de voir si nous ne serons pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique en supposant que les objets doivent se régler sur notre connaissance, ce qui s accorde déjà mieux avec la possibilité désirée d une connaissance a priori. Ainsi Kant va chercher s il ne serait pas possible de changer les rôles du sujet et de l objet dans la connaissance, et résoudre les problèmes de la métaphysique. En effet, dans l hypothèse où on suppose que la connaissance est un processus dans lequel le sujet (l esprit connaissant) recopie fidèlement et passivement la réalité, et reçoit donc tout de l extérieur, sans rien apporter de lui-même, alors, la métaphysique, qui suppose que la raison peut, sans recourir à aucune expérience, connaître quelque chose, apporter des connaissances, est une entreprise dénuée de sens. Peut-être qu en supposant le contraire, on va pouvoir lui donner un sens et une certaine validité. B- L idéalisme transcendantal (A) (B) Comment cette nouvelle méthode permet-elle à Kant de résoudre les problèmes connexes de la métaphysique et de la raison scientifique? Quelle est sa nouvelle théorie de la connaissance, le nouveau rôle de la raison dans la connaissance? Comment la raison connaît-elle et que connaît-elle? Et surtout,
que connaît-elle a priori des choses? Cette dernière question permet vraiment de voir s il y a un usage valide de la métaphysique. Rappelons ici que le problème de la métaphysique prend chez Kant un nouveau nom : celui de savoir si et comment est possible un jugement synthétique a priori. Comment peut-on connaître a priori quelque chose de la réalité? L analogie avec la révolution dans la méthode se comprend facilement : en effet, Kant veut changer de point de vue, changer de méthode en philosophie. Mais l analogie avec la révolution copernicienne l est beaucoup moins, quand on la développe. Copernic a changé de point de vue par rapport au géocentrisme : il a fait l hypothèse que la terre tourne autour du soleil. Mais cela avait pour conséquence d arracher l homme à la place qu il s était arrogée au centre du cosmos (cf. cours révolution copernicienne). Or, en quoi va consister la révolution kantienne? A donner une place centrale au sujet connaissant! Il va faire tourner la réalité autour de la structure de notre esprit. Cf. dans le texte " nous ne connaissons (a priori) des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes " Donc, ce que Kant renverse n est-ce pas Copernic lui-même?