Unir nos forces pour renouveler notre action ensemble. 2, 3, 4, 5 et 6 juin 2008

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1 6 Unir nos forces pour renouveler notre action ensemble 2, 3, 4, 5 et 6 juin 2008

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3 6 Unir nos forces pour renouveler notre action ensemble Équipe du congrès Danielle Couture, coordonnatrice Sophie Fontaine-Bégin, conseillère syndicale, service Éducation- Animation Mélissa Lacroix, conseillère syndicale, secteur Relations de travail Suzanne Lavoie, responsable politique Marie Eve Lepage, conseillère syndicale, service Communication- Information Micheline Poulin, conseillère syndicale, service Communication- Information Marc Thibault-Bellerose, conseiller syndical, secteur Sociopolitique A08-C-I-D6

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5 Un congrès constitue un événement important dans la vie d une organisation. Il s agit d un moment charnière où les déléguées sont invitées à réfléchir et à définir les orientations d une organisation qui se veut actuelle, combative et authentiquement démocratique. Ainsi, avec le souci de construire un projet syndical porteur d espoir et à l image des membres et des militantes composant la Fédération, ce premier congrès sous la bannière FIQ revêt une importance particulière. En toile de fond, force est d admettre que la FIQ, tout comme le mouvement syndical dans son ensemble, évolue dans un environnement politique et économique qui lui est extrêmement défavorable. Année après année, elle continue à se battre avec énergie afin de contrer les multiples assauts de gouvernements néolibéraux dont les actions s inscrivent en complète contradiction avec les valeurs syndicales. Malgré tout, la FIQ et d autres organisations syndicales du Québec ont été en mesure de préserver certains acquis et de pallier au pire. En se penchant sur la situation vécue ailleurs, il est possible de mesurer l étendue de la menace latente pour le mouvement syndical. Conséquemment, la FIQ convie ses syndicats, ses déléguées, ses équipes locales, ses membres et ses salariées à entreprendre une importante démarche dont l objectif est de poser les principaux jalons qui permettront l avancement de la cause des professionnelles en soins et de la population, mais aussi de créer une société à l image de valeurs progressistes et solidaires. Pour y arriver, la FIQ estime qu elle doit s inscrire dans une démarche d introspection sérieuse et profonde. La crise du mouvement syndical à l échelle internationale a stimulé la réflexion de nombreux chercheurs désirant fournir des pistes de solutions pour lui permettre de se renouveler et de reprendre la place qui lui revient. À la lumière de ces analyses fort pertinentes, la Fédération propose de revoir ses manières de faire et son fonctionnement dans le but de créer une meilleure synergie entre les différents paliers de l organisation et de favoriser une participation active du plus grand nombre de personnes. Par une implication accrue et une réappropriation de l action syndicale par les membres, la FIQ a la conviction qu il sera possible de gagner du terrain sur ce champ de bataille parsemé d embûches. 8 e congrès Renouveler notre action ensemble

6 Ainsi, quatre thèmes sont successivement abordés, soit la crise du syndicalisme, une analyse des pratiques syndicales, la FIQ d aujourd hui et le syndicalisme de mouvement social, le tout suivi d une recommandation du Comité exécutif. Il est plus que jamais nécessaire d unir nos forces pour renouveler notre action ensemble. 6 8 e congrès Renouveler notre action ensemble

7 I La crise du syndicalisme Depuis plusieurs années, sur toutes les tribunes, le mouvement syndical est présenté comme l un des grands responsables de la pauvreté toute relative du Québec. Par sa puissance excessive et son influence, il condamnerait le Québec à l immobilisme, terme galvaudé s il en est un, puisqu il empêcherait les grands bâtisseurs et autres sauveurs de l humanité du secteur privé d agir sans entrave. Dans le secteur public, les organisations représentant les travailleurs-euses feraient obstacle à la pourtant nécessaire modernisation d un État qui n aurait plus les moyens de ses ambitions poussiéreuses. Cette refonte de l État passerait inévitablement par la privatisation, puisque le secteur privé serait, par définition, plus efficace et donc moins onéreux. Toutefois, il est paradoxal de parler de la prétendue influence démesurée qu exercerait le mouvement syndical au Québec, alors que dans la presque totalité des pays industrialisés, ce mouvement vit depuis longtemps une crise majeure qui menace ses fondements mêmes. Lorsqu il est dit que le Québec est en retard sur ses partenaires économiques occidentaux, est-ce de cela dont il est question? La crise du syndicalisme à l échelle mondiale Depuis ses débuts, le mouvement syndical a eu à faire face à l adversité. De tous temps, il a eu à affronter l hostilité des employeurs qui, à juste titre, voyaient en lui une menace directe à leur droit - apparemment d origine divine - de faire de l argent aux dépens des autres. Pendant longtemps, à cette hostilité s est ajoutée la répression complice d un État dirigé par des personnes issues du même milieu et dont l action se limitait à protéger le droit de leurs amis. S il est possible d affirmer que le mouvement syndical a connu son apogée lors de la période suivant la Deuxième Guerre mondiale, force est de constater qu il subit, depuis environ 20 ans, une offensive sans précédent visant à réduire de manière considérable son pouvoir d action et son champ d influence. Le taux de syndicalisation, soit la proportion de travailleurs-euses syndiqué-e-s par rapport à l ensemble des travailleurs-euses d un pays donné, est un indicateur pertinent, bien qu imparfait, pour mesurer l ampleur de la crise affectant le mouvement syndical dans la majeure partie des démocraties occidentales. Le tableau suivant présente l évolution du taux de syndicalisation, dans 16 pays, entre les années 1980 et e congrès Renouveler notre action ensemble

8 Pays Canada États-Unis Australie Nouvelle-Zélande Japon France Allemagne Italie Grande-Bretagne Irlande Espagne Pays-Bas Finlande Suède Norvège Danemark ,6 19,5 49,5 69,1 31,1 18,3 34,9 49,6 50,7 57,1 12,9 34,8 69, ,3 78, ,4 12,4 22,9 22,1 19,7 8,3 22,6 33,7 29,3 35,3 16,3 22,3 74, ,3 70,4 Source : VISSER (2006). Ce tableau démontre que, entre 1980 et 2003, un déclin important du taux de syndicalisation a été observé. Des pays comme l Australie, la Nouvelle-Zélande et la France ont vu la proportion de travailleurs-euses protégé-e-s par un syndicat chuter de plus de moitié, alors que les autres pays ont observé une diminution moins abrupte, mais néanmoins très importante, du taux de syndicalisation. Comment interpréter ces données et que faut-il en retenir? Le taux de densité syndicale n est pas le meilleur indicateur et le lien entre le taux de syndicalisation et le pouvoir relatif du mouvement syndical dans un pays donné n est pas nécessairement positif. Par exemple, la France présente un taux de densité syndicale plus faible que celui des États-Unis, mais il appert que le mouvement syndical français est davantage à même d influencer l agenda politique de l Hexagone que le sont les organisations syndicales états-uniennes. Néanmoins, il est permis de présumer que, dans une démocratie, plus le mouvement syndical représente une proportion élevée de la population active, plus son rapport d influence est important (Jackson, 2006). En effet, un mouvement représentant les intérêts d une large partie de la population a davantage de chances d être considéré comme un acteur légitime avec lequel les employeurs et le gouvernement doivent composer. Ainsi, les leaders politiques cherchant à se faire élire ou à demeurer au pouvoir n ont pas intérêt à s aliéner une partie importante de la population syndi- 8 8 e congrès Renouveler notre action ensemble

9 quée. À l inverse, les intérêts défendus par le mouvement syndical, même s il ne représente qu une faible partie de la population, peuvent plus facilement être questionnés et assimilés à des intérêts corporatistes et particuliers ne correspondant pas nécessairement à ceux de la majorité. En ce sens, la baisse du taux de syndicalisation peut facilement être interprétée comme le résultat du déclin marqué de son rapport de force et de son influence politique. Comment expliquer cette chute libre du mouvement syndical? Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte lorsque vient le temps d expliquer les causes du déclin du mouvement syndical. L instauration de politiques issues de l idéologie néolibérale dans la majorité des pays du monde n y est probablement pas étrangère. Selon cette idéologie, le bien-être collectif ne peut être atteint que par la responsabilisation des individus à l égard de leur propre bien-être. Ainsi, la compétition et la concurrence les pousseraient à se dépasser et à être créatifs afin de se retrouver du côté des gagnants plutôt que du côté des perdants. Cette saine concurrence stimulerait la productivité, l efficience et le développement économique, parce que la récompense irait aux plus méritants. Il va de soi que les tenants de ce courant de pensées ont en horreur toute ingérence de l État dans l économie qui, par son action, octroierait des ressources à des individus ou à des groupes d individus qui ne le méritent pas. L intervention de l État, par définition, change les règles du jeu en imposant des normes qui mettent en péril les mécanismes du libre marché. Pour les néolibéraux, certaines personnes sont pauvres parce qu elles le méritent et toute initiative visant à améliorer leur sort représente un gaspillage ou une prime à la paresse. Si, dans la communauté scientifique, les penseurs néolibéraux ont parfois été perçus comme des hurluberlus doctrinaires et que, pendant longtemps, le seul dirigeant appliquant leurs préceptes a été le tristement célèbre dictateur chilien Augusto Pinochet 1, la crise économique du début des années 80 leur a néanmoins fourni un alibi de taille pour mousser leur cause. Pour les tenants du néolibéralisme, cette crise économique démontre que l intervention de l État dans l économie mène à la catastrophe. Profitant de cette conjoncture, ils ont réussi à faire élire dans des pays clés deux de leurs disciples, soit Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et Ronald Reagan aux États-Unis. L influence exercée par ces deux pays, notamment auprès des grandes institutions financières internationales que sont la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI), a suffi à faire tranquillement chavirer le monde entier dans l ère néolibérale. 1 Certains auteurs néolibéraux soutiennent fermement la thèse selon laquelle les régimes autoritaires sont préférables aux régimes démocratiques, parce qu ils réussissent avec plus de facilité à appliquer avec rigueur les politiques néolibérales impopulaires, mais néanmoins nécessaires. Voir LIMONGI et PRZEWORSKI (1994). 8 e congrès Renouveler notre action ensemble 9

10 Ce passage au néolibéralisme s est matérialisé par l adoption, dans la très grande majorité des pays, d une série de mesures visant à transformer le rôle que joue l État dans l économie et dans la sphère sociale. Dorénavant, le salut d une nation réside dans la stricte mise en place des recettes prescrites par le consensus de Washington 2. Les principaux ingrédients du succès se résument alors en cinq grands principes 3, soit la discipline budgétaire, le retrait de l État de la sphère sociale, la réforme fiscale, la privatisation et la déréglementation. n Discipline budgétaire Auparavant, en période de récession, il était jugé souhaitable que les États s endettent afin de soutenir la demande et, par le fait même, de stimuler l économie. Une fois la croissance rétablie, les États bénéficieraient ainsi des revenus nécessaires au remboursement de la dette. Pour les néolibéraux, l État doit en tout temps chercher à réaliser des surplus qui peuvent ensuite être redistribués sous forme de diminution d impôts. L obligation de réaliser des bénéfices, peu importe la conjoncture économique, est remplie au moyen de coupures budgétaires. n Retrait de l État de la sphère sociale Afin d en arriver à l équilibre budgétaire, mais surtout dans le but de stimuler la croissance par une responsabilisation des individus quant à leur condition, l État doit consentir à abandonner ses charges sociales au profit du marché. n Réforme fiscale L équilibre budgétaire, qui est notamment réalisé par le retrait de l État de la sphère sociale, génère nécessairement des surplus permettant de réduire les impôts au seuil minimal. La redistribution optimale du revenu se fait naturellement par le marché. n Privatisation Selon les néolibéraux, il n existe aucun argument valable en faveur du maintien d une entreprise ou d un service public. Comme l État fait des choix de nature politique qui ne sont pas économiquement rationnels, le coût d un service public sera toujours plus élevé par rapport à celui du même service offert par le secteur privé. Afin de maintenir l équilibre budgétaire et de respecter les lois du marché, les néolibéraux enjoignent les États de privatiser les entreprises et les services publics. 2 Le consensus de Washington fait référence à une liste de 10 recettes économiques élaborées par J. Williamson. Appliquées dans leur intégralité à l échelle internationale, ces mesures seraient à même de garantir la prospérité de l humanité. L adhésion pleine et entière de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et du Trésor états-unien, institutions basées à Washington, inspira le surnom de ce mantra du néolibéralisme (Dezalay et Garth, 1998). 3 Afin de simplifier la démonstration, cinq recettes du consensus ont été retenues, telles que développées par Fontaine-Bégin (2007) e congrès Renouveler notre action ensemble

11 n Déréglementation Enfin, pour appliquer le sacro-saint principe de la libre concurrence des agents économiques, l État doit abandonner toute règle visant à favoriser indûment un groupe d individus en particulier, et ce, à tous les niveaux. La déréglementation du marché du travail et de l encadrement juridique des relations de travail figure au sommet des priorités. En regard de ces principes, il est évident que l acteur syndical constitue une entrave à la libre concurrence entre les individus et que les valeurs syndicales et néolibérales sont en complète opposition. Ainsi, les organisations syndicales véhiculent des valeurs de solidarité, d équité et de justice; elles considèrent que les travailleurseuses sont égaux-égales et qu ils-elles doivent être traité-e-s de manière non arbitraire et, en tant que collectif, elles défendent des intérêts opposés à ceux de l employeur. Pour un néolibéral, l intérêt collectif n existe pas et la liberté individuelle doit primer sur tout. L employeur devrait avoir le droit d user de sa main-d œuvre comme bon lui semble, alors que les employé-e-s devraient pouvoir vendre leurs services selon leur valeur sur le marché. En négociant les conditions de travail et le salaire pour un groupe d individus, les syndicats empêcheraient les employeurs de récompenser les plus méritants et de pénaliser les moins performants. Cette allocation non rationnelle des ressources, dans le jargon néolibéral, nuirait aux performances des entreprises qui se trouveraient désavantagées face à leurs concurrentes non syndiquées. Selon cette logique, les syndicats desserviraient les intérêts des travailleurs-euses qu ils représentent puisque ces entreprises ne seraient plus en mesure de répartir les fruits de leur croissance. À terme, la survie même des entreprises, et donc des emplois, serait menacée. En somme, dans l optique néolibérale, tant l action de l État en faveur d une redistribution non rationnelle des revenus que l action syndicale en faveur d un traitement égal pour les travailleurseuses engendrent une société de perdants. Les néolibéraux à l assaut du pouvoir syndical À défaut de pouvoir interdire l existence des organisations syndicales, les dirigeants inspirés par le dogme néolibéral ont fait de l affaiblissement du mouvement syndical une priorité. Ce n est pas un hasard si c est en Nouvelle-Zélande, un des pays ayant appliqué avec le plus de célérité les recettes néolibérales, que la chute la plus marquée du taux de syndicalisation a été enregistrée; entre 1980 et 2003, il est passé de 69,1 % à 22,1 % 4. Les moyens d affaiblir le mouvement syndical sont nombreux. Par exemple, les mécanismes de négociation centralisée, que ce soit au niveau national ou sectoriel, ont rapidement été abandonnés pour une décentralisation au niveau local, affaiblis- 4 Pour une étude des effets dévastateurs des politiques néolibérales sur le mouvement syndical néozélandais, voir Buchanan et Nicholls (2001). 8 e congrès Renouveler notre action ensemble 11

12 sant du coup le rapport de force syndical. De façon plus importante, l ensemble des règles régissant les relations entre les employeurs et les organisations syndicales ont été remises en cause. Ainsi, les lois définissant les modalités d accréditation syndicale peuvent être modifiées afin de rendre plus ardue la syndicalisation. L introduction du vote libre, nettement à l avantage des employeurs, en est un bon exemple. Les règles permettant la sous-traitance sont également assouplies afin que les employeurs puissent réduire leurs coûts d opération en transférant une part croissante de leur production à des sous-traitants où la main-d œuvre est non syndiquée. La privatisation des entreprises publiques cause également beaucoup de tort au mouvement syndical. En effet, dans le secteur public, une densité syndicale beaucoup plus élevée que dans le secteur privé est observée (Visser, 2006). Par le fait même, les accréditations syndicales que détiennent les syndicats du secteur public ne sont pas nécessairement transférées une fois l entreprise privatisée. Un autre exemple de l effet néfaste qu ont eu les politiques néolibérales sur le taux de syndicalisation est l accélération du processus de libéralisation économique, souvent associée au phénomène de la mondialisation. En effet, l ouverture des différentes économies nationales à la concurrence internationale a facilité l installation d une nouvelle division du travail. Celle-ci se caractérise par le déplacement du secteur manufacturier, requérant une main-d œuvre peu qualifiée, des pays du Nord vers les pays du Sud. Au Nord, le secteur des services s est développé à une vitesse fulgurante, employant désormais la grande majorité de la main-d œuvre. Or, le secteur manufacturier représentait en quelque sorte le terreau fertile du syndicalisme dans les pays du Nord. Il était plus facile d y syndiquer les travailleurseuses parce qu ils-elles étaient souvent nombreux-euses sur un même lieu de travail. À l inverse, la syndicalisation est beaucoup plus difficile dans le secteur des services parce que les travailleurs-euses sont généralement dispersé-e-s en différents endroits. D autre part, la libéralisation économique a aussi facilité la mobilité du capital, à un point tel qu une entreprise peut dorénavant déplacer ses installations en un temps record. Cette mobilité crée une pression énorme sur la main-d œuvre puisqu elle se trouve désormais en compétition avec les travailleurs-euses du monde entier. Afin de réduire leurs coûts de production et, ainsi, d augmenter leur marge de profits, les employeurs peuvent maintenant user de la menace d une délocalisation de la production afin d imposer leurs conditions. Les organisations syndicales se retrouvent donc dans une situation extrêmement délicate alors qu elles doivent chercher à obtenir des gains ou à maintenir le statu quo sans que les emplois soient menacés. Néanmoins, il est évident que le rapport de force syndical s en trouve considérablement affaibli e congrès Renouveler notre action ensemble

13 Qu en est-il au Québec? À l échelle internationale, la conjoncture dans laquelle évolue le mouvement syndical est loin d être encourageante. Cependant, il convient de se demander si cette conjoncture est la même au Québec. En ce qui a trait au taux de syndicalisation, le Québec semble épargné par la chute vertigineuse vécue dans les autres pays occidentaux. En effet, depuis plusieurs années, le taux de syndicalisation du Québec se maintient autour de 40 %, ce qui le situe parmi les nations occidentales où la plus grande densité syndicale est conservée. Faut-il en conclure que le mouvement syndical du Québec est immunisé contre une tendance généralisée à l ensemble des autres pays industrialisés? Si bien peu de gens y croient, il demeure néanmoins que la situation relativement confortable dans laquelle évoluent les organisations syndicales du Québec vient tempérer un sentiment d urgence qui devrait pourtant être omniprésent (Murray, 2004). La stabilité du taux de syndicalisation au Québec s explique, entre autres, par le fait que l onde de choc néolibérale s est faite sentir plus tardivement et plus graduellement qu ailleurs en Occident. En effet, les Québécoises et les Québécois demeurent attaché-e-s aux institutions étatiques parce que leur identité collective s est forgée en symbiose avec la construction de l État-providence 5. Par conséquent, pendant longtemps, il aurait été suicidaire pour le gouvernement du Québec de procéder à des réformes en profondeur des missions sociales de l État et à la privatisation des entreprises publiques. Quant au pouvoir des organisations syndicales, il se serait avéré très risqué de s y attaquer de front. Comme les syndicats représentent presque la moitié de la population active, il valait mieux y aller petit à petit afin d éviter de s aliéner tout un pan de la société. Pour ce qui est de l effritement du pouvoir syndical, de nombreux signes indiquent que la crise du syndicalisme ayant sévi sur la presque totalité des pays industrialisés est sur le point d éclater au Québec. En premier lieu, bien que le taux de syndicalisation soit stable, certains indicateurs sont plutôt inquiétants. Par exemple, le taux de syndicalisation des hommes âgés de 25 à 34 ans a chuté de presque 20 points de pourcentage entre 1981 et 2004, passant de 43 % à 24 % (Statistique Canada, 2005). Près d un tiers du recul de l adhésion syndicale des jeunes hommes tient à leur concentration accrue dans le secteur des services où la syndicalisation est très faible. D autre part, près des trois quarts des emplois créés entre 1975 et 1995 étaient atypiques (à temps partiel ou temporaires) dans le secteur des services, alors qu en 2000, plus du tiers des Québécoises et des Québécois occupait ce type d emplois, une situation n aidant en rien l augmentation du taux de syndicalisation (Malenfant et Al., 2002). Cette croissance sans précédent de l emploi atypique et les nombreuses pertes d emploi dans les secteurs primaire et secondaire de l économie sont autant de facteurs 5 Une importante étude réalisée en 2006 par la firme de sondage CROP démontrait qu une grande majorité des Québécoises et des Québécois s oppose à la mise en place de politiques d inspiration néolibérale. Ces résultats sont encore plus probants en regard des préambules hautement biaisés précédant chaque question. Voir Giguère (2006). 8 e congrès Renouveler notre action ensemble 13

14 susceptibles d affecter négativement le taux de syndicalisation du Québec. Malgré une chute marquée de la syndicalisation dans le secteur privé, la forte densité syndicale observée dans le secteur public, jusqu ici relativement épargné par la privatisation, a mitigé les dommages. Au-delà des chiffres et même si le mouvement syndical représente toujours près de 40 % de la population active du Québec, l influence qu il exerce sur la scène politique semble être en décroissance et les gouvernements successifs apparaissent de plus en plus enclins à le défier. Depuis les années 80, de nombreuses mesures ont été adoptées dans le but de déréglementer le marché du travail et, ainsi, d accroître la flexibilité des entreprises. Par ricochet, ces mesures tendent à amenuiser le pouvoir des travailleurs-euses et des organisations syndicales québécoises. En 1994, Jacques Parizeau, nouvellement élu premier ministre, met sur pied le Secrétariat à la déréglementation dont le mandat est de «[ ] recommander des mesures de simplification administratives dans l application des lois et règlements touchant les entreprises» (Gélinas, 2003). Toujours en 1994, la durée des conventions collectives est déplafonnée en amendant l article 65 du Code du travail (L.R.Q., c. C-27) (Fontaine-Bégin, 2007). S ensuivent les amendements à la Loi sur les décrets de convention collective (L.R.Q., c. D-2) 6 demandés par les employeurs depuis les années 80. En 1996, le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard accède à leur demande quant à l abrogation de certains articles de cette loi (entre autres les articles 2 et 6). En conséquence, le nombre de décrets de convention collective est passé de 29 à 20 entre 1996 et 2000 (Charest et Vallée, cités dans Fontaine-Bégin, 2007). Plus récemment, en 2003, l une des premières mesures adoptées par le gouvernent libéral de Jean Charest a été de procéder à la réforme de l article 45 du Code du travail. Son objectif était de faciliter le recours à la sous-traitance pour permettre aux entreprises de se soustraire aux contraintes imposées par les conventions collectives. Enfin, l appui sans réserve des gouvernements péquistes et libéraux à la signature d accords commerciaux et à l adhésion du Québec dans le processus de libéralisation économique, ayant cours à l échelle mondiale, s inscrit également dans leur volonté de soumettre le marché du travail aux impératifs de la libre concurrence des agents économiques (Fontaine-Bégin, 2007). 6 Ne pas confondre avec la notion de «décret tenant lieu de convention collective» qui est une décision prise par le cabinet en exécution d une loi afin d accorder des droits ou d imposer des obligations. La Loi sur les décrets de convention collective réfère à une convention ou à une entente basée sur une ou plusieurs conventions collectives, étendue juridiquement, qui lie des employeurs et des salarié-e-s, syndiqué-e-s ou non, dans un secteur d activités spécifique et sur un territoire donné (province ou région). Son contenu touche entre autres des dispositions comme les salaires, les avantages sociaux et la classification des postes de travail. Les dispositions d un décret sont d ordre public. En ce moment, des décrets existent dans l industrie de l automobile (7 décrets régionaux), chez les agents de sécurité employés par des agences spécialisées, dans le secteur du camionnage et celui de la cueillette des déchets (3 décrets), dans le secteur de l entretien ménager (2 décrets) et, enfin, dans certains autres secteurs particuliers de l économie (6 décrets) e congrès Renouveler notre action ensemble

15 L exemple d Olymel Le conflit ayant opposé l employeur et le syndicat à l usine d Olymel à Vallée-Jonction, en 2007, illustre bien les conséquences de la libéralisation économique sur le rapport de force syndical. Lors du renouvellement de la convention collective, Olymel a prétexté la forte concurrence internationale pour exiger des travailleurs-euses une diminution de 30 % de leur salaire, faute de quoi l usine, pourtant l une des plus modernes et des plus productives de l entreprise, serait fermée. Devant le refus du syndicat d acquiescer à la demande de la direction, l employeur en a profité pour attaquer non seulement la légitimité du syndicat local, mais également celle du mouvement syndical en général en le comparant à un dinosaure mettant en péril la santé économique du Québec et le sort des travailleurs-euses. Ce discours a été amplement repris par les médias de masse et leurs éditorialistes serviles, de même que par l ex-premier ministre Lucien Bouchard qui n a pas raté l occasion de participer de nouveau à une entreprise de démolition de la légitimité syndicale. Nommé porte-parole d Olymel, il avait le mandat large de négocier avec tous les intervenants de l industrie du porc, dont les syndicats. À la suite de l annonce de la fermeture de l usine et à cause de l énorme pression subie quant à leur avenir, les syndiqué-e-s se sont finalement plié-e-s aux exigences patronales. Si les travailleurs-euses directement concerné-e-s ont dû faire d énormes concessions, l ensemble des travailleurseuses du Québec en sort perdant tellement le mouvement syndical a été éclaboussé par ce conflit. Peu de temps après le règlement du litige, Olymel consentait des augmentations salariales de 6 %, sur trois ans, aux cadres de l entreprise 7. Même si les syndicats du secteur public n évoluent pas dans un environnement où la féroce compétition internationale est évoquée pour sabrer les salaires et les conditions de travail, ils sont tout de même fortement touchés par la mise en place des politiques néolibérales. Dans ce secteur, le principe de la discipline budgétaire est invoqué pour imposer des reculs aux travailleurs-euses. L objectif d atteindre le déficit zéro proposé par Lucien Bouchard et les nombreuses coupures budgétaires qui s en sont suivies s inscrivent dans cette logique. La situation dans le secteur de la santé illustre bien les effets des politiques néolibérales sur le pouvoir relatif des organisations syndicales. Pour réduire le déficit, d importantes coupures budgétaires sont imposées; entre 1994 et 1999, près de 1 milliard de dollars a été amputé au budget de la santé (FIQ, 2007). Tout d abord, la pénurie de ressources dans le réseau est pérennisée grâce à l adoption, en 2000, de la Loi sur l équilibre budgétaire du réseau public de santé qui oblige les établisse- 7 Voir Les cadres d Olymel toucheront une augmentation en 2007, Journal de Québec, en ligne (Page consultée le 10/04/08) : html. 8 e congrès Renouveler notre action ensemble 15

16 ments de santé à réaliser des surplus, peu importe la conjoncture. Par la suite, les baisses d impôts successives, souvent accordées aux plus fortuné-e-s, limiteront les possibilités de réinvestissement dans un réseau qui en aurait pourtant bien besoin. Créée de toutes pièces par des gouvernements aveuglés par l idéologie néolibérale, la pénurie de ressources financières permet de justifier d importants reculs, en dépit de l opposition des organisations syndicales. Par exemple, alors même qu une détérioration constante des conditions de travail des salarié-e-s œuvrant dans le secteur de la santé est observée, le gouvernement Charest s emploie à saper le pouvoir des organisations syndicales qui les défendent. L adoption du projet de loi 7, qui interdit la syndicalisation des travailleurs-euses œuvrant dans les ressources intermédiaires, est peut-être l exemple le plus probant et radical de la volonté de ce gouvernement de miner le pouvoir syndical légitime afin de maîtriser les coûts du système et de respecter le principe de la discipline budgétaire. En 2003, l adoption du projet de loi 30, en plus d être en contradiction avec le droit de représentation, a décentralisé 26 matières de négociation vers le palier local afin d affaiblir le rapport de force syndical. L adoption du projet de loi 142, qui a imposé arbitrairement les conditions de travail des salarié-e-s des secteurs public et parapublic, est un autre exemple de la volonté du gouvernement du Québec de s affranchir du mouvement syndical au nom de l orthodoxie néolibérale. En somme, il apparaît que les gouvernements péquistes et libéraux s étant succédé au pouvoir au cours des dernières années considèrent le mouvement syndical comme un obstacle à l établissement de leur projet néolibéral. Alors qu elles représentent toujours près de 40 % de la population active et malgré les stratégies déployées, les organisations syndicales du Québec n ont pas été en mesure de s opposer efficacement à l instauration des politiques néolibérales et, par extension, à l effritement de leur rapport de force et d influence. Pire encore, les trois grands partis occupant l échiquier politique partagent la même conception du rôle de l État, conception qui s oppose radicalement à celle du mouvement syndical. Comment se fait-il que l establishment politique actuel véhicule des valeurs allant à l encontre de celles du mouvement syndical qui est pourtant le représentant légitime d une grande partie de la population du Québec? Pour orchestrer les stratégies néolibérales : un discours fort Pour faciliter l implantation des politiques néolibérales et convaincre la population de leur légitimité, l élément «discours» est fondamental (Greener, 2003, cité dans Fontaine-Bégin, 2007). Qu il s agisse de la vente d un produit ou encore d une idée, il est nécessaire d en faire la promotion. La circulation de l information est nettement facilitée depuis l avènement de l Internet et des nouvelles télévisées en direct; le discours est martelé jusqu à ce que l auditoire cible, en l occurrence la population, le considère comme allant de soi. Évidemment, le discours en faveur des stratégies néolibérales prend toute la place dans les médias et il devient très difficile pour les organisations syndicales d y faire la leur. Une étude menée il y a quelques années démontrait que la couverture 16 8 e congrès Renouveler notre action ensemble

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