DANS LE MOUVEMENT LIVRE
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- Sandrine Vinet
- il y a 10 ans
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1 Toute vie devient fable à distance, devient légende. Edmée et Paul ARMA à Miroka, à Robin, à Anne. MÉMOIRES A DEUX VOIX Témoignages de MOUVEMENT DANS LE MOUVEMENT LIVRE
2 EDMÉE ET PAUL ARMA MÉMOIRES A DEUX VOIX Paul Arma était déjà très malade, quand, à Paris, au début de l année 1986, le Centre Georges Pompidou, présenta l exposition «Mouvement dans le mouvement» qui réunit les œuvres des artistes contemporains ayant dessiné les couvertures de soixante-quatorze partitions du compositeur. On put y voir aussi les œuvres plastiques du musicien : musicollages, musigraphies, rythmes en couleurs, et les petites sculptures de métal et de bois que Paul Arma avait baptisées «Musiques sculptées». Des concerts accompagnèrent l exposition. Et Paul Arma qui, depuis plusieurs années écrivait ses Mémoires, ajouta alors à ceux-ci, un épilogue en forme de prologue, où il analysa, comme il avait pris l habitude de le faire, au long de ses souvenirs, ses œuvres et ses émotions. ÉPILOGUE EN FORME DE PROLOGUE Dois-je considérer ces manifestations comme un aboutissement, comme une consécration? Certes non ; d autres expositions, d autres concerts ont été abrités par des lieux prestigieux en France et hors de France. Mais j ai décidé, puisque les ans et quelques handicaps me contraignent à la modération, à la sagesse, de choisir Paris et ce lieu si controversé, où l art a quand même sa place : le Centre Georges Pompidou, pour illustrer ce que le musicologue Daniel Paquette a dit : Paul Arma, «artiste universel multiforme, sans cesse en quête de l unité artistique, médiateur perpétuel entre le visuel, le tactile, l auditif... dans cette apparente dispersion qui est richesse et finalité sensible». La route a été longue et variée qui a conduit l enfant de Budapest, né au début du siècle, amoureux de la peinture et surtout de la musique - qu il découvrit avec Béla Bartók, son maître - jusqu à cette ultime étape parisienne.
3 1986 Chemins difficiles de la jeunesse, dans une Europe Centrale confuse ; voies glorieuses dans les États-Unis, où le pianiste connut le succès ; impasses dans une Allemagne où le musicien se fit militant ; piste d exil vers la France ; sentes clandestines du temps d occupation ; enfin avenues et rues des capitales du monde, des temps de paix. Pour aboutir à ce résumé d une existence d homme, dont on a encore dit : «Imprégnée d humanité, imprégnée par l Humanité, son œuvre se veut toujours engagée, jamais dans un sens nationaliste étroit, mais dans l universalité des problèmes mondiaux ; en cela Paul Arma défend toujours la liberté et la dignité humaine». Plus de quatre-vingts années de vie d homme, plus de soixante années de vie de créateur. Ce sont quelques témoignages de ces dernières qui sont exposés sur les murs, qui sont entendus dans les salles de concerts du Centre Pompidou à la fin de 1985, au début de Les 74 œuvres de 74 artistes contemporains qui figurent à l exposition, 74 couvertures de partitions musicales sont «la plus belle mosaïque de l amitié imaginable» puisqu elles témoignent des rencontres et des complicités entre le musicien et des plasticiens. Certaines de ces rencontres - avec Kandinsky, Moholy Nagy - datant du Bauhaus de Dessau, dans l Allemagne trouble de l avant-guerre d autres - avec Picasso, Matisse, Chagall, Calder, avec tant d autres encore - dans la France en paix. Les autres œuvres exposées sous le titre «Oeuvres plastiques de Paul Arma» veulent être l expression d une quête vers l unité de l art, objet de recherches d une vie entière. «Elles projettent dans les trois dimensions de l espace, les idées de l artiste-compositeur sur les correspondances visuelles et tangibles de l univers sonore». Les concerts, confiés au jeune «Atelier Musique de Ville d Avray», sous la direction de Jean-Louis Petit présentent des œuvres choisies pour leur diversité : quatorze parmi les 303 écrites au cours de ma carrière de compositeur. L une d elles : «Six pièces pour voix seule» date de Martha Graham en fit une chorégraphie qu elle dansa dès 1932 aux États-Unis, et évoque mes années américaines. La «Gerbe hongroise» dédiée à Béla Bartók «en témoignage d amitié», écrite en pleine guerre, en France, est une sorte de retour aux sources avec ses sept chansons paysannes. Nostalgie de l exilé, du proscrit? «C est au patrimoine de son propre pays que Paul Arma se consacre... ces sept chansons paysannes sont d une saveur bien caractéristique, et les harmonisations quelquefois très audacieuses, restent toujours d une logique indiscutable, dont le côté primesautier s accorde excellemment avec les textes et en fait de véritables œuvres d art...» écrivit Honegger, à la parution de l œuvre. En triple hommage à des disparus : deux hommes qui me furent chers, mon maître Bartók, Romain Rolland, et «ceux qui ne sont jamais revenus, mes amis torturés, massacres» : «Trois épitaphes pour piano», écrites en 1945, dont mon ami musicologue, Maurice Chattelun, m écrivait dans une lettre du 13 juin 1970 : «...Les «Épitaphes» ont une puissance évocatrice trop saisissante pour qu on les interroge. Malgré sa réussite pianistique, j entends la troisième transcrite pour un orchestre à vent, riche en saxhorns et un célesta». C est en Allemagne que je jouai, moi-même, les «Trois Épitaphes», en 1949, à Cologne, en première mondiale. Ecrit pour le sixième anniversaire de la mort de Bartók en 1951, on entend, au Centre Pompidou, en 1985 : «Divertimento n 2» pour flûte, violoncelle et piano. Il a été joué au cours des années, maintes fois, et c est le flûtiste hongrois Istvan Matuz qui m écrira encore le 27 mars 1987 : «Nous avons joué... votre merveilleux «Divertimento n 2» dans un concert radiodiffusé par «Kossuth». Nous avons appris cette œuvre avec le plus grand plaisir ; nous trouvons tous les trois, que la façon d élaborer les thèmes populaires y est absolument originale - une polymétrie, polyrythmie que nous n avons encore vues nulle part - une liberté dans la rigueur, comme vous aimez le dire souvent, une beauté nouvelle, inédite. Merci d avoir écrit cette pièce...». «Trois mouvements pour trio d anches», de 1949, joués souvent en concert à la Radio, ont provoqué il y a quelques années cette lettre d un auditeur : «Il y a quelque chose de sauvage, des orages, des tempêtes, des intervalles auxquels on n est pas habitués et qui bouleversent et donnent des évocations de rochers abrupts, infranchissables, de mers lointaines, houleuses, noires à l écume blanche». Il me plaît de faire jouer en première audition, plusieurs œuvres écrites en 1977 : «Parlando pour flûte seule» ; «Trois structures sonores pour violoncelle et basson» ; «Deux improvisations pour alto seul» et une «Résonance pour clarinette et percussion» qui m avait été demandée en 1975 par plusieurs interprètes. Le titre «Résonance» avait été déterminé pendant la composition, la mise au point de la partition ; c est une sorte de dialogue constant entre la clarinette et les percussions, dialogue varié à l extrême où, autant les questions que les réponses deviennent constamment des résonances logiques. Deux œuvres, exécutées au cours des mêmes concerts, au Centre Pompidou, ont déjà été enregistrées sur disques : «Trois évolutions pour basson seul» de 1971, aux U.S.A. sur disque Gasparo, à Nashville, par Otto Eifert en «Deux résonances» pour percussion et piano de 1972, en Hongrie, sur disque Hungaroton en Les «Trois Évolutions» font partie d une série d œuvres pour instrument seul : «Trois permanences pour flûte», «Trois regards pour hautbois», «Trois mobiles pour clarinette», «Trois contrastes pour saxophone». Elles ont toutes la même charpente, le même discours, un graphisme identique, les mêmes silences aux mêmes endroits, des phrases analogues, un dessin semblable, mais la matière mélodique de base de chacune est différente. Ce sont des œuvres de dimensions miniaturisées, d où un langage clair, transparent, laconique. Obligation intérieure de tout dire avec les moyens les plus réduits.
4 Les «Deux Résonances» pour percussion et piano, lorsqu elles ont paru sur disque, ont été ainsi jugées par la musicologue et critique Edith Weber : «Elles associent paradoxalement économie des moyens, expression puissante et percutante. Paul Arma, délibérément musicien de notre époque, n a pas fini d étonner par tous les moyens qu il met en œuvre». Les «Six permanences» pour quatre hautbois jouées par le hautboïste Jacques Vandeville, appartiennent à une série d œuvres datées de 1975 pour instrument seul : «Six évolutions pour flûtes» ; «Six contrastes pour clarinettes» ; «Six regards pour bassons» ; «Six mobiles pour saxophones» qui peuvent être jouées par un, deux, trois ou quatre interprètes. Les enregistrements préalables sur bande magnétique, de trois voix, permettent l exécution définitive par l interprète seul. Ce qui a fait écrire à Raymond Lyon en 1985, à propos de l œuvre pour une, deux, trois ou quatre flûtes : «La technique a permis à un unique flûtiste de jouer pour le disque - paru chez Hungaroton, en Hongrie - une œuvre pour quatre flûtes. Quand on le sait, la réussite est impressionnante... Si Paul Arma a perçu les progrès techniques, c est pour démontrer qu ils peuvent être utiles : ils grandissent l arsenal de la communication entre les hommes. Paul Arma le prouve en servant avec eux la musique, et non en l asservissant». «Le temps abolit la durée» cantate pour récitant et quatuor à cordes que j ai composée en 1980 sur des textes d Eugène Ionesco et que j ai dédiée «à mon fils Robin, le peintre» est donnée, sur la demande de Jean-Louis Petit avec un quintette et non un quatuor à cordes. Le récitant est Pierre Rousseau qui a déjà travaillé avec moi à la Radio et dont la voix est remarquable. Enfin j ai tenu à faire figurer dans le programme d un des concerts «Trente et un instantanés» pour bois, percussion, célesta, xylophone et piano. Cette œuvre qui a fait l objet de divers ballets est ici accompagnée d un texte de Claude Aveline «Trente-et-une formes de l attente» et d une centaine de projections picturales de mon fils Robin. C est là encore, Pierre Rousseau, le récitant. Ainsi bien des époques de création sont évoquées en quelques jours d exposition, en quelques heures de concert. Et ces évocations sont autant d émotions pour moi. Comme sont aussi émotions, certaines présences, certains revoirs, certaines retrouvailles. Si des témoins de ma vie d autrefois, en Hongrie, en Amérique, en Allemagne, éloignés ou disparus, ne me rejoignent pas à Beaubourg, certains sont là, que j ai connus en France. C est Faby, la petite fille dont les parents m accueillirent fraternellement, lorsque j arrivai d Allemagne, en Ce sont les camarades de cette époque de 1936 qu on appela «Front Populaire» : Jean, Gaston, Michel. Ce sont Simone et Maurice qui chantèrent, en 1939 dans ma Chorale des «Loisirs Musicaux de la Jeunesse». Ce sont André et Thérèse qui m aidèrent quand j étais clandestin. Ce sont Loyse et Pierre qui m épaulèrent en maintes circonstances. Ce sont des peintres, des critiques, des écrivains, des amis d autrefois et des amis d aujourd hui. Et c est surtout Edmée, ma compagne, qui lia son sort à celui de l exilé à la plus mauvaise heure, et Mireille notre fille née le premier quatorze juillet de guerre, sans lampions et sans danses, et Anne la fille de notre fille, et Robin le peintre, notre fils, né, lui, dans les premières minutes de la première nuit de paix, et dont les œuvres picturales accompagnent, à Beaubourg, ma musique. Mouvement dans le mouvement. Voix contre voix, voix dans les voix, elles se rétrécissent et s élargissent tour à tour. Elles s éloignent, elles se rapprochent, elles se perdent, elles se redécouvrent. La chaîne qui enchaîne devient lien. Lien entre les hommes. Le temps n est pas figé en espace, sa continuité est inéluctable. Et pour évoquer cette continuité, deux voix vont témoigner, chacune avec son accent, des événements vécus parfois à des lieues de distance, évoquer ensuite une existence commune, chargée d Histoire, et d histoires... de guerre, de paix, de musique, de travail, d amour, d amitié... de vie. Intensité de la quête! Ma voix et celle d Edmée ma compagne, dans ces «Mémoires à deux voix».
5 PIÈCES POUR VOIX SEULE HONGRIE : Enfance à Budapest Vers la musique : Académie Franz Liszt Les maîtres : Bartók, Molnar Les amis Exclusion de l Académie Sanatorium
6 A Budapest, dans un petit appartement de la rue Dembinski, Rosalia Weisz, 32 ans et David Weisshaus, 36 ans, son époux, ajoutent au mobilier de leur chambre éclairée au pétrole, un lit pour Imre, le second garçon qui leur naît un 22 octobre diront certains, 1905 préciseront d autres, tous les papiers disparus, remplacés, reperdus dans une Europe centrale souvent bouleversée. N en disparaîtra pourtant jamais, pour le nouveau-né, comme pour toute sa famille, la mention : «vallasa izraelita». Dans l Empire austro-hongrois, on ne manque pas d étiqueter l individu dès sa naissance. Imre, donc est mon prénom, Weisshaus mon patronyme... jusqu au moment où, en 1933, à Paris, je deviendrai, et pour toujours, Paul Arma. En ce début de siècle, je suis donc encore Imre. J ai deux sœurs : Szeren qu on appelle plutôt Zsuzsa, et Klara, qui ont leurs lits dans la salle à manger et un frère Jenö, à qui on a attribué le réduit, près de la cuisine, où loge habituellement la petite servante que se doit d avoir toute famille convenable. Mes parents ne sont pas capables de s offrir cette aide domestique ; ils doivent déjà payer une nourrice paysanne, ma mère ne pouvant me nourrir ellemême. Ma première enfance me laissera peu de souvenirs : quelques images seulement. Pourtant, une impression restera très forte, celle de la contrainte religieuse que notre père nous impose. Contrainte qui me fera me détourner de toute religion. Ce que je nommerai, sans doute à tort, conformisme religieux, règne chez nous, facteur d autant plus dérangeant que ma mère n en observe les règles que par respect pour mon père et qu il lui arrive de les négliger. Je suis souvent avec maman, lorsqu elle s affaire dans la cuisine, et intrigué par son manège qui consiste à laver, dans deux bassines et à ranger dans deux parties distinctes du buffet, des vaisselles en apparence semblables. Elle m explique qu on ne doit pas mélanger ce qui touche à la viande et ce qui concerne les laitages, et me fait remarquer qu on ne mange du beurre, du fromage, qu on ne boit du lait que plusieurs heures après avoir absorbé de la viande. Un jour qu elle laisse sur la nappe des assiettes et des couverts, sans observer la stricte distinction, mon père, rentré à l improviste, sans un mot, renverse la table ; il faut remplacer, malgré notre quasi pauvreté, la vaisselle cassée. A partir de ce moment, mon père se montre encore plus intransigeant. Il l est aussi pour l observance des fêtes religieuses auxquelles nous devons tous participer et il veille à ce que je l imite en tous points. A peine si, lorsque je suis encore très petit, permet-il qu au moment du grand jeûne de Kippour, on me donne quelque nourriture. Ma mère ne craint pas d enfreindre la règle lorsque l un ou l autre des enfants est malade et, en l absence de mon père, donne à l alité - mais dans un papier, pour ne laisser aucune trace - une tranche de jambon dont l usage est naturellement interdit à la maison. Mon père, représentant en spiritueux, dans l entreprise d un de ses beaux-frères, fait, toute la semaine, des tournées chez les paysans des environs de Budapest, pour acheter et vendre du vin. Une fois par semaine, Il prend un fiacre pour aller dans des fermes de la proche banlieue. Les autres jours, il voyage par le train et quand j aurai grandi, m emmènera parfois avec lui. Il m arrivera alors d être horriblement gêné, lorsque je le verrai sortir taled et phylactères et, tourné vers le levant, se frapper la poitrine, à l heure de la prière, sans se soucier des voyageurs qui partagent notre compartiment de quatrième classe. Je ne sens nul besoin de participer à des rites qui me sembleront toujours factices. Je ne sais pas encore que tout être doit avoir une foi, imposée ou choisie, et que, plus tard, rebelle à celle de mes ancêtres, je croirai éperdument à d autres religions : celle de l homme, celle de l art. Je passerai quand même ma bar-mitzva, mais j éprouverai alors une sorte de honte et beaucoup de tristesse car il me semblera trahir mon père, en étant, à la synagogue, entouré de parents et d amis, le héros d une fête solennelle dans laquelle je ne me sentirai que figurant. C est à un de mes grands-oncles - rabbin de la communauté juive de Budapest - que je devrai répondre en hébreu à la question qu il me posera. Tout cela préparé à l avance : question et réponse apprises par cœur. Et pourtant, lorsqu il me faudra la donner cette réponse, et même la lire mot à mot sur le texte que la Thora-mutato soulignera, je ne parviendrai pas à le faire correctement. Refus par l inconscient? Peut-être. Malgré cette réticence que j ai pour les choses de la religion, l intolérance déjà me choque. A Budapest, on rencontre beaucoup de juifs ayant fui les pogroms de Pologne et de Russie. On les reconnaît facilement, car presque tous ont gardé la tenue traditionnelle et souvent les juifs budapestois qui se considèrent supérieurs, murmurent au passage de jeunes ou de vieux barbus, vêtus du cafetan, les payess encadrant le visage sous le chapeau, : «ces sales Polaks». Je ne comprends pas cela. Ma mère, elle-même, agit de cette façon et quand je demande : «Ne sont-ils pas juifs comme nous?», elle ne sait que répondre. «Eux, ce sont des «attardés», des «primitifs»»! Jamais mon père ne parle ainsi. Il serait fort en colère s il entendait ces propos. Ma mère pensera toujours grimper dans la hiérarchie sociale par le dédain et même l intolérance. Je suis le «petit» de la famille, donc le plus gâté... et le plus puni! sauf par mon père qui réserve sa sévérité à l aîné de ses garçons. Peut-être la mentalité de la Hongrie de l époque veut-elle que cette intransigeance soit monnaie courante un soir, mon père annonce, en arrivant à la maison : - «Jenö ne rentrera plus ici, je l ai mis à la porte!» Ma mère, effrayée, demande pourquoi. - «Mon fils ne mettra plus les pieds dans cette maison, je l ai vu entrer dans un hôtel borgne avec une fille!» La raison est, pour mon père, suffisante! Il est véritablement indigné. Après des pleurs de ma mère et maints allers et retours entre la maison et l endroit où Jenö s est réfugié, mon père se laisse fléchir et le fils indigne revient chez nous. Mais il s échappera vite de la trop stricte vie familiale. Il refuse de faire des études secondaires, s essaye à différents métiers, mais quelques légères indélicatesses le font toujours quitter rapidement les maisons qui l emploient. Ma mère
7 fait preuve, vis-à-vis de lui, d une faiblesse permanente, le sort de toutes les mauvaises passes, vend des bijoux, des objets personnels, en cachette de nous, pour toujours l aider, sans, pour autant, lui donner l envie de se prendre en main. Je suis encore, pendant ce temps, le petit garçon sur lequel veillent trois femmes ma mère et mes deux sœurs. Zsuzsa, l aînée, très autoritaire, pèse très vite sur le rebelle qu en réalité je suis, sous une docilité trompeuse. Klara, très snob, s occupe moins de moi, s intéresse peu à la maison, cherche à s en éloigner en se fiançant, très jeune, plusieurs fois, à des garçons que, finalement, elle ne trouve pas assez fortunés pour lui offrir la vie qu elle ambitionne. Un officier supérieur, de vingt ans plus âgé qu elle, a quelque chance car il lui fait la cour en l emmenant dans les restaurants les plus chics de la ville, mais là non plus, il n y a pas mariage. Maman alterne, avec moi, gâteries et punitions. Elle me donne, en cachette, du chocolat - friandise coûteuse - et je ne manque pas, fiérot et maladroit, d annoncer aux aînés, la bouche encore pleine de la délicieuse saveur - «Ce n est pas du chocolat que maman m a donné!» Mais les gifles pleuvent aussi, parfois les coups de bâton. Les filles échappent à ces règlements de compte destinés sans doute à former la virilité des petits mâles. Et comme Zsuzsa ne manque jamais l occasion de me réprimander, maman juge utile de renchérir. Chaque famille budapestoise possède une tapette en osier à double usage! Elle sert à battre les tapis étalés sur les rambardes des balcons qui, dans les cours intérieures des immeubles, desservent, à chaque étage, les appartements - certains jours, toute la ville résonne des échos des vigoureux dépoussiérages - Elle sert aussi à rosser les garnements. Ma mère en use souvent, qui va volontiers décrocher l objet ; mais je comprends vite que je suis piégé si je n ai pas le temps de filer dans la salle à manger. Là, seulement, je risque d échapper aux coups, en courant autour de la table, et cela devient un sport qui m amuse, de me faire pourchasser par ma mère brandissant sa tapette et s essoufflant. Parfois elle s arrête, je n ai pas le temps de faire demi-tour, le battoir s abat sur mon dos, mais, le plus souvent, il frappe la table ou une chaise et, à ce régime, l osier se détériore rapidement. J imagine que le commerce des tapettes à tapis est fructueux à Budapest, où il y a beaucoup de tapis et encore plus de gamins malicieux. J en veux parfois à ma mère, je ne sais trop pourquoi puisque nous sommes tous, les petits, traités ainsi et que, finalement, la poursuite est souvent drôle. Je décide, un jour, de prendre ma revanche. Une ou deux fois par semaine, des paysannes viennent en ville proposer aux particuliers, leurs marchandises, aux portes des cuisines qui s ouvrent sur les balcons intérieurs. Ma mère a l habitude d acheter ainsi le beurre, le fromage blanc, les œufs. Il y a, en permanence, sur le buffet, près de la porte, une balance où la paysanne pèse ce qu elle vend. Je m aperçois que ma mère a fixé sous le plateau où on pose les poids, une petite masse de 50 ou 100 grammes. Ainsi, elle gagne un peu de marchandise. Avec une audace inconsciente, je menace de montrer le plateau ainsi trafiqué à la paysanne confiante, à qui va toute ma sympathie! Inutile de dire que mon audace est punie comme il se doit, mais le bon droit - à mon avis d enfant - triomphe! Cette tricherie est une mauvaise action que mon père n admettrait pas. Non père qui me fait parfois le grand plaisir de m emmener, en fiacre ou par le train, dans les fermes où il a ses rendezvous. C est chaque fois une grande fête pour moi ; le petit citadin est curieux de voir cette campagne où de menues joies l attendent à chaque arrivée dans une ferme, on me coupe une épaisse tranche de pain fait à la maison, sur lequel on étale une énorme couche de beurre. J assiste avec amusement aux discussions entre vendeur et acheteur et surtout au manège de mon père toujours très sobre, qui doit ruser pour ne pas boire tous les verres qu on lui offre et crache, dès qu il peut détourner l attention de son hôte, le vin dont l excès le rendrait ivre avant le soir. Mon enfance est, somme toute, heureuse : j aime bien le jeu, et je ne suis jamais particulièrement morose. Si je suis seul, je m invente des maisons et des bateaux magnifiques, entre les pieds des tables, bien caché par les retombées des nappes et des tapis. En plein air, je suis un fervent du cerf-volant dont je fabrique des modèles que je juge extraordinaires... et qui, effectivement volent bien! Je suis aussi habile à la fabrication des lampions : mon chefd œuvre est un lampion-cage, dont je ne suis pas peu fier en le promenant triomphalement dans une retraite aux flambeaux. Lampions aussi, mais au sol, ces potirons astucieusement creusés, dont les yeux et la bouche découpés, laissent voir la lueur diabolique de la bougie allumée dans leurs crânes! A l âge de l école, je m offre les vertiges des manèges forains. Ce sont les cochons et les chevaux mes favoris, que l on fait basculer en avant et qui rebondissent en arrière. Mais comme je n ai jamais d argent en poche, il me faut trouver le moyen de galoper gratuitement. Ce sont mes camarades d école qui me l enseignent. Les petits manèges itinérants recrutent, dès leur arrivée dans les villes et les villages, des volontaires qui, juchés sur une plate-forme supérieure, poussent des rayons entraînant le tout, dès que le patron sonne la cloche du départ. Quand cela tourne déjà assez bien, on peut s asseoir un moment sur la barre et profiter de l élan! A un nouveau son de cloche, on retient le mouvement jusqu à l arrêt. En guise de paiement, chacun a le droit, après six ou huit manœuvres - selon la générosité du forain - de faire un tour sur sa monture préférée. Avec quel plaisir je pratique ce sport, dès que je peux m échapper de la maison, et aussi avec quelle fierté, puisque je paye moi-même, par mon effort, le divertissement qui me plaît tant! Dès l âge de six ans, je passe parfois une ou deux semaines chez l une de mes grand-mères, dans un village au nord-est de la Hongrie. La mère de mon père habite une toute petite maison au sol de terre battue, et cultive un minuscule lopin de terre à quelque distance de son logis. Elle garde pour elle une partie de ses produits et, deux fois par semaine, un panier à chaque bras, elle emporte au marché, des choux, des légumes, des salades qu elle étale par terre sur un tissu et vend aisément. Cela la fait vivre. Elle me régale d une savoureuse cuisine paysanne et je lui réclame souvent la cape farcie légèrement sucrée, avec des noix cassées. Je ne sais pas si elle mange kasher et si elle pratique sa religion, la chose ne m intéresse pas du tout. Habillée comme toutes les autres paysannes, elle porte aussi un fichu sur la tête. Elle mourra à
8 quatre-vingt seize ans... Son autre fils - né d un premier mariage - habite dans un village proche. Son destin est étrange : sa femme lui a donné treize filles et un garçon, puis est morte la même année qu une de ses filles, de tuberculose. Il les enterre : C est la volonté de Dieu. La tuberculose - et pense-t-il toujours - la volonté de Dieu, lui enlèvent successivement onze filles, ne lui en laissant qu une et le garçon. Aucune révolte en lui, l extermination de sa famille n est que l accomplissement de la volonté divine. Il faut accepter! Il exerce un métier typiquement hongrois : des charrettes lui livrent de volumineux sacs de plumes d oie qu aidé de la fille qui lui reste, il décortique et nettoie pour en faire du duvet qu il vend, au poids, aux fabricants d édredons. Quand on sait que l édredon bien gonflé est, à côté des coussins tissés ou brodés, l ornement principal de chaque logis, on comprend que mon oncle ne chôme jamais. Le brave homme a une particularité : lorsqu il a un train à prendre tôt le matin, il a si grand peur de le rater, qu il quitte sa maison la veille au soir, et passe la nuit à la gare pour être certain de partir! Je m entendrai toujours bien avec lui et avec les deux enfants que Dieu lui a laissés. Il saura d ailleurs, dans un moment crucial pour moi, me prouver sa compréhension et son affection. Alors que ma mère, dès la mort de mon père, ne fréquentera plus cette famille paysanne qu elle méprisera un peu, sans jamais avoir voulu la connaître bien. Maman estime qu elle sort d un tout autre milieu et n a rien à voir avec ceux qu elle nomme, sur un ton méprisant «parasztok!» (les péquenots!). Son père est artisan-tailleur ; sa mère, une solide et très belle femme qui vivra jusqu à quatre-vingt douze ans, a mis au monde dix-huit enfants dont un seul est mort jeune. Tous les enfants mariés, cela fait une imposante famille, dont ma mère fréquente plus volontiers, les membres les mieux installés dans la société bourgeoise de Budapest. On a demandé à l une des tantes les plus fortunées d être ma marraine, et je suis invité parfois dans le quartier élégant du Parlement, Place de la Liberté. Mon oncle, Hongrois d origine autrichienne, bel homme porteur d une coquette barbiche, a, au bas de l immeuble qu il habite, un bureau où il représente la firme autrichienne du papier à cigarettes «Abadie» ; comble de la réussite, il emploie une secrétaire! J entends là des propos bien méchants contre la Hongrie et les Hongrois, formulés par l Autrichien : - «Ces bons à rien, qui ne veulent pas travailler! Il n y a que l Autriche et Vienne de valables au monde! C est là qu est la civilisation!». L avantage que je tire de ces visites «mondaines» est le tas de cahiers de papier à cigarettes que l oncle m offre généreusement pour les partager avec mes camarades. Publicité déguisée? Les autres frères et sœurs de ma mère ont des destins divers et logent, dans la ville, à des adresses qui indiquent leur niveau dans la hiérarchie sociale. L un de mes oncles est horloger, le mari d une de mes tantes, d origine tchèque est, curieusement, représentant en charcuterie. Un des plus riches de la famille est ce négociant en spiritueux qui emploie mon père. Mais avec lui, et malgré le désir de ma mère, les rapports restent strictement professionnels, dans la bonne bourgeoisie budapestoise, on ne fréquente pas la famille d un de ses employés. Dans les moments difficiles pourtant, la solidarité qui existe dans toutes les familles juives, sait se manifester tout naturellement, et le sera en particulier pour moi, lorsque, mon père disparu, il me faudra choisir mon chemin peu aisé. Une grande espérance fait frémir, un moment, cette nombreuse parentèle. Le bruit se répand qu un grand-oncle, devenu - on ne sait trop comment, ni pourquoi - évêque et possesseur de mines d or et d argent dans les États-Unis d Amérique où il avait émigré, est mort en laissant une immense fortune. Les héritiers éventuels, tous Hongrois de Hongrie, s agitent pour se partager la fabuleuse manne. Chacun y va de sa quote-part pour grossir une jolie somme qu on remet à un avocat chargé d aller revendiquer sur place, les droits des Magyars. L homme de loi s embarque aux frais des tantes, des oncles, des parents occupés à faire déjà mille rêve d opulence, et ne revient jamais... J entends beaucoup d histoires au sujet de ce grand espoir qui, peu à peu, s effrite, mais je n y comprends pas grand chose et ne saurai jamais le fin mot du Conte de l Oncle d Amérique! C est lorsque j ai six ans que ma mère et Zsuzsa me conduisent ou plutôt, me portent, suspendu par jeu, à leurs bras repliés à la Talmud-tora - l école primaire juive - située non loin de la maison. Les quatre années que j y passe ne me laissent que de très bons souvenirs, d abord parce qu aucune contrainte religieuse exagérée ne s y exerce, au contraire de ce qui se passe à la maison, ensuite parce que le Directeur est un homme agréable, veuf avec trois fils, dont les deux plus jeunes deviennent mes camarades ; je suis souvent chez eux, je fais, avec eux, des excursions. C est dans cette école qu on découvre la grande myopie qui, dès ce moment, va m obliger à porter des lunettes. Je ne m intéresse pas tellement aux événements qui, en Hongrie comme ailleurs, préludent à la guerre mondiale. En 1912, pourtant, la rue bouge : les ouvriers de Budapest élèvent des barricades et, derrière les tramways renversés, affrontent l armée. On prend soin de me tenir à l écart de cette agitation. Je n ai pas tout à fait dix ans quand la guerre éclate. La Hongrie se bat aux côtés de l Autriche et de l Allemagne. Mon frère qui a dix-neuf ans est mobilisé, il apparaît dans un uniforme qui nous impressionne beaucoup et, après une période d entraînement, est envoyé au combat. Nous l accompagnons à la gare où la colonne se forme, et les parents voient défiler quatre par quatre, les fils qu on dirige vers le front. C est là que, pour la première et la dernière fois, je vois mon père pleurer. C est une image que je n oublierai jamais. Lui, ne partant pas - il est trop âgé pour être mobilisé - continue son travail. C est le moment où il y a beaucoup d argent à gagner avec des trafics de toutes sortes, et là encore son intégrité et sa fermeté se manifestent et m impressionnent : - «Je ne veux pas faire la moindre chose malhonnête et je veux, d autre part, me coucher tranquillement chaque soir, sans la crainte d être sorti du lit, le matin, par la police». Sa vertu est d autant plus héroïque que la famine règne vite dans le pays. On peut avoir, à volonté, seulement deux
9 sortes de nourriture : le potiron qui, poussant partout, se vend très bon marché, et l orge. Les ménagères inventent les plats les plus invraisemblables et composent des menus uniquement avec ces deux denrées. On mange de la soupe au potiron, des galettes épaisses d orge, parfois panées, revenues à la poêle en guise de viande, du potiron haché comme légume, de la compote de potiron sucrée à la saccharine pour dessert. Il n y a plus de blé, le pain jaune est un infect mélange collant de farine d orge et de farine de mais, dont on ne peut couper de tranches, tant la mie est gluante. La famine ne se terminera pas avec la guerre, elle durera encore plusieurs années. Mon frère est fait prisonnier par les Italiens, et nous restons longtemps sans nouvelles de lui. En 1917, il s évade, son type méditerranéen et les vêtements civils qu il a pu se procurer, lui permettent de passer partout. Il parvient jusqu à Budapest. La guerre suivante ne l épargnera pas, il sera déporté à Auschwitz et n en reviendra pas. En 1917, aussi, alors que j ai treize ans, mon père tombe malade. Il souffre atrocement, j assiste à cette souffrance car je dors encore dans la chambre de mes parents. Je le vois parfois se tordre de douleur par terre et le médecin le calmer avec des piqûres de morphine. On a diagnostiqué une maladie d estomac qu on soigne pendant un an, jusqu à ce qu un jeune médecin découvre qu il est atteint d un cancer. Au début de décembre 1918, on propose d hospitaliser le malade et de l opérer. L intervention a lieu et semble réussie ; le visage et le corps gonflés affreusement sont redevenus normaux ; nous pensons que la guérison est proche, mais mon père est atteint maintenant d un cancer généralisé. Le vingt-cinq décembre, on ne me permet pas d aller à l hôpital. A la maison, un camarade vient me voir, il a apporté son violon et nous jouons - violon et piano - sans doute pas par hasard, la Marche funèbre de Chopin. La porte s ouvre, ma mère et ma sœur me disent que papa est mort. J aurais voulu le voir, et Zsuzsa m a empêché d aller à l hôpital! Elle me promet que je le verrai dans le cercueil, avant l enterrement... et s arrange pour que le cercueil soit fermé avant mon arrivée. Ainsi, ne l aurai-je pas vu une dernière fois : je vais détester ma sœur pour cela et pour toute l autorité dont elle m accablera encore plus, à partir de cette disparition. Commence alors «Shiva», les sept jours de deuil, pendant lesquels tous les membres de la famille restent réunis pour une longue veillée. Les hommes et les garçons sont assis par terre ou sur des planches basses, le plus près possible du sol et prient. Les femmes préparent la nourriture qu elles apportent dans la pièce où se tient la veillée. Une mèche allumée dans un verre d huile, en haut de l armoire, permet à l âme du défunt de ne pas perdre son chemin dans la nuit, le chiffon blanc et l eau, posés à côté de la veilleuse, servent à sa purification. En 1918, lorsque la guerre semble perdue pour l Allemagne et ses alliées, les ouvriers hongrois, et les soldats ralliés à leur cause, occupent, le 31 octobre, la gare et les édifices publics de Budapest ; le 16 novembre, la République est proclamée avec, comme Président, le Comte Michel Karolyi. La jeune République hongroise est devenue indépendante de l Empire autrichien. Mais les conditions de la paix signée entre les belligérants sont si dures pour la Hongrie qui perd les deux tiers de son territoire au profit de la Roumanie et de la Tchécoslovaquie, que le Président Karolyi démissionne le 21 mars Des manifestations communistes ont lieu dans Budapest ; des participants sont tués ; le cortège funèbre qui accompagne les morts, regroupe ouvriers au son de la Marche funèbre de Chopin. On y chante «La Marseillaise» et «L Internationale». Le Parti communiste qui a fusionné avec le Parti socialiste démocrate crée la République Hongroise des Soviets dirigée par Béla Kuhn. Béla Kuhn, journaliste, ami de Lénine, avait été chef des légions étrangères de l Armée rouge, pendant la guerre qui avait suivi la révolution bolchevique. Ce qu on appelle la période de la «Dictature du Prolétariat» ne dure que 133 jours. Béla Kuhn retourne en Union Soviétique il deviendra un important dirigeant de la 3 ème Internationale jusqu en 1935 avant d être victime d une des épurations et fusillé en A la «Dictature du Prolétariat», succède le régime déjà fasciste du régent, l amiral Horthy. L adolescent que je suis ne retiendra que peu de choses de ces événements ; des images : les tramways, peints en rouge, qui circulent dans la ville ; le mystérieux bouton rouge qu un camarade de ma sœur, demande à maman de lui fabriquer pour le passer à une boutonnière de sa veste ; le drapeau rouge de la victoire qui flotte quelque temps sur la ville. Mais cela m amènera lentement a m intéresser à des idées que discuteront des amis que je me ferai. A dix ans, après les quatre années de petite école, j étais entré pour deux ans, au gymnasium où je ne faisais pas de latin, peu de mathématiques et de sciences, avant d effectuer une année d école secondaire - «école pour les citoyens», obligatoire - et de finir, peu brillamment, je l avoue, mes humanités, à la «Réalshule» d où je suis renvoyé en Je ne suis pas ce qu on appelle «un bon élève», et je ne fais rien pour être aimé par mes professeurs, par mes camarades non plus! Ces derniers ne comprennent pas que, handicapé par ma mauvaise vue, je fuis les jeux brutaux qui les passionnent. Le sport collectif même, me fait peur, je renonce au football après avoir fait partie d une équipe scolaire, tant je redoute le ballon sur mon visage et mes lunettes. Par contre, je suis bon en sport individuel et gagne plusieurs médailles aux cent mètres courus en interscolaires. Il est vrai que mes longues jambes sont un avantage... En réalité, seules la littérature, la poésie, m intéressent. Lorsqu on nous fait analyser grammaticalement une phrase tirée d un texte, je juge cela barbare et cherche à en connaître plus que ce qu on nous donne à disséquer. Je trouve pendant quelques semaines un bon système pour lire en paix les livres que je me procure - surtout des traductions d auteurs français et russes -. Chaque matin, je quitte la maison avec mon cartable rempli et ma collation - les classes durent jusqu à une heure. J ai une carte d abonnement pour le tram ; j ignore hypocritement la station où je devrais normalement descendre pour aller étudier, et je me laisse conduire jusqu au terminus de la ligne, en banlieue. Il y a là un abri qui me sert d asile pour la matinée et je lis, je lis jusqu à l heure de la fin des cours. Parfois le soleil est là, sinon je me recroqueville dans le froid. Je parachève ma forfaiture en imitant la signature de ma mère sur les mots d absence que je me fabrique. L exemple de la droiture rigoureuse de mon père ne peut vaincre la soif que j ai de lecture, et l ennui que j éprouve à l école. Je ne puis me résoudre à apprendre ce qui est imposé ; le résultat est que je suis toujours un des derniers de la classe, mais que, très tôt, j ai déjà lu beaucoup d auteurs dont on ne nous a jamais parlé.
10 Un de nos professeurs, Monsieur Kraus, comme par hasard antisémite, utilise pour les mauvais élèves dont je suis, un système raffiné de brimades morales et physiques. Il n est d ailleurs pas le seul : la punition la plus banale et une des plus insupportables en vogue dans toutes les écoles, consiste à faire agenouiller les punis, en culottes courtes, sur deux poignées de haricots secs posés au bord de l estrade. Pendant la durée du divertissement qui varie selon le sadisme du tortionnaire, il est défendu de bouger et d essayer d alléger le poids du corps sur l un ou l autre genou nu ; un coup de règle terrible, arrivé de derrière, oblige le malheureux garçon à redresser l échine et à souffrir de plus en plus. Inutile de dire que mes genoux sont souvent soumis à l épreuve des haricots. Déjà le Professeur Kraus, qui m a réellement pris en grippe, m a exclu de la chorale, sous le prétexte que je chante faux. C est probablement vrai, mais les répétitions de la chorale ne me plaisant pas, mon exclusion me procure une heure de liberté chaque semaine. C est encore le Professeur Kraus que je rencontre un jour, dans la rue où je me livre à une démonstration ridicule. Alors que ma nature me pousse à être, en beaucoup de choses, contestataire et non conformiste - c est ce qui m amènera à comprendre, plus tard, la signification du dadaïsme - il m arrive de tomber dans le conformisme le plus banal et le plus absurde, tant la mode peut être contagieuse. C est l époque où les hommes de la bonne société budapestoise, se promènent, canotier sur la tête et canne à la main, et se plaisent à jouer de cette canne en la tournant avec dextérité entre leurs doigts pour lui faire faire les moulinets les plus extravagants. Cette mode me gagne comme une maladie, et me prend souvent l envie stupide, de jouer l homme élégant : je manie fièrement ma canne dans les rues de la ville. C est alors que, canotier en tête, je me trouve en face de mon professeur ennemi, qui, lui aussi joue de la canne et arbore le couvre-chef du moment. - «Que fais-tu là, mon garçon?» - «La même chose que vous, Monsieur, je me promène!» Réponse à ne pas faire! Monsieur Kraus saisit ma canne, la casse en deux sur son genou, me laisse quand même mon chapeau... et me fait convoquer, le lendemain, chez le Directeur qui me reproche de faire des choses aussi ridicules en public!! Et naturellement, c est le Professeur Kraus qui met fin à ma peu glorieuse carrière scolaire. Un jour, brusquement, en classe, il s adresse à moi. - «Lève-toi!» J obéis. Il arrive près de moi et dit : - «Tu es bien juif, n est-ce pas?» - «Oui Monsieur.» - «Pourquoi est-ce que tu ne te convertis pas?» - «J ai encore pas mal d années pour le faire, Monsieur.» - «Pourquoi pas mal d années?» - «Parce que Jésus a été baptisé à 33 ans, Monsieur.» Une énorme gifle me projette contre le mur. La classe est figée. Je me secoue et sors. Je ne reviens que lorsque le cours suivant commence avec un autre professeur. Mes camarades semblent consternés, mais pas un ne me dira «Tu as bien fait de répondre ainsi!», ou «Tu as eu tort!», ou «Tu es stupide!». Rien, qu une réserve effrayée et prudente. Le lendemain, arrive à la maison, une convocation «pour affaire grave». C est ma sœur Zsuzsa - elle a, depuis la mort de mon père, pris la direction de la maison - qui vient se faire signifier mon exclusion pour «attitude inadmissible». J ai quinze ans, mes études sont terminées. Si, au lycée, je ne me suis pas fait d amis, j ai, en dehors du milieu scolaire, deux très bons camarades plus âgés que moi de deux et de trois années. Ils se connaissaient depuis longtemps déjà, lorsqu ils m ont accepté comme ami. Nous faisons ensemble d interminables promenades agrémentées d interminables discussions. Un de leurs grands principes de santé est la vie en plein air, le plus souvent possible. Ils ont inventé un astucieux système pour s obliger à respirer largement pendant leurs sorties sous de larges capes qui leur tombent jusqu aux pieds, ils se lient les bras derrière le dos avec une corde solide qui leur tire les épaules en arrière et les oblige à se tenir droit, ils pensent ainsi développer leurs poumons et s épargner la tuberculose qui sévit un peu partout. «Un esprit sain dans un corps sain» est leur devise, et leur développement intellectuel est à la mesure de leur santé physique. Naturellement, dès que je suis admis en leur compagnie, je dois me procurer la cape et accepter le harnachement. Les conversations, au cours de nos longues marches, me plaisent infiniment et me font aborder des problèmes sociaux, politiques, tellement nouveaux pour moi, que je me sens bien inculte devant ces aînés qui m acceptent avec tant d amitié. J aborde, grâce à eux, Marx, Hegel, Engels, Schopenhauer avec beaucoup d enthousiasme mais sans y comprendre grand chose, tant, jusque là, j avais été éloigné de toute préoccupation idéologique. C est eux qui me donnent un élan que je retrouverai, beaucoup plus tard seulement, et qui orientera une grande partie de ma vie vers une certaine direction. Ma mère voit sans bienveillance, notre amitié. D abord, nos capes et nos cordes lui paraissent des excentricités condamnables, puis, nos conversations, qu elle surprend parfois, l effrayent ; elle est convaincue que les problèmes abordés ne sont pas de nos âges et que les idées remuées sont dangereuses. Sans doute aussi, craint-elle inconsciemment de me voir échapper à l influence familiale. Il y a également en elle, en réaction à la rigueur religieuse que mon père a essayé de maintenir chez nous, jusqu à sa mort, cette étrange hostilité qu elle manifeste non seulement à la religion juive, mais aussi aux juifs. Il semble qu elle veuille oublier, à tout prix, qu elle est juive, et son intolérance se manifeste à tout instant. L un de mes amis, Friedman, étant juif, il lui est, à priori, antipathique. Elle va jusqu à l accuser, après un dîner où elle a fait l effort d inviter mes deux camarades, d avoir subtilisé une montre en or, souvenir de mon père, qui avait été posée sur la table. Elle veut m obliger à aller la lui réclamer, ce que je refuse de faire. Elle est contrainte, le lendemain, d avouer sa mauvaise foi, lorsque la concierge nous rapporte, trouvés dans la cour, les débris de la montre,
11 tombée avec les miettes de la nappe secouée à la fenêtre. Cette intolérance et ce manque de solidarité d une juive avec ceux qui ont à lutter déjà avec une grande partie de l humanité, resteront toujours incompréhensibles pour moi et m éloigneront peu à peu de maman. Ainsi, à quinze ans, mes études sont terminées, mais je ne puis rester inactif ; en 1919 la vie est encore très difficile en ville ; l inflation est énorme, les cartes de rationnement existent encore, le système du troc prospère, on tente d acheter directement chez les paysans. On m envoie parfois, chercher du ravitaillement, à la campagne. Nous sommes nombreux à envahir les trains pour ce genre de mission et il m arrive de voyager, avec beaucoup d autres, cramponné sur le toit d un wagon et d y avoir si froid que la seule ressource est d introduire les pieds dans le sac à provisions, au milieu des pommes de terre. Ma mère travaille pour une maison de confection, et je la surprends souvent, lorsque je me réveille tard dans la nuit, encore penchée sur sa machine à coudre. Klara fait des études de secrétariat, Zsuzsa de jardinière d enfants, dans une école Montessori. Je me fais engager, comme apprenti, dans une imprimerie - papeterie du centre de Budapest. Mon travail consiste à balayer, ranger les chutes de papier, cirer les chaussures du patron, faire des paquets et livrer parfois les commandes, dans une voiture à bras. Là encore, les taloches tombent fréquemment, mais j apprends au moins, à faire impeccablement les paquets - j en garderai, toute ma vie, le goût des colis bien faits - ; je ne déteste pas les balades, dans les rues, avec mon chargement, sauf quand j aperçois un ancien camarade de lycée ou une fille que je connais et que je feins d ignorer ; je ne me sens pourtant pas vraiment humilié par de si modestes besognes car j ai, en tête, de grands projets, et en attendant, je travaille sans déplaisir. Autant que la littérature, le théâtre me passionne. Je vois souvent au Théâtre National, pour peu d argent, au dernier rang de balcon, des pièces hongroises ou traduites : Shakespeare, Ibsen... J entends aussi beaucoup de concerts. Le goût pour la musique ne me vient que lentement. Assez tôt, j avais pris des leçons de piano, comme l avaient fait, avant moi, mes deux sœurs et mon frère, l étude du piano faisant obligatoirement partie du bagage culturel petit-bourgeois de Budapest. Mais, mon professeur, une très brave femme qui enseignait honnêtement, n avait aucune envergure et c est à coups de règle qu elle rectifiait la position des doigts sur le clavier. Les gammes, les études ne me plaisaient pas et mon premier contact avec le travail au piano avait pris fin avec la mort de mon professeur, enlevée rapidement par le cancer. Les exercices, au piano, m avaient autant ennuyé que les analyses grammaticales à l école, mais j avais continué à pianoter quand je le pouvais. Un jour dans un concert, j entends jouer Bartók. Quelque chose s éveille en moi que je ne peux expliquer. Au même moment, je prends conscience de la richesse du chant populaire, car je quitte souvent la ville pour des escapades, peu banales à cette époque dans le milieu où je vis. Je rejoins, par le train, quelque village à une trentaine de kilomètres de Budapest, et de là, sac au dos, je marche, sans but précis dans la campagne. Je dors dans des granges, j assiste à des veillées, j écoute les paysans chanter dans les champs. Je découvre la musique populaire, je l aime, elle entre pour toujours dans mon cœur. Alors se précise ce qui n avait été qu un rêve : la volonté de travailler avec Bartók! Un concours va avoir lieu, pour l entrée à l Académie Franz Liszt où enseigne Bartók. C est pour le préparer que je pars à la campagne chez mon oncle, le demi-frère de mon père qui m accueille avec affection. Il veut bien être mon complice en me présentant à une famille qui possède le seul piano du village. Là, j ai la possibilité de travailler plusieurs heures par jour. Je le fais avec tant d acharnement que je réussis à être, à l automne 1920, parmi les cinq admis sur les trois cents candidats. Le jour de l examen, je ne vois, en pénétrant dans la salle, que l imposante table où trône le jury - les professeurs de l Académie - et le piano. Rien ne compte plus maintenant que le clavier devant lequel je prends place, à l appel de mon nom... Pendant que je joue, je prends conscience que Bartók se lève, s approche du piano, se tient derrière moi. A un certain moment, il m arrête : - «Ca va, ça va! Vous voulez devenir musicien professionnel?» Mon cœur bat tellement que j ai du mal à sortir un : - «Oui!» Il faut attendre trois jours, se retrouver à trois cents, à nouveau dans la grande salle de l Académie et là entendre cinq noms : ceux des élèves admis à entrer dans le domaine de la musique. Et résonnent le mien et ceux des professeurs avec lesquels, dès ce jour, j aurai le privilège d étudier. Parmi eux, celui de Bartók! Ma vie commence...
12 J ai gagné mon pari avec moi-même, ma vie commence! Mais commencent aussi les difficultés! Ma mère et mes soeurs jugent la profession de musicien - pianiste - compositeur, incompatible avec une existence bourgeoisement et normalement établie. Klara vient de se marier avec un petit industriel teinturier et a honte d avoir un frère saltimbanque. Le beau-frère teinturier fait un effort : il offre de me prendre dans son entreprise qu il veut agrandir. On considère que c est la chance de ma vie : je deviendrai teinturier, ainsi j aurai une vie digne et stable! C est compter sans ma volonté farouche. Je ne serai pas teinturier. Je serai musicien. Il ne me reste qu à me débrouiller seul dans la voie que j ai choisie, et je dois, avant tout, quitter la maison. Quelque temps après la mort de mon père, nous avons échangé notre petit appartement contre un plus grand et plus confortable où j ai une chambre à moi. Je l ai peinte, sous les regards scandalisés de la maisonnée en blanc avec une bande noire de quinze centimètres de haut, sous le plafond, et je l ai ornée d affiches et de broderies paysannes. Je viens d y installer un piano à queue acheté à crédit. Ma mère cède l appartement au jeune ménage, se réservant une pièce. Zsuzsa a déjà quitté la maison et je suis prié de me trouver un autre logis où caser piano et affaires personnelles. J obtiens, dans une famille, en échange de leçons de piano à deux enfants, une chambre de bonne, vide, en haut d un immeuble, et j ai l autorisation d y faire monter mon instrument. J achète un lit pliant métallique, mais la pièce est minuscule, le piano prend toute la place et je dois couper vingt centimètres des pieds du lit pour pouvoir en glisser une partie sous le clavier. C est le paradis! L hiver arrivant, il faut résoudre le problème du chauffage. Je fabrique un poêle avec une grande marmite dans laquelle je découpe une ouverture. J y glisse un tuyau coudé qui rejoint la fenêtre dont je remplace une vitre par une plaque de tôle. Le tout, posé sur un trépied, donne une chaleur vite insupportable, à quarante centimètres de la chaise du piano... quand j ai du charbon... Je me procure celui-ci, en ramassant chaque jour, dans un sac qui ne me quitte pas, les morceaux tombés des voitures de charbonniers qui livrent en ville. J ai trois élèves payants, deux enfants et un baryton amateur qui travaille une fois par semaine avec moi. Ma mère, très généreusement, mais en cachette de ma sœur et de mon beau-frère, m apporte parfois quelque plat cuisiné. Cela dure quelque temps. Mais les locataires de l immeuble finissent par être exaspérés par ce piano que je travaille parfois douze heures par jour lorsque je n ai pas de cours à l Académie. Me voilà donc en quête d une chambre, quête d autant plus difficile que je ne peux me séparer de mon encombrant compagnon. Quand on accepte enfin celui-ci et que le laborieux déménagement a eu lieu, on ne tarde pas, au bout de deux ou trois mois, à me prier d aller loger ma bruyante présence ailleurs. Ainsi mon piano et moi connaissons bien des vicissitudes. C est pendant cette période que la magnifique solidarité juive se manifeste. La nombreuse parentèle décide que chaque jour, je déjeunerai chez l une ou l autre de mes tantes et qu une fois par semaine, je serai accueilli dans le restaurant d un ami juif de la famille. Un repas quotidien ainsi assuré, je me débrouille le soir avec peu. Ainsi, ce n est pas la misère totale, mais une existence très dure matériellement. Le résultat est que, dès 1921, j ai une fièvre persistante qui dépasse 38. Les examens décèlent une congestion au sommet du poumon gauche. Malgré la fièvre, je ne peux me permettre de travailler moins. Le père d une de mes élèves, une gentille fillette qui m aime bien, m introduit dans la famille de son associé, le Baron H., importateur pour la Régie hongroise, du tabac de Bulgarie, d excellente qualité et bon marché. Le Baron H., juif anobli, possède à Budapest, un fastueux palais où il se plaît à étaler sa munificence, en donnant des réceptions très courues. Les deux fils deviennent mes élèves... On ne me paye pas les leçons mais on m invite aux dîners et aux réceptions où on me demande souvent de jouer pour les invités. Ainsi, le Baron, finaud, exhibe, à bon compte, son «musicien de cour». C est, pour le moment, ma seule possibilité de jouer en public, et il y a parfois, parmi les invités, des artistes. C est ce qui me fait oublier l attitude condescendante que se permet trop souvent mon hôte. Offre-t-il cigares et cigarettes marqués à son chiffre? Il passe devant moi sans me présenter la cassette, revient sur ses pas, saisit une cigarette et me la donne. - «Ah! oui! Toi aussi tu fumes!» J aimerais lui jeter son obole à la figure! Il y a dans les salons un véritable musée avec cinq Gréco, des Rembrandt, des Rubens. J ai grande joie à les voir et les revoir et j aimerais faire partager mon plaisir à un de mes amis peintre qui, trop pauvre, n a jamais quitté le pays. J en parle au Baron : - «Oh! Non, ce n est pas possible! Imagine-toi qu il pleuve, et que mes tapis soient abîmés par des chaussures boueuses. Non! Il faut protéger les belles choses, n est-ce pas?» Des instants fugitifs de bonheur, m aident à supporter cette situation. Ainsi, pendant un des concerts où je joue un long passage pianissimo, un homme petit et assez fort, se lève, s approche doucement du piano, se penche, observe mes mains et retourne s asseoir. Le concert terminé, il me félicite et m explique : - «Je voulais mieux comprendre comment vous faites ces admirables pianissimi.» C est le pianiste Edwin Fischer! Mon existence matérielle est difficile, mais, à l Académie, je suis heureux. Après des années d études scolaires peu exaltantes, mon séjour y est, non seulement sur le plan du travail, mais aussi dans le domaine des découvertes humaines, une période d intense enrichissement. J ai l honneur et le bonheur d avoir, pour professeurs, deux hommes qui marqueront ma vie entière : Antal Molnár et Béla Bartók.
13 Je ne suis certes pas un des meilleurs étudiants d Antal Molnár qui nous enseigne la «théorie de la musique», et j ignore la raison exacte de ma nonchalance vis-à-vis de cette matière ; peut-être s agit-il, chez moi, d une sorte d impatience ; j ai du mal à me contraindre au rythme normal des cours, contraire à mon tempérament impulsif. Mais si l objet de son enseignement ne me passionne pas, le professeur, lui, me subjugue. Il est d une beauté remarquable qu il conservera en vieillissant. Il ne me sera pas souvent donné de connaître un homme si généreux, si respectueux des conceptions des autres, - lucide pourtant et sachant défendre sa propre opinion -, si compréhensif, si intelligemment patient, si juste, et si infailliblement humain. Son bagage intellectuel, ses connaissances musicales considérables, joints à son immense modestie, le placent dans la catégorie des hommes de très grande valeur. Antal Molnár a beaucoup d affection pour moi. A mon admiration répond son estime. Nos contacts se poursuivront après mes années d études. Un seul point de désaccord existera toujours entre Molnár et moi : son culte pour Kodaly qu il me sera impossible de partager. Il écrira dans ses mémoires qui resteront longtemps en manuscrit : «Très peu nombreux sont les musiciens dont je peux dire que je les connais aussi bien qu un entomologiste connaît un insecte dont le cocon s ouvre dans sa main. Le cocon s est ouvert dans sa main, et c est là que l insecte s est envolé. C est de cette façon que je connais Imre Weisshaus. Il était étudiant dans l Institution musicale où j étais professeur : l Académie Franz Liszt à Budapest, et l élève de l artiste, que jusqu à aujourd hui, j estime le plus dans le royaume musical du vingtième siècle : Bartók. Bartók a beaucoup aimé Imre Weisshaus, et moi aussi. Pourquoi? Parce que, toujours, Weisshaus, qu il se soit trompé ou qu il ait eu raison, a tout accompli avec conviction et surtout avec son cœur et sa passion. J ai rarement vu un artiste qui ait assumé intégralement sa destinée, comme lui...». A l Académie, j échappe à l enseignement de la composition par Kodaly qui ne m accepte pas dans sa classe, et c est Bartók dont l estime et l amitié pour moi se manifesteront toujours ouvertement, qui m enseigne, avec le piano, la composition musicale. Gyôrgy Kôsa, a eu un peu avant moi, ce même privilège. Bartók! Lorsque j entre à l Académie, je ne connais pas du tout l homme, tant il mène une vie discrète, mais j admire intensément le musicien. J ai assisté à pas mal de ses concerts, j ai aimé ses œuvres qui m ont attiré terriblement, et c est justement en l entendant jouer que j ai senti, un jour, cet irrésistible appel de la musique. Très vite j apprendrai à connaître cet homme extraordinaire qui sera plus qu un maître pour moi. Dès sa jeunesse, il avait entrevu avec clairvoyance, l isolement et la solitude qui seront siens pendant toute sa vie. A l âge de 24 ans, il avait été marqué par un échec, à Paris, où en 1905 il concourait pour le Prix Rubinstein. Les examinateurs, au jugement peu avancé, n avaient apprécié en Bartók, ni le pianiste, ni le compositeur. Le prix de piano avait été décerné à un autre candidat, celui de composition n avait trouvé, aux yeux du jury, aucun sujet digne de le remporter. Conscient de sa valeur et tristement édifié sur l équité de ses juges, Bartók était entré dans une colère telle qu il n avait pas craint de critiquer, sous forme de vers satiriques, ces «vétérans» de l enseignement. Sa seule consolation avait été d avoir eu, au moins, l occasion de visiter Paris, d où il avait écrit à sa mère : «Heureusement, Paris est là... ville divine sans Dieu... qui est le centre du monde... merveilleux dans sa diversité, unique, distrayant et apaisant, riche, gai et noble». Et il ajoutait : «Je prévois - j en ai d avance la certitude - que mon sort sera celui d une âme solitaire. Je me suis presque habitué à la pensée, qu il ne peut en être autrement et que cela doit être». De sa vie entière, il décida alors de faire une suite ininterrompue de travail : «Travailler et étudier, encore travailler et étudier, et encore et toujours travailler et étudier, c est ainsi seulement que l on peut parvenir à faire quelque chose...». Et, de fait, jamais il ne s accordera le moindre répit, le moindre ralentissement dans l effort ; malgré sa fragilité physique, jamais la lassitude ne le maîtrisera. Ces années de 1920 à 1924, où, grâce à Bartók, mon avenir de musicien se précise, sont celle-là même où le maître se débat dans des problèmes de tous ordres. C est à ce moment que Bartók se remet en question et élabore peu à peu sa vérité esthétique. C est l époque où il devient certain de sa vocation de «pianiste international». Mais c est aussi le temps où le gouvernement en place : celui du régent fasciste Horthy - que j avais vu entrer à Budapest, sur son cheval blanc, à la tête des troupes roumaines - entend faire payer aux artistes et intellectuels libéraux, la sympathie qu ils ont manifestée à l éphémère «dictature du prolétariat». Belá Kuhn avait, dès la stabilisation de la situation en Hongrie, en 1919, élaboré de grands projets dans le domaine de la culture. Le «commissaire politique à la musique» Belá Reinitz avait pris, comme conseillers techniques, Dohnany, Kodaly, Bartók et il avait été question de créer un musée de la musique ou, au musée ethnographique, une section de musique populaire dont Bartók aurait été le directeur. Le régime communiste s est effondré au début d août 1919, Belá Kuhn s est enfui et avec lui le poète Belá Balasz, ami de Bartók qui avait écrit les livrets du «Château de Barbe bleue» et du «Prince de bois». Belá Balasz a d abord rejoint l Allemagne, puis l U.R.S.S. Dohnany est suspendu pour une année, Bartók est menacé d «épuration» ; les professeurs de l Académie se mettent en grève pour protester contre ces mesures. Bartók songe sérieusement à quitter la Hongrie ; mais son amour du pays et de la musique, le retient. Il écrit, le 30 mars 1920, de Berlin, au Roumain Juon Busitia : «La situation chez nous est des plus désolantes : je suis venu ici pour voir ce qu on pourrait faire. Je constate avec joie que je suis connu et estimé dans ce pays. On pourrait peut-être y jeter l ancre. Mais vous savez bien que les chansons populaires me laissent difficilement m orienter vers l ouest ; rien à faire, c est vers l est qu elle m attirent...». Bartók, fervent patriote et humaniste, refuse de laisser jouer «Le Château de Barbe bleue» et le «Prince de bois» dont on veut effacer le nom du librettiste, son ami Béla Balasz, et il s élève contre l inculpation injuste de journalistes
14 libéraux. Le nouveau directeur de l Académie, Hubay, prétend donner diverses fonctions à Bartók, mais celui-ci n est pas dupe : «...On ne me persécute pas, mais ce n est certes pas qu on n a pas de bonnes raisons de le faire - d ailleurs cela ne compte pas en ce moment - mais parce qu on n ose pas»... écrit-il à sa mère. On dira plus tard, dans certaines biographies de Bartók, qu il était socialiste. C est faux. Il n aurait accepté aucune étiquette. Mais pendant ces années où le fascisme et ses manifestations - racisme, antisémitisme, numerous clausus établi par le gouvernement Teleki, par la loi XXV de 1920 dans l enseignement supérieur et la fonction publique - s étendent dans son pays, Bartók foncièrement libéral se manifeste comme un défenseur de la liberté et des droits de l homme. Il combat aussi le chauvinisme et le nationalisme poussé à outrance qu il considère néfaste, ce nationalisme dont il a à souffrir lui-même, puisqu il est accusé de trahison vis-à-vis de sa patrie, la Hongrie, pour avoir recueilli des chants de Noël roumains, en Transylvanie, pendant la première guerre mondiale! C est par son attitude, et non par des paroles, que Bartók fait mûrir, en moi, les graines que mes lectures ont semées les années précédentes. Bartók n entend pas, dans ce domaine, donner des leçons. Il est concerné, il se manifeste, il agit. Et l exemple a d autant plus de valeur pour moi. Il est toujours fidèle à ses idées, à ses conceptions, à ses convictions, toujours fidèle à lui-même. Il aime les choses et les hommes simples, naturels, vrais et il se sent lié au sort de la société humaine. «... Ma véritable idée maîtresse, écrit-il, celle qui me possède entièrement depuis que je suis musicien, c est celle de la fraternité des peuples, de leur fraternité envers et contre toute guerre, tout conflit. Voilà l idée que, dans la mesure où mes forces me le permettent, j essaie de servir par mes œuvres»... La politique des politiciens ne l intéresse guère, mais son cœur bat au même rythme que le cœur de l humanité, son esprit l oblige constamment à prendre le parti de tous ceux qu une injustice frappe. Son intégrité est un exemple pour moi. S il lui arrive de faire parfois des concessions, ce n est jamais à la platitude, au bon marché ou à la mode. Il sait garder une réserve indispensable à toute vraie force, qui voit son chemin, qui connaît son but. Son élan créateur, Bartók ne le mettra jamais au service de la vulgaire recherche du sensationnel, du désir de plaire au public, aux autres musiciens, mais il le subordonnera toujours et exclusivement à un impérieux besoin créateur. Il sera sans arrêt, dominé par cette fièvre du chercheur qui l obligera à avancer et à trouver la solution, au prix même de tout le reste - sauf de son honnêteté. Rien ne caractérisera mieux son intégrité morale que cette phrase d une de ses lettres à un éditeur : «... Avec ceux qui ne considèrent pas comme leur devoir absolu de tenir les engagements donnés par la parole, je ne désire entretenir aucune relation...» Une injustice suffira toujours à déclencher, chez Bartók, sa réaction véhémente, à faire connaître sa dureté, à faire constater son caractère droit et intraitable. Sa nature fidèle à ses idées, à ses conceptions, à ses convictions et à ses amis ne lui permettront pas de supporter l infidélité. Voilà le maître que j ai le bonheur d avoir! Mes études avec Bartók ne se limitent donc pas au jeu pianistique et à la composition. Elles sont riches et multiformes car l homme exceptionnel qu est le musicien entend développer chez l élève, qu il sait avide de connaissances, non seulement la science musicale mais aussi la culture générale. Quand il me reçoit chez lui, il parle beaucoup, avec moi, de littérature, de poésie. Il m interroge et quand je semble mal connaître un auteur, il sort une de ses œuvres de la bibliothèque, pour me la prêter. Il ne s arrête pas là : il ne suffit pas que je lui rende l ouvrage après l avoir lu. - «Qu est-ce que vous en pensez? Il vous a plu?» - «Oui!» - «Ca ne veut rien dire oui! Dites-moi ce que vous avez trouvé dans ces pages...» Ainsi, par la volonté de me voir approfondir cette culture dont il me sait curieux, il me fait mieux connaître les auteurs russes et français. Il aime savoir si un auteur qu il apprécie me plaît, ou me déplaît et pourquoi... C est la même démarche pour des compositeurs que Bartók n aime pas, Tchaïkovski, Rachmaninov, Brahms qu il ne supporte pas. Il m arrive pourtant d être fasciné par une œuvre de l un ou de l autre, Bartók veut savoir pourquoi, comme il veut savoir ce qui me gêne dans telle ou telle œuvre. Il sait plaisanter à ce propos et conclut parfois : - «On verra plus tard, on en reparlera!». Il me fait aussi connaître, mais toujours chez lui, pas à l Académie, des partitions de compositeurs étrangers contemporains : Stravinsky, Honegger, Milhaud. Ils me sont encore inconnus, car on n a pas beaucoup, en Hongrie, l occasion de les entendre. Bartók m en joue des fragments, me fait déchiffrer avec lui des partitions écrites pour quatre mains. C est ainsi que je découvre l existence du «Groupe des Six» et du «Bœuf sur le toit». Le nom nous amuse beaucoup, et au moment de se mettre au piano et de choisir sa partie, une plaisanterie jaillit parfois : - «Voulez-vous être le boeuf ou le toit?» Humour léger qui montre dans quel esprit d amitié sont données ces inestimables leçons. Je réponds parfois d énormes bêtises lorsqu il me demande ce que je pense d une œuvre, cela ne me gêne pas car le maître se montre souvent intéressé par l ignorance de l élève. Que pourrais-je d ailleurs connaître de la musique contemporaine? Dans ces années, de 1920 à 1923, Bartók n en est pas à la moitié de sa carrière. Je connais les œuvres de Kodaly, celles d autres compositeurs hongrois contemporains : Léo Weiner, Dohnanyi. J ai entendu l Intégrale des Sonates de Beethoven jouée par Dohnany dans une série de récitals : compositeur de très haut niveau, il est aussi excellent pianiste et très bon chef d orchestre, mais, parti de Brahms, il n arrive nulle part ailleurs et reste toujours du côté germanique de la musique. Bartók, qui a constamment lutté contre l hégémonie des Habsbourg et du régime dont la Hongrie n a été qu une sorte de colonie, ne peut qu être hostile à la tendance générale de Dohnanyi. A propos de sa
15 propre musique, Bartók refusera, tant que je serai son élève, que je travaille et que je lui joue ses œuvres. Sur le moment, je ne comprends pas pourquoi : c est plus tard que j apprécierai cette modestie qui régit toute la vie publique de Bartók. C est lui qui fortifie mon goût pour le folklore musical éveillé en moi par les contacts avec les paysans. Il est le grand maître en ce domaine. Il aime fréquenter, lui aussi, les campagnes, où il passe, pour ses enquêtes musicologiques, de nombreuses années. Il aime la compagnie des gens de la terre ; n écrit-il pas dans une de ses lettres :... «Les jours les plus heureux de ma vie ont été ceux que j ai passés dans les villages, parmi les paysans...». Et son génie ne dévoile son vrai visage qu à partir du moment où il découvre le secret de sa rénovation dans une élaboration particulière de la matière musicale paysanne. Par l intégration substantielle du populaire dans la musique savante, par les rapports intimes de ces deux éléments - auparavant isolés et hostiles - Bartók nous donne l un des enseignements les plus saillants, les plus caractéristiques de notre époque ; et il l exprime ainsi : «... La musique populaire est le laconisme inégalable de l expression, la suppression rigoureuse de tout ce qui est accessoire, et c est là, en effet, ce à quoi, par réaction contre la verbosité de l ère romantique, nous aspirions le plus...». C est encore grâce à Bartók que je fais la connaissance d œuvres du passé : celles de l école italienne, de l école néerlandaise du XVIIème et du XVIIIème siècles, celles de Michelangelo Rossi et de Frescobaldi, de Kuhnau et de Froberger, de Durante et de Galuppi. Il les joue parfois lui-même dans des récitals et lorsque, plus tard, je me procurerai les partitions en Italie, je les mettrai souvent dans mes programmes de concerts et de radios, à côté de la musique contemporaine. Parler de l enseignement de Bartók est pratiquement impossible, car on ne peut employer le mot «méthode» à propos de ses cours de piano, à l Académie. Dès la première année, je sens que son intérêt est très inégal pour ses élèves. Il semble, avant tout, sensible à la personnalité ou à l absence de personnalité qu il a devant lui, et c est en réponse à sa personnalité à lui, que passe ou non le courant. Ainsi, dans cette communauté que constitue un cours, ou chacun tient à écouter le travail des camarades, mais où les dons sont si différents, je m aperçois que Bartók, toujours très poli et courtois, manifeste un intérêt très inégal aux divers talents qui s exercent. Les «bûcheurs» ne l impressionnent pas et même s il ne privilégie ou n opprime aucun élève, toute la classe comprend à qui va son estime. Bartók n impose jamais rien ; quand il n est pas d accord avec ce qu on lui joue, il propose sa propre interprétation sans jamais affirmer : - «C est ainsi qu il faut jouer ce passage!» Il se montre extrêmement libéral, admet qu on ne pense pas comme lui, mais questionne : - «Je ne comprends pas, expliquez-moi!». Certains de mes camarades sont un peu jaloux de l estime que Bartók semble me porter dans sa classe de piano. Je suis, pour eux, le «mouton à cinq pattes». Ils savent que j ai avec le maître, des contacts plus personnels, en dehors de notre classe. Chaque semestre, nous avons une appréciation sur notre livret scolaire et après deux «Très Bon» de la première année, m échoient deux «Excellent», les premiers qu il attribue, depuis le passage, dix ans avant, de Gyórgy Kósa, qu il avait aussi en grande estime. C est chez lui, et non à l Académie, que Bartók m enseigne la composition. Mais là, il est extrêmement sévère, et sans psychologie aucune, ne craignant pas parfois, de me décourager. Comme une force de la nature, il fonce, il dit ce qu il pense, parfois très durement. Il lui arrive aussi de rester silencieux en tournant les pages du manuscrit que je lui présente, puis pointant son doigt sur une portée : - «Mais, et là? Qu est-ce que vous vouliez faire là?». Comme je n ai aucun désir de simplement justifier ma démarche, d inventer une explication, je reste désorienté puis je me lance : - «Je ne peux pas vous dire ce que je voulais faire, mais je pense avoir fait ce qu il fallait faire!». Alors sa sévérité tombe, il sourit. - «Oui, mais il faut pouvoir expliquer ce qu on fait.» - «Mais je pense que, si on peut expliquer parfois, il y a aussi, dans la création et dans tout ce qui est humain, des éléments qui échappent à la justification car ils demanderaient des arguments forgés de toute pièce, alors qu ils sont tout simplement venus du fond de soi, sans passer par le filtre du cerveau». Parfois ce que je dis arrive à convaincre Bartók. Il conclut alors avec simplicité : - «Oui, vous avez raison». Mais il lui arrive aussi d analyser férocement l œuvre et de me laisser partir si découragé qu en arrivant au bord du Danube qui coule au bas de chez lui, l envie me prend de jeter à l eau, ma personne et mon manuscrit! Cet aspect de l enseignement n est pas inscrit dans les programmes de l Académie, mais cet homme si libéral qui sait être paternel et indulgent, ne se montre sévère qu avec ceux à qui il fait confiance. Un autre trait de caractère de Bartók est son extrême timidité. C est sans doute cette étrange réserve qui le contraint à refuser de jouer par cœur - même sa propre musique - dans les concerts, alors qu il a pourtant une excellente mémoire. Il ne se résout à se passer de partition que lorsqu il interprète une œuvre avec orchestre, et cela ne lui convient pas du tout. Je subis, un jour, ses foudres qui me stupéfient, tant elles témoignent d un illogisme flagrant : je suis désigné, pendant l année scolaire , par le Directeur, pour donner, avec d autres élèves, un concert dans la grande salle de l Académie. J ai choisi la «Sonate en sol mineur» de Schumann que j aime beaucoup. Je la joue d abord à Bartók qui me fait travailler certains passages, me dit comment, lui, les comprend... tout se passe très bien. La veille du concert, à la répétition générale, un trou de mémoire m empêche de continuer le deuxième mouvement. Je suis absolument perdu et honteux. Je regarde Bartók : son visage est plein de colère, ses yeux sont méchants Il me fait sortir avec lui, et,
16 furieux : - «C est du joli!» Et comme je ne réponds pas : - «Dites-moi, vous voulez devenir pianiste, n est ce pas?» Je ne réponds toujours pas. - «Alors, vous ne jouez pas demain?» - «Mais si...» - «Alors là, on verra!» Et il me quitte. Je sais qu il n y a aucune raison valable, aucun problème technique, je n ai pas à travailler encore l œuvre, je dois seulement espérer que demain, ma mémoire sera fidèle. Le lendemain, au concert, tout se passe fort bien. Le visage de Bartók est souriant. Je revois les yeux furieux qu il avait la veille, sans parvenir à comprendre comment il peut être si intransigeant, si illogique, lui qui ne joue qu avec la partition sur le pupitre! Jamais je n aborderai cette question avec lui, cela me peinerait de lui démontrer combien il peut être en contradiction avec ce qu il pratique lui-même, publiquement partout. J ai, une autre fois, la preuve de l extrême pudeur de Bartók, qui ajoute à sa timidité. Je suis chez lui, où il me montre quelques partitions contemporaines. Il vient de rentrer d un bref voyage à Prague où il a rencontré un grand chasseur de mélodies populaires tchèques. Il me parle avec grande estime de l homme et du musicologue. Je demande son nom, et je vois avec surprise le visage de Bartók changer de couleur et d expression... Il est troublé, gêné, et je ne comprends rien! Enfin il dit : - «Pospisil» (cela se prononce «Pospichil») et de continuer avec un petit sourire voulant être naturel mais qui cache un profond embarras : - «Eh, oui! Il s appelle vraiment Pospisil», et d ajouter avec soulagement : - «C est intéressant, n est ce pas?» Et je ris, comme après une épreuve. Il faut dire qu en hongrois «pisil» qui se prononce «pichil» veut dire «il fait pipi»! Cette expression est courante et n a rien de vulgaire. Néanmoins, Bartók qui a toujours une extrême pudeur quant aux exigences normales du corps, ne peut se résoudre à employer les mots familiers qui les évoquent. D où son embarras exagéré! Mes années de travail, à l Académie, me remplissent de bonheur. Je suis fier d avoir l estime de Bartók. Cette estime me vaut bien l animosité de certains élèves qui forment un clan mené par un élève pianiste et compositeur, et qui essaient de me faire la vie dure, mais j ai aussi de bons amis. Il y a Istvan Szelényi, merveilleux musicien et théoricien, très bon compositeur, courageux et logique dans ses recherches. Mais c est aussi un garçon indécis et facilement influençable. Comme moi, il étouffera bientôt en Hongrie. Il partira vivre à Paris, vers 1930, où il aura la chance d avoir un contact avec Walter Straram, dont l orchestre, célèbre dans le monde entier, crée d innombrables œuvres de musique contemporaine. Il ne saura pas profiter de cette chance et après avoir longtemps hésité, retournera en Hongrie, en 1931, non sans séjourner quelque temps à Berlin où je me trouverai à ce moment et où, malgré mon insistance, il refusera de rester. A Budapest, il enseignera dans une école de musique, écrira plusieurs livres de théorie, mais en butte à la malveillance et à l injustice de la part du régime et de collègues, ne parviendra pas à imposer sa musique que, pour ma part, je ferai connaître hors de Hongrie. Il y a Ferenc Szabó, excellent musicien et communiste de la première heure. Eternellement sans ressources, il a toujours recours à nous. Il me rejoindra plus tard à Berlin. Il partira de là pour Moscou et rentrera en Hongrie comme officier de l Armée rouge, avec de nombreuses décorations. Il deviendra un jour, peu de temps avant sa mort, Directeur de l Académie Franz Liszt. Il y a Pál Kadosa, très bon pianiste, moins bon compositeur. D une famille de grands bourgeois juifs, il a très tôt abandonné son patronyme Weiss, pour adopter le joli nom typiquement hongrois de Kadosa. Son éducation formaliste le rend pusillanime. Il fera une carrière d excellent professeur à l Académie où il formera des élèves de renommée mondiale. Il sera le seul parmi nous - je serai aussi pressenti, mais je refuserai - à écrire un chant en l honneur de Staline. Ce sera sans aucun plaisir que nous nous retrouverons parfois, au cours de notre vie, malgré ces années communes de jeunesse. Ces années nous voient souvent réunis, après les cours, chez notre camarade Gyórgy Kovács et ses parents, en face de l Académie. La maison est accueillante, le père de Gyórgy, dentiste, met à la disposition de notre bande remuante, une grande pièce qui donne sur le boulevard et sur deux autres rues. Nous y faisons de la musique. La mère de Gyórgy nous aime beaucoup, elle est un peu notre mère à tous, notre «mamitza». Nous ne jouons pas seulement de la musique, ensemble, nous nous amusons aussi beaucoup. Seul Pál Kadosa est incapable de s associer à nos loufoqueries qu il juge futiles, inutiles, indignes de lui ; Ferenc Szabó est parfois réticent ; Gyórgy Kovács est toujours prêt à suivre et Istvan Szelényi, constamment en verve, invente sans cesse de nouveaux canulars. Nous connaissons, traduites en hongrois, les pièces de Tristan Tzara ; le dadaïsme, alors qu il s éteint autre part, continue à nous enthousiasmer, tant il consterne et remplit d horreur les bons bourgeois de Budapest lorsqu ils en ont des échos. Nous vivons loin des querelles qui agitent le monde littéraire ou anti-littéraire des grandes capitales, et ne retenons que l insolence salutaire et le dynamisme décapant d un mouvement qui nous convient bien. Empressés à ne manquer aucune occasion de «scandaliser le bourgeois», nous montons des mises en scène traumatisantes. Ainsi, nous présentons en première audition en Hongrie la pièce de Tzara écrite en 1921 «Cœur à gaz» dont le titre traduit donne «Bouton, cœur, gaz», dans un environnement aussi dingue que l œuvre. Nous lançons de nombreuses invitations pour une après-midi dans une propriété prêtée, aux environs de Budapest. A l entrée du jardin,
17 des flèches indiquent les directions vers «le gibet», «la chambre des tortures»..., des boissons sont proposées, sur une longue table, dans le verger, dans des bouteilles portant des noms de poisons violents avec les inévitables têtes de morts et tibias entrecroisés sur les étiquettes. Les invités arrivant près des fenêtres ouvertes de la maison, entendent des cris de terreur, des hurlements... que Szelényi et Kovács poussent à l intérieur. Amusements de potaches! La pièce de Tzara est ensuite jouée en plein air. Nous organisons un jour, une manifestation contre le racisme et comme les Noirs, en Hongrie, sont rares, certains de nos camarades, garçons et filles, se noircissent le visage et les mains. Des couples se forment, noir et blanche ou l inverse et défilent, poussant chacun une voiture d enfant où trône un superbe baigneur peint de carreaux noirs et blancs. Gyórgy Kovács et moi, nous nous asseyons parfois au bord du trottoir du Corso, la promenade qui longe le Danube. C est le lieu choisi par les nurses et les bonnes pour y promener les bébés. Chacun de nous affûte un énorme couteau, avec des mines si expressives que les nurses effrayées fuient vite l endroit inquiétant. C est avec Istvan Szelényi que je monte parfois sur les hauteurs de Buda, dans le quartier résidentiel des riches maisons particulières. Lorsque nous voyons sur une grille «Sonnez, chien méchant», nous sonnons, et au lieu de nous sauver comme n importe quel garnement, nous attendons patiemment que, là-bas, au bout de la longue allée, une porte s ouvre et que quelqu un, souvent une coquette soubrette, se mette en route jusqu à nous. Lorsqu il pleut et qu un parapluie est ouvert au-dessus de la silhouette, notre jubilation s accroît... - «Bonjour Messieurs» - «Bonjour Mademoiselle» - «Vous désirez?» Istvan et moi, nous nous regardons, étonnés : - «Mais rien!» - «Vous avez bien sonné?» - «Oui» - «Alors pourquoi?» - «Parce que, ici, il est écrit «Sonnez». Alors nous avons sonné. Au revoir Mademoiselle.» Ce sont les inoffensifs passe-temps qui nous font échapper à l atmosphère laborieuse de l Académie. Il arrive qu un épisode de la vie musicale de Budapest donne lieu à quelque scandale. Ainsi, un de nos camarades, violoniste exceptionnel et promu à une brillante carrière, crée-t-il une grande surprise en se mariant très jeune à une femme beaucoup plus âgée que lui. Il a non seulement beaucoup de talent, mais aussi beaucoup de séduction et de charme... et sa femme est autoritaire et férocement jalouse. Elle le surveille, l espionne, ne le laisse jamais en paix, l accusant d infidélité. En désespoir de cause, elle arrive à l enfermer dans leur appartement! Le malheureux s échappe par une fenêtre... mais la mégère finit par lui enlever tous ses vêtements, ne lui laissant qu une chemise de nuit... L histoire fait le tour de la ville et la pitié se mêle au rire. L atmosphère parfois tendue à l Académie, l est encore plus pour moi, à l automne C est à ce moment que je deviens, pour la première fois après quelques intermèdes sentimentaux sans importance, vraiment amoureux! Parmi les élèves entrés à l Académie, pour la nouvelle année scolaire, une jeune fille de seize ans, pleine de charme, se montre avec nous tous, coquette et même provocante. Pendant le travail, nous sommes tous très sérieux et n apprécions guère que soit perturbée l ambiance active qui règne dans notre classe. Je suis un des plus attachés à ce climat sérieux, pourtant c est moi qui suis atteint le plus vite et me voilà amoureux de cette Ditta. Elle semble s intéresser à moi. Mais je suis très timide, son attitude audacieuse m empêche de lui déclarer ouvertement ma flamme... Nous nous rencontrons pourtant en dehors de l Académie et même chez elle ; venue de province, elle a loué une chambre à Budapest - Amoureux transi, je ne sais que lui dédier une mélodie que je compose sur un très beau poème d Endre Ady : DEVANT LE BON PRINCE SILENCE 1. Et le ciel me tombe sur la tête lorsque la rumeur court, parmi les élèves, que Bartók divorce pour épouser Ditta, son élève! C est un des chocs les plus épouvantables de ma vie, le plus inattendu aussi. Je connais bien Martha, mariée à Bartók, depuis Elle a de la valeur, beaucoup de distinction. Je l ai toujours admirée et je ne comprends pas qu elle puisse être délaissée, avec son fils Béla. Tout se mêle en moi : jalousie, envie, admiration déçue, colère. Je sais que pour une Ditta, je ne suis rien à côté de Bartók, mais ma grande jeunesse et mon inexpérience des choses du cœur, me font juger sévèrement le maître que je respecte et aime tant. Tout est confus. Jouant perdant, je décide de tout perdre, de cesser tout travail avec Bartók et de m éloigner. Ainsi, pendant quelque temps, je m abandonne au désespoir et je n ai, comme réconfort, que l amitié de Gyórgy Kovács. Il est très bon, il comprend ma peine, il est solidaire, il me laisse parler interminablement de ma lamentable histoire, mais il sait que je ne veux pas de pitié : je le lui ai dit, lui ai demandé seulement son affection pour m aider à passer ce douloureux moment. Alors pendant des semaines, il m accompagne chaque soir à Buda, ou dans quelques bistrots, il pousse la fraternité jusqu à s enivrer consciencieusement avec moi. Nous nous racontons alors, interminablement les mêmes choses tournant autour du même sujet. A toutes mes divagations, mon fidèle ami répond : - «Je te comprends. Tu as raison ; mais puisque tu admires tant Bartók, puisque tu as tant d affection pour lui, tu dois aussi admettre qu il mérite d être heureux. Alors, accepte ce qui se passe!». 1 M.S. inédit.
18 Beau débat cornélien pour un gamin de dix-huit ans! Quand nous nous quittons après ces soûleries, il me faut, titubant, rentrer à pied ou aller jusqu au pont chercher un fiacre. Il m arrive, reportant sur le cheval, la pitié que j éprouve pour moi, de descendre pour pousser la voiture et aider la bête, sous l œil rigolard du cocher qui trouve que j ai le vin bizarre. La crise a quand même une fin. Bartók a fort bien compris ce qui se passe. Il me voit, souvent, de l appartement qu il occupe avec Ditta - sur une place, au bord du Danube - planté comme un idiot sous la fenêtre de l élue! Quand je réalise enfin que, je gâche mon avenir de musicien, j écris à Bartók, lui disant que j ai réfléchi, que je considère avoir stupidement agi et que la musique et mes études avec lui comptent avant tout au monde. Je reçois une petite note sur une page d agenda : «Je suis d accord, revenez jeudi à 11 heures, mais qu il ne soit pas question d autre chose que de travail». Ainsi les leçons reprennent comme avant... Quand Ditta montre l œuvre que je lui ai dédiée, à Bartók, celui-ci me rend le manuscrit et me dit simplement sans autre commentaire : - «Ecoutez, cette dédicace, je vous demande de l enlever». Petit drame! Mais en dehors de Ditta, de Bartók, il y a là, dans cette première composition, le choix délibéré, dans l œuvre d Ady que je connais parfaitement, du thème du silence. Thème qui sera le fil d Ariane dans le labyrinthe de ma vie et qui ne cessera jamais d être la nécessité intérieure de ma création musicale. Mon chagrin s effacera lentement. Il ne me restera plus que l admiration sans restriction que je porterai toujours à celui que j appellerai «mon maître et mon ami». Nous nous revoyons donc normalement et nous retrouverons, pour la toute dernière fois, lui, Ditta et moi, en 1939, à Paris, peu de temps avant leur départ pour la Suisse et les États-Unis. Après la mort de Bartók, je rencontrerai leur fils, Peter, à New York, mais je ne chercherai jamais à revoir Ditta, lorsque je séjournerai après la guerre à Budapest où elle retournera vivre jusqu à sa mort, en 1982, et où je ne la croiserai que par pur hasard. Pour moi, la période d études, à l Académie, heureuse en connaissances, malheureuse en amour, va prendre fin d une manière inattendue. Jusqu en 1924, Bartók veille sur moi et, apprenant que la fièvre ne me quitte pas, il s inquiète et me prodigue ses conseils. Il veut que je donne moins de leçons et s arrange pour que mes études soient gratuites, à l Académie. Il me fait aussi. discrètement aider par une cantatrice anglaise de ses amies, Dorothy Moulton, que j accompagne lorsqu elle chante à Budapest, chez le baron H. Il n avouera jamais que c est grâce à lui que je reçois parfois, de Londres, où Dorothy Moulton habite une somptueuse maison - où je serai, plus tard, invité - des billets de 10 livres providentiels. Mais un jour de juin 1924, l imprévisible arrive... L histoire est racontée à ce moment par le journaliste Karolyi Kristof, dans le journal de Budapest «Ma Este» («Ce Soir») sous le titre : «L exclusion de l Académie, d un des élèves les plus doués de Bartók. Sur le tableau d affichage de l entrée de l Académie de Musique est apparue une communication! «Je porte à la connaissance des étudiants que nous excluons des rangs de l Académie, l étudiant de dernière année Imre Weisshaus». Les publics des concerts peuvent aussi lire cette communication. Les détails de cette histoire sont les suivants. Bianka Malecsky, professeur, ouvrant la porte de la loge du gardien, demande : Il n y a personne ici? - «Mais nous sommes là», répond, au professeur, l un de ceux - élèves de Bartók - qui se trouvent là. - «Quelle réponse insolente! Qui êtes-vous?» - «A qui avons-nous l honneur...?» - «Je suis Bianka Malecsky...» Et la dame de faire immédiatement un rapport à la Direction. Le cas est examiné au cours d une réunion exceptionnelle de professeurs et déjà le droit d études de l élève est suspendu et il lui est même interdit de pénétrer dans le bâtiment. L exclusion définitive entraîne l interdiction de participer à un concert dans les locaux de l Académie». Karolyi Kristof ajoutera dans un chapitre d un livre qu il écrira «Entretiens avec Béla Bartók», au sujet de cette affaire que le professeur Bianka Malecsky avait déclaré qu elle sentait qu il y avait dans l air quelque chose qui contaminait tristement la jeunesse et qui la faisait changer! Le Directeur de l Académie, Hubay, qui me convoque dans son cabinet, me traite de «sale Bolchevik» et autres gentillesses qui n ont vraiment aucun sens pour moi! En réalité, le coup n est pas tellement porté contre moi, l élève que contre Bartók, le maître, dont les idées libérales choquent dans la Hongrie de Horthy. Seuls, lui et Antal Molnár, me soutiennent dans cette affaire et Bartók continuera à me donner des cours, chez lui. Antal Molnár écrira à ce sujet dans ses mémoires : «... C est précisément cette sincérité et cet amour de la vérité totale qui firent qu Imre Weisshaus se sentit, dès l époque de ses études incapable de s accommoder des insanités et de la tartuferie qu il voyait autour de lui. Lorsqu il fut, pour cette raison, exclu de l Académie de Musique, Bartók et moi fumes les seuls de tout le corps enseignant à prendre son parti...». La presse, elle aussi, trouve cette décision injustifiable et aimerait défendre ma cause, comme le fait Karolyi Kristof, mais il est peu de journaux vraiment libres dans ce régime où règnent déjà le fascisme et l antisémitisme. Ma santé déjà atteinte, qui inquiète tant Bartók, reçoit un nouveau coup avec cette exclusion qui met fin à mes études officielles. Pendant cette dernière année d études musicales en 1924, et après beaucoup d ennuis avec les déménagements successifs de mon piano, dans des chambres où je deviens vite indésirable, j habite enfin dans un endroit idéal, sur la colline de Buda. Bartók avait vécu là aussi, avant de descendre vers le fleuve. Une vieille demoiselle, Tante Lina, - chez nous, on appelle Tante et Oncle, les vieilles personnes amies, sans qu elles soient pour autant de la famille - me loue une
19 chambre et une véranda donnant sur un jardin abandonné. Au-dessus, sur la pente, un verger est planté d arbres fruitiers de toutes espèces qui offrent, en automne, un spectacle étonnant : chaque arbre laisse tomber, sous sa ramure qui se dénude, un cercle de feuilles, et c est, dans l herbe, une extraordinaire palette de brun, de pourpre, de violet, de jaune. J aimerais peindre ce paysage qui m enchante, mais j en suis bien incapable. Je l admire tant que j en garderai toujours le souvenir coloré. Dans la chambre bien chauffée, je loge mon piano. Je suis heureux et je travaille beaucoup, dans le grand calme qui m environne. J ai un compagnon : un chien perdu que j ai adopté et qui aime la musique! Dès que je quitte le piano, il se met à «chanter» d une façon très particulière, poussant sa tête en avant. J essaie de le faire taire, il continue et ne cesse que lorsque je me remets au piano sous lequel il regagne la place qu il affectionne où il se tient tranquille. Je ne sais pourquoi, je m amuse à le dresser, à ne pas se jeter sur la nourriture que je lui donne. Son assiette prête, je prononce un mot qui signifie «mauvais, écœurant» et qui signifie aussi qu il ne doit pas encore y toucher, malgré son envie. Ce n est que lorsque je dis «C est à toi» que, remuant la queue de plaisir, il peut se précipiter et se régaler. Pourquoi ce dressage inutile dans une pièce où la nourriture est toujours à l abri dans un garde-manger? Fantaisie? Obscur besoin de me faire obéir? Trouble désir d asservir? Pas très clair... Mon compagnon déteste les uniformes. Cela cause sa perte. Il mord aussi bien, à la porte, le facteur que le télégraphiste, que tout ce qui porte tenue qu il juge sans doute militaire! L inévitable arrive, il se jette sur un policier, un jour qu il s échappe de ma chambre. Enquête faite, on emmène le chien, et le cœur lourd, je perds un ami. Je retrouve la solitude sur la colline. Lorsque la neige tombe trop fort, il m arrive de ne pouvoir ouvrir la porte de la véranda, et je suis obligé, passant par l appartement de Tante Lina, de dégager à la pelle, ma sortie sur le jardin. Le spectacle de la ville, au-delà du Danube, vers la partie Pest, est splendide. Je passe dans cette maison, d heureux moments, dans une solitude qui ne me pèse pas car chaque jour apporte un enrichissement : étude, lecture, promenade. Mais ma santé continue - à la suite de privations - à se dégrader. Je soigne, à ma manière, ma fièvre persistante, en me roulant nu dans la neige du jardin et en m étrillant ensuite avec une serviette rugueuse. Bartók n est pas content de moi et veut absolument que je travaille moins et que je me fasse soigner. Une nuit, ]e me réveille avec des douleurs atroces dans le ventre et ne pouvant pas bouger, j appelle Tante Lina en frappant contre le mur : la bonne dame me traite à sa façon en me faisant boire et en me posant des briques chaudes sur l abdomen! Les douleurs augmentent, le médecin appelé au petit matin, commence par enlever les briques... puisqu il s agit d une appendicite qu on opère d urgence, après mon transport à l hôpital. Je n ai pas le droit de regagner mon logis, car on s est enfin occupé aussi de l état de mes poumons et il faut enrayer la tuberculose par un séjour en sanatorium, dans les environs de la ville. Ce séjour en sanatorium contrarie tous mes plans de travail, et mon entrée dans le monde de la maladie me bouleverse beaucoup. Le régime est très strict, mais les cinq compagnons de ma chambrée entendent bien m offrir le bizutage habituel qui, aux dépens des nouveaux, apporte quelque gaieté aux anciens. Je suis d abord épouvantablement effrayé par l épreuve qu on me réserve : le matin du second jour, on m apporte un sac de toile fermé par une cordelière passant dans des anneaux. On me dit - «Test obligatoire pour tous les malades qui entrent! L infirmière n a pas le temps de venir vous le faire passer. Nous le faisons pour elle. Vous devez souffler dans l ouverture laissée par la cordelière ; Si vous arrivez à gonfler convenablement le sac, vos poumons fonctionnent encore, sinon, mon vieux, votre état est très grave!» Plein de bonne volonté et surtout anxieux, je souffle, je souffle, et le sac reste flasque. Mes camarades me tournent le dos et semblent secoués, j imagine, par les efforts qu ils font sans doute en même temps que moi, pour m encourager. De temps en temps, l un d eux appuie sur le sac. - «Ce n est pas assez! Il faut souffler davantage! Allez, mon vieux, du courage, du courage!». Finalement, je m aperçois qu ils sont hilares et qu ils se moquent de moi... Il faut que je m habitue à ces blagues dont je suis, pendant quelques jours, la victime, puis la chambrée se calme. Nous nous entendons bien. Nous sommes jeunes, mais n avons qu un seul but, améliorer notre état par tous les moyens possibles. Les soins qu on nous prodigue, le repos, nous aident et plus que les autres, il me semble prendre au sérieux cette histoire. Il est indispensable, pour mon avenir de musicien, de guérir vite, très vite et d entamer une vie professionnelle, sans handicap de santé, sans frein d aucune sorte. Pour hâter ma guérison, je décide de manger le plus possible. Je deviens le phénomène du réfectoire avec mon farouche appétit. Je suis amateur pour tous les restes et je parviens à prendre treize kilos en dix semaines. La tradition du sanatorium veut qu un énorme gâteau soit servi à celui qui gagne au moins dix kilos. Pour m embarrasser et rire encore une fois avant mon départ, mes camarades décident que je ne mériterai le gâteau que si j avale 18 œufs durs... après un repas normal! Je relève le défi, ingurgite les 18 œufs et n ai plus qu à partager la récompense avec les joyeux parieurs. Je quitte, guéri, l établissement de cure. J y laisse des compagnons plus atteints que moi, par une maladie qui fait alors des ravages parmi les jeunes. Beaucoup, comme moi, ont connu la famine pendant la guerre ; et l après-guerre, pour nous, n a pas été généreuse.
20 EUROPE - ÉTATS-UNIS : Budapest : amis peintres, premières œuvres Berlin : concerts au «Sturm». Henry Cowell Munich : les tsiganes Bulgarie, Italie : Tournées du «Trio de Budapest» Budapest : travail du compositeur, du pianiste 1927 : Première tournée de concerts aux États-Unis 1928 : Paris Insuccès en Angleterre Allemagne : concert au Bauhaus de Dessau Budapest : nouvelles œuvres : Deuxième tournée de concerts aux États-Unis New York : maladie Californie : Carmel ; amitiés : Weston, Cowell, Steffens Concerts : Radio, Universités, Écoles, Communautés, Prison New York «Pan American Association of Composers» Troisième tournée de concerts aux États-Unis Virginia. Départ vers l Europe. Engagement politique
21 Si je vis avant tout pour la musique, j entre aussi et avec passion, dans une autre aventure qui durera toute ma vie, celle des arts plastiques, et surtout de l art pictural. Mes rencontres avec deux peintres hongrois : Hugo Scheiber né en 1873, qui mourra en 1950, et surtout Béla Kadar, né en 1877, qui mourra en 1956, sont à l origine de l éveil de cette passion. Dans la Hongrie de l époque, je ne connais rien de la peinture contemporaine et les peintres, pauvres et besogneux, ont longtemps à attendre le moyen de savoir ce qui se passe au-delà de la frontière. Hugo Scheiber, à peu près autodidacte, presque analphabète, est une sorte de génie primitif, une force de la nature. Béla Kadar, lui, est un visionnaire attaché à sa terre natale ; il est, parmi les peintres hongrois de sa génération, et d une manière absolument inconsciente, révolutionnaire un Chagall hongrois, avant d avoir même eu l occasion de voir une œuvre de Chagall! Chaque dimanche, dans la matinée, je vais avec Istvan Szelényi, chez Kadar qui habite, avec sa femme et ses quatre enfants, à la périphérie de la ville, un logement avec atelier, loué par la municipalité. L endroit est assez médiocre, délabré et sans confort, mais il est pour Szelényi et pour moi, un lieu magique. Kadar est cultivé, raffiné ; il est totalement conscient, à l inverse de Scheiber, de ce qu il veut faire, de ce qu il fait, vers quoi il va. Chaque dimanche, il nous montre son travail de la semaine. Il peint dans des conditions matérielles difficiles ; sans argent pour acheter des toiles, il utilise du papier à dessin assez fort et n importe quel support. Mais il travaille, il travaille sans arrêt, et quand il examine, comme s il les voyait pour la première fois, les tableaux qu il nous montre, il est heureux, avec un émerveillement naïf, de les retrouver I Ces matinées, chez Kadar et la connaissance régulière que j ai, de son art, pendant un peu plus de quatre années, resteront parmi les souvenirs les plus enrichissants de ma jeunesse. Hugo Scheiber qu on classera parmi les Expressionnistes et les Futuristes exposera à Budapest en 1931 et en Mais ce sera en 1964, qu une importante exposition rétrospective lui sera consacrée à la «Hungarian National Gallery». Kadar n exposera à Budapest qu en 1932 et la rétrospective de son œuvre attendra 1971 pour être vue dans la ville où il a toujours vécu. Mais les talents de Scheiber et de Kadar sont découverts à l étranger en 1922, et ils sont exposés : Scheiber à Vienne, Kadar à Berlin au «Sturm» où Scheiber aura aussi une exposition en «Der Sturm» est une revue de combat pour l expressionnisme - plus tard pour l art abstrait - dirigée, depuis 1910, à Berlin, par Herwalth Walden. Celui-ci avait exposé dans la Galerie de la revue, dès 1912, Braque, Picasso, Herbin, R. Delaunay, Arp, Reth, Severini, Archipenko, Kokoschka, Jawlensky, Kandinsky, Mark, Campendonck, Klee, en 1914, Gleizes, Metzinger, Villon, Duchamp, Chagall. Après la guerre de 1914, Herwath Walden s était intéressé au groupe des peintres hongrois, dont certains avaient quitté le pays fascisé par Horthy : Lajos Kassak, Laszlo Moholy-Nagy, Laszlo Tihany pour Vienne, et dont d autres, comme Scheiber et Kadar, étaient restés en Hongrie. Ces derniers me mettent en rapport avec Horwarth Walden qui organise aussi des concerts au «Sturm». Et, puisque je suis libre, après mon exclusion de l Académie, j accepte son invitation à Berlin où je joue le 6 Mars 1925, des œuvres de Bartók, de Kodaly, de Kadosa, de Kósa, de Szelényi. Ce premier concert du «Sturm» est aussi ma première échappée de Hongrie. C est un succès! Le public est nombreux et il y a, là aussi, les plus importants critiques musicaux de la presse berlinoise ; les présences du Professeur Adolf Weismann, de Rudolf Kastner, de Erich Kleiber - chef d orchestre et directeur musical de l Opéra de Berlin - me remplissent de joie et de fierté. Les critiques sont élogieuses ; Kleiber m invite et quand je lui conte mon exclusion de l Académie, il me serre dans ses bras en riant et me félicite : - «Bravo! Bravo! Moi aussi, j ai été exclu du Conservatoire de Prague». Devant le succès du concert, Walden me propose de redonner le même programme, le 18 mars. Ce que je fais évidemment avec beaucoup de plaisir. Le succès est le même. «Der Deutscher», Berlin, écrit : «I. W. de Budapest présentait une suite de morceaux de musique magyare. Il sut imposer, et pour ainsi dire faire toucher du doigt l âme populaire hongroise des danses et des chansons paysannes qu il interprète». Mais ce que le public ne sait pas, ce que les journalistes n écrivent pas, ce sont les difficultés que je rencontre, comme n importe quel artiste encore inconnu et indépendant. D abord pour payer le voyage, j ai dû vendre mon pardessus d hiver. Le baron H. à qui j avais montré la lettre d invitation et avoué le problème matériel qui risquait de faire échouer cette occasion inespérée de jouer devant un public berlinois, n avait trouvé à me répondre que - «Oh! tu sais, ça ne vaut vraiment pas la peine de dépenser tant d argent pour aller jusqu à Berlin. Tu ne tireras rien de cela!». Evidemment, le public d avant-garde du «Sturm» n avait aucun prestige à ses yeux, à côté de son salon d invités snobs devant lesquels je jouais, chez lui. Mon pardessus vendu, j avais pu payer mon voyage. Mais la proposition du second concert m oblige à prolonger mon séjour. Heureusement, Scheiber est, en ce moment, à Berlin où il occupe, dans une pension, une minuscule chambre, sans chauffage. Il m héberge clandestinement : je dois me déchausser pour monter silencieusement, le plus tard possible, et ne pas être repéré. Je dors sur un divan trop court et étroit.. Comme il n y a pas de couverture pour moi, je reste habillé et m enveloppe dans la descente de lit dont mes pieds dépassent. Je gèle toute la nuit.
22 Glorieuse situation du pianiste fêté dans la salle de concert, crevant de froid la nuit dans la misérable chambre clandestine! Mais la misère et le froid ne comptent pas à côté de la découverte du monde nouveau qui m accueille hors de mon pays, à côté de mon éblouissement devant les toiles de Picasso, de Chagall, de Braque, de tous les artistes contemporains dont je ne connaissais, jusque-là, que de mauvaises reproductions. Le succès des deux concerts, les éloges des critiques, la connaissance d un univers autre, accompagnent mon retour à Budapest, d accents de victoire. J en suis tout glorieux! Et cela me donne beaucoup d élan pour composer : j écris en cette année 1925 une œuvre ACCELERANDO POUR PIANO 2 qui utilise une même matière musicale, un même élément pour, en un accelerando ininterrompu, aboutir à un mouvement extrêmement rapide. Je la dédie «à mon maître Béla Bartók, affectueusement». Je jouerai l œuvre très souvent, dans des récitals. Elle attirera l attention des critiques, des musiciens, des musicologues, mais elle déconcertera le public tant elle devancera son temps, annonciatrice de la «musique répétitive» qui fera rage, cinquante ans plus tard, en Occident. Aux États-Unis, quelques années après sa composition, Henry Cowell, Dane Rudhyar et d autres musiciens, ne se tromperont pas sur l importance de ma démarche. C est encore pendant cette année 1925, en juillet et novembre, que je compose DEUX RÉCITATIFS POUR VIOLON SEUL 3 une œuvre de dix minutes. Elle sera souvent interprétée - surtout en Allemagne et aux États-Unis. Le manuscrit en sera perdu, puis miraculeusement retrouvé J avais eu l occasion, avant de partir pour Berlin, de participer, à Budapest, à deux concerts où j avais donné en décembre 1924, des œuvres de Bartók, et en janvier 1925 une œuvre de Wilhelm Frédéric Bach. Dès mon retour d Allemagne, je brûle de jouer à nouveau hors des frontières, et je parviens à organiser, avec un de mes anciens camarades de l Académie, excellent violoniste, Odon Pártos, quelques concerts de sonates pour violon et piano que nous donnons, encore à Berlin où je suis heureux de retourner vers la fin de l année Nous y faisons entendre Veracini et Bach, Glazounov et Kodaly, Pugnani et Szymanowsky. Comme au «Sturm», je tiens à jouer aussi une œuvre de mon camarade Pal Kadosa qui est encore, écrit un critique, «totalement inconnu en Allemagne». Là aussi, nous avons une excellente presse et j ai de plus en plus l envie de courir le monde et de sortir de mon petit pays. Odon Pártos quittera lui-même la Hongrie et longtemps plus tard, deviendra alto solo de l orchestre Symphonique de Tel Aviv. L amitié renaîtra entre nous mais se cassera aussitôt de bien étrange façon : quelques années après la seconde guerre mondiale, l orchestre de Tel Aviv donnera deux concerts à Paris, et je retrouverai, à une réception, à l Ambassade d Israël, Pártos et sa jeune femme. Grande joie, retrouvailles émues. Invitation à dîner à la maison en prenant soin de demander s ils mangent kasher. - «Pas du tout, de toutes les viandes, c est le porc que nous préférons». Ambiance sympathique pendant tout le dîner. Souvenirs évoqués. Tant de choses à dire sur les événements des dernières décennies. Séance de musique. Beaucoup d émotion. Mais au détour d une phrase, lorsqu il sera encore question de la guerre, je préciserai - «C est grâce à ma femme non juive, que j ai pu survivre pendant l occupation, en France». Pártos s immobilisera, me regardera, nous regardera, stupéfait : - «Ta femme n est pas juive... Mais tu es un traître!»silence total. Il nous semblera avoir mal entendu... Pártos se lèvera, rangera son instrument, dira à sa femme : - «Viens, nous partons, nous ne restons pas chez un traître!» Et ils partiront sans nous serrer la main. Je lui écrirai pour demander une explication, sans avoir de réponse et j apprendrai qu il fera tout en Israël pour que ma musique n y soit pas jouée. Par quelle aberration une amitié de jeunesse, peut-elle, après des retrouvailles émues, être ainsi anéantie, par un racisme forcené, une intolérance démente? Pártos sera longtemps malade et mourra au bout de quatre années d épreuves, sûr, sans doute, d avoir toujours été le JUIF pur, sage, intègre! 1926 L année 1926 commence. Je n ai qu un désir : vivre hors de Hongrie, m éloigner d un pays où le système politique ne me convient pas. Je ne suis pas heureux sur ma terre natale, je n y serai d ailleurs jamais heureux. L atmosphère m en paraîtra toujours lourde, j y respirerai mal comme dans un air trop rare et inerte. Je suis invité, au début de l année, à Berlin, par la «Société Internationale de musique moderne» pour donner plusieurs concerts avec des œuvres de compositeurs hongrois contemporains : je choisis Bartók, Kodaly, Kósa, Kadosa, Szelényi... et moi-même. Et je décide alors de ne pas retourner en Hongrie et de tenter ma chance en Allemagne. Après l un des concerts, un Américain se présente : c est Henry Cowell. Je sais seulement de lui qu il est né en 1897, en Californie et qu il est pianiste et compositeur. C est un garçon assez petit, aux traits un peu mous éclairés toutefois par un regard vif, aux cheveux rares, aux vêtements très conventionnels. Il ne parle que l anglais et ne sait que quelques mots d allemand. Moi j ignore tout de la langue anglaise! Malgré cela, je comprends qu il a écouté mon concert avec beaucoup d intérêt et qu il aimerait me parler d un projet susceptible de m intéresser. Nous nous revoyons le lendemain et tant bien que mal, j apprends qu introduit dans les milieux musicaux aux États-Unis, Cowell peut me proposer pour l année 1927 une série de récitals comme celui qu il a entendu la veille. Je suis ébloui! Le voyage, le séjour, les déplacements seront à la charge d une amie de la musique, mécène, de New 2 M.S. inédit Paris. Éditions Henry Lemoine. Couverture d Alicia Penalba
23 York. Je dois donner une réponse rapide. Je n hésite pas à m engager avec joie. Avant de repartir pour les États-Unis, Henry Cowell donne, lui même, une série de concerts en Europe. Celui de Budapest n a pas beaucoup de succès. Cowell m écrit, en Allemagne, une très gentille lettre, et comme j avais demandé à ma mère de le loger pendant son séjour, il me remercie dans un charabia en plusieurs langues où je lis qu il a pu, grâce à moi, «coucher avec votre mère»! Après quelques instants d étonnement, je traduis «coucher chez votre mère». Henry Cowell! J apprendrai à le connaître lorsque je le retrouverai, en 1927, aux États-Unis et une solide amitié nous unira alors! Mais en ce début d année 1926, avec ce grand espoir qui m habite maintenant, je dois exister, et ma chance, à Berlin, c est d avoir la volonté de survivre. Je suis d abord vendeur de journaux : je crie dans la rue le «Berliner Zeitung am Mittag», mal habillé, mal chaussé, dans la neige, sous la pluie. Ma chambre est sans chauffage. Je mange peu et mal, mais je repousse l idée de rentrer vaincu, dans mon pays. J ai enfin une proposition de travail. Elle est loin d être celle que j attendais, mais il me semble que l expérience peut être intéressante : le pianiste d un orchestre tzigane hongrois qui joue dans des cafés et des restaurants, quitte l ensemble et on me demande si je veux le remplacer. L orchestre tzigane joue toujours sans partition et doit s adapter souplement à la conduite du premier violon «le primas», debout et alternativement plein de fougue ou de langueur. Pour un pianiste non tzigane, l aventure est tentante, d autant plus que les cachets sont importants. Je m engage donc, et nous travaillons à Munich pendant plusieurs mois. La vie que je mène, dès ce moment, est indescriptible. Nous jouons, chaque jour, dans un très grand café, à l heure du déjeuner, l après-midi et le soir. Ensuite, le premier violon, le contrebassiste et le pianiste continuent, chez des particuliers, jusqu à six heures du matin. C est une existence épuisante que je m impose car j ai un but précis : gagner beaucoup d argent pour ensuite, me consacrer à la composition, avant de partir pour les États-Unis. Je loge dans une très modeste chambre de la vieille ville, devant une petite église dont j aime le tintement des cloches quand, je passe, là, quelques heures. Le printemps est beau, rendant la vie plus agréable. Je me prive de beaucoup de choses et pour ne pas être tenté de trop dépenser, je m arrange avec le chef - le primas - pour qu il me donne, le samedi, une infime partie de mon cachet et qu il me garde le reste jusqu au moment où nous nous séparerons. Le magot grossit car s y ajoutent les sommes assez considérables - sortes de pourboires - que nous récoltons d assez curieuse façon : à tour de rôle, chaque heure, nous abandonnons notre instrument et passons dans la salle, une assiette à la main, ou s entassent les dons généreux des clients, toujours heureux d entendre de la musique tzigane ; mais un rite accompagne cette quête. Si une main tient l assiette, l autre doit obligatoirement serrer un verre plein qui ne peut, en aucun cas, être posé et qui est rapporté intact, à la fin de la déambulation! Méfiance oblige! les pourboires étant partagés entre tous les musiciens, il ne faut pas que le quêteur ait la tentation d en glisser subrepticement une partie dans sa poche ; grâce à l astuce, les autres compagnons n ont nul besoin de surveiller le récolteur. Cette coutume devrait m éclairer, mais je possède encore une telle dose de candeur et une telle faculté de confiance que pas un instant je me méfie de ce milieu. Je me réjouis à l idée du pactole qui grossit chaque semaine. Lorsqu au bout de quelques mois, épuisé par ce rythme infernal et par cette musique pour laquelle je ne me sens vraiment pas fait, j avertis le chef que je le quitterai quand il aura trouvé un autre pianiste ; je me promets de beaux moments de liberté et de travail personnel. Un pianiste allemand est engagé. Je le mets, pendant quelques jours, au courant, avec pas mal de difficultés, la forme très libre de quasi improvisation de la musique tzigane ne convenant absolument pas au caractère germanique. Me voilà donc libre et prêt à empocher ma fortune. Alors un samedi soir, je dis adieu à tout le monde. - «C est dommage, me dit le chef, tu sais, on était bien ensemble, mais puisque tu dois partir...» - «Oui, je dois en effet, m arrêter. Veux-tu me préparer ce que tu me dois?» - «Bien, je te dois donc la semaine.» - «La semaine et tout ce que je t ai demandé de garder pour moi depuis quatre mois.» - «Moi? Je ne t ai jamais rien gardé!.» Et il prend tout l orchestre à témoin ; - «Dites donc, il demande de l argent! Est-ce que vous n avez pas vu que je l ai payé, chaque semaine, comme j ai payé chacun de vous?» - «Mais si, mais si, tu l as toujours payé comme nous!.» Et me voilà, pauvre niais, devant tous les camarades - complices ou non, je ne peux le savoir, car ils ont vu effectivement le chef, me remettre, chaque semaine, de l argent comme à eux - dépouillé le plus simplement du monde de mes économies et de mon beau projet Aucun recours! Je n ai aucun moyen légal d entreprendre quelque chose, rien d écrit entre nous. L aventure se termine en fable immorale : «Le Juif et le Tzigane»!. Je quitte Munich et je rentre en Hongrie sans un sou, complètement découragé. A la fin d un été difficile, où je n arrive que péniblement à composer, empoisonné encore par la grande déception de Munich, je fais une rencontre qui me redonne courage et enthousiasme : celle de George Antheil. C est un jeune pianiste-compositeur Nord américain, d origine polonaise, élève de Ernest Bloch et vivant à Paris ; son premier concert, à Budapest, composé uniquement de ses œuvres, est, pour moi, un événement considérable, comme il l est aussi pour le public. Mais tandis que je le considère comme un interprète exceptionnel et que je trouve ses œuvres remarquables, la presse l accueille fort mal. On l accuse d être révolutionnaire, futuriste, décadent...
24 Mon enthousiasme n est sans doute pas plus objectif que les insultes qu il reçoit d autre part. Mais son courage et son non-conformisme sont, pour moi, exaltants. Son concert, manifestation d avant-garde, ne peut me laisser insensible. Mais je ne comprends pas encore que ce feu d artifices, qui pour le moment, me subjugue, ne peut se prolonger. Il y a parmi ses œuvres, une «Sonate aéroplane», une «Sonate sauvage» datant de 1922 et une musique sur laquelle, en France, Fernand Léger a réalisé en 1924 le premier film sans scénario «Le ballet mécanique» avec des photographies de Man Ray et de Dudley Murphy. Je ne saisis pas encore qu il y a, dans l œuvre de ce jeune compositeur à peine plus âgé que moi, une recherche systématique de la sensation, qu il n y a pas assez de profondeur et de valeur. Mais le personnage me séduit. Je suivrai avec beaucoup d attention sa carrière et lorsque j arriverai aux États-Unis, je chercherai ses œuvres et le moyen de les entendre, parce que j espérerai qu il ira, malgré les dires des critiques, toujours plus loin. Ma déception sera grande lorsque, beaucoup plus tard, alors qu il sera installé dans une vie confortable avec des moyens excessifs, Antheil ne composera plus que de la musique de mauvaise opérette. A l entrée de l automne 1926, l enthousiasme m habite de nouveau, car, une nouvelle fois, l occasion m est soudain offerte de quitter les bords du Danube. Le «Trio de Budapest» dont font partie deux frères : Nicolas, violoniste, et George Roth, violoncelliste, use des pianistes successifs! Les frères Roth, citoyens britanniques, hongrois d origine, me demandent de jouer avec eux. L idée me plaît, ils ont un impresario et des relations à l étranger. Nous travaillons donc ensemble et nous donnons un premier concert dans la salle de l Académie - d où j avais été chassé, deux ans auparavant! Le concert a du succès, la presse est excellente et le pianiste est considéré comme le meilleur élément de l ensemble : «I.W. le nouveau pianiste du Trio de Budapest a transporté ses camarades de leur conception de l impressionnisme, dans les sphères de l expressionnisme». (Alexandre Jemnits, Budapest 1926) «Le Trio de Budapest» s est présenté avec un nouveau pianiste, Imre Weisshaus. Il joint à l enthousiasme de la jeunesse, la grandeur de pensée d un musicien mûr. Animé d une exaltation intérieure, il sait tirer de son instrument toute la gamme des nuances. On sent, en l entendant, qu il «pense» chaque note, tout en laissant à l ensemble, sa spontanéité et sa fraîcheur»? (Dr. Paul Spitzer) «C étaient les débuts de Imre Weisshaus à Budapest. La beauté plastique et la maturité de son jeu dominaient». Dire que ces jugements plaisent beaucoup aux frères Roth serait faux! On nous propose deux tournées, l une en Bulgarie, l autre en Italie. Avant de partir, les frères Roth, tellement anglicisés, me demandent de transformer mon nom pour lui donner une consonance britannique. Ainsi, Imre Weisshaus devient Eric Whitehouse!. C est la première fois, et ce n est pas la dernière, que je suis ainsi débaptisé. Je n ai pas, et je n aurai jamais un attachement farouche au nom que m ont légué mes ancêtres. Si mon prénom est bien hongrois, mon nom, comme souvent dans nos pays d Europe Centrale fréquemment occupés, est de consonance germanique et il arrivera un moment où des circonstances politiques m obligeront à prendre un et même plusieurs pseudonymes. Le dernier de ceuxci deviendra légalement, un jour, mon vrai nom auquel je serai plus attaché, par maints souvenirs émouvants, qu à mon nom de naissance. On a souvent parlé de cette habitude des Juifs d adopter des noms chrétiens et on les a accusés de vouloir ainsi camoufler leur origine. Mais on ne fait pas le même grief aux écrivains, aux artistes non juifs, qui adoptent souvent, eux aussi, un nom de plume, un nom de scène, pour cacher quoi? Même si les événements tragiques qui ont accompagné la vie de notre peuple justifiaient notre prudence, nous n avons jamais craint d assumer notre naissance. Le fait d être nés juifs nous rend fiers ou indifférents, jamais honteux, comme les imbéciles peuvent le suggérer. Beaucoup de mes amis juifs hongrois, nés avec des noms allemands deviendront célèbres sous des noms hongrois qu ils se seront choisis pour s affirmer magyars. En 1926, je deviens donc Eric Whitehouse, mais pour très peu de temps, le snobisme britannique n entrant pour rien dans le succès du «Trio de Budapest», comme en sont vite convaincus Nicolas et George Roth qui redeviennent vite Miklós et Gyórgy Roth! Je participe encore, en octobre, à une soirée consacrée à la poésie et à la musique, à l Académie, et nous partons pour la Bulgarie. Je comprends vite pourquoi le «Trio de Budapest», malgré son succès, perd régulièrement son pianiste. Les Roth me font admettre que, pour vivre en harmonie, notre ensemble doit s engager à respecter une sorte de charte : toute question, tout problème doit être résolu par un vote démocratique d après lequel la majorité l emporte. Théoriquement, cela me paraît juste, équitable. J approuve! Avec encore cette belle candeur qui confine à la bêtise. Les conditions matérielles qui nous sont offertes ne sont guère intéressantes, mais il s agit avant tout, de nous faire connaître à l étranger. Les cachets sont minimes. Nous voyageons en troisième classe, la majorité l ayant décidé ainsi. Et la majorité s attribue les deux banquettes du compartiment pour s en faire des couchettes... le troisième membre, la minorité étant prié de se trouver une place ailleurs. Dans les hôtels, toujours par souci d économie, nous prenons une chambre pour trois : deux lits que s attribue la majorité, et un divan toujours trop court où la minorité essaie de caser ses longues jambes. La majorité est solidement cimentée par les liens fraternels qui unissent Gyórgy et Miklós - ce dernier plus filou et autoritaire que bon violoniste! Sans pour autant me juger persécuté, je souffre de ma constante minorité, surtout quand une furonculose s étant déclarée dans mes oreilles, je suis obligé de terminer la tournée dans un état lamentable. La majorité ne s en trouve nullement affectée et reste de marbre. Ainsi, du 26 octobre au 3 novembre, courons-nous d une ville à l autre, en Bulgarie. J arrive à Sofia dans un tel état que le médecin, consulté, pousse la conscience professionnelle et surtout l amour de la musique, au point de s asseoir au premier rang, dans la salle de concert, et de bondir en coulisses, lorsque je sors de scène, pour soigner mes oreilles. Mes yeux sont attentifs au jeu de mes compagnons dont j entends à peine les instruments. Malgré cela les critiques sont
25 bonnes : «Le jeu du pianiste est précis et finement nuancé. Il fit preuve dans chaque morceau du programme qu il exécuta de beaucoup de culture et de compréhension. Il joua, entre autres, quelques danses de Béla Bartók avec une technique étonnante et avec des nuances d un dynamisme intéressant». «Le pianiste joua avec beaucoup de talent, avec une grande science du phrasé et avec une grande facilité. La conviction qu il met à servir son art, prouve qu il a de la musique, un sentiment profond». Les succès que connaissent les concerts efface donc en partie mes ennuis. Nous jouons le plus souvent, deux trios de Beethoven, un de Schubert et un de Izebrand Pizzetti, Miklos interprète une Sonate de Haendel, son frère, deux œuvres pour violoncelle de Grazziolo et de Popper, et je donne des danses pour piano de Bartók. J emporte, de Bulgarie, beaucoup de beaux souvenirs, tant les accueils y sont chaleureux et les publics excellents. Nous y croisons Alfred Cortot accompagné de son secrétaire - accordeur de piano, qui donne une série de récitals, dans les mêmes villes que nous. Nous rentrons à Budapest où j ai le temps de jouer, dans un concert, Bartók, Chopin et Rachmaninov et, avec le «trio», à l Académie, Beethoven, Pizetti et Schubert, avant de partir pour l Italie, partager avec ma «majorité» constante, la tournée prévue. Du 30 novembre au 23 décembre, nous donnons 19 concerts dans 18 villes selon un itinéraire insensé qui nous envoie de l est à l ouest, du sud au nord, sans trêve. Il fait un froid terrible ; les hôtels où nous prenons de rares repos ne sont pas chauffés et nous arrivons dans les salles de concert les doigts gourds, insensibles. Je ne perçois plus les touches des pianos qui se succèdent de ville en ville. Mes compagnons ont, au moins, leurs instruments qui ne les quittent pas. Je dois faire, chaque jour, la connaissance d un nouveau clavier. Malgré cela, nous avons du succès : les publics sont chaleureux, la presse excellente - surtout pour le pianiste - ce qui contrarie encore la majorité! «Malgré sa discrétion, l âme du Trio», écrit «La Provincia di Vicenza», dont «le jeu mérite des louanges particulières en ce qui concerne la richesse de sa palette sonore grâce à laquelle, en dépit de l inégalité des deux instruments à cordes, il sut maintenir, en une fusion harmonieuse, l unité de l ensemble» renchérit «La Provincia di Padova». D autres journaux parlent de «l impeccable précision de la sonorité», de «sa science sûre de l équilibre du jeu des sonorités et des tempi», de son «jeu, à la fois fin, cultivé, précis et coloré», de son «beau toucher d une grande assurance et d un rythme rigoureux», de la «douceur et la netteté de son jeu, de ses très remarquables et émouvantes sonorités et de la finesse particulière de ses interprétations qui ont révélé une véritable musicalité». Le Professeur Pratesi, dans la «Gazetta di Livornese» résume toutes ces louanges : «I.W. est un interprète extraordinaire en ce qui concerne la puissance musicale et les nuances. Il maîtrise avec une aisance rare, tout le jeu des substances sonores, les plus délicates et les plus fines. Le souffle puissant de passion qui émane de son jeu montre clairement qu il sent profondément l œuvre qu il interprète. Dans les trios de Beethoven, de Pizetti et de Schubert, il se révéla un artiste irréprochable et digne des grands maîtres qu il a entrepris d interpréter. Il est, incontestablement, et c est là l avis de la majorité, le meilleur de l ensemble de Budapest». La majorité de l ensemble, elle, est de moins en moins contente de ces critiques! Le climat se dégrade progressivement entre nous! Nous sommes conscients que notre collaboration prend fin. La tournée achevée, il nous faut retourner en Hongrie et ce dernier voyage est le pire de tous. Au milieu de la nuit, le train est bloqué par la neige. Sans chauffage et sans nourriture - la «majorité» ayant décidé qu on ne s embarrasserait pas de provisions - nous attendons transis, épuisés, le chasse-neige qui n arrive que dans la matinée. Le voyage s achève, l année et notre travail commun aussi. Je quitte le trio qui se maintiendra quelque temps avec différents pianistes puis Miklos, le violoniste s installera à Amsterdam, Gyórgy fera sa carrière de violoncelliste à Londres Quelques participations à des concerts, et surtout la préparation de ma tournée aux États-Unis me retiennent, à Budapest, du début de l année 1927, à l automne. Je donne des œuvres de Bartók et de Kodaly à une soirée organisée par la comédienne Magda Ligeti. «Uj Fôld» (Terre Nouvelle), présente en mars des œuvres de Poulenc, Berg, Cowell, Schoenberg, Stravinsky, Honegger, Webern et Bloch où Istvan Szelényi et moi, nous tenons les parties de piano. En avril je joue un programme de musique ancienne : celle-là même que Bartók m avait fait connaître et aimer : onze compositeurs du XVIIème et XVIIIème siècles, de Frescobaldi à Vivaldi. «Terre Nouvelle» donne encore, en avril, un programme de musique et de poésie, on y dit des poèmes de Tzara et d Ivan Goll, j accompagne Margit Falus qui interprète des mélodies de Pal Kadosa, et en mai, dans une soirée littéraire et musicale, je joue des œuvres de Kodaly et de Bartók. De moi, Henry Cowell fait jouer en mars à New York, un PRÉLUDE 4, dans un programme où figurent encore Copland, Ravel, Bartók, Tcherepnine, Bloch, Honegger, Stravinsky, et, à Budapest, dans un récital de piano consacré aux compositeurs hongrois contemporains, Gyórgy Kósa joue POCO LENTO 5 que j ai composé en Je perdrai définitivement les manuscrits de ces deux œuvress dont il ne restera nulle trace. Au début de l été, je reçois, comme prévu, un message d Henry Cowell où il confirme sa proposition de tournée aux États-Unis. Il y joint le billet pour le bateau et l argent du voyage jusqu à Cherbourg. 4 M.S. disparu. 5 M.S. disparu.
26 Quel bel été je passe! Je me suis installé dans une maison paysanne derrière les collines de Buda, au milieu des champs, au bout d une route si mauvaise que les transporteurs ont été obligés de faire un chemin de planches pour amener mon piano jusqu à ma chambre où là, ils ont dû caler les trois pieds de l instrument sur la terre battue. Dans cet isolement, je travaille avec enthousiasme. En mai, je compose SIX PIÈCES POUR VOIX SEULE 6 qui seront publiées l année suivante, en 1928, dans le numéro d avril de «New Music», la revue que Henry Cowell fait paraître chaque trimestre, à San Francisco, consacrée à des auteurs contemporains. Ce sera ma première œuvre éditée J apprendrai que ces «Six pièces pour voix seule» chantées seront aussi utilisées par Martha Graham, pour une CHORÉGRAPHIE ch 1 (6) dont la Première aura lieu à New York, le 20 novembre 1932 sous le titre «Dance songs», et qui sera encore donnée en 1936, à l opéra de San Francisco. Je compose une SONATE POUR PIANO 7 en un seul mouvement, d une durée de 36 minutes environ, sans un langage et un style très personnels, mais que la «Sonate en si» de Liszt, que j admire et joue beaucoup, inspire. J aurai l occasion de jouer cette Sonate dans de nombreux récitals. J ai envoyé à Henry Cowell les programmes de ma tournée aux États-Unis, accompagnés de quelques lignes de recommandation chaleureuses écrites par Bartók. Et je travaille, pour les faire entendre en Amérique «Ballade», «Sonatine», «Trois chants populaires hongrois», «Danses paysannes hongroises» de Bartók, «Quatre pièces pour piano» de Kodaly, «Sonate n 1» et «Pièces pour piano» de Kadosa, «Concerto en ré mineur» de Vivaldi, et de moi, «Sonate pour piano» et «Pièces pour piano» dont le manuscrit disparaîtra. Pour préparer le public américain à l écoute de ces auteurs, Henry Cowell fait paraître en juin, dans «Musical America», un article sur la jeune musique hongroise. Il y écrit : «La musique de Imre Weisshaus manifeste une totale indépendance ; on n y trouve pas la moindre trace de la personnalité d autres compositeurs. Il semble qu il ait développé ses moyens et son expression, depuis sa propre source... Si une œuvre nouvelle ne contient aucune référence à Schoenberg, Stravinsky ou Debussy, elle ne trouve pas d audience cordiale. Parce que, dans la musique de Weisshaus, les références de ce genre sont absentes, et aussi parce que sa conception est très éloignée de ce qui constitue généralement la musique, une écoute très attentive est nécessaire pour apprécier la vraie beauté, la concentration de leur essence, et la musicalité de ses œuvres. En aucun cas, on ne peut parler d absence de forme ; au contraire, Weisshaus fait un usage excellent de tous ses matériaux. Il dénude sa musique de tout ce qui n est pas essentiel - quelques notes d une simplicité extrême lui suffisent pour suggérer toute la richesse des sons de n importe quel orchestre autochtone. Par exemple, un des instruments typiques de Hongrie est le cymbalum. Sa caractéristique est la saisissante répétition des notes. C est pourquoi Weisshaus peut éliminer de sa musique, tous les sons superflus et concentrer sur une seule ligne de notes répétées, celles du cymbalum, tout en traitant cette répétition, avec toutes les variantes rythmiques et de subtils mouvements. Il n imite jamais une phrase entière d une mélodie populaire hongroise, mais il parvient à réaliser une juxtaposition de fragments de deux ou trois notes représentant le noeud de la mélodie, la quintessence de son expression, et développer seulement cet élément. Sa technique est celle de Picasso - qui suggère plus, par la tournure délicate d une simple ligne qu un Matisse par la parade de masses de couleurs. Weisshaus est judicieux dans sa démarche, en développant quelques étincelles de sa musique natale pour élaborer la sienne, il est mille fois plus Hongrois que s il prenait un thème paysan dans sa nudité et l harmonisait d une manière pseudo italienne ou allemande, comme tant d autres l ont fait avant lui...». On m annonce dans la presse américaine, comme «l ambassadeur de la musique moderne et de la jeune musique hongroise en particulier»! De quoi faire tourner une tête moins solide que la mienne! Entre la composition et le travail au piano, j essaye de trouver le temps d apprendre un peu d anglais! Enfin, le grand départ pour l Amérique a lieu, à la fin de l année Le voyage par bateau dure cinq jours pendant lesquels une effroyable tempête nous secoue. Nous sommes cinq vaillants au pied marin, à nous régaler,. dans la salle à manger désertée, les autres passagers malades dans leurs cabines. Le temps se calme lorsque nous arrivons à New York. Henry Cowell absent a envoyé le pianiste Richard Buhling pour m accueillir et me conduire chez Blanche Walton, cette amie des arts, mécène, dont Henry Cowell m avait parlé à Berlin. Blanche Walton a décidé, depuis la mort de son mari, de mettre sa fortune et son énergie au service de la musique contemporaine et des jeunes compositeurs. Son grand appartement de Central Park est à la disposition de ses amis artistes, les diverses chambres en sont toujours occupées. Henry Cowell loge là, lorsqu il séjourne à New York. Une salle de musique abrite deux pianos Steinway, on y travaille, on y invite des amis musiciens. Cette femme si généreuse est aussi libérale elle milite activement dans l «Association pour la libération des gens de couleur» et traite sa vieille servante noire, plus en amie qu en domestique, fait assez exceptionnel à cette époque de ségrégation raciale. Je la verrai, une fois que je circulerai avec elle, à la Nouvelle- Orléans, faire arrêter brusquement le chauffeur de taxi qui nous conduit, parce que celui-ci, après avoir failli écraser un homme, répond à Blanche qui lui fait une observation : - «Oh! Ce n est rien, ce n est qu un nègre!» Livide de colère, elle règle la course et nous quittons la voiture. Je reste 48 heures chez Blanche Walton, mon «aventure» américaine commençant agréablement avec cette hospitalité chaleureuse, cette maison où la musique U.S.A. San Francisco «New Music» Vol 1 n 3 c h 1 (6) 1932 U.S.A. New York. Martha Graham «Dance Songs» 7 M.S. inédit.
27 contemporaine est si bien accueillie. Le premier repas me réserve un problème! La table est très élégamment dressée pour plusieurs invités et chaque place est ornée d un petit cactus. Les connaissances du «paysan du Danube» que je suis, sont forcément limitées en cactées, mais je trouve ceux-là particulièrement décoratifs. Nous nous asseyons et je vois, avec stupéfaction, chaque convive arracher les feuilles de son cactus, les tremper dans une sauce et les brouter tranquillement... Il ne me reste qu à faire la même chose et goûter pour la première fois... un artichaut, denrée absolument inconnue en Europe centrale, à cette époque. Avant de quitter New York, je donne au cours d un concert privé, mon premier récital américain, devant un public restreint, mais Henry Cowell est là, des musiciens et des critiques aussi. C est maintenant le départ, on me remet un imposant accordéon de billets de chemin de fer et on me lâche, seul, avec mon anglais très approximatif, dans l immense territoire des États-Unis. Perplexité au wagon restaurant : je ne comprends rien à la carte qu on me présente, alors je pointe mon doigt n importe où, et c est une superbe tranche de foie qui arrive devant moi, la seule viande que je n ai jamais pu avaler! A partir de ce moment, je me décide pour la solution la plus facile : le mot «omelet» m est familier, «milk» aussi qui se rapproche du «milch» allemand, alors j opte, midi et soir, dans le train ou le restaurant, pour l omelette et le lait, jusqu à ce que lassé quand même, je fasse un effort pour enrichir mon vocabulaire gastronomique. Du 14 novembre au 11 décembre, je donne des concerts à Kansas City, Los Angeles, Halcyon, Carmel, Oakland, Berkeley, San Francisco, Seattle. L organisateur de la tournée m avait dit, avant mon départ de New York : - «Ici, chez nous, il faut que vous parliez un peu au public, avant de jouer.» - «Parler de quoi?» - «Oh! Ca n a pas d importance. Le public aime bien cela. Vous pouvez, par exemple, expliquer ce que vous allez jouer». Ces directives m avaient laissé pantois, et, dans le train, j avais eu le temps d examiner ce sujet qui ne me convenait pas du tout. Je ne me voyais pas faire une analyse musicale, expliquer la musique, à un public qui venait entendre des œuvres inconnues de lui, et cela dans une langue que je ne maîtrisais pas! Alors, avant mon premier concert, je m arme de courage et, tant bien que mal, j expose : - «On m a demandé de vous parler de la musique que vous allez entendre et de vous l expliquer. Au lieu de cela, je vais vous expliquer pourquoi je ne veux rien expliquer». Et je développe, toujours dans un anglais hésitant, ce que je pense à ce sujet. Mes propos - mon accent aussi sans doute! ont leur succès! Tellement que la presse titre : «Voilà le musicien qui ne veut pas expliquer ce qu il va jouer». Je refais mon discours avant chaque concert, ayant déclenché, bien inconsciemment, une sorte de publicité. Je me rends compte qu une seule audition est insuffisante pour un public non habitué à la musique contemporaine et qui capte difficilement les côtés importants des œuvres présentées. Une pièce de théâtre, un opéra ne sont pas donnés une seule fois, les gens ont la possibilité de venir les réentendre. On n a jamais encore imaginé le programme d un récital ou d un concert de musique de chambre ou d orchestre répété tous les soirs d une semaine. Je songe à ce problème pour une prochaine tournée. Celle que je termine est prometteuse. On me procure des extraits de presse très satisfaisants, pour le pianiste et pour le compositeur : «C était la musique d un jeune révolutionnaire... Chacun sentait certainement qu il entendait un pianiste d une puissance d imagination de beaucoup au-dessus de la moyenne». ( Kansas City Star Time. 15/11/1927) «Il a parfaitement compris le mouvement et le sentiment de ses sélections, les a rendues lucides par son jeu à la fois sensible et brillant, en illuminant toute la beauté qu elles contenaient par l art subtil d un artiste studieux». (San Francisco Chronicle. 1/12/1927) «...I.W. a fait sensation ici... Il a donné un récital hier et a prouvé qu il est incontestablement un artiste considérable... Voici un nouveau monde de la musique... I.W. est un artiste : il médite au piano, en laissant l auditoire partager ses méditations. La partie importante de son art réside dans sa capacité de concentration spirituelle, ses éclats de passion et, pardessus tout, par les pensées profondes qu il communique...» ( The San Francisco Examiner. 1/12/1927) «I.W. est un exécutant possédant des dons splendides : le feu, et la glace de l émotion combinés avec une superbe facilité d expression. En plus de cet exceptionnel don de création, ce jeune Hongrois a prouvé plusieurs fois qu il est un exécutant exceptionnellement brillant. La portée expressive de son jeu embrasse aisément toute la gamme de forces et de nuances». ( The Moniteur California. Berkeley. 3/12/1927) «Un des plus satisfaisants récitals de la saison... C est la musique à laquelle on réagit instantanément, la musique qui vit de notre propre vie... Cette musique est magnifique... Et lorsque I.W. les jouait, en complète sympathie avec chacune de leurs nuances, et avec enthousiasme pour leur énergie vibrante, ces compositions de la Hongrie moderne étaient quelque chose qu il ne fallait pas manquer». ( The Argonaut. 10/12/1927) «... Les œuvres de I.W. révèlent la sincérité, l originalité et le pouvoir d atteindre de grands sommets par des moyens simples. Son style porte, de manière frappante, l empreinte hongroise. On y trouve le feu natal magyar plutôt qu un sentiment lyrique défini dans l expression des émotions. Il est élève de Bartók, et vient chez nous, chaudement recommandé par le distingué compositeur. I.W. joue avec une grande clarté et avec une admirable puissance dynamique...». (The New York Sun. 20/12/1927) «... Le jeu de I.W. est d une clarté électrifiante et empreinte d un dynamisme équilibré, mais c était la musique qu il interprétait qui le fit reconnaître immédiatement comme une personnalité qui s impose dans le monde musical contemporain. Dans ses propres œuvres, il parvient à supprimer tout le surplus de la matière musicale et fait preuve de la plus grande économie dans la sélection des éléments musicaux qu il emploie pour ses compositions. Il emploie, par
28 exemple, soit une note répétée, soit un simple intervalle, soit un lent trille, sur lesquels il peut édifier tout un mouvement... par des simples ressources il crée un monument pur et sans ornements, d un intérêt architectural remarquable...». ( Encyclopedia Americana annual. New York. Janvier 1928) En revenant à New York, j ai la joie de retrouver Bartók, hôte - lui aussi, de Blanche Walton. Il doit jouer à Carnegie Hall, le 22 et le 23 décembre, son «Concerto pour piano et orchestre» qu il a créé le 1 er juillet, à Francfort, sous la baguette de Fürtwängler, et qu il a rejoué en novembre, à Vienne, avec Anton Webern. A New York, l orchestre «The Philharmonique Society of New York» est dirigé par Willern Mengelberg. Le matériel du Concerto n arrive pas à temps et il faut remplacer l œuvre par la «Rhapsodie pour piano et orchestre opus 1», dont on trouve le matériel sur place. C est une grande déception pour Bartók que j accompagne aux répétitions. Sa peur du monde extérieur se manifeste dans ce New York dont la circulation l épouvante, après la tranquillité relative de nos cités européennes. C est en me tenant la main, qu il traverse les rues, et ce geste du maître, qui de près ou de loin, guidera toute ma vie de musicien, restera un des plus touchants témoignages de sa confiance. Bartók part pour une tournée de dix semaines, organisée par «Pro Musica», dans différents États. Par on ne sait quelle étrange prémonition, il ne sera jamais heureux dans ce pays, où le destin le conduira un jour, pour mourir dans une indifférence quasi générale. Moi, je me sens, au contraire, à l aise aux États-Unis et dans cette ville, New York, où je me trouve plongé, de la mi-décembre à la mi-janvier, dans une ambiance musicale incomparable. J apprends à mieux connaître Henry Cowell que je vois très fréquemment. C est un être généreux, tolérant, éclectique sur le plan humain et sur le plan musical. Il s intéresse à toutes les formes de la musique et ne rejette jamais ce qu il n aime pas, et qui a, malgré tout, à ses yeux, de la valeur. Il est le défenseur acharné des musiques de toutes les écoles, parce qu il a le respect de la création. Il est l ennemi de tout sectarisme. Il a créé, en Californie, la revue «New Music» qui est diffusée dans tous les États-Unis et il y publie des œuvres de jeunes et de moins jeunes : de Vivian Fine, la cadette, à Charles Ives, de Carlos Chavez à Arnold Schoenberg et à Dane Rudhyar. Jamais il ne publie ses propres œuvres dans sa revue mise au service des autres. Il a de multiples activités ; non seulement il compose, mais il écrit beaucoup - articles, études, analyses - sur la musique contemporaine. C est un pianiste remarquable qui a élaboré une technique personnelle ; on ne peut le comparer à aucun autre interprète. Il est à lui seul, devant son piano, un spectacle. On rit beaucoup de le voir utiliser ses poings, ses mains, ses avant-bras à plat sur le clavier, jouant plusieurs touches et jusqu à deux octaves et demie à la fois. On considère cela comme une musique acrobatique. Imperturbable, lui, joue sérieusement, ne tenant aucun compte des rires qu il déclenche, et comme il n exécute que sa propre musique, nul ne peut crier au sacrilège. Il n abandonnera jamais son propos et parviendra à bouleverser considérablement la conception de l harmonie, de la consonance, de la dissonance, d abord dans le sens modal, puis dans la base tonale. C est lui, le véritable créateur de l élaboration des «clusters» - grappes de sons - serrés par demi-tons, quand on appuie simultanément sur un certain nombre de touches noires et blanches du piano. Il fera école... Il est aussi un organisateur de premier plan. Il est de ceux qui, à New York, créent «l orchestre sans chef». Celui-ci donne trois concerts. Mais, pour un seul de ces concerts, où il y a, entre autres, une œuvre de Mozart, plusieurs dizaines de répétitions sont nécessaires, car chaque musicien - bénévole et fanatique - doit connaître toutes les parties de l œuvre jouée afin de décider lui-même de son entrée dans l ensemble. Entreprise sans lendemain! Henry Cowell crée encore la «Pan American Association of Composers» car la plus désintéressée de ses ambitions est de faire connaître les compositeurs de son époque. Lorsque je retrouve Bartók, à Budapest, je lui dis mon enthousiasme pour Cowell, et l importance que j attribue à l homme, autant qu au créateur, innovateur dans la composition musicale et le jeu pianistique. Bartók reste réticent, et nous ne pouvons nous entendre à ce sujet. Il dit que ce que j admire est justement inacceptable, il n est pas hostile, mais simplement hermétique à tout ce que je juge important dans la tentative d Henry Cowell... et qui sera, plus tard, apprécié à sa juste valeur Après les trois derniers concerts de ma tournée américaine, donnés à New York et à Boston, je regagne, en février, l Europe, où j ai des engagements en Angleterre et en Allemagne. J avais fait connaissance avec Paris, avant de m embarquer pour les États-Unis et je tiens à m y arrêter au passage. La ville m attire, mais encore plus les êtres que j y ai rencontrés et que j ai envie de revoir. Il y a d abord le sculpteur Etienne Boethy, et un de ses cousins, Lajos, dont les graphismes me fascinent. Je cherche à me loger dans le quartier de Denfert-Rochereau qu ils habitent, pour être souvent avec eux. La technique du dessinateur est simple : il fait, à l encre de Chine, un premier graphisme sur papier, il dessine un deuxième élément sur un papier calque très mince, et, superposant les deux, obtient une œuvre au décalage subtil, souvent extraordinaire. Le garçon, atteint de surdité, vit enfermé en lui-même, ne cherche pas à communiquer, tout entier préoccupé par ses réalisations. Celles-ci m attirent d autant plus, qu elles sont l aboutissement de recherches, en dessin, semblables aux miennes, en musique. Sans appareil, j élabore, je cherche, je renforce, j améliore moi-même, une technique, dont je pressens les aboutissements sans pouvoir matériellement les réaliser. C est beaucoup plus tard, en 1954, et après des recherches effectuées au Bauhaus, en 1932, que j aboutirai enfin, alors que les moyens électromagnétiques seront à ma disposition, à la réalisation d une œuvre que j intitulerai «Improvisation précédée et suivie de ses variations pour orchestre et magnétophone». C est encore un autre Hongrois, le photographe André Kertesz, de dix ans plus âgé que moi, et depuis 1925, à Paris, où
29 Jean Slivinsky lui a organisé, dans sa galerie «Au Sacre du Printemps», en mars 1927, une première exposition, que je suis heureux de revoir. Michel Seuphor écrira de lui, situant les scènes en 1926 :... «On aurait pu me voir, un peu partout dans Paris, aux côtés d un petit homme malingre, à l air effarouché, qui tenait un appareil photographique à la main, ou l installait sur un trépied. Je pilotais, du jardin du Luxembourg au Pont Marie, de l atelier de Mondrian à ma chambre d hôtel, du Pont des Arts à Montmartre, ce pauvre hère venu de Budapest et qui ne parlait pas un mot de français. Il voulait photographier Paris, les squares et les jardins. Je lui disais de photographier plutôt les chaises, rien que l ombre des chaises et il le fit : il était besogneux, misérable même et il avait une complaisance infinie à mon égard. Il photographiait tout ce que je désirais, tout ce que je désignais. Je ne me souviens pas de lui avoir jamais payé sa pellicule ou ses épreuves. Il se signalait par un sourire timide très particulier et qui cachait assez mal une ironie amère». (1) Pourtant, on sait que Kertesz n avait pas attendu leur rencontre pour photographier les villes et les jardins, les maisons, les bêtes, les hommes et les choses depuis l achat de son premier appareil... en 1913! Je retrouve souvent Kertesz, dans sa petite chambre au septième étage d une vieille maison de la rue de Vanves, à Montparnasse ; la question de langue n étant pas un obstacle entre nous, il n est pas aussi muet et effarouché avec moi qu avec Seuphor ; nous parlons inlassablement musique et photo. Il aime jouer avec les objets, lunettes, pipes, dossiers de chaises, avec les mains, avec les ombres. Il lui arrive lorsque nous mangeons ensemble, de brusquement s écrier : - «Pose ta fourchette, attends!» Et la photo est prise! Il fait les fameuses photos de mes mains tenant mes lunettes qui feront le tour du monde dans des expositions, des musées, des catalogues, des revues. Leur modernité est telle que l une d elles figurera plus d un demi-siècle après nos séances de la rue de Vanves, sur l affiche de la saison du Ro Theater de Rotterdam! Kertesz quittera la France en 1936 pour New York. Nous nous y reverrons à différentes reprises. Toujours, il évoquera avec nostalgie, nos années difficiles en Europe, nos rencontres à Paris, et malgré sa fortune et l énorme succès que les États-Unis, d abord réticents, lui réserveront, il me dira, à plusieurs reprises : - «Je n ai, dans ma vie, qu un seul grand regret, c est d avoir quitté Paris». C est d ailleurs à la France où il aurait désiré finir ses jours que Kertesz léguera, en 1984, tous ses négatifs, avant de mourir à New York, en Je vois aussi, souvent, un autre photographe hongrois : Tsigany et le peintre Tihanyi. On croise quantité de Hongrois dans les cafés de Montparnasse que je ne fréquente pas beaucoup, n étant absolument pas un «homme de café», toujours gêné par le bruit des conversations animées, aux multiples accents. Après ces retrouvailles amicales à Paris, je prends juste le temps de passer par Budapest avant de gagner Londres où je dois donner plusieurs concerts. Avec Paul Hermann, violoncelliste, c est d abord un programme de musique ancienne : Rossi, Froberger, Durante, Frescobaldi et de musique contemporaine : Kodaly, Kadosa et moi-même. Je réussis à faire remplacer une «Sonate pour violoncelle et piano» de Brahms que j aime si peu! C est, ensuite, une série de récitals de piano avec mon programme de musique contemporaine hongroise, qui - au contraire de ce qui s est passé aux États-Unis - obtient un franc insuccès! Il y a loin des critiques élogieuses de Californie de Le «Los Angeles Times» avait écrit le 20/11/1927 :... «C est un pianiste d une puissance et d une délicatesse remarquables. Il a été pour moi, une merveilleuse révélation, un grand cri d espoir et de vie dans le désert de la musique européenne, qui est devenue banale et sans vie dans ses futiles efforts néo-classiques des sept dernières années. Ici l on trouvait l expression de vitalité essentielle, la virilité d une race qui, en dépit des défaites et humiliations, trouve la possibilité de chanter dans des lignes plus austères et rigides son âme la plus profonde. La «Sonate» va jusqu au plus profond des choses, jusqu aux racines de la vie humaine, jusqu au sens magique des sons, des incantations... Dans le deuxième mouvement de cette «Sonate», dans les quelques «Préludes» qui terminaient le programme, le compositeur pianiste révéla l autre aspect de sa nature, sa sensibilité profonde, son âme tendre et vibrante». Le «San Francisco Chronicle». 1/12/1927 : «Il est maître dans la représentation de l esprit moderne hongrois... Il s est révélé comme le prophète qualifié d une musique étrange pleine d innovations...». «The Monitor California» de Berkeley. 3/12/1927 : «... Spirituellement, il semblait être en communion parfaite avec la musique qu il jouait... C est un jeune musicien brillant... La «Sonate» est une œuvre vitale et originale». Le «San Francisco News». Décembre 1927 : «Cette musique est tout à fait prenante. Contrairement à Schoenberg, Ruggles et d autres, les Hongrois n ignorent pas le sentiment, il y a une puissance d émotion, allant de la tendresse idyllique jusqu aux clameurs éclatantes d une passion, sans contrainte. Le pianiste est un artiste sincère ; il a quelque chose de personnel à dire dans une longue nouvelle». Et voilà qu en Angleterre, ma musique est descendue en flèche. De quoi me rendre plus modeste!! A propos du concert donné à Bournemouth à la «Société britannique de Musique», le très sérieux H. Austin Dewdney écrit, dans «The Times and Directory», après quelques banalités sur Bartók et Kodaly : ( 1) Michel Seuphor. Fonds Mercator p. 313
30 «... Dans les œuvres composées par le pianiste, I.W., il y a la négation totale de ce que nous considérons généralement comme musique. On n y trouve ni rythme, ni mélodie, ni forme, ni début, ni fin, c est simplement du bruit, souvent très déplaisant. Devant la musique de Bartók et de Kodaly, nous restons ouverts, en face de celle de Weisshaus, nous sommes résolument fermés. Il est inconcevable qu on puisse prendre cette sorte de chose en considération. Alors une seule pensée vient à l esprit : les compositeurs de ce genre espèrent-ils que nous les prenions au sérieux et que, jour après jour, nous chantions leur originalité dans la presse, ou se payent-ils simplement notre tête et s amusent-ils à nos dépens?». J ai, au moins, le plaisir d être invité, à Londres, par Dorothy Moulton, cette cantatrice anglaise qui m avait si discrètement aidé - sur l instigation de Bartók - pendant mes années d études, à Budapest. Je suis reçu aussi, un soir, pour le dîner, par un mécène britannique. Lui et moi, en smoking naturellement, sommes séparés par la surface interminable d une immense table où nos couverts, somptueusement dressés, dessinent deux oasis dans un désert brillant. Chacun de nous a, dans son dos, un valet attentif et les entrées et sorties du maître d hôtel solennel animent discrètement une conversation que la distance rend laborieuse. Je n ai pas grande envie de connaître souvent ce genre de réjouissances et je quitte l Angleterre, sans déplaisir. Je suis heureux de me retrouver bientôt en Allemagne où je dois donner un concert, au Bauhaus de Dessau. Bauhaus! Autre monde, autre horizon. Je ne peux souhaiter contact plus fructueux qui me donne la furieuse envie de revenir. Il est impossible d évoquer brièvement le Bauhaus et les activités qui y foisonnent. Je ferai d ailleurs plus amplement connaissance avec tout cela quand je participerai, moi-même, plus tard, à ces activités. Le concert que je donne là, le 11 mars, est magnifiquement accueilli par les étudiants et par les professeurs. On est loin de l incompréhension britannique. Je fais entendre, comme toujours, Bartók, Kodaly, Kadosa, et quatre de mes propres œuvres ; les critiques sont excellentes et on me remercie comme si j avais rendu un service inappréciable en faisant connaître cette musique dans ce lieu d avant garde. Le Bauhaus est pourtant en pleine mutation. C est le moment où Gropius annonce son départ suivi de ceux d autres «maîtres». Je rentre à Budapest, y trouve le calme nécessaire à la préparation d une seconde tournée aux États-Unis. Pour celle-ci, je termine une œuvre commencée en Amérique, que j intitule PIANO STUDY puis TOCCATA POUR PIANO dont le manuscrit sera perdu. Par miracle, Vivian Fine, la plus jeune musicienne du groupe Henry Cowell, en aura conservé une copie qu elle aura plaisir à me remettre, en me retrouvant plus tard à Paris. Je donnerai alors, à l œuvre, un nouveau titre TRANSPARENCE POUR PIANO 8 dont je ferai dessiner, en 1969, la couverture par un jeune peintre... mon fils Robin. J écris encore une SUITE POUR PIANO 9. Les deux œuvres, la «Sonate» de 1927 et la «Suite» de 1928 seront analysées, bien des années plus tard, par un musicologue français, Maurice Chattelun qui, devenu mon ami, sera très attentif à mon travail. Du dessin de la couverture de la partition que fera mon fils, il écrit : «Le dessin de Robin évoque la transparence d un milieu par contraste avec la ténacité d une figure s y mouvant...» Paris. Éditions Musicales Transatlantiques. Couverture de Robin Arma. 9 M.S. inédit.
31 L été terminé, je pars pour les États-Unis où doit commencer la seconde tournée de concerts. Et je tombe malade à New York, à New York dont Blanche Walton, la bonne hôtesse, et mes amis sont justement absents. J ai de vives douleurs dans les bras et les avant-bras, je ne peux utiliser mes mains. Je consulte spécialiste après spécialiste, en vain. On parle d une inflammation des jointures. Le cas semble grave, la guérison imprévisible. On me conseille de consulter un dentiste. Après examen, ce dernier déclare : - «C est très clair, votre mal vient d une infection dentaire, il faut opérer.» - «Combien de dents voulez-vous arracher?» - «Combien? Mais toutes! Car je ne peux localiser le mal! Ce sera radical, vous serez guéri, vos douleurs disparaîtront, vous aurez des prothèses et plus aucun ennui!». J ai 24 ans et à l idée de perdre ainsi une partie de ma personne qui me semble indispensable, je m enfuis... Je décide d utiliser une méthode personnelle pour guérir : faire travailler mes mains au piano, les forcer à jouer malgré la douleur, travailler, encore travailler. Il m a fallu annuler une partie de la tournée et ne conserver que les concerts prévus à l Ouest à partir de février. Et je passe ainsi l automne, le début de l hiver à New York, dans les pires conditions. J habite une chambre dans un hôtel très modeste du quartier populaire nord-est de la ville et je cherche du travail. Dans down-town, je fais quelque temps la vaisselle dans une cafétéria d où je rentre tard, la nuit, par le sinistre métro. Mon mal guérit doucement, je force mes mains au piano que j ai loué dans un studio. Alors que découragé, j entre, un jour, dans un drug store, pour tenter encore quelques coups de téléphone chez des amis probablement absents, je trouve, avec ma pièce de 5 cents retombée après un appel sans réponse, une autre pièce de 5 cents, oubliée là. Cela me donne l idée d explorer les appareils installés en série dans chaque drug store. Ma quête est fructueuse et l entreprise me rapportera parfois jusqu à cinq dollars par jour, récoltés «nickel» par «nickel». Ce jeu me permet d abandonner la plonge, de travailler mieux, chaque jour, le piano, et d être enfin prêt à gagner la côte Ouest pour y jouer. Mon repos forcé, à New York n est pourtant pas totalement inutile : j ai l occasion d accompagner un récital de danses donné par Doris Humphrey et Charles Weidman, de faire entendre à l Engineering Auditorium ; avec la violoncelliste Rozsi Varadi une TRANSCRIPTION pour VIOLONCELLE ET PIANO 10 que je viens d écrire sur «TWO HUNGARIAN FOLKSONGS» de Bartók et de participer à une soirée que donne, chez elle, Katherine S. Dreier, consacrée aux poèmes sonores de Kurt Schwitters. Je suis très heureux de faire la connaissance de Katherine S. Dreier, grande collectionneuse de peinture contemporaine qui avait eu l idée, dès 1919, de fonder un musée d art moderne que Man Ray et Duchamp lui avaient conseillé d appeler «Société anonyme»! - les deux mots lus dans une revue française avaient intrigué Man Ray et plu à Duchamp. Le nom avait été adopté et Katherine S. Dreier, en fondant ce musée, avait voulu réunir tous les tableaux qu elle achetait aux peintres, en Europe, et leur faire faire le tour des États-Unis dans une exposition itinérante. La musique, la poésie l intéressent aussi et elle aime réunir autour d elle, poètes et musiciens. J ai la grande joie d entendre, à Carnegie Hall, lors d un concert inoubliable de l orchestre Paul Whiteman, avec le pianiste prestigieux Ferde Grofé, «La Rhapsodie in blue» que George Gershwin avait composé, en Dans les milieux musicaux américains, j entends maintes appréciations contradictoires sur le compositeur. On en parle souvent avec dédain. «Ce n est pas de la musique sérieuse» dit-on de ses œuvres. Effectivement, George Gershwin n a que très peu de formation musicale, mais il a un tel dynamisme, une telle vitalité, il a si bien assimilé l authentique sève populaire, que cet autodidacte de génie a été capable d écrire cette «Rhapsodie in Blue» que je considère comme un chef d œuvre. Je découvre dans cette musique un phénomène indiscutable et historiquement important : pour la première fois, en Amérique, se réalise une parfaite synthèse entre la technique musicale contemporaine et la création populaire - synthèse pratiquée en Europe. Il me semble que c est là une sorte de plaque tournante dans l évolution de la musique américaine. Le public ne s y trompera pas, puisqu en 1929, cent millions de disques de Gershwin auront déjà été vendus. Mais les critiques musicaux continueront à être sévères : A propos de «Porgy and Bess», plus tard, ils écriront : «Monsieur Gershwin n a pas acquis le style de la composition lyrique...». Ou bien : «C est une création hybride qui hésite entre le drame musical, l opérette et la comédie musicale...». Gershwin sera-t-il influencé par ses censeurs? Il aura l humilité de venir à Paris demander leçons et conseils à Francis Poulenc, Darius Milhaud, Alexandre Tansmann, Georges Auric, Nadia Boulanger qui refuseront d influencer le musicien à qui Maurice Ravel dira : «Que puis-je vous apprendre que vous ne sachiez déjà?». Comme pour Cowell, lorsque je parle à Bartók, de mon admiration pour Gershwin et de mon enthousiasme, il ne me suit pas, sceptique et surtout méfiant à cause de cette source populaire américaine qu il connaît mal et qu il met dans la catégorie commerciale de vulgaire musique de danse. Certaines de mes nuits new yorkaises me permettent de vivre des heures extraordinaires à Harlem où je me familiarise avec la musique de jazz, et où je retrouve chez les musiciens noirs non professionnels des nombreux «jazz-bands» des petites boîtes de nuit, la même extraordinaire faculté d invention presque «improvisando» que je connaissais chez les tziganes d Europe Centrale. Guéri, c est la Californie que je gagne directement en quittant New York, pour y donner, de février à juin, ce qui a pu être sauvé de la tournée prévue. 1 0 M.S. inédit.
32 1929 J inaugure la forme que j ai décidé d attribuer à mes concerts après ma première expérience de présentation de musique contemporaine je joue deux fois les mêmes œuvres, avant et après l entracte. Je fais imprimer, sur le programme, la raison de ma démarche je considère impossible, après une seule écoute d une œuvre moderne, de pénétrer vraiment dans la lecture de la musique, de la juger, de l aimer ou de la rejeter. Je demande aussi qu on s abstienne d applaudir... ou de siffler au cours du concert. Il me semble mettre ainsi le public dans des conditions favorables à la réceptivité et à la réflexion. Ces deux formules novatrices plaisent et me font une publicité non prévue Non seulement la presse américaine en parle, mais les échos parviennent jusqu en Europe. Les concerts ont du succès ; on considère que mes récitals contribuent grandement à faire connaître, au public américain, la musique contemporaine hongroise. Mon but est atteint. Je joue naturellement Bartók et Kodaly, et je propose des œuvres de Lajtha et de mes camarades de l Académie : Kadosa, Szabó et les miennes. Parfois, une partie du concert est consacrée à des œuvres de musique ancienne. Ainsi, je parcours la côte californienne, jouant à Palo Alto, Oakland, Berkeley, Perris Valley, Monterey, plusieurs fois à Pacific Grove, Carmel, Hollywood, San Francisco, avec cet acharnement à faire connaître la musique hongroise ; je suis sans doute le seul pianiste à jouer autant les œuvres de Bartók et de ses contemporains. Certains de ces derniers ne verront pas, au cours des années à venir, leur talent s épanouir mais j aurai contribué à les faire connaître. On m en sait gré, le plus souvent, en reconnaissant aussi mes qualités d interprète. Il est bien rare que des voix s élèvent contre la musique que j ai plaisir à faire découvrir, et quand cela arrive, quand des protestations, des discussions ont lieu, cela relance l intérêt et je n en suis pas fâché. J étais déjà passé, lors de ma précédente tournée, à Carmel, village caché dans une forêt de pins, au bord du Pacifique, près de Monterey. La région m avait conquis, j en étais devenu quasiment amoureux. Je m étais senti là, comme chez moi, dans une sorte de communauté accueillante et chaleureuse. Les gens qui s y étaient installés avaient respecté la vie des vieux arbres aux troncs énormes et avaient construit leurs maisons de bois, sans toucher aux géants qui étalaient sans contrainte leurs racines apparentes et leurs branches majestueuses. Aucune rue n était droite dans cet endroit plein de fantaisie, peuplé surtout d artistes. Au long des années, la côte avait été envahie par des hommes d affaires retraités et fortunés qui avaient fait construire des maisons plus somptueuses que les modestes bungalows des premiers occupants. Ils aimaient se frotter à cette colonie d intellectuels, mais Carmel avait su conserver son charme et sa modestie ; on s y sentait à l aise et les businessmen s étaient laissé gagner par l ambiance qui y régnait, et, ayant enfin le temps de songer à la culture, s étaient mis, eux aussi, à lire, à écrire, à peindre. Je décide donc, puisque ma tournée a lieu en Californie, de louer à Carmel, un bungalow agréable. Je ne connais personne, et pourtant, en quelques jours, je vais connaître tout le monde. Le journal local : «The Carmel Pine Cones» qui publie beaucoup d articles d écrivains résidant là, a des yeux et des oreilles pour tout enregistrer, et, dès les premiers concerts donnés sur la côte, signale mon arrivée dans le village. Se présentent aussitôt, pour des visites de bon voisinage, un pianiste, un peintre, d autres encore. Je ne suis pas habitué à ce genre d existence bon enfant et j ai à travailler sans relâche. Croyant trouver la solution, j affiche sur ma porte «Je ne suis pas hospitalier». Le journal s empare de la formule, en fait un succès et les visiteurs sont encore plus nombreux à vouloir examiner, de près, l énergumène qui prétend mener une vie d ermite dans ce pays d hospitalité. Je comprends vite ma maladresse et finis pas adopter les lois qui régissent les rapports humains dans ce petit monde qui ne ressemble à rien de ce que j ai connu jusqu à présent. Monde d amitié, de compréhension, de tolérance ; monde libéral et confiant. Une de mes premières surprises est de constater que personne ne ferme sa porte à clef ; on s en va pour un jour ou pour plusieurs semaines et la maison reste ouverte. Si quelqu un manque de vaisselle pour des arrivées impromptues, il va en quérir chez le voisin même absent, et remet le lendemain, tout en place. Tout semble simple, aisé, heureux, et je vis là, simplement, aisément, heureusement. Il arrive même que - ma tournée terminée, l autre en préparation - n ayant plus d argent - je sois à la recherche de quelques ressources. Rien n est plus facile, je m engage, pour un temps, comme «homme à tout faire» dans quelque riche maison. Personne ne juge cela dégradant et mon prestige n en diminue pas pour autant : la mentalité américaine est ainsi faite, nul travail n est avilissant et personne ne déroge en travaillant. Je me fais donc, à Carmel et dans la région, de nombreux nouveaux amis. C est d abord Dene Denny, pianiste d une quarantaine d années. Elle est l organisatrice de la vie musicale de Carmel et de sa région, avec un élan exceptionnel et un désintéressement sans faille. Elle sait réunir autour d elle, dans une «Société de la Musique», tous ceux qui peuvent participer au financement de concerts et tous ceux qui sont capables, au cours de ces concerts, de faire connaître la musique contemporaine. J avais appris qu elle avait joué, en automne, à Carmel, puis en janvier, à Berkeley, une de mes œuvres. Ses programmes réunissent Ernest Bloch, Malipiero, Poulenc, Kodaly, Bartók, Hindemith, Honegger, Schoenberg, Stravinsky. Je suis heureux de la connaître mieux. Elle m introduit dans ces «Clubs de femmes» si efficaces aux États-Unis. Ils datent de la fin du XIXème siècle et se sont multipliés - «Book Clubs», «Art Clubs», «Musical Clubs», «Athletic Clubs» - en même temps que sont nés les collèges de jeunes filles, devenus célèbres «Wassar», «Barnard», «Smith», «Wellesley», «Bryn Mawr». Les femmes jouent toujours un rôle important dans la vie culturelle américaine. Il en est ainsi pour la Californie et dans un de ses «Daybooks» (1), Edward Weston peut écrire malicieusement le 11 mai 1929 : ( 1) The Daybooks of Edward Weston II California. Edited by Nancy Newhall. Library of Congress. Catalog number
33 «... Weisshaus est lancé par les mécènes de Carmel - les femmes naturellement...» Edward Weston! Depuis que je suis installé à Carmel, je vois partout des photos, souvent extraordinaires, signées de ce nom, et dans mes promenades le long de la côte ou sur les rochers, je remarque un homme d une quarantaine d années, immobile de longs instants, observant les mouvements des arbres, des vagues, c est Weston. Un jour, je me décide à l aborder : Nous nous entendons vite ; à ma remarque - «Je sais qui vous êtes, j aime beaucoup la photographie!» La riposte est immédiate - «Je sais qui vous êtes, j aime beaucoup la musique!». Ainsi, nous faisons connaissance. Nous nous revoyons souvent. J aime le voir photographier : ses modèles sont dans la nature, vagues, retombées d eau sur les rochers, sable, empreintes sur la grève, arbres, légumes - ses photos de poivrons sont de pures merveilles -, il fait de chaque élément aussi humble soit-il, une œuvre d art. Il ne vit que pour sa famille et pour la photo. Un de ses fils Brett, qui a mon âge, est également photographe, ses modèles sont différents de ceux de son père, mais son talent est le même. Edward mène une vie retirée, souvent méditative et comme il renonce même à venir à l un de mes concerts, je viens jouer chez lui, pour lui, un soir. J aurai la surprise émouvante, de lire, cinquante ans plus tard, dans un de ses «Daybooks», des lignes qui évoqueront bien des heures d amitié. Elles commencent par une allusion amusée, à la mode que j ai introduite en Californie - issue directement du Bauhaus - des textes imprimés sans majuscules ; je conçois moi-même, la typographie de mes programmes de cette manière ; Weston se moque amicalement de moi, comme le fera Bartók qui s amusera à m envoyer, un jour, à Dessau, une lettre et une enveloppe sans aucune majuscule! Weston écrit donc samedi 11 mai heures - «... Nous avons parlé d imre weisshaus - j écris son nom comme il le fait - mais je ne vois aucun avantage à mettre les majuscules de côté...- à la mode de certains «modernes» je sens un maniérisme - ou un effort pour être différent - justifié pour la publicité - mais donnant pour résultat une page plus difficile à lire Comme beaucoup de musiciens, ses goûts en dehors de la musique peuvent être mis en question - mais il parle avec volubilité de tous les arts et de la vie «moderne», ses réflexions sont publiées longuement et sont citées au cours des réunions intellectuelles...» 6 juin 1929, après la soirée où je joue chez lui : «... Et bien, imre weisshaus peut bien écrire son nom sans majuscule, même à l envers, et je ne protesterai pas, il peut être pédant - car il est jeune - il peut se méprendre sur les arts plastiques et je lui pardonne, car il m a donné quelque chose, hier soir. J attendais seulement une stimulation intellectuelle, mais j ai été ému : tout d abord par Bartók - une série de chants de Noël, ensuite une danse d adolescent - par Stravinsky - qui était superbe - et pour mes oreilles inexpérimentées, superbement joués. Aussi une de ses propres compositions - qui paraissait marteler directement mes centres nerveux - m a apporté - comment le dire - du plaisir? abstrait? étiquettes superflues si on peut être ému. Qui peut cataloguer le sommet de la jouissance sexuelle?» le 26 juillet 1929 : «imre weisshaus ici pour dîner. Je commence à l aimer personnellement. Il est arrivé dans une impasse dans son travail qui a mûri son aspect extérieur et ses manières. Il m a dit : «Si vous me demandez ce que je sais, je voudrais vous dire - rien!». Eh bien, cet état va passer et il deviendra d autant plus fort. Je me souviens de mon insatisfaction avant d être allé à New York en » En janvier 1930, il assiste quand même à un de mes concerts, où il rencontre Walter Arensberg, le collectionneur dont il dit : «Plus tard, j ai vu chez lui, la plus énorme collection d art que j aie jamais eu le privilège d admirer. Quatre Brancusi, quatre Rousseau, quatre Cézanne, Picasso, Matisse, Derain, Renoir, des sculptures africaines, des peintres américains...». D Edward Weston, j aurai toujours sur un des murs de mes domiciles successifs, une de ses célèbres photos de poivrons - véritable couple amoureux - qu il m offre. Et Brett, son fils, m autorisera, en 1978, à reproduire sur la pochette d un de mes disques : «Les chants du silence» son extraordinaire mise en page de «Ear and Fingers», qu il m offre, lui aussi, à cette époque de notre jeunesse. C est aussi à Carmel que je fais la connaissance de Lincoln Steffens, philosophe, écrivain, journaliste ; - un moment mon élève - Steffens a une soixantaine d années, né à San Francisco, peu avant le tremblement de terre de 1868, il a passé son enfance dans la Californie des pionniers. L autobiographie qu il écrit sera considérée aux États-Unis comme un des témoignages les plus importants de la fin du XIXème siècle et du premier quart du XXème. Au lendemain de la guerre mondiale de , il accompagna le Président Wilson sur le Bateau de la Paix, à destination de l Europe. C est un homme séduisant, d une intelligence remarquable, plein d humour. Nos conversations enchantent le jeune homme que je suis encore et j apprends beaucoup de lui. Il me donne, sans le savoir, une leçon qui restera toujours dans mon esprit : son secrétaire lui remet, devant moi, un travail terminé. Steffens l examine - «Mon garçon, qu avez-vous fait? Ce n est pas cela du tout!» - «Mais Monsieur Steffens, je vous assure que j ai fait du mieux possible!» - «Votre mieux, votre possible, ce n est pas assez. Il faut simplement faire «bien» le travail demandé.»
34 Séparé de sa femme, Steffens vit avec une jeune journaliste, Ella Winter dont il a un fils. Lorsqu il envisage de divorcer, Weston, qui est un ami de Lincoln et d Ella, note malicieusement dans son «Journal», le 12 juin 1929 : «Le village cancane beaucoup à propos du divorce de Lincoln Steffens!». Je ne reverrai qu Ella, à Paris, après la mort de Lincoln. A Hollywood, où je donne deux concerts et une émission à la radio, je fais la connaissance de Charlie Chaplin. Celui-ci, après beaucoup de difficultés liées à son divorce, a terminé «Le Cirque» et commence à tourner «Les lumières de la ville». En dehors des studios où il est tout entier pris par son travail, il mène une vie relativement retirée... lorsqu il n est pas engagé dans des histoires sentimentales compliquées. Il s intéresse à la musique, en compose lui-même, mais nous sommes obligés de constater que, dans ce domaine, nous n avons pas du tout les mêmes goûts. Schoenberg, que Hans Eisler lui amènera un jour au studio, lui dira que s il aime son film «Les temps modernes», il en trouve la musique bien mauvaise! et Chaplin sera obligé d être d accord avec lui Pour avoir tant ri aux «Charlots», je suis surpris de trouver en face de moi, au lieu d un homme drôle, gai, plein d humour et d entrain, un être taciturne, peu loquace et au lieu d un grand amuseur, un personnage triste. Les films qu il tournera ne seront d ailleurs jamais gais, figeant souvent en rictus douloureux, la grimace drôle du clown solitaire. Car la solitude est son lot, malgré la popularité, la richesse, il se sent «toujours isolé et en proie à un accablant sentiment d esseulement».une phrase de son livre «Histoire de ma vie» traduit tragiquement cela : «J avais l impression que tout le monde me connaissait, mais je ne connaissais personne!» (1). Le public de mes concerts est de plus en plus intéressé par la musique contemporaine et certains fidèles aimeraient mieux comprendre les œuvres nouvelles. Nous décidons ensemble, d organiser une série de Cours, ou plus exactement de «Discussion Class» où chacun participe activement au débat. L expérience réussit tellement qu après Carmel, Monterey, Pacific Grove, au mois de mai, elle s étendra, pendant une troisième tournée, à des Universités, avec un public de plus en plus nombreux. Au début de chaque séance, je joue une œuvre sans rien dévoiler, ni du compositeur, ni de l œuvre elle-même. Puis celui qui a quelque chose à dire, une question à poser, le fait. Je rejoue l œuvre si on veut la réentendre, pour mieux la pénétrer. Personne ne reste passif. La discussion est vivante, positive. Pourtant, il y a parmi les auditeurs, beaucoup de néophytes, beaucoup de gens qui n ont eu aucun contact avec la musique - fut-elle classique -. On découvre, eux et moi, qu ils ont beaucoup plus à dire qu ils ne le pensaient. Je les surprends, par exemple, jouant une seconde fois, mais à l envers, un fragment qu ils ont déjà écouté et discuté une première fois... On ne s ennuie pas pendant ces débats! L enthousiasme de certains se manifeste parfois de façon inattendue : ainsi, le propriétaire d une usine de sardines de Cannery Row de Monterey, auditeur assidu, est tellement heureux de découvrir la musique et ses mystères, qu il me fait livrer plusieurs caisses de boîtes de sardines à l huile et à la tomate... Cela tombe bien, je vais aborder la période de vacuité où je me livrerai à la seule composition : la question repas sera simplifiée, je me nourrirai de sardines et d artichauts - que j ai appris à connaître! - et dont j achèterai, le samedi, lorsqu on les soldera, des cageots entiers pour quelques cents! Comme la vie peut être simple quand on est libre, riche d idées et modeste de goûts. Mille choses agréables m arrivent : un ami qui possède - fait rarissime - un petit avion de tourisme, me propose un baptême de l air. L appareil est minuscule ; pilote devant ; passager derrière, attachés tous deux à leurs sièges, rabattent sur leurs têtes une coque protectrice. L aventure est, pour moi, extraordinaire. Je ne suis pas très tranquille et, brusquement, mon pilote facétieux se livre à d acrobatiques manœuvres grâce auxquelles, je vois avec stupeur la mer et les maisons au-dessus de moi, le ciel au-dessous! Je n ai pas le temps de clamer ma frayeur, le monde redevient normal, chaque chose à sa place, l océan en bas, le soleil en haut, et le petit appareil sur une trajectoire sérieuse et rassurante. Mon ami me laisse alors le temps d admirer un spectacle, si nouveau pour moi, d un monde familier, vu du ciel. J ai le grand désir - plus modeste que celui de piloter un avion - de conduire une voiture. Une amie, qui possède une auto décapotable, veut bien m aider. Elle m explique trois ou quatre détails concernant les changements de vitesse, les freins, l accélérateur, me fait asseoir au volant et choisit, pour mes essais, une petite route étroite et tortueuse au flanc de la falaise, entre le sommet planté de cyprès splendides, torturés par le vent, enchevêtrés comme dans un cauchemar et les rochers, l océan. C est presque un chemin de montagne où des refuges, creusés dans le rocher, permettent à la voiture qui descend de laisser passer celle qui monte. Et c est là que je me vois obligé de faire mes premières armes ; j ai une telle peur, que mes réflexes fonctionnent comme il faut, ma passagère impassible à mon côté inconsciente ou confiante, je ne le saurai jamais. A cette école, j apprends vite. Sur ma lancée, je passe l examen pour obtenir mon permis, à Salinas. Je sais par cœur les réponses concernant le moteur, le code, car mon anglais a encore des lacunes. On se moque gentiment de moi, car je circule, un dictionnaire anglais-hongrois à la main, et faisant, lorsque je dois avoir à le consulter, toujours le même geste un doigt levé «wait a minute!» me donnant le temps de chercher dans les feuillets, le mot exact. Pour le permis, je suis donc incollable. Je suis reçu, il ne me reste qu à remplir un questionnaire d identité. Là, commence le problème, il me faut traduire ma taille en inches, je dois préciser la couleur de mes yeux, j échoppe au sujet du «sex». Suis-je «male» ou «female», rien ne ressemble à cela en hongrois et je ne connais rien du français qui pourrait m aider. Alors je pose carrément la question à l Inspecteur : - «Est-ce que je suis male ou female?» Tête du Monsieur qui finira quand même par admettre que je suis, avant tout, étranger. Mon rêve s est donc réalisé : j ai mon permis de conduire. Il va me servir. Henry Cowell arrive, un jour d été, à Carmel, pour un très court séjour, avec un étrange véhicule qui a été une Ford, sans changements de vitesse, auquel il reste ( 1) Éditions Robert Laffont. Collection «Vécu» : «Histoire de ma vie», Charles Chaplin
35 quatre roues, un moteur, un volant, un fantôme de carrosserie avec un plancher sans sièges. Nous y fixons deux caisses douillettement recouvertes de vieilles couvertures et nous partons pour une équipée inoubliable, de Carmel à Los Angeles, par la côte. Nous nous relayons pour conduire, la vitesse est infime ; la circulation inexistante ; la route est à nous ; nous avons le loisir de contempler l océan, les rochers, les vagues d un côté, la campagne de l autre. C est l été, le soleil est là. Nous parlons sans arrêt, de tout, de musique, d art plastique, de voyages, des gens que nous connaissons, de l amitié, intarissables l un et l autre. Tous les sujets déclenchent chez Henry, un flot de paroles, mais aucun mot n est vain. Il semble tout connaître dans bien des domaines. En musique, s il a des idées très personnelles, il sait aussi se montrer d un éclectisme rare et ne juge jamais mal un compositeur : sa tolérance me semble parfois excessive, mais lui, prétend que nous avons à laisser l avenir juger. Quand nous abordons le sujet des arts plastiques, il est conscient d être surtout intéressé par les «grands» que seul, il connaît. Je lui parle beaucoup de mes amis Béla Kadar, Hugo Scheiber, du «Sturm», du «Bauhaus». Nous ne connaissons aucun moment d ennui, pendant notre randonnée pittoresque. Le second soir, Henry me signale le domaine de Hearst, le roi de la presse. Des centaines de lumières scintillent sur la colline. Hearst possède là, à San Simeon, un domaine de hectares, de la côte jusqu à un plateau. A 150 mètres de haut et à 6 km de l océan, est bâti un extravagant château fait de reconstitutions historiques et de morceaux de demeures authentiques, expédiés d Europe. La façade évoque une cathédrale gothique et une architecture hispanomauresque. Cinq villas plus ou moins méditerranéennes le flanquent, pour les invités. Le tout forme un ensemble du plus parfait mauvais goût! Tranquillement, traversant sur notre engin, villages, ports, «missions», petites et grandes villes, nous parvenons à Los Angeles. Là, notre superbe coursier donne des signes d épuisement, et se prépare à trépasser. Il est interdit d abandonner une épave, même dans l état de la nôtre. L amende est très forte, lorsqu on retrouve le propriétaire, grâce aux numéros d identification. Or, ni l un, ni l autre, n avons trop d argent. Nous nous mettons donc au travail, dévissons tout ce qui peut indiquer l origine de la voiture, et abandonnons lâchement le squelette dans une rue de la ville! Après deux journées passées ensemble à Los Angeles où Henry doit régler des détails pour l Association «Music Society of Californie» qu il a créée, nous nous séparons, lui allant vers New York, moi regagnant Carmel, enchanté de mon voyage. Avant de quitter Los Angeles, j assiste à un spectacle étonnant : dans une rue, une maison d un étage avance lentement au milieu de la chaussée, tirée par un puissant tracteur. J apprends que le propriétaire a vendu son terrain et a décidé de faire transporter sa maison sur un autre emplacement. Il paraît que cela se fait avec un système de rouleaux. Je reverrai effectivement ce spectacle, plus tard, dans la région parisienne, mais l effet de surprise en sera moindre. Je suis très heureux d avoir eu la chance de passer ces journées si enrichissantes avec Cowell, et nos rapports intellectuels et amicaux se sont renforcés. Et pourtant, une partie de son personnage reste et restera toujours mystérieux pour moi. J ai l occasion de traverser une fois, avec un ami, le village où Henry est né. Espérant le trouver, nous cherchons la petite maison où il vient parfois passer quelques jours. La maison est ouverte, mais vide, comme abandonnée, son aspect est désolant, les fenêtres n ont plus de carreaux, les portes ne ferment pas. Tout est sordide. Il y a, par terre, dans le coin d une pièce, une paillasse et des draps souillés. C est inattendu et affreux. Je ne veux pas garder ce souvenir d un spectacle si pénible tant j ai d affection pour l homme - Janus, dont je ne connais qu un visage - et d admiration pour son intelligence et son talent. Passionnante Amérique où on peut rencontrer le meilleur et le pire, les plus charmants et les plus odieux personnages, l amitié la plus chaleureuse et l indifférence la plus cruelle, le désintéressement et la filouterie, le tact le plus exquis et la grossièreté la plus épaisse ; Amérique où tout est possible, où je connaîtrai toujours, heureusement, plus de bien que de mal, plus de bonheur que de drame, malgré quelques minimes mésaventures plus burlesques que tragiques. Ainsi, une première expérience avec une station de radio me laisse perplexe. Au programme de mon émission de la K.F.W.B. de Hollywood, j ai inscrit parmi d autres, une œuvre de Bach, une de Bartók. Le speaker annonce l œuvre de Bach et enchaîne, avant qu on me fasse signe de commencer «Jean-Sébastien Bach a eu pas mal d ennuis de santé non seulement avec ses yeux - n ayant pas les moyens de s éclairer convenablement, il abîmait sa vue en composant à la faible lumière d une bougie et parfois même de la lune - mais encore avec ses dents. Car évidemment, on ne connaissait pas à l époque le dentifrice X. C est dommage, car il aurait été soulagé comme le sont aujourd hui ceux qui utilisent le dentifrice X. Vous allez entendre maintenant l œuvre de J.S. Bach!» Stupéfait, il me faut digérer très vite mon mécontentement et jouer ce Bach aux mauvaises dents! Il me faut me convaincre que l habitude est, ici, de mêler la publicité à la musique d une manière ridicule. Mon engagement ne concerne que mon propre jeu, je n ai pas a m occuper du reste qui est affaire de commerce. Un autre épisode de ma vie américaine me scandalise encore. A la fin d un de mes concerts, une élégante femme m invite à venir le lendemain faire la connaissance de son mari. Villa luxueuse, tableaux signés de grands noms, salon de musique, domestiques nombreux. Le mari est sympathique, bon connaisseur en peinture et chef d orchestre renommé. Je suis réinvité, on m emmène dans la «résidence secondaire» au nord de San Francisco. On me propose de donner un concert pour des amis, au cours d une soirée privée. J accepte. La soirée se passe très bien : une soixantaine d invités, robes élégantes, smokings, succès. Pendant la réception qui suit le concert, les conversations sont intéressantes et des contacts sont pris pour des projets dans quelques villes. Je suis heureux de ces nouvelles relations, riches certes mais amies de la musique et des arts. Tout est donc parfait, jusqu au moment où je veux prendre congé. La maîtresse de maison qui, jusque là, dans nos rapports avait fait preuve d un tact et d un goût indéniables, me prie d attendre quelques instants. - «Un moment, cher ami, j ai quelque chose pour vous». Elle frappe dans ses mains, un domestique chinois apparaît portant sur les bras un immense carton.
36 - «Voilà, mon cher, j ai fait mettre ici les sandwiches et les gâteaux qui restent. Nous n avons pas de chiens, vous savez!» Ahuri, je mets quelques secondes à enregistrer le propos et m entends répondre, en repoussant «l aumône» : - «Malheureusement, moi non plus, Madame!» Et, pardessus sur le bras, je file vers la porte, sans saluer, car il est évident que je ne mettrai plus les pieds dans cette maison. Souvent me reviendra en mémoire, cette phrase qui me fera alors rire : - «We have no dogs, you know!». Je vivrai encore, a New York, deux petites mésaventures. Blanche Walton, quand sa maison est pleine, loue, pour ses amis musiciens de passage, des studios dans un immeuble de la 59 ème rue, non loin de son appartement. J en occupe un pendant quelque temps. A chaque étage, plusieurs douches et salles de bains sont à la disposition des locataires. Je passe là, très peu d heures, la nuit, consacrant mes journées à mes amis, et je ne connais aucun locataire de l immeuble. Pourtant, je suis brusquement accusé d avoir violé une jeune danseuse qui habite - me dit-on - au même étage que moi, et comme elle est enceinte, je suis susceptible d être condamné à la prison ou au paiement d une forte pension. Blanche Walton qui sait que cette sorte de chantage est assez fréquent dans ce pays où le puritanisme est utilisé par certains, met, sans tarder, l affaire entre les mains d un ami avocat. Il me sort rapidement de cette histoire qui, pour ahurissante qu elle m apparaisse, aurait pu mal finir pour moi. Encore dans ce studio, et pendant la même période, je vois arriver, tôt, un matin, un livreur porteur d un énorme colis : - «Voilà ce que Madame Walton a commandé et a fait livrer chez vous. Il s agit d un nombre important d ampoules électriques et la facture que je dois encaisser est de 140 dollars». Je m étonne bien un peu de cette livraison à cette adresse, mais je paye les 140 dollars, la facture paraissant en règle, et le soir, j annonce à Blanche Walton l arrivée de son colis et le paiement de la facture. - «Quel colis? Quelle facture?» - «Vos ampoules électriques, pour 140 dollars!» - «Mais je n ai jamais commandé d ampoules et surtout pour 140 dollars!.» Le colis ouvert, nous ne trouvons qu un nombre invraisemblable d ampoules grillées inutilisables. Tout le monde se moque de moi, de ma naïveté, de ma candeur et on m assure que j ai beaucoup à apprendre pour devenir méfiant avant de mériter la nationalité américaine et de pouvoir vivre dans une ville comme New York! Je ne songe pourtant pas à demander la nationalité américaine, mais je me sens à l aise dans ce pays, d autant plus que j y ai rencontré celle qui va devenir - pour peu d années - ma femme. Un des journaux de Carmel «Carmel Pine Cones» m envoie, un matin, une journaliste pour une interview. Virginia Tooker a beaucoup de charme et manifeste son intérêt pour la musique et tous les arts. L interview paraît et le journal me demande de la recevoir une seconde fois, pour qu elle fasse mon portrait. Je suis surpris d apprendre qu elle dessine aussi. Elle fait quelques croquis. Mon intérêt - pas seulement professionnel - grandit pour elle. Je la revois. Le portrait sur lino qui parait dans le journal témoigne d une certaine habileté ; nous nous rencontrons de plus en plus souvent et je m attache à cette jeune fille qui a pourtant, de la vie, une toute autre conception que la mienne. Sans aucune ambition, malgré des dons divers, elle mène une existence sans but apparent, dans ce Carmel où tout semble facile. Virginia partage avec une amie, un grand bungalow et travaille épisodiquement pour le «Carmel Pine Cones» ; son amie, plus âgée qu elle, Hazel Watrous, est une femme excentrique, fumant la pipe, s habillant d une manière masculine, sympathique et accueillante. Elle crée avec Dene Denny, la «Denny Watrous Gallery» où elles organisent des expositions, des causeries, des rencontres consacrées à l art contemporain. Je suis de plus en plus souvent chez Hazel et Virginia, car la maison Baldwin, qui met, dans chaque ville, un piano à ma disposition, me livre, à Carmel, un piano à queue qui tiendrait mal dans mon petit bungalow. Hazel me propose de loger l instrument dans une pièce de sa maison où je peux travailler quand je le veux. Cela me permet aussi de composer et j entreprends une œuvre que j appellerai TROIS ESQUISSES POUR CHOEURS D HOMMES 11 dont je trace les deux premières, en mai et en juin, et écrirai la troisième, en 1930 en France, à Saint Rémy les Chevreuse où je séjournerai alors avec Virginia. Car nous décidons, pendant cet été 1929, de vivre ensemble. J ai le grand projet d emmener, après ma troisième tournée de 1930 aux États-Unis, Virginia en Europe et surtout au Bauhaus. Je pense qu elle trouvera, là, le moyen d étudier l art contemporain et de développer ses dons en dessin, peut-être en photo et en sculpture. J ai pour elle, l ambition qu elle n a pas elle-même. Je l oblige à travailler ; ses linogravures finissent par utiliser toutes les ressources des ombres, des noirs et des blancs. Je suis parfois tyrannique, combattant son indolence, son indifférence, car je l aime, je veux qu elle réussisse. Pour moi, il ne suffit pas d avoir du talent, il faut savoir l utiliser et le développer ; il faut faire de ses dons, un élan créateur. Mais Virginia n est pas d accord avec cela! 1930 Un fait me surprendra, plus tard, lorsque je me souviendrai des années , aux États-Unis : Il ne me restera aucune image de la crise qui bouleverse, à cette période, le pays. Peut-être la vie en Californie, dans les milieux d artistes, est-elle éloignée des problèmes financiers qui secouent l Amérique. Je ne me contente pourtant pas de donner des concerts et des cours dans les villes et les Universités de la côte ouest, je pars vers l est et circule dans différents États : les salles de concerts où je joue, dans les grandes cités, de février à mai 1930 : Denver, Kansas City, Winnetka, Pittsburg, puis New York sont pleines d un public apparemment préoccupé de musique et d art. C est 1 1 M.S. inédit.
37 pourtant à ce moment, que le nombre de chômeurs s élève à plus de 13 millions aux États-Unis! Paradoxalement, ce sont les problèmes politiques de l Europe qui me préoccupent, et je suis plus attentif aux nouvelles que nous recevons d outre-atlantique, et surtout d Allemagne, qu à ce qui se passe dans le pays où je vis. Je pressens de grands dangers. Il m apparaît indispensable d agir contre cela. Mais comment? Je me rends compte que les seuls intéressés, ici, par le problème allemand, sont les rares communistes qu il m est donné de rencontrer. Je ne connais du communisme que des abstractions. J ai lu Marx et Lénine, des ouvrages théoriques, mais en face du danger concret qui croît, il faut une attitude concrète : les seuls disposés à lutter vraiment sont, pour le moment, ici, les communistes. Je recherche les contacts avec eux. Je retrouverai, dans mon agenda de 1930, le nom fréquemment répété d une Miss Clark qu on m attribue, aux U.S.A., comme mentor. Je participe, à San Francisco, à deux soirées : l une qui célèbre le douzième anniversaire de la Révolution russe, sous les auspices du «Parti communiste des États-Unis» et de la «Ligue des Jeunes Communistes», l autre, patronnée par les «Amis de l Union soviétique» qui souhaitent la bienvenue à des aviateurs soviétiques en visite aux U.S.A. C est le début, timide encore, mais résolu, d une activité qui, très vite, donnera une orientation nouvelle à ma vie. Pour le moment, je ne songe pas encore à sacrifier, comme je le ferai, plus tard, ma carrière d interprète et de compositeur et je continue à œuvrer, avant tout, en faveur de la musique contemporaine. Depuis longtemps, j ai le désir d apporter la musique à l intérieur d une prison et de jouer devant des détenus. J obtiens - après de nombreuses démarches - l autorisation de le faire dans l une des plus grandes prisons du pays, celle de Saint- Quentin, en Californie. J attends cette après-midi avec beaucoup d émotion, et suis, d autre part, curieux de voir comment s organisera pratiquement le concert. J ai la surprise de me trouver en face de 850 à 900 détenus, installés sur des bancs, des chaises ou par terre, dans un immense hall. Le piano est à une extrémité de la salle surveillée par quelques gardiens à l allure débonnaire. C est bon enfant et surprenant. Je sais qu il y a parmi le public, un prisonnier très connu, Thomas J. Mooney, détenu depuis longtemps déjà, pour lequel différents comités de soutien demandent une révision de procès, et la mise en liberté. Je sais aussi qu il est très cultivé, grand amateur d art et marié à un professeur de musique. Et il y a tous les autres, anonymes, coupables aux yeux de la loi, mais, à mes yeux, hantés de souvenirs et habités d espoirs. Et je suis heureux de leur apporter, grâce à la musique, de brefs moments d oubli. Après quelques mots de présentation prononcés par le Directeur de la prison, je joue le programme que j ai choisi. Timides, au début, les applaudissements deviennent de plus en plus enthousiastes. Profonde émotion pour moi. Un des journalistes présents - la presse avait été mise au courant de cette expérience - écrit dans «The Francisco News» : «Quand j arrivai à Saint-Quentin, je trouvais, réunis, des journalistes que je connais, venus assister au concert qu Imre Weisshaus donnait aux prisonniers. Imre Weisshaus entra, son jeune visage rouge d excitation. Il y avait longtemps qu il espérait faire cela. Depuis plusieurs années qu il entendait parler de Saint-Quentin, il pensait qu un jour, il jouerait là. Il était impatient, car il avait toujours pensé que la meilleure musique ne devait pas être réservée à une élite. Il sait qu elle est universelle et qu elle va droit au cœur de l homme le plus simple. Maintenant, il allait pouvoir juger sa théorie. Il eut un public de plusieurs centaines d hommes. Avec sensibilité, Weisshaus a choisi pour son programme les œuvres contemporaines les plus représentatives, françaises, italiennes et hongroises. Il a dû donner plusieurs bis. Il fut à la fin, entouré de prisonniers qui le remerciaient, quelques-uns les larmes aux yeux». Je donne aussi des concerts dans des communautés comme il en existe beaucoup aux États-Unis, issues des branches du protestantisme. Milieux fort sympathiques de célibataires, de couples et d enfants, calmes et gais, d un niveau culturel souvent élevé, avides de connaître la musique contemporaine. Un plateau, à l entrée de la salle où se donne le concert, recueille le don de chacun, et lorsque je pars, souvent tard, car la soirée se poursuit en conversations et en discussions intéressantes, on me remet la «recette» qui varie selon l aisance de la communauté. Ce genre de contacts me plaît beaucoup, simples, directs, sans formalisme. J aime aussi jouer pour les enfants. Je suis invité à Winnetka, à côté de Chicago, dans une école renommée pour ses méthodes d avant-garde : «Skokie School». Le directeur Carleton Washburn est bien connu pour ses conceptions pédagogiques et travaille avec divers établissements semblables d Amérique du Nord et d Europe. Je séjourne quelque temps dans l école pour assister aux cours, observer des méthodes d enseignement nouvelles pour moi et qui correspondent à mes propres idées. On organise un concert pour les élèves de neuf à treize ans et je propose, comme dans les autres écoles - celle de la communauté de «Homewood Terrace» de San Francisco et l «Anna Head School» de Berkeley - le Prélude du «Concerto en ré mineur» de Vivaldi, le «Chœur des Chérubins» de Bortniansky, trois extraits de «Pour enfants» et les «Danses paysannes hongroises» de Bartók, deux extraits de l «Opus 3» de Kodaly, et une de mes œuvres. Le contact est établi très facilement avec les jeunes auditeurs et à «Skokie School» surtout, les méthodes pédagogiques de l école leur permettent une grande réceptivité et surtout une remarquable spontanéité qui se manifeste dans les réflexions que nous leur demandons d écrire à propos du concert. Les réactions sont franches, enthousiastes ou violentes, souvent intéressantes à lire. En général, les plus grands des élèves ont apprécié le concert : «J ai beaucoup aimé le concert, surtout à cause de votre virtuosité et du programme inhabituel : le contraste entre la musique ancienne et la musique contemporaine était intéressant ; j ai trouvé que les dissonances dans quelques morceaux étaient drôles dans leur nouveauté» «Votre œuvre a provoqué toutes sortes de pensées dans ma tête. C était étrange. Elle m a entraîné très loin, dans l espace, pour rien, avec rien et nulle part» «Je pense que le concert était le plus intéressant de l année. Je ne fais aucune différence entre les pièces pour enfants et les autres»
38 «J ai réellement aimé le concert. D habitude, je n aime pas la musique contemporaine, mais, aujourd hui, pour je ne sais quelle raison, je l ai vraiment goûtée» Mais les plus jeunes sont sévères : «J avais envie de dormir pendant que vous avez joué, c était trop lent! Ne revenez pas s il vous plaît!» «Je n ai pas aimé le programme d aujourd hui parce que la musique était trop difficile à comprendre» «Je n ai pas aimé cela du tout!» Certains enfants sont violemment hostiles : «Tout était lamentable et je ne reviendrai pas vous entendre» «Je pense que c était lamentable, seulement lamentable. S il vous plaît, ne revenez pas! J aime encore mieux l arithmétique que votre musique lamentable» «Si vous revenez jouer ici, j espère qu il y aura de la dynamite dans le piano» Les avis sont curieusement partagés à propos de la musique qu ils nomment «lente» ou «vive» : «C était un très beau concert et j ai beaucoup aimé votre musique parce qu elle était lente et que j aime beaucoup la musique lente» «Je n ai pas aimé le programme parce que c était trop lent. Je n ai aimé que les morceaux rapides et vifs. Ce que vous appelez musique contemporaine me semble ancienne» «Je pense que la musique que vous avez choisie était trop triste, sauf deux morceaux très bons. Si vous revenez, j irai dans la salle de sciences!!» «Si vous revenez, je souhaite que vous jouiez de la musique vive» Parmi les centaines de pages de réflexions, l une conclut doctement : «Plusieurs élèves disent qu ils n aiment pas cette musique, mais je pense qu ils ne la comprennent pas». Je joue encore pour des étudiants dans des collèges, des Clubs de Jeunes, des Écoles de Beaux Arts, des Universités, dans des Temples, à San José, Denver, Kansas City, Columbia. A San Francisco, à l Institut International, et à Berkeley, à l Université de Californie, on me redemande des cours sur la musique contemporaine. Beaucoup de ces activités sont bénévoles car elles sont en marge de la tournée de concerts qui me promène d Ouest en Est. Les contacts se multiplient et les succès augmentent. Et intervient toujours - comme publicité non prévue - le principe que j avais inauguré au début de ma première tournée : je fais des conférences contre les conférences, et je refuse d expliquer la musique, car je considère et je considérerai toujours que ce n est pas par des paroles qu on peut faire comprendre et aimer les arts plastiques, la poésie et la musique, mais en montrant des œuvres, en les faisant entendre. C est ce que je continue à faire en jouant deux fois les mêmes œuvres au cours du même récital. Dans mes cours pour l appréciation de la musique contemporaine, je reprends parfois une œuvre en la jouant à l envers. Et la question vient alors «et un tableau non figuratif, peut-on le renverser et y percevoir les mêmes éléments, les mêmes rapports que le peintre avait dessein d y mettre?» Oui, car c est justement ce mot «rapports» qui a un sens. Ce sont les lignes, les taches, les couleurs, les formes qui font le tableau, comme les timbres, les sons, les rythmes font l œuvre musicale. Et aucune véritable modification, aucune dégradation n intervient quand on joue ces timbres, ces sons, ces rythmes à l envers, en récurrence : la structure et l importance de la phrase musicale restent intactes. On discute beaucoup ce que je dis, j en suis heureux, il me semble participer ainsi à une libération de l art, en le sortant d une servitude devenue convention plutôt que création. Comme Bartók, je joue avec les partitions devant moi. A l inverse de lui, je me méfie de ma mémoire et cette présence, sur le piano, d une musique que, d ailleurs, je ne consulte presque jamais, me met à l aise. Je connais parfaitement les œuvres que je joue si souvent, mais je me donne ce plaisir en me demandant pourquoi, dans ces publics si divers, personne ne me pose la question : - «Pourquoi avez-vous besoin de la partition devant vous?». Il est probable que les auditeurs, attentifs à la musique, ne se soucient pas de ce détail matériel. Les journalistes, eux, sont différents. Ils s attachent au plus petit fait, au plus anodin des propos et cela donne des articles parfois cocasses. Un photographe me prend, une fois, à mon insu, en train d ouvrir une partition au bord d un trottoir, en attendant de pouvoir traverser. Cela donne, en première page de «The Post Enquirer» de Oakland, une photo avec cette légende : «Trafic tunes! Imre Weisshaus compose en pleine circulation!» A Denver, je déclare, au début d un récital, qu un public de concert devrait être absorbé par la musique qu il écoute au point de ne pas s apercevoir si l interprète est en pyjama ou en habit. Cette déclaration recueille beaucoup d applaudissements dans la salle, mais la presse en fait tout un article sous un titre prometteur : «Un artiste en pyjama ne devrait pas créer un scandale, dit le pianiste Imre Weisshaus», précisant toutefois que le dit pianiste s est quand même présenté en habit. La plupart des critiques sont pourtant plus sérieuses, souvent élogieuses pour l interprète, autant que pour le compositeur : «I. W. s est affirmé comme un artiste d une rare sensibilité, doué de moyens exceptionnels d interprétation... Apôtre du modernisme, il exerce dans son art une sage économie, en exprimant les pensées musicales sans se servir des embellissements troublants si souvent employés... Comme pianiste, il a une technique admirable, des mains souples, sympathiques et une intelligence musicale d un très haut degré. Les œuvres de sa compositions dépassent celles des autres modernes de son programme...» (San José Mercury Herald )
39 «Ses propres compositions sont d un intérêt singulier. L œuvre la plus impressionnante de la soirée fut peut-être sa compositions intitulée : «Étude pour le piano». Elle fut remarquable aussi bien par sa conception que par son exécution». (San Francisco News ) «... Quand la jeunesse et le génie vont de pair et que la meilleure science technique les accompagne, on peut attendre de très grandes choses dans tous les domaines de l art. I.W. est, en tant que compositeur et pianiste, doué de ces trois dons qui promettent de lui faire atteindre le plus haut point de la perfection et de la maîtrise dans le domaine de la musique nouvelle. Il joue sans le désir de mettre au premier plan son talent de pianiste, mais il n a qu un seul but : celui d initier les autres à ce qui est nouveau dans la musique». (Hollywood News ) «Le dernier programme de I.W. a été un des plus passionnants de la saison, un de ceux qui incitent violemment à penser. Il a de plus témoigné d une technique remarquable du piano, d une qualité de son d une diversité particulière et d une compréhension impressionnante du sens des œuvres modernes». (Los Angeles Examiner ) «... Sa position dans la musique moderne est celle d un homme qui sent de son devoir de conquérir pour l art qu il aime la compréhension et l appréciation du public. Il est certainement un artiste dans la plus haute acception du mot...». (The Argonaut ) «I.W. a été salué ici, à l occasion de son récital, avec enthousiasme. C est un artiste d une rare vitalité et il a présenté la musique de façon que même ceux qui d habitude ne sont pas en état de comprendre les créations des modernes, en eurent un plaisir immense...». (Denver News Colorado ) «Weisshaus est un musicien plein de force, qui ne connaît pas de difficultés techniques... L évidente et grave conscience des buts qu il cherche à atteindre confère une grande noblesse à ses exécutions...». (Kansas City Star Times. Missouri ) «... Comme exécutant, I. W. est incomparablement grand. Sa force est gigantesque et sa maîtrise magnifique... Il est extrêmement impressionnant de voir avec quelle sincérité passionnée il se dédie à l interprétation de la musique nouvelle. Ce rêveur ardent et fervent ne peut être taxé de charlatanisme... Les modernes ne peuvent trouver de meilleur représentant que lui, car il a vaincu toutes les terribles difficultés, dont les compositeurs parsèment la voie de leurs interprètes». (Saint-Paul Pionner Press. Minnesota ) Les journaux reproduisent souvent la photo qu André Kertesz avait faite, de mes mains avec mes lunettes, à Paris, en Mais j avais suggéré à Virginia de faire plusieurs portraits de moi, en linogravure. Ces linos figurent aussi sur les programmes et les journaux californiens. Ils se répandent dans la presse des États de l Est. Je voudrais tant que ce succès l incitât à travailler davantage, toujours davantage. Mais je parviens difficilement à secouer une apathie, que la vie facile, en Californie, conforte si bien. J ai l occasion de donner, au début de l année 1930, plusieurs concerts de musique de chambre avec l excellent Quatuor à cordes Abas. A Denver, je joue avec le «Denver String Quartet» : Nous donnons en particulier le Quintette d Ernest Bloch qui vit à San Francisco où il est professeur de composition musicale. Je vais souvent lui rendre visite ; d origine suisse, il parle aussi bien le français - que je ne comprends pas du tout - que l anglais et l allemand que nous utilisons pour nos conversations. Pendant cette troisième tournée de concerts, j ajoute des œuvres nouvelles, à mes programmes ; je continue à faire entendre Bartók et Kodaly, mes camarades de l Académie Franz Liszt : Kadosa et Szelényi, mais encore Arnold Schoenberg, Carlos Chavez, Manuel de Falla, Anton Webern, Paul Hindemith, Darius Milhaud et aussi Henry Cowell et Dane Rudhyar. En avril, je passe quelque temps à New York, où je participe avec Aaron Copland, Jacques Jolas, Ethel Codd Luening et le «New World String Quartet» à un concert dans la série très renommée des «Copland-Sessions» qui est en 1930, à New York, ce que sera longtemps plus tard, à Paris, le «Domaine Musical». En avril encore, la «Pan American Association of Composers» dont le Président est Varèse, réunit pour un concert, la jeune génération de compositeurs : Vivian Fine, la benjamine avec son «Solo pour hautbois», Ruth Crawford avec «Rat Riddles» pour voix, hautbois, piano et percussion, mais aussi un aîné Charles Ives, avec une œuvre pour trompette et piano. Henry Cowell et Dane Rudhyar figurent aussi dans le programme. Je joue la «Deuxième Sonate pour piano», de George Antheil qui m a tant ébloui, à Budapest et avec Jérôme Goldstein, une «Sonatine» pour violon et piano de Carlos Chavez ; Radiana Pazmor, une excellente contralto, chante mes «Six pièces pour voix seule» et «Two Afro Cuban Songs» de Alejandro Carcia Caturla. Ces heures new yorkaises sont riches de musique et d amitié. Les rencontres sont inoubliables avec ces êtres que j aime et j admire : Blanche Walton, les musiciens qui l entourent ; Henry Cowell, bien sûr, Dane Rudhyar, Ruth Crawford, Lan Adomian, Charles Seeger, Vivian Fine. Il y a, là aussi, un ingénieur physicien russe, Alexandre Theremin qui a construit, à la demande de Varèse, et au même moment où Trantwein inventait son «Trantonium» en Allemagne, des instruments électroniques qui précéderont les ondes Martenot. Un aîné parmi nous, Charles Ives - il est né en 1874, dans le Connecticut - Elève de Horatio Parker, à l Université Yale où il entre en Il en sort pour fonder à New York une importante compagnie d assurance, tout en continuant à composer jusqu en 1918, où, le cœur malade, il cesse cette activité. Au milieu de notre bohème, son conformisme vestimentaire et sa fortune le rendent singulier à nos yeux, surtout parce qu ils s accordent mal avec l extrême fantaisie de ses œuvres étonnantes. C est Eugène Goossens, qui, dirigeant deux mouvements de sa «Quatrième Symphonie» - en fait découvrir à un public réticent, cette extraordinaire musique. Nous, les jeunes compositeurs, savons que Ives, révolutionnaire, est précurseur. Tout est déjà là, avec des décennies d avance, sur ce qui va être écrit plus tard, car
40 tout va être repris de lui. Pour le moment, Ives est rattaché au groupe de l avant-garde américaine avec Henry Cowell, Carl Ruggles, Wallingford, Riegger, Otto Luening. Il faudra attendre des années pour qu on redécouvre Charles Ives qui mourra en 1954, comme on redécouvrira Henry Cowell et l école américaine qui feront les belles heures de maintes émissions radiophoniques, en Europe dans les années 80. C est encore pendant ces journées et ces soirées new yorkaises qui se prolongent souvent fort tard dans la nuit, autour de Carlos Chavez, Roger Sessions ou Aaron Copland, que je rencontre Roy Harris, Roger Baldwin - l avocat défenseur des Noirs - Artie Mason Carter, Nicolas Clonimsky, Wallingford Riegger, Carlos Salzedo, Marta Graham. Il en a, de ces amis d Amérique, que je ne reverrai jamais, car le destin m éloignera pour longtemps du pays qui m est si accueillant. Mais je retrouverai certains d entre eux dans différentes circonstances. Ruth Crawford séjournera à Berlin alors que je vivrai moi-même en Allemagne entre 1930 et Nous nous rencontrerons dans des moments où l angoisse nous habitera : l avenir s annonçant tragique avec la folie d Hitler, Ruth rejoindra les États-Unis, épousera notre ami commun Charles Seeger, chargé du Département de folklore musical de la Library of Congress, à Washington, travaillera avec lui plus spécialement le problème du folklore enfantin, publiera plusieurs livres sur ce sujet, dédiés à leurs quatre enfants : Michael, Peggy, Barbara, Pénélope. Longtemps après la guerre, en 1949, je retrouverai le contact avec eux, et c est une lettre de Charles qui m apprendra la mort de Ruth, en Peter Seeger, le fils de Charles, viendra à Paris, en 1966, chanter à l Olympia ses chants de paix et nous passerons de belles heures à parler de l avenir, et à évoquer un passé qui ne s arrêtera jamais de resurgir... puisque, en 1984 encore, une étudiante d une Université américaine, préparant un livre sur Ruth Crawford, m écrira pour me demander des témoignages sur l amie que j avais connue aux U.S.A., et retrouvée à Berlin. Jamais le temps ne s arrête car toujours quelqu un est encore là pour porter témoignage et la chaîne d amitié est une chaîne sans fin. Complètement absorbé par ma vie en Allemagne, puis en France, pendant la période qui suivra les rencontres du début des années trente, je serai un piètre correspondant. J échangerai encore des vœux de Nouvel an avec Henry Cowell en et ce n est que longtemps après la guerre, en 1949, quand Henry, grâce à Virgil Thomson, aura retrouvé ma trace - sous la nouvelle identité qui sera officiellement la mienne, que les liens reprendront entre nous, jusqu à sa maladie, en Sydney, sa femme, m écrira alors à sa place, puis m annoncera sa mort, en juin de l année suivante et ajoutera : «Le compositeur Vivian Fine, une protégée d Henry et son mari, le sculpteur Ben Karp, sont à Paris en ce moment et je leur ai donné votre adresse. Vivian a été la dernière personne qu Henry a reconnue, à part moi, la nuit de sa mort, il a paru heureux de la voir...» Vivian Fine téléphonera effectivement en 1966 à la maison. Nous nous reverrons avec infiniment de plaisir et nous ferons connaissance, elle, de ma seconde femme Edmée, moi de son mari, Ben. Ils habiteront chez nous lorsqu ils reviendront encore à Paris, et nous, chez eux, dans le Vermont, lorsqu en 1979, je donnerai une conférence, à Benington College où elle enseignera alors. La petite Vivian sera devenue grand-mère, comme je serai devenu grand-père... cela ne nous empêchera pas d évoquer nos souvenirs de jeunesse et j apprendrai, que toute jeune fille, timide, elle était très impressionnée alors par mon âge et mes succès pendant cette année C est en 1967 qu une lettre, en anglais, me parviendra de Mexico, signée Lan Adomian : «Récemment, un collègue à moi a programmé vos «Deux récitatifs» pour violon solo... Mais le nom de l auteur Paul Arma ne dit rien à ma mémoire. Etes-vous celui à qui j ai été présenté par Henry Cowell, à New York, en 1930? Si oui, j aimerais beaucoup correspondre avec vous. Je suis certain - vous êtes cette personne, je suis sûr que vous l êtes - que nous aurons beaucoup de choses à nous raconter». A partir de ce moment, nous nous écrirons souvent, et ma femme et moi, nous séjournerons à Mexico, en 1970, chez Lan et sa femme Maria-Teresa, espagnole, docteur en chimie et graveur, torturée et emprisonnée dans son pays natal par la police de Franco pendant la guerre d Espagne. Lan mourra en 1979, après avoir écrit de nombreuses œuvres. «L Universidad National Autónoma de Mexico» publiera, en 1980 et 1981, deux volumes sur la vie et l œuvre de Lan Adomian. (1) C est en 1980! que je recevrai de Palo Alto, en Californie, cinquante ans après nos rencontres américaines, une lettre en français, d une belle écriture assurée, signée Dane Rudhyar compositeur, auteur de nombreux ouvrages de philosophie : «Cher ami de jadis, Mais oui, je suis encore vivant, quoique 85 ans et demi et jusque très récemment très actif comme les papiers ci-inclus vous le feront voir. J avais appris jadis, par Henry Cowell, décédé depuis plusieurs années, votre nom nouveau et j avais su que vous aviez encore joué quelques pièces de moi - maintenant parties des «Quatre Pentagrammes» (jadis «Moments»)-. Récemment, j ai eu de vos nouvelles très brèves par Charles Amerkhanian de la Radio K.P.F.A. Berkeley et de vos amis les Milpitas qui m ont donné votre adresse. J ai eu grand plaisir à entendre votre musique par K.P.F.A. Les «Chants du Silence» m ont fait une grande impression...». Extraordinaire Dane. Par la magie du souvenir, me voilà, en 1980, revenu en 1930, une fois encore. Né en France - il s appelait Daniel Chennevière - Dane avait quitté, très jeune, son pays et s était installé définitivement aux États-Unis, sans jamais revoir sa terre natale. Remarquable musicien, compositeur de grand talent, philosophe de premier plan, adepte de la pensée orientale, c est un esprit ouvert très largement sur tout ce qui se passe dans le domaine musical et un partisan exceptionnel et curieux de ce qui est courant anticonformiste dans la création artistique. Dans ses pensées, comme dans ses écrits, il se montre intraitable dans la désapprobation, et généreux dans les louanges. Nous faisons ( 1) La Volundad de crear. Lan Adomian. Tomo I Tomo II Textes de «Humanidades». Difusion Cultural. U.N.A.M. Mexico
41 connaissance à New York, grâce à Henry Cowell et je suis séduit par cet aîné beau, plein de charme, d élégance physique et spirituelle. Il assiste à mon premier récital à New York et suit attentivement, dès lors, ma double carrière de pianiste et de compositeur, saisissant chaque occasion pour écrire articles et études sur mes activités ; ainsi, dans «Russky Golos» : «Les puissantes sonorités dynamiques, que personne ne peut, comme lui, tirer du piano, ont retenti de nouveau à New York. Weisshaus est un pianiste étonnant. Il est, parmi tous les artistes du piano que je connais, le meilleur, par la science qu il a des possibilités de cet instrument. Sa musique se dirige immanquablement vers son but - oui - comme une locomotive, comme une dynamo. Et c est ainsi qu elle est réellement un produit de l époque moderne, qui est plus précisément l ère de la force et des constructeurs forts. Elle est claire et essentielle, elle se meut comme par une nécessité inéluctable et vibre cependant d une humanité intense. Sa force émotionnelle est pénétrante, parce qu elle est dépouillée de tout adoucissement. On peut attendre beaucoup de Weisshaus. Et cependant, bien que jeune encore, il est déjà une des figures les plus marquantes du monde musical». Nos conversations sont passionnantes et je suis touché par l importance que cet aîné m attribue dans la vie musicale du moment ; son estime, sa fidélité, sa prise de position claire et sans équivoque, le placent au tout premier rang de ceux qui me permettent d avancer, en me persuadant que je suis sur le bon chemin. Le caractère fascinant de nos échanges de vue, l estime réciproque qui anime nos dialogues font de nos entretiens, des moments privilégiés, au cours de la fin de ces années vingt. Un sujet me passionne et me préoccupe alors. Notre gamme chromatique bien tempérée commence à me lasser, surtout par son champ restreint venant de ce retour artificiellement imposé de l octave dans la tessiture qui peut être à la disposition de l oreille humaine - environ sept octaves -. Cette uniformité imposée m irrite prodigieusement et me fait chercher une issue. Je travaille à cela laborieusement. Je passe d abord en revue la plupart des gammes connues des musiques populaires extra-européennes. Je reviens aussi vers Pythagore et tourne et retourne l éventualité d un système autour de son comma, comme point de départ et d aboutissement. Je revois toutes les recherches et les tentatives effectuées déjà, mais rien ne me satisfait. Cela redouble ma volonté et mon effort pour ne pas seulement «chercher», mais plutôt «trouver». Je finis par confier mon problème à Rudhyar, sachant que je peux compter sur sa discrétion. Et je ne suis pas déçu ; il m écoute attentivement et partage avec enthousiasme - et même émerveillement - mon idée. A la suite de mes propos et de l orientation que prennent mes réflexions, nous parvenons à mettre sur papier une base concrète de ce qui peut vraisemblablement devenir réalisable sur le plan pratique. En août 1929, Dane résume l essentiel de nos études, en inventant même un mot «Imric» - partant de mon prénom Imre. C est l aboutissement de pages et de pages de calculs : «Quelques caractéristiques du matériel musical de base de Weisshaus» : «L intervalle de base de 16/15 correspond à 112 cts ; («Imric») hauteur d un demi-ton : 100 cts 75 unités représentent 7 octaves 112 x 75 = 1200 x 7 = 8400 le nombre 75 est normalement divisible en 15 x 5 5 unités donnent 560 cts. L intervalle 11/8 c est la quarte naturelle augmentée - égale à 551 cts. Les 7 octaves se divisent elles-mêmes, ainsi normalement en un système de 15 quartes augmentées (légèrement plus grandes que communément). L unité 16/15 est exactement ½ comma plus grande que le demi-ton tempéré. L octave habituelle contient approximativement 11 unités de ce type, la quinte environ 6. Le comma pythagoricien = 24 cys Il est l excédent de 12 quintes au-delà de 7 octaves». Ce système de base idéal ne verra jamais le jour car je quitterai bientôt le pays de mes recherches pour regagner une Europe gouvernée par des faibles et par des fous où mes préoccupations prendront un autre tour. Peu de temps avant mon départ, Dane me dédicace ses «Moments» composés à Hollywood en 1924, évoqués dans sa lettre de 1980 : «For my friend Imre Weisshaus, in recognition of the vibrant and strong inner life that pulsates through him and his works». New York - Pâques Dane, après avoir été souvent joué dans mes programmes américains, figurera, avec mes amis compositeurs des U.S.A. dans les concerts que je pourrai encore donner outre Atlantique. Ce que je n ai pas l occasion d expliquer à Dane au moment de mon départ, c est pourquoi, après les heures si chaleureuses de nos rencontres, je peux sembler infidèle à lui, à Henry Cowell, à Blanche Walton, à tant d amis sincères qui m ont aidé, estimé, ont cru en moi, à mon art, à mon avenir de musicien ; infidèle à l Amérique qui m a comblé avec générosité et compréhension. Aucune infidélité de ma part, mais, en 1930, se précise en moi, l impérieuse nécessité de songer moins à mon propre avenir qu à celui des hommes menacés, en Europe, par le totalitarisme. Il devient, à ce moment, essentiel pour moi, d entrer dans la lutte que d autres hommes mènent contre l intolérable. Il devient impérieux pour moi d abandonner le rôle privilégié que je joue, seul sur une scène, pour rentrer dans le rang et combattre la menace qui guette le monde dont je fais partie. C est pourquoi, paraissant oublier amis et pays accueillant je décide de rejoindre l Europe et ses problèmes, ceux de l Allemagne pour le moment. Surgiront bientôt ceux de l Espagne, ceux de la France, enfin. Et je ne tenterai même pas, au moment le plus crucial de 1939, de traverser
42 l Atlantique et de trouver refuge et sans doute nouveaux succès dans la généreuse Amérique. Ma foi, en quelque chose de plus humain, de plus juste, m oblige à être fidèle à moi-même, à mon idéalisme, malgré les désillusions, les déceptions qui, certes, ne manquent jamais dans ce cas. C est seulement cinquante ans plus tard, en répondant à sa lettre que j expliquerai tout cela, à Dane, en concluant : «Et il n y a rien à regretter!». Mais, en 1930, je ne peux savoir si j aurai ou non des regrets. Je suis encore à New York que je quitte en mai pour donner plusieurs concerts dans les États du centre, cette fois dans des villes si éloignées les unes des autres que je passe la plupart des nuits dans les autocars, heureusement confortables. Ils me conduisent du Minnesota au Kansas, du Missouri au Tennessee. Je suis jeune et solide pour supporter la fatigue de ces déplacements qui s ajoute à la tension de chaque récital. Je repasse par New York pour y retrouver Virginia qui m accompagne en Europe. Nos dernières journées sont prises par les formalités de départ, mais nous passons une nuit à Harlem où j ai déjà vécu des heures extraordinaires et où Virginia est enthousiasmée par la musique qu elle y entend. Et ce sont les adieux aux amis. Comment pourrais-je savoir que je ne reverrai New York que dans quarante années, en 1970!
43 EUROPE 1930 : Paris Budapest - Mariage - Composition : Allemagne Le militant : Berlin, Leipzig Travail avec Brecht, Eisler Le musicien : Dessau, le Bauhaus Le compositeur : Premiers chants de lutte Divorce 1933 : Arrestation Fuite vers la France 1930 Nous embarquons sur le «République», un transatlantique de moyen tonnage, pour arriver des jours plus tard à Cherbourg et gagner, après un séjour à Paris, Budapest. J ai écrit à ma mère que j arriverais avec mon amie et j ai reçu une courte lettre indignée où elle me dit refuser de recevoir chez elle, dans sa maison, ma «maîtresse». Si cela ne m a pas surpris, venant de notre vieux pays d Europe Centrale, j ai, en revanche, été ahuri, lorsque, demandant à Virginia, en Californie, d être présenté à sa mère, j ai appris que celle-ci affirmait que «jamais un étranger ne franchirait le seuil de sa maison»!!. Deux continents, deux civilisations ; deux mères, et cette même mentalité incompréhensible pour moi. Qu il soit dit, en passant, que ma mère, revenue sur sa décision, après son grand sursaut de moralité, accueillera fort gentiment Virginia! Nous séjournons quelque temps à Paris, où Virginia fait la connaissance de mes amis André Kertesz, Etienne et Lajos Boethy. Nous voyons à différentes reprises Varèse, revenu, depuis 1928, à Paris, où il restera pendant cinq ans ; il travaille à son œuvre «Ionisation» pour orchestre de percussions et deux sirènes, qui sera créée à New York, au Carnegie Hall, en On a donné, à Paris, ses «Intégrales» et ses «Amériques» si discutées qu elles ont provoqué des bagarres dans les salles dont Tristan Tzara sortit, une fois, blessé! En mars, Varèse lui-même a dirigé «Octandre» et «Offrandes» qui ont été plus appréciées. Pourtant, André Jolivet qui est son élève, dira, dans une interview : «... J ai vu mettre noir sur blanc la trace de la transposition graphique ( de Ionisation) d une sensibilité et d un cœur qui battaient probablement trop vite à cette époque là, pour la plupart de nos contemporains. C est ce qui fait, qu en 1933, Varèse est reparti pour les États-Unis, absolument écœuré de l incompréhension du milieu musical...»? (1) Je vois aussi souvent Man Ray, rue Campagne Première et Moholy Nagy, que je retrouverai bientôt en Allemagne. Virginia est un peu déroutée par cette vie de Paris. Elle écrit pour «The Carmelite», un des journaux de Carmel, un article où elle décrit nos rencontres : «... Boethy a une sorte de hutte-studio où une horde d amis vient la nuit parler et boire un infâme café noir. Je comprends maintenant ce que Imre voulait dire quand il parlait avec sévérité de la vie à Paris. Elle est vraiment très spéciale. Personne ne semble jamais décidé à rentrer à la maison. Tout le monde préfère s asseoir dehors pour boire et les heures où les cafés travaillent le plus vont de midi à trois heures du matin. C est une occupation amusante, mais un travail dément pour moi, qui ne suis pas capable de dire un mot, d observer ces groupes de gens parlant avec excitation, sans comprendre ce qu ils se disent. Imre traduit tout le temps, naturellement, mais ce n est pas la même chose que de prendre part soi-même à une discussion...». Il est vrai que j ai grand plaisir à revoir mes amis, mais je suis épuisé par les dernières semaines passées aux États-Unis et nous décidons de prendre un peu de repos avant notre départ pour Budapest. Nous cherchons la tranquillité dans la Vallée de Chevreuse, d abord à Bures, puis à Saint-Rémy, où nous louons une chambre pour une dizaine de jours. C est vraiment la campagne et c est dans le silence de la nuit que j entends, pour la première fois, cette étonnante partition ( dans émission radiophonique de Claude Samuel, en hommage à Varèse, dans la série «Le magazine de la musique» France Culture, O.R.T.F. 20h le 9/11/1965. Cité dans «Varèse», Odile Vivier, Éditions du Seuil, Collection Solfège 1973 p.89
44 qu interprètent les crapauds : chacun d entre eux a une hauteur de son et un rythme personnels, chacun aussi observe un temps de silence régulier. Et ces différentes hauteurs de sons superposés longs ou courts, ces fragments de rythmes différents, ces silences «ordonnés», cette multitude de sons, de rythmes et de silences, créent une symphonie extrêmement riche et si éloignée du conventionnel de l écriture musicale, qu il est impossible de noter cette diversité, cette foule d éléments. Je passe des heures, subjugué par cette musique dont je parlerai souvent dans des textes et que je tenterai d appliquer dans certaines de mes œuvres. C est à Saint-Rémy que je termine les «Trois esquisses pour chœurs d hommes» commencées à Carmel. Virginia dessine beaucoup. L exemple des artistes qu elle a rencontrés à Paris lui donne l élan qu elle n avait jamais connu dans la vie facile de Californie. Après ce repos bénéfique dans la Vallée de Chevreuse, nous passons encore quelques jours à Paris, puis nous partons pour Budapest. La famille nous réserve un excellent accueil malgré l indignation écrite de ma mère! Ma première visite est pour Bartók ; nous sommes heureux de nous revoir, lui autant que moi. Il veut tout savoir de la vie que j ai menée aux États-Unis, des concerts, des œuvres jouées, des cours, de mes propres travaux. Je le félicite pour la décoration «Korvin» qu il a reçue, décernée à une soixantaine de personnalités, dont seulement deux musiciens : Kodaly et lui. Il me regarde avec un peu d étonnement, un sourire malicieux sur les lèvres. - «Ah! vous le savez aussi?» Il me conte alors divers détails au sujet de cette distinction. Il est précisé que la décoration est seulement «prêtée», et reste la propriété de l état qui récupère «l objet» à la mort du bénéficiaire. Et cet «objet» de grande valeur, c est, dans un écrin, de gros maillons de chaîne, en or pur. Sa voix et son visage deviennent de plus on plus malicieux : - «Imaginez qu un jour, pendant mon absence, on cambriole ma maison et que «l objet» disparaisse, je dois alors le rembourser! Cela non ; alors j ai préféré rendre la décoration!» - «Kodaly aussi?» - «Non» - «Pourquoi non?» - «Allez donc lui poser la question...» Là, je perçois, pour la première fois, une fissure dans l amitié des deux hommes - qui me sera confirmée plus tard. Je sais combien Bartók est hostile au régime de Horthy, et je sais aussi que Kodaly, qui a pourtant une épouse juive, manifeste de plus en plus d opportunisme à l égard de ce même régime. Bartók avait été invité à donner trois concerts en Union Soviétique et en était revenu peu satisfait. Il me parait sensible à des détails qui me semblent peu importants : ainsi, la publication de mélodies populaires russes sur un papier grisâtre avec une impression de mauvaise qualité : - «C est mauvais, me dit-il, très mauvais!» - «Mais faut-il s attacher au support si le contenu est bon!» - «Oui, car ces mélodies méritent un bon papier, une impression soignée.» Son amour et son respect de la chanson populaire le rendent, à juste titre, je le comprendrai mieux, plus tard moi-même, fort exigeant. Je revois aussi de nombreuses fois, chez eux et chez moi, Antal Molnár et sa femme. Antal Molnár a bien compris le but que je poursuivais avec mes tournées de concerts aux États-Unis. Il écrira dans ses mémoires, à propos de ces concerts : «... Il a parcouru avec son art pianistique, les États-Unis, mais absolument pas avec le but de se procurer une gloire personnelle, mais au contraire, pour propager la musique moderne, et avant tout celle de son maître, Béla Bartók...» Ces contacts sont très importants pour moi, car ils modifient si radicalement les rapports traditionnels de maître à disciple, qu ils consolident l amitié profonde qui existe déjà entre nous. J emmène Virginia chez mon ami Kadar. Je suis heureux de le trouver inchangé, travailleur, toujours enthousiaste. Il a beaucoup d œuvres nouvelles à me montrer. Sa femme et ses quatre enfants m accueillent avec la même affection. Nous passons là encore de bien beaux moments, ébloui que je suis par l intelligence, l éclectisme, et l élan du peintre. Et je retrouve tous mes amis des années d adolescence : Istvan Szelényi, le plus brillant de notre petit groupe de l Académie dont je me plais à jouer les œuvres dans lesquelles je perçois, pourtant, comme chez lui, une impondérable tristesse - témoignage sans doute, d un manque de volonté! pour «foncer» ; Gyórgy Kósa, le remarquable pianiste qui fut élève de Bartók, dix ans avant moi ;Gyórgy Kovács le bon camarade ; Frank Dóbó qui fut un temps mon élève et qui, lui non plus, ne supportera pas l atmosphère pesante de la Hongrie, vivra à Paris quelque temps avant de s installer définitivement à New York. Mon ancien Directeur de l école juive et ses fils, mes camarades d enfance me reçoivent avec leur gentillesse habituelle. C est notre dernier revoir : les «Croix fléchées» les déporteront et ils ne reviendront jamais. Pour la première fois, je suis invité chez les Kodaly, et j en demeure très surpris... Prestige de l Amérique, peutêtre! C est avec beaucoup de joie que je revois ma grand-mère, paysanne de 90 ans, toujours aussi jolie, gentille et accueillante. Les contacts avec mes sœurs et mon frère, tous mariés maintenant, restent empreints d une sorte de réserve : les aînées toujours autoritaires et Jenó, dont la personnalité si éloignée de la mienne, empêche un rapport plus affectueux.
45 Cette existence faite surtout de retrouvailles, n est pas très propice au travail, d autant plus qu elle est encombrée de démarches administratives pour notre mariage qui a lieu le 14 août 1930, et de recherches pour un appartement, à Buda, sur la colline. Je compose pourtant une PIÈCE BRÈVE POUR PIANO 12 que je dédie à Blanche Walton. Aussitôt après notre mariage, je pars pour l Autriche. J avais fait, aux États-Unis, la connaissance de Artie Mason Carter, une de ces femmes américaines qui savent utiliser leur richesse et leur intelligence en faveur de l art. Elle a une activité considérable dans le domaine de la musique contemporaine et a créé le «Hollywood Bowl», en Californie, sorte d amphithéâtre naturel aménagé pour plusieurs milliers d auditeurs. Les concerts symphoniques qu on y donne sont conduits par les chefs les plus prestigieux. Elle avait fait venir Bartók aux États-Unis et s était intéressé aussi à moi en me faisant inviter au «Conservatoire d été austro-américain» de Mondsee, en Autriche, par la Directrice, Mrs Katherine Buford Peeples. En août, j y ai donc plusieurs élèves et je donne un récital avec des œuvres de Bartók, Kodaly, Rudhyar, Szélenyi, Kadosa, Antheil, Cowell. Je suis le premier interprète, en dehors de Cowell lui-même, qui joue «The banshee», qui deviendra célèbre, utilisant les seules cordes du piano. Comme toujours, je donne deux fois les mêmes titres, le public, très averti - Mondsee est près de Salzbourg à la vie musicale intense - est fort intéressé et je passe là une période agréable et reposante, après la hâte de la tournée américaine, l agitation de Paris et l émotion des retrouvailles de Budapest. Je compose, dans le calme, une SONATINE POUR FLÛTE SEULE 13 qui comporte, sans doute pour la première fois dans l histoire de la musique, dans sa partie centrale, une fugue à deux voix pour un seul instrument à vent. Lorsqu elle sera éditée en France, je la dédierai à Jean-Pierre Rampal qui l enregistrera sur disque aux U.S.A. Bartók, invité lui aussi à Mondsee, en 1931, m écrira à Dessau : «... La situation au Conservatoire d été austro-américain de Mondsee est assez étrange. Le nombre minimum d élèves pour mon cours était fixé à huit. Mais il n y en avait que deux. Pour sauver la situation, Mrs Carter s est inscrite pour le piano, ensuite Mrs Peeples pour la composition. Mais cette dernière a bientôt, elle aussi, choisi le piano. J attendais presque que Kienzl se fasse inscrire chez moi pour la composition atonale ou pour quelque chose de ce genre!... Je donne donc les huit heures à ces quatre étudiants. Comment se règle la question pratique, ce n est pas mon affaire. Weingarten est parti tristement car personne ne s est présenté chez lui. Seuls, ceux qui ont recruté des élèves en avaient huit ou dix. Tout cela n a aucun sens, ce que je prévoyais d ailleurs». (Il me faut préciser que Kienzl, compositeur autrichien, est né en 1857 et qu en 1931, à 74 ans, il reste romantique et particulièrement académique. D où l ironie de Bartók!). Je reviens de Mondsee à Budapest, où je donne, à la Radio, un programme de musique américaine contemporaine et je travaille à la composition d œuvres dont les manuscrits seront tous brûlés à Leipzig, en J ai hâte de gagner l Allemagne et d y préparer l arrivée de Virginia. M y attire la perspective d une lutte à mener contre la montée du nazisme. Mes nombreuses conversations avec Bartók et Molnár me prouvent qu ils sont inquiets de la situation intérieure en Hongrie. Je pressens, moi aussi, un avenir dramatique lié aux événements d Allemagne. L ambiance générale dans mon pays, me paraît factice, je pense qu en aucun cas, il ne me sera plus possible de vivre en Hongrie, non seulement en raison de la situation politique, mais aussi parce que je n en supporterais plus la mentalité étroite et étouffante. Je veux, quoi qu il arrive, être libre d exister et de créer dans un climat respirable. Mais ce climat, il convient de lutter pour l obtenir, et c est ce qui est à faire avant tout. 1 2 M.S. inédit Paris, Éditions Henry Lemoine. Couverture de Zadkine U.S.A. Nashville, Disque Gasparo GS 214 «Music of Paul Arma. Flûtiste : Jean-Pierre Rampal
46 Une période nouvelle de ma vie prend donc naissance, dans le train qui me conduit, en octobre 1930, par Prague et Dresde, à Leipzig où je règle, avec mon impresario allemand, ce qui sera, sans que je le sache encore, la fin d une première carrière de pianiste. Virginia vient me rejoindre et j essaie de continuer ma tâche de compositeur. J écris une «Petite Suite pour clarinette, trantonium ou thereminvox» dont deux des mouvements paraîtront sous le titre «Zwei Saetze», à Copenhague. L œuvre, dont le manuscrit sera détruit reparaîtra, grâce à Vivian Fine qui en aura gardé une copie, et sera publiée en France, sous le titre PETITE SUITE POUR CLARINETTE SEULE 14. Notre nouvelle existence s organise assez vite, dès le début de Les nouvelles de mon arrivée et de mes intentions se répandent. En peu de temps, on me demande mes œuvres pour les inscrire dans des programmes de concerts, ou pour les publier. Ma réputation d interprète me vaut des invitations de Berlin, de Leipzig, plus tard du Bauhaus de Dessau. Je suis très vite contacté par un représentant culturel de l U.R.S.S. Plusieurs groupements culturels et politiques antifascistes viennent vers moi, demandant ma collaboration active, ma présence dans des comités pour l organisation de manifestations de masses, mon aide pour l élaboration de plans de toutes natures, y compris de défense contre les attaques des Sections d Assaut, les S.A., ligue paramilitaire de droite, dans les réunions antifascistes. Je participe à une soirée, à Leipzig, lors d une conférence sur le «Marxisme et la Culture», à la «Marxistische Arbeiterschule», à un concert de musique contemporaine du «Novembergrupe» où je fais entendre «The banshee» de Cowell et la «Sonate n 2» de George Antheil, avec mon «Piano Study» tandis qu on joue aussi mes «Deux récitatifs pour violon seul», et ma «Sonatine pour flûte seule». Je suis heureux de voir arriver des États-Unis pour ce concert où on donne une de ses œuvres, Ruth Crawford Elle veut rester quelque temps à Berlin, pour se familiariser avec la musique européenne. Nous nous voyons souvent, liés par une belle amitié et par beaucoup d affinités dans le domaine musical. Sa présence est comme un rayon de soleil dans l existence que je mène maintenant où des problèmes se posent. Il y a dans des lettres que Ruth écrit, de Berlin, à Charles Seeger qui deviendra son mari, un reflet de ce que nous vivons en Allemagne : Le 18 novembre 1930, elle écrit : «J ai choisi le quartier de Halensee pour sans doute y vivre, surtout parce que Imre l habite. Je le trouve vraiment intéressant, toujours au courant des événements valables dans la musique contemporaine, et plein d idées. Il m a montré une «Suite pour instrument solo» qui, je pense, vous intéresserait beaucoup : grande unité, économie de moyens et belle grande ligne générale. Un mouvement à la «fa» comme centre tonal - mais non présent, car c est suggéré, insinué, attendu, vous êtes forcé de le vouloir, mais jusqu à la fin, il n apparaît pas. Je me souviens bien de vos propos à ce sujet. D autre part, apparaissaient de nombreux mouvements en diagonale et des renversements, mais ce qui m a particulièrement intéressée, c est que la dernière page répétait exactement la première, pour les notes et les rythmes, tout en étant absolument différente : les battements étant sensiblement modifiés, le plus inattendu de ses recherches serait trop long à raconter. Mais je me suis souvenu d avoir, l hiver dernier, étudié ses esquisses et ses formules...» C est au même moment que j écris - dédié à Virginia - un QUATUOR A CORDES 15 dont je ne retrouverai plus tard qu une page de manuscrit datée : Berlin XI, 2 - XII, 21. Ruth écrit encore à Charles, en février : «Virginia a été malade au lit pendant six semaines. Elle devra probablement y rester encore pendant plusieurs semaines. Une infirmière est venue la voir une demi-heure chaque jour, mais Imre a à faire les innombrables choses courantes. Il n a presque pas touché de papier à musique depuis Noël. Depuis aussi, ses économies rapportées d Amérique - qu il destinait à une existence libre pour composer - se sont bien amenuisées. C est très triste. Il reste charmant, une «infirmière» merveilleuse pendant qu il peut être extrêmement cruel en paroles. Son aide m a beaucoup touchée : je ne sais pas ce que Berlin aurait été pour moi, sans lui : il connaît tout ce qui est valable en événements musicaux, en cinéma moderne, il sait où on peut trouver du fromage à 14 pfennig au lieu de 25!! Il m a aussi aidée matériellement pour la préparation du Concert «Pan-American», me guidant, voyant des gens, etc. Tous deux, Virginia et lui, m ont été d une grande aide morale...». Quand des difficultés avec Virginia surgissent, Ruth est témoin de mon désarroi. Parlant d un concert où on a joué la musique d un compositeur qui s est suicidé à 26 ans, elle note «... Imre, dans sa récente période de dépression, m a dit de lui qu il était heureux et intelligent d avoir fait cela!» Bientôt Ruth repartira après avoir écrit à Charles le 4 avril 1931 : «... Je pense que je ne vous dirai plus rien d Imre jusqu en juin. Cela prendrait trop de temps maintenant, mais j aurai alors oublié beaucoup de ce qui fut heureux... Cela concernait toujours la musique... Après deux soirées de violentes discussions des deux côtés, et de souffrances aussi, nous sommes tombés d accord qu il était impossible de briser notre amitié. Nous avons célébré cette drôle de soudaine découverte en allant tous les trois explorer les cinémas pour nous offrir notre festival personnel!... et nous Paris, Éditions Henry Lemoine. Couverture de Sonia Delaunay 1 5 M.S. disparu
47 avons découvert l inimitable grand artiste qu est le clown «Grock»... Et nous étions fatigués de rire!». A la Radio de Berlin, je joue encore un programme de musique ancienne : Frescobaldi, Bach. Mais je participe déjà à la fabrication de tracts ronéotypés et même à leur distribution, vers 5 heures du matin, à la porte des usines. Je crois sincèrement à l utilité de ce qu on me demande de faire : il m arrive pourtant de refuser, à la suite de discussions assez âpres, certains actes avec lesquels je ne suis pas d accord. Malgré cela, il n y a jamais de dissentiments graves dans les collaborations lorsqu elles satisfont mon nouvel idéal. De tous temps, dans d innombrables débats avec des amis, artistes ou non, j ai constamment défendu une thèse qui n obtenait pas toujours l approbation unanime. Ma conception ne subit jamais de modification mais devint pour moi, avec l expérience, une vérité. Nos débats tournaient autour de la fâcheuse confusion assez générale entre deux aspects fort différents de l exercice artistique : le métier et la vocation. Normalement les deux devraient être complémentaires : c est le cas idéal. Dès que l un d eux manque, l équilibre est rompu, c est le risque du vide, de l ennui. Pour éviter d être trop rigoureux dans la défense de ma conception, j ai toujours admis les possibilités de réussite légitime de l un des aspects indépendamment de l autre : on peut assister à des résultats incontestablement positifs chez ceux qui possèdent une vraie vocation, sans vrai métier. L inverse est aussi valable. C est là qu interviennent la pureté des intentions et l honnêteté avec soi. Dans l art musical, un interprète qui se contente de faire briller son métier - en l occurrence sa virtuosité - même exceptionnel, n est pas un artiste enviable. Son succès est éphémère et condamné à ne pas lui survivre. La vocation est une puissance incommensurable, à laquelle on échappe difficilement : elle oblige à se mettre au service d un idéal obligatoirement noble et fait échapper au fanatisme vite inhumain. Qui dit vocation, dit dévouement conscient et intelligent, mais en aucun cas inconditionnel. Rien, sur cette terre, ne peut et ne doit être inconditionnel, pas même la fidélité à un idéal dont le sens peut être parfois défiguré par le mensonge, l hypocrisie, la bassesse ou la trahison. Mais dans tous les domaines - art, science, religion, philosophie, idéologie - la vocation est rare. Moins rare est le métier. Le métier forme, par la force des choses, l immense masse des «fonctionnaires» de toutes espèces, sortes de serviteurs, non idéalistes, souvent intéressés, sans vrai dévouement. Dans le domaine de la politique avancée ou progressiste, je les appelle des «révolutionnaires professionnels». Pendant les premières années de ma carrière, jusqu en 1930, je suis resté scrupuleusement fidèle à l idéal que j ai joyeusement choisi : comme interprète, au lieu de consacrer les programmes de mes innombrables récitals à des œuvres du passé connues et souvent jouées, je n y faisais figurer, en plus de mes propres œuvres, que celles de compositeurs contemporains, de préférence européens aux États-Unis, américains, en Europe. Ainsi je suis devenu, en quelque sorte un «militant» fervent pour une cause : celle de la musique contemporaine, un des tous premiers à jouer Bartók, Schoenberg, Honegger, Webern, Kodaly, Hindemith, un des seuls, pendant longtemps à faire connaître les jeunes Hongrois, mes contemporains : Szelényi, Szabó, Kadosa, à introduire en Europe la musique de Cowell, Rudhyar, Ives, Garcia Caturla, Ruth Crawford, Vivian Fine, des talents alors à peine connus ou méconnus. En 1930, sous la pression des événements et devant le danger que fait présager l évolution d un fanatisme abject, je décide d agir en faveur de la liberté de l homme, du maintien de sa dignité, de son indépendance. Devant cette indispensable nécessité d agir, je ne change absolument pas : je reste toujours le «militant», avec la même ferveur, la même fougue, la même foi, la même détermination ; seuls la cause et les moyens sont différents. On a considéré trop longtemps Hitler comme un agitateur sans avenir, et son parti nazi sans réel danger ; hors d Allemagne, le nazisme inquiète les observateurs lucides, mais bien peu croient qu Hitler puisse, un jour, arriver au pouvoir. Aux élections de septembre 1930, les nazis avaient eu voix et obtenu, au lieu de 12, 107 sièges au Reischtag. Hitler ne cache pas ses intentions : «Mein Kampf» composé entre 1924 et 1926 est très explicite à ce sujet, modifié certes au cours des discours et proclamations qui se succéderont, mais nul ne peut être aveuglé au point d être surpris lorsque plus tard le programme de «Mein Kampf» sera appliqué. «On ne pouvait imaginer où conduirait le National Socialisme»... on n avait pas à l imaginer, on avait à le lire, noir sur blanc, effrayant, insensé mais réalisable... puisqu il le sera. En Allemagne où je me trouve pour lutter, au début de ces années trente, les désordres provoqués, surtout dans les quartiers populaires par les attaques quotidiennes des S.A., la crise économique, l angoisse générale dans les esprits concernant la dégradation de la sécurité physique, les discours tonitruants truffés de menaces, la psychose de peur et d angoisse consciemment entretenue créent fatalement une situation de plus en plus difficile et inquiétante. A cela s ajoute l attitude ambiguë, scandaleusement lâche du Parti Social Démocrate d Allemagne, le S.P.D. alors au pouvoir, chassant par tous les moyens possibles l eau au moulin d Hitler. Parti conservateur, réactionnaire même, opportuniste, embourgeoisé, qui n a d autre ambition que de garder un pouvoir facilement acquis, et n offre aucun attrait pour ce qu on appelle «les intellectuels de gauche» - expression qui deviendra quelque peu désuète plus tard! Il n y a rien à espérer de ce côté. De l autre, il y a un Parti Communiste, le K.P.D. avec ses membres actifs et de nombreuses organisations de masses. On ne peut, bien sûr, ignorer son idéologie sectaire à outrance, ouvriériste, prolétarienne - sans le moindre esprit démocratique - totalement inféodée à Staline, mais il possède un facteur prédominant, décisif pour beaucoup d entre nous : ses militants sont les seuls qui, par leur activité, représentent, non seulement l espoir, mais aussi l unique obstacle éventuel sur le chemin des hitlériens. Et c est ce qui explique pourquoi les intellectuels de gauche ignorent les Sociaux démocrates et se trouvent attirés par la force des communistes - force qui par la suite sera particulièrement décevante, juste avant et après la prise du pouvoir par Hitler, au début de Nous allons donc être d abord, non pas avec, mais près du mouvement communiste : Bert Brecht, Helena Weigel, Hans
48 Eisler, Ernst Busch, Vladimir Vogel, et moi-même, groupés avec d autres intellectuels, sous le signe de l antifascisme résolu et sans compromission, dans toutes les branches de l art et de la culture. J ai retrouvé, dès mon arrivée en Allemagne, des artistes avec lesquels j ai plaisir à maintenir le contact, et parmi eux de nombreux Hongrois émigrés. Moholy-Nagy est l un d eux - son prénom est Laszlo mais il ne l utilise jamais! - C est un très grand créateur à la personnalité surprenante, et dont l expression couvre maints domaines peinture, sculpture, graphisme, lithographie, photographie, photomontage. C est un artiste qui ignore la banalité, un précurseur courageux sans la moindre compromission. S il est, en tant que plasticien, sévère et intraitable, il est en tant qu homme, doux, accueillant, visiblement sensible à toute manifestation sincère et simple. Notre amitié est enrichissante pour l homme jeune que je suis, moins expérimenté que lui qui apprécie qu un musicien soit tellement attiré par son art. Nous convenons aisément et sans hésitation que la pensée, le contenu et l intention, dans les différents arts, sont identiques et que seuls, la démarche, la technique et les moyens sont différents. Moholy-Nagy avait été appelé par Gropius en 1922 pour diriger, au Bauhaus de Weimar, l atelier du métal. C est lui qui lance l idée du «Gesamtverk» - art fondé sur la synthèse organique de toutes les manifestations de la vie - Il a enseigné à Dessau jusqu en 1928 ; il fait maintenant à Berlin des recherches sur la lumière, la couleur dans la peinture, la photographie, le film. Il réalise des décors pour le théâtre Piscator et l Opéra d État. Sa femme, Lucia, est un être exquis ; très intelligente et cultivée, elle possède des dons artistiques remarquables. Son œuvre photographique gagne une place prépondérante dans cet art éminemment contemporain en constante évolution. Dès notre rencontre, et parallèlement à mon amitié avec son mari, un lien solide se tisse entre nous. Nous nous voyons souvent et si je voulais qualifier cette belle entente, je pourrais en dire que c est une communion de cœur et d esprit. Lorsqu ils seront obligés, comme nous tous, de quitter l Allemagne, les Moholy - Nagy gagneront l Angleterre, où Lucia s installera définitivement, tandis que Laszlo, après qu ils aient décidé de se séparer, ira vivre aux États-Unis. Il y deviendra, en 1937, co-fondateur et directeur du «New-Bauhaus», de Chicago appelé, plus tard, «Institut of design» et il épousera une Américaine. Dans l atelier de Moholy-Nagy, je fais la connaissance de son assistant Gyórgy Kepes, Hongrois lui aussi. C est un garçon discret, sérieux, bien élevé. Nous sympathisons bientôt, mais il reste souvent effacé en présence de son «patron». Nous nous voyons beaucoup et nous nous entendons fort bien, j apprécie son talent et son caractère intègre. Lui aussi se réfugiera aux États-Unis où il fera carrière. Nous nous perdrons de vue mais j apprendrai qu il sera l auteur, vers la fin des années cinquante, des décors pour un de mes ballets, réalisé en Italie par la chorégraphe Susanna Egri, elle aussi d origine hongroise. Je retrouve d une façon totalement inattendue, à Berlin au début de 1931, un autre Hongrois : Béla Balázs. J ai différentes raisons d être attaché à lui. D abord parce qu il est l auteur des livrets splendides de deux œuvres scéniques de Bartók, le ballet «Le prince taillé dans le bois» et l opéra en un acte «Le Château de Barbe Bleue». La seconde raison est plus personnelle : en effet ses écrits ont ensoleillé mes jeunes années par leur romantisme très particulier, typiquement magyar - je m éloignerai pourtant assez vite de ces caractéristiques qui auront quand même été les «couleurs locales» de mon enfance. La troisième raison, enfin appartient au domaine musical. Balasz avait une fille de mon âge, remarquable pianiste, excellente musicienne, de plus, fort jolie! A Budapest, nous nous entendions bien, nos goûts musicaux correspondaient et un éclectisme total nous unissait dans notre choix d œuvres pré-classiques, classiques et contemporaines. Cela nous permettait de jouer à quatre mains ou à deux pianos. Nous travaillions sérieusement, mais aussi joyeusement et nous brodions des projets pleins de promesses. Nous rêvions d un avenir musical beau et optimiste. Le fait d avoir été exclu de l Académie et d avoir été défendu par Bartók, grand ami de son père, me plaçait à ses yeux dans une situation particulièrement favorable. Les circonstances nous séparèrent sans que nous donnions au moins un premier concert ensemble. Les perspectives de réalisations - nombreuses offertes par les frères Roth - me poussèrent à l époque à entrer dans le «Trio» et à me séparer de ma partenaire. C est avec beaucoup de joie que je retrouve, cinq ans plus tard, Balázs, parti de Hongrie en 1920, en même temps que Béla Kun, à la chute de la République hongroise des Soviets. C est aussi à Berlin que vit le Hongrois, Imre Göndör, dessinateur humoriste, de grand talent, dont la compagnie me donne toujours beaucoup de plaisir. Nous avions fait connaissance à Berlin déjà, où il vivait en 1926, lorsque j y avais fait un court séjour. Il y avait dessiné ma caricature. A peine plus âgé que moi, il devient rapidement célèbre dans la presse quotidienne comme dans les hebdomadaires et les revues. Que de Hongrois émigrés, je rencontrerai ainsi, sur tous les continents, dans tous les pays, pratiquement dans toutes les villes. Ils sont innombrables à chercher, ainsi, de tous temps, une autre terre... L éventail des contacts s élargit encore dans le milieu intellectuel qui entreprend la lutte contre les Hitlériens. Un lien étroit et enrichissant s établit avec un garçon de quelques années mon aîné : Kantorowitz, intelligent, parlant plusieurs langues, journaliste de formation, devenu écrivain antifasciste et un des collaborateurs principaux de Willy Münzenberg, P.D.G. d un véritable trust d éditions de livres et de journaux. Le trust appartient au R.P.D. Vers l extérieur, l entreprise est camouflée, comme la plupart des organisations de masses, créées et noyautées, dès le départ, par les militants du Parti. Ce lien avec Kantorowitz et aussi avec quelques-uns de ses collaborateurs, se maintiendra longtemps et continuera plus tard, à Paris, en 1933, où la majeure partie de cette équipe efficace reconstituera une grande chaîne de maisons d éditions, de journaux et de périodiques qui s infiltreront illégalement en Allemagne, au service du K.P.D. pour la propagande antifasciste. Pendant la seconde guerre mondiale, tout le monde entrera dans la clandestinité mais le parti
49 communiste lui-même déclenchera une purge atroce. Beaucoup de ces militants de la première heure seront exécutés par les «bourreaux» manipulés pour l intérêt et la sécurité d une fraction du Parti. La rivalité intérieure fera rage, ne connaîtra pas de limite et commenceront alors à s ouvrir les yeux de nombreux militants trop longtemps candides. Au cours de ce printemps 1931, je fais la navette entre Berlin et Dessau où j ai pu faire entrer Virginia dans différents ateliers du Bauhaus. J ai là d agréables relations avec des maîtres et des professeurs de diverses disciplines dont j avais appris à connaître l œuvre avant de les rencontrer eux-mêmes : Lyonel Feininger, Josef Albers, Marcel Breuer - encore un Hongrois! - grand admirateur et ami de Kandinsky et qui deviendra, aux États-Unis, un remarquable architecte. Je suis très fréquemment invité chez Wassily Kandinsky dont j aime depuis toujours, non seulement l œuvre, mais encore les conceptions picturales et structurales. Je découvre, pendant les conversations que j ai avec le personnage à l habillement banal, à l apparence de fonctionnaire timoré, un homme chaleureux, loquace, joyeux, cordial et plein d esprit. Au milieu de ces moments de bonheur que ménagent mes activités et mes amitiés, des problèmes graves et inattendus surgissent avec Virginia qui s intéresse davantage à de multiples aventures sentimentales qu à ses études et à ses travaux au Bauhaus. Cette attitude trouble profondément nos rapports qui ne cessent de se dégrader. Au début de juillet, avant la fin de l année scolaire, les étudiants de l école présentent d une manière personnelle, les résultats de leurs travaux, dans le cadre d une grande exposition. Les travaux doivent, non seulement témoigner du niveau technique acquis, mais aussi - et surtout - de l orientation du goût et du niveau esthétique de chacun ; car l enseignement, au Bauhaus, n a aucun caractère restrictif ou enfermé dans un programme strict préalable : chacun peut, doit même, choisir dans la multitude des richesses découvertes, ce qui l attire le plus, ce qui convient le mieux à son tempérament, ce qui est le plus près de sa personnalité. Quatre jours avant le vernissage de l exposition, j arrive à Dessau. Mes soupçons sont justifiés : Virginia, sans aucune gêne, m avoue qu elle n a rien préparé. Ma déception et ma colère sont grandes, d autant plus que je sais, et ses professeurs me le confirment, qu elle possède un talent certain. C est le désir, l intérêt, la curiosité et la volonté qui lui manquent. Après une discussion dure, âpre, la question se pose : ou elle continue ses études au Bauhaus, ou elle s arrête immédiatement. Il n est plus possible de transiger. Elle accepte, sans enthousiasme, de continuer. Il faut donc qu elle figure parmi les exposants et surtout d une façon positive et digne. Il reste trois jours et trois nuits. Nous nous mettons au travail. J élabore maintes idées, établis les croquis et les maquettes. Elle, avec nonchalance, veut bien participer, en m aidant, avec peu de bonne volonté, à réaliser matériellement mes plans. «Nous» travaillons ainsi pendant tout le temps qui reste, fatigués, sans sommeil car aucun repos n est possible avant l achèvement et la mise en place des panneaux. Malgré ma nature qui ne s avoue pas facilement satisfaite, je suis convaincu que c est un bon et beau travail, techniquement bien réalisé et riche en inventions. A l ouverture de l exposition, chaque étudiant présente ses panneaux au groupe de professeurs et de maîtres. Il me faut bien dire que ceux-ci s attardent devant le «stand de Virginia» avec une satisfaction évidente. Elle reçoit, pour «son» travail sérieux et intéressant, des félicitations qu elle encaisse tranquillement sans le moindre embarras. Ses camarades qui la connaissent bien n en sont pas peu surpris. Pour ma part, je ressens une grande tristesse et un pénible désarroi, devant un tel manque d amour-propre et de dignité. Chacun est pourtant maître de ses aspirations. Il me faut ajouter encore quelques mots concernant ma «collaboration» à cette exposition. Si je réussis à réaliser tant de trouvailles, si mon imagination fonctionne tellement bien, c est parce que, je suis toujours habité par une curiosité innée pour les arts visuels et parce que, depuis l adolescence, j ai suivi, de près, les réalisations de peintres, de sculpteurs, de dessinateurs et de décorateurs qui m ont passionné presque autant que la musique. Parmi les «inventions» utilisées pour cette exposition, il y en a une qui dormira en moi pendant quarante-cinq années. Le traitement de grandes lettres d imprimerie découpées, inauguré en 1931 au Bauhaus, deviendra réalisation pratique en 1976 avec la manipulation de la clef de sol et du dièse en «musicollages». Hasard? Lent mûrissement? Plutôt mise en sommeil d une idée, dans une période où d autres réalisations, d autres préoccupations deviennent plus importantes. Mies van der Rohe dirige, depuis 1930, le Bauhaus où il enseigne l architecture. Lui, comme beaucoup d autres, dès qu il me reçoit, veut parler de musique. Pour moi, c est une sorte de frustration car mon désir est, avant tout, de m entretenir avec chacun, de sa discipline et de la comparer aux autres. Presque tous mes interlocuteurs veulent qu on leur «explique» la musique. Mes expériences aux États-Unis, m aident heureusement à expliquer... l inexplicable. Et un projet est fait pour l introduction de la musique au Bauhaus. En plus de mes activités militantes qui occupent une bonne partie de mon temps, je m oblige à travailler encore régulièrement le piano pour préparer les concerts où je participe et les émissions radiophoniques à la Deutschlandsender, à Berlin et dans d autres villes. Là, je joue beaucoup les œuvres pré-classiques, que m avait fait découvrir Bartók. Je n oublie pas, non plus, de donner des œuvres de compositeurs contemporains. Au mois d août, je vais à Budapest. Je suis certain, maintenant, que je ne reviendrai jamais vivre dans mon pays. C est un choix que je fais. Je veux dire adieu aux miens, à des amis chers et régler quelques détails pratiques. Dans une ambiance pleine d émotion, je vois Bartók et Ditta, Molnár, Béla Kadar et sa famille, Kósa, Kovács, les membres du Quatuor Waldbauer, Szelényi, Szabó, Kadosa, ma famille. Je dépose chez mes amis Görög plusieurs caisses, remplies d œuvres en manuscrits, de ma superbe collection de «fixés sous verre» - surtout hongrois, réunis patiemment au cours de mes voyages dans les campagnes, d icônes, rapportées de Bulgarie et quelques beaux meubles peints... Et je ne
50 reverrai jamais mes «trésors», après les vicissitudes que connaîtront la ville et les Görög chassés de leur maison. Lorsque je retournerai en Hongrie, en 1948, pour le Festival Béla Bartók, je retrouverai bien, intacte, malgré les bombardements, leur villa au coin de l Avenue Andrassy et du Parc de Ville, mais elle sera devenue propriété de l État Yougoslave qui y aura installé son ambassade, et mes biens auront définitivement disparu dans une des tourmentes. Ma passion pour l art populaire n en cessera pas pour autant et je reprendrai et poursuivrai inlassablement une chasse aux trésors populaires dans tous les pays que je connaîtrai. A Budapest, j ai peu le temps de composer : je reprends la «Petite Suite» pour clarinette de l an dernier pour en faire en juillet une TRANSCRIPTION POUR ONDES MARTENOT 14a et en septembre, je compose une PIÈCE ENFANTINE POUR PIANO 16. Avant de quitter la ville, je donne un récital à la Radio avec un programme éclectique inhabituel : Michelangelo Rossi, John Dowland, Johann Jakob Froberger, Szabó Ferenc, Ernt Toch, Paul Hindemith, Fideho Finke et quelques-unes de mes propres œuvres. Je suis de retour à Dessau, au début d octobre, attristé mais soulagé aussi : le cordon ombilical a été coupé, en même temps que plusieurs chapitres de ma vie ont basculé dans le passé. L existence est comme un livre dont les pages doivent être tournées si on désire avancer dans la suite de l histoire. Et j ai tourné plusieurs pages! Depuis que je suis installé en Allemagne, je continue de composer de nouvelles œuvres, surtout instrumentales. Je reprends maintenant les esquisses d un SEXTUOR À CORDES 17 dont je termine l élaboration et la copie définitive... qui sera brûlée, en 1933, par les S.S. Et je reprends le projet de musique avec Mies van der Rohe. Depuis que j avais appris l existence du Bauhaus - d abord à Weimar, puis à Dessau -, la multitude des disciplines qu on y enseignait et pratiquait, sous la direction d équipes prestigieuses, un fait m avait surpris : toute la gamme des arts visuels y figurait ; depuis l architecture jusqu à la photographie, de la décoration à la typographie et la mise en page. Personne ne peut nier qu entre ces arts visuels et l art musical, il existe d innombrables parentés, analogies, similitudes, du point de vue de la structuration, de l architecture, du rythme, des coloris, du graphisme même. Pourquoi, alors, la musique ne figurait-elle pas au programme du Bauhaus? C est une des questions que je pose aux professeurs, aux maîtres que je rencontre, au Directeur lui-même, Mies van der Rohe, qui tous s intéressent justement tant à la musique. Personne ne peut expliquer cette lacune et je propose un plan approprié à l esprit général et au besoin fondamental des étudiants. Il est audacieux et ambitieux mais je suis porté par l enthousiasme et l approbation de tous. Je veux assurer - sans même un semblant de budget - la présence et la participation de compositeurs connus comme Bartók, Cowell, Hindemith et d autres de la jeune génération, je veux organiser des concerts avec des interprètes de premier plan, suivis de débats libres avec les étudiants des divers ateliers sur l évolution possible de l art musical. Bartók avait accepté de venir donner un récital, mais finalement renonce à ce projet ; en raison de l évolution de la situation en Allemagne, il refuse d y venir car - me dira-t-il plus tard - il craint de s y sentir mal à l aise. Pourtant il m avait même indiqué la liste des œuvres qu il proposait de jouer : la «Sonate», les Huit «Improvisations», deux ou trois de «Plein air» et quelques-unes des «Neuf pièces» pour piano. Il y mettait deux conditions : ne pas endosser l habit et ne pas jouer par cœur. Il m avait précisé tout cela dans une lettre qu il signait béla bartók, sans majuscules en ajoutant : «c est seulement maintenant que je me souviens qu il ne faut pas mettre de majuscules!», et en écrivant sur l enveloppe, mon nom et mon adresse en minuscules! Car évidemment, en fervent émule du Bauhaus, je bannis encore les majuscules de mes écrits. Entre le 1 er et le 9 décembre 1931, les premières manifestations ont donc lieu sous le titre : «Musique contemporaine, ses possibilités d évolution» : «théorie, éléments pratiques, débats». La première soirée réunit Henry Cowell dans ses propres œuvres, Hanna Smid - violon et alto - Nicolo Draber - flûte - et moi-même. Nous interprétons des œuvres des membres de la «Pan-american Association of Composers» : Wallington Riegger, Carlos Chavez, Vivian Fine, Adolph Weiss, Henry Cowell. Le programme comprend encore des œuvres pianistiques de Henry Brant, Gerald Strang, Dane Rudhyar, Charles Ives et George Antheil. La seconde soirée est consacrée à la musique européenne, où je joue Bartók, Stravinsky, Schoenberg, Hindemith, Milhaud, Rathaus, Szabó, Hauer, et quelques-unes de mes propres œuvres. Enfin la troisième soirée a pour thème «Possibilités d évolution de la musique contemporaine» illustré de nombreux exemples joués au piano, et est suivie d un débat. Dans le grand amphithéâtre du Bauhaus, ces soirées connaissent un franc succès auprès d un public sérieux et intéressé, de professeurs, de maîtres, d étudiants et de membres du Cercle des «Amis du Bauhaus». La qualité d écoute, la franche et courageuse participation dans le débat, les nombreuses demandes d autres concerts de ce genre me remplissent de joie et je suis comblé par la réussite de ce début. Malheureusement, les circonstances vont devenir telles qu il sera impossible d organiser d autres manifestations. D abord, le Bauhaus connaît des difficultés. En novembre 1931, les Nazis obtiennent la majorité aux élections municipales. Pour eux, le Bauhaus abrite le symbole même de ce que Goebbels appellera : «Entartete Kunst» - l «art dégénéré», et ils voudraient le liquider. En 1932, Fritz Hesse, le maire de Dessau, essaiera de le garder dans sa ville, en diminuant considérablement la subvention de la commune. Mais le conseil municipal décidera de dissoudre l école. Mies van der Rohe en fera un établissement privé et l installera en octobre, à Berlin, dans une usine désaffectée M.S. disparu 1 7 M.S. disparu
51 Pendant l été 1933, après perquisitions, interpellations, interventions de la Gestapo (la Police secrète d État), le Bauhaus sera définitivement dissous. Des problèmes personnels sont à résoudre aussi, pour moi, en cette fin d année 1931, problèmes posés par Virginia, qui se résolvent par une rupture, hélas, provisoire. Enfin, il me devient difficile de mener de front mes activités de créateur et d interprète et un engagement politique qui m apparaît de plus en plus nécessaire devant le danger qui ne cesse de grandir. Les dirigeants du S.P.D. appellent à voter, aux prochaines élections, pour le vieux Maréchal Hindenburg dont on est certain, s il est élu, qu il nommera Hitler, Chancelier du Reich. La seule force, donc, qui reste résolument antifasciste et agissante, est le Parti Communiste. Malgré ses défauts, il offre encore quelque espoir contre la marée hitlérienne. Après mûres réflexions, je donne mon adhésion, en décembre 1931, au K.P.D. et je suis immédiatement «enrôlé» dans une cellule de mon quartier. Le niveau de la vie intérieure de presque toutes les cellules du Parti, dès qu il ne s agit pas d une action précise et positive, est d une pauvreté décevante, et y règne une absence bien regrettable de démocratie! La formule est simple : «ou tu es d accord, alors ça va, ou tu n es pas d accord, alors tu es suspect, tu deviens un «ennemi du peuple». Combien de fois je me fais traiter, lorsque j éprouve le besoin de dire mon désaccord à propos d une décision, de «déviationniste», «trotskiste», «anarchiste», «réactionnaire» et même, insulte suprême «intellectuel» ou «petit bourgeois»». Exemple drolatique de cette étroitesse ridicule on bavarde, un soir, après la réunion et on parle de ce qu on prend pour le petit déjeuner. - «Et toi, me demande-t-on?» - «Moi, je bois du chocolat au lait». Réaction unanime - «Oh! Comme c est bourgeois, du chocolat! (sic)». Devant ce genre de bêtises, je ne me résigne pas, mais je ne me révolte pas non plus. Car il y a la recrudescence du danger proche. Le moment n est pas aux débats théoriques et sans issue, mais à l action Bientôt, le Parti propose au musicien que je suis, d autres tâches que la distribution de tracts à la porte des usines. Il me demande, au début de 1932, de prendre la direction de chorales populaires, composées de non-professionnels, hommes et femmes, n ayant aucune formation musicale, aucun rudiment de solfège. Cela me semble d abord, offrir une difficulté insurmontable, mais très vite, je constate à quel point, le plaisir de chanter ensemble, facilite la tâche de mes néophytes et donne des résultats honorables, puis surprenants. Le chant choral populaire me gagne complètement et devient une activité que, pendant des années, je poursuivrai avec enthousiasme. Le Parti a une section appelée «Agitation et Propagande», l «AgitProp», dont le rôle est bien défini par son nom! Elle contrôle et dirige les «Agit-Prop-Trupen», composées, chacune, de quelques jeunes, filles et garçons, pour la plupart ouvrières et ouvriers. Les «Agit-Prop-Trupen» forment des petits groupes mobiles - bénévoles bien entendu -, chantant des chants révolutionnaires, interprétant des textes sous forme de choeurs parlés, jouant des saynètes de propagande, dans des meetings du Parti, dans les usines et dans les fêtes de plein air. A Berlin, on m affecte à un de ces groupes dont je deviens le responsable artistique et musical et aussi l accompagnateur - sur des pianos le plus souvent désaccordés - dans les gymnases qui servent de lieux de réunions ou de spectacles. C est lors d une manifestation de ce groupe, que je fais la connaissance de Hanns Eisler. Ses chants de masse sont très répandus, chantés surtout par Ernst Busch, le chanteur d origine populaire, sans culture ni belle voix, mais qui sait admirablement toucher, par un talent persuasif, les foules enthousiastes. C est au Palais des Sports de Berlin que, l ayant entendu, accompagné au piano par Eisler, je m étais aperçu combien les foules pouvaient être mobilisées par la puissance d une musique, sans prévoir encore, combien elles pourraient être fanatisées par la seule voix et les gesticulations d un Hitler. Eisler m invite à lui rendre visite. C est un curieux petit bonhomme rondouillard, presque chauve bien qu il n ait que 33 ans, myope, avec des doigts courts et gros. (Comment peut-il jouer du piano?!) D origine viennoise, il avait été un des élèves les plus doués de Schoenberg et de Webern. Mais depuis qu il avait opté pour le Parti, il avait décidé de mettre sa musique, au seul service de ses idées. Ses quelques compositions avec la technique sérielle sont insignifiantes, par contre, ses chants de masses ont incontestablement une puissance et un retentissement populaires. Il me reçoit avec gentillesse et amabilité, mais aussi avec un vif intérêt : il m avoue avoir trop de travail et rechercher un collaborateur. Il m offre à boire et se sert un grand verre de cognac - sa boisson préférée, dès le réveil, je m en apercevrai rapidement - qu il avale d un seul trait avant un hoquet de plaisir. Nous parlons de musique et des musiciens. Il m écoute apparemment avec attention, et sans perdre de temps, il me propose, comme première collaboration, de l assister aux répétitions de «La mère», de Gorki, pour laquelle il a composé la musique de scène et les chansons. Mon rôle prend vite des formes extrêmement variées : vérification du travail des copistes pour les parties instrumentales, correction des fautes dans les copies... mais aussi dans les manuscrits!, travail, par petits groupes, avec l orchestre, direction de certaines répétitions, quand Eisler est légèrement chancelant et accompagnement de Busch, au piano, dans ce même cas. Au bout de quelque temps, il ne peut plus se passer de moi. Pourtant, tout en gagnant beaucoup d argent, il n est pas particulièrement généreux. Bien au contraire! Son refrain, quand j aborde la question financière, est toujours la même - «Mon vieux, c est dans l intérêt du Parti!».
52 Il a beaucoup d admiration pour mon jeu pianistique, auquel il donne à cause de cela, un rôle privilégié dans ses œuvres de musique de scène. Il compose même une sorte de «Concerto en octaves» d une virtuosité casse-cou, qu il dirige chaque fois en me regardant et oubliant l orchestre, applaudissant frénétiquement, à la fin, en me désignant au public. Le travail n est pas aisé, avec Eisler, tant il boit. Lorsque je le réveille, le matin, parce que nous avons une répétition avec l orchestre, son premier geste est de saisir, à tâtons, car il n a pas encore ses lunettes sur le nez, le verre et la bouteille de cognac qui ne quittent pas son chevet. Un grand verre, c est son petit déjeuner. Comme ce verre n est que le premier d une longue série, je dois souvent diriger, moi-même, la répétition. Je retourne la plupart du temps, porter quelque chose à manger à sa femme, qui, malgré l argent qu il gagne, vit dans une presque misère. Elle fait quelques travaux de couture qu on lui donne surtout par commisération. Eisler me déconcerte, tant son personnage est multiple. J ai l idée saugrenue d organiser une rencontre entre lui et Henry Cowell. Les deux hommes ne sont absolument pas au même diapason. Aucun des deux ne s intéresse à l autre. Deux mondes opposés, plutôt indifférents qu hostiles. Et cette opposition n est nullement idéologique, elle est musicale : si Eisler et Cowell sont tous deux hommes «de gauche», Cowell le musicien est révolutionnaire et considère Eisler, sur ce plan, complètement réactionnaire. Eisler se décharge de plus en plus, sur moi, des travaux en cours, des projets à élaborer, des répétitions pour les manifestations en vue ; j ai une liberté et une indépendance totales pour tout cela. Je répète avec Helena Weigel - la femme de Brecht - avec Ernst Busch, discute des problèmes essentiels avec le metteur en scène avec les musiciens, les comédiens. J ai pratiquement carte blanche. Je me sens fort bien dans ce rôle de responsable et ces expériences m apprennent beaucoup sur des métiers qui, jusqu à présent, me sont restés inconnus. Je suis, aussi, un peu fier de la rapidité avec laquelle je me trouve à l aise dans tout cela. Après une longue série de représentations de «La Mère», les répétitions d une nouvelle pièce «Kuhle Wampe» commencent sur un rythme éreintant, nous travaillons tous les jours, de 9 heures à 19 heures, sans presque d interruptions. En mars, nous mettons en chantier «Kamrad Kaspar». La première est fixée au 1 er avril et les représentations ont lieu sans relâche. Ernst Busch a le rôle de Kaspar, la musique toujours chatoyante de Eisler, plaît beaucoup, la mise en scène est assurée par Karl Heinz Martin, avec lequel je m entends bien. Le reste de mes activités se poursuit. Il y a, souvent tard la nuit, les réunions, les débats quelquefois houleux - nous nous noyons dans une brume épaisse d où rien ne sortira peut-être, mais il faut toujours continuer à discuter!-. A la suite de divers nouveaux contacts pris avec moi, par des Soviétiques, s occupant de questions culturelles et artistiques, je décide de prendre des leçons de russe, travaillant le plus sérieusement possible. J ai, en peu de temps, la grande surprise de constater que - contrairement à mes craintes - le déchiffrage des lettres cyrilliques est aisé. C est au milieu de tant d occupations et préoccupations à la fois exaltantes et exténuantes, qu arrive, officiellement à Berlin, mon camarade de l Académie de Budapest, Ferenc Szabó. Il est en route vers Moscou et doit passer quelque temps en Allemagne. Szabó avait fait partie de notre petit groupe d étudiants de 1920 à 1924, mais il était toujours assez énigmatique, solitaire et dans une situation matérielle souvent précaire. J apprendrai, ou plutôt, devinerai plus tard, que son attitude d alors était dictée par sa qualité de militant au sein d un Parti communiste hongrois non encore structuré et qui restera illégal. Szabó arrive donc à Berlin, les mains et les poches totalement vides. Le K.P.D. me demande impérativement de m occuper de lui, sur tous les plans. L écrivain hongrois, Aladár Komját, émigré lui aussi, depuis la chute de la «dictature du prolétariat» et qui travaille pour le «Komintern» (l Internationale Communiste) et l «Imprecor» (Correspondance internationale de Presse) dont il est rédacteur, est intimement lié à la mission de Szabó. Au même moment où Szabó arrive à Berlin, sa jeune sœur, également militante en Hongrie, dans l illégalité et recherchée par la police, est obligée de se réfugier en Yougoslavie. Je prends donc en charge Szabó et fais parvenir régulièrement des subsides à sa sœur. Szabó accepte mon aide, mais il paraît se méfier de moi. Pour lui, je suis «petit bourgeois». Il a raison de penser que je ne suis pas un inconditionnel comme lui qui a tout misé sur une seule carte, Staline et le Parti. Moi, je m associe à n importe quel groupement ou mouvement, pourvu qu il mène la même lutte que je mène contre le fascisme. On verra après, me dis-je! J essaie de trouver pour Szabó du travail rémunéré, même modestement : il faut qu il assure sa vie matérielle par n importe quel labeur ; je pense naturellement à Eisler qui gagne énormément d argent avec sa musique : il lui est facile de faire travailler quelqu un en le payant honorablement... ce qu il ne fait pas avec moi. Je parle avec Eisler, de Szabó, j en dis tout le bien possible et précise les tâches qui nous sont utiles et pour lesquelles il est difficile de trouver des gens capables et consciencieux. Eisler accepte. Szabó travaille pour nous. J ai encore en charge, au même moment, un photographe que j ai fait venir de New York où je l avais rencontré quand il y vivait dans une misère effroyable. D origine hongroise, Foka avait à peu près le même âge que moi ; j avais beaucoup admiré les photos qu il faisait. Dans la partie pauvre de New York, «Down Town», il avait un petit emploi dans un Club de Photos où en échange de travaux de nettoyage, il avait le droit de passer la nuit... sur un rebord de fenêtre qu il avait aménagé en couchette. Il était impossible de savoir où et comment il mangeait. Sa discrétion égalait son talent. Sans argent pour acheter de bons appareils, il réussissait, à coups de recherches et d inventions, à créer de véritables petits chefs d œuvre avec de médiocres moyens. Avec quelques pellicules, quelques plaques, quelques papiers pour les tirages et des projecteurs qu il parvenait à se procurer, il travaillait sur les ombres et les lumières. Je lui servais souvent de modèle, et comme André Kertesz, à Paris, il aimait photographier mes mains : il réussit, en montant sur le piano et avec une prise de vue ver-
53 ticale, une remarquable photo de mains croisées sur le clavier, qui illustra partout des programmes et des articles de journaux. C est avec lui aussi, que j avais réalisé une photo de demi-visages accolés donnant des résultats surprenants de visages différents. Seule, cette passion pour la photo nous avait réunis ; en dehors de ce sujet qui nous liait, nous n avions guère de points communs. Rien ne l intéressait que la recherche d effets insolites et presque toujours réussis. Comme Hugo Scheiber pour la peinture, c était un virtuose tout d instinct. J avais évoqué devant lui, le Bauhaus où les recherches étaient très poussées dans l art photographique. Il n en avait jamais entendu parler et ne connaissait aucun nom des maîtres qui y enseignaient. Dès mon arrivée à Berlin, j avais écrit à Foka et lui avais propose de venir vivre quelque temps en Allemagne pour connaître ce qui se faisait dans ce domaine. Je lui offrais le voyage et l hospitalité. Ainsi donc, Foka arrive, je l emmène partout, il a toutes les occasions de voir des expositions, de rencontrer des gens intéressants, de travailler, de faire des recherches... mais une sorte d apathie - que j avais attribuée, à New York, aux difficultés d existence - continue à le caractériser. Rien ne semble l intéresser. Il ne se rend pas aux adresses où on l attend, il ne manifeste aucune volonté, aucune envie, aucun désir. Rien. Il a un talent inouï, une sorte de génie, mais il se contente de végéter, de laisser improductif ce don extraordinaire qui l habite. Ma déception est grande. J ai cru pouvoir lui donner l élan qui lui manquait et je ne peux plus traîner longtemps ce poids. Il ne demande d ailleurs qu à repartir et à être moins «bousculé». Je lui achète ses billets de retour... et je n entendrai plus jamais parler de lui, conservant seulement ses merveilleuses photos qui témoigneront longtemps encore de son art. Mes devoirs d hospitalité ne me font négliger aucune de mes occupations habituelles : répétitions avec les groupes «Agit Prop», avec plusieurs chorales, participations dans les fêtes et les manifestations, recrutement de choristes et de musiciens ouvriers à Berlin, à Leipzig, à Chemnitz, à Elgersburg. Je fais de nouvelles connaissances. Georg. W. Manfred présente une des fêtes, c est un garçon fort sympathique, agréable, simple, bon camarade. Journaliste sans grande envergure et sans grande chance non plus, il invente un moyen ingénieux de gagner très bien sa vie. Il a un sens de l humour très prononcé. Aussi met-il au point quelques petites histoires drôles qu il réussit de vendre à des journaux. Il en écrit un nombre croissant, il les numérote, les ronéotype ; il constitue d autre part un fichier important de journaux, hebdomadaires, revues et publications diverses auxquels il envoie régulièrement ses histoires avec le tarif correspondant. Elles sont souvent acceptées et bien payées. Il devient donc «fabricant de blagues», ce qui lui assure un revenu régulier et une vie confortable! Comme, très habilement, il n utilise jamais de sujet politique, il ménage ainsi une clientèle très large! Georg. W. Manfred n oublie pas, pour autant, qu il est un militant communiste sous le nom de Fritz Hoff. C est sous ce nom qu il écrit les textes de plusieurs de mes chants. Hans Bruck est, lui, un militant inconditionnel, intraitable quand il s agit des dogmes bien définis et sectaires du marxisme - léninisme - stalinisme. C est un théoricien respecté qui occupe, malgré sa jeunesse, une fonction élevée dans le Parti. Une volonté et un fanatisme farouches habitent son corps incroyablement maigre, comme brûlé par un feu intérieur. En réalité, il lutte non pour un idéal, une idéologie, ni même pour le bien-être et le bonheur des hommes, mais uniquement pour la victoire de «son» Parti. On pourrait dire, comme l hymne allemand «Deutschland über alles!»! modifié «Die Partei über alles»! (Le Parti au-dessus de tout!) Hans essaie de me prendre en mains. Non certes par amitié réelle, mais pour me faire donner tout ce que je peux au Parti! Il s accapare de moi, de mon temps, sans tenir compte de l heure du jour ou de la nuit. Il m entraîne de plus en plus, dans des corvées, pour moi insignifiantes, au service du Parti. J ai déjà commencé, à mon arrivée en Allemagne, et je redeviens maintenant, un des plus distingués distributeurs de tracts, à l aube, à l entrée des usines, sur les marchés en plein air de tous les quartiers de Berlin. Ce sera toujours le style du Parti, d obliger les intellectuels d accepter toutes les tâches! A mon grand regret, je commence à jouer le rôle de délégué dans des réunions, des congrès, des colloques, des symposiums. On y discute, on y prononce des allocutions dix, douze heures par jour et je ne comprends pas toujours l importance de ces flots de paroles et de résolutions rarement mises en pratique. Je suis allergique à ces vaines discussions, mais il n y a pas d autre choix, que celui de marcher avec ceux qui luttent. Hans me tient d autant mieux que j ai loué une chambre chez ses parents où lui-même habite avec sa jeune femme. Cadre d une laideur difficilement supportable, mais il me faut bien habiter quelque part et mes moyens ne sont pas à la hauteur de mes goûts! Ma cohabitation avec les Bruck va pourtant prendre fin, en raison du comportement de plus en plus scandaleux de Virginia avec tous mes camarades et amis. Ma vie est véritablement empoisonnée par ses agissements. Son attitude vis-à-vis de tout et de tous - et aussi, naturellement, vis-à-vis d elle-même - est incompréhensible et injustifiable. La séparation définitive devient la seule solution raisonnable ; si souvent déjà, nous nous sommes mis d accord, avec, de sa part, une sincérité apparente. Puis, 24 ou 48 heures après, elle réapparaît, exprime ses regrets... Mais son état de déséquilibre permanent et sa façon de vivre ne lui permettent plus aucune logique et ne nous laissent plus aucune paix. Nous décidons enfin, au printemps 1932, de divorcer. Une solution très attrayante d existence matérielle se présente qui va s avérer vraiment intéressante et pittoresque. Trois camarades, bien entendu militants du Parti : un jeune architecte, sa femme photographe et un journaliste me proposent de former avec eux une sorte de communauté - nous sommes précurseurs! - et l idée me plaît. Nous trouvons un appartement convenable de quatre pièces avec des fenêtres sur la rue et sur une cour, et nous élaborons les principes qui régiront notre association. Le loyer est partagé en quatre parts égales. Une pièce est réservée à la vie commune, à la réception des amis et aux travaux nécessitant éventuellement beaucoup de place. Nous nous répartissons les trois autres pièces. Chacun s occupe de son mobilier, de son linge. Le matériel de cuisine : vaisselle,
54 couverts, casseroles est procuré par tous - liberté est octroyée à la fantaisie et à l invention de chacun pour le faire à moindre frais!! - On s occupe de sa propre chambre, suivant son besoin personnel d ordre. Le nettoyage des locaux communs fait l objet d un roulement équitable... Nous partageons les frais de téléphone, de gaz, d électricité... Pour la nourriture, nos revenus étant modestes, il est décidé, à l unanimité, d appliquer un système économique : une boîte est placée dans la cuisine, dans laquelle chacun met le samedi, une somme d argent pour la semaine suivante. Le dimanche, à tour de rôle, l un de nous prépare dans une sorte de lessiveuse, une gigantesque ratatouille avec ce que la caisse commune lui permet d acheter. Une louche est à la disposition de celui qui a faim, pour se servir à volonté, le jour ou la nuit... les invités ont libre accès à cette nourriture qui, en raison de sa qualité parfois bien médiocre, n arrive pas toujours à être épuisée! Mais le système nous semble pratique et nous contente. L appartement, au cinquième étage mansardé de l immeuble, offre un grand avantage : d un côté les fenêtres donnent sur une partie du toit en pente très légère. A cette époque d incursions fréquentes de S.A., de police, éventuellement d huissier, il nous est possible, avant d ouvrir la porte, d évacuer rapidement par le toit, tracts, papiers compromettants, machines à écrire, appareils multiplicateurs jusqu à la fenêtre de l appartement voisin, loué par des camarades... et donnant sur un autre escalier. Seul mon piano reste en place, intouchable, parce que, en location. Naturellement ce système d évacuation joue dans les deux sens, les habitants des deux appartements ayant les mêmes choses à cacher. En acceptant cette cohabitation, j ai oublié mes obligations vis-à-vis de Szabó qui est toujours sans nouvelles de son départ pour Moscou. Aussi, devient-il, pendant quelque temps, le locataire provisoire de la pièce commune. Des complications en résultent : la photographe passe volontiers ses nuits avec lui, négligeant son mari qui - supériorité hiérarchique oblige - accepte que sa femme console un camarade célibataire de passage vers l U.R.S.S.! L été étant particulièrement chaud, la situation, sous le toit est à peine supportable. Aussi, d un commun accord, nous nous mettons à vivre pratiquement nus. La vie devient plus agréable et le travail de chacun aussi. Une fois de plus, on sonne à la porte. Une fois de plus, la traditionnelle question - «Qui est là?» - «Police» - «Un moment, s il vous plaît». Une fois de plus, on évacue en vitesse les objets délicats et on enfile quelques vêtements avant d ouvrir. Deux énormes policiers sont là, débonnaires cette fois et plutôt rigolards : - «Nous sommes là, parce qu on a déposé plainte contre vous pour attentat à la pudeur...» - «?!?!» - «Les plaignantes sont deux vieilles demoiselles qui habitent en face, au même étage que vous» Nous sommes perplexes, d autant plus que les demoiselles exigent que nous mettions des rideaux à nos fenêtres pour «cacher nos agissements indécents». Les policiers amusés décident, sur notre demande, d aller continuer l enquête en face chez les plaignantes qui pourraient, elles, mettre des rideaux qui cacheraient le spectacle affligeant que nous offrons. Ils reviennent bientôt nous annoncer, comme une bonne blague, que pour pouvoir nous contempler nus, les demoiselles doivent se hisser sur des tabourets, leur fenêtre étant trop haute pour leur permettre de plonger chez nous! L intervention policière a un résultat : les deux vieilles filles posent des rideaux que nous voyons souvent bouger. Ainsi tout le monde est content et la vie continue sans scandale. Szabó part enfin pour l U.R.S.S.. Il est, peu de temps après son arrivée à Moscou, nommé responsable d un certain - mystérieux et fantomatique - «Bureau International de la Musique». Il m annonce, dans une de ses lettres, qu il s occupe activement de me donner un rôle à jouer au sein de ce Bureau. Mais à la suite de je ne sais quelles tortueuses combinaisons avec Eisler et d autres encore, le projet n a aucune suite. La communauté ne tient plus très longtemps : le couple trouve une autre solution, le journaliste est obligé d effectuer de nombreux déplacements et je me vois attribuer à Dessau, un studio de maître, au Bauhaus, studio confortable, meublé sobrement dans le style de la maison, avec le mur donnant sur l extérieur en verre épais, et un petit balcon. Tous les studios ainsi conçus dessinent la façade équilibrée du bâtiment de plusieurs étages. Malgré les difficultés que connaît l école avec les tracasseries de la police, je peux, dès mon installation, reprendre des expériences sonores et musicales commencées aux États-Unis. Je poursuis mes travaux avec des pick-up et des disques de commerce, n ayant pas les moyens d effectuer des enregistrements sur disques souples. Quelques résultats sont obtenus, que pas mal de ceux qui me suivent, considèrent comme saisissants. Les limites techniques et mécaniques de mes appareils conventionnels restreignent l exploration de terrains plus vastes. Pendant mes essais, j utilise le démarrage simultané de deux disques du même enregistrement de la même œuvre, dont l un est modifié par un déplacement plus ou moins prononcé du trou central. Le résultat de cette tentative est double : d une part le disque modifié apporte une pulsation globale supplémentaire au rythme du disque normalement utilisé ; d autre part, au cours de cette nouvelle pulsation, se produit, tout naturellement, à chaque tour de ce disque, (respectivement à chaque pulsation complète) une montée et une descente de tonalité de la masse sonore. Il est bien entendu que ce procédé s applique, suivant l œuvre choisie, avec minutie et précision, sans se fier aucunement au hasard. J arrive à faire modifier le moteur d un des tourne-disques, pour qu il me donne la récurrence réelle - de la fin de l œuvre vers son début -. Cette multi-structuration - avec une apparente indépendance dans son horizontalité et une extrême rigueur dans sa verticalité, donnera lieu, beaucoup plus tard, à la conception d une nouvelle polyphonie, dont la première matérialisation sera en avec des moyens techniques de l époque - l œuvre de grandes dimensions :
55 «Improvisation précédée et suivie de ses variations» pour orchestre et magnétophone. L œuvre provoquera un véritable scandale, à la Radio Belge : où elle sera prévue en 1956, en première mondiale. Les musiciens de l orchestre refusant pendant longtemps de jouer, la première aura lieu avec trois mois de retard! D autres œuvres suivront jusqu à la dernière, datée de janvier 1981 «Mouvements entre Mouvements» pour quatuor ou orchestre à cordes (et bande magnétique ad libitum). C est à Dessau, encore que je fais une TRANSCRIPTION POUR PIANO DE HUIT PETITS PRÉLUDES ET FUGUES D ORGUE DE JEAN-SEBASTIEN BACH 18. Je prends quelques moments de détente au milieu de ces travaux, ces expérimentations sonores et culturelles parmi mes amis du Bauhaus. Les Molohy-Nagy réunissent souvent dans la belle salle commune de leur maison simple et accueillante, meublée avec un goût exquis, des artistes, des professeurs. Les débats y sont passionnants sur l art, l architecture, la photo, la musique, la politique. Nous ne sommes pas toujours sérieux ; un jour, par exemple, Lucia nous apporte une assiette pleine de chocolats fourrés et l un de nous, en se servant, demande si ces chocolats seraient aussi agréables croqués avec des cornichons au vinaigre. Une discussion suit - en apparence sérieuse - faite d éléments contradictoires. Finalement quelqu un déclare - «Il n y a aucune raison pour que le chocolat et le vinaigre soient des éléments catégoriquement opposés. On devrait essayer avant de porter un jugement». Lucie apporte des cornichons - et nous savourons tous, avec contentement le mélange contesté... et contestable. Tant de problèmes graves nous occupent tous que nous avons besoin de ces éclairs de fantaisie. Si j habite maintenant Dessau et si je m y livre à quelques travaux personnels, ]e n abandonne pas pour autant, Berlin et la direction de chorales dans différentes villes de Saxe : Leipzig, Chemnitz, Zwenkau. Ils sont nombreux ces groupes de chanteurs «Lyra», «Rote Lyra», «Stürmer», «Freiheit», «Volkschor», «Jugendehor» avec lesquels je répète infatigablement préparant les programmes de fêtes et de manifestations que nous multiplions pour répondre à l arrogance, à l agressivité des militants nazis. Pour faciliter mes déplacements, j achète une moto de moyenne puissance - mais par hasard d un rouge superbe! -. Je deviens alors pour mes camarades fidèles le «Chef rouge» et pour ceux qui se méfient de moi le «Fou rouge». En tout cas, je suis rouge, connu comme tel, marqué comme tel. Coiffé d une casquette avec la visière en arrière, mes verres protégés par d énormes lunettes de motard, un pardessus court si mince qu il me faudra des doublures de papier journal sous la veste et sous les jambes du pantalon, lorsque le froid viendra, je sillonne les routes, heureux de retrouver ici et là mes chanteurs. Le travail avec eux me procure beaucoup de joie. Ils sont simples, sérieux, disciplinés, ne manquent pas une répétition, et font un énorme effort pour répondre à mes exigences et partager avec moi la fierté du résultat. J aurai, plus tard, l occasion de diriger maintes chorales d amateurs et de professionnels. Ni la musicalité hautement évoluée, ni la connaissance du solfège, ni les plus belles voix ne vaudront jamais la ferveur que je trouve chez ces femmes et ces hommes simples : leur cœur, leur foi sont dans ce qu ils chantent, leurs yeux le montrent, leurs voix l expriment. L automne arrive, et avec lui, la beauté merveilleuse de la saison que je préfère, peut-être parce que je suis né en octobre, au moment de l exceptionnel déploiement de couleurs d une nature prodigue. J apprends, par ma sœur Klara, que notre divorce vient d être prononcé à Budapest, là où Virginia et moi avions été unis, deux ans auparavant. La nouvelle attendue, me rend heureux et triste à la fois : tout espoir déçu est un choc dur et un coup qui blesse. Fin octobre, je compose TROIS DANSES POPULAIRES RUSSES POUR VIOLONCELLE ET PIANO 19, pour un concert au Krystall-Palast de Leipzig, présenté le 19 novembre, par Erich Lothar, sous le signe «La Russie nouvelle dans la musique». Deux chorales chantent, sous ma direction, des chants populaires russes, et j interprète l œuvre composée, avec le Professeur Klengel, sympathisant antifasciste qui enseigne le violoncelle à la Hochschule. Le concert a beaucoup d échos dans le public et dans la presse qui souligne la variété du programme et la qualité des interprètes. Echos qui ne seront pas perdus pour la police! J écris une version POUR VIOLON ET PIANO des TROIS DANSES POPULAIRES RUSSES 20, En novembre 1932, les nazis reculent aux élections. L aveuglement fait écrire à Léon Blum, en France, dans «le Populaire» : «Hitler est désormais exclu du pouvoir ; il est même exclu, si je puis dire, de l espérance du pouvoir». Mais nous, qui vivons en Allemagne, nous savons qu Hitler n est pas pour autant «exclu de l espérance du pouvoir». Bien au contraire. Car la situation ne cesse de s aggraver. La vie quotidienne devient de plus en plus troublée. Ce n est pas le moment de diminuer le combat ; il faut se battre, coûte que coûte, jusqu au bout. J accepte la préparation d un Congrès des groupements antifascistes. Il a lieu fin décembre avec une participation considérable et dans une ambiance excellente. Mon intervention a un certain succès, que j attribue à l originalité de mon accent : il est la manifestation, pour les assistants, d une sorte de solidarité internationale, dans cette Allemagne si menacée. Pour associer les paysans à nos campagnes, je compose mon premier chant de masse : BAUERNMARSCH 21 (Marche des paysans). Le texte est écrit par George w. Manfred (Fritz Hoff). La musique est signée de mon nom Paris. Éditions Musicales Transatlantiques 1 9 M.S. inédit 2 0 M.S. inédit Allemagne. Leipzig. «Verlag für neue Musik»
56 Au même moment, j écris un KAMPGLIED DER K.P.D 22.(Chant de lutte du K.P.D.) sur un texte de Erich Weinert qui signe alors Erich Beuche -, publié sur des milliers de tracts - partition complète, chant et piano - et qui paraît également dans le «Sächsiche Arbeiter Zeitung» - le journal central du parti communiste de Saxe - à Leipzig, le 24 décembre C est ma première collaboration avec Erich Weinert, alors déjà célèbre poète communiste allemand. Grâce à la passion que l exemple de Bartók a éveillé en moi pour le folklore, pour la mélodie populaire, pour le chant du peuple, les chants de masse que je ne vais cesser de composer pendant ces années de militantisme antifasciste en Allemagne, puis en France, seront jugés entraînants, exaltants, dénués de la vulgarité qui abîme souvent ce qu on appelle chant populaire. Le succès de mes premiers essais me prouve que je suis sur le bon chemin. Les résultats sont évidents. Ils seront repris de plus en plus par des foules de villes et de villages, chantés non seulement dans des manifestations, mais aussi spontanément et souvent pour le simple plaisir indépendant du contenu politique ou idéologique. Combien de fois il m arrivera de croiser un passant qui, au lieu de me saluer par «bonjour», fredonnera un fragment d un de mes refrains en me faisant un clin d oeil complice. Ces discrètes manifestations seront pour moi, plus précieuses et plus émouvantes que des paroles flatteuses. Le rôle principal du chant de masse, qui est d unir, de mobiliser, d encourager, de donner force et espoir, est souvent détourné au profit de conquêtes, de viols de populations. Napoléon déclarait : «Dans la conduite de la guerre, un bon chant de marche vaut plus que cent canons». En Italie, le chant officiel du fascisme de Mussolini : la «Giovinezza» devient l hymne national ; en Allemagne, les foules sont galvanisées par le «Horst Wessel Lied», chant en l honneur du voyou Horst Wessel - souteneur de profession - nazi promu «héros» par les Hitlériens. Plus innocent avait été un chant lancé aux États-Unis, au moment de la crise économique de , lorsque par crainte, beaucoup de gens retiraient leur argent des banques, dont le refrain se terminait par une affirmation optimiste : «Je remets mon argent à la banque». Le résultat avait été surprenant! Bien sûr, je délaisse souvent - de mon plein gré - la forme de musique qui, jusqu en 1930, avait été ma principale raison de vivre. Je ne suis plus le brillant interprète des tournées américaines. Mes publics - à part celui du Bauhaus - sont simples, sans culture musicale, mais ils ont la même foi que celle qui m anime maintenant. C est à eux que s adresse aujourd hui ma musique. C est pour eux que j écris parce que je marche sur la même route qu eux, plein d élan encore, sans prévoir ce qu au bout du chemin je rencontrerai... Ce que je rencontrerai au bout du chemin, quelqu un, en cette année 1932, l entrevoit, lucide et moins candide que moi. C est une jeune Allemande, blonde aux yeux bleus, dont je fais la connaissance dans l Atelier de Moholy-Nagy. Elle s intéresse à la littérature et au théâtre. Nous quittons ensemble l atelier et nous continuons notre conversation dans un café. Else Hanke et moi devenons vite de très bons amis. Pourtant, nous sommes tous les deux, aussi différents que possible dans nos conceptions idéologiques, nos goûts, notre idéal, nos aspirations. Le secret de notre longue amitié résidera dans nos oppositions. Nos discussions ressemblent à des compétitions sportives sévères, mais loyales. Je suis si préoccupé par la lutte antihitlérienne que l apparente indifférence d Else m intrigue. Je m efforce de l attirer vers une activité, une participation à mes côtés. Elle s y intéresse mais ne cède pas. Je pense alors que c est uniquement par esprit de contradiction. Elle tient énormément à notre amitié, me soutient moralement, elle ne me désapprouve pas mais résiste fermement à tout embrigadement. Après l Incendie du Reichstag, en février 1933, nous ne nous verrons plus, mais lorsque je serai à Paris, j échangerai quelques lettres avec elle. En 1937, à l occasion de l Exposition Internationale, elle obtiendra un visa pour la France et me verra à Paris. Son but, je le devinerai plus tard, sera double, renouer des liens d amitié qui nous sont chers à l un comme à l autre, et me mettre au courant d une crainte qu elle a, pour moi, depuis qu elle m a vu agir avec tant de désintéressement dans un Parti qu elle redoute. Elle a vite compris que si mon travail et ma collaboration avec le K.P.D., dans la lutte antifasciste, sont considérés comme sincères, ma soumission est jugée insuffisante. Aux yeux des dirigeants, je suis et je resterai toujours trop ouvert, trop critique. Une certaine méfiance s est vite installée. Honnête mais indiscipliné. C est pour le Parti une faute grave, voire impardonnable. Comment Else qui n a jamais été militante, peut être si clairvoyante, je ne le comprendrai jamais. Elle viendra donc à Paris et ce sera alors en 1937 que je saurai vraiment quelle amie lucide et fidèle elle est. Mais pour le moment, en 1932, nous en sommes encore, Else et moi, aux discussions idéologiques A l orée de 1933, année cruciale, en dépit des erreurs, des maladresses, du sectarisme du K.P.D., je ne ménage ni mon temps, ni mon énergie pour l aider. Secrètement et malgré certaines évidences, je veux croire encore que la catastrophe hitlérienne pourra être évitée. Je compose un chant de propagande, chant de recrutement aussi pour les élections de mars : WAHLT KOMMUNISTEN, LISTE 3 23 (Votez communiste, liste 3) sur un texte de Erich Beuche (Erich Weinert). Il est diffusé Allemagne. Leipzig. Tracts Allemagne. Leipzig. Tracts
57 par tracts dans tout le pays. En très peu de temps les chorales populaires le chantent partout, et les publics l apprennent. Le froid devient difficilement supportable en moto, je circule sans cesse, jour et nuit. Le papier-journal-doublure ne suffit plus. Je m équipe sérieusement : manteau épais dont je coupe le bas, bottes, moufles fourrées. J ai fière allure sur mon coursier rouge! le vrai militant affairé! Curieuse idée d avoir choisi cette couleur voyante ; curieuse idée aussi de louer une chambre après avoir quitté, par prudence, Berlin et Dessau, chez le trésorier principal du Parti du district de Leipzig où j ai décidé de me retrancher. Lui, qui est directement visé, reçoit de fréquentes visites suivies de perquisitions policières. Pendant quelque temps, je suis considéré, par les visiteurs, comme facteur négligeable, étranger à leurs affaires, mais ils ne manquent pas de se renseigner. Etant donné l acharnement des inquisiteurs, des mesures de précaution s imposent à mon logeur et à moi, surtout après un incident qui aurait pu devenir fatal. Une nouvelle fois, les S.A. arrivent pour perquisitionner. Tout est en règle... sauf un revolver non camouflé. Pendant qu ils explorent une des pièces, je place l arme par terre à côté du fourneau, sur le carrelage de la cuisine et je jette dessus une serpillière sale. On cherche partout, on ouvre tiroirs, armoires, buffets, même boîtes et cartons des placards. C est le tour de la cuisine. Le cœur battant, je suis les opérations avec un calme parfaitement feint. Tout est vérifié, le four de la cuisinière, le dessous de l évier, un pot de grès rempli de saindoux, qu un S.A. astucieux, méthodique, à qui «on ne la fait pas», fouille avec un grand couteau... La danse diabolique achevée, ils partent, en nous donnant le conseil d être «prudents». La porte fermée, quel soulagement! Nous mettons à exécution, le conseil judicieux donné par l ennemi. Après avoir ainsi apprécié le côté conventionnel et la méthode primaire des recherches, nous trouvons une solution. Nous n avons plus de documents écrits compromettants sur place, mais toujours nos armes et leurs munitions. J achète un coude en grès, comme il y en a dans l appartement pour l écoulement des eaux. Nous le fixons entre le plafond et le mur dans un coin de la salle de bains et y cachons les revolvers. «Notre» tuyau s ajoute à tous ceux des pièces d eau, ne se distingue en rien d eux, et reste accessible. Et l astuce se montre efficace au cours des perquisitions suivantes. Pourtant, l attention de la police commence à se tourner vers moi. Elle a, jusque là, été assez peu perspicace : je suis connu partout avec ces chorales que je dirige et avec lesquelles on me voit dans d innombrables manifestations, je fréquente le Bauhaus, ce lieu «infesté d intellectuels décadents», je collabore avec Brecht, Eisler, Busch, Weinert et d autres marqués politiquement, je ne passe pas inaperçu avec ma moto rouge... les menaces vont se préciser, et le chemin où je me suis engagé va s encombrer d obstacles. Je l ai choisi librement, je continue à y avancer, je dirais presque, sans peur. Dans ces temps troubles, mouvementés, incertains où on vit au jour le jour, les amitiés solides et déjà affirmées représentent les seuls moments de repos et de sécurité. Ce sont, curieusement, presque uniquement des amitiés d hommes. Les relations avec des femmes deviennent, aussi curieusement passagères, brèves et quelque peu superficielles. Il s agit, bien entendu - et pour une raison impérieuse de sécurité - de militantes, de camarades du Parti. Quelques visages, quelques noms émergent entre les orages et les tourments de la vie quotidienne : Traute, Ilse, Margaret, Käte... Parmi les nouvelles connaissances que je me fais, deux êtres pourtant me laisseront plus de souvenirs : ce sont Siegfried et Helga. Depuis quelque temps un garçon assez jeune encore, me manifeste beaucoup de sympathie. C est Siegfried : il est naturellement membre du Parti. Physiquement, il est insignifiant, très petit de taille, avec une face au nez si camus que son visage semble plat, sans aucune plasticité. Je ne sais s il a été employé, ouvrier, tant son comportement est mystérieux. Il s intéresse beaucoup à tout ce que je fais, ce qui me préoccupe, ce que j envisage d entreprendre. Sa curiosité et son intérêt deviennent si importuns qu ils m en paraissent suspects. Sa cordialité, sa gentillesse me rassurent et nous conserverons ces rapports bizarres. Plus tard seulement, j apprendrai qu il est en Allemagne, en 1933, désigné par le Parti, pour être «mon» commissaire politique et me surveiller constamment. Je suis suspect : l intellectuel, le bourgeois converti... bien sûr, mon «cas» n est pas très simple, j ai un caractère insoumis, indépendant ; j ai souvent une opinion, une conception qui ne correspondent pas à la norme, et je n hésite pas à les énoncer, je vais parfois même jusqu à une franche critique... tout cela n est pas digne d un camarade discipliné. Je suis catalogué même si mes actes sont courageux, même si mes apports sont positifs pour le Parti. Tant pis pour moi! Helga restera plus qu un nom pour moi. Il sera agréable d évoquer le portrait de cette fille fort jolie, à l élégante silhouette. Ses yeux rieurs, souvent malicieux, apportent réconfort dans les moments difficiles. Issue d une famille de la grande bourgeoisie, elle possède une solide culture et ne tombe jamais dans le snobisme ou l intellectualisme schématique - caractéristique allemande. Elle pratique la danse classique qu elle enseigne dans son studio. Nos conversations abordent tous les sujets : philosophie, art, politique. Dans ce domaine, elle me comprend, mais, tout en admettant la nécessité du combat, elle ne veut pas me suivre dans ce chemin. Elle est très près de moi, tel que je suis, militant, actif, elle ne me désavoue pas, mais sa foi est ailleurs. Elle tient à notre amitié mais refuse de s intégrer au milieu qui est le mien : sa situation familiale, sa position sociale, ses ambitions dans le domaine de la danse, la retiennent loin des préoccupations militantes qui sont les miennes. J ai beaucoup de respect pour sa personnalité solide et intègre et nos différences empêchent assez longtemps, un rapprochement affectif qui finit quand même par nous lier intimement, tant notre cœur est plus fort que notre raison. En moi, elle aime l artiste, l idéaliste et fait abstraction de mon option politique qu elle ne peut faire sienne. En elle, j aime la femme intelligente et sensible. Tout cela ne plaît guère au petit Siegfried qui me suit pas à pas. Helga ne peut qu être suspecte à ses yeux.
58 Problèmes personnels au milieu des événements qui se sont précipités depuis le début de En janvier, le Maréchal von Hindenburg, Président du Reich, appelle Hitler au poste de Chancelier, en remplacement de von Schleicher. Hitler devient «der Fùhrer» de l Allemagne. (le Chef). Où est la belle certitude de Léon Blum? Le 1 er février, le Parlement est dissous. Les répétitions, les manifestations et les représentations publiques de mes chorales sont constamment interrompues par l irruption de hordes de plus en plus violentes de S.A. et de S.S. Les bagarres sont fréquentes et se terminent la plupart du temps par l expulsion des assaillants. L attitude de mes choristes est admirable, leur courage est exemplaire, les hommes sont des ouvriers robustes, leurs adversaires, les S.A., sont en général des garçons encore peu aguerris, appartenant souvent à la petite bourgeoisie tandis que les S.S., préparés à la lutte sont redoutables. Combien de fois, j ai la preuve de la volonté et du dévouement de mes chanteurs qui me protègent dans les moments difficiles : ils savent que ma mauvaise vue me rend vulnérable et que la perte de mes lunettes à la suite d un coup me mettrait à la merci des brutes. Souvent ils m empêchent de rentrer chez moi, sur ma moto, et m obligent à passer la nuit chez l un ou chez l autre, car les S.A. occupent les routes et les carrefours, molestant les passants pour s amuser. C est chaque fois, une petite bataille gagnée, un peu de sursis... nous n abandonnons pas et j admire ces hommes et ces femmes qui tiennent bon à mes côtés et me suivent fidèlement. Goering crée le 22 février une force de police regroupant SA., S.S., et Stahlelm (Casques d Acier). Dans la nuit du 27 au 28 février, le Reichstag brûle ; officiellement, l incendie est provoqué par les communistes. C est absolument impensable pour ceux qui m entourent. Notre conviction est qu il ne peut s agir d un acte de suicide, dans les conditions actuelles. La fureur des nazis redouble. Les incidents éclatent partout ; antifascistes sont arrêtés. L état d urgence est déclaré. On prépare les élections législatives pour un Reichstag réduit en cendres! On arrête, on enferme, et en attendant la construction des camps de concentration - dont l existence va être légalisée par un décret signé en avril - on emprisonne partout où on peut, les opposants. Les prisons étant vite surchargées, on utilise des caves, des bateaux ceinturés de barbelés, des usines, des brasseries désaffectées - comme à Oranienburg près de Berlin - et on emploie les détenus eux-mêmes à l aménagement de ce qui deviendra les monstrueux centres concentrationnaires. «Dachau» va être mis en service le 31 mars, près de Munich. Et au même moment, le K.P.D. méconnaît l importance des dissensions qui affaiblissent le prolétariat et aggrave, par sa politique, ces dissensions. Son chef, Ernst Thaelmann, affirme que les quatorze millions de prolétaires allemands ne permettront pas au fascisme de s installer dans leur pays... et le 4 mars, Thaelmann est arrêté, incarcéré dans la prison Alexanderplatz, à Berlin. Le 5 mars, le parti nazi triomphe aux élections. La Sociale Démocratie va, une fois de plus trahir. Le Président Hindenburg (élu peu de temps auparavant avec les voix du parti social démocrate) et la Nouvelle Assemblée vont donner légalement par 441 voix contre 94, pleins pouvoirs à Adolf Hitler, le 21 mars. Les troubles se multiplient, les bandes nazies, la nouvelle police créée par Goering déferlent, menacent, matraquent, assassinent dans les rues, dans les cafés, dans les restaurants, dans les immeubles. Plus aucune sécurité n est assurée. La situation est la même dans toutes les villes d Allemagne à l exception de Leipzig où se tient la Foire Internationale annuelle. Les visiteurs et les acheteurs étrangers sont très nombreux, raison pour laquelle, pendant la Foire, la vie reste à peu près normale, dans la ville, sur l ordre du Nouveau Chancelier. Je me procure un insigne de la Foire et avec cela au revers de mon pardessus, je circule sans trop de difficultés. Mais je sais que c est provisoire. Je veux préparer l avenir assez proche. D abord légalement. Citoyen hongrois et toujours détenteur d un passeport, je me présente chez le Consul de Hongrie et lui demande la protection de mon pays. Refus : «Nous n avons pas le droit de nous immiscer dans les affaires politiques de l Allemagne. D ailleurs, rien ne vous empêche de rentrer en Hongrie», me dit-il. C est justement ce que je ne veux pas faire... Depuis quelque temps, je louais un petit coffre dans une banque, où je gardais mes biens les plus précieux et des documents compromettants. Cela aussi devient dangereux. Je reprends le tout, garde ce que je peux et détruis ce qui doit disparaître. Je sais qu il va falloir quitter cet enfer qu est devenue l Allemagne nazie, pour continuer à vivre. La vie m appelle impérieusement. La police s acharne d une façon démentielle. L occupation des sièges des partis socialiste et communiste, des syndicats, des maisons d éditions, est décidée avant la dissolution des syndicats, de la création du «Deutsche Arbeitsfront» (Frond allemand du travail). Plus tard, tous les partis politiques seront dissous et leurs biens confisqués, le Parti National Socialiste, seul, subsistera. La frénésie s étendra dans le courant de l année : la littérature non allemande sera brûlée, les opposants au régime, communistes, socialistes et autres prendront de plus en plus nombreux, le chemin des camps de concentration, l antisémitisme deviendra virulent, et se déchaînera la nouvelle police secrète d état créée fin avril : la Gestapo. Pourtant, au printemps 1933, beaucoup de mes camarades qui cherchent une solution pratique pour ne pas tomber entre les mains de la police, ont encore une conception erronée et candide : beaucoup me disent: - «Tant mieux qu Hitler soit au pouvoir. Tu verras très vite, tout le peuple allemand saura qui il est et il sera balayé comme les feuilles, par le vent d automne!». Depuis le début de mars, les visites des S.S., dans notre appartement de Leipzig sont devenues presque quotidiennes. Ils arrivent à 6 heures le matin et fouillent avec acharnement pendant plusieurs heures. Ces actes répétés donnent l impression d une routine. Le 16 mars, c est enfin mon tour : c est pour moi qu ils viennent, plus nombreux que d habitude. Ils sont une douzaine, légèrement ivres, tous armés. Je les reçois en pyjama : perquisition minutieuse, ils regardent sous le tapis, ouvrent le piano, feuillettent les manuscrits qui s y trouvent dans l espoir d y découvrir autre chose que de la musique. Le «chef» ordonne en hurlant : - «In feuer! (Dans le feu)»
59 Et je suis poussé loin du poêle, entouré de sept ou huit brutes, matraques et revolvers prêts à l action, obligé de regarder, impuissant, les vandales brûler en ricanant, mes manuscrits. Leur devoir accompli, ils me font m habiller pour les accompagner. Un fait intervient alors qui prouve éloquemment que ces hommes fanatiques dressés à attaquer, battre, torturer, emprisonner, assassiner, ne savent même pas pourquoi ils font cela, quelles idées ils servent : pendant que je m habille, ils examinent un petit tas de brochures de propagande, publiées, pour les élections, par les différents partis politiques et qui sont restées sur mon bureau. Rien d illégal là-dedans : il y a la brochure du S.P.D., celle du K.P.D. et celle du N.S.D.A.P. (le parti national socialiste), ornée d une grande croix gammée qui ne deviendra, qu en septembre, l emblème officiel du Reich. Ils regardent avec perplexité cette brochure de leur propre parti et l un me demande brutalement: - «Qu est-ce que c est que ça?» - «Vous devriez pourtant le savoir, et connaître tout ce qui est là-dedans, puisque c est votre programme!» Il ne semble pas comprendre et, par précaution, glisse le fascicule dans sa poche... Nous partons. Ils renvoient les trois voitures qui les attendaient, pour m escorter, d une manière spectaculaire, armes bien visibles, attirer ainsi l attention des passants et leur offrir avec l exhibition une sorte d avertissement. C est courant, et la marche le long des rues, accompagnée de ricanements et de phrases fredonnées du «Horst Wessel Lied», n émeut guère la population, déjà habituée à ce genre de démonstration. Nous arrivons à l ancienne maison des Syndicats - baptisée depuis le 6 mars «Maison brune» - et devenue quartier général des «Chemises brunes». Elle est animée d allées et venues, de bruits de bottes, de rires, d éclats de voix. Au milieu de ce brouhaha, immobiles, silencieux, parfois hagards, des hommes arrêtés attendent qu on décide de leur sort. On m installe à une table, dans une pièce vide. On met devant moi une feuille de papier et un porte-plume et on me dit : - «Ecris tout ce que tu as fait contre le National socialisme». Je proteste, faisant valoir ma nationalité hongroise, et je refuse d écrire, n ayant pas d aveu à mettre sur papier. Ma qualité de Hongrois ne semble impressionner personne! Et on m «interroge», ou plutôt on me raconte tout ce qu on sait de moi. Tout y passe, mes chorales, mes participations dans les manifestations communistes, mes «Trois chants populaires russes» joués dans un concert avec le Professeur Klengel, mes chants de masse, la couleur rouge de ma moto, mon logement chez le trésorier du K.P.D.... en les écoutant, intarissables sur mes forfaits, je me demande s ils sont ivres d alcool ou de leur puissance. L interrogatoire dure plus de vingt heures. Pas de sévices, pas un seul coup. Mon refus d écrire ou de signer n importe quoi est ferme. Ma position ne se modifie pas. - «Je suis pianiste, compositeur, chef de choeurs et j exerce mon métier. De plus, je suis Hongrois et vous devriez me remercier d apporter mes connaissances à votre pays!» Je décide de jouer le tout pour le tout : je n ai plus rien à perdre. C est ainsi que dans la soirée, déjà assez fatigué, je réclame du café et quelque chose à manger. Un jeune S.A., adolescent, un fusil accroché à l épaule, mais sans doute mal dressé encore, sort et revient avec un sandwich. Méfiant - me demandant s il est vraiment comestible, sans danger! - je romps le pain, lui en tends la moitié en guise de remerciement. J attends qu il entame sa part avant de mordre dans la mienne. Le café ne viendra jamais! L interrogatoire reprend, mais au ralenti. Les S.A. se relaient, avec des pauses, pendant lesquelles on me laisse seul, dans cette maison bruyante et inquiétante. Vers cinq heures du matin, trois colosses S.S. entrent. L un d eux lit mon nom sur un papier et interroge - «C est vous?» - «Oui.» - «Au nom du Führer de l Allemagne Nationale Socialiste, vous êtes condamné à mort Venez...» Il est des moments dans l existence de chacun de nous, où la surprise est telle qu on reste incapable de réaliser la gravité ou le grotesque de ce qui se passe, qu on est incapable de comprendre si on vit une tragédie ou une comédie. C est avec un sentiment confus que je me lève, que je me laisse entraîner dans la cour de l immeuble. Tout le monde est armé. Tout le monde est gai, bruyant. Une énorme brute S.S. - que la casquette grandit encore, prend les choses en main. On me colle face au mur, les bras en l air. J entends l appel au peloton, dans le silence qui s est fait, des hurlements: - «Achtung! (Attention) ; Feuer! (Feu)» suivis d une rafale terrible, d un tumulte de cris et de rires quasi hystériques... Je ne me rends pas bien compte de la situation... Ils ont tiré, mais je suis encore debout et vivant, ils n ont pas tiré sur moi, ce n était donc qu une mise en scène macabre pour l amusement et... l avertissement. On me conduit à la porte de l immeuble et on me pousse, avec un coup de pied, dans la rue. Je dois sans doute quand même à ma nationalité hongroise, cette clémence. Hébété, je suis «libre», dans la nuit de mars, sous la pluie. Je reprends vite mes esprits et ma toute première pensée va vers ceux de mes camarades de combat, dont les noms ont été prononcés devant moi. Je me mets en route immédiatement pour les prévenir. J en tire plusieurs de leurs lits, sans le moindre regret! Sans rentrer chez moi, tel que je suis, je quitte Leipzig par le Sud-Ouest. Je ne songe même pas à regagner la Hongrie. Je veux rejoindre la France. Mais je désire, avant de quitter définitivement l Allemagne, revoir une fois encore mon amie Helga qui séjourne en ce moment près de Francfort. Alors sans rien emporter, laissant tout derrière moi, j effectue ce que Vercors décrira, si magistralement, des années plus tard, la «Marche à l étoile» de son père. Comme ce dernier, je marche la nuit et me cache le jour. Au cours de ce vagabondage forcé, je peux me rendre compte de la différence incroyable qui existe entre la mentalité des paysans et celle des citadins. Ces derniers sont soumis à l influence quotidienne des nazis, tandis que les villageois,
60 plus loin des rumeurs insensées, continuent, pour le moment, une existence pratiquement inchangée, paisible, ne tenant apparemment pas compte du nouveau régime. Pas de haine, pas de discrimination, pas même de xénophobie. On m accueille parfois dans des fermes, on me donne à manger, on m invite à me reposer plusieurs jours. On ne me pose pas de questions. Cela ne durera pas longtemps : le peuple allemand entier, sera bientôt atteint... Je marche donc vers la France, et d abord vers Francfort pour retrouver Helga. Tentative insensée : je ne sais pas où elle se trouve exactement. Je ne possède qu un repère : un superbe grand chien de race qu elle a acheté dans la banlieue de la ville, chez un éleveur connu. Celui-ci, que je vais voir, ne peut m aider, il ne sait où le chien et sa nouvelle maîtresse sont allés. J ai l idée de me renseigner à la gare principale où j ai la chance de trouver des cheminots observateurs qui se souviennent de la jeune femme et du beau chien. De cheminot en cheminot, de gare en gare, je parviens à savoir où la «Belle» et la «Bête» sont descendues. Tout cela cordialement, sans aucune méfiance, comme si l Allemagne était encore paisible, comme si Hitler et ses fous n existaient pas. Les précieux renseignements obtenus, je continue mes recherches de détective et dans un village, Zwingau, j aperçois enfin, dans un jardin, Helga et son chien. Ma joie, après les jours que je viens de vivre, est indescriptible. La paysanne chez laquelle habite Helga, veut bien me loger pour une ou deux nuits, dans sa modeste demeure. Mais un détail l embarrasse : la chambre qu elle m offre est séparée de celle d Helga par une porte dont la serrure ne fonctionne plus. Son code de bonnes mœurs l empêche de faire cohabiter ainsi, sans clef à tourner, deux personnes de sexes différents Une idée lui vient qui la tire d affaire : on calera contre la porte, un fauteuil et tout ira bien si la solution nous convient. Sa conscience la laissera en repos. Cocasserie dans le drame. Humour dans la tragédie. La vie est ainsi multiple. Je passe deux jours dans un bain de paix, de bonheur. Je m efforce de graver dans ma mémoire cette dernière image humaine d une Allemagne inhumaine dont toutes les valeurs sont en train de s écrouler. La victoire de la barbarie est une défaite pour moi. Mon engagement dans la lutte m avait fait entrevoir un monde stable et humain. Je quitte ce pays les mains vides, le cœur triste, l âme blessée. Je reprends ma «Marche à l étoile» vers Bâle et, je le veux de toute ma volonté, vers la France!
61 FRANCE 1933 : Exil. Naissance de Paul Arma 1934 : Le compositeur militant 1935 : Amitiés dans la France accueillante Et j arrive à Bâle... Bâle, la ville où trois pays se rejoignent! Bâle où je suis encore dans la partie allemande. Il me faut passer en Suisse dont je ne suis séparé que par une rue commerçante. Je guette une occasion. Celle-ci se présente sous la forme d une ménagère qui fait ses achats, panier au bras. Je m approche d elle, la salue, et lui dis que j aimerais voir un peu la partie suisse de la ville, mais que j ai quelques ennuis avec les Allemands. - «Eh bien, Monsieur, me dit-elle, avec un accent switzer deutsch, me faisant un clin d oeil, prenez mon panier de la main gauche et donnez-moi votre bras droit! Comme çà, on va se promener un peu» Et nous traversons la rue. Elle se dégage devant une boutique, reprend son panier et me dit joyeusement : - «Amusez-vous bien et bonne journée!» Me voilà donc en Suisse, en ce début d avril Je respire et regarde avec confiance vers l avenir, vers la France. Sans perdre de temps, je me présente au Consulat de France, et j obtiens, sans problème, un visa en quarante-huit heures. Ce court séjour à Bâle me réserve une surprise : j y rencontre Virginia qui semble être là pour prendre contact avec moi. Pourtant, personne, en dehors d Helga, ne savait que je devais rejoindre cette ville... Nous nous voyons deux fois en deux jours, parlons de choses banales, ne nous posant aucune question sur nos projets respectifs. Elle quitte Bâle le même soir que moi. Cette rencontre restera une énigme. Une autre surprise m attend le soir du 4 avril, lorsque j arrive à Paris, à la Gare de l Est... Siegfried est là!!! Comment a-t-il pu prévoir ma venue? Je n éluciderai jamais cet autre mystère. Il me dit s appeler maintenant Félix et me conduit au Pré-Saint-Gervais où un des services d accueil est prévu pour ceux qui, comme moi, ont quitté l Allemagne. J y suis hébergé pendant trois nuits. Quelques semaines plus tard, je verrai Félix se diriger, vers moi, sur un trottoir. A mon grand étonnement, il va feindre de ne pas me connaître et continuera son chemin ; singulier personnage et jeu curieux. Je ne le reverrai jamais... Que le réseau du Parti soit habile et au courant de beaucoup de choses, je suis bien placé pour le savoir, mais Virginia qui a toujours été d une neutralité et d un égoïsme désespérants, n a eu aucun contact avec un milieu politique. Quant à Siegfried-Félix, je ne pourrai jamais comprendre comment il a pu prévoir une arrivée que moi-même, ne pouvais envisager avec précision. Je ne peux que me poser des questions qui resteront sans réponses. Paris. France. Commencement d un nouveau recommencement. J ai gardé jusque là, de Paris, des souvenirs tellement divers! A côté de ceux, très riches, de mes rencontres avec des gens devenus de bons amis, il reste en moi, de mes brefs séjours - et surtout du quartier de Denfert-Rochereau et de la rue Daguerre, des images de fantaisie, de désordre, de bruits... Les appels joyeux des marchandes de quatre-saisons, les écroulements de fruits et de légumes sur les étals, en plein air, la circulation désordonnée au milieu des rumeurs, des couleurs, des odeurs de ces rues populaires, ne me sont pas familiers. Je ne sais pas encore apprécier le pittoresque bon enfant de ces quartiers où j aurai tant de plaisir à vivre bientôt. Mes réactions sont encore celles, assez mesquines et bornées, d un habitué des rues budapestoises austères, de la vie américaine moderne, de l existence allemande sur-organisée, sur-propre, sur-ordonnée, sur-disciplinée. De toute façon, amateur de pittoresque ou non, je suis là, démuni de tout, dans une France qui accueille en ce moment tant de réfugiés comme moi. Presque tout l argent que j avais rapporté des États-Unis a été dépensé en Allemagne. Le peu que je possède encore s en va rapidement. Pas de ressources en vue, dans l immédiat, d autant plus que mes connaissances de la langue française sont nulles. Il est vrai que ce n est pas la première fois que j arrive dans un pays dont j ignore le langage. J ai su apprendre l anglais, j ai su apprendre l allemand, j ai tous les courages pour apprendre le français. Le Comité d aide aux réfugiés juifs et le Secours rouge - organisation communiste - m accordent un peu d aide matérielle : 100 F., puis 50 F., encore 75 F., mais cela n assure pas un avenir brillant. Je loue une chambre dans un hôtel minable du Xème arrondissement, d où je suis obligé de m enfuir devant mon vieil ennemi : la punaise, que j ai bien connue, presque comme animal domestique, dans mes logis d étudiant, autrefois, à Budapest, mais que je ne supporte plus maintenant. La tôlière à qui je me plains, jure que jamais semblable hôte n a fréquenté son respectable établissement! Pendant quelque temps, je vais être le locataire de mon ami le sculpteur Etienne Boethy. Il a abandonné son logement sombre de la rue Daguerre pour habiter un appartement clair et spacieux,
62 à Montrouge. J y dispose d une belle pièce où je peux caser un piano droit loué. Je me plais bien là. Pourtant, je n y resterai pas longtemps. L estime réciproque reste intacte entre nous, mais l harmonie se dégrade, en raison de son attitude incompréhensible vis-à-vis de son cousin Lajos dont j admire les graphismes, et qui est totalement étouffé par Etienne d une façon que je juge indigne et injuste. Je fais quelques progrès en langue française, mais pas aussi rapides que je le voudrais. Il m arrive des mésaventures cocasses qui me font douter de la fameuse logique française que j ai essayé d assimiler en lisant Descartes... en traduction. Ainsi, lorsque j arrête un passant pour le prier de m indiquer mon chemin, je m entends répondre - «C est simple, vous «prenez» la deuxième rue à gauche et vous «tombez» dessus au bout de cinquante mètres». Et me voilà perplexe. Comment «prendre» une rue? Pourquoi faut-il «tomber» en arrivant? J ai déjà lu dans mon dictionnaire les définitions de «prendre» et de «tomber», alors, faute de «saisir» la rue, j avance au moins avec précaution pour éviter la «chute» finale... Comment pourrais-je me «sentir bien dans mon assiette»? Quoi faire quand j entends deux ordres contradictoires donnés à vous et à tu : «Allez, viens»! Où est le train quand on me dit : «Je suis en train de travailler»? Pourquoi faut-il «prêter» l oreille? Comment peut-on «prendre les jambes à son cou»? Au moins, je fais rire mes camarades français, lorsque dans le restaurant où on lit sur la carte «pain à discrétion», ils surprennent mon étrange manège : je regarde autour de moi avant de m emparer d un morceau de pain que je cache sur mes genoux, pour en glisser furtivement des morceaux dans ma bouche. A leur question étonnée, je réponds, très sûr de moi, puisque je connais, depuis mon enfance, le mot discrétion identique dans beaucoup de langues et qui, pour moi, signifie «sans se faire remarquer». - «Regardez, c est écrit là. Dans ce restaurant, il faut manger le pain discrètement, sans se faire remarquer»! A eux de m expliquer les nuances du mot. A eux de s esclaffer quand, au café où on m invite à prendre l apéritif, je suis profondément scandalisé quand on me propose «une suze bien glacée». C est qu en hongrois, le mot «szüz» qui se prononce suze veut dire «vierge». Alors mon effarement n est pas feint quand on suggère de m offrir «une vierge bien froide» sur un plateau! J essaie, pour me plonger, comme je l ai toujours fait partout où j ai vécu, dans le milieu même du pays, de m éloigner des Allemands qui ne cessent d affluer vers Paris. Peu d ouvriers parmi eux, ce sont surtout les intellectuels chassés par le régime, qui ont rompu plus facilement leurs attaches. Certains d entre eux semblent planer, en quelque sorte, audessus des choses, essentielles pour nous tous, mais qui ne concernent pas directement leurs personnes et leurs projets. J ai l impression que, pour ceux-là, être réfugiés politiques ne représente pas une aussi profonde et douloureuse rupture que pour d autres que je côtoie et parmi lesquels je me compte. Je suppose qu il y a, à cela, deux raisons : ils se sont occupés, à l avance, de leurs problèmes d émigration, et ils ne sont pas partis, laissant tout derrière eux, les mains et les poches vides. Ils ont ici des avantages qui les aident à oublier les préoccupations qui sont les nôtres. Ce n est pas être méchamment ou injustement trop critique vis-à-vis d eux, mais, quand on se sent obligé de juger aussi objectivement que possible, le premier devoir est de regarder au fond de soi et d analyser franchement et courageusement ses propres raisons d agir. Aussi, je n apprécie pas ceux pour lesquels la lutte est un moyen de profit. S associer à un combat, c est vouloir apporter, donner quelque chose, non par simple générosité ou grandeur d âme, mais par conviction profonde. Cet accord avec soi-même aide à accepter - sans se considérer comme «martyr» et «héros» - une existence difficile, éreintante, dangereuse quelquefois. Le reste est pure vanité. Eisler est arrivé parmi les premiers réfugiés : on le voit souvent au Café du Dôme entouré d intellectuels allemands cinéastes, dessinateurs, comédiens. Son projet est de partir pour les États-Unis et de s installer à Hollywood, où effectivement, il réussira dans les milieux du cinéma. Erich Weinert est là aussi avec sa femme et sa fille. Il est bien accueilli et aidé considérablement. Il n a nul besoin de faire la queue dans les Comités d Aide. Georges Sadoul lui prête sa maison, rue du Château, derrière la gare Montparnasse. C est là que nous nous verrons souvent, c est là que naîtront les idées et les sujets de nombreux chants de masse dont il écrira les paroles - toujours en allemand - il ne sait pas un mot de français et ne fait aucun effort pour en connaître plus! Les portes s ouvrent aussi pour moi, en grande partie par le truchement de l A.E.A.R. (Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires) qui avait été fondée par Paul Vaillant Couturier, député et rédacteur en chef de l «Humanité». Mes premiers contacts à l A.E.A.R. sont avec Louis Aragon, Léon Moussinac, Georges Sadoul, Vladimir Pozner, Gérard Servèze. Gérard Servèze - de son vrai nom Georges Simon - fervent communiste, anticlérical, écrivain, est l auteur d un ouvrage remarquable sur l histoire de l église catholique et des pratiques inhumaines liées aux Croisades et à l Inquisition. Sa culture est considérable. Nous devenons très bons amis et nos conversations, en anglais, sont sources d enrichissement pour moi, en ce début de vie parisienne. Il est d une générosité rare et m ouvre largement sa maison où je fais la connaissance de sa femme, Emy, intelligente, cultivée, excellente musicienne et de ses deux filles, Gilberte et Fabienne, deux spécimens de petites Françaises aussi différentes qu il est possible de l être, l une de l autre. Georges, blessé pendant la guerre de 1914, marche assez difficilement avec une canne, mais conduit sa grosse Citroën. Il me prévient, avec une belle franchise, que sa femme et lui sont séparés par un abîme idéologique : de famille suisse, riche et bourgeoise, elle ne veut rien admettre de ce qui est, pour son mari - marxiste léniniste invétéré - la seule vérité. Elle est sincère avec elle-même, ses idées sont celles d une classe sociale qui nous paraît pleine d erreurs, mais qui pourtant, dans une vraie démocratie devrait avoir, elle aussi, sa place. Mais cela, nous ne l admettons pas, farouches
63 militants que nous sommes. Avec Emy, je parle allemand, ce qui facilite pour moi les choses. Nous discutons surtout de philosophie et de musique. Convenant ensemble qu il n y a en fait que deux sortes de musique, la bonne et la mauvaise, notre accord sur ce sujet nous permet d élargir notre propos vers la pensée dans une société libérale. Emy prend une décision inattendue : elle effectue avec «Intourist» un voyage collectif en Union Soviétique. Elle en revient, très intéressée... par ce qu on veut bien montrer aux touristes étrangers. Peu à peu, son hostilité devant les formes de socialisme diminue. Ce qui séparait le couple s atténue. L entente renaît. Je suis heureux d y être pour quelque chose. Nos liens d amitié sont tels qu il est décidé de faire ensemble un voyage en voiture de quelques jours sur la côte normande. La mer y est par moment déchaînée par des tempêtes qui, la nuit, soulèvent jusqu aux tapis dans les chambres d hôtel. En été, les Simon m inviteront pour quelques semaines de vacances merveilleuses, dans leur belle propriété de Charbonnière, près de Lyon, où j aurai tout loisir de passer mon permis de conduire français pour remplacer celui des États-Unis. La générosité des Simon est indéfectible. Quand ils apprennent que ma cohabitation avec Etienne Boethy n est pas sans problème, ils m offrent de prendre, à leur charge, le loyer d un petit appartement où je serai enfin indépendant. Je trouve ce qui me plaît et ce qui leur plaît aussi dans le XVIIIème arrondissement. Des camarades m aident à déménager le peu que je possède et ajoutent des dons précieux : sommier, matelas, couvertures, vaisselle ; ce sont tous des ouvriers de Bobigny, leur solidarité est toujours sans défaut, et jamais, avec eux, je ne connaîtrai les mêmes déconvenues qu avec certains intellectuels. Me voilà donc chez moi, ne gênant plus personne. Je suis ravi d avoir ma clef dans la poche, de connaître enfin une autonomie que j avais perdue depuis longtemps, avec mes errances. Je suis heureux d inviter à mon tour mes camarades chez moi. Cette amitié avec les Simon, et surtout avec Emy - Georges mourra en 1940 et des divergences idéologiques nous éloigneront avant, l un de l autre - se maintiendra jusqu à la mort d Emy... en Les deux fillettes, Gilberte et Fabienne, deviendront mes petites camarades. Gilberte se mariera avec un Américain et partira vivre aux États-Unis. J aurai pour Fabienne qui se mariera en France, la même affection que pour sa mère et nos propres enfants, ses fils Eric et Gilles et ma fille Miroka, mon fils Robin ajouteront à cette longue chaîne, le maillon de leur propre amitié. La pérennité d un tel sentiment au milieu des événements qui jalonneront des décennies tumultueuses sera source rafraîchissante d humanisme, dans les désordres de la barbarie. Depuis que je suis entré au Parti, j ai - comme de nombreux militants et pour des raisons de sécurité - changé plusieurs fois de nom et de prénom. Pour le moment, je me nomme Gérard. Je commence à en avoir assez d être si souvent débaptisé et nous décidons, Georges et moi, de me fabriquer une identité durable. Mon vrai nom, quand on le connaît, est déformé de toutes les façons possibles, de «vaisseau» à «vaissance»! D abord, nous cherchons parmi des noms bien français. Nous ne nous arrêtons sur aucun : les uns sont trop communs, les autres trop rares, il y en a de trop difficiles à prononcer, d autres qui ne sonnent pas bien. Nous nous mettons néanmoins d accord sur un point : il faut un nom court, de deux syllabes au plus. Faisant intervenir le hasard, nous prenons un annuaire de téléphone et pointons, sans regarder, un crayon sur une page : voilà la première lettre du nom futur : A. Nous continuons sur une autre page et nous obtenons R. La troisième lettre est un M. ARM. Perplexité! Si la quatrième lettre est encore une consonne, cela donnera un nom tchèque ou polonais. Nous abandonnons le hasard et passons à une exploration méthodique des voyelles ARM.A, pas mal ; ARM.E, trop guerrier en français, signifie pauvre en allemand, de mauvais augure ; ARM.I, pas joli ; ARM.O, ressemble trop au prénom Arno ; ARM.U, pas satisfaisant. Nous reprenons au début et le nom ARMA est adopté. Nous nous félicitons de cette naissance. Mais le moment du champagne n est pas encore venu. Il me faut un prénom bref qui puisse se comprendre dans plusieurs langues. Paul est accepté. Et, me dit Georges : - «Tu dois faire un très grand effort fin que ce prénom banal devienne un symbole de quelque chose d exceptionnel». Ainsi a lieu, fêtée au champagne, la naissance de Paul Arma qui, à partir de ce moment, fera oublier le plus souvent Imre Weisshaus. «Paul Arma» est né à 29 ans, il mourra «Paul Arma». Ma nouvelle identité sera légalisée, en Hongrie, en 1948, par mon ami Laszlo Rajk, alors Ministre de l Intérieur du Gouvernement Rakosi, quelque temps avant son injuste condamnation pour trahison suivie de pendaison en 1949, puis... de réhabilitation. Mon nouveau nom - et fait plus rare - mon nouveau prénom seront confirmés par les Tribunaux français qui effaceront, à jamais, Imre Weisshaus sur tous mes papiers et ceux de ma famille française. Ce petit jeu qui nous amuse, Georges et moi, et ce qui s ensuivra, auront des conséquences inattendues. On oubliera parfois la carrière d Imre Weisshaus aux États-Unis, car on croira le pianiste virtuose disparu. On ne saura plus qu Imre Weisshaus participa à la vie du Bauhaus, à Dessau. Paul Arma ne sera plus connu, pendant des années, que comme auteur de chants de masse. Les anciens amis américains des années new-yorkaises et californiennes ne retrouveront que longtemps après la guerre, la personnalité de celui qu ils avaient appelé Imre Weisshaus, sous les traits du compositeur Paul Arma vivant en France. Un critique ira jusqu à écrire que jamais Paul Arma n avait été élève de Béla Bartók. On ne peut le lui reprocher puisque c était Imre Weisshaus qui avait fait ses études à Budapest. Pendant la guerre, la confusion des noms et des activités créera de bénéfiques incertitudes dans les services de police allemands - trop cloisonnés comme tant d administrations - ce qui sauvera sans doute et Imre Weisshaus et Paul Arma. Mais Paul Arma doit, après s être fabriqué une nouvelle identité, se refaire aussi un nom de pianiste et de compositeur. Or, en ce printemps 1933, le compositeur doit encore se consacrer, en France, comme il l a fait en Allemagne, au chant politique. Dès mon entrée à l A.E.A.R., celle-ci me demande un premier chant de masse, publié sous forme de tract :
64 L ANTIFASCISTE 24. Les paroles sont aussitôt traduites en allemand puis en hongrois. Cette dernière version publiée par la presse des émigrés hongrois de la région parisienne, à Boulogne-Billancourt, et très largement diffusée... Si largement que bien des années plus tard, entre 1950 et 1955, elle deviendra «Hiv az antifasizta aktio» et avec des paroles de Lajos Kertesz, sera enregistrée par les choeurs de la Radio Télévision hongroise et l orchestre symphonique sous la direction de Jules Nemeth, à Budapest sur disque Qualiton. En 1933, la chorale de l A.E.A.R. chante la version française sous la direction de Peters, un étrange personnage, petit bonhomme gros et gras, qui se dit ancien fonctionnaire d une ville allemande du Nord. Pour moi qui connais bien l Allemagne et les Allemands, divers détails me rendent Peters suspect, d autant plus que nous découvrons qu il touche chaque mois, dans une banque française, une certaine somme transférée d Allemagne nazie, opération impossible d habitude pour un réfugié politique. Peters a été mis à la tête de la chorale par le secrétaire de l A.E.A.R., qui, dès mon arrivée, me témoigne - j ignore absolument pourquoi - une solide inimitié... que je suis bien obligé de lui rendre! Il est autoritaire, comme le sont souvent les gens de peu d envergure, sectaire, et bien peu qualifié pour s occuper d une organisation culturelle révolutionnaire! Je mets Georges Simon au courant de mes doutes au sujet de Peters, mais Georges est si droit et si confiant qu il se refuse à toute suspicion ; son argument : - «Le parti a tout en main et ses décisions sont obligatoirement justes!». - Le responsable culturel du P.C.F. ne veut pas non plus tenir compte de mes réflexions! Il me faudrait admettre que, en toute occasion, le Parti a forcément raison, et cela, je ne peux l accepter. Et pourtant, pourtant, je ne me sens pas le droit de me séparer de ceux qui luttent. Il me faut seulement apprendre à être moins sévère dans le choix de mes compagnons et aussi moins impatient. Je ne peux quand même éviter les heurts et les désaccords qui ne vont cesser de survenir, à l A.E.A.R. dans maintes questions importantes. Je participe pendant assez longtemps encore, et de plus en plus, aux activités de l Association : chorale, orchestre, éditions, propagande, organisation de concerts et de manifestations musicales et artistiques ; j assiste aux réunions de chaque section et à celles du Comité. Mais la structure même de l organisation est trop hiérarchisée : en haut, la direction dont le représentant principal est Aragon, au milieu les responsables des diverses sections trop souvent semi-intellectuels sans aucune véritable culture ni connaissances et dont quelques-uns s accrochent, comme des plantes parasites, à l arbre, pour profiter de sa solidité ; en bas, les militants vraiment sincères et désintéressés. Cette hiérarchie à outrance où les «mandarins» veulent rester intouchables et étrangers à la vie véritable de l Association, tuera souvent des groupements semblables et fissurera même le Parti. Lorsque j estime que certains problèmes internes deviennent graves, il faudrait trouver des solutions justes et efficaces, quelles que soient les personnes en cause, et leur importance. J apprends vite que c est impossible. Aragon amenuise les dangers. Georges Simon - souvent d accord avec moi - et qui siège dans la section littéraire, ne veut pas entrer en conflit avec Aragon... Son attitude n est pas infidélité dans l amitié, mais respect inconditionnel de cette hiérarchie qui rend les meilleures volontés sourdes et aveugles. Combien plus satisfaisant mon travail avec les Chorales. J ai la nostalgie de mes choeurs d Allemagne. J aime de plus en plus l instrument qu est la voix humaine, surtout la voix humaine collective. On me propose de prendre la Direction de la Chorale juive de Paris : cinquante chanteuses et chanteurs nonprofessionnels, avec - surtout dans les registres graves - de belles voix aux timbres très chauds. Attentifs, réceptifs, ils travaillent avec joie et gaieté, les plaisanteries facilitent une bonne ambiance. Le succès d un concert donné salle Gaveau devant une salle comble et enthousiaste est une juste récompense. La colonie hongroise de Paris et de Boulogne-Billancourt me demande de prendre en main, sa petite chorale d une vingtaine de membres, d une qualité vocale et musicale assez faible, et très peu enthousiastes dans le travail. J accepte à condition d avoir toute liberté pour le choix du répertoire. J essaie de les faire participer, là encore, dans la joie, et, peu à peu, l élan revient, de nouveaux choristes sont attirés et bientôt ils seront une cinquantaine. Les projets intéressants peuvent se dessiner. En mai, j assiste à une soirée où se produit un groupe théâtral - composé d ouvriers et d ouvrières de Bobigny - faisant partie de la «F.T.O.F.» (Fédération des Théâtres ouvriers de France). Le talent de ces jeunes gens et de ces jeunes femmes m impressionne. Il se manifeste dans des chœurs parlés remarquablement mis au point, avec des effets sonores saisissants, dans des gestes expressifs et d un goût très sobre. Ces amateurs connaissent les bornes de leurs possibilités et restent honnêtement dans ces limites techniques, en sachant les utiliser habilement sans jamais être tentés d imiter les professionnels. Je trouve là un terrain de grande qualité et c est avec enthousiasme que je leur apporte ma collaboration avec ma musique et mon expérience. A Bobigny dont le maire est Clamamus, s était ouverte, dès 1924, la première «école» du Parti. C est le fils de Clamamus, Gaston, qui est l animateur et le responsable du groupe théâtral appelé «Les blouses bleues». Nous nous entendons, dès le début, fort bien, et nous projetons une véritable et constante collaboration qui, un peu plus tard, deviendra une réalité pleine de fantaisies, d inventions, d initiatives et de créations, qui remportera, devant de nombreux publics, de vrais succès. Nos nouvelles créations sont surtout des chœurs parlés, avec des moyens variés : voix d hommes, voix de femmes, voix seule qui scande une courte phrase. La musique, qui donne à la fois une base et un élément rythmique, souligne les Paris. Éditions Musicales de l A.E.A.R. 1950? 1955? Hongrie. Disque Qualiton L.P.X Fáklyavivök V ( ). Choeurs de la Radio Télévision hongroise. Orchestre symphonique, direction Gyula Nemeth.
65 paroles - musique que je compose et que je joue sur un de ces pianos droits, et... quelquefois mal accordés, qu on trouve dans les salles où nous nous produisons - rarement destinées à des spectacles artistiques! -. Nous obtenons des timbres avec des voix scandées et des accords frappés du piano utilisé comme instrument à percussion ; parfois, sont dits des fragments de textes un peu traînés, dans un débit relativement lent, soutenu par des sons graves, tenus. Toutes les possibilités de la voix humaine sont utilisées. Je fais ce travail avec un immense plaisir ; surtout parce que je comprends quelle joie, apportent à ces ouvriers pourtant fatigués par leurs journées d usine, ces efforts artistiques et les progrès qu ils accomplissent dans leurs réalisations d acteurs. Il y a entre nous une réciprocité touchante : je leur apporte mes connaissances et ils me donnent leur affection. Ils respectent, en moi, le musicien, le pianiste, l intellectuel sans snobisme, qui partage leur enthousiasme, sans condescendance et sans prétention. Ils m acceptent vraiment et sincèrement. Gaston Clamamus vient me chercher, les soirs de répétition au métro Jaurès, avec la camionnette de la municipalité et me conduit chez celui du groupe qui me reçoit pour dîner - ils ont ainsi établi ce tour d «honneur»! - Puis, on rejoint la troupe et on répète. La soirée terminée - souvent fort tard - Gaston me reconduit jusqu à Jaurès. Grâce aux «Blouses bleues», je me familiarise avec l argot parisien... que j apprends plus vite que le français! Leur langage est tellement coloré, qu au bout de quelque temps, je ne sais plus ce qui est argot et ce qui ne l est pas! Avec tous ces camarades que je côtoie quotidiennement : ceux des Chorales, ceux des «Blouses bleues», il n y a jamais de désaccord : ils sont la base solide, désintéressée, enthousiaste et je le sais bien, naïve, du Parti. Il me suffirait, pour être à l aise, de n avoir de contacts qu avec eux, tellement purs. Mais je me laisse entraîner à trop d activités diverses et moins musicales, dans des domaines théoriques et d organisation. Me voilà membre du bureau de l A.E.A.R. (ne suis-je pas pourtant adversaire de la bureaucratie?), du Comité culturel des Emigrés hongrois, des Emigrés allemands, du Comité de préparation d une Conférence Nationale de la Culture. Il me faut prononcer des discours!! - que j élabore difficilement la nuit -. Il me faut, non seulement parler, mais aussi écouter et répondre parfois à des théories absurdes et contradictoires... il y a quand même des erreurs à combattre. Non que je me plaigne, mais il m arrive parfois de me demander si le but de mon existence est vraiment là. Il était tellement différent autrefois... mais autrefois, il n y avait pas encore un danger si présent et si proche dans l Allemagne d Hitler. Alors il faut continuer, toujours dans le même sens. Rien n est fait pour simplifier notre tâche de militant. Il y a un étrange et difficilement explicable désaccord entre les responsables politiques des réfugiés du K.P.D. et les dirigeants du Parti Communiste Français. Le Parti allemand refuse l adhésion au Parti français, «l identité allemande devant être maintenue». Curieuse notion de l internationalisme que, nous, les militants, n arrivons pas à comprendre. Pendant longtemps, nous devrons rester les «apatrides» même du point de vue politique puisque nous ne pouvons appartenir à une organisation légale dans le pays qui nous accepte. Si nous essayons de discuter, on nous accuse de «trotskisme»! voulant créer des «fractions» (mot redoutable!). A cela s ajoute le fait que nous devons assister aux réunions d une cellule allemande et à celles d une cellule française. Situation absurde et inefficace. Finalement, des camarades et moi, nous déciderons d opter pour le P.C.F., solution enfin raisonnable. Le Congrès Mondial de la Jeunesse contre la guerre et le fascisme doit avoir lieu, à Paris, en septembre. On me demande pour le Congrès, un chant de masse entraînant, jeune, dynamique. Erich Weinert écrit les paroles allemandes et donne au chant le titre : STEHT AUF... IHR JUNGEN MILLIONEN 25. En français, on le chante : ALLONS, DEBOUT, NOUS LES JEUNES, en hongrois : FÓL IFJÚ MILLIÓK, avec un texte de Lajos Kertesz ; dans différents journaux et revues, sur des tracts et dans un journal imprimé sur papier bible, à Paris, en septembre, aux Éditions Henri Barbusse «Die Antikriegs Aktion» (Action contre la guerre), diffusé illégalement en Allemagne hitlérienne. La fête prévue se déroule à la Mutualité : on y chante en français, en allemand, en polonais, en hongrois, en ukrainien, en italien, en yiddish. Seize groupes et chorales se font applaudir, dont une chorale de Noirs. A la fin du programme, tous les participants chantent sous ma direction, le chant des Jeunes, dans toutes les langues, le public mêlant sa voix au refrain. Moment très émouvant pour moi, dans cette nouvelle terre d accueil qui nous accepte tous, nous les exclus d ailleurs. Le chant deviendra l hymne officiel contre le fascisme et la guerre qui se tiendra à Zurich, le 20 mai 1934, pendant la «Journée de la Jeunesse». Traduit une autre fois en hongrois, par Gal Zsuza, sous le titre «Nézz szét a földön», et sous le titre déjà utilisé mais transformé «Fól, fól! ifjú milliok» et annoncé avec des paroles d Aladar Komját, le chant paraîtra plus tard sur deux disques en Hongrie. MIT WORTEN SCHLAGT MAN KEINEN FEIND 26 (On ne bat pas l ennemi avec des paroles) est écrit par Fritz Hoff. L A.E.A.R. établit une version française sous le titre :GUERRE À LA GUERRE IMPÉRIALISTE. La version hongroise suit aussitôt sous le titre AZ ELLENTÁ MADÁS BA ÁT! (Passez à la contre-offensive) écrite par J. Kertesz. Le chant «dédié au prolétariat international en lutte», se répand sous forme de cartes postales et paraît dans «l Avant-garde» sous le titre : LES PAROLES SONT IMPUISSANTES Paris. Comité français de la Jeunesse contre la guerre et le fascisme Hongrie. Disque Tonalit T Choeur et orchestre des Métallurgistes. Direction Béla Andras. 1950? 1955?. Hongrie. Disque Qualiton L.P.X Fäklyavivök V Choeurs de la Radio Télévision hongroise. Orchestre symphonique. Direction Gyula Nemeth Paris. Carte postale de l A.E.A.R.
66 Avec Erich Weinert, j écris IHR SEID NICHT VERGESSEN dédié à la solidarité de la classe ouvrière. Adapté par un parolier français : Jean François, il deviendra en 1935 SECOURS A NOS COMBATTANTS 27 et par l écrivain et poète, en exil lui aussi, Aladár Komját, en hongrois : VELETEK VAGYUNK. Une version russe circule. Un DISQUE «Qualiton» sortira en Hongrie entre 1950 et 1955 enregistré par les Chœurs et l Orchestre des Instruments à Vent des Chemins de fer hongrois dirigés par Louis Vass. Sur cette musique considérablement répandue, des textes seront écrits avec des sujets très divers. C est ainsi, par exemple, que vers 1948, une nouvelle version hongroise me parviendra, écrite par Istvan Raics : A BÉKÉÉRT HARCOLNI KELL 27b, publiée, en Hongrie, mais sans mon nom. Ce fait se répétera souvent dans des publications d après guerre, en Allemagne de l Est, avec mes chants où figurera, à la place du nom du compositeur «Volkslied» (chant populaire). Ce genre d avatar ne sera pas pour me déplaire il me flattera plutôt et m honorera, car il démontrera que ma musique vit et que le peuple l accepte comme sienne. Là encore un DISQUE «Tonalit» sortira en 1948 à Budapest, enregistré par les Choeurs et l Orchestre des Métallurgistes, dirigé par Béla Andras. L A.E.A.R. organise en décembre, dans la Salle du Grand Orient, rue Cadet à Paris, une soirée présidée par Louis Laloy, membre du Comité directeur de l Industrie des Hautes Études Chinoises. Vaillant Couturier, de retour d Extrême- Orient, y fait une conférence sur «La Chine des ouvriers et des paysans». Egon Erwin Kisch, auteur de «La Chine Secrète», parle des successeurs de Sun-Yat-Sen. On projette des documents et on fait entendre de la musique chinoise. La chorale de l A.E.A.R. donne la première exécution de mon «Chant du Coolie» dans la version française de Louis Aragon. L œuvre obtient une ovation qui présage une carrière longue et brillante. Sous le titre HAN! COOLIE 28!, elle sera interprétée dans de nombreux pays par des chorales avec piano, avec orchestre, par des solistes. Des vedettes comme Catherine Sauvage la prendront dans leur répertoire. Catherine Sauvage l enregistrera en 1961, sur disque Philips, Rosalie Dubois et Boris Napès, en 1981 et 1985 sur disque A.B.R. Fritz Hoff écrit la version allemande, Lajos Kertesz, Szusza Gal, des versions hongroises, Bohuslav Valastan une version slovaque et Demian Bjedni, une version russe. Au milieu de toutes mes activités et préoccupations de militant, il n est plus question pour moi, de composer d autre musique que celle des chants de masse qui unissent mes camarades et entretiennent leur foi. Et si j ai la grande joie de diriger des chorales populaires, je ne suis plus, comme pianiste, que l accompagnateur de chœurs, sur le plus souvent de mauvais instruments. C est un choix que j ai fait, un sacrifice à une cause qui m est plus chère que mon propre renom. Mais je suis heureux de rencontrer des musiciens dont je ne connaissais jusqu à présent que les œuvres : Darius Milhaud est l un d eux. Je sais qu il avait écrit dans «l Humanité» de 1926 à Les rendez-vous qu il me donne chez lui, sont de véritables événements pour moi. Sa grande réputation, la connaissance que j ai d un certain nombre de ses pages importantes me rendent curieux de l homme. Le contact personnel est révélateur : je découvre une réalité indépendante de toute question personnelle, en comparant la célébrité de Milhaud et celle de Bartók, dans le domaine international. Il est évident que le rayonnement des œuvres d art créées en Occident est incomparablement plus facile et plus important que celui des créations d Europe Centrale. Il faut aussi tenir compte de la nature même des artistes, de leur tempérament, de leur faculté de communication. Milhaud, très accessible, sociable, chaleureux - même s il est parfois extrêmement sévère dans ses jugements - accueillant, latin avant tout, méditerranéen, fils d un pays du soleil ; Bartók solitaire, peu expansif, peu loquace, renfermé, apparemment plus froid, physiquement frêle et peu habitué - en dehors de sa Hongrie natale - à la célébrité. Leurs méthodes de travail reflètent leurs tempéraments : Milhaud travaille vite, n importe quand, n importe où. Aucun bruit ne le dérange, sa production est énorme : il a un tel don d inventions qu il ne s arrête jamais à un fragment de phrase pour le reprendre, pour le repenser, pour le censurer même. Il méprise la répétition : il lui faut toujours du nouveau, même quand cela risque de mener à l incohérence. Bartók n est pas de ce bord là. Bartók connaît le doute. Chez lui, la spontanéité constamment présente est pourtant toujours maîtrisée par une logique implacable. J admets Milhaud, mais je me trouve plus près de Bartók. Deux types d hommes, deux mondes, ils sont les fils de deux pays aux systèmes si différents : une France, qui a hérité des idées libérales de la Révolution de 1789, une Hongrie qui a vécu sous l hégémonie germanique de la monarchie austrohongroise, puis, depuis 1919 sous la botte de Horthy. Connaissant le catalogue des œuvres de Milhaud, et la chronologie de leur composition, il m est impossible de rester indifférent à leur nombre considérable. J ai déjà entendu parler, à propos du compositeur, de sa faculté prodigieuse et de sa capacité fabuleuse d écrire de la musique ; comme je suis souvent invité chez lui, j ai l occasion de constater, non Paris. Éditions «La défense», hebdomadaire du secours rouge international. 1950? 1955?. Hongrie. Disque Qualiton L.P.X Fäklyvivök VII sous le titre : «Vörös Segely dal». 2 7b Hongrie. Budapest. Varas kulturlihartsag Hongrie. Disque Tonalit T Paris. Éditions Publirimes Paris. Éditions Musicales Transatlantiques Paris. Disque Philips 77376L. Catherine Sauvage, Jacques Loussier. Présentation Marguerite Duras et Paris. Disque A.B.R. Productions, Chants recueillis par Robert Brécy. «Chants révolutionnaires de notre histoire». De la Victoire au Front Populaire Volume 5.
67 seulement sa rapidité d écriture, mais aussi son don tout à fait exceptionnel de se multiplier en plusieurs personnages - indépendants les uns des autres : Nous sommes assis à une table et nous parlons - de musique, la politique ne l intéresse absolument pas -. La fenêtre est ouverte, il fait chaud, on entend plusieurs haut-parleurs, débiter différentes rengaines : c est la foire, sur le boulevard. Dans la pièce où nous sommes, la T.S.F. marche mezzo-forte. Nous parlons au milieu de tous ces bruits, et pendant ce temps, crayon à la main, il pose des notes sur le papier à musique étalé devant lui. Le téléphone sonne. Il prend l écouteur et me fait signe : - «Continuez, continuez, je vous écoute!». Et il répond au téléphone, me dit quelques mots, puis à son interlocuteur et continue de composer... Rien ne le dérange. Peut-être, même, tout l incite à composer imperturbablement. Je suis ébahi, car il m est impossible, à moi, de travailler sans silence et sans concentration. Les œuvres de Honegger m ont toujours profondément marqué. Dès ma première rencontre avec lui, à Paris, je me trouve en face de l homme que j imaginais : simple, aimable, ferme, solide, assuré, mais aussi libéral et respectueux de la pensée de l interlocuteur ; un homme réconfortant qui éveille aisément la confiance. Les rapports qui s établissent entre nous sont immédiatement cordiaux et nos conversations n offrent aucune place à la banalité. Dès qu il apprend que j ai été élève de Bartók - le compositeur qu Honegger admire - celui-ci est souvent évoqué dans nos propos. J aime beaucoup retrouver Honegger, pipe à la bouche ou à la main, dans son grand atelier qui se déploie sur deux niveaux. Sur l un des murs, sont accrochées plus de cent pipes - en bois, en grès, en porcelaine, en faïence, sobres ou décorées, de toutes formes et de toutes provenances, pipes élégantes mais aussi pipes paysannes de nombreux pays : véritable Musée de la pipe! -. Et cette collection n est pas seulement décorative, elle est utilisée suivant une technique et un besoin que, profane en la matière, je suis bien incapable de comprendre! Honegger fait de nombreux et longs voyages à l étranger pour diriger l exécution de ses œuvres. Viendront la guerre et l occupation allemande pendant laquelle il ne quittera pratiquement plus Paris et où il travaillera comme critique musical dans divers hebdomadaires. Je ne lui cacherai pas alors combien je regrette qu il prête ainsi son nom à la presse officielle contrôlée par l ennemi. De son côté, il saura toujours la situation précaire qui sera la mienne, mes opinions inébranlables, et nos rapports resteront cordiaux. Ces heures passées avec mes pairs - les musiciens - sont, pour moi, cures de réconfort au milieu des problèmes que j ai en France, après les avoir eus en Allemagne - avec les intellectuels, ou pseudo-intellectuels, avec les têtes pensantes du Parti, avec le haut de la hiérarchie! Est aussi source de joie le travail avec les ouvriers, avec les militants de base, sincères, enthousiastes, vrais. Une ambiance chaleureuse baigne nos rapports de confiance, d estime réciproque. Nous ne perdons pas de temps en discours, en théories, nous chantons notre idéal. Là sont la véritable fraternité, la véritable solidarité. Et tout devient de plus en plus exaltant quand je rencontre Mireille G. C est une jeune femme, jolie sans maquillage, au visage et aux beaux yeux expressifs, à la chevelure très brune et lisse. Intelligente, calme, pondérée et rayonnante de bonté. Courageuse et infatigable dans le travail qu elle aime et accomplit avec conviction. Nous faisons connaissance au siège de l Association France-U.R.S.S., dont le responsable est Fernand Grenier, membre du Comité Central du P.C.F., maire de Saint-Denis. Mireille travaille pour le bulletin mensuel de l Association, elle est secrétaire bilingue, fait des traductions et écrit des articles en français et en allemand. C est là son travail légal, son gagne-pain officiel, car elle a une seconde occupation - celle-là totalement illégale - : elle travaille pour la rédaction clandestine de l Inprecor, le mensuel du Komintern, paraissant en plusieurs langues, dans différents pays et qui emploie exclusivement des personnes de toute confiance, car la. publication en est illégale. C est pour ce même mensuel que travaille aussi l écrivain et poète hongrois, Aladár Komját. Dans la turbulence de mes innombrables activités, après de longues journées épuisantes, Mireille m apporte, à la fois, une aide pour les problèmes à résoudre et. un réconfort avec son langage mesuré, sa faculté intelligente de parler et aussi d écouter. Nous passons souvent la moitié de la. nuit à examiner les événements et confronter nos observations. Elle est mariée à un intellectuel théoricien communiste allemand, qui travaille sous le contrôle direct de Moscou, en missions constantes un peu partout, dans la plus parfaite illégalité et avec toujours de faux papiers. Mireille et lui ne se voient que très rarement car le Parti compte, avant toute autre chose, pour lui. C est seulement quand il apprend que notre lien est solide et sincère qu il essaie de reconquérir sa femme. Il est trop tard. Nous sommes trop attachés l un à l autre. Il menace de se suicider, mais Mireille sait bien, qu au service total d une idéologie, il ne se libérera pas, pour se supprimer pour une affaire de coeur. Un nouveau chant m est demandé par une organisation de cultivateurs du Parti, pour paraître dans le «Calendrier ouvrier et paysan de 1934». C est le CHANT DES PAYSANS 29 dont le texte est écrit par un camarade qui signe «Roc», intelligent, brillant, accueillant. Il semble avoir au Parti une haute fonction - mais nous n en parlons jamais -. Sa femme et lui me témoignent beaucoup de sympathie, m encouragent et sont au courant de mes désaccords avec l A.E.A.R. et avec le Parti. Pas plus que moi, ils n aiment les esprits super intellectuels qui planent au-dessus des réalités et se plaisent en discours démagogiques. C est peut-être cela qui a provoqué notre rencontre pour ce «Chant des paysans». Vers la fin de 1933, nous suivons attentivement, de France, l évolution de l hitlérisme en Allemagne. La Gestapo sévit ; les non aryens sont exclus des institutions universitaires, des professions libérales, du gouvernement ; des livres sont encore brûlés devant l Université de Berlin ; la première élection pour le parti unique national lui donne 92% de voix ; Dans «Almanach ouvrier et paysan»
68 l Allemagne quitte la Société des Nations et la Conférence du Désarmement. Si le physicien, Albert Einstein, l écrivain, Thomas Mann, le chimiste, Fritz Halles ont pu choisir à temps le chemin de l exil, si Paul Klee, professeur à l Akademie de Dusseldorf depuis 1931, après le Bauhaus, et destitué en 1933, a pu gagner Berne, si Kandinsky a pu se réfugier en France, après la dissolution du Bauhaus par Mies van der Rohe le 20 juillet, combien d autres n ont pas le temps ou le moyen de fuir, comme les écrivains Carl von Ossietzky - interné au camp d Esterwegen -, qui recevra le prix Nobel de la Paix pendant sa détention et mourra en mai 1938, Eric Muhsam qui mourra en juin 1934 au camp d Oranienburg... et tant d autres, tant d autres... Le 21 septembre 1933, commence à Leipzig, le procès des «incendiaires du Reichstag» : Togler, communiste allemand, Van der Lubbe, hollandais, et trois Bulgares : Georges Dimitrov, Popoff, Taneff. Boris Deltchev, avocat, antifasciste bulgare, écrira plus tard : «... Après une longue agonie alimentée par des fléaux sociaux et des illusions parlementaires, la république de Weimar s est écroulée sous le poids des menaces nazies. En peu de temps, l Allemagne s est transformée en une arène d exactions et de terreur contre les hommes progressistes. Les événements qui ont suivi sont connus. Dans le désir de trouver une justification à la terreur et de rejeter la responsabilité sur les victimes, les leaders fascistes ont monté l incendie du Reichstag. Trois communistes bulgares, avec Georges Dimitrov en tête, ont été conduits devant le Tribunal de Leipzig pour répondre du méfait qui avait été commis par les hommes de la Gestapo. Mais un facteur imprévu est intervenu : l opinion mondiale. Des hommes politiques et des organisations, ainsi que des scientifiques et des artistes sont intervenus...» (1). En effet, dès la publication du contenu de l acte d accusation, s élève, dans le monde civilisé, une vague d indignation et aussi une profonde angoisse. Mais au fil des jours et des semaines, l indignation et l angoisse font place à l espoir et à l admiration pour le courage extraordinaire indomptable de Georges Dimitrov, qui d accusé se transforme en accusateur, sans même l assistance d un avocat et dans une autre langue que la sienne. J ai toujours été convaincu que le courage et le caractère sont parmi les plus grandes vertus de l homme ; cette conviction sera constante au cours de ma vie et de multiples expériences me donneront raison. La protestation et la lutte s étendent dans tous les milieux de nombreux pays démocratiques. Des Comités se forment, des manifestations se multiplient pour exiger la fin de cette cynique comédie. Le procès se termine par un verdict prononcé le 23 décembre 1933 : acquittement de Dimitrov, Torgler, Popoff et Taneff, condamnation à mort de Van der Lubbe, qui avait été le seul - manipulé par les nazis - trouvé sur les lieux de l incendie et qui sera exécuté rapidement. Mais les acquittés restent incarcérés J ai vu souvent Erich Weinert pendant le procès et nos cœurs ont battu à l unisson. Nous décidons, au début de 1934, d écrire LE CHANT DE DIMITROV 30 pour diffuser le plus largement possible l idée de la libération des emprisonnés. Le chant est publié avec une traduction française du texte, illustré par un montage de John Hartfeeld opposant un Dimitrov géant à un Goering nain, par le «Comité pour la libération de Dimitrov, Torgler, Popoff, Taneff, Thaelmann et des antifascistes allemands emprisonnés». Il est traduit en hongrois, en néerlandais, dans 17 langues encore, sous forme de tracts sur cartes postales, avec une photo de Dimitrov, dans la presse internationale et dans un de ces journaux imprimés sur papier bible, introduits clandestinement en Allemagne hitlérienne La libération intervint enfin, après une campagne internationale. Gide et Malraux s étaient rendus à Berlin en janvier pour remettre à Goebbels lui-même une lettre demandant la libération des prisonniers. L U.R.S.S. accorde la nationalité soviétique aux Bulgares qui parviennent à Moscou le 27 février 1934, accueillis triomphalement. Le CHANT DE DIMITROV se répand maintenant comme un chant de victoire. Datée du 8 juin 1934, nous recevrons, Erich Weinert et moi, une belle et émouvante lettre de Moscou, de Georges Dimitrov, nous exprimant ses fraternels remerciements ainsi que sa gratitude pour le chant qui, dit-il «a largement contribué à la pression internationale en faveur de notre libération». Au même moment, paraît ce même chant, dans la presse soviétique, accompagné d une photo de Dimitrov et d un texte russe de Damian Riedmy. Mais, chose étrange, LE CHANT DE DIMITROV sera totalement ignoré en Bulgarie même, jusqu en lorsque Boris Deltchev, à la suite de recherches, découvrira en moi l auteur de la musique qu il fera connaître par une émission de Télévision. L année suivante, la Bulgarie tiendra à m inviter officiellement années après la composition du chant...! Entre temps, Dimitrov deviendra Président de la République bulgare en 1946 et mourra en 1949, cependant qu une polémique naîtra à propos de son rôle dans cette histoire d incendie du Reichstag et de procès... truqué dira-t-on. Mais nous, en 1933, sommes encore enclins à voir des héros partout où il y a à lutter contre le fascisme! ( Extrait d un article de Boris Deltchev dans «Narodna Koultoura» du 11 octobre 1975 : «Paul Arma, l auteur du «Chant de Dimitrov» a 70 ans» Edité sous forme de brochure avec en couverture un montage de John Hartfeeld, par le «Comité pour la libération de Dimitrov, Torgler, Popoff, Thaelman et des antifascistes allemands emprisonnés».
69 En ce début d année 1934, où je vis, depuis quelques mois en France, au service d un idéal politique qui requiert toutes mes forces, tout mon temps, toutes mes facultés créatrices, j ai un moment de nostalgie en recevant, des États-Unis, un article du «Courrier du Pacifique». On y relate un concert, donné à San Francisco, par la Société «New Music» où se retrouvent des musiciens américains parmi lesquels, mes amis Henry Cowell et Ruth Crawford. On y a joué une œuvre de moi, c est-à-dire d Imre Weisshaus, et on écrit : «... C est un poète, même quand il établit des équations algébriques comme dans la jolie pièce jouée jeudi soir...». Cette évocation de mon récent passé américain où j étais pianiste et compositeur, m est un peu douloureuse ; j étais déjà un combattant ; mais c était pour la musique contemporaine de tous les pays, et surtout de mon pays natal, la Hongrie que je me battais. C était là ma vocation. Et j avais la joie de ne jamais rencontrer dans ce combat, ni mesquinerie, ni malveillance, ni jalousie, ni concurrence déloyale. En toute liberté, j accomplissais œuvre utile et heureuse, heureuse car on appréciait souvent l artiste que j étais et la musique que je faisais connaître. J ai dû quitter ce pays où tout m était promis parce que, dans la vieille Europe d où j étais venu, il y avait une autre lutte à mener qui aurait pu ne pas concerner le musicien, mais qui ne pouvait laisser indifférent, l homme. Et l homme et le musicien ont choisi de franchir l océan, et de s unir pour la lutte. La nostalgie n est plus de mise. Sans la moindre prétention, mais aussi sans la moindre fausse modestie, je constate avec un plaisir vif, avec une grande satisfaction et aussi avec une profonde fierté, à quel point mes chants de masse et de lutte se répandent, de quelle manière ils sont adoptés par les groupes, les chœurs, les publics, comment ils s intègrent à la vie quotidienne, presque comme un élément nouveau indispensable. Ces constatations, ces observations me donnent à réfléchir sur le «pourquoi» et le «comment» de ces phénomènes. J examine les exemples, dans le passé récent, j arrive à une sorte de découverte qui me permet de penser, qu après le style romantico-populaire de chanteurs comme Montehus et autres - en France et à l étranger - j ai réussi à donner à mes chants de masse, non seulement un style différent, des rythmes différents, mais aussi - et avant tout - une ambiance et un élan très peu connus avant. Je sais, par expérience, qu il est difficile d imposer aux masses, des chants, autrement que par le fanatisme. Seules, la force d une certaine vérité et, sans doute, la mentalité musicale internationale que j ai acquise, en extirpant du musicien que je suis, tout chauvinisme, peuvent rivaliser avec un fanatisme odieux et dangereux. Dans mon esprit, l homme doit être chez lui, n importe où sur cette terre. Sa liberté ne doit être réglementée ni par des langages, ni par des frontières géographiques ou ethniques. C est là, il me semble, la cause de la popularité de mes chants, de leur musique, de leurs paroles. Plus le monde s ouvre largement, plus le folklore musical se crée partout, chez les hommes près de la terre, et dans toutes les circonstances, surtout quand on doit se battre pour quelque chose. Cela a été le cas dans l histoire de tous les pays, ce sera encore le cas dans les temps de Résistance, partout où le peuple luttera pour sa liberté. Ces chants s envolent, portés par d innombrables et anonymes ailes. Et les cœurs les accueillent et les bouches s ouvrent pour les dire à ceux qui veulent espérer autre chose que l oppression et l injustice. Le chemin vers l idéal passe par la joie irremplaçable que procure l effort, joie qui tend vers le bonheur et n a rien d éphémère. Pour y parvenir, il faut faire un effort énorme et désintéressé, il faut créer, sans compter ses forces et son temps, car la manne ne tombe pas du ciel. La manne est ici, sur terre et n est pas distribuée sans contrepartie. Et la contrepartie s appelle lutte quotidienne pour faire reconnaître la vérité, ou démissionner sans regret si la tâche est trop rude. Heureusement, il y a des hommes qui ne connaissent pas la démission. Ils sont les plus heureux. C est pourquoi je n ai ni l envie ni le désir de me vanter d une simple réalité qui peut, à la rigueur, être appelée vertu : jamais je ne suis rétribué pour ces chants de lutte, jamais je ne touche de droits d auteur pour ces musiques qui sont publiées partout. Les bénéfices en vont à des Comités pour la libération de prisonniers antifascistes. Je n adhère d ailleurs pas encore à la S.A.C.E.M. Après qu elle ait été assurée, en Allemagne, par l argent que j avais apporté des États-Unis, ma vie matérielle est prise en charge, en France où je vis très modestement, par des amis aussi généreux que les Simon, qui savent partager des biens acquis par héritage, et mettre en pratique des principes de solidarité. Evidemment, et selon la logique des choses, chaque réussite provoque en France - au contraire des États-Unis - soupçons, commentaires malveillants, jalousie. Les calomnies - venant de sources sûres - se répandent allègrement. On dit que j envahis l Europe - pas encore fasciste - avec mes chants. On dit que c est une agression savamment orchestrée par moi. On chuchote des chiffres astronomiques que me rapporteraient mes chants. On cherche à découvrir d inavouables collusions. Sans tenir compte de tout ce qui peut se dire, plus que jamais, je redouble d effort pour la mobilisation des masses contre le fléau hitlérien. Dans mon cœur, comme dans mon esprit, il s agit de moins en moins d un contenu rigoureusement politique ; par une contribution à la lutte contre la barbarie et une collaboration au maintien de la condition humaine, j entends apporter ma modeste petite brique à une construction immense faite de tous les bonheurs dont l homme a besoin et auxquels il a droit. Dans la période de l histoire que nous vivons, il m apparaît que mon matériau est - et doit rester - la musique avec sa qualité, son élan, sa force de persuasion. C est mon domaine : hier, en Amérique, c était la musique contemporaine, aujourd hui, dans l Europe en crise, c est la musique pour mes publics faits de tous ces humbles qui luttent. Ce sont ces gens en lutte que j approche avec le plus de plaisir, les encourageant, les aidant par la magie d une musique écrite pour eux. Je suis à l aise avec eux, tandis que le milieu des intellectuels dits révolutionnaires, commence à m étouffer ; je me sens souvent solitaire, dans leur foule, ils sont à mes yeux sophistiqués, compliqués, intéressés, jaloux et insupportablement hypocrites. Je n ai jamais été particulièrement attiré par ce milieu et aujourd hui, quand le
70 désintéressement et le dévouement me paraissent indispensables pour notre combat, il fait plus que m être désagréable, il m irrite. Le début de cette année 1934 est agité, en France. Des scandales financiers ont éclaté qui ont éclaboussé le gouvernement. Les jeunes, de gauche autant que de droite, sont révoltés. Depuis les premiers jours de janvier, les abords du Palais Bourbon sont envahis par des manifestants réclamant la démission du ministère Chautemps. Le 3 février, des fonctionnaires se regroupent devant le Ministère de l Intérieur. On lève le poing! On crie «Les Soviets partout»! Le 6 février, les Anciens Combattants défilent, auxquels se joignent des jeunes de gauche et des jeunes de droite. On chante aussi bien l Internationale que la Marseillaise, sous des banderoles portant l inscription «Pour que la France vive dans l Honneur et dans la Propreté». Les manifestants sont près de , à six heures, Place de la Concorde. La police tire dans la foule : vingt-cinq morts, des centaines de blessés. Daladier démissionne. Le Président de la République, Albert Lebrun, appelle Gaston Doumergue. Les jeunes ne peuvent accepter ce gouvernement dit «d Union Nationale» qui ne réformera rien. La grève générale est déclarée pour le 12 février et aux cris de «Le fascisme ne passera pas», les deux partis marxistes, le communiste et le socialiste, séparés depuis le Congrès de Tours de 1920, réunissent dans un meeting commun, à Vincennes, participants, qui sont chargés par la police. Le P.S. et le P.C. signeront, plus tard, le 27 juillet, un Pacte d unité d action. Les passions sont exacerbées. De nouveaux partis se forment, qui introduisent, en France même, le danger fasciste. Le «C.V.I.A.» Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes est constitué, en mars, qui regroupe en quelques mois, trois mille adhésions. On y trouve le physicien Paul Langevin, qui, dès mai 1933, lorsque le drapeau à croix gammée était apparu, à Paris, sur l Ambassade d Allemagne, avait créé un «Front commun contre le fascisme» avec Bernard Lecache, Président de la «Ligue Internationale contre le Racisme et l Antisémitisme», Georges Monnet député socialiste, Jean Richard Bloch et Charles Vildrac. Le C.V.E.A. réunit des socialistes comme Paul Rivet, des radicaux comme Alain, des communistes comme Jean Baby, Marcel Prenant, des pacifistes comme André Delmar. On y trouve les surréalistes, Breton, Aragon qui ne manquent pas de se livrer, dans les réunions parisiennes à d orageux débats, les normaliens Paul Nizan, Jacques Soustelle, et tous ceux qui veulent mettre leurs idées au service de la lutte contre le fléau fasciste. Et pourtant, la France ne s émeut guère et la presse ne parle pas des Extraits publiés, en juillet, par les «Cahiers des Droits de l Homme», d un livre, édité à Lausanne, de Gerhart Seger, député social-démocrate allemand, arrêté après l incendie du Reichstag, emprisonné et transféré au Camp d Oranienburg, qui décrit les horreurs du Camp. Car Hitler poursuit sa politique insensée, en Allemagne. Prétextant un complot contre lui, il fait, en juin, exécuter plusieurs centaines de personnes dont Ernst Röhm, chef d État-major du S.A. et von Schleicher, au cours de la «nuit des longs couteaux». A Vienne, il y a de nombreux morts pendant la répression d une émeute socialiste avant même l exécution par les nazis, en juillet, du Chancelier Dollfuss. Mussolini respecte ses engagements avec l Autriche et mobilise à sa frontière, faisant ainsi reculer la tentative d anschluss d Hitler. Celui-ci va avoir tous les pouvoirs quand, après la mort du Président Hindenburg, il devient chef de l État et Chancelier, après un référendum qui donne 38 millions de «oui» contre 4 millions de «non», en août. Cela lui permet d intensifier sa politique d armement et les persécutions raciales. Et l Union Soviétique, en laquelle nous plaçons tous nos espoirs? Sommes-nous à ce point confiants et aveugles que nous acceptons les agissements d un Staline qui, depuis son admission à la Société des Nations, déclenche une vaste épuration dans son pays? C est vers Lénine que nous revenons et après le «Chant de Dimitrov» qui a pris son essor au début de l année, c est un LEBENDIG BLEIBT LENIN! 31 que je compose avec des paroles de Erich Weinert. Il me semble un des mieux réussis sur le plan musical : sa douceur noble est convaincante, son élan est digne et imposant. Une version française de «Mirard» - c était le pseudonyme de Mireille G. - a le titre LENINE VIT TOUJOURS et porte en exergue «C est dans la voie de Lénine que nous marchons». Une traduction hongroise est faite par Lajos Kertesz : LENIN HOLTAN IS ÉL. Une version en espéranto signée Jief, sera publiée en février 1935, dans Proleta Esperantisto. J écris le CHANT DE L HUMANITÉ 32 avec un texte de Marcel Schmitt qui sera imprimé sur le programme de la fête du journal, donnée à l occasion de son trentième anniversaire, au Vélodrome d Hiver, à Paris, le 21 avril. Le chant sera repris par toutes les chorales présentes. Le CHANT DE THAELMANN 33, composé sur des paroles allemandes de Erich Weinert, adaptées en français par Georges Sadoul, s envole rapidement, pour soutenir la campagne pour la libération du leader toujours incarcéré, qui ne sera d ailleurs jamais remis en liberté, et qu on va garder prisonnier jusqu à son assassinat, le 18 août 1944, au camp de Buchenwald. Le chant paraît en juin, avec un vibrant appel de Henri Barbusse, dans l édition du «Comité pour la libération d Ernst Thaelmann et des antifascistes emprisonnés». Parallèlement il est publié dans des journaux antifascistes de nombreux pays, parmi lesquels «Arbeiterstimme», «Volkszeitung», «Kämpfer» ; «Arbeiterzeitung» de Saarbrücken ; «Der Arbeiter» de New York ; «Arbeitertheater» de Moscou et de Leningrad ; «Tribunal» journal illégal sur papier bible, introduit clandestinement, par la Sarre, en Allemagne ; «Afveerfront» d Anvers, avec une traduction flamande de Bert Kamp ; «Roete Hulp» (secours rouge) d Amsterdam. L «Humanité» et «L Etudiant d avant-garde» de Strasbourg ; Tracts Paris. Dans programme Fête de «l Humanité» Paris. Edité par le «Comité pour la libération de Thaelmann» U.R.S.S. Moscou. Disque Aurora, enregistré par Ernst Buch, diffusé par la R.D.A. après la guerre
71 l «Humanité», «Lu», «Mon camarade» le reproduisent à Paris, tandis qu il est traduit aussi en hébreu, en serbe, en italien, en roumain, en espagnol, en polonais... Une adaptation hongroise est faite par Lajos Kertesz et une version en esperanto paraît dans «Proleta Esperantisto», par Jief, qui signe aussi Jean François une autre version française, éditée par «La défense». Ernst Busch l enregistrera à Moscou en 1936 sur DISQUE Aurora. Au printemps, paraît, à Paris, un petit recueil en hongrois, sous le titre HAT PROLETÁR TÖMEGDAL 34 (six chants de masse prolétariens), six de mes chants avec une courte présentation de Paul Vaillant-Couturier, et en guise de préface un de mes articles sur «Le chant de masse». Les adaptations hongroises sont de Lajos Kertesz et d Aladár Komját. Un peu plus tard, paraît FEMMES, COURAGE 35! édité par le «Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme», avec des paroles d Erich Weinert. Jean François en fait l adaptation française. Ce chant devient officiel à l occasion du Congrès Mondial des Femmes, qui se tient à Paris, du 4 au 6 août et sera diffusé par les participantes de retour dans leurs pays. La Charte, votée au Congrès, figurera désormais au dos de la partition. Bien que juste et légitime, elle est si en avance sur son temps que certaines de ses propositions ne verront le jour que bien des années... parfois un demi-siècle plus tard, qu il s agisse de l égalité des droits politiques, de l égalité dans la rétribution du travail, du droit à la maternité consciente... J avais rencontré à la fin de 1933, un garçon très attachant, prodigieusement intelligent, brillant, très conscient de sa valeur intellectuelle et de ses dons artistiques, en même temps que curieusement nonchalant. Yachek - il n utilise jamais son vrai nom Weinfeld - a une formation d architecte, et militant communiste, est arrivé d Allemagne. Sa nonchalance est sporadique et ne l empêche pas d avoir une puissance d imagination peu commune. Son cerveau fourmille d idées littéraires et théâtrales. Il est aussi à l aise avec les intellectuels qu avec les ouvriers. Nous avons vite sympathisé, parlant de notre expérience commune de l Allemagne, des événements passés, de la situation présente, de l avenir immédiat. Le même principe nous fait agir : il faut continuer à se battre avec ses propres armes tant qu Hitler représente le plus redoutable danger pour des hommes désirant vivre libres. Nous faisons ensemble une pièce pour les «pionniers», qui parait en mai dans «Mon camarade» et sera jouée de nombreuses fois, avec succès, par des groupes d enfants : WIR FAHREN NACH MOSKAU ZU ERSTEN MAI 36! Yachek s intéresse au travail que je fais avec le groupe théâtral «Regards» des «Blouses bleues» de Bobigny. Il vient l entendre et est conquis au point d envisager de monter, avec moi, une revue, avec ce jeune groupe dynamique. Nous élaborons un plan à la fois sérieux et humoristique, agressif et lyrique. Le titre QUI VEUT LA GUERRE? 37 Nous pensons que pour atteindre notre but, rien ne sera plus éloquent ni plus clair : la guerre et le nazisme. Avant de nous mettre à écrire texte et musique, nous exposons à Gaston Clamamus et aux membres du groupe, le sujet et le canevas. L enthousiasme est général. Les préparatifs avancent rapidement, nous mettons, Yachek et moi, tout ce qui n est pas absolument indispensable de côté, et bientôt, textes, musiques, mise en scène, mouvements d ensemble sont prêts. Les répétitions sont longues, pas toujours faciles jusqu à une mise au point impeccable. Enfin, la première représentation a lieu, le 2 juin, à Paris, au cours d une fête donnée par «Les amis du monde» dans la Salle du Petit Journal, rue Cadet. Dans le même programme, figure LES SOVIETS, AVANT- GARDE DU MONDE 38, un oratorio révolutionnaire que j ai composé et que je dirige sur des paroles de Fritz Hoff, traduites en hongrois par Lajos Kertesz, avec récitants, chœurs parlés, chorales et orchestre. Cette soirée vibrante, organisée par les Hongrois de la région parisienne, restera inoubliable pour les participants comme pour les nombreux spectateurs. L enthousiasme est sincère ; debout, le public ne veut pas cesser d applaudir et le gardien doit faire clignoter les lumières pour obtenir l évacuation de la salle. Ce succès devient pour nous, créateurs et exécutants, une confirmation de la qualité de nos efforts et une justification de l actualité incontestable de nos productions. Et pourtant, pourtant, après ce beau et encourageant succès populaire, une douche froide nous est octroyée par la Direction politique des réfugiés hongrois. Une réunion se tient à Boulogne, 48 heures après la soirée, où j entends des discours ahurissants, ne contenant que des critiques idéologiques négatives - exemple : le rôle néfaste de Trotsky n est pas assez souligné, etc., etc. Pas un mot de remerciement pour le travail accompli, pas une parole élogieuse pour les exécutants. Rien que la recherche systématique de détails à critiquer. Je suis consterné... et je ne suis pas le seul... Je propose au responsable politique Istvan Tömpe de chercher, et surtout de trouver quelqu un d autre, dont le travail et les conceptions conviendraient mieux à la Direction politique! Il ne peut en être question et les deux œuvres incriminées continueront une belle et longue carrière. Istvan Tömpe, menuisier de son état, retournera en Hongrie, après la guerre. Il deviendra un fervent de Rákosi puis de Kádár après C est lui qui sera chargé par Janos Kádár, après l écrasement, par l armée russe, de la révolution hongroise de 1956, d aller chercher Imre Nagy, interné en Roumanie, de le ramener à Budapest où il sera «jugé» et exécuté. Pendant de nombreuses années, la récompense de Tömpe sera la présidence de la Radio-Télévision hongroise. La revue «Qui veut la guerre?» est redonnée par les «Blouses bleues» de Bobigny, salle Adyar, en juin, au cours d une soirée organisée par l A.E.A.R. en l honneur de Piscator, de passage à Paris Paris. Éditions de «La Défense», hebdomadaire du Secours rouge international Paris. Edité par le «Comité Mondial des Femmes contre la guerre et le fascisme» Paris. Dans le journal «Mon camarade». 3 7 M.S. inédit Paris. Édition du «Front Culturel».
72 J avais bien connu Piscator, à Berlin, mais travaillant avec Brecht, Eisler et Busch, je n avais pu collaborer avec lui. Il avait été une des figures les plus remarquables du théâtre allemand, après 1918, avec des essais de théâtre révolutionnaire. D abord, metteur en scène de la «Berliner Volksbühne» (Scène populaire berlinoise) il s était spécialisé dans des pièces à contenu social et était devenu, en 1927, directeur de deux théâtres : «Am Nollendorf platz» et «Lessingtheater». Le succès l avait accompagné jusqu en 1930 puis des difficultés politiques et financières l avaient obligé à fermer les salles. Au cours de la soirée de juin, à Paris, Piscator parle longuement du théâtre politique. Il vient de tourner un film, en U.R.S.S. «La révolte des pêcheurs», et il déclare : «J ai pu me convaincre que là-bas, l art n est pas en dehors de la vie sociale, mais qu au contraire il peut être le centre de la culture d un peuple et que les artistes qui y collaborent sont les membres précieux et honnêtes d une société encore aujourd hui partagée en classes, mais qui, demain, ne le sera plus». Ma collaboration avec Erich Weinert suit son chemin assez régulièrement. D une façon générale, nous nous entendons bien. Il accepte volontiers mes remarques dans l intérêt de la mise en musique de ses textes. Nous travaillons donc dans une ambiance très amicale, agréable et positive. Il m arrive - comme par exemple pour le chant «Ihr seid nich vergessen» (Secours à nos combattants) - que le Secours rouge m avait demandé, d entendre la musique avant même la conception des paroles, une musique d une ambiance particulière avec une tension forte, Erich le comprend bien et son texte renforce ce que ma musique exprime. Il n est pas rare, pourtant, qu une discussion soit indispensable autour de certaines expressions maladroites, d un point de vue idéologique ou éventuellement rythmique, quant à la ligne mélodique future. Erich a un talent considérable, un langage beau et dépouillé jailli d une âme de poète. Mais, en regard de ma conception critique et souvent rebelle, il est un peu trop conditionné par les dogmes immuables et la phraséologie quelque peu sectaire du Parti. En été 1934, le sort de la Sarre se décide : par référendum, les Sarrois devront opter dans quelques mois pour le «statu quo» ou pour le rattachement de leur région - encore libre - à l Allemagne d Hitler. La lutte s annonce sans merci, et, pour nous, c est une question d une importance capitale. C est pourquoi j entends participer - avec mes moyens artistiques et culturels - à une vaste mobilisation générale. Il existe, dans la Sarre, un grand nombre de chorales populaires, surtout dans les milieux ouvriers de maintes localités, et regroupées en une «Kampfgemeinschaft der Arbeiter - Sänger» (Communauté de lutte des chanteurs ouvriers). Ce sont des chœurs mixtes, et des chœurs d hommes avec de très bons éléments, des voix naturelles, souples. Mais ils manquent de chefs qualifiés. Je propose donc un travail sérieux, et je constate avec joie que je suis entendu et suivi. Nous préparons une première grande manifestation de qualité : «Soirée de chants prolétariens» par la chorale de Dudweiler, à Sulzbach, le 24 juin, avec un programme important : une série de chœurs d Eisler, de Szabó, de Vollmer, de Davidenko, d Uthmann, de moi-même : le «Chant de Dimitrov», le «Chant de Thaelmann», «Allons, debout nous les jeunes», «Guerre à la guerre impérialiste», «Secours à nos combattants», et pour la première fois Le Chant de la Sarre rouge : DAS ROTE SAARLIED 39, avec des paroles de Erich Weinert - titre avec lequel je suis en profond désaccord. La première représentation en allemand, avec les paroles originales de Fritz Hoff, de l oratorio «Les Soviets, avant-garde du monde» a lieu également. C est un succès! Le concert doit être redonné à Püttlingen, à Rohrbach, à Ensdorf, dans d autres localités encore pendant le mois de juillet. Les activités avec les chorales se multiplient dans la région sarroise, les invitations affluent, des propositions de concerts sont refusées par manque de temps. Pour plus de commodité, je m installe, en partie, dans la Sarre, d autant plus qu Erich Weinert habite maintenant Forbach - réfugié politique allemand, il ne peut, dans les circonstances actuelles, être domicilié en Sarre même. Nous avons à notre disposition un chauffeur-mécanicien, un brave colosse sarrois, Karl, qui nous véhicule clandestinement dans un vieux tacot du Parti, de Sarrebruck à Forbach et de Forbach à Sarrebruck, par une petite route forestière sans police, ni douane. Quant à moi, j ai toujours la nationalité hongroise, et en situation légale, je ne connais aucune difficulté, ni pour mon séjour, ni pour mes activités publiques et politiques dans la Sarre. Ainsi, outre mes chants de masse et de lutte, il est possible de programmer des œuvres d envergure comme SOLIDARITÄT GEGEN KRIEG 40 Chor - Referat für Einzel sprecher, Sprech chor, gamischter chor, Trompette in B, kleinetrommel - im 9 Teilen. («Solidarité contre la guerre», compte-rendu choral pour récitants, chœurs parlés, chœur mixte, trompette en Si b, tambours ; en 9 parties) avec le texte d Erich Weinert, comme encore «Die sowjets in du Welt voran» (Les Soviets avant-garde du monde) l oratorio créé en français à Paris. Mes contacts avec ces ouvriers chanteurs sarrois sont des plus réconfortants. Ils témoignent d un enthousiasme et d une ingéniosité pour pallier les manques de moyens matériels, qui m émerveillent. Ainsi les membres de la Chorale de Dudweiler qui travaillent dans des métiers pénibles, et sont totalement ignorants de l écriture musicale, veulent éviter les frais de copie et improvisent sur des machines à écrire de remarquables partitions dessinant les portées avec des suites de tirets, les notes avec des ronds auxquels ils ajoutent des lignes verticales. Parmi les nombreuses manifestations d attachement et de fidélité de mes compagnons de lutte, il y a aussi celle du groupe de «pionniers» de Dudweiler, qui me demande l autorisation de s appeler officiellement «Groupe des pionniers Arma». Comme il est exaltant de travailler avec ces gens simples, chaleureux! Comme il est peu aisé de travailler avec les autorités du Parti Edition Saabrücker Kempfmeinschaft der Arbeitersänger. 4 0 M.S. inédit.
73 Déjà, à propos de «Das Rote Saarlied», j avais désapprouvé le titre et l inopportunité du refrain, mais c était encore à un moment où l erreur politique pouvait passer sans grand dégât. Maintenant, nous sommes près du référendum, la situation est foncièrement différente. Tout le monde reconnaît dans la Sarre que les chants de masse et les textes mis en musique sont parmi les armes les plus efficaces et aussi les plus virulentes. On admet donc que ma présence et mon apport pendant la campagne sont positifs et presque indispensables. Tout le monde comprend que les textes chantés, répétés, possèdent une puissance incomparablement plus redoutable que les affiches, les tracts, les articles. Les responsables du Parti sarrois demandent donc à Erich Weinert d écrire le texte d un nouveau chant spécialement destiné au référendum et à moi de le mettre en musique. On nous précise que, dans le texte, doit figurer l appel à voter pour «une Sarre rouge, dans une Allemagne soviétique». Cela me semble aberrant, et je me fais préciser par l organisme chargé de préparer le référendum, les termes exacts du choix proposé aux Sarrois. Sur les bulletins, il n y a que deux options admises par la Société des Nations : statu quo, ou rattachement à l Allemagne. Fort de ce renseignement officiel - et de ma conviction, j annonce à Erich que je refuse de m associer à ce projet de chant, dans les conditions exigées. Erich, qui pourtant a du caractère, est souvent réduit dans les questions de hiérarchie dans le Parti, à une obéissance inconditionnelle. Effrayé il essaie de me convaincre : - «Tu perds la raison! Tu ne peux pas faire cela! Tu ne sais pas à quoi tu t exposes». Je reste calme et ferme, ce qui le désespère. Il ne peut imaginer qu un fonctionnaire du Parti puisse se tromper et commettre une erreur, grave parfois. Il a une sorte de soumission aveugle que je n ai jamais pu accepter, ni en politique, ni en aucun autre domaine. Je le quitte en lui disant que je ne peux me considérer ni esclave, ni pion sur un échiquier. Persuadé que je vais revenir à une saine conception d obéissance, il me présente, quarante-huit heures plus tard, un texte dont il est très content et qui m horrifie. Il a obéi au mot d ordre du Parti et il n a pas compris l erreur que celui-ci faisait en désorientant beaucoup de gens de bonne foi qui devaient opter pour l indépendance ou le rattachement à l Allemagne alors que l «Allemagne Soviétique» ne signifiait rien! Je prends la responsabilité d un refus - si inhabituel dans le Parti, que cela déclenche une tempête. Je tiens bon, je maintiens mon opposition à un mot d ordre de vote pour une option qui, en réalité, n existe pas. Des menaces restent sans effet sur moi et finalement c est le parti qui cède... mais sans l admettre! Erich doit faire un nouveau texte, en accord avec moi et cette fois sur le «statu quo». Je conclus, une fois de plus, de toute cette histoire, que la lâcheté est mauvaise conseillère. Erich avoue m estimer pour mon attitude courageuse et, dit-il, «audacieuse»! Je décide de frapper les esprits par autre chose, cette fois, qu un chant de masse : je demande à Erich un petit texte de quatre vers et j en fais un KANON FÜR STATU QUO 41 (Canon pour le statu quo) avec une ligne mélodique ultrasimple. Je donne mélodie et paroles à toute la presse antifasciste pour qu elles soient partout reproduites. Puis je vais - avec un groupe qui connaît déjà le canon, de meeting en meeting ; nous interrompons les orateurs, et divisant la salle en quatre groupes, je fais chanter tout le public qui adopte facilement les parties. Tout le monde est content et à la fin de la réunion, les assistants sortent en chantant. Il m arrivera d entendre souvent dans la rue une voix chantonner le premier vers, une autre enchaîner, une troisième et une quatrième, tant cet élément musical nouveau et simple a de succès. Nais tant d efforts seront vains. Le 13 janvier 1935, après le référendum, la Sarre sera rattachée à l Allemagne! Mais la vie continuera, je me réinstallerai définitivement à Paris au début de Pour le moment, en dehors du travail pour la Sarre, il me faut écrire le chant officiel du «Rassemblement Mondial des Sportifs antifascistes» qui se tient à Paris du 10 au 16 août. C est ROT SPORT 42! avec les paroles d Erich Weinert traduites par Mirard (Mireille G.) : «Sport rouge». L A.E.A.R. en fait une édition bilingue et les délégations feront connaître le chant dans différents pays. Aragon écrit pour l A.E.A.R. : LA NOUVELLE RONDE 43 et je dois en composer la musique. Il y a un obstacle. Dans le troisième couplet, je lis «Quitte tes chefs socialistes». Avec candeur, je demande des explications, mais mes questions tombent dans des oreilles sourdes. L expression «socialiste» n apparaît-elle pas dans la dénomination de l «Union des Républiques Socialistes Soviétiques»? Rien à obtenir que la vague promesse que cette phrase sera vérifiée et probablement transformée. Pourtant mon chant paraît, même en U.R.S.S., sans modification. Plus tard, j apprendrai qu «en raison d un mouvement unitaire», la phrase - par moi incriminée dès l origine - aura été supprimée! Aragon, dont tant de textes seront mis en musique par des musiciens, n écrira plus pour aucun musicien. Et, après sa mort, en décembre 1982, on pourra lire dans «Le matin de Paris» du 27 décembre sous le titre : «De la poésie à la chanson» : «... Avec Paul Arma pour musicien, il donna deux titres qui connurent une popularité extraordinaire... «Han! Coolie!» et la «Nouvelle ronde», chants de lutte internationalistes. Mais ce sont là, des incursions circonstancielles...» Et dans «Télé sept jours» du 8 janvier 1983 : «... Auteur de chansons sans le savoir, il ne devait en écrire à dessein que dans de rares circonstances. Pour soutenir l action de son parti, dans les années Ainsi avec le musicien Paul Arma, compose-t-il deux titres qui firent vibrer les Auberges de Jeunesse : «Han! Coolie!» et «La nouvelle ronde»... Les noms de Jief, de Jean François, apparaissent depuis quelque temps accompagnant ma musique. Ce sont les Tracts Paris. Édition bilingue A.E.A.R Moscou. Édition bilingue Muzgiz.
74 pseudonymes, comme encore Jean-Lançois, de Jean-François Vincent. Il s occupe d un atelier de «sablage» hérité de son père. Au premier abord, on prendrait le personnage pour un modeste fonctionnaire passant des journées sages dans un bureau quelconque. Mais quand on apprend à le connaître, on découvre un être aux talents multiples et exceptionnels. On est séduit, on se met à admirer cet homme attachant qui professe une véritable passion pour la liberté, pour la beauté, pour l humanisme. C est un vrai idéaliste fervent, sincère, comme on en rencontre peu. Il ne milite dans aucun parti politique, il sauvegarde jalousement son indépendance mais il donne la main à tous ceux qui œuvrent pour le bien des hommes. J ai parfois l impression qu il y a, en lui, une étrange coexistence de plusieurs personnages. Ces personnages se succèdent et on se demande alors si on n a pas, devant soi, un remarquable comédien. Pourtant, non. J apprends à voir - et aussi à croire - qu il est chaque fois, totalement sincère. Je ne sais plus à quelle occasion nous faisons connaissance : nous sommes si nombreux à nous retrouver dans les mêmes groupements, les mêmes comités, mais il nous semble nous connaître depuis longtemps déjà ; nous nous entendons immédiatement pour mettre au point différents projets. Jief possède, bien cachée, une grande sensibilité qui n apparaît pas dans sa vie quotidienne! Il prend l habitude d accompagner les adaptations qu il fait pour mes chants, de réflexions et de notes personnelles dont je ferai une savoureuse collection. Et la plus belle manifestation de cette si vive sensibilité que je lui connais, je pourrai la lire dans ces lignes, en marge d un des negro-spirituals. «Go down, Moses» sur lesquels il travaillera un jour : «La nostalgie des Noirs persécutés imprima un tel accent à ce «Va-t-en Moïse!» que, en chantant au nom du peuple juif malheureux qui fuit l Egypte, ils expriment tout le malheur, tout l élan vers une libération de tous les opprimés de toutes les couleurs. Pour ma part, l émotion m étrangle à chaque ligne quand j essaie de chanter cet hymne, dans le naïf piggin negro, ou dans le texte français que j y adapte. Je ne puis chanter jusqu au bout. Personne n y perd rien, car je chante mal... Combien me faudra-t-il de temps pour neutraliser mon émotion, pour me tanner le cuir contre les larmes de ce choral? J ai peur de l entendre un jour, exprimé par ces voix profondes, émouvantes, d artistes ou de choristes noirs...». C est cet ami qui me dira encore... en 1963, après déjà trente années de travail en commun : - «Quelles expériences n ai-je pas vécues dans notre «Sablage» avec des Républicains espagnols, catalans, castillans, aragonais, avec des nord-africains, aujourd hui avec des Noirs mauritaniens, soudanais, malinais, excellents ouvriers, manœuvres, émerveillés d être traités par nous comme des camarades. Certes ils ont le don du rythme, mais pas le don des langues. Leur bonne volonté est infatigable. Jean-Richard Bloch le remarquait voici vingt ou trente ans en A.0.F. :ils travaillent comme des enfants jouent.» Ainsi, nos travaux de folklore m ont ouvert à comprendre toutes les races du monde, m ont servi dans tous mes travaux, jusque dans mon travail de scribouillard au «Sablage» où je fais le tour du monde autour de mon bureau, réplique moderne au «Voyage autour de ma chambre» de l officier Joseph de Maistre. C est moi qui fais les papiers de Sécurité Sociale, les pansements sur blessures légères pour toutes les races du monde. Notre recueil «Si tous les enfants du monde chantaient les mêmes chansons...». Merveilleuse image de l homme qui, un jour de 1934, devient mon ami. Jean-François signe avec moi, en cette année 1934 LA COMMUNE D OVIEDO 44 dédiée à tous les lutteurs d Espagne. Cette chanson aura une longue histoire. Oviedo est une commune espagnole des Asturies où, en octobre 1934, se déclenche une grève générale contre le parti pro fasciste, l Action populaire. Les mineurs et les ouvriers asturiens de l Alliance ouvrière luttent pendant deux semaines contre les gardes civils envoyés pour les écraser. Il y a plus de morts dans le rang des insurgés et de nombreux prisonniers. Oviedo devient le symbole de la résistance au fascisme en Espagne. Romain Rolland écrira : «Depuis la Commune de Paris, on n avait rien vu d aussi beau que le mouvement révolutionnaire des Asturiens». «La commune d Oviedo» est alors chantée en plusieurs langues et elle est si connue qu elle va devenir, en 1937, pendant la guerre d Espagne, sous le titre NO PASARAN! 44a avec alors des paroles de Robert Desnos, un des hymnes des combattants républicains. En Hongrie, le chant paraîtra traduit par Szusza Cal. C est à propos de «La commune d Oviedo» que je fais la connaissance de Claude Aveline. Cet écrivain fait partie, avec d autres personnalités, d une délégation, envoyée en Espagne pour protester contre la répression sanglante dans les Asturies. Il a entendu parler de mon chant et nous nous rencontrons dans le petit appartement de Jean-François Vincent, rue de Douai, où m accompagnant sur le piano droit, je chante, avec ma voix fausse, la mélodie et les paroles qui le touchent. Nous nous reverrons souvent, Claude Aveline et moi, à partir de ce moment, et durera entre nous une très vivace amitié. Il m offre son beau recueil «Io hymen» suivi de Chants funèbres, avec cette dédicace : «A Paul Arma, pour ses chants révolutionnaires». Parmi ces poèmes, un ne cessera de m obséder : le «Chant funèbre pour un guerrier», le plus beau, le plus serein, le plus noble, sans haine, sans cri, durant les années de guerre que nous allons connaître. Ma collaboration avec Jean-François Vincent se poursuivra pendant très longtemps. Des chants naîtront avec ses paroles, d autres avec les adaptations qu il fait des textes d Erich Weinert, il écrira des traductions en espéranto, pour Paris. Édition de «La Défense», hebdomadaire du Secours rouge international Paris. Disque C.D.S. 2. Cercle du Disque socialiste. Titre «Ceux d Oviedo», «Chants de lutte» par les «Camarades». 4
75 une revue internationale. Son aide de plus en plus précieuse va avoir l occasion de se manifester lorsque, la période des chants révolutionnaires révolue, je peux suivre les traces de mon maître Béla Bartók dans le domaine de la musique populaire. Il m émerveille par sa souplesse poétique, ses connaissances linguistiques, ses talents d adaptateur et sa fidélité à l art populaire, qu il ne trahit jamais. Il adapte pour moi des centaines de chants populaires de peuples d Europe, d Afrique, du Proche- Orient, d Extrême-Orient, d Amérique latine, avec une maîtrise incomparable. Il sait trouver une solution intelligente pour traduire, par exemple, des noms de localités, en utilisant des formes phonétiques, il respecte les onomatopées et les diverses subtilités des textes qu il adapte. Je combats une seule de ses tendances, héritée de sa connaissance des répertoires des chansonniers parisiens : celle qui consiste à mettre la dernière syllabe muette d un mot sur le premier temps d une mesure. Je suis intraitable à ce sujet, mais il abandonne vite cet héritage de la lyre chansonnière. Il sait, tout en faisant marcher une petite entreprise familiale, toujours se garder jalousement un domaine intime, de poésie, d idéalisme, d espérance, et chaque matin avant l arrivée de ses ouvriers, écrit pour lui-même, pendant plusieurs heures. Je fais d autres rencontres pendant cette année 1934 : celle d Harold Schoenberg, le fils d Arnold qui s est réfugié en France, à l âge de vingt-cinq ans et semble ne plus avoir aucun lien avec sa famille. Il vit dans une misère pénible quand je fais sa connaissance, habitant une minuscule chambre donnant sur une cour sombre dans un hôtel minable, derrière la Place Clichy. Il ne trouve pas de travail, c est pourtant un remarquable musicien et un excellent orchestrateur. Je lui procure parfois quelques travaux musicaux et lui demande une version orchestrale de «Han! Coolie!». Mais il disparaît brusquement. J apprendrai plus tard, que, réfugié aux États-Unis, il a pu y acquérir une notoriété musicale et y faire comme critique au «New York Times» une carrière exceptionnelle que sa valeur et son talent justifient bien. Je fais la connaissance de Marianne Oswald, personnalité extraordinaire et extravagante. Elle chante admirablement «l Opéra de Quat sous» de Kurt Weill. Physiquement, elle ne peut passer inaperçue : de taille moyenne, coiffée - ou décoiffée - d une tignasse rousse, le visage ravagé mais étonnement expressif, elle est toujours habillée de façon bizarre. Sa manière de parler d une voix rauque, brusque, coupante, donne toujours l impression qu elle est pressée de terminer une conversation. Quand elle chante, sa voix comme ses gestes frisent la vulgarité d une manière si étrange et avec des accents si inhabituels qu elle atteint une sorte de grandeur et de noblesse convaincantes. Elle obtient toujours un succès énorme et parfaitement mérité. Elle s intéresse à «Han! Coolie!». Elle m invite à l hôtel Montalembert où elle habite et je l accompagne sur son petit piano droit. Elle est enthousiaste, garde la partition... Nous nous reverrons en maintes circonstances, mais il ne sera plus jamais question de «Han! Coolie!». Je la sais très changeante mais j ignorerai toujours la raison de son silence à propos d une œuvre qui lui avait plu. C est en 1985, à 84 ans, que disparaîtra, ignorée de tous, sauf de nous, les «anciens» d avant-guerre, le fascinant personnage. De nouveaux projets se dessinent, de nouvelles collaborations s ajoutent dans mon existence déjà considérablement surchargée. Pourtant, je crois que l élan ne doit pas être retenu tant que la force et le courage sont là. Je suis maintenant associé à un groupe de professionnels : André Delferrière, comédien et metteur en scène, Anita Soler, sa femme, comédienne, Marc Darnault, Mireille Séverin, chanteurs, René Sic, Noël Villard, chansonniers. Nous préparons un programme varié, vivant, coloré, dominé par une ambiance sociale bien dosée. La mise au point est minutieusement élaborée, demande beaucoup de temps, pendant une période relativement longue, surtout pour MASQUE OU TRÈVE 45, revue en sept tableaux de Noël Villard et René Sic, dans une mise en scène de Delferrière et avec ma musique. On a encore besoin, pour le programme de quelques nouveaux chants que je compose : ON DÉSARME 46, sur des paroles de René Sic, chant humoristique contre la guerre ; TOUS À LA GUERRE 47, sur des paroles de René Villard, également contre la guerre. La troupe a une série d engagements pour décembre, en France et aussi pour le 31 décembre, à Bruxelles. Je fais partie du Groupe dans ses déplacements, car j accompagne pratiquement tout au piano. La revue est réalisée d une façon bien vivante avec, par moments, un côté insolite non conformiste, elle est pleine d originalité et d humour. Ma musique y introduit un peu de gravité. Les répétitions se déroulent dans une atmosphère de bonne camaraderie et sous le signe d une discipline librement consentie. La sévérité de Delferrière, dans ses remarques et ses critiques, prend parfois une forme telle qu il nous est difficile de rester sérieux et que l hilarité nous gagne, lui avec nous... avant la reprise du travail consciencieux M.S. inédit Paris. Collection des chansons satiriques Paris. Édition Publirime.
76 1935 Le hasard ou l inattendu - on ne sait jamais lequel - nous joue souvent de mauvais tours, mais, parfois, nous apporte des résultats positifs inespérés, des rencontres surprenantes, des collaborations fructueuses, des amitiés solides. Tout cela est riche, comme la vie elle-même, avec ses attentes incessantes, avec ses illusions et ses désillusions, avec ses espoirs et ses désespoirs. Comme la vie elle-même! 1935 va être une année clef dans mon existence. D une part, mon travail va être reconnu, non plus seulement par mes camarades du Parti, par la presse du Parti, par le public sympathisant, mais par un plus vaste auditoire. D autre part, va m être offerte l inappréciable opportunité de me faire connaître, en France, comme le pianiste que je n ai jamais cessé d être, éclipsé par le militant que je suis devenu. En effet, à propos de mon rôle de musicien, un journaliste, Félix Chevrier, va écrire dans «La Concorde» le 3 mai 1935 «Tous les grands chocs sociaux ont déterminé des talents nouveaux, des talents inattendus, ont permis de saluer des éclosions d artistes prodigieux. Ils étonnent d abord et heurtent un peu par leur évasion du conformisme, leurs contemporains... Dans ce besoin incessant de progrès, dans cette révolution qui tourmente sans cesse les sociétés humaines, les arts ont toujours été à l avant-garde du mouvement et ce sont eux qui ont indiqué la voie à suivre... La musique, ce prestigieux art des sons, ne pouvait rester étrangère à cette transformation, à cette évasion des vieilles formules, et la maîtrise de Paul Arma l a réalisé dans le sens de la simplicité et de la force. Pianiste d exception et virtuose accompli, Paul Arma, élève préféré du célèbre maître hongrois Béla Bartók, a accompli en quelques années un effort énorme. N oublions pas que le novateur, en musique comme en peinture, ne peut créer du nouveau, du solide et du beau s il ne possède pas d abord une connaissance profonde des maîtres qui l ont précédé, s il n a pas une technique sûre de son art et de son passé. En art comme en science, on n improvise jamais. C est en effet dans le passé qu on trouve les éléments solides qui permettent de construire l avenir. Admirateur passionné de la musique ancienne des Azzolino et Bernardino delle Ciaja, musiciens trop peu connus, jusqu'à Byrd et à Bach, Paul Arma s est fait, à travers le monde, leur interprète passionné. Il parcourt l Italie, l Allemagne, l Amérique du Nord tout entière pour faire mieux connaître les anciens. Il exécute avec le même brio les œuvres de tous les grands modernes, depuis Claude Debussy jusqu'à nos jours. Dans toutes les grandes villes d Amérique, Paul Arma donne des concerts et des récitals qui obtiennent des triomphes et provoquent des acclamations frénétiques, à tel point que les Universités américaines lui demandent de faire des conférences sur la musique moderne. Il met au point et inaugure des méthodes d enseignement simplifié de la musique à l usage des enfants et expose avec logique et clarté, un programme de construction de la musique nouvelle... Et Paul Arma s est attaché à l influence profonde de la musique sur les groupes humains. Ses recherches ont poussé à la perfection du chant dans les masses chorales. Venant à une époque plus heurtée qu au temps où Wilhem constituait partout et animait de son activité débordante les orphéons qui se multipliaient à Paris et dans toute la France ; Paul Arma reprend cette tâche à pied d œuvre et se met courageusement au travail. Il perfectionne la composition dans le sens de l expression plus simple, plus profonde, plus humaine tout en restant exempt de banalité. Il est par excellence le compositeur des chants de masses. Est-ce à dire qu il dédaigne la composition de la chanson pour le soliste? Point! Mais quels accents vigoureux dans ses créations! Il faut les entendre pour se rendre compte de la puissance de mouvement et d expression de ses œuvres. En effet, quand ces chants sont repris dans les chœurs, ils galvanisent littéralement l auditoire. Il se dégage de ces compositions une unité d émotion qui se communique à la foule tout entière, mise en état de réceptivité profonde. Pour obtenir de tels résultats, il faut évidemment beaucoup de grandeur et de simplicité à la fois, et aucune banalité trop facile. Paul Arma triomphe aussi au théâtre par la musique de scène qui crée l ambiance et par les chœurs qui donnent le mouvement... Nul ne sait plus que lui, donner plus d assise et de soutien à des paroles, nul ne se prête davantage à populariser les textes des auteurs, parce que ses chants de masses chorales restent toujours compréhensibles pour tous. Le talent du compositeur ne s exprime pas par ces accompagnements compliqués, si usités par ceux qui veulent prouver par là, leur science des accords. C est par le synchronisme des accents musicaux sur les accents forts de la poésie qu il porte aux sommets son expression vivante et sa pensée. Paul Arma représente pour cet art des masses chorales un peu trop délaissé un immense espoir de renouveau. Il élève l âme vibrante des masses de spectateurs, tout en restant dans une forme artistique absolument orthodoxe. J ai tenu à exprimer mon admiration pour ce jeune maître si plein de fougue et d audace, parce qu il se prépare à placer sur le plan populaire une réalisation musicale extraordinaire à la fois par son importance, sa conception et sa nouveauté : un programme pour le «Festival International» qui sera un des clous des «Fêtes de Paris»...». J évoquerai bientôt ce «Festival International»! La seconde chance qui m est offerte, en cette année 1935, je la dois à un couple ami : le député socialiste Georges Monnet et sa femme Germaine. Ils me prennent vraiment en amitié et me donnent l occasion de pénétrer dans divers milieux français où je n avais pas encore été reçu. Ainsi, dans la belle demeure accueillante du frère de Georges, Henri, banquier, riche non seulement d une fortune matérielle, mais aussi d une culture rare, philosophique, littéraire et artistique. Les heures passées chez lui resteront inoubliables. C est là que je rencontre un garçon bourré de talent, musicien, pianiste, improvisateur étonnant : Georges-Henri Rivière, conservateur du Musée des Arts et Traditions populaires du Trocadéro. Nous l écoutons improviser pendant des heures, après les déjeuners et les dîners qui nous
77 réunissent. On croit entendre du Bach, puis sans transition, du Chopin, du Scarlatti, du Mozart... jamais imitation, toujours improvisation libre! Grâce à sa volonté, grâce aussi à son ambition et à sa conviction, il enrichira, contre vents et marées, les superbes collections d art populaire du Musée et, en même temps, encouragera la création de petits musées analogues en province. C est G.H. Rivière qui me fait faire la connaissance d André Varagnac, son collègue au Musée, homme fin, modeste, chercheur infatigable et dévoué que le folklore sous toutes ses formes, y compris musicale, passionne. Chez Henri Monnet, on me demande parfois de jouer une œuvre contemporaine. Naturellement, je n ai jamais caché que, depuis mon départ des États-Unis, j ai totalement abandonné ma carrière de virtuose. Pourtant, lorsque je joue Bartók ou une de mes propres œuvres, je retrouve ma joie de musicien. Je suis encore plus heureux lorsque les Monnet me font connaître le résultat d un petit complot. Ils ont décidé que je devais donner des récitals à la station Tour Eiffel de la radio d État. Celle-ci, dépendant du Ministère des P.T.T., ils m ont obtenu un rendez-vous avec Georges Mandel, le ministre, qui me reçoit cordialement. Nous parlons de musique et de Bartók, qu il connaît mal, il me pose des questions sur mes activités passées et actuelles et me fait rencontrer Jacques de la Presle, directeur artistique de Radio Tour Eiffel. Il veut que je reprenne contact avec lui et que je le tienne au courant des résultats. Cette perspective de retour à ma vraie vocation est une grande joie pour moi. Tout se passe sans problème, je suis engagé et je communique mes premiers programmes : Mozart, Frescobaldi, Vivaldi, Bach, Bartók, quelques œuvres de moi. J ai aussi le grand bonheur d être de nouveau devant un bon piano et de jouer comme autrefois - il y a des siècles, il me semble! C est le début d une très longue collaboration avec la Radio d État, qui, interrompue seulement par la guerre, durera jusqu à la fin de 1974! Ainsi, au long de l année 1935, se poursuivent de multiples activités : direction de la Chorale hongroise, d une Chorale d enfants, création d une Chorale de Femmes sur la demande du Comité des Femmes, d une autre encore, avec des réfugiés allemands. Je surveille les éditions et les réimpressions de mes Chants, vite épuisés. Je compose sur des paroles de Pierre Moulié, le chant : PIONNIERS, SOYONS PRÊTS 48 qui paraît dans «Mon camarade, le seul journal pour les enfants d ouvriers». Un mouvement se dessine en faveur de la vie culturelle et artistique de l enfance. Madame Lahy-Hollebecque est une active militante dans ce domaine et je suis amené à travailler avec elle. Le Professeur Lahy, son mari, et elle, tous deux Professeurs d Université, francs-maçons, appartenant à la loge du Grand-Orient, sont ouverts, libéraux, compréhensifs et s associent à toutes les manifestations pour la liberté ; elle a fait partie de la délégation d intellectuels qui s est rendue en Asturies, pour protester contre la répression qui a suivi la révolte d Oviedo. Je suis fréquemment invité chez eux, dans le quartier de l Observatoire, dans un curieux appartement dont le salon donne, par de nombreuses fenêtres, sur deux boulevards. Malgré un accueil très chaleureux, je ne m y sens jamais à l aise, au milieu d un mobilier vieux jeu, survivance d une époque tellement plus démodée que mes hôtes actifs et encore jeunes. Un piano droit, placé presque au centre de la grande pièce, me semble être mis provisoirement là, dans l attente d une place définitive. Les murs offrent, peints en trompe l oeil, du parquet au plafond, des arbustes et des arbres de toutes espèces, d un naturalisme tel qu on se croirait à la lisière d une forêt... factice. Abstraction faite du décor étonnant, l ambiance humaine est intellectuelle et exceptionnelle. Mes rapports amicaux avec Madame Lahy-Hollebecque s étendent vite à une intéressante collaboration artistique. En mars, nous présentons, au cinéma Récamier, trois PIÈCES DE GUIGNOL 49 pour le théâtre de Guignol-Marionnettes que vient de créer la Commission de l Enfance, et nous préparons ensemble une œuvre de plus grande dimension RONDE VAGABONDE 50, Cantate scénique pour enfants (chœurs, chœurs parlés, solistes) et orchestre, en 21 parties. Les textes seront revus, plus tard par Jean-François. Avec Madame Lahy-Hollebecque, le contact amical se maintiendra jusqu à sa mort, et par une heureuse coïncidence, sa petite-fille, Myrtille, deviendra au Lycée de Sèvres, vers 1952, l amie de ma propre fille. Le travail musical avec les enfants m intéresse décidément beaucoup. On discute tant à propos de divers systèmes éducatifs de méthodes diamétralement opposées que, finalement, j opte pour ce que j ai connu aux États-Unis : une méthode libérale qui, a mon avis, donne de très bons résultats. Et je l applique dans le travail que j effectue avec des enfants dans diverses chorales. Je suis très près des petits chanteurs dans mon comportement, ne faisant usage d aucune autorité d adulte, réservant ma supériorité dans les questions musicales. Je suis gai, je plaisante beaucoup, je ne gronde pas, je complimente après une réussite et me contente de faire d horribles grimaces quand on chante mal ou faux, sans pour autant me fâcher quand quelqu un fait une bêtise. Je me découvre moi-même. Je suis capable d être un enfant parmi les enfants. Et ce qui m étonne le plus, c est qu on m obéit toujours sans que je sois obligé d imposer une discipline rigoureuse. Je vais consacrer de plus en plus de temps aux enfants, surtout à la chorale du patronage laïque de «La Bellevilloise» qui répète chaque jeudi et chaque dimanche. Une grande joie m est offerte. Ruth Crawford s arrête à Paris, pendant son voyage de retour aux États-Unis. Elle est ravie, sur le plan musical, de son séjour en Europe : elle a beaucoup appris et s est enrichie considérablement en faisant Paris. Les Chansons de «Mon camarade» n M.S. inédit. 5 0 M.S. inédit.
78 connaissance avec les nouvelles tendances de la création musicale qu elle n avait pas eu la possibilité de connaître en Amérique. Nous ne savons pas encore que c est la dernière fois que nous nous voyons. Je ne fréquente pas d une manière systématique les cafés de Montparnasse où de nombreux réfugiés d Allemagne passent leurs journées, pour le prix d un café-crème. Ils aiment s y retrouver et y «recevoir» les gens avec lesquels une affaire peut être traitée, dans un lieu plus accueillant que leurs logis souvent médiocres. La vie est difficile pour tous les transplantés De temps à autre, je vais au Dôme ou à la Coupole quand il s agit de rencontrer quelqu un que je ne peux joindre autrement. C est ainsi que je fais la connaissance d un jeune dessinateur tchèque, agréable, simple et modeste qui semble promener sur le monde bizarre que forment ces gens venus de multiples horizons, des yeux rêveurs. Ce qu il exprime de sa voix douce est précis, sans superflu. On l appelle Fritta, je ne lui connaîtrai jamais d autre nom. Nous parlons de tout, des arts, de la vie, de la politique - il est aussi du Parti - de l humour et du «sérieux»... Il dit que l humour est une chose sérieuse! Il supporte tranquillement son sort sans se plaindre. Nous sympathisons ; il vient à des concerts où je dirige et il me présente une fois un portrait qu il a fait de moi avec une clef de sol et des notes. Il m explique que, pour lui, ce n est pas réellement l humour qui doit dominer une caricature, mais un ou deux traits caractéristiques du modèle placé dans son élément, son propre contexte physique et psychique, avec une économie extrême de moyens graphiques. Et il ajoute - «Voyez-vous combien ma démarche est claire et simple? Je ne peux pas me restreindre à ne voir que l aspect physique de quelqu un. Il faut que j aille au fond de lui... ce qui n est pas toujours drôle!». Ainsi, Fritta regarde vivre le personnage, il résume ce qu il est, en faisant souvent abstraction de son corps, de son image extérieure. Il ne voit que l essentiel. Quant a moi, j arrive à croire qu il possède une merveilleuse déformation visuelle, je dirais qu il voit tout avec des yeux «analytico-synthétiques»! A la fin de 1939, Fritta regagnera son pays et il disparaîtra pendant la guerre, dans un camp de concentration. Mézéï - à lui non plus, je ne connais pas de prénom - un Hongrois réfugié, sculpteur sur bois, qui vit en France en confectionnant des cadres de tous les styles, fait partie de ma chorale de Boulogne-Billancourt. Il est membre du parti, mais sans ferveur aucune et tout bonnement parce que son entourage est du Parti. Cela est commode et ainsi sont évitées les discussions idéologiques! Sa femme est faite pour lui, bonne, gentille, fidèle. Tous deux sont accueillants dans leur petit pavillon entouré, dans le quatorzième arrondissement, de vieux immeubles de plusieurs étages. Leur coin est calme, sans verdure, sans soleil, mais leur hospitalité est, elle, pleine de chaleur. Ils m invitent souvent à partager leurs repas, de très bons plats hongrois bien épicés. Lui, n a d autres connaissances que celle de son métier. Ils sont heureux de mes visites et semblent étonnés, qu au milieu de tant d activités, j apprécie leur compagnie et leur table dans leur petite maison. Ils ne comprennent pas quelle détente représente pour moi cette ambiance simple et modeste, opposée au fatras superpolitisé et complexe dans lequel je baigne trop souvent. Mézéï me propose timidement de sculpter mon portrait - non dans le bois qu il maîtrise surtout en ce moment pour les cadres - mais avec la terre... qu il n a jamais touchée! Je suis d accord, et il se met au travail, non sans s être abondamment documenté sur la technique et s être procuré des outils. Mais il traînaille, heureux qu il est de me voir souvent chez lui. La tête avance quand même et commence miraculeusement à me ressembler. Bientôt mes travaux et mes activités ne me permettent plus d aller aussi souvent «poser». Je vois les Mézéï de plus en plus rarement. Viendra la guerre, chacun aura d autres préoccupations. Je n aurai plus jamais de leurs nouvelles, pas même en Hongrie, lorsque j y retournerai. Je ne saurai plus rien d eux, ni de ma tête peut-être achevée... Des nouvelles bouleversantes, des témoignages à peine croyables, des documents accablants affluent d Allemagne nazie et secouent la conscience de tous les hommes honnêtes qui voulaient encore croire que le peuple de Bach, de Kant, de Goethe, de Beethoven, que le peuple d un niveau élevé de culture et de civilisation que nous aimions, n accepterait jamais la barbarie actuelle qu on lui impose. On écoute et on apprend avec tristesse, déception, angoisse et horreur, ce qui se passe outre Rhin. Et on regarde sans comprendre, tous ceux qui, ici, en France, restent, par ignorance ou commodité, aveugles et sourds en face de ce drame. La «Ligue des Droits de l Homme» a adhéré au «Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes», grâce à Victor Bash et à Emile Kahn et contre le gré des ultra-pacifistes comme Léon Emery et Félicien Challaye qui redoutent que se forme une union sacrée acceptant l idée d une guerre contre l Allemagne hitlérienne. Dans un vaste local des Champs- Élysées, une exposition importante contre le fascisme se prépare pour la mi-mars. La documentation est énorme et le travail - pour rendre celle-ci graphiquement et photographiquement intéressante - est considérable. Deux équipes sont constituées, de jour et de nuit. Je m inscris pour celle de nuit, mais la haine de l horreur qui se déroule non loin de nous me pousse - et je ne suis pas le seul - à travailler du 6 au 11 mars, pratiquement jour et nuit. c est de la passion contre le fanatisme. Lorsque nous faisons parfois quelque pause pour avaler des sandwiches et boire du café, encore du café, il nous arrive de nous endormir! Je peux apporter quelques idées - venues tout droit du Bauhaus - sur le plan du style de l exposition qui est couronnée de succès : elle reçoit nombre de visiteurs, la presse, et les réactions sont encourageantes. Je me sens très riche, très riche d amitiés sincères et, de plus, complètement différentes les unes des autres, mais toutes, agissantes, guidées par un même idéal, vers un travail commun et des réalisations positives. Et j ai la chance, fréquentant très peu les cafés, de rencontrer tant d amis divers chez moi ou surtout chez eux. Je peux ainsi parler de l hospitalité française. On dit pourtant que si la France est hospitalière, les Français ne le sont pas! Sans doute, cette période que nous vivons, notre but commun, font tomber bien des barrières et ces êtres, qui sont devenus mes amis, ouverts, généreux, pratiquent efficacement la solidarité en actes plus qu en paroles. Il est vrai aussi qu ils me connaissent bien et savent que je sacrifie moi-même tout ce que je possède, mon temps, mes forces, mes dons de
79 musicien à la lutte que nous menons ensemble, chacun avec ses propres armes. Nouvelle connaissance, nouvelle amitié, celle de Félix Chevrier. C est un homme d une taille et d une corpulence impressionnantes, chaleureux et jovial. Directeur du journal «Le Vosgien», Président des «Vosgiens de Paris», Il est aussi poète et va devenir un précieux collaborateur pour des chants contre l injustice et pour la liberté. Nous ferons campagne ensemble et avec son ami Max Rucart, député des Vosges, pour le Front Populaire. C est encore un de ces Français foncièrement libéraux, antiracistes, accueillants aux idées nouvelles et aux hommes d autre part. Il m ouvre sa maison, un petit pavillon près des Buttes-Chaumont où sa femme, aussi menue qu il est imposant, me reçoit comme un vieil ami. En un seul point, je déçois mon hôte : il me fait, dès ma première visite, les honneurs de l œnothèque prestigieuse qu il possède, en connaisseur de vins qu il est, mais, si je suis impressionné par la chose, je ne suis - buveur d eau et de lait - que très médiocre amateur, et m avoue rebelle aux charmes de dégustations savantes. Il lui faut bien admettre mon manque d intérêt pour la science qui est la sienne... et il ne m en retire pas, pour autant, son amitié! Félix Chevrier sait aider, par ses articles, les gens qu il estime. Ainsi, l a-t-il fait pour un très bon chanteur belge, Pierre Doriaan, créateur de la «Chanson théâtralisée». Aussi, le fait-il pour moi, après divers concerts et d une pièce qu il a aimé il écrit :... «Sa pièce «Qui veut la guerre» a déjà été représentée une cinquantaine de fois en France, à Genève et à Copenhague. La revue, la simple revue de cabaret, enrichie par ses accompagnements humoristiques, devient une véritable satire musicale et ses chansons de cabaret sont de petits chef d œuvres de nerf, d ironie et de vigueur à la fois»...(la Concorde, 3 mai 1935). Une faute d impression cocasse donne, dans un des journaux, ce titre : «Un maître des «cœurs» Paul Arma». Mes amis s amusent bien de ma nouvelle carrière de Don Juan! Mais le journaliste a bien compris ce qui donne la force de mon travail : «Nous vivons dans une époque de nivellement social. Nous sommes imprégnés, nous respirons une atmosphère de révolution. C est ici qu intervient la forte personnalité de Paul Arma. Ce musicien parfait est l homme de notre époque. Il a senti grandir autour de lui le sentiment de révolte contre les injustices et les contradictions sociales. Fortement imprégné de matérialisme dialectique, il a tout de suite compris ce qu avait de profond et de grand, le sentiment populaire de son temps et il l a extériorisé en des compositions musicales concises et dynamiques à la fois»... «Un compositeur de la classe de Paul Arma peut avoir une énorme influence sur les masses prolétariennes d aujourd hui au moment où elles ont conscience de vivre des heures constructives, où elles ont la prescience d avoir découvert un idéal que les circonstances rendent plus facilement accessibles...». (La Concorde, 7 juin 1935) Nous faisons ensemble plusieurs chants : LA CORDE CASSE 51, puis SUIVANT LE RAIL 52. Ils paraissent sous forme de tirages lithographiques et ils sont souvent chantés. Pierre Doriaan les met aussi à son répertoire. C est encore Félix Chevrier qui écrira, en 1936, le texte français du chant que je compose sur un texte allemand de Jeannette Valérie : SEID EINIG, IHR MASSEN 53. Vers la fin mars, commencent les préparatifs pour la «Première Olympiade ouvrière Européenne de Musique et de Chant» qui doit se tenir du 8 au 10 juin à Strasbourg. Cela fait naître en moi un projet audacieux. Je prends immédiatement nombre de contacts, j élabore le genre, la dimension, les caractéristiques - en un mot, le principe même d une grande manifestation autour du thème : le «chant», le chant sous ses formes les plus variées, œuvres de chansonniers, œuvres lyriques, chant choral, chants de masses. J obtiens vite l adhésion de la «Fédération Sportive du travail» et du «Front Culturel». J obtiens également - grâce à Jean-Richard Bloch - de placer ce «Festival du Chant International» prévu pour le 31 mai, dans la grande salle de la Mutualité, sous l égide du «Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes». En même temps, je rends plusieurs visites au Professeur Paul Langevin et son approbation est totale il sera présent. Dès le départ, j ai vu grand : je veux, non seulement faire chanter un nombre impressionnant de chorales et de groupes, mais aussi et surtout, réussir une unité, jusque là irréalisée, entre les groupements socialistes, communistes et apolitiques. Je pressens l unité de 1936! Je tente aussi d obtenir des solistes connus. Ma première démarche me conduit auprès de Damia, au sommet de sa célébrité. Je la vois plusieurs fois, elle me reçoit fort bien mais reste circonspecte. Finalement, c est un refus... plein de cordialité. A la suite de plusieurs visites à René Dorin, le chansonnier montmartrois, j obtiens un non hésitant mais qui se révèle définitif. Les échecs ne me découragent pas. L élan et l enthousiasme restent intacts. J obtiens enfin des acceptations, de Nathalie Kedroff, de Robert Rocca du «Caveau de la République», de Solange Demollière, qui malheureusement malade le jour de la fête, ne pourra être avec nous ; Félix Chevrier nous assure la présence de Pierre Doriaan. Un oratorio CEUX DE LA VIE 54 que j ai composé, pour choeurs, choeurs parlés, speakers et orchestre, sur un texte écrit par Fritz Hoff d après des œuvres de J.R. Becher, Bert Brecht, S. Trétiakoff, Erich Weinert, das Rote Sprachohr et de lui-même, est mis en répétition, dans sa version hongroise de L.F. Kertesz, par la Chorale et le Groupe hongrois de F.T.O.F., par le Groupe «Regards» de Bobigny, et par des artistes de l Orchestre Symphonique de Paris. 5 1 M.S. inédit. 5 2 M.S. inédit. 5 3 Reproduit dans «Alles singt mit» Verleger : Karl Kneschke. Reichenberg. 5 4 M.S. inédit.
80 A ces ensembles, s ajoute un nombre de participants qui dépasse tout espoir : la Chorale antifasciste du Vème arrondissement, la Chorale du Comité des Femmes, l Orphéon socialiste, la Chorale Ouvrière d Ivry, la Chorale des Faucons Rouges du VIème arrondissement, la Chorale des Jeunes amis du S.R.I., la Chorale du Patronage laïque de la Bellevilloise, le Groupe artistique allemand, le Groupe «Révolution» de la Jeunesse socialiste du Pré Saint-Gervais. Grâce à mes amis Germaine et Georges Monnet, j ai obtenu les Groupes socialistes! Chaque groupe répète séparément avec moi deux fois par semaine. Il faut ensuite coordonner le tout et préparer, pour la seconde partie du programme, un «Montage choral» qui réunit tous les ensembles, chantant en plusieurs langues sur des textes de Jean François, Sarlo, Vignal, Weinert, Yachek, sur des musiques de Bois, d Eisler, de Szabó, de Vitall et de moi. Nous sommes 450 sur la scène le 31 mai devant spectateurs heureux, enthousiastes, reprenant avec nous tous, à la fin du spectacle, «La Commune d Oviedo» et «Han! Coolie!». Félix Chevrier écrira : «Je ne connais rien de plus beau, de plus saisissant, de plus humain et de plus dynamique à la fois que «Ceux de la vie»...». (La Réforme, Bruxelles, 22 juin). Il avait déjà dit de l œuvre : «Jusqu ici, un «Oratorio» commençait toujours par l affirmation d un thème suivi de variations. Arma innove un oratorio dont le premier mouvement est une variation sur le motif principal. Le second mouvement est le thème luimême, affirmé en 63 mesures. Et le troisième mouvement est constitué par le thème principal pris à rebours de la 63 ème mesure à la première. C est une magnifique réalisation dans la composition musicale...». (La Réforme, Bruxelles, 5 mai). A propos de l ensemble de cette soirée inoubliable, il écrit encore : «... Ce n est pas seulement comme chef d orchestre qu il faut le féliciter - encore qu il a donné là toute sa mesure d une direction de qualité exceptionnelle - mais surtout comme animateur, et comme compositeur des chants de masses exécutés par ces ensembles. Paul Arma a enrichi l art du chant d une technique nouvelle des masses à la fois souple, brutale, passionnée, qui porte étonnement sur les exécutants, puis se répercute dans le public, au point de recréer, autour des chœurs, cette mystique qui fit la force des Méhul et des William dans les grandes périodes révolutionnaires, de 1789 à 1793 et de 1848 à ». «... Paul Arma est l homme des masses chorales. Ce grand garçon aux gestes précis donne l impression de ne vivre que pour la musique chantée. Il possède au plus haut point : l art d enflammer les chœurs, de leur insuffler un idéal, de leur imposer une discipline, nécessaire, de leur donner une souplesse et une foi magnifiques...». (La Réforme, Bruxelles, 22/06/35). En juin, pendant le «Congrès mondial des écrivains pour la défense de la culture», quelques voix parmi lesquelles celles de Madeleine Paz, de Charles Plisnier, dénoncent des persécutions commises en U.R.S.S. Les autres participants ne s associent pas à ces protestations. Aragon qui a séjourné en 1934 en Union Soviétique pour le «Premier congrès de l Union des Ecrivains soviétiques» a publié depuis «Pour un réalisme socialiste» ; des textes et des conférences du recueil font l éloge de la déportation et des camps de travail en U.R.S.S., considérés comme moyen de régénération : «rééducation de l homme par l homme, pour la transformation du singe social de notre temps, en l homme socialiste de l avenir». Siègent au Congrès à Paris pour la France, Gide, Malraux, Cassou, Nizan, Barbusse, Romain Rolland ; pour l Allemagne, Henrich, Mann, Berthold Brecht ; pour l Angleterre, Aldous Huxley. Iliya Erhembourg est là, pour l U.R.S.S. Il veut me rencontrer et tient à me voir, à plusieurs reprises. Je ne parviens pas à savoir pourquoi ; il ne s agit pas de questions musicales... Etant donné sa personnalité, c est un esprit extrêmement séduisant, à la fois slave et latin - un peu comme Prokofiev - je ne me pose pas trop de questions. Je me sens bien en sa compagnie. Il me met en contact avec l Ambassade de l U.R.S.S., rien d officiel, rien de précis, rien de louche non plus. Rien, tout simplement. Après quelque temps, tout cela s arrête et je ne saurai jamais pourquoi ni comment. C est un bref et intéressant intermède, un peu mystérieux. Un grand rassemblement populaire a lieu à Paris au Vélodrome Buffalo, le 14 juillet. Il regroupe 97 organisations et, à cette occasion, les deux grandes centrales syndicales s unissent en «Confédération générale du Travail». Des «Assises de la Paix et de la Liberté» sont présidées par Victor Basch de la «Ligue des Droits de l Homme», et une «Charte constitutive du Rassemblement populaire» est élaborée par André Chamson, Jean Guéhenno, Jacques Kayser. C est le coup d envoi du «Front populaire», expression que Léon Blum avait employée, pour la première fois, dans son éditorial du 4 juillet. C est à cette période, vers la mi-juillet, que je ressens une fatigue extrême et un besoin impérieux d aérer mon esprit et mon corps en prenant, enfin, des vacances! Je choisis d aller en montagne, découvrir une nature que je n ai jamais eu l occasion de connaître, ni dans ma Hongrie natale, ni pendant ma vie surchargée aux États-Unis, ni en Allemagne. Mireille et moi, nous choisissons, au hasard, un village dans les Alpes françaises où nous passons un mois exceptionnel. J apprends à aimer, dans sa beauté, ses secrets, ses caprices, la montagne. Nous nous promenons nous flânons, nous grimpons, nous respirons. Dans l herbe, je me couche, sur le dos et j ai enfin le temps d admirer le ciel et les nuages qui y jouent ; sur le ventre et j ai la surprise de voir s agiter et vivre le monde en miniature des bestioles. Je prends le temps de vivre, sans hâte, sans regarder ma montre. Je connais un bonheur oublié : celui de passer des journées sans rendezvous. «Les Bettex», «La Venaz», «Saint-Gervais», «Mont-Joli»... Il y a des jours où nous ne faisons pas une seule rencontre. Me vient le souvenir de mes escapades en Hongrie, lorsque, adolescent, sac au dos, sans itinéraire précis, je
81 découvrais la plaine magyare, dormant dans des granges, et retrouvant avec étonnement, au bout de huit ou dix jours, mon visage barbu et bronzé, dans les vitres d une gare inconnue. Cette vie de rêve doit se terminer. Mireille rentre à Paris. Je quitte le Fayet pour Genève ou m attendent un camarade horloger, communiste fervent mais... passif : Théo Roth, et le duo Jack et Hermann qui m est recommandé, par l admirable et insurpassable ténor Hugues Cuenod. Le duo est semi-amateur, mais fait un grand effort, développe beaucoup d initiative, possède une grande imagination, pour des trouvailles intéressantes. Ce sont, de plus, deux garçons fort sympathiques. Tous les deux chantent, l un joue de l accordéon, l autre met en scène intelligemment les chansons qu ils interprètent. J assiste à leurs répétitions : ils préparent plusieurs de mes chants : «On désarme», «La corde casse», et «Han! Coolie!» auquel ils redonnent un caractère naturel, sans fard. Malheureusement, le duo, après un excellent démarrage, ne tiendra pas, les deux garçons se sépareront. Jack deviendra, sous le nom de William Jacques, un sérieux metteur en scène. Il travaillera au Théâtre de Poche, de Genève, appartenant à sa femme, la comédienne Fabienne Faby puis, après leur divorce, à Radio Genève. Hermann reprendra son métier de tailleur et disparaîtra du monde du spectacle! Après quelques jours passés à Genève, agrémentes de promenades au bord du lac, je vais à Villeneuve où je suis invité chez Marie et Romain Rolland. Mon émotion est grande de connaître, chez lui, l auteur des ouvrages qui ont été, surtout «Jean-Christophe» et «Au-dessus de la mêlée», mes livres de chevet. C est lui qui m accueille, retenant ma main entre ses doigts osseux. Dans un visage maigre, sous d épais sourcils en désordre, ses yeux brillent, vifs et mobiles. Il est - comme je l ai toujours vu sur des photos - vêtu d un très conventionnel costume noir sur une chemise blanche au col haut et amidonné. Je passe trois riches et belles journées durant lesquelles nous nous entretenons de littérature, de poésie, de musique. Il me fait beaucoup parler de ma propre musique et veut que je lui chante, en m accompagnant au piano, mes chants révolutionnaires. L Union soviétique est aussi présente dans nos conversations sur la politique. Il est rentré, depuis peu, de Moscou où la visite du nouveau métro à la température trop fraîche, après la chaleur de la rue, lui a valu une congestion pulmonaire dont il se remet mal. Ses impressions sur le pays me semblent plutôt défavorables. Je ne puis croire que c est la première fois que nous nous rencontrons tant notre entente est sans faille. Il est vrai que ce sont des œuvres, les siennes, les miennes, celles dont nous nous entretenons qui tissent la trame de cette entente. Peu de temps après mon retour à Paris, Romain Rolland m écrit, en réponse à une de mes lettres, pour me dire la joie que lui a procurée ma visite. D autres lettres suivront, toujours écrites de sa main, comme il a l exquise politesse de le faire, d une belle écriture au graphisme délicat. Elles seront, pour moi, si précieuses, que je les sauverai de la débâcle des années de guerre, avec celles de Bartók et d autres auxquelles je tiens beaucoup, en les enterrant dans une caisse métallique enveloppée de vieux journaux imprégnés d huile d auto, dans un jardin. Je suis revenu à Paris avec une grande provision d énergie, après ces heureuses vacances. Sans tarder, je reprends mes activités et je travaille plus que jamais avec Jean-François. Je fais la même chose avec Félix Chevrier. Je les vois, l un et l autre, chaque jour tant j ai de projets avec eux. Ce sont deux êtres absolument différents : ce qui manque à l un, l autre le possède. C est pourquoi, en moi, ils se complètent si bien. Avec Jean François, je termine la version française (le texte allemand est de Fritz Hoff) d une œuvre de dimension plus vaste encore que mes autres chants de masse : CONTRE QUI? 55 - contre le racisme et l antisémitisme. Nous l offrons à Bernard Lecache, président de la «Ligue Internationale contre l Antisémitisme» sous la forme d une copie du manuscrit. L œuvre ne sera jamais publiée. Je compose encore en octobre, sur un texte de Jean-François, PEUPLE, DORS-TU? 56 qui peut faire l objet d un montage scénique. La paix est encore bafouée par l agression italienne contre l Ethiopie. L Empereur Haïlé Sélassié demande l aide des Nations Unies. La France et la Grande-Bretagne proposent des sanctions économiques contre l Italie fasciste. Un manifeste est signé, en France, pour la liberté des peuples, par Pierre Henri Simon, Henri Guillemin, Jacques Madaule, Etienne Borne, Emmanuel Mounier. La condamnation est unanime contre cette agression fasciste, mais les Pacifistes sont contre les sanctions qui risquent d amener la guerre. Deux épisodes cocasses terminent pour moi cette année Romain Rolland tient à me faire connaître un de ses amis compositeur et m envoie une longue et chaleureuse lettre d introduction auprès du vieux maître. Je connais déjà quelques-unes des œuvres de ce dernier, que je trouve splendidement construites bien que peu riches sur le plan de la fantaisie ou de l imagination, et écrites, pour moi, dans un langage trop conventionnel. Néanmoins j attends avec curiosité de faire la connaissance du musicien auprès duquel je suis si bien introduit. Il me demande de venir le voir et de ne pas oublier d apporter une de mes partitions pour la lui jouer. L invitation est sympathique, l accueil très pittoresque. A mon coup de sonnette, la porte s entrebâille, je devine plus que je ne vois une énorme barbe blanche. Le dialogue est simple : - «C est vous?» - «Oui, c est moi!» - «Alors, entrez!» La porte ne s ouvre pas plus. J attends. Elle bouge enfin et mon hôte apparaît, enveloppé de la tête aux pieds, dans plusieurs couvertures. Dans l entrée sombre, sans lumière, je suis au milieu de hautes piles de livres et de partitions. Le musicien me précède dans une pièce exiguë au centre de laquelle un piano à queue surchargé de papiers s est trouvé une 5 5 M.S. inédit Paris. Maison Wacker.
82 place, à laquelle on accède par un étroit passage parmi d autres piles. Il fait très froid. - «Je n aime pas le chauffage, je préfère les couvertures, c est plus sain. Tenez, mettez cela sur vos épaules». Sans perdre de temps, après avoir seulement lu la lette de Romain Rolland : - «Alors, que me jouez-vous?» Deux ou trois fois, il m arrête pendant que je m exécute, me pose une question, me dit de continuer, trouve l œuvre intéressante... - «Vous trouvez-vous bien en France?» - «Oui, mieux qu en Allemagne hitlérienne!» n osant ajouter, à cause de Romain Rolland, et frottant mes mains glacées - mais je préfère une France un peu chauffée! Le dialogue n est pas très riche. Je lui demande sur quelle partition il travaille en ce moment. Veut-il m en jouer quelques passages? Nous changeons de place. Il se met au piano, tire de quelque part un paquet de manuscrits et joue - fort bien! - Je commence à lui parler de ce que je viens d entendre, mais brusquement, il se lève, prend le chemin vers la porte. Je n ai plus qu à le suivre, ramassant prestement ma partition, et abandonnant la couverture. - «Revenez me voir bientôt. Au revoir!» Fort intrigué par ce personnage étrange, je ne crois pas avoir l envie de revenir de sitôt, vivre une séance semblable. Quelques semaines passent et je reçois une enveloppe avec le nom de l expéditeur, mon hôte. Elle contient une petite formule : «Monsieur P.A., Leçon de composition (date, heure, durée) 300 F, signature.» Je reste stupéfait, et un mot m échappe, appris des Blouses bleues de Bobigny, et que pourtant j utilise rarement : Merde! Et je réfléchis : son rôle, pendant que je jouais pour lui, est exactement le même que le mien pendant qu il jouait pour moi. Alors pourquoi ne pas lui envoyer une note identique, avec le même texte et la même somme? Mais je décide d abandonner cette relation pour le moins étrange, et voici ce que j apprends bientôt : Jean Vigué et Pierre d Arquennes, pianistes jouant à quatre mains, préparent un concert dans lequel il y a une Sonatine du vieux musicien. Comme il est d usage, les deux interprètes proposent de faire entendre, au compositeur, son œuvre avant le concert. Ils sont reçus par lui dans les mêmes conditions que moi, l hôte leur propose quelques petits changements de tempo et de sonorité, et les félicite. Le concert a lieu. Quelques semaines passent et le Duo reçoit une note d honoraires - prix inchangé, toujours 300 F., pour la «leçon» qu ils ont «demandée»!! La misère justifie-t-elle ce procédé curieux? Mais le vieux compositeur à barbe blanche n est-il pas propriétaire de l immeuble dans lequel il reçoit - sans feu et sans lumière - ses «élèves»? L autre élément cocasse de cette fin d année est constitué par mon adhésion - avec une arrière-pensée de provocation - à la «Société Italienne des Auteurs et Compositeurs de Musique», par l intermédiaire de son représentant en France : le Signore Gheraldi. Si au début, je déclare mes œuvres instrumentales, je me fais un plaisir de déclarer bientôt, sans vergogne, dans l Italie fasciste, mes chants révolutionnaires dont très vite, les paroles scandaliseront la Commission. Le Signore Gheraldi accourra chez moi, car, on imaginera d abord, à Milan, que je ne me rends pas bien compte de la situation! Imperturbable, je ferai semblant de ne pas comprendre pourquoi on est si ému, à Milan... Le Signore Gheraldi essaiera de me raisonner. - «Mais enfin, cela ne peut être vrai!» Je continuerai à faire preuve d une candeur invraisemblable jusqu à ce qu enfin mon but soit atteint : on m exclut officiellement. La décision sera publiée dans le Bulletin Officiel de la S.I.A.C. et me sera communiquée par lettre recommandée. «Considérant que le texte littéraire des susdites chansons constituent un outrage aux sentiments nationaux par l ignoble exaltation du régime bolchevique..., déclare Monsieur Paul Arma, déchu de la qualité de mandant de la S.I.A.E. pour indignité morale absolue» - les auteurs des textes n étant pas inscrits à la S.I.A.E. ne peuvent être touchés par des mesures disciplinaires. Je suis fort satisfait. Je tourne cette page et ce n est qu après la guerre que j adhérerai, en France, à la S.A.C.E.M.
83 FRANCE 1936 : Le Front Populaire «J ai conscience de jouer un rôle dans la transformation de cette société française qui est devenue la mienne» La Guerre d Espagne commence, année de la grande espérance populaire! Fait divers révélateur : le 14 février, des militants d Action Française revenant de l enterrement de Jacques Bainville, reconnaissent, Boulevard Saint-Germain, dans une voiture conduite par Georges Monnet, Léon Blum. La voiture est investie, Germaine et Georges Monnet sont molestés, Blum est tiré hors du véhicule et blessé - il devra rester huit jours à l hôpital. Le 16 février, cinq cent mille militants de gauche défilent, en silence, en signe de protestation, du Panthéon à la Bastille. Plus qu une manifestation, c est la prise de position de ceux qui, enfin unis, partis, âges, conditions confondus, entendent se faire connaître. La droite ne s y trompe pas qui multiplie les objurgations, les prédictions, les mises en garde, sans succès. Aux élections d avril, le Rassemblement populaire est victorieux au premier tour, les Communistes gagnent voix, les Socialistes ; seuls les Radicaux perdent voix depuis La victoire est confirmée le 3 mai. «La République recommence» écrit Chamson dans «Vendredi». Le «Front populaire» occupe 378 sièges - les deux tiers - à l Assemblée Nationale : 72 députés communistes, 147 socialistes S.F.I.O., 106 radicaux, 53 Gauche démocratique et Union socialiste. Le 4 juin, Léon Blum forme le premier gouvernement socialiste dont font partie trois femmes : Mesdames Joliot-Curie, Cécile Brunschwig et Suzanne Lacore. Il durera jusqu au 21 juin Cette victoire des idées pour lesquelles je me bats depuis plusieurs années, contre celles qui se développent aux frontières - l Allemagne nazie continue son évolution en remilitarisant, en mars, la zone rhénane, sous prétexte que le pacte franco-soviétique, signé par Laval, à Moscou, la menace d encerclement ; l Espagne phalangiste n accepte pas la «Fuente Popular» de février - est une des raisons pour lesquelles je m enracine plus profondément dans la terre de France : j ai conscience de jouer un rôle dans la transformation de cette société française qui est devenue la mienne. Il y a une autre raison, plus personnelle, à cet enracinement : je continue à me retrouver plus souvent, dans ce pays que j ai choisi, devant un piano, à jouer pour des auditeurs de radio et de salles de concerts. Même si je sais que le temps est révolu des succès d Amérique, je reviens à ma vocation de pianiste, décidant de partager mon temps et mes forces avec un peu plus de bon sens, apprenant à distinguer l important de l accessoire, choisissant de trouver l équilibre qui me devient indispensable... Ces belles résolutions ne tiendront pas longtemps dans l élan et l enthousiasme qui gagnent toute la France en Mais, pourtant, la musique triomphe parfois de la politique, la culture du militantisme, dans mes activités. Georges Mandel continue de m aider : il me fait connaître Pierre Mangeret, secrétaire général des émissions Paris P.T.T. où je deviens rapidement soliste, d une manière régulière. Le répertoire que je possède permet de proposer des programmes nouveaux et peu conventionnels. Le contact qui s établit entre Pierre Mangeret et moi est basé sur une sympathie réciproque assez rare dans les milieux administratifs, dont je ne respecte pas assez les sacro-saintes règles. Nous nous entendons bien, abordant de nombreux sujets sans, pour autant, prétendre résoudre les problèmes d un monde, hélas, bien souffrant. Mangeret est un homme simple, modeste, naturel. Il est aimable et accueillant, sans morgue et sans aucun des tics et manies des hauts fonctionnaires. Il est une de ces exceptions qu on découvre rarement dans les administrations européennes où des règles rigides et stupides tuent toute tentative de communication et de compréhension. S est développée en moi, avant mon départ pour les États-Unis, et depuis mon retour en Europe, une horreur tenace et justifiée des serviteurs trop fidèles d une bureaucratie destructrice d initiative et de liberté d esprit. Combien en connaîtrai-je de ces hommes de talent, entrés «en administration» qui perdront, au fur et à mesure de leur ascension dans la hiérarchie, leur sensibilité, leur coeur, leur caractère, et deviendront des médiocres. Pierre Mangeret ne sera jamais de ceux-là. La presse est favorable à Imre Weisshaus, le pianiste et à Paul Arma, le compositeur! Pour je ne sais quelle obscure raison, j utilise mes deux noms!
84 J ai composé, pour ces programmes, où je joue John Dowland, Lully, Frescobaldi, une PREMIÈRE SONATINE 57 et une DEUXIÈME SONATINE 58 dont les versions définitives seront écrites en La «Première sonatine» sera utilisée en 1950 par Susanna Egri qui créera, en Italie, au Théâtre Malibran de Venise, sa CHORÉGRAPHIE ch2(57) «Scarpette rosse» sur un thème d Andersen. La «Deuxième sonatine» sera enregistrée sur DISQUE en On lit, dans «Mon Programme» du 31 janvier 1936, sous le titre «Imre Weisshaus à Paris P.T.T.» :... Les grands virtuoses de piano de notre époque ont subi très fortement l emprise du romantisme. Leur jeu, tout en nuances, l abus des pédales quelquefois, leur ont fait perdre un peu de ce rythme et de cette clarté qui donnait tant de simple beauté aux musiques anciennes. Imre Weisshaus, et je l en félicite, n est pas tombé dans ce travers. Son jeu puissant possède au plus haut point cette clarté et ce rythme qui donnent tant d attraits et de charme à la musique classique. Et pour terminer sa trop courte audition, Imre Weisshaus nous a fait entendre deux mouvements d une sonatine de Paul Arma... Je voudrais que les professeurs de musique fassent connaître aux enfants ces belles œuvres si répandues aujourd hui en Amérique du Nord. Pourquoi entend-on si peu souvent, en France, la musique de Paul Arma. Après la radio d État, des postes privés m ouvrent leurs micros. Paris-Cité m engage. Le directeur artistique, Monsieur Canetti, m offre un contrat pour plusieurs récitals et je suis heureux d écorner un peu la tradition de musique légère de la station en inscrivant dans mes programmes quelques œuvres - pas trop audacieuses quand même! - de Bartók et mes Sonatines. Je travaille encore avec un groupe de danses, ce qui m intéresse beaucoup. Et je participe enfin à un concert donné sans patronage politique! - par le «Triptyque», l association fondée par Pierre d Arquennes, avec des œuvres de musique contemporaine, hongroise et italienne. Il y a, avec moi, Ray Green, compositeur américain et Cesare Brero, compositeur italien. Des œuvres de Adolph Weiss, Charles Ives, Henry Cowell, Carlos Chavez sont données. Je tiens à jouer Dane Rudhyar, Istvan Szelényi, Franz Szabó et Pal Kadosa. Mildah Polia chante deux de mes «Six Pièces pour voix seule», Paul Rémond joue ma «Sonatine pour flûte seule», et j interprète mes «Trois pièces pour piano». Cette fois, le nom de Paul Arma ne figure pas et c est Imre Weisshaus qui a repris son double titre de pianiste et de compositeur! Dans «Les artistes d aujourd hui», on écrit Compositeur, Imre Weisshaus s avère un artiste très personnel, sachant accorder toutes les ressources techniques les plus modernes à l inspiration d une belle richesse musicale. Pianiste, il est un exécutant merveilleux, au jeu expressif, infiniment nuancé, plein de fougue et d ardente ferveur. Les compositeurs modernes ne sauraient trouver un interprète plus convaincu ni plus accompli.... Nous aurons, certes, à reparler de cet artiste génial qui se classera parmi les plus grands de la jeune génération. La formule est belle, mais il faudrait à l artiste en question, des temps plus calmes, car si le pianiste et le compositeur resurgissent, ils n entendent toujours pas laisser en route le musicien engagé. Or les temps sont turbulents et l art y coexiste plus que jamais avec la vie, avec la lutte. Et tandis qu aux États-Unis, à l Opéra de San Francisco, Martha Graham danse sa CHORÉGRAPHIE d une audace et d une beauté sans pareilles - applaudie déjà à New York où elle a créé l œuvre en 1932 et dans d autres villes, sur mes «Six pièces for solo voice»- qui d après les critiques, compte «parmi les plus impressionnantes de ses œuvres», ici, en France, le «Populaire» écrit à propos de Georges Monnet qui vient de faire son dernier cours à l École socialiste :... Il a développé, avec sa connaissance et aussi sa grâce habituelles, le sens profond du chant «Han! Coolie!» de Paul Arma. Notre camarade, après avoir montré les responsabilités que la France encourt à l égard des peuples coloniaux, a retracé avec émotion, la misère d un grand nombre de peuples éloignés : nègres, fellahs, coolies. Il a rendu hommage à ceux qui, en France, ont permis aux masses populaires, d exprimer leur sympathie pour ces misérables en créant des chants. Han! Coolie! est de ceux-ci. Il a été accueilli avec enthousiasme. D ailleurs, une des caractéristiques des grands mouvements populaires est justement de s exprimer par ce langage essentiellement collectif qu est le chant... Et tandis que je participe, comme pianiste et compositeur, au Gala donné salle Wagram, au profit de la «Maison de l Enfant», sous le patronage de Léon Blum et de quatre de ses ministres ou Secrétaires d État : Jean Zay, Marc Rucart, Léo Lagrange, Jean Perrin - l opéra, la Comédie Française, le Cinéma, la Radio, la verve chansonnière, l art dramatique et l art lyrique s y mêlant avec Fanny Robianne, Pierre Dac, Robert Vidalin, Florelle, Jean Marsac, Fréhel, Laverne, Alice Tissot, Bétove, Saint-Granier - je continue, quand il le faut à être le «virtuose compositeur» qui tient le «piano d accompagnement» dans les fêtes populaires qui jalonnent l année! Il y a quand même une tentation à laquelle je résiste et résisterai toute ma vie : celle d accepter une situation - un emploi important et fixe - dans mon domaine pourtant : la musique, mais qui me lierait d une manière définitive et presque exclusive. Le hasard et aussi l extrême générosité de cette époque veulent que simultanément, s offrent des fonctions Paris. Éditions Henry Lemoine Paris. Éditions Henry Lemoine France. Disque «Verseau», enregistré par Arlette Gertler-Bonnel dans «Visages du Piano» c h2(57) Italie. Venise. Théatre Malibran. Création chorégraphique de Susanna Egri «Scarpette rosse» sur un thème d Andersen.
85 qui, certes, m assureraient des conditions matérielles excellentes, mais qui ne correspondraient pas à mes conceptions idéologiques, artistiques, esthétiques. Je veux agir en toute indépendance pour une cause que je choisis moi-même et que je sers avec élan, enthousiasme, dévouement et désintéressement. Je refuse d être attaché, d être fonctionnarisé, je veux rester libre, indépendant, je préfère la lutte à la sécurité, l idéalisme au conformisme. Le climat exceptionnel de ces temps magiques que nous vivons, fait d exaltation, de générosité, favorise, en même temps qu un extraordinaire brassage d idées, un étonnant foisonnement de rencontres. Il y a des lieux privilégiés où les gens de notre bord se retrouvent et les amitiés qui y naissent se poursuivent en dehors des réunions, des rassemblements, des Partis. Les journaux regroupent des écrivains de talent que nous lisons avec joie. Il y a toujours «Vendredi» qui avait été lancé après le 14 juillet 1935 et qui vivra jusqu en décembre 1938, avec André Chamson, Andrée Viollis, Jean Guehenno, Louis-Martin Chauffier. «Vendredi» prendra l initiative des groupes «Savoir». Le 1 er janvier 1936, parait «Marianne», que dirige Emmanuel Berl et où écrivent Brossolette, Jules Moch, Jacques Kayser, Jean Prévost, Claude Bourdet, Emmanuel d Astier. Le parti socialiste crée «Mai 36» qui rassemble des intellectuels au-dessus des partis politiques. Les réunions ont lieu sans formalisme, sans discours, sans débat, l ambiance y est détendue, les conversations cordiales, et, se retrouvent là, avec plaisir, écrivains et comédiens, poètes et photographes, journalistes et dessinateurs, plasticiens, scientifiques, professeurs, affichistes. Pendant quelque temps, nous ne sommes que deux compositeurs. J amène des professeurs de musique, des critiques musicaux, quelques interprètes. Le libéralisme caractérise ces réunions, on s y sent à l aise, loin de tout sectarisme. Je rencontre là Bétove (de son vrai nom Lévy) excellent pianiste, remarquable imitateur humoriste. Il possède une grande culture, une connaissance musicale énorme, et c est un improvisateur de premier plan. Comme tous les plus grands clowns dont le métier est d amuser les autres, Bétove, dans la vie quotidienne, est un homme sérieux et un interlocuteur passionnant. C est aussi à une des soirées de «Mai 36» que je fais véritablement connaissance avec Clara Candiani, journaliste et collaboratrice de la Radio, que j avais rencontrée à différentes reprises. Elle est entièrement acquise au programme de Léo Lagrange pour les Loisirs et la Culture. Je vais de moins en moins souvent aux réunions de l A.E.A.R. ; pourtant je conserve un contact avec Léon Moussinac, qui, lui aussi - depuis qu il est directeur de l École des Arts Décoratifs - y est moins actif. Il y a entre nous, un courant de sympathie libre de toute teinte idéologique. Nos échanges de vues tournent souvent autour du Bauhaus et de mes expériences vécues là avec les maîtres, et surtout avec les étudiants. La manière sensible et directe de discuter me plaît beaucoup, chez Moussinac. Nous parlons comme nous pensons, sans contrainte, avec une absence totale de doctrine ou de dogme. Piscator est à Paris, nous nous voyons souvent. Nous évoquons le passé et nous essayons d envisager l avenir. Nos expériences allemandes nous empêchent de faire nôtre, l enthousiasme total du «Front populaire». Nous savons trop qui est l ennemi, quelle est sa force. Nous prévoyons des événements douloureux et si nous discutons parfois de l opportunité de rester sur le terrain des opérations, nous ne pouvons envisager de nous réfugier loin du tumulte, lâcheté qui, si elle se répandait, faciliterait la victoire totale de la barbarie, nous semble-t-il. Dans les milieux d intellectuels, réfugiés politiques d Europe Centrale, surtout de Hongrie, on parle fréquemment d un écrivain et poète, qui œuvre inlassablement en faveur de ceux - dont la situation légale devient précaire, lorsque la France, pourtant généreuse et accueillante, applique des règlements absurdes allant parfois jusqu à l expulsion. Il s agit de Charles Vildrac, grand défenseur des persécutés, célèbre pour sa bonté, son désintéressement. Lorsque je mentionne son nom et que je parle de lui, même à ses confrères français, à ma grande surprise, je n entends jamais personne en dire du mal. Sa réputation n est pas usurpée, un de mes amis Hongrois et sa femme, tous deux journalistes, ont eu récemment des difficultés avec les autorités françaises et c est encore Vildrac qui a arrangé les choses. Le dramaturge qu est aussi Charles Vildrac a été découvert par Jacques Copeau qui avait choisi sa pièce «Le Paquebot Tenacity», en 1919, pour la réouverture du théâtre du Vieux Colombier. La Comédie Française inscrira sa pièce «La brouille» dans son répertoire. Un jour enfin, je me trouve chez Vildrac et sa femme, rue de Grenelle, parmi d autres invités. Il m accueille comme un vieil ami, avec simplicité et cordialité. C est un petit homme modeste au visage ouvert orné d une barbiche, dont les yeux vifs et bons sont toujours attentifs. Pourquoi cette première invitation? Je ne le saurai jamais. Est-ce en raison de mes activités musicales dont il a entendu parler, ou parce que je suis Hongrois? Je penche quand même pour la première raison car il assistera à plusieurs de mes concerts. La poésie de Charles Vildrac me plaît. Je lis tout ce que je peux trouver de lui. Je mettrai plus tard en musique son «Chant du désespéré» qui fera partie du cycle des onze «Chants du silence». Au long des jours et des ans, je chante : la chanson que je chante, elle est triste et gaie. La vieille peine y sourit et la joie y pleure. Charles Vildrac me présente à Fanny Clar. Ecrivain et poète, c est une femme à l allure rustique, à l âme fine, subtile et sensible. Elle habite un petit appartement dans la grande cour d un vieil immeuble, rue Daguerre. Dans la même cour, loge son ami, qui, casquette sur la tête, évoque un artisan du début du siècle. Ils ont, non loin de là, une toute petite boutique où ils vendent, prêtent, achètent et échangent des livres d occasion. Les poèmes qu elle écrit sont simples et beaux ; ses histoires gaies ou tristes, écrites pour les enfants, ont des accents de contes paysans, Je choisirai pour faire partie des «Chants du silence» son surprenant poème «Le roi avait besoin de moi», un texte habilement antimilitariste, plein de logique et d humour et qui a la sève rustique et surannée d un authentique chant populaire.
86 Une longue amitié va se nouer avec Jean Cassou. Parce que je lui dis mon envie de lui parler de Béla Kadar et de Hugo Scheiber, en liaison avec le «Sturm» de Herwart Walden, il m invite à venir le voir au Musée du Luxembourg dont il est conservateur. Arriver jusqu à son bureau est une véritable petite aventure. Le gardien me dit : - «Montez, montez toujours jusqu à ce que vous ne puissiez plus continuer. C est là qu il est Monsieur Cassou». Je grimpe par un étroit escalier tout raide. Marches, petit palier d où partent des marches dans une autre direction, couloir de quelques mètres, puis cela recommence. Sans doute, deux bâtiments ont été ainsi reliés. Mon escalade s arrête là : il n y a qu une seule porte qui s ouvre sur une minuscule pièce mansardée, très dix-neuvième siècle. C est là que me reçoit Monsieur le Conservateur, avec la chaleur d un ami de longue date et c est là que commence une solide amitié qui, sans une fissure, se poursuivra fidèlement jusqu à sa mort, au début de C est également de ce petit bureau modeste, que partira la croisade menée par Jean Cassou pour les arts plastiques contemporains. Elle aboutira à la création du Musée d Art Moderne dont il deviendra naturellement Conservateur en Chef, au Palais de Chaillot. Le chemin que suit Jean Cassou est parsemé d obstacles, toujours vaincus par son idéal, sa volonté et son courage. Pas une seule fois mes idées divergeront des siennes, ni sur le plan humain, ni sur celui de la politique. A la suite d une idée de Jacques Soustelle, et parce qu il pense que «toute la vie doit être propriété commune», il dirige avec Madeleine Rousseau, l A.P.A.M. (l Association Populaire des Amis des Musées). Mon goût m entraîne bien sûr vers la musique et les musiciens. J ai peu de temps pour aller au concert, pourtant, j assiste à la salle Gaveau à celui donné par le «Quatuor de saxophones de Paris» dont le programme se compose de rares œuvres originales et surtout de transcriptions peu convaincantes d œuvres du passé. La maîtrise instrumentale des interprètes est parfaite, les sonorités remarquablement variées et l ensemble est impeccable. Malgré cela, ma déception est grande, et j en conviens, injuste. Je suis partial, très certainement, en mettant sur le compte du tempérament européen de ces musiciens blancs, l absence de souplesse inimitable et de somptueuse richesse, que possèdent instinctivement les Noirs Américains. Eux seuls ont, par le discours de la ligne mélodique, l incontestable supériorité du «parler» par les instruments, privilège que ne remplacent ni la connaissance musicale, ni la virtuosité, ni la précision, ni la rigueur de l ensemble! Je sais bien que, à la base de cette déception, il y a le souvenir de mes longues nuits de Harlem où mon cœur battait au rythme des jazz-bands non professionnels, où mon émotion était au diapason de ces harmonies mouvantes et anti-académiques. Beaucoup plus tard, pourtant, quand les saxophonistes européens auront acquis un peu de liberté et de chaleur, de vie et d humour, je composerai de nombreuses œuvres pour saxophone solo, pour duos, pour quatuors, pour saxophone et percussion, pour saxophone et piano, pour quatuor de saxophones et harpe. Elles seront publiées, jouées, répandues largement. J avais déjà rencontré, en Suisse, Hugues Cuenod, de deux ans mon aîné. Je le revois souvent, maintenant, à Paris où il vient travailler avec Nadia Boulanger qui l estime beaucoup. Hugues est un garçon sensible d une éducation parfaite, il est beau, grand, mince, distingué, et il possède une voix de ténor subtile. Sa technique vocale est extraordinaire et lui permet de chanter ce qu il veut. C est, de plus, un vrai musicien doué d un goût exquis, d un sens musical et d une virtuosité tels, qu en l écoutant, on pense que tout est facile pour lui. Sans puissance exagérée, surtout quand elle doit se faire entendre avec un ensemble instrumental, sa voix est la musique même, avec une limpidité et une pureté incomparables. Jamais une faute de goût, jamais une vibration propre à trop de chanteurs, superflue et tellement gênante. Notre amour commun pour les negro-spirituals nous donne l occasion de travailler souvent ensemble, sur les harmonisations remarquables de J. Rosamond Johnson et Laurence Brown. Hugues est un de ces rares musiciens blancs qui comprennent profondément l âme des Noirs dans leur musique vocale. Grâce à son talent, à son travail acharné, à sa patience et à sa volonté, il fera une carrière internationale avec un répertoire très méticuleusement choisi. Il créera le «Rake s Progress» de Stravinsky, chantera pendant des années la «Passion selon Saint-Mathieu» de Bach, sera le partenaire de Clara Haskil dans Schumann, celui d E. Schwarzkopf dans le «Chevalier de la rose» dirigé par Karajan, enregistrera à 73 ans, le «Socrate» de Satie. A coté de grandes qualités musicales, il a un tact exemplaire. Il veut que Nadia Boulanger, qui lui fait chanter Monteverdi, Schutz, Charpentier, me connaisse et il me transmet son invitation. Oubli ou malentendu, lorsque je me présente chez elle, on m annonce qu elle est absente et ne doit rentrer que tard, le soir. Je me contente de laisser ma carte. Hugues est furieux, le lendemain, lorsque je lui conte, sans commentaires, ma mésaventure... et deux jours après je reçois une lettre d excuses de Nadia Boulanger me priant d oublier cet incident et de lui donner le plaisir de faire ma connaissance. Hugues qui n admet aucune incorrection, est satisfait. Jusqu au début de la guerre, nous travaillerons souvent ensemble. Sa générosité et sa solidarité se manifesteront d une manière touchante : vers la fin de l année 1939, lorsque la guerre sera déjà là et l attente de l inconnu, il viendra pour une visite d adieu, ne sachant ce qui peut arriver et avant de repartir, dira avec une simplicité désarmante : - «Je possède un studio meublé à Genève où je ne vais que rarement. La France est en guerre. Peut-être mon pays restera neutre. Ce studio est désormais à votre disposition. Un signe de vous et vous aurez la clef». Les musiciens français que je suis appelé à voir accueillent toujours amicalement le musicien étranger que je suis. Nulle xénophobie, nul racisme dans ce milieu, partie d une France spontanément généreuse et hospitalière, Je fais la connaissance de Henri Prunière, le directeur de la «Revue Musicale»- Nous nous voyons d abord dans les locaux de la Revue, à Montparnasse, puis il m invite chez lui où nous parlons plus à l aise. L activité de Henri Prunière en faveur de la musique contemporaine est considérable. Il me raconte d ailleurs à propos de ses efforts pour cette musique combien il a parfois de déceptions : ainsi un récital qu il a organisé pour Bartók, dans la petite salle de la Revue, n a attiré qu une
87 quarantaine de personnes! Nous parlons souvent de Bartók et il m interroge plus sur l homme que sur le musicien et le musicologue qu il connaît fort bien, Il respecte, autant que moi, le comportement courageux de Bartók, dans le pays de Horthy. Les circonstances de mon exclusion de l Académie de Musique de Budapest l intéressent tout particulièrement et il n est pas étonné, outre mesure, de la passivité de Kodaly à propos de cet incident. Maurice Jaubert m invite parfois. Nos conversations ne tournent pas seulement autour de la musique, mais abordent aussi les sujets de la vie contemporaine. Il est directeur de la musique à la Société Pathé-Marconi et malgré son jeune âge a déjà une production importante derrière lui : œuvres symphoniques, plusieurs avec soprano-solo - sa femme est une excellente cantatrice - et surtout musiques pour les films «Carnet de bal», «Drôle de drame», «Quai des Brumes». Appelé dès la mobilisation de 1939, il sera parmi les premiers tués, en 1940, dans la Sarre. Ma première conversation avec Jacques Ibert dont je connais bien la réputation et la musique, surtout celle composée pour le cinéma, a lieu, après un concert, dans un café où il se trouve avec des amis qui nous quittent bientôt. Alors nous parlons encore de musique. Toujours de musique. Et encore de musique. C est parfois ainsi, quand deux musiciens se rencontrent, comme si la littérature, la poésie, les arts plastiques n existaient pas! Donc, nous parlons de musique et des musiciens de France et d ailleurs. Je lui parle aussi de sa musique de films. Alors, brusquement, il devient bizarre, renfrogné, comme si le sujet ne lui plaisait pas, et me propose de lui rendre visite... Il me reçoit, très élégant, dans un bel appartement et me conduit dans sa pièce de travail où il me prie de regarder dans un coin, en face de sa table - «Voici l horreur!» C est sur un trépied, une grosse caméra de prises de vues. Je ne comprends toujours pas son exclamation. Il s explique -«Voyez-vous cet engin? Eh bien, il m empoisonne la vie depuis pas mal de temps. Je l ai placé là, en face de moi, pendant que je travaille, afin qu il m enlève l envie de composer encore pour le cinéma!» Je comprends mieux, maintenant! Je viens d étudier un ouvrage remarquable, paru récemment chez Payot : «Origine des instruments de musique» d André Schaeffner, chargé du département d ethnologie musicale au Musée d Ethnographie du Trocadéro. L ouvrage est fondamental, surtout en ce qui concerne certains aspects spécifiques : la signification du rythme dans la société m intéresse tout particulièrement. C est une étude passionnante qui me confirme l importance des instruments de musique populaires, surtout des instruments à percussion de toutes espèces, extra-européens. André Schaeffner est le prototype du savant qui travaille, continue imperturbablement ses recherches, sans faire le moindre bruit autour de sa personne extraordinairement modeste. Il laisse les résultats de ces recherches se frayer leur chemin. Je le côtoie avec un plaisir extrême et nous abordons des sujets sérieux dans une ambiance gaie, souvent teintée d humour. Nous nous voyons au Musée, parfois chez lui. Plus tard, après la guerre, nous reprendrons nos rencontres, à la maison. Il est grand ami de Constantin Brailoïu, musicologue roumain, qui entretient des relations excellentes avec Bartók, et de László Lajtha, compositeur hongrois qui vient souvent à Paris, devenu sa seconde patrie et qui a fortement subi, encore davantage que Kodaly, l influence de l impressionnisme debussien. Lajtha garde toujours la nostalgie de Paris, de la France, et malgré de constantes tentatives pour s y installer, il se résigne, retourne chaque fois en Hongrie où il reste définitivement. La guerre nous éloignera les uns des autres, mais plus tard, nous nous retrouverons avec plaisir et nous verrons souvent Brailoïu habitant alors un hôtel du Boulevard Montparnasse. Nous passerons parfois une partie de la nuit à faire des allées et venues entre nos deux logis, nous raccompagnant alternativement pour ne pas interrompre des entretiens sérieux ou drôles. Le portier du «Jockey Club» nous invitera, au début de nos déambulations à entrer dans son night club jusqu au moment où, reconnaissant le crâne caractéristique de Brailoïu - un oeuf bien tondu - et ma chevelure fournie, passant à intervalles réguliers, il renoncera à interpeller des noctambules aussi bavards et désespérément sourds aux tentations du «Gai Paris»! C est Brailoïu qui écrira un avant-propos à l anthologie de chants populaires enfantins de 102 peuples, adaptés par le fidèle Jean Lançois, qui seront publiés en 1948, mais que dès 1936, je commence à réunir grâce aux conseils et à l aide d André Schaeffner qui m ouvre largement ses archives. Robert Siohan est le fondateur d une société de Concerts Symphoniques qu il dirige sans interruption, pendant six ans. Au cours de ces concerts, il donne, entre autres œuvres contemporaines «Le Roi David» d Arthur Honegger, en première audition. Il dirige aussi parfois l orchestre des «Concerts Pasdeloup». Il m invite à quelques-uns de ses concerts, puis chez lui, dans un superbe pavillon ancien, dans la cour d un immeuble, rue Chaptal. Il y a, dans cette demeure, une étrange grande salle de musique qui semble oubliée là, avec son ameublement du siècle dernier. L atmosphère y est tellement impressionnante et il y règne un tel silence qu on ne peut s y entretenir qu à mi-voix, comme pour ne pas déranger les ombres des ancêtres. Robert Siohan manifeste un vif intérêt pour un de mes projets concernant la jeunesse. Nous en parlons à diverses reprises et il me donnera son appui total pour la réalisation de ce projet. C est encore on 1936 que je rencontre Serge Moreux, musicologue et critique musical. C est un homme jovial qui manifeste à mon égard une bienveillance neutre - ou une neutralité bienveillante - Nos relations se maintiendront pendant de nombreuses années, teintées d une sorte de camaraderie obstinément passive qui connaîtra des interruptions fréquentes et inexpliquées. Cette passivité l empêchera toujours de manifester le moindre désir de me rendre service, de m épauler alors que je ressens chez lui, une sympathie sincère pour moi. Il écrit divers ouvrages sur la musique et les musiciens, mais quand il travaille sur son «Béla Bartók, musicien hongrois, maître international», il évite ostensiblement de m en parler et - sachant quels liens il y a entre Bartók et moi - de me poser quelques questions ou de
88 me demander quelques renseignements. Il s intéressera pendant quelque temps à mon projet, puis a la réalisation, en 1937, du groupement que je créerai : «Les Loisirs Musicaux de la Jeunesse», plus par gentillesse que par conviction. Jamais il ne posera la moindre question sur l élan et les dévouements multiples qui feront progresser ce groupement. J aurai beaucoup d indulgence pour lui, lorsqu il perdra complètement la vue. Je revois Damia pour tenter de lui faire accepter - et inclure dans son répertoire - au moins un de mes chants. Sa simplicité est toujours désarmante. La conversation est facile avec elle, car elle est pleine d humour et aime les plaisanteries, sa voix assez grave a un rire surprenant. Ma compagnie semble lui plaire, et pendant quelque temps, je la vois parfois trois fois par semaine. J ai choisi de lui montrer «Han! Coolie!»... et j attends le pire. Il n en est rien. Elle n est même pas choquée. Le chant lui plaît, mais elle n ose le prendre dans son répertoire. Elle a besoin de tout le public, sans considération politique. Je lui montre d autres chants : c est toujours un non tellement amical qu il m est impossible d être vexé. Je sens qu elle est peinée de ne pouvoir m être agréable. Nous en parlons franchement, cordialement. J admets ses arguments et ne peux lui en vouloir. Dans la turbulence de mes activités et de mes rencontres, se glissent des problèmes personnels que je ne puis négliger. Le climat s est détérioré gravement entre Mireille et moi. Nous avons été heureux pendant plusieurs années. Mais c est un désaccord politique qui détruit un sentiment pourtant si fort. Nous en souffrons tous les deux, mais il n y a aucun antidote possible. Pour Mireille, la fidélité au Parti doit être inconditionnelle et exclure toute tendance d indiscipline. Pour moi, le côté inconditionnel est inacceptable - et je vais encore plus loin - très dangereux! Il faut qu une certaine vigilance, qu une élémentaire sobriété, qu un indispensable sens critique existent à l égard des dirigeants, des hommes qui ne sauraient être infaillibles. Mireille fait tout, avec beaucoup d effort, patience et douceur, pour calmer le mécontentement grandissant que je ressens devant certaines attitudes du Parti français et du Mouvement international. Je reste fidèle au Parti mais aucunement aveugle, ni surtout asservi. Alors vient la fin de notre longue entente. Nous nous séparons et ne nous reverrons que très rarement d autant plus que nos terrains d activités deviennent, par nature, très éloignés l un de l autre. La femme du poète Aladár Komját, évoquera cette période, en soulignant mon incapacité de me glisser dans le moule obligatoire et inconditionnel du parfait membre du P.C., dans un livre «Au fil du temps» (Az idök sodrában). Elle y écrit : Notre rédaction s est agrandie, une camarade française est venue : Mireille G., qui, déjà, en 1932, à Berlin, a travaillé dans le département français de notre rédaction. Elle est la compagne du compositeur hongrois Paul Arma. Nous nous voyons souvent. Aladár discute beaucoup avec Arma qui a partout et avec tout le monde des divergences, et qui dérape facilement dans les questions politiques. Mireille essaye avec une grande patience de le maintenir dans le cadre convenable du Parti. (!) C est avec une immense tristesse que j entendrai, un soir, au début de la guerre, lorsque après la signature du Pacte germano-soviétique, le P.C. sera devenu l ennemi, l arrestation de Mireille G. pour «activités antinationales». Dans le courant de cette année 1936, ma santé s altère, déjà plusieurs fois, j ai été atteint surtout sur les mains et les pieds d une désagréable dishydrose, sans gravité lorsque l infection est évitée. On m a dit que c était une manifestation nerveuse. Et me voilà envahi cette fois plus gravement avec un début d infection. Mes amis me dirigent vers l hôpital Saint-Louis, où constatant que le corps entier est atteint, on m hospitalise immédiatement. Je n ai jamais connu de l internement, que celui de mon adolescence en sanatorium et je crains, à juste titre, le régime de l hôpital : on me fourre dans une chambre de dix-huit lits, les infirmières sont de véritables adjudants. Je demande s il m est possible d obtenir - en payant un supplément - une chambre seule. Hilarité! - «Où croyez-vous être?» Un geste désinvolte accompagne la phrase. Quelle solution me reste-t-il? Ou je file à l anglaise - je suis encore habillé - ou j appelle les Monnet à mon secours. Je les obtiens au téléphone et leur dis ce que j appelle ma «détresse». La réponse est brève - «Restez à l hôpital. Soyez sans crainte. Nous agissons.!» Dans le service où je retourne, trois infirmières me prennent en mains, me badigeonnent de je ne sais quel produit qui me brûle à hurler et me transforment en momie, mes yeux, mes narines et ma bouche échappant seuls aux pansements : on m affirme - sans rire - que «le malade doit pouvoir respirer pour guérir»! Pendant ce temps, un grand remue-ménage a lieu dans le couloir, on évacue des caisses et des armoires, des femmes de ménage s affairent avec des seaux et des serpillières et je vois passer un lit et une table de nuit, déménagement insolite à cette heure de la journée. Bientôt on vient me chercher pour m annoncer - très courtoisement... ou très ironiquement? - - «La chambre de Monsieur est prête!» Effectivement une petite pièce triangulaire avec deux fenêtres, qui servait de débarras, vient d être vidée, nettoyée, installée pour moi. A partir de ce moment, pendant dix jours, je suis soigné par le chef du service, j ai droit aux égards du personnel et si je suis satisfait de ces privilèges que l amitié a pu miraculeusement me procurer, je me pose avec tristesse cette question : - «Et ceux qui n ont pas d ami influent?» Décidément, l injustice est partout. Tout n est pas facile, en France, après la victoire du Front Populaire. Déjà, depuis janvier, cinquante grèves avaient éclate sporadiquement. En juin, c est l explosion : grèves, grèves avec occupation des usines (forme nouvelle de la revendication). Les travailleurs soutenus par tous les militants de gauche, demandent l application
89 immédiate des mesures les concernant, figurant au programme socialiste. Le gouvernement de Léon Blum s empresse de signer, en juin, les accords Matignon qui garantissent la hausse des salaires, le respect des libertés syndicales, l établissement de conventions collectives, la semaine de quarante heures, les congés payés. La France a droit à la joie. Il convient de chanter ce «Front populaire» qui est né. Félix Chevrier reprend un chant que j avais écrit sur un texte allemand, en 1935 «Seid einig, ihr Massen!» et en fait le chant du Front populaire : OHÉ! PEUPLE, DEBOUT! 53a.Il est vendu au profit de la maison du peuple Romain Rolland, et porte, imprimé sur la couverture, cette phrase de Marc Rucard, alors député des Vosges : Nous serons bientôt des millions à la chanter... je dis bien, des millions! Le quatorze juillet voit un énorme défilé entre les Tuileries et la Nation. On donne à l Alhambra le «Quatorze juillet» de Romain Rolland. Picasso dessine le rideau de scène, Milhaud, Honegger, Kœchlin, Jacques Ibert et Albert Roussel écrivent la musique. Roger Désormières, le chef d orchestre, enchaîne, après la Marseillaise, l Internationale qu acteurs et spectateurs chantent poings levés. Jean Lançois et moi, nous écrivons un QUATORZE JUILLET 59, une chanson de marche, que le journal l «Œuvre» reproduit dans ses colonnes. Je rencontre à cette occasion, le rédacteur en chef du journal : Jean Nocher. Celui-ci, avant même la victoire du «Front populaire», s était fait remarquer par ses articles et ses discours audacieux et quelque peu utopiques. Au nom du groupement qu il anime J.E.U.N.E.S. (Jeunes Equipes Unies pour une Nouvelle Economie Sociale), il réclame une situation sociale telle, que même les communistes - ses adversaires résolus - trouvent irréalisable. Mais Jean Nocher a le courage de défendre ses convictions. Ce garçon mu par un étrange mélange d audace, de dynamisme et de démagogie, ne me laisse pas indifférent. Notre première conversation me donne la conviction qu avec lui, tout dialogue est pratiquement impossible : chaque mot qu il prononce, chaque pensée qu il exprime sont catégoriques et définitives! Il accepte le chant «Quatorze juillet» avec enthousiasme et le fait paraître le jour même dans son journal avec un appel vibrant. En 1936, les écrivains, les musiciens n hésitent pas à écrire pour les masses. Paul vaillant Couturier écrit le texte d un chant composé par le cinéaste Jean Lods ; il écrit pour Georges Auric «Le Campeur en chocolat» et «La corvée d eau», et pour Honegger «Jeunesse» avec ce vers qui ne s oubliera pas : «Nous bâtirons un lendemain qui chante». Georges Auric compose encore pour Léon Moussinac «Chantons jeunes filles», Louis Bessières, sur un texte antimilitariste de Jacques Prévert «Marche ou crève»! Et Charles Kœchlin écrit les paroles et la musique de «Libérons Thaelmann». Ces chants de circonstances écrits pour le peuple, sont évidemment loués par la presse socialiste, vilipendés par celle d opposition. «L écho de Paris» écrit le 15 juillet sous la signature du «Franc-Parleur» : «Il nous faut des chants populaires! Du moins un journal dont la sympathie pour le Front commun ne saurait être suspecté proclame que ce besoin se fait impérieusement sentir.... Voyons les quelques échantillons de chœurs qu il propose à notre choix : Franchement, c est à pleurer...! D abord, un «Quatorze juillet» où on découvre ces vers (?) : «Mais les puissants de l or ont juré de reprendre Même nos pauvres libertés. Ils veulent nous mener, nous massacrer, nous vendre Sans avoir à nous consulter.» Ceux qui chanteront cela ne pourront s empêcher de penser que le poète - hum!- retarde. Ils ont bel et bien été «consultés» et l un des résultats de la «consultation» est précisément qu ils peuvent impunément brailler dans les rues de pareilles sottises. Le refrain vaut le couplet... Si ce «Quatorze juillet» ne vous soulève pas d enthousiasme, lisez la «Marche des temps nouveaux» qui lui fait un gracieux pendant... Il y a aussi une chanson sur le colonel de La Rocque : elle s efforce vers l injure et ne réussit qu à atteindre la niaiserie intégrale...» Mais Le Populaire écrit le 18 août, sous la signature L.P. :... «Ce que veut Arma, ce n est pas faire les délices d un public restreint et gâté ; il veut être compris de tous, même de ceux qui n ont pas eu le privilège d une grande éducation musicale. Comme interprète, il veut avoir la foule toute entière de ceux qui marchent vers un avenir meilleur. Ne vous étonnez pas si vous retrouvez dans les chants de Paul Arma, liés, mêlés, le rappel du martèlement des pas d une foule, le battement sourd des artères que vous percevez certains jours lourds de danger ou de joie, la houle émue qui lie une ronde, l écho éloigné d une clameur. C est que l art d Arma est celui d un folkloriste patient qui va puiser 5 3a Paris. Éditions A. Leschiera Paris. Maison Wacker.
90 l art des sons dans tous les souvenirs populaires. Aussi, sous sa mélodie, vous retrouverez l écho d espoirs semblables aux vôtres.... C est pourquoi Paul Arma, jeune musicien, connaît le meilleur succès : des combattants d Espagne aiment à le chanter, des ouvriers d U.R.S.S. s arrêtent à l entendre ; en Europe comme en Amérique, on apprécie ses chansons. Beaucoup parmi nous connaissent les beaux chants évocateurs que nous lui devons... Le travail qu il préfère est de former les jeunes, de les éveiller à l harmonie mâle et sobre, vibrante comme la lutte et comme la joie...» Jean Lançois écrit encore avec moi MADAM LA SOCIETÉ DES NATIONS 60, un chant humoristique, et une marche : JEUNESSES QUI SE DÉLIVRENT 61. Les fêtes se succèdent dans le pays en liesse. Cependant, malgré ma joie, je veux m imposer un peu de lucidité. Au-delà des Pyrénées, le drame est présent en Espagne ou, à la suite des événements tragiques des Asturies, en 1934, les élections législatives de février 1936 ont permis la victoire du «Frente popular» mais où en juillet, après un assassinat politique, la guerre civile éclate. Le 26 juillet, Léon Blum reçoit une demande d aide - avions et armes - du Président du Conseil Espagnol, pour lutter contre le rebelle Franco. Pierre Cot, ministre de l Air, Léo Lagrange, Jean Moulin, préfet, chef de cabinet et d autres, décident d envoyer le matériel demandé, mais Blum, parti à Londres le 28, n enlève pas l adhésion de la Grande- Bretagne. Le gouvernement français, les radicaux et les socialistes, le Sénat sont - à une large majorité - contre l envoi de matériel aux Républicains, par crainte d une guerre généralisée. En août, un accord de non intervention est signé entre la France, la Grande-Bretagne, l Allemagne, l Italie et l Union Soviétique... On verra très vite comment cet accord sera respecté! Pour moi, quelque répit devient indispensable et en août, je pars pour l Autriche. Après être passé à Bâle et à Zurich, je rejoins Vienne où je ne reste que deux jours. Mon projet est simple : respirer en montagne. Je choisis la Carinthie, en altitude moyenne. Apres quelques jours à Krentzberg, je fais un saut à Semmering où ma sœur Klara passe ses vacances avec son fils Gyórgy. Cette station de montagne, la plus snob d Autriche, depuis l ancienne monarchie, me parait détestable et je prise fort peu l entourage prétentieux de ma sœur. Je préfère explorer à pied et en car, la région, Steierhaus, Pfaffensattel, Stuhleck. Je suis bloqué, par une nuit d orage, dans un refuge à 1700 m. devant un spectacle grandiose. Je visite de ravissantes chapelles de montagne et continue vers Kerl-Ludwig Haus, Henkuppe, visite l affreux monument aux morts des Héros : Heldendenkmal, et poursuis mon merveilleux vagabondage. J ai invité ma mère que je n ai plus revue depuis des années, à me retrouver à Vienne, car je n ai pas voulu entrer en Hongrie. Nous passons ensemble quelques jours, je suis heureux de lui donner cette joie. Hitler a ouvert avec éclat les Jeux Olympiques de Berlin, le 2 août, mais l Autriche paraît encore, en attendant que son tonitruant voisin l annexe, le pays paisible et reposant où on respire l air de la liberté... mais dans ses paysages seulement, les idées étant déjà polluées. Vers le milieu de septembre, je suis de retour à Paris et prêt à me remettre au travail. Depuis ma rupture avec Mireille, je me suis trouvé un nouveau logis : un ravissant appartement de deux pièces confortables dans une petite rue calme à l Est des Buttes-Chaumont, un peu sur la hauteur. De la rue, on passe dans un minuscule jardinet, d où on descend un étage dans le pavillon pour arriver au niveau du logement dont les fenêtres offrent une vue superbe sur un jardin, les Buttes-Chaumont et Paris. C est beau, ensoleillé, tranquille. Le loyer est raisonnable. Ce coin me rappelle un peu la colline de Buda, ma chambre chez la tante Lina, pendant mes études à l Académie. Mais ici, il y a un luxe inconnu jusqu alors : le téléphone. Je me fais installer le téléphone! J ai un numéro de téléphone à moi! cette sensation un peu puérile ne peut être vécue que par celui qui n a pas trop été gâté par la vie! Je suis si bien installé que je lance des invitations pour des «goulash-parties». Elles ont beaucoup de succès. Le goulash varie selon la viande que j utilise - selon l état de mes finances Il m arrive même d offrir le «goulash des pauvres» sans viande du tout. Mais le paprika - toujours d excellente qualité - aidant, le plat obtient, sans exception, un grand succès. La goulash est une des rares survivances d un passé hongrois que je me plais à oublier chaque jour davantage... et pourtant, pourtant... cette évocation de Buda sur les Buttes-Chaumont!? Ma cuisine est somptueusement équipée... grâce aux dons des amis qui se débarrassent volontiers à mon profit, du matériel dont ils n ont plus besoin. Aussi j ai un assortiment des plus hétéroclites d assiettes, de plats et de couverts si abondants que je n ai pas à m occuper de vaisselles quotidiennes. Lorsque cela devient un peu encombrant et surtout peu hygiénique, c est le moment que je choisis pour inviter quelque bonne âme que je sais assez dévouée pour se récrier devant mon désarroi d homme seul et m offrir de mettre un peu d ordre dans ce logis de célibataire. La situation en Espagne ne cesse de s aggraver. Depuis la fin de septembre, la frontière est fermée. En octobre, Franco devient chef du gouvernement et Commandant des forces armées nationalistes. En novembre, l Allemagne d Hitler et l Italie de Mussolini reconnaissent Franco et renonçant à l accord de non intervention, envoient troupes et matériel. L émotion secoue l opinion publique. Les intellectuels lancent des appels pressants dans tous les milieux du monde civilisé, pour l aide aux Républicains. Un magnifique élan de solidarité internationale se déclenche, qui encourage les combattants. Des hommes de toutes nationalités vont se constituer en «Brigades Internationales» qui vont lutter sur place. Le sort de l Espagne républicaine est lié à celui de tous les pays antifascistes Paris. Maison Wacker Paris. Maison Wacker.
91 Dès septembre, j avais fait parvenir à Radio-Madrid quelques-uns de mes chants de masse. On m en a remercié chaleureusement et je suis en contact constant avec la «Généralité» - délégation de l Espagne républicaine à Paris. Beaucoup de ligues, de comités se tiennent ainsi au courant des besoins multiples des combattants. En décembre, je propose à Aladár Komját de créer un chant pour les «Brigades Internationales» qu ont rejointes nombre de nos amis. Aladár approuve l idée, ses yeux brillent d intérêt. Quelques jours après, le 19 décembre exactement, il me lit chez lui le poème MADRID HATÁRÁN - MADRID VÉDÖl - DEVANT MADRID 62 ou LES DÉFENSEURS DE MADRID que j écoute avec émotion. Pendant deux jours, je ne cesse de penser au poème. Je le lis, le relis, songe aux camarades en Espagne ; je le reprends à haute voix, cherchant le rythme, je le chantonne avec toujours en tête ceux pour qui il sera écrit. Des bribes naissent et peu à peu, une seule ligne mélodique se dessine. Il reste à trouver le support harmonique comme un socle pour une statue. Enfin tout a jailli, la partition est écrite. Elle ne veut plus quitter ma tête, ni mon cœur. Le 23, je déjeune chez les Komját. Je leur chante Madrid - sans accompagnement, en l absence de piano -. Ils sont émerveillés, heureux et me félicitent. Une petite fête est organisée pour un groupe de nos camarades hongrois qui traversent clandestinement la France, pour rejoindre les «Brigades» et ils emportent le chant avec eux. Il se répandra largement pendant la durée de la guerre civile, accompagnera après la défaite - les survivants, et sera connu et chanté encore longtemps. L accueil extraordinaire réservé à cette œuvre augmentera l hostilité d Irène, la femme d Aladár, à mon égard. Cette hostilité ira loin, trop loin même. Voilà comment la veuve de mon ami - de lui, je garderai un souvenir sans tache - racontera la naissance du chant à l écrivain hongrois Peter Földes qui le rapportera dans son livre «Madrid in duló (La Marche de Madrid). Edité par Ferenc Móra, à Budapest on Page 9 :...Le poème exaltant est prêt et le lendemain... Paul Arma est surpris quand Aladár Komját lui remet le manuscrit de son nouveau poème, en lui disant : - J ai écrit la Marche des Brigades Internationales, véritablement une marche! Elle a aussi une mélodie, naturellement encore à l état brut. Elle demande un musicien. Veux-tu l écouter? Et le poète chante son poème. Arma est déjà à l œuvre : il fignole, orne la mélodie avec enthousiasme. Il en fait ainsi une marche avec un rythme exaltant pour une œuvre chorale. La chorale hongroise la répète déjà... Curieux récit qui n est pas loin de laisser croire que ce n est pas moi l auteur de cette musique! Le journal hongrois qui paraît en France «Szabad Szó» (Parole libre) publie le chant le 2 janvier 1937 et c est le matin du 3 qu on trouve Aladár Komját - en bonne santé apparente jusque là - mort dans son lit, le visage calme, paisible. «Madrid» aura été le dernier poème écrit par lui et un de ceux dont il était le plus fier. Nous sommes quelques amis aux côtés de sa femme et de ses deux fils pendant une cérémonie très simple au crématorium. A sa mémoire, je compose une œuvre pour choeurs mixtes a cappella sur son poème BÉKÉT! 63 (La Paix), œuvre qui restera étrangement cachée et inédite, par la suite, pendant très longtemps. La musique, comme le texte, expriment notre besoin de paix mais contrairement à l attitude générale qui se veut agressive, le plus souvent, pour exiger la paix en criant, ici notre voix reste calme pour faire appel à la conviction et à la conscience de tous. Un article élogieux «In memoriam» qui annonce sa disparition dans le «Kanadai Magyar Munkás» (L ouvrier hongrois du Canada) publie le texte hongrois d un autre chant pour les Républicains espagnols, que Komját avait écrit peu de temps avant de mourir, d après le texte français de Robert Desnos NO PASARAN 44a sur ma musique de «La Commune d Oviedo». J avais rencontre Robert Desnos à une de nos réunions d intellectuels, à la fin de l automne. Nous avons en commun l amour de la poésie, de la musique, de la liberté et des hommes. Et il y a la situation en Espagne qui nous préoccupe. Il aime la mélodie de la «Commune d Oviedo» et il écrit alors le texte de «No Pasaran». «No Pasaran» sera publié dès le début de 1937 avec aussi la version hongroise Aladár Komját, la version allemande de Jeannette Valéry dans «Die Rote Fahne» (Le Drapeau rouge) à Prague. Il écrit aussi un chant pour la jeunesse DROIT VERS LE BUT 25a sur une mélodie composée en L amitié avec Robert Desnos est bien scellée. Elle se terminera tragiquement avec sa disparition dont je parlerai plus tard. Il me fait connaître certains de ses amis, dont l un d eux, Charles Wolf, est possédé par la passion du jazz et du disque. Nous lui rendons visite dans un vieux petit pavillon, près de la rue Daguerre. Entre le trottoir et la maison, une petite Hongrie. Budapest. Édition Szikra Hongrie. Budapest. Partition et matériel d orchestre Hongrie. Disque Odeon AB11. Chœur d hommes de l Association ouvrière de l Orchestre des cheminots. Direction : Zoltan Vasarhelyi Hongrie. Disque Tonalit (?) Choeur et orchestre de la Police Nationale. Direction : Béla Endre Hongrie. Disque Qualiton L.P.X Faklyavivök V Chœur de l Armée populaire hongroise. Orchestre symphonique des chemins de fer de Hongrie. Direction : Kis Istvan. 6 3 M.S. inédit. 4 4a voir a Paris. Éditions Ouvrières.
92 cour cimentée, sans clôture, quelques marches à monter et apparaît un petit homme à barbiche, heureux de recevoir des visiteurs. Il est accueillant, et loquace comme ceux qui se taisent la plupart du temps. C est une sorte d ermite enfoui dans un univers de disques. Il ne reste pas un morceau de mur visible : des disques, des disques partout! Je retourne souvent le voir car une vive sympathie est née entre nous. Je ne sais pas de quoi il vit mais j admire la passion qui illumine sa vie. Charles Wolf est encore un de ces personnages qui aura traversé ma vie, l enrichissant un moment par son intelligence et sa science, disparaissant ensuite dans la tourmente : je ne saurai plus rien de lui, ne retrouvant, au début de la guerre qu une maison fermée, et des voisins ignorant tout de son destin. C est Jean Cassou - évoquant lui aussi le personnage dans ses mémoires «Une vie pour la liberté» - qui m apprendra sa fin tragique.
93 FRANCE 1937 : Création des «Loisirs Musicaux de la Jeunesse» C est à la fin de 1936, qu à propos de l Espagne, je rencontre André Malraux. Personne ne m impressionnera autant que cet homme que je vois, pendant toute cette période, plusieurs fois, chez lui, rue du Bac. Certes, j ai déjà lu depuis que je suis en France, «La tentation de l Occident» et «La Condition humaine» - cela a été un véritable travail de Sisyphe pour le balbutiant lecteur de français que j étais, mais mon éblouissement a été réel. L écrivain m apparaît comme un des plus nobles et des plus authentiques aventuriers des temps modernes. Les efforts qu il fait pour maîtriser sa nervosité agitent son visage intelligent et mélancolique de tics qui deviendront, au cours des années, plus prononcés. Déjà ses propos, sa manière de traiter les questions artistiques, sa philosophie annoncent ce qu il écrira - dans les Antimémoires, je crois -. J ai besoin d ombre et de solitude pour travailler, pour créer, comme j ai besoin d amour, d amitié pour vivre. Lorsque je viens chez lui, pour la première fois, Clara est là aussi, et Florence, leur petite fille. Clara participe à son combat, mais une santé défaillante l oblige à se ménager, et la fissure est déjà dans leur couple. Elle m invite à revenir et sa compagnie me plaît, son intelligence me séduit. La franchise est telle entre nous, à propos des nombreux sujets que nous abordons, que même des désaccords ne nous séparent pas. Elle vient parfois chez moi, ce qui me fait grand plaisir. Malraux part de plus en plus souvent, et je l accueillerai, avec Clara, à un de ses retours d une mission sur le front de Madrid. Je n oublierai jamais son visage ravagé de tristesse, de fatigue, de souci, où les tics se sont encore accentués. La tourmente dispersera beaucoup des gens dont l amitié m est précieuse en cette période d avant guerre. Ainsi, ne saurai-je des années difficiles de Clara, que ce que des amis communs me conteront et ce qu elle en dira, elle-même, dans ses livres de souvenirs. J approuverai l attachement de Malraux à de Gaulle. Ceux qui, à ce moment, le traiteront de «réactionnaire» n auront vraiment pas compris le message de «L Espoir», ni saisi son vrai rôle, sa véritable action contre le fascisme de Franco soutenu par le fascisme d Hitler et celui de Mussolini. Au début de 1937, l Espagne est au centre de toutes mes conversations avec André Labarthe, journaliste qui organise une aide efficace aux Républicains, avec Paul Nizan que je vois souvent chez mes amis Emy et Georges Simon qui habitent maintenant Le Pecq. J aime bien Nizan, homme jeune et fin, infiniment énergique sous une apparence douce. Pendant les soirées passées au Pecq, les discussions s étendent largement au-delà des sujets d actualité. Nous y parlons de la «bonne» et de la «mauvaise» politique! Si Nizan peut être compté parmi les vrais fidèles du Parti, il garde un minimum de lucidité honnête. Malgré ou à cause de cela, il sera l objet d une campagne scandaleusement orchestrée par le Parti et lancée, dès 1940, par Maurice Thorez, contre le «policier Nizan». Très vite mobilisé, il sera aussi très vite tué, le 23 mai Nous qui connaissons le vrai Nizan, vivrons impuissants un réel drame. Pour le moment, c est encore le drame espagnol qui nous occupe. Dès le début de 1937, des armées allemandes et italiennes se battent aux côtés de Franco, revêtues de leurs uniformes nationaux. Il n y a plus de secret, il n y a plus rien de caché. Le jeu est ouvert. En avril 1937, l aviation allemande bombarde Guernica. La France officielle de Léon Blum ne bouge pas : la non-intervention imposée par l Angleterre est respectée. L U.R.S.S., le «camarade» Staline - en dépit des supplications et des appels dramatiques des Partis frères - font la sourde oreille et sabotent d une façon criminelle, l espoir de l humanité libre. Nous agissons presque individuellement en élaborant, avec nos faibles forces, des plans d aide. Nous restons en contact avec la représentation des Républicains, à Paris, nous ramassons de l argent, nous aidons les volontaires qui viennent surtout d Europe centrale et veulent franchir les Pyrénées. J agis avec mon arme : la musique, je copie mes chants de masse, non encore publiés, les envoie à la radio de Madrid et à un des responsables de l armée populaire. Malgré beaucoup d héroïsme, les événements deviennent de plus en plus dramatiques. Il ne faut être ni devin, ni génie politique pour voir où vont les choses. Sans me laisser conduire par un pessimisme aveugle, j ai, dès 1937, la profonde conviction que nous assistons à la répétition générale d une seconde guerre mondiale. Cette conviction que je veux faire partager à mes amis, ne provoque, à une ou deux exceptions près, que cette réaction : - «Tu deviens fou!» Hélas, ce ne sera pas moi le fou! En avril 1939, Franco gagnera et régnera quarante années sur l Espagne! Cette guerre d Espagne qui aura été pour moi comme pour tant d autres, symbole d espoir, restera fichée en nous, comme un coup de poignard dans le dos. Une fois de plus, tant d élans, tant d enthousiasmes, tant de sacrifices, tant de courage auront été trahis par ceux qu on croyait être des nôtres. «Si l on peut tromper tout le monde pendant un certain temps, en ne peut pas tromper tout le monde pendant tout le temps». Abraham Lincoln l avait dit! Au fond de mon cœur, restera une ineffaçable douleur! Ce n est pas seulement l Espagne qui occupe sombrement nos pensées, mais en France même, le magnifique élan de 1936 est coupé. Le climat social se dégrade jusqu à la chute du Gouvernement Blum le 21 juin.
94 Les fêtes glorieuses de l an passé sont bien terminées. On prépare avec nonchalance «l Exposition Internationale des Arts et Techniques». Mais le cœur n y est plus et le symbole est là seule, parmi les pays démocratiques, la Belgique termine son pavillon - d ailleurs somptueux - avant les délais. Les pavillons allemands, italiens s érigent orgueilleusement ainsi que celui de l U.R.S.S. Quant au projet français, il avance avec tant de lenteur que l inauguration de l Exposition doit être reculée du 1 er au 24 mai, et encore dans les plâtras et parmi les échafaudages. Seule, la peinture a une place honorable dans cette inorganisation. Le pavillon de l Electricité s orne d une fresque de Dufy : celui des «Temps nouveaux», d œuvres de Le Corbusier, Léger, Gischia. Le pavillon de Sèvres a une frise de Gromaire, et Sonia et Robert Delaunay décorent le «Pavillon des Chemins de Fer» et le «Palais de l Air». Le 25 juin est inauguré le Musée d Art moderne. C est au même moment qu à Munich, s ouvre l «Exposition de l Art dégénéré» où sont raillés les plus grands noms de la peinture moderne contemporaine...! A Paris, les foules sont attirées par le «Guernica» de Picasso, au Pavillon de l Espagne républicaine. Ce tableau qui vaudra à des officiers allemands demandant à Picasso, pendant la guerre : - «C est vous qui avez fait cela?» cette réponse - «Non, c est vous!» Mes propres problèmes avec le Parti prennent un sens nouveau, à ce moment. Pas plus qu on n avait cru à «Mein Kampf», «trop énorme», on ne veut croire à la duplicité de l U.R.S.S. Etiemble écrit du «Staline» de Boris Souvarine, «... Ce livre est d une telle partialité qu on peut éprouver pour Staline, de l indulgence». Et du «Destin d une révolution» de Victor Serge, que des intellectuels français, dont Gide, ont fait sortir d U.R.S.S., un critique anonyme de la N.R.F. écrit : «Staline en sort inhumain mais invraisemblable». Pourtant les mêmes conflits m opposent souvent à ce Parti auquel je voudrais tant rester fidèle. Else, mon amie des temps difficiles, de Berlin m avertit qu elle peut venir passer quelques jours à Paris, sous le prétexte de visiter l Exposition. Depuis quatre années, notre amitié n a cessé de se manifester par lettres. Quatre longues années pendant lesquelles Else m enviait de vivre dans un pays libre. De mon côté, je pense à elle avec une angoisse constante, mais j ai aussi grande confiance dans sa prudence et sa maîtrise qui lui permettent d éviter trop de dangers dans l Allemagne hitlérienne. Nous nous retrouvons donc à Paris, et restons l un en face de l autre, longtemps silencieux, goûtant la présence vivante de notre amitié. En réalité, Else est à Paris, poussée par cette fidèle amitié et le respect qu elle a pour ce que je fais, pour essayer de m ouvrir les yeux, pour tenter de me rendre vigilant. Elle tient à chercher, dans les coulisses, certaines vérités, et aussi des réponses aux questions qu elle se pose concernant l attitude du Parti envers moi. Elle utilise donc son séjour à Paris, pour prendre rendez-vous, sans me le dire, avec le jeune Pieck - le fils de Wilhelm Pieck, un des anciens responsables avec Ernst Thaelman du K.P.D. - Pieck a été envoyé de Moscou à Paris pour des affaires culturelles et artistiques qui lui sont bien étrangères. Ma situation au sein du Parti sera éclairée par l entretien entre Else et lui. A la question qu elle lui pose : - «Que se passe-t-il exactement avec Arma si dévoué? Qu est-ce qui ne va pas avec lui?» La réponse est nette; montrant la tactique du Parti non seulement à mon égard, mais aussi à celui de nombreux intellectuels : - «Aucun souci à se faire pour lui. Rien de fâcheux ne pourra lui arriver tant qu il pourra nous être utile. Après, le moment venu, il recevra, comme tant d autres, un coup de pied, et son affaire sera réglée». Else ne me dit rien de cela, à Paris. Elle me l écrit d Allemagne. La révélation est pénible, mais si elle m oblige à restreindre mes rapports avec le Parti même, elle ne m empêche pas de continuer à lutter avec ceux de mes camarades, les militants de base, que je considère loyaux. Déjà, depuis quelques mois, j éprouvais le besoin de me remettre à la composition d œuvres, sans contenu politique, Jean François qui veut continuer à écrire des «Chansons de la peine des hommes» me donne LA FEMME DU SOLDAT 64, à mettre en musique. Ce sera la dernière chanson politique - celle-ci plutôt antimilitariste - que j écrirai comme je l ai fait régulièrement depuis 1932, en Allemagne, puis en France. Maintenant, je tiens à reprendre l idée d une collaboration littéraire pour la création d œuvres d envergure à la portée des enfants, comme l avait été la «Ronde vagabonde». Je compose ainsi la CANTATE DU GAI TRAVAIL 65 pour chorale enfantine à trois voix, chœurs parlés et orchestre, d après l idée d un écrivain germano-russe dont le pseudonyme est Marschek. C est Emy Simon sous le nom de Amy Gérard qui écrit les textes français grâce à sa connaissance parfaite de la langue allemande. Pour François, le fils de Fanny Clar, je m amuse à écrire sur un texte de celle-ci, une petite mélodie LES TROIS BATEAUX 66. S éveille aussi en moi, une série de projets concernant les mélodies populaires et leur utilisation dans l enseignement musical. Je cherche pour cela des éditeurs spécialisés dans le domaine de l enseignement. Je vois souvent Henry Lemoine, homme clairvoyant, généreux, qui possède une maison d éditions vieille de deux siècles. Nous nous entendons bien et nous nous comprenons, mais il y a, au départ, un obstacle qui ne sera vaincu que par la suite : malgré 6 4 M.S. inédit. 6 5 M.S. inédit. 6 6 M.S. inédit.
95 l intelligence d Henry Lemoine, l esprit de la maison est terriblement traditionnel ; il y règne encore une sorte d ostracisme contre tout ce qui est «moderne» ou peut-être classé comme tel. Tout cela ne changera que plus tard. Charles Vildrac me fait rencontrer l éditeur Michel Bourrelier, jeune, cultivé, entreprenant, dont les réalisations témoignent d un goût parfait et d un «avant-gardisme» certain. Nos rapports sont, là aussi, empreints de cordialité mais la maison dépend, avant tout, des personnages de l enseignement officiel : inspecteurs, professeurs, qui composent des comités de lecture, acceptent ou refusent sans appel les propositions..., écrivent des préfaces, et favorisent bien sûr les membres du corps enseignant. Il est impossible de se glisser là, sans ce label Un autre projet audacieux est né depuis quelque temps déjà, lié au formidable programme culturel mis en route par le Front Populaire. Et rien ne vient me décourager - durant cette année 1937, faite pourtant de beaucoup de déceptions - de mener à bien cette entreprise. Le Journal officiel du 17 janvier 1937 mentionne la déclaration faite le 21 décembre 1936 des «Loisirs musicaux de la Jeunesse» Association régie par la loi de But : éducation. Siège social : «Ligue de l Enseignement». à laquelle va être affiliée notre association - rue Récamier -. Cette idée des «Loisirs musicaux de la Jeunesse» - qui vont devenir pour les familiers : L.M.J. - regroupant, sans étiquette politique, des jeunes et des moins jeunes, non professionnels, pour chanter, jouer d instruments simples, danser et porter la «bonne parole» - le chant, la musique - dans tous les milieux, était venue à la suite d entretiens avec Madeleine et Léo Lagrange, Jean Zay, Robert Jardillier, les Monnet, Darius Milhaud. Les encouragements ont été unanimes, les offres de collaborations bénévoles ont été immédiates, de la part de jeunes, pour des travaux de gestion ; de professionnels, pour des conférences, des concerts, l enseignement. Alors commence une de mes plus exaltantes entreprises dans le cadre même du programme culturel lancé par le Front Populaire. Ce que les «Jeunesses Musicales de France» réaliseront, après la guerre, sur une grande échelle, grâce aux appuis, aides financières, professionnalisme, publicité, nos «Loisirs Musicaux de la Jeunesse», nés en 1936, le réussiront avec une plus modeste envergure mais aussi l enthousiasme, le dévouement, la conviction, le désintéressement... Ils vivront un peu plus de trois années... et sans doute seraient-ils devenus une grande entreprise si leurs ailes n avaient pas été coupées... par les événements. Mais pendant leur existence, ils apporteront la joie à tant d entre nous. Le journal «L Oeuvre» définit ainsi notre but :... «Le rapprochement, sous le signe de la musique universelle, de tous les jeunes épris de liberté et de fraternité». J obtiens facilement les patronages du Ministre de l Éducation Nationale, du Ministre des P.T.T., du Secrétaire d État aux Loisirs, du Recteur de l Université de Paris, qui tous, me reçoivent sans formalisme dans leurs bureaux et me notifient par lettre leur accord. Comme la France de ces années est simple, libérale, peu bureaucratique! Et comme l émigré de fraîche date que je suis, est sensible à ce libéralisme : on me fait confiance, à moi, l étranger, pour travailler en faveur de la culture française! Darius Milhaud devient le Président d Honneur de notre association dont je suis le Directeur musical. Les journaux annoncent la séance inaugurale des «L.M.J.», qui a lieu, le 10 février 1937, au Musée social de la rue Las Cazes. Jean Zay, Charles Vildrac, Georges-Henri Rivière, Maurice Jaubert, Madame Lahy Hollebecque, Maurice Chevais, Inspecteur de l Enseignement musical de la ville de Paris et d autres me font l amitié d être là! Les «L.M.J.» démarrent donc! Que de bonnes volontés sont à nos côtés. Francis Bernard nous fait une superbe maquette pour une affiche. Elle est réalisée en quadrichromie par les élèves de l école Estienne, en guise de travail d examen. Francis Bernard nous dessine aussi un sigle qui figurera bientôt sur des insignes, sur le papier à en-tête et sur les programmes des concerts. Nous publierons un modeste journal mensuel «Chantons au vent» pour lequel des dessinateurs nous apporteront leur concours. Le charme irrésistible des dessins de Jean Effel - dont le nom est, en réalité François Lejeune, d où F.L., d où Effel - et ses légendes si humoristiques, témoignant de son intelligence et de sa culture me séduisent tant que je n hésite pas à le solliciter, lui aussi, pour les L.M.J. A dix heures du matin, il m offre un verre plein de whisky - à moi buveur de lait! -. - «Bois, mon vieux, c est excellent le matin!». Et je peux admirer la prodigieuse documentation qu il a réunie dans sa pièce de travail - classée méticuleusement par sujets - dans de grands classeurs métalliques. Je comprends mieux encore, la logique et le sens de ses dessins pleins de fantaisie, de drôlerie qui illustrent si finement les événements et poétisent les faits. - «Tu vois, cette petite marguerite au coin de certains de mes dessins! Marguerite, c est ma femme. Elle est très gentille, mais quelquefois on se fâche. Alors, ce jour là, je remplace la marguerite, sur mes dessins, par un papillon! Normal, non?» Jean Effel approuve la création des «L.M.J.» - «Tu peux compter sur moi, je ferai tout ce que tu veux pour tes gars!» Et il tient parole. Il illustre deux chansons populaires françaises, une du Nivernais «L alouette et le pinson» recueillie par Achille Millien, notée en 1886 par Penavaire, et une bourrée du Languedoc «Ma mère n avait qu une dent». Ces dessins seront repris dans une petite collection de cartes postales illustrées de chansons populaires, publiées plus tard : «Les chansons de l oncle Paul». Les premières réunions des L.M.J. ont lieu chez moi, puis, un camarade, marchand de tissus en gros m offre, comme lieu de permanence provisoire, son magasin rue Montmartre, dont je peux disposer pendant une heure, deux fois par
96 semaine. Plus tard, nous siégerons un moment, rue Notre-Dame de Lorette, puis il nous sera possible de louer un petit bureau, rue du Renard, avant de nous installer un peu plus somptueusement rue de Savoie. Les travaux pour les réalisations pratiques se multiplient. Les projets s accumulent. Les tâches se répartissent. Le nombre de réunions positives augmente. Le courrier devient volumineux avec des demandes de renseignements. Nous voyons venir à nous de l Enseignement, des gens de valeur : Alice Pelliot, Maurice Martenot. Charles Sauvage, jeune journaliste, spécialiste de questions culturelles et artistiques, devient notre secrétaire général provisoire, en attendant que cette fonction soit occupée par quelqu un qui dispose de plus de temps. Et miraculeusement, cette personne est déjà parmi nous : Geneviève, qui va devenir une collaboratrice irremplaçable. Il est pratiquement impossible de dire tout ce que les L.M.J. lui doivent. Elle travaille dans une maison de commerce, mais elle est parmi nous, sans exception chaque soir et nous consacre tous ses jours de loisir. Elle devient, par sa conviction, son dévouement, son efficacité, un des plus solides piliers de notre entreprise. Elle nous amène sa jeune sœur Esther, aussi dévouée qu elle, et qui nous aide avec une gentillesse extrême. Quelqu un d autre va jouer aussi un grand rôle aux L.M.J., quelqu un qui va, en plus de ses talents, m apporter une très grande et solide amitié : Yvonne Tiénot. Un jour que je tiens mes assises dans la permanence pittoresque du magasin de la rue Montmartre, une dame d une quarantaine d années se glisse timidement entre les rouleaux de tissus de la réserve, et certaine de se tromper, arrive jusqu à moi; elle est professeur de piano et aimerait rencontrer quelqu un de la nouvelle organisation musicale dont elle a entendu parler. Je me présente à mon tour et lui développe les projets des L.M.J.. Après une brève conversation, elle prend congé et je suis persuadé qu elle a une impression très médiocre de ce Directeur musical qui siège entre deux piles de cotonnades dans un dépôt de tissus... Je me trompe. Deux jours après, elle revient, me déclare que tout cela l intéresse beaucoup et qu elle est disposée de collaborer avec nous, non seulement dans les activités futures, mais déjà dans les travaux d organisation. C est ainsi que commence une longue amitié avec Yvonne Tiénot. Née à Paris, Yvonne Tiénot y a travaillé, pendant ses études musicales, la musique d ensemble avec Pierre Monteux et le piano avec Alfred Cortot. De 1920 à 1925, elle a poursuivi ses Études supérieures de Musique, au Royal Manchester College of Music dont elle est diplômée. Après avoir participé comme soliste à des concerts de la B.B.C. de Manchester et de Londres et de la Philarmoniske d Oslo, elle se consacre maintenant, à Paris, à l enseignement du piano. Elle devient vite une collaboratrice précieuse : elle aussi, est infiniment dévouée, ne ménageant ni son temps, ni son enthousiasme. Elle assume diverses tâches, fait partie de plusieurs comités et quand seront développées les activités des L.M.J., ses connaissances musicales feront merveille aux répétitions de la chorale et dans les causeries dans les patronages et les écoles. Son enthousiasme aidant, elle entraînera son mari, Joe, et leur fille, Josette qui, eux aussi, viendront souvent nous aider. Il faudrait parler de toutes ces collaboratrices bénévoles - il y a effectivement plus d éléments féminins, que de masculins, disponibles pour notre tâche commune! -. Avec Geneviève, Esther, Yvonne, il y a aussi Jeannette, particulièrement droite, franche, pour laquelle l abnégation fait partie de la vie. Elle est chrétienne - de la meilleure espèce -. Un événement tragique l a blessée dans son corps : lorsqu elle était encore très jeune, elle a pu s échapper d une chambre en feu, mais a été si brûlée, qu une partie de son visage a été abîmée et qu il a fallu l amputer d une main. La vie a repris pour elle, terriblement difficile, mais elle n a jamais pu concevoir l idée de démission et son courage continue à être contagieux pour ceux qui la côtoient. Elle est une de celles dont l exemple me permet de «tenir» quand la fatigue et le découragement risquent de m abattre au milieu de trop de tâches. Quand viendra, pour moi comme pour beaucoup d entre nous, la vie clandestine, Jeannette sera toujours prête à m accueillir. Lorsque, recherché par la police allemande, j irai d abri en abri, elle partira elle-même loger dans un Foyer de Jeunes filles chrétiennes, et, sans souci du danger, m offrira, de temps en temps, comme à d autres clandestins, le studio où elle vit habituellement d une manière spartiate, sans confort, sans eau, sans chauffage, en haut d un immeuble vétuste de la rue de Seine. Quelques années après la guerre, elle trouvera le bonheur avec un garçon fort sympathique. Ils auront deux enfants, iront vivre en montagne. Nous correspondrons pendant quelque temps. Puis la vie, les voyages, le travail rendront silencieuse une amitié... si vivace pourtant, qu elle se manifestera à nouveau... en 1984! Il y a aussi Sonia. Mais de Sonia je parlerai plus tard, et de son destin tragique. C est le temps où le dévouement pour une cause valable est incommensurable. S il est possible de rencontrer des gens rétribués par un salaire convenable qui, en même temps, se passionnent pour le travail qu on leur impose, le fait de gagner sa vie ne va pas toujours de pair avec l élan ou l enthousiasme pour la tâche payée. Par contre, les dévouements bénévoles ne peuvent exister, que nourris de plaisir et de conviction. Cela, j ai eu l occasion de le constater dans différents pays, dans différents milieux. Et tous ces amis qui m entourent et m aident ont les mêmes qualités : dévouement, endurance, courage, volonté, générosité et sens profond de la solidarité. Pourtant, ils sont aussi différents que possible les uns des autres : physiquement, mentalement, dans leurs goûts, leurs curiosités, leurs idéologies, et c est sans doute pour cela que les L.M.J. - conçus à dessein sans tendance politique - atteignent si bien leur but : réunir des tempéraments divers autour d une même passion, celle de la musique. Une seule parmi mes camarades, Andrée me désapprouve et me met en garde contre mon zèle altruiste comme mon amie Else le fait contre mon engagement politique. Elle est pourtant aussi dévouée et désireuse de collaborer avec nous que tous les autres. C est une fort jolie grande brune, habillée toujours avec un goût parfait. Elle met à notre disposition ses dons de dessinatrice et de décoratrice. Après une période d indifférence apparente, nous nous découvrons une attirance mutuelle. Dorénavant, elle vient chez moi après les répétitions et les réunions. Elle ne peut me recevoir chez
97 elle, car elle habite avec une amie. Nous passons souvent des heures à l élaboration de projets et de mises en pages pour les publications futures des «L.M.J.». Andrée est désespérément apolitique. Elle a une conception raisonnable de la vie. Elle est contre tout ce qui est contrainte et uniformisation des êtres et des choses. Combien de discussions loyales, nous avons. Pour elle, il y a des riches et des pauvres, comme il y a des bruns et des blonds, des êtres intelligents et d autres qui ne le sont pas, il y en a qui ont du talent, d autres qui n en ont pas. Le monde lui paraîtrait fade, s il était fait d un seul modèle d individus. Aussi, en dépit du sentiment qui nous lie, elle est extrêmement sévère et d une lucidité incontestable à propos de mon avenir de créateur. Elle ne cesse de dénoncer avec fermeté et tristesse, mon dévouement continuel à des causes les plus diverses, qui est en contradiction - me dit-elle - avec le devoir le plus élémentaire d un créateur au regard de son art. Des organisateurs, des administrateurs, on peut en trouver partout! Pourquoi prendre leur place? Ses jugements me frappent durement car elle sait bien que les importantes décisions de militer, à un moment dramatique, contre Hitler, puis de militer maintenant, pour la jeunesse, n ont pas été prises avec facilité. Je ne peux donner tort à Andrée car elle est guidée par l affection et la raison. Sans doute devrais-je l approuver à propos de mon avenir de créateur, mais le présent est là, avec ses possibilités et ses exigences et je ne veux pas l ignorer. Nous ne tombons jamais d accord, bien que nous ne soyons jamais véritablement en désaccord ; notre union durera un peu plus d une année. Il faudrait aussi parler des garçons - car il y en a quand même! - qui donnent de leur temps aux L.M.J. Camille, Gino, Max, Michel dit «Glouglou», d autres encore, sérieux ou drôles, attentifs ou frivoles... Parmi eux, un ténor - voix particulièrement précieuse pour une Chorale! - assidu, agréable compagnon, aimé par tous. Avec cette manie de l époque, de donner dans les milieux d Auberges et de Jeunes, des surnoms, nous l appelons du nom de la commune qu il habite dans la région parisienne. Cela ne gêne en rien ce garçon bien élevé et peu loquace. On sait qu il travaille aux P.T.T.. Je m aperçois qu il possède une solide culture dans de nombreux domaines, et qu il a énormément lu. Il m invite à lui rendre visite, et me reçoit dans sa chambre, tapissée à ma grande surprise, du plancher au plafond, d étagères remplies de livres qui débordent en piles sous la fenêtre, dans le couloir, partout où il y a quelque espace. Je mets une sourdine à mon étonnement mais il me raconte, sans que je l interroge, comment il a pu se constituer pareille bibliothèque. A la poste où il travaille, passent tous les jours des paquets de livres envoyés par des éditeurs. Alors, parfois, lorsqu il s agit d un éditeur intéressant, un des paquets disparaît et son contenu va grossir la bibliothèque d un amateur postier! Il me raconte cela avec une telle confiance et un tel naturel, que je ne sais plus s il y a malhonnêteté! Il ajoute d ailleurs cette explication - «Tu comprends, quand on fait cela par amour des livres, comme c est mon cas, ce n est pas du vol. D ailleurs, les éditeurs sont des riches!!!» Si je m abstiens de l approuver, je ne suis pas loin de penser que, la cause étant bonne, la faute en devient vénielle! Notre ténor nous est précieux, car la première des réalisations des L.M.J., la chorale, commence à exister : de nombreux jeunes, filles et garçons viennent la grossir, et son évolution technique et musicale est réellement étonnante. La discipline est facile, car chacun fait un effort sérieux. Il y a quelques très belles voix, auxquelles sont confiés des rôles de solistes, et l ensemble possède des voix moyennes, assez agréables et bien maniables, ce qui donne un excellent résultat, grâce aussi à la ferveur et à l ambiance sympathique des répétitions. Il y a pourtant, parmi ces nonprofessionnels, des problèmes à résoudre : ainsi celui de «Poulos» - c est un Grec dont on a abrégé le nom - un des plus âgés des choristes, d une gentillesse extrême... il n a qu un défaut il chante abominablement faux et fort! Chanter dans une chorale, au milieu de camarades qui l aiment bien, est son plus grand bonheur et sa fierté. Il ne peut être question de lui ôter cette joie. Alors, avec l amicale complicité des autres barytons, je lui demande seulement de chanter moins fort et je l entoure de garçons chantant très juste et qui savent, lorsque sa voix a tendance à se manifester trop bruyamment, le rappeler, par un amical coup de coude, à la discrétion. Cette chorale a bientôt un nom «Les jeunes chanteurs de la liberté». L extension des L.M.J. se poursuivant, des groupes locaux se forment dans les arrondissements, ce sont «Les Petits chanteurs de la liberté», chorales d enfants des patronages laïques qui vont bientôt pouvoir participer, comme leurs aînés, à des manifestations artistiques. Madame Cécile Grunebaum-Ballin, présidente du Centre Laïque des Auberges de Jeunesse me demande de créer et de diriger la chorale Ajiste réservée exclusivement aux adhérents du C.L.A.J.. J accepte cette proposition bien volontiers. Le recrutement a lieu aussitôt et très vite, les répétitions commencent. L évolution de cette chorale est, au début, moins rapide en qualité que celle des L.M.J., car elle connaît une fréquentation moins régulière. Mais cela s arrange vite. L ambiance est gaie, joyeuse, il règne une agréable camaraderie. Après avoir été assez sévère, au début, pour venir à bout de certains chahuts, je plaisante plus fréquemment et ris avec ces jeunes. Mais sur un seul signe, ils savent maintenant se calmer, et travailler sérieusement. Au bout de quelques semaines, l affluence devient telle que nous sommes obligés de louer une salle plus grande pour les répétitions. Un petit incident drolatique, au cours d une fête des Auberges, à la Mutualité, à laquelle participe la chorale, montre l esprit de camaraderie qui règne entre les jeunes et moi. La salle est très gaie et si bruyante, que notre entrée sur scène, accompagnée d applaudissements, provoque un chahut supplémentaire. Je me tourne vers le public, et le calme ne se faisant pas, je réclame, par le micro : - «De LA silence, s il vous plaît!» Rire général. Je ne comprends rien à cette hilarité... et me tourne, perplexe vers les chanteurs. L un d eux me crie, dans le tumulte - «LE silence, pas LA silence!!» Toujours ce difficile piège du genre des noms dans la langue française Maintenant, j ai compris et reprends le micro :
98 - «Bon, ça va! Et puisque ce n est pas LA, je vous demande LE silence... Merci bien!» Le succès est total. On applaudit à tout casser, indulgent à l étranger, à l exilé qui parle encore mal la langue du pays. Je ne dirai jamais assez, combien le climat de ces années est exceptionnel dans les milieux d humbles militants, dans les groupes de jeunes où je me sens à l aise : c est le vrai temps de la tolérance, de l acceptation de l autre, de la simplicité dans les rapports humains ; c est l époque de la confiance, de la libéralité. Ce pays est vraiment le mien. «... pays exemplaire, pays de tous les pays le plus humain, tu ne peux pas mourir, tu es promis toujours à la vie la plus noble, s il est vrai que tout homme d Europe, quand il rêve pour lui-même et pour les autres, d une vie juste et un peu tendre, est contraint de penser à toi» écrira Jean Guéhenno en 1938 dans son «Journal d une révolution ». Pourtant, viendront bientôt quelques nuages dans le ciel bleu de cette félicité. Alors que mes camarades n ont qu amitié pour moi, d étranges jalousies vont éclore chez quelques spécialistes du folklore français, et chez quelques responsables des A.J. - français eux aussi - qui brusquement décident : que l étranger s occupe de ce qui ne le regarde pas, que l émigré prend un peu trop de place dans les activités culturelles officielles. - «De quoi ce «métèque» se mêle-t-il avec notre folklore?» demande l un d eux!!! C est vrai que j harmonise pour la chorale beaucoup de chants populaires - de France et d ailleurs - C est vrai aussi qu on fait appel à moi pour ce vaste développement d un programme culturel entrepris par le Gouvernement de Front Populaire. Dès le début de l année, sur la proposition de Charles Vildrac et de Jean Luc, j ai été nommé, moi, l étranger, membre de la Commission des Loisirs de l Enfant, qui siège au Ministère de la Santé Publique, sous la présidence de Suzanne Lacore - sous-secrétaire d État à la Protection de l Enfance - et de son adjointe Eliane Brault. Claude Aveline, Madame Casadesus, Paul Faucher (Le Père Castor), Jean Cassou, Jean Renoir, Jean Luc font aussi partie de cette commission. Les réunions se succèdent, car il y a beaucoup à faire : dans ce domaine, on démarre presque à zéro. Notre premier travail est d établir la liste des réalisations les plus importantes et les plus urgentes. En même temps, l examen de certains sujets, de certains projets commence. Les discussions sont réellement passionnantes, d abord parce que les conceptions offrent une saine diversité parmi nous, puis parce que les débats sont francs, raisonnés, que toutes les suggestions sont prises en considération d une manière libérale, sans souci de hiérarchie, d âge, de rang social. Un exemple entre tous : pour organiser les sorties en plein air, d enfants de quartiers défavorisés, il faut un moyen de transport collectif. On choisit l autobus. Le budget étant très limité, il est difficile d acheter des voitures neuves. Quelqu un propose de s adresser à l Administration des Domaines qui vend bon marché des autobus désaffectés inutilisables pour les transports en commun. Sans plus réfléchir, on va adopter cette suggestion quand je réalise brusquement que des voitures impropres à transporter des adultes, le sont aussi à transporter des enfants. L erreur est évidente et lorsque j émets une courtoise, mais ferme réserve, l idée est écartée à l unanimité. Jean Luc est le fils du Chef de Cabinet du Directeur de l Enseignement Technique, dépendant de l Éducation Nationale. C est un garçon à peine plus âgé que moi. Nous nous voyons souvent et il y a entre nous une compréhension fraternelle, qui ressemble à une vraie affection. En plus d une véritable réciprocité de sentiments, il se met en tête qu on me doit quelque chose, pour ce que j ai déjà réalisé en France depuis mon arrivée. Il fait beaucoup pour moi, m aide énormément et si les circonstances l avaient permis, il aurait fait plus encore car il agit auprès de son père pour que les L.M.J. fassent partie de l Enseignement Technique, pour la musique. Ce projet échouera en raison du changement de gouvernement. Il interviendra aussi plus tard, pour ma première demande de naturalisation. Il me fait nommer encore, membre de la Commission Nationale du Front Populaire, en qualité de Directeur musical des L.M.J.. Le journal hongrois de Paris «Szabad Szó» (Libre Parole) souligne le fait avec fierté dans son numéro du 27 mars, en précisant aussi que je suis : «membre du Comité des Arts Populaires, à l Exposition Internationale». Les chorales, celles des L.M.J., celle du C.L.A.J. sont demandées dans diverses manifestations ; en mars au Congrès National des Jeunes Gardes Socialistes ; en mai, à la fête des Patronages laïques des VIIème et XVème arrondissements. Et les 8 et 9 mai, nous sommes à la fête du C.L.A.J. à l Auberge de Dammartin sur Tigeaux. C est une immense liesse populaire qui déroule ses festivités dans les prés. Madeleine et Léo Lagrange, arrivés avec les Ajistes par train spécial conduit par un camarade cheminot, Tyrand, ont couché à l Auberge, et sont avec nous tout au long de la fête, comme ils seront toujours aux côtés des jeunes, admirables militants d un socialisme pur et vigilant qui les fera refuser le compromis de Munich et dénoncer le «lâche soulagement» avoué par Blum, en Au printemps de 1937, une activité plus intense se développe aux L.M.J.. Il convient de pousser les résultats encore plus loin. Pour cela, nous organisons une Assemblée générale extraordinaire, en lançant une masse d invitations pour le 12 mai. Nous louons un local, nous nous procurons une table, quelques bancs, et le 12, nous attendons anxieusement le résultat. Très vite, les bancs sont occupés et il y a une quantité de gens debout : des jeunes, des moins jeunes, des inspecteurs et des professeurs, des journalistes. La réunion se déroule d une façon très informelle. Nous exposons nos projets, nos buts, les manières de les atteindre. Les interventions sont positives. A minuit, on doit lever la séance. Personne ne s est éclipsé! C est un beau succès pour nous, car nous avons beaucoup d offres de nouvelles collaborations bénévoles. Le 13 mai, a lieu à la Galerie La Boétie, le premier concert organisé par les L.M.J., sous la présidence de Darius Milhaud : «La nature dans la musique» (vocale et instrumentale), avec des œuvres de Beethoven, Debussy, Fauré, Franck, Liszt, Massenet, Milhaud, Rameau, Rimsky-Korsakoff et Schubert, devant un public nombreux et enthousiaste. En mai et juin, l «Association Nationale de soutien de l Enfance» organise des cours pour les dirigeants de colonies de vacances, donnés par le Professeur Lahy, Madame Lahy Hollebecque, le Docteur Roubakine, Varagnac. Le
99 Professeur Radiguet du Conservatoire et moi-même, nous nous y occupons du chant. En juin, les Jeunesses Socialistes adhèrent aux L.M.J.... Les Jeunesses Communistes nous ignorent! Une des chorales des «Petits chanteurs de la liberté» participe à l inauguration de la «Ligue des Droits de l Enfant» et nous sommes représentés au «Congrès National de la Musique» qui se tient à Paris, du 16 au 19 juin, pour travailler à la formation d une Fédération Nationale de la Musique. Le 23 juin, au Centre rural de l Exposition Internationale, une grande fête villageoise est donnée par «Mai 36» sous la présidence de Georges Monnet, devenu ministre, avec le concours de Victor Margueritte. J y dirige les «Petits chanteurs» et les «Jeunes chanteurs de la liberté». Et le 24 juin, sans répit, c est le «Grand Festival de la Jeunesse» que les L.M.J. et le C.L.A.J. ont préparé ensemble, au Palais de la Mutualité, sous la présidence de Léo Lagrange avec la participation d André Chamson du Journal «Vendredi», du jeune pianiste de douze ans Samson François, de Suzy Solidor, de Jean Effel, de Henri Jeanson du «Canard enchaîné» ; Mildah Polia chante des negro-spirituals ; y participent aussi les «Petits chanteurs de la liberté» du XVème arrondissement et une chorale qui regroupe des camarades du C.L.A.J., de «Savoir», et des L.M.J. Un public jeune réagit d une manière splendide au programme présenté avec beaucoup de gentillesse par Robert Desnos. Le «Populaire» écrit à propos de la soirée : «Pour un coup d essai, ce fut un coup de maître... Nous avons chanté avec eux, les «Jeunes Chanteurs», les «Petits chanteurs de la liberté», quand le chef de chorale, Paul Arma, se tournant vers la salle, se mit à diriger, avec autant de flamme que d humour. Et nous avons senti que quelque chose d heureux avait pris naissance, un mouvement qui peut et qui doit s amplifier et qui rendra à la France sa voix harmonieuse et gaie des temps où le peuple chantait ses propres chansons». Les L.M.J. ont l idée de faire le 19 juillet, une émission, transmise par Radio P.T.T. à tous les postes espagnols. «Vendredi» écrit à ce sujet : «C est vraiment une belle pensée qu ont eue les L.M.J. d organiser, pour apporter à l Espagne républicaine, à l occasion de l anniversaire de sa révolution, le témoignage de la sympathie fraternelle et de la solidarité de la jeunesse populaire internationale, cette émission. Chacune dans sa langue : français, allemand, hongrois, yiddish, de nombreuses chorales de jeunes et d enfants firent entendre des chants nationaux et révolutionnaires, après qu un de leurs membres eut exprimé, aux invisibles auditeurs, leur salut et leurs vœux, message immédiatement traduit en espagnol par le délégué spécial du Commissariat de Propagande de la Généralité de Catalogne. Et comment dire la puissance d affirmation que prit l «Internationale», quand toutes les chorales l entonnèrent à l unisson, d un même cœur, dans la diversité des langues? Elle traduisit d une façon grandiose, cette «Internationale» vraiment internationale, le sentiment de communauté profonde qui unit tous les peuples du Monde à ceux qui, sur le front d Espagne, combattent depuis un an pour la liberté du Peuple». Le lendemain, le 20 juillet, se tient une réunion de prise de contact du Comité d expansion et de soutien artistique des L.M.J.. Le Ministère de l Éducation Nationale, et le sous-secrétariat d État y sont représentés, aux côtés de la «Ligue Française des Auberges de Jeunesse», de l hebdomadaire «Vendredi», du «Comité National des Loisirs», du «Musée des Arts et Traditions populaires». Après un exposé des buts, des réalisations, de la situation, et des projets de l Association et l adoption à l unanimité d un plan de travail pour la rentrée, j ai la grande joie de recevoir l approbation de personnalités diverses : Henri Wallon, Serge Lifar, G.H. Rivière, Julien Caïn, Yvette Guilbert, Paul Rivet, Varagnac ; d écrivains : Aveline, Vildrac, Romain Rolland, Giono, Chamson, Bloch, Cassou, Desnos ; de musiciens : Nadia Boulanger, Honegger, Ibert, Jaubert, Rosenthal, Albert Roussel, Florent Schmidt. C est un vrai succès et un réel encouragement pour notre tout jeune mouvement. Le C.L.A.J. et le Ministère des Loisirs organisent, le 6 août, dans le cadre de l Exposition Internationale, un Festival Inter Jeunesse, où, sur la terrasse du Trocadéro, est jouée «Allons au-devant de la vie», une pièce écrite par Muse Dalbray où participent encore les chorales des L.M.J. et du C.L.A.J. Mes journées sont de plus en plus longues et chargées : L.M.J., Comités et Commissions, répétitions des chorales, participations aux fêtes et manifestations, réunions politiques. Je dois y ajouter le travail au piano pour des émissions sur Radio-Cité et Paris P.T.T.. Etrange fatalité qui tend à priver de loisirs celui qui prend en charge ceux des autres! Et encore une période où il n est plus question de composer, si ce n est des harmonisations pour les chorales. Au début de juin, j avais reçu, à notre Permanence, un jeune «cinéaste-technicien-cameraman-réalisateur». C est ainsi que s était présenté Navon! L énumération me donne un léger vertige. Il précise : - «J ai besoin de votre collaboration pour une prise de vues prochaine à Montlhéry, avec vos chanteurs, puis pour la partie musicale de divers documentaires artistiques que le Louvre, Jacques Jaujard et René Huyghe m ont demandé de réaliser». Les projets m intéressent et nous nous entendons sans problème. Navon a un accent, roumain, sans doute. Il est doux, lent, maladroit semble-t-il, alors qu en réalité, il est très habile dans son travail. Le reste ne semble pas l intéresser beaucoup. Pendant deux ans, nous allons travailler ensemble, dans un esprit fort agréable et positif. Son assistante est une toute petite Polonaise : ils font songer tous les deux à Goliath et David. Nous réaliserons quelques documentaires, au Louvre, parmi lesquels le FILM «LA FEMME DANS LA PEINTURE FRANÇAISE (1)» dont René Huyghe dit les textes. ( 1) Musique pour film : «La femme dans la peinture française». Commentaire de René Huyghe.
100 L été est là, mais les chorales n ont pas le désir d interrompre leurs activités. On me demande encore de prendre la direction des chanteurs de la Jeunesse allemande, de reprendre celle de la chorale hongroise (que j avais abandonnée à la suite de divers désaccords), celle de la Jeunesse juive, d un nouveau choeur d enfants.... tout cela commence à me paraître excessif. Malgré le plaisir que le travail me donne, je veux m imposer au moins un sérieux ralentissement dans cette partie de mes activités, au profit de mon jeu de piano et, je le souhaite tant, de mon œuvre de compositeur. Je suis si épuisé qu il m arrive de m endormir dans le métro. Je fume trop, je bois trop de café. Je n ai que la ressource de décrocher parfois pour 24 ou 48 heures chez mes amis Emy et Georges dont la maison du Pecq est merveilleuse et accueillante. J y retrouve avec joie, mes petites camarades et complices, Gilberte et Faby. Notre passion commune nous entraîne à allonger des soirées, dans une petite pièce au-dessus du garage, à l écoute de disques de jazz et de spirituals, et il faut l autorité d Emy et sa sagesse pour nous envoyer nous reposer. A la fin d août, quand même, après avoir fermé la permanence des L.M.J., je pars, sac au dos, pour la Bretagne. De Paimpol, je gagne l île Bréhat en grande partie sauvage et peu fréquentée. Je me baigne le plus possible et fais beaucoup de marche. J explore l île et ses côtes désertes. Je peux rester enfin silencieux! Le silence est, après des mois d activité et de «sociabilité», si reposant! Après quelques jours de solitude totale, je rejoins les Nizan et les Moussinac qui passent leurs vacances dans l île. Je les retrouve avec joie. Nous évoquons naturellement les questions les plus brûlantes de l actualité: l Espagne, la politique du P.C., l attitude de Staline, bien douloureuses pour nous. Il y a juste un an avaient lieu les premiers procès de Moscou : parmi les seize accusés, tous vieux militants, Zinoviev, Kamenev, Evdokimov, tous avouent, sont condamnés, exécutés. Et cette année ont commencé, fin janvier, les procès du Centre trotskiste : dix-sept arrêtés, parmi lesquels Radek et Piatakov s accusent. Certains sont condamnés à la peine capitale, d autres à la détention à vie. Et en juin, c est le maréchal Toukhatchevski et sept autres militaires, accusés d espionnage et de trahison qui sont jugés à huis clos, condamnés, exécutés. Les seconds procès de Moscou séparent encore plus les staliniens convaincus et les sceptiques. En novembre, sept membres du Comité Central de la Ligue des Droits de l Homme, parmi lesquels Madeleine Paz, Georges Pioch, Félicien Challaye démissionneront. Les Nizan quittent l île, leurs vacances terminées. Avant de me séparer des Moussinac, je déjeune encore une fois avec eux, et nous goûtons enfin la détente devant une mer calme, laissant de côté les problèmes angoissants du moment pour parler de rapports humains et de questions culturelles. Je reprends le chemin du retour, m arrêtant encore pour une étape, à l Auberge de Saint-Brieuc. Prêt au travail, plein de forces, de santé, de courage, je retrouve Paris. L enthousiasme ne m a pas quitté et pourtant, il y a déjà tant de failles dans l idéologie que je ne veux pas abandonner, m accrochant, sans doute pour cela, aux réalisations concrètes. Mais comme je comprendrai en les lisant, plus tard dans son «Journal d une révolution, », ces lignes que Guéhenno écrit, en juillet 1937, dans son village, où il se «donne le temps de vivre» : «Je m accuse de lever et de fermer le poing sans plaisir, sans enthousiasme. Je n aime pas ce geste à la suite, inspiré de l adversaire. Cela me gêne qu il réponde à un autre geste, celui de la main ouverte et levée. C est un signe de bataille plus que de fraternité». J ai à m occuper dès la rentrée de changements de domiciles : le mien et celui des L.M.J. Au printemps, j avais quitté les Buttes.Chaumont et loué un appartement dans un immeuble moderne du XVème arrondissement. J aimais ce quartier populaire, vivant, coloré, avec ses boutiques et son marché. Mon mobilier est toujours élémentaire, mais me suffit. Pour l animer et donner de la chaleur à son indigence, j orne les murs de tissus paysans et de peintures d amis. Oh! je sens bien que ces étoffes aux couleurs vives dont j aime m entourer témoignent de ma nostalgie des broderies paysannes dont la collection passionnée ne s éteindra jamais en moi! Chaque fois que je m installe quelque part, j aime donner, au logis le plus simple, quelques touches personnelles. J ai remarqué que chez les Français et en général chez les Latins, ce besoin de la personnalisation du lieu d habitation n est pas très vif... et ce n est certes pas la progression technique qui pourra y apporter une modification, voire une amélioration, puisque la tendance ira de plus en plus vers la standardisation des lieux de vie. Une fausse note s est glissée dans l ambiance harmonieuse de ma nouvelle résidence, fausse note qui me choque d autant plus qu elle est la première du genre, depuis mon arrivée en France, en L ascenseur de l immeuble est tapissé de belles plaques de bois qui commencent à être ornées de graffiti. Le concierge m accuse carrément, alors qu il y a pas mal d enfants qui utilisent l ascenseur et sont certainement les coupables. Pourquoi moi? - «Mais, Monsieur, vous êtes le seul étranger dans l immeuble!» D un seul coup, l endroit me déplaît! On me signale un atelier d artiste, avec logement, dans le quartier de Montparnasse. Je cultive, depuis bien longtemps, le désir d habiter un atelier, d avoir la sensation d être moins enfermé, d être plus libre, de mieux respirer. Les verrières qui couvrent généralement la totalité du côté Nord, donnent une lumière, inconnue dans les appartements, et que j aime. Je visite donc sans tarder, les lieux et suis émerveillé. L atelier est assez vaste pour mes meubles et un piano et il y a vers le Midi une jolie petite pièce avec coin cuisine et un cabinet de toilette qui donnent sur une superbe terrasse au-dessus des toits parisiens. Mon rêve se réalise, j effectue la location, je quitte l immeuble, ou j ai été le «seul étranger», et j apprends avec satisfaction, que la maison au sommet de laquelle je juche maintenant est peuplée de réfugiés allemands, de Noirs... d Auvergnats et autres indigènes de tout poil. Je confie la peinture de mon nouveau logis à un de mes camarades sarrois en exil, Heinrich, bricoleur habile, capable de tout faire et à qui nous procurons souvent, nos amis et moi, des travaux rémunérés.
101 Heinrich Detjen, qui était, dans la Sarre, membre de la direction régionale du Parti, conseiller municipal, connu et aimé partout, est le militant-type, non-intellectuel, pour lequel il n y a qu une seule vérité : celle qui est imposée par Moscou. Il est totalement soumis, et refuse catégoriquement d envisager une remise en question de la vérité des vérités. Il ne veut pas connaître le doute ; il ne veut pas savoir, si c est une force ou une faiblesse. Il n a même plus le désir, ni la volonté de se libérer de l emprise totale du Parti sur lui. C est l esclave, qui a trouvé le bonheur dans la dépendance. Depuis longtemps, on a tué en lui le «non». Il ne connaît que le «oui» toujours inconditionnel. Heinrich est un homme sensible, chaleureux, hospitalier et très bon, qui sait ce que veut dire le mot solidarité - quand on lui permet de la pratiquer. Il l a prouvé dans la Résistance, dans la Sarre devenue hitlérienne, jusqu au moment où, menacé, il a émigré avec sa femme et sa fillette, en France, laissant tout derrière lui. Grâce à quelques-uns de ses amis sarrois déjà installés dans la région parisienne, il a trouvé un modeste logement à Clichy. En 1945, avec l avance des Armées Alliées, la Sarre sera libérée et la plupart des réfugiés rentreront. Ainsi les Detjen. En raison de sa popularité et aussi de son passé d antifasciste, il sera élu Bourgmestre de la ville de Sarrebruck, élection également favorisée par les Armées Alliées d occupation. Le Parti communiste de la Sarre sera reconstitué, et, aussitôt, une véritable cabale calomnieuse et scandaleuse sera déclenchée contre Detjen, avec des arguments parfaitement ridicules : déviation de la ligne du Parti, création d une fraction hostile, etc. Refrain maintes fois repris les calomnies agiront. Heinrich sera exclu du Parti, on l obligera à démissionner de son poste de Bourgmestre et on le reléguera à un tout petit emploi au cimetière municipal de la ville, où je retrouverai, découragé, abattu (mais toujours pas révolté!) ce militant antifasciste courageux et exemplaire. Il enterrera sa femme ; il restera inconsolable, il ira s incliner devant sa tombe fidèlement chaque semaine. Il continuera sa petite vie, dans un très modeste logement à Sarrebruck, avec sa fille - et avec la seule consolation que la méchanceté des hommes n aura pu réussir à détruire : la pratique d une peinture - très naturaliste, mais bien faite, qui lui permettra d atténuer ses regrets du temps de l espoir. Les L.M.J., aussi, changent de domicile, après le pittoresque de la permanence dans la réserve de tissus, le provisoire d une autre, rue Notre-Dame de Lorette, nous nous offrons - grâce à quelques menues subventions que divers ministères viennent de nous accorder, la location d un vrai bureau indépendant, rue du Renard, dans un immeuble réservé à des bureaux. Notre mobilier reste, là aussi, élémentaire, mais cela ne nous dérange pas car nous sommes persuadés que dans des locaux luxueux, nous ne ferions pas meilleur travail! Parmi les nombreux supporters des L.M.J., nous comptons Paul Delarue, directeur d école, qui fait depuis longtemps des recherches sur les chants et les danses de son Nivernais natal. Il a, dans ce domaine, un maître pour lequel il professe une grande admiration, Achille Millien, dont il deviendra d ailleurs l exécuteur testamentaire et le détenteur de notes, d études, de chants recueillis de la bouche des paysans. Paul Delarue est heureux de nous voir nous intéresser sérieusement au folklore que nous avons décidé d inclure dans les activités des L.M.J. avec l intention de le réhabiliter aux yeux des jeunes. Il décide de travailler avec nous et nous fournit une documentation manuscrite ou publiée. C est un véritable amoureux du folklore, un pur, un enthousiaste, et son aide est bien positive. Une seule chose m étonne : lorsque je lui dis que j ai été élève de Bartók, cela ne signifie pas grand chose pour lui, et il ne sait rien du fervent folkloriste qu est le musicien. Je trouve étrange, cette étroitesse de goût et d intérêt limités au seul folklore de sa région, chez un homme intelligent. Cela n ôte rien à l estime que j ai pour lui et nous publions des chansons nivernaises qu il nous communique. Paul Delarue est à mon côté lorsque le premier désaccord survient dans notre équipe, jusque là unie. Il s agit du choix de chants que nous voulons réunir dans un modeste recueil pour les jeunes, sous le titre CHANTONS AU VENT 67. Pendant plusieurs jours, les travaux quotidiens sont abandonnés et cèdent la place à des discussions inattendues et passionnées avec les responsables du C.L.A.J.. Pour ma part, je tiens absolument - et Paul Delarue me soutient tout naturellement - à ne publier que des chansons du folklore authentique. Mais l argument qui prévaut - étant donné l état de nos finances - est la nécessité d une diffusion aussi large que possible... il faut rendre le recueil «rentable» et pour cela ne donner que des chants que tout le monde connaît dans les Auberges. Ce raisonnement a gain de cause. Delarue et moi sommes minoritaires et nous cédons démocratiquement, tout en désavouant cette solution. J ai un autre projet : préparer l édition - très populaire pour le prix, très artistique pour l exécution - d un recueil de «Chansons de métiers» des provinces de France à l usage des élèves de l enseignement technique. Jean Luc m écrit le 17 août, de la part de son père et du Directeur de l Enseignement technique : «Mon père me charge de vous dire qu il est ravi de votre projet d édition de chansons de métiers. Je me mets en rapport immédiatement avec le Directeur de notre École du Livre, pour étudier la question de l impression»... La réalisation de ce projet ne pourra être immédiate : les préoccupations de 1938 et de 1939 étant autres, et c est quelques années plus tard que le recueil, élaboré en 1937, se fera. D autres projets avec Paul Faucher (Le Père Castor) et Frantisek Bakule qui dirige le célèbre chœur tchèque, ne pourront non plus voir le jour. Mais dès la rentrée, les L.M.J., en accord avec les services des «Arts et Traditions Populaires», lancent l idée d une collecte de chants populaires auprès de ceux qui en sont détenteurs, pour «ouvrir à notre jeunesse, le trésor musical sur lequel vous veillez, lui permettre de mieux comprendre et de mieux aimer l âme des peuples». Le travail se poursuit jusqu à la fin de l année avec les chorales qui participent aux fêtes, manifestations, soirées musicales et culturelles organisées par la Ligue Française de l Enseignement, les Patronages laïques, les J.E.U.N.E.S., les Syndicats, le C.L.A.J.. Cela va du Gala pacifiste socialiste, aux Arbres de Noël des arrondissements, à la grande joie de nos jeunes chanteurs qui ont conscience d être mêlés à la vie sociale active en ces temps Paris. Éditions des «Loisirs Musicaux de la Jeunesse». 26 rue du Renard. Paris 4
102 Des cours de moniteurs de chant choral sont organisés, car il ne m est plus possible de diriger tous les groupes. Le mois de décembre est insensé car s ajoute aux activités des L.M.J., aux réunions de Comités, la préparation pour moi, de plusieurs émissions de piano. J en ai encore une de musique ancienne peu connue, de Fischer, Grieco, Pasquini, Pescetti, le 24 décembre au soir, à Paris P.T.T., juste avant le réveillon qu une quinzaine de filles et garçons, parmi mes plus fidèles compagnons, ont organisé pour fêter tout à la fois : Noël et une pendaison de crémaillère dans mon nouveau domicile qui prend pour tous, le nom d «Atelier».
103 FRANCE 1938 : Les Activités des L.M.J. Les Chorales Les L.M.J. intéressent vivement Suzanne Lacore et son adjointe Eliane Brault. Je les rencontre à chaque réunion de la Commission des Loisirs de l enfant. Suzanne Lacore est une femme intelligente, un esprit ouvert, chaleureux quand sa fonction ne lui impose pas une attitude neutre et réservée. En réalité, sa curiosité pour les L.M.J. va au-delà des activités musicales : c est la tendance, la direction, le but lointain qu elle veut comprendre. Je lui dis alors la fraternité qui s est établie dans notre groupe où la pratique du chant collectif exclut toute rivalité, toute hiérarchie. Je lui raconte ce que j ai fait aux États-Unis et les expériences que j ai vu pratiquer dans l enseignement. Je lui parle de ces nombreuses écoles où, déjà, en , on rassemblait les enfants - dès l âge de l école maternelle - pour improviser des orchestres d objets sonores : casseroles, bouteilles, briques cognées avec un petit marteau, boîtes métalliques, sièges de bois frappés avec des baguettes, auxquels on ajoutait parfois pipeaux et sifflets et un piano qui servait à l éducateur, à conduire l ensemble vers une discipline collective. Je lui raconte aussi mes expériences à la Skokie School de Winnetka, près de Chicago, et lui montre les lettres que les enfants m écrivaient après des concerts de musique contemporaine. La phrase de l une d elle «Please don t come back again!» a son succès! Les L.M.J. sont maintenant bien implantés dans le contexte culturel du temps. Pour les travaux pratiques et administratifs, je suis magnifiquement secondé par le dévouement et aussi les capacités de mes camarades et de mes collaboratrices. La chorale a un programme très chargé et participera tout au long de l année à la fête du groupe «Savoir» et des Ecrivains de «Vendredi», à une fête syndicale, à une autre organisée par le Patronage laïque du XVème arrondissement, à la soirée du «Club sportif du Livre Parisien» pour «Art et Travail», à la «Maison des Syndicats» du XIVème arrondissement au profit des colonies de vacances, à la veillée des Auberges à Magic-City, à la fête donnée salle d Iéna par le «Groupe 18 ans» et la «Compagnie de la Petite Ourse», à la fête des «Amis de la Nature». Les L.M.J. peuvent maintenant réaliser un autre de leurs projets et je fais envoyer une lettre circulaire aux Maires, aux Inspecteurs de l Enseignement, aux Directrices et Directeurs d Écoles, après avoir mis au point, un projet de «concerttype» pour les écoliers. Le premier concert a lieu devant 350 enfants. Yvonne Tiénot fait une courte causerie pour exposer «d où vient la musique, ce que l on rencontre dans toute composition musicale», et les interprètes parmi lesquels : Mildah Polia, Alfred Loewenguth, la chorale «La Benjamine» dirigée par Madame Samuel, font entendre des pages de Lulli, Schumann, Schubert, Pierné, Albeniz. Il y a parmi l auditoire des enseignants «séduits par cette intelligente et utile propagande musicale», et des critiques favorables à cette initiative : Dans «Le Populaire», on lit :... «Paul Arma, le jeune compositeur, s est donné à tâche d initier les enfants du peuple, aux joies de la musique, de les réunir en des chorales, en des orchestres, afin qu ils aiment et comprennent ce que le domaine musical contient d universellement beau, de large et d humain...» Emile Vuillermoz, écrit dans «Excelsior» : «... Faire entrer dans l organisation moderne du loisir cet élément de féerie qu est la musique et en révéler la saine volupté à l enfance d une manière méthodique et suivie, quelle splendide initiative! L œuvre est si noble et si capitale qu il ne faut rien négliger pour l amener à son point de perfection». C est pour atteindre cette perfection que Vuillermoz suggère à de très grands interprètes de s intéresser à une telle entreprise et d y apporter leur concours bénévole. Nous proposons à la station de Radio P.T.T., une série d émissions pour les jeunes. La première est, dès janvier, la retransmission d un concert donné rue Sorbier. Cette diffusion porte ses fruits dans des mesures qui dépassent nos espérances : de nombreuses écoles de Paris et de banlieue nous invitent. Un calendrier doit être élaboré mais le nombre des interprètes et des présentateurs doit augmenter pour pouvoir former plusieurs équipes de qualité qui se relaient. C est une de nos plus grandes réussites et il faut rendre justice à la radio et à la presse qui ont largement fait connaître notre initiative. Notre seconde émission de radio qui a lieu en mars, demande de nombreuses répétitions de chorales, sous les directives de Paul Delarue, pour l exécution de sa saynète LA PROMESSE DE JEAN-PIERRE ET DE LA YÉYETTE 68 avec des danses et des chants du Nivernais. L émission, présentée par André Varagnac, obtient, elle aussi, un succès dans la presse. Pierre Descaves écrit dans «Ce Soir» : 6 8 M.S. inédit.
104 «Qu elle est donc à encourager l entreprise des L.M.J.... Ce groupement artistique, dont le directeur musical est Paul Arma, se propose de faire de la musique «pour le Français qui, dit-on, n est pas musicien», une «habitude» et un «besoin»... Deux objectifs : donner à des jeunes, à des enfants, la possibilité d apprendre à exécuter la musique vocale ou instrumentale, d une part. De l autre, leur apprendre à écouter la musique et à la comprendre...». Après les écoles primaires, les lycées s intéressent à nos concerts. Le premier à leur ouvrir ses portes, est, en mai, le lycée Victor Duruy. Notre initiative nous amène de nouvelles collaborations et ce sont pour moi des signes positifs. Nous avons souvent la visite de la fille d André Gédalge, qui continue d appliquer la méthode de ce dernier : «L enseignement de la musique par l éducation méthodique de l oreille». Nous avons de fréquents contacts avec la sœur de Maurice Martenot qui a ouvert à Neuilly, l école qui deviendra célèbre. Nous voulons élargir notre cercle car un de nos buts est de devenir, en quelque sorte, «rassembleur» d efforts isolés, en veillant évidemment à ce que chaque effort garde son principe, sa personnalité mais forme avec les autres, un ensemble riche et cohérent. Toute rivalité doit être écartée, comme les préférences arbitraires : l avenir seul doit juger. Nous mettons sur pied une «Commission de Pédagogie musicale» et notre première réunion a lieu chez une autre de nos précieuses et généreuses collaboratrices : professeur au Conservatoire de Musique : Alice Pelliot. Une série de propositions est présentée et mise en pratique au cours des réunions suivantes. Parmi tant d amis des L.M.J., il y a aussi Paul-Marie Masson, professeur de Musicologie à La Sorbonne. Nos entretiens débordent souvent du cadre de la musique. Il est membre du Comité directeur de «La Paix par le Droit». C est un esprit fin, ouvert, idéaliste. Il vient de composer un chant pour soli, chœurs et orchestre, destiné à des manifestations pacifistes et dédié à la future «Société des Nations». Quand nous nous rencontrons, nos conversations - plutôt discussions - sont, par la force de nos convictions, et en raison de la réalité que nous vivons, très animées. Comme beaucoup, il ne voit pas la différence entre le fait d être contre la guerre et celui d être inconditionnellement pour la paix. Ce pacifisme, par son unilatéralité, ne tient aucun compte de ce qui se passe en face, et c est tragique quand «en face», c est, aujourd hui «Adolf Hitler» Quand on est un adversaire résolu de la guerre - de toutes les guerres - il est indispensable de songer à toutes les parties en présence. Mon optimisme réaliste est simple : j attends toujours le pire en espérant toujours le meilleur. L optimisme des pacifistes est basé sur des illusions : ils croient au meilleur et refusent d envisager le pire. Pourtant, P.M. Masson et moi, nous nous comprenons et nous coexistons cordialement Je tente, sans vrai succès, d intéresser Jean Wîener aux L.M.J.. J avais entendu, autour de 1925, à Budapest, le fameux Duo, Wiener et Doucet qui faisait sensation, dans toute l Europe, non seulement par ses réelles qualités, mais encore par son style si nouveau. Ce concert m avait laissé un souvenir inoubliable. Les deux inséparables se sépareront pourtant un jour. Doucet ouvrira un bar à Paris, et Wiener composera plus qu il ne jouera. Je tiens à faire sa connaissance, mais l entendant jouer, je doute presque d être en présence du même personnage. La vivacité, l élan, l envergure semblent avoir disparu. Il paraît maintenant calme et comme résigné, musicalement incomparable avec celui que j avais entendu à Budapest. Il est devenu communiste honnête, fidèle, un de ceux qui considèrent que le Parti ne peut jamais se tromper. Quand arrive un drame, ce n est pas le Parti qui s est trompé, mais les dirigeants... et on sait bien que les hommes ne sont pas infaillibles, n est ce pas? Alors on accepte tout! Jean Wiener compose surtout de la musique pour films, dont il obtient les commandes en majeure partie grâce à des amis militants. Dans sa démarche, parce que voulant être actif, convaincant et populaire - il me parait, dans sa musique, rêver d être un Eisler français. Mais il lui manquera toujours l élan, la grande force de persuasion et aussi le côté violent d Eisler. Ses musiques de films sont bien écrites, mais c est plutôt de la musique légère, proche de la musique de variété. Nous devenons d assez bons camarades, mais il n y a, en réalité, pas beaucoup d affinités entre nous, ni sur le plan musical, ni sur le plan humain. Je lui parle des L.M.J., sans déclencher grand enthousiasme et il ne nous aidera que très épisodiquement et sans beaucoup d entrain. Il m arrivera, un jour, dans une des stations de radio, d entrer dans un studio et de trouver Wiener, assis au piano, son éternel chapeau penché sur le côté, son éternel mégot au coin de la bouche, tapotant les touches. - «Bonjour Jean, comment vas-tu?» Un grognement en guise de réponse. - «Que fais-tu en ce moment?» - «D la merde, comme toujours!» D autres encore restent indifférents, quand ce n est pas hostiles, à ce que j entreprends, car je ne provoque pas que de la sympathie. Peut-être, que pour certains, je suis un peu trop remuant. Tant pis, je juge la cause bonne et ne crains pas de gêner. Ainsi, en dépit de l estime et de la sympathie que me témoigne, au Musée des Arts et Traditions Populaires, Georges-Henri Rivière, pour ce que j ai entrepris, la responsable, au Musée, du département du folklore musical, Claudie Marcel-Dubois se montre résolument hostile à ce que je fais. Elle est enfermée dans une conception sectaire qu il m est impossible de partager : pour elle, le folklore musical est exclusivement une matière de musée; à partir du moment où il est noté ou enregistré, il n appartient plus au peuple mais doit être mis en fiches pour être conservé. Elle n est pas la seule à avoir cette idée du folklore pour musée. Même notre ami Paul Delarue me dira dans une lettre du 2 mars 1944 : «... Evidemment quand on débute dans le domaine de la chanson folklorique, on a tendance à croire que toute chanson publiée est à tout le monde. Oui, pour la chanter, non pour la mettre en des ouvrages destinés à la vente. Celui qui
105 cherche à en recueillir chez les paysans, là où on en trouve encore, s aperçoit qu il est infiniment plus difficile de collecter des chansons inédites que de faire un recueil en glanant dans les recueils des autres. Une enquête folklorique est un travail scientifique, demandant beaucoup de méthode et de très longues recherches, une communion véritable avec l âme paysanne qu il s agisse de chants, de contes, de croyances ou de coutumes. La publication de ses résultats est un ouvrage scientifique qui a les droits de tout ouvrage de recherche...». Cette question a toujours été d ailleurs source de virulentes discussions entre spécialistes! Il faut lire les propos agressifs que se sont expédiés ceux du début du siècle, par ouvrages et articles savants interposés. La tradition qui devrait rester propriété de ceux qui l ont maintenue vivante ou qui maintenant, essaient de la faire renaître, ne peut être sujet de gloses arides entre barbus d archives. Alors je continue à harmoniser pour mes chorales, des beaux chants traditionnels : «La chanson du vigneron», «Le berger qui me fait la cour», «Partons à la lignière», «Chez le bon Dieu», qui seront chantés dans un concert des L.M.J., au printemps 1939, et publiés plus tard sous le titre QUATRE CHOEURS 69 pour choeurs mixtes à quatre voix. J ai la curiosité de rencontrer Roger Dévigne, directeur de la Phonothèque Nationale, ce «Musée de la Parole» qu il a obtenu, équivalent, pour le dépôt légal du document sonore, à la Bibliothèque Nationale, pour le dépôt du document imprimé. Je connais la passion de Dévigne pour les traditions populaires dont il est lui, non seulement conservateur, mais encore propagandiste acharné. Il est aussi poète et écrivain. Je suis surpris, en allant le voir, de le trouver très au courant du travail qu accomplissent les L.M.J. et, lui, est surpris de me voir, si jeune encore, responsable d une telle entreprise. Nous parlons bien sûr de Bartók pour lequel il a une grande admiration. Il me fait visiter la Phonothèque aux locaux incroyablement petits, le minuscule laboratoire pour la gravure de disques, à l installation technique insuffisante. Mais Dévigne est un sage, il est patient, persévérant et sait que la Phonothèque deviendra un jour l important organisme dont il rêve. Je retourne le voir souvent, chez lui, tout en haut d une maison de l île Saint-Louis où une jolie terrasse domine la Seine. Sa femme et lui y vivent au milieu des livres et il possède sur le quai, une ancienne boutique où il a aménagé une imprimerie : au milieu d un désordre hétéroclite, trône une vieille machine à imprimer à la main, sur laquelle il imprime ses poèmes. Roger Dévigne entend participer à notre travail et nous organisons, pour les membres de la chorale, dans une toute petite salle de la Phonothèque, en huit «concerts de disques rares», un «Tour du monde musical» qu il accompagne de commentaires sensibles, précis et colorés. Nous resterons liés jusqu à sa mort, et il tiendra à écrire la préface d une de mes anthologies qui sortira plus tard. C est aussi à la Phonothèque nationale que nous faisons entendre Lisbeth Sanders. C est une cantatrice hollandaise dont la réputation internationale commence à se confirmer. Elle est capable de produire, avec sa très belle voix, une gamme prodigieuse de timbres et de coloris. En plus de ce trésor, elle possède une grande intelligence et une belle culture. Cela lui permet de mettre ses qualités au service du folklore de nombreux peuples. En effet, phénomène assez rare, elle chante chaque chanson dans sa langue originale, après en avoir indiqué brièvement le contenu. Ces récitals sont précédés d une introduction de Charles Vildrac, qui parle d elle, de sa passion, du sérieux de ses recherches et du goût exquis avec lequel elle chante. Ces concerts sont accueillis avec enthousiasme et promettent, une carrière unique. Malheureusement, dès l occupation nazie de la Hollande, on ne saura plus rien de la cantatrice. On me demande de créer, dans les arrondissements, de nouvelles chorales des «Petits chanteurs de la liberté». Il faut encore trouver du temps pour les répétitions. J ai repéré chez les «Jeunes chanteurs», certains qui ont une très bonne oreille, des voix agréables et justes et qui adorent le chant choral. Souvent je leur explique quelques-uns des secrets simples pour la direction de chœurs. Je compte sur eux pour me relayer dans la direction des chorales nouvellement créées. Une bonne occasion se présente : on me demande de diriger la chorale des «Amis de la Nature» et je propose aux responsables un de mes jeunes, mais ils refusent, c est moi qu ils veulent à la tête de leur groupe et je dois ajouter encore cela aux activités qui concernent les L.M.J.. A côté de cela, je ne puis négliger mes propres émissions de pianiste, et même grippé, fatigué, il me faut suivre le rythme insensé qui est devenu le mien. Je donne sur Paris P.T.T., en février des œuvres de Bartók, de Szabó et de moi ; à Radio Paris, un autre récital en mars; un autre encore en mai, à Radio Tour Eiffel, la station installée au Grand Palais, dans une partie assez vétuste avec de vieux tapis et des rideaux couvrant les murs du studio pour éviter l écho, et une fenêtre... qui laisse entrer les bruits extérieurs! En juin, c est à une soirée organisée par les Groupes Culturels hongrois de Paris que je joue des sonates de Kadosa, des œuvres de Kodaly, de Bartók, et que j accompagne les «Chansons populaires hongroises» et une «Danse roumaine» de Bartók. Je suis amené à rencontrer Jacques Jaujard, qui, sous-directeur des Musées Nationaux et de l École du Louvre, demande à Navon et à son équipe, après le premier film sur «La femme française dans la peinture», de réaliser de courts métrages de propagande pour le Ministère de l Information. J ai grand plaisir à le voir, toujours courtois, attentif et d une grande gentillesse. Lui aussi est tout prêt à aider les L.M.J. et il m arrive parfois de lui demander conseil avant de me lancer dans une nouvelle entreprise. Il me répond toujours avec grande clarté et simplicité. Il appartient incontestablement à cette catégorie d hommes qui, grâce à leur valeur, peuvent se permettre d être simples. Le Comité directeur des L.M.J. prend l habitude de se réunir chaque dimanche, dans la soirée avant l assemblée des seuls responsables de la Chorale. L esprit est toujours excellent, les suggestions sont toutes faites dans un esprit Paris. Édition Rouart-Lerolle, repris par Édition Salabert.
106 constructif. Et moi, qui n ai pas d horaires fixes et peux facilement sacrifier ainsi cette soirée de loisirs, j apprécie à sa juste valeur, le dévouement de mes camarades. Nous décidons de lancer une petite publication mensuelle, modeste bien sûr, intitulée CHANTONS AU VENT. Le premier numéro paraît le 15 avril, sur huit pages vertes. Il y a diverses rubriques celle des nouvelles de nos sections, le coin des alpinistes, le programme des sorties, les annonces des manifestations et concerts, un «Rions au vent», avec quelques blagues et une chanson, avec la musique et les paroles. Il y a «la voix des aînés» avec des Messages de Darius Milhaud et d Henri Radiguet et «la voix des nôtres» tribune libre ouverte à tous. C est Jean Gouin qui fait entendre cette première «voix des nôtres». C est à la soirée du groupe «Savoir» que j ai fait la connaissance de Jean Gouin. Il suit, depuis la création, l évolution des L.M.J. qu il approuve. Il est fonctionnaire au Ministère du Travail et s intéresse à beaucoup de choses touchant la jeunesse, les arts, la littérature. Il est très près de la revue «Esprit» et d Emmanuel Mounier. Un peu rêveur et nonchalant, il est attachant car il se passionne pour mille projets et entreprend mille choses. Nos aspirations sont les mêmes, mais nos rythmes de vie sont totalement différents. Il flâne souvent, et je fonce non moins souvent, mais nous nous entendons bien et poursuivrons, toute la vie, une amitié que nos enfants perpétueront. A une de nos rencontres, il me parle d un voyage qu il a fait en Angleterre, et de Londres où il a partagé avec une jeune Française au prénom rare, Edmée, beaucoup de tristesse en entendant à l Auberge de Jeunesse, les propos ahurissants tenus par de jeunes Allemands et de jeunes Autrichiens. Notre modeste petit journal suscite bien malgré lui une remarque acerbe de Paul Delarue qui m écrit le 10 juin 1938 :... «J ai reçu votre n 3 de «Chantons au vent». Très flou et très vague l article de Roger Dévigne. Je reconnais là le son des folkloristes de salon que j entends à la Radio et au... Trocadéro où je vais de moins en moins». Décidément, folklore et folkloristes me donneraient bien du souci si je n étais pas moi-même tenace! Notre journal porte déjà l adresse de notre nouveau local. J avais depuis quelque temps une idée baroque née au cours d une de mes rares balades de détente, le long de la Seine. Je regardais avec envie les péniches où la vie semblait couler aussi calmement que le courant : l homme au gouvernail, la femme à ses occupations, les enfants à leurs jeux. Pourquoi ne pas installer le siège des L.M.J. dans une péniche à quai? On y aurait de la place et ce serait original. Sans en rien dire à mes camarades, je m étais mis en quête, grâce à des relations dans différents ministères, de la marche à suivre et cela m avait conduit à l Administration des Domaines qui vend à très bon prix les choses les plus diverses. Il y a effectivement une péniche à vendre. Déjà je joue «Perrette» dans la voiture d un employé qui me conduit à Neuilly voir l objet de mes rêves. «Hélas»! La chose est hideuse, petite, et en ciment : une coque vide, sans pont : c est la carcasse d un ancien engin de déminage qui date de la guerre de 14/18. Mon rêve est écrasé par l objet et je renonce à mon beau projet. Mais les L.M.J. trouvent - à défaut de péniche - un nouveau local plus vaste que celui de la rue du Renard : une boutique et une arrière-boutique nous accueillent, rue de Savoie, en plein quartier latin ; elles sont vite nettoyées, repeintes, meublées par les camarades bénévoles, et c est là que dans la fièvre se compose notre petit journal «Chantons au vent». D autres réalisations prennent encore naissance pendant cette année Pourquoi ne pas relier la musique, le dessin et les travaux manuels dans la création enfantine? Pourquoi ne pas donner à la musique le rôle de source vers l image? Qui, peut mieux que l enfant laisser vagabonder librement sa fantaisie sans les règles et les contraintes que connaissent les adultes? En mai, les L.M.J. lancent des appels, par la presse, par tracts, par circulaires, auprès du corps enseignant, pour obtenir des dessins et des travaux d enfants inspirés par la musique et le chant. Notre projet est de les réunir dans une exposition sous le titre «De l oreille à la main». Nos appels sont entendus, nous recevons un grand nombre de dessins, de pastels, d aquarelles. Devant cette abondance de matériaux, nous envisageons d inclure l exposition dans le «Mois de la Jeunesse et de l Enfance». Mais il est trop tard pour obtenir un stand. L exposition «De l oreille à la main» est reportée à mars 1939, sous le patronage du «Conseil supérieur de Protection de l Enfance», dans le cadre d une «Exposition Internationale de Dessins et de Travaux d enfants librement inspirés par la musique et la chanson». Nous participons toutefois au «Mois de la Jeunesse et de l Enfance», en organisant une fête musicale enfantine qui, le 7 juillet, se déroule au Théâtre de Verdure du Jardin d Acclimatation avec un programme de chant choral, de musique instrumentale et de danse. Un de nos camarades, Rudi, est un joueur passionné d harmonica. Jusqu à présent, je n ai guère goûté cet instrument, mais Rudi, ami fidèle, camarade dévoué et musicien non professionnel, extrêmement doué, me le fait aimer. Il a un répertoire incomparable de «horas» et dès que lui et son inséparable compagnon l harmonica, arrivent dans une Auberge, la ronde de filles et de garçons se forme irrésistiblement et la danse commence. Rudi, d origine roumaine, tourneur de son état, est aimé de tous : il est populaire non seulement dans notre groupe des L.M.J., mais dans tous les milieux d auberges tant sa personnalité est attachante et son entrain de musicien contagieux. L engouement pour l harmonica est tel, que des cours sont organisés et que Rudi forme avec les meilleurs de ses élèves un quatuor dont fait aussi partie Jean Gouin. Je songe de mon côté, avec toujours la même façon de voir les choses, et de tenter l impossible, - qui n ose rien, ne réussit rien - à monter un double quatuor vocal avec des professionnels et des semi-professionnels. Je réunis sans trop de problèmes, quatre femmes et quatre hommes qui acceptent d être - en attendant des temps meilleurs - bénévoles. Ce sont là huit très belles voix, nous nous mettons au travail sérieusement et avec grand élan. Cela me donne encore pas mal à faire : matériels à établir pour des œuvres de la Renaissance, arrangements, harmonisations de thèmes du folklore, organisation de répétitions. Se crée une sympathique unité musicale et humaine qui pourrait donner un résultat certain si
107 ne surgissait une difficulté... prévisible! Aucune de nos répétitions ne réussit à regrouper les huit interprètes : quelquesuns d entre eux gagnent leur vie avec leur voix et ne peuvent négliger, pour une activité agréable, mais bénévole, des engagements rétribués pour des cérémonies religieuses, mariages et enterrements. Nous essayons, pendant quelque temps, de ne pas abandonner, et continuons à travailler dans des conditions imparfaites, mais il nous faut bientôt renoncer, tous d accord pour trouver nos efforts inutiles dans ces conditions. Au sein même de l équipe directrice des L.M.J. - secrétariat, permanence, journal, courrier - heureuse dans ses nouveaux locaux, et dans les équipes d enseignement musical et instrumental et d organisation de concerts et de Conférences, l enthousiasme est toujours vif. Un nouveau cours est lancé pour la pratique de la flûte à bec. L instrument n existait en France, jusque là, dans les milieux de jeunes, que sous la forme de pipeaux en métal léger, à la sonorité mince, laide et peu musicale. J obtiens de Paul Rouart, propriétaire des Éditions Rouart-Lerolle, qui a conclu récemment un contrat avec un fabricant allemand de flûtes à bec en bois noble, de véritables instruments de musique. Les cours commencent sous la direction du flûtiste Pierre Paubon, avec un groupe d élèves qui font de rapides progrès. Je veux aller plus loin, avec un projet qu on considère, autour de moi, comme trop osé. Je réussis à faire venir toute la famille des flûtes à bec - soprano, alto, ténor et basse - et je les prête à d excellents musiciens qui forment un «Quatuor de flûtes à bec» pour la première fois en France. Le Quatuor travaille sérieusement et nous pensons qu il pourra se présenter dans un concert d ici quelques mois, et entamer une belle carrière. Tant d activités ne me laissent que peu de loisirs : j accompagne parfois, en fin de semaine, la chorale des L.M.J., la seule que je continue à diriger maintenant, dans ses sorties en région parisienne, et je m offre de courtes vacances en Bretagne encore, avec un petit séjour à Belle Ile. Des événements graves intérieurs et extérieurs ont rythmé tout le cours de l année 1938, d une musique dramatique. En France, après trois saisons de gouvernement Chautemps, le printemps ramène, en mars, Léon Blum, mais pour peu de temps, puisque Edouard Daladier le remplace presque immédiatement. Et pendant ce même mois de mars, en Espagne, les Franquistes et leurs alliés allemands et italiens mènent une grande offensive en Aragon où les Républicains trahis par le gouvernement français qui envoie, trop tard, un peu de matériel, voient leur territoire coupé en deux. Pendant ce même mois de mars, l Allemagne nazie procède, sous le nom d Anschluss, à l annexion pure et simple de l Autriche. Et, à Moscou, 19 accusés d un procès truqué sont condamnés à mort et exécutés ; parmi les accusés, Boukhanine que Lénine appelait «l enfant chéri du Parti», et Rykov, ancien chef du gouvernement. Tout l été est empoisonné par les manœuvres d Hitler qui, en août, masse des troupes à la frontière tchèque et le 12 septembre prononce à Nuremberg un discours menaçant. En France, Daladier a déjà rappelé réservistes et ajourné la libération du contingent. Les événements se précipitent : Prague proclame l état de siège ; Berlin exige sa levée et un plébiscite dans la partie Nord de la Tchécoslovaquie : le territoire Sudète, habité par des Allemands. Londres ne garantit plus son alliance avec la France et Chamberlain rend visite à Hitler. Enfin la France et l Angleterre cèdent, acceptent la cession des Sudètes et garantissent en échange les frontières nouvelles de la Tchécoslovaquie. On continue à mobiliser en France, et devant le danger, une solidarité nationale naît, les grèves qui duraient encore, cessent. C est enfin, à Munich, l accord qui à la fin de septembre est signé par Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier et consacre l annexion des Sudètes par l Allemagne. Lorsque, la nuit tombée, je lis, sur le Journal lumineux qui fait défiler en lettres scintillantes les nouvelles, sur une des façades d un Boulevard parisien, la déclaration fière et satisfaite de Daladier «Nous avons sauvé la paix», je pleure de rage, de honte, et pourquoi ne pas le dire de crainte. Depuis le début de la guerre d Espagne, d abord guerre civile et vite guerre impérialiste, je ne cesse de penser et de dire que nous assistons à la répétition générale d une guerre mondiale. Après avoir accusé Léon Blum pour sa non intervention aveugle et criminelle, je juge irresponsables les chefs des pays démocratiques, avec leurs faiblesses et leurs lâchetés Hitler ne s arrêtera plus... En octobre Ribbentrop avertit les Polonais que le moment est venu de régler la question de Dantzig et du corridor. Le 9 novembre, c est la «Nuit de cristal» en Allemagne, où les devantures des magasins juifs sont cassées, et des Juifs arrêtés et internés... On verra mieux bientôt. Et le 6 décembre, la France tranquillisée et satisfaite signe un pacte de non agression avec l Allemagne! Ma vie personnelle, au milieu des problèmes qui se posent à l Europe, se résume à l emploi de mes forces pour ma grande entreprise des «Loisirs Musicaux de la Jeunesse» et, pour le peu de temps que me laisse cette préoccupation majeure, au travail pour maintenir ma forme de pianiste. J ai, pendant quelque temps, une amie, blonde comme une Scandinave, belle, sportive, fréquentant le camp naturiste de la Vallée de Chevreuse. Tranquille et discrète, elle est un peu mon repos. J ai revu Mireille ; elle est restée la même, calme, pondérée, patiente. Elle a voulu me rencontrer pour savoir pourquoi je négligeais, depuis si longtemps, les réunions du Parti allemand de Paris. Il m a fallu lui redire mon désaccord fréquent avec le Parti - allemand ou français - et ma désapprobation devant l attitude de l Union Soviétique dans la question espagnole. L accord politique ne peut décidément pas exister entre nous... Une histoire courtelinesque égaye le contribuable que je suis. En 1936, j avais reçu une feuille d impôts où figurait après une somme insignifiante, une rubrique spéciale : «Piano : 5 francs», qui voulait dire que l instrument était considéré comme objet de luxe. Cela m a agacé, car le piano était en fait instrument professionnel. A la perception où je suis allé m expliquer, on m a dirigé vers un Service compétent. Réception correcte, presque aimable. Après mes explications également correctes, également presque aimables, on a admis le bien-fondé de mes propos, on a modifié ma feuille en en faisant disparaître le piano, et on m a promis que l année suivante, je n aurais plus de problèmes. En 1937, même scénario. Cette fois, j ai visé plus haut et ai rendu visite à l Inspecteur même, homme agréable, jovial, amateur d art - des œuvres de ses contribuables artistes ornent ses murs -. Il a vite compris le problème, a reconnu
108 l erreur, a corrigé la feuille et m a invité à revenir le voir, je n ai pourtant pas de toile à offrir! Cette année 1938, ma feuille d impôts arrive, identique aux précédentes. Cette fois, je ne bouge pas, je règle le reste des impôts et j attends. «Premier avertissement», 10 % de majoration, j en suis à 5 f.50 c. «Dernier avertissement avant saisie», 3 % de majoration, je grimpe à 5 f.80 c. Enfin arrivée de l huissier ennuyé certes, mais «ne faisant que son devoir»! C est le moment de ressortir mon Contrat de location de l instrument et mes papiers de «professionnel». Il comprend aussi bien que les autres, et m affirme cette fois que je ne serai pas importuné dorénavant, car l Administration va être obligée de payer son déplacement et va enfin comprendre un problème expliqué depuis deux ans! Et ce sera vrai! Une phrase de Stendhal m avait profondément marqué, quand je l avais lue, pendant mon adolescence, alors que, déjà, je ne me sentais plus à l aise dans mon pays natal : «La vraie patrie est celle où l on rencontre le plus de gens qui nous ressemblent». C est encore elle qui m était venue à l esprit, aux États-Unis, quand j avais songé un moment à m y installer définitivement. Mais puisqu il y avait Hitler en Europe... c est en Europe que j étais revenu. Aujourd hui, les signes ne sont pas très réjouissants pour l avenir de cette Europe où la barbarie s accentue. Tout cela éveille en moi le désir, voire le besoin de m intégrer encore mieux dans une communauté nationale et je me sens le cœur si français que l envie me prend de légaliser ce sentiment par une carte d identité française. Alors je me décide, en cette année 1938, à demander la nationalité française, sans imaginer un seul instant, qu une telle ambition ne sera couronnée de succès, que vingt et un printemps après, en 1958! Et je ne peux m empêcher d anticiper, ici, sur ces 21 années à venir, pendant lesquelles une si laborieuse gestation du projet me permettra au moins de franciser non seulement mon cœur qui l est déjà - mais aussi mes habitudes et mes fonctions. Ainsi aurai-je le temps de me marier avec une citoyenne française, d avoir deux enfants français, d apprécier - en même temps que j explorerai le folklore français, dans les campagnes françaises - les fillettes (de vin) d Anjou, le Beaujolais nouveau et les mille nuances de la gastronomie française, d apprendre à rouler au milieu de la route comme tout bon conducteur français, de devenir râleur comme tout Français garanti d origine, d être chargé de missions culturelles par l Université de Paris, le Quai d Orsay et l Alliance française sans qu on songea le moins du monde à s occuper de mon identité. Ainsi porterai-je la bonne parole en 1948 en Allemagne, dans la zone d occupation française, et en Hongrie, avec Roland-Manuel, Palester et Harsányi au Festival Bartók. L année 1952 me verra en tournées de conférences dans de nombreuses villes universitaires de France. Elles se poursuivront en 1953, en Suisse, en Italie et en Belgique. J établirai une sorte de record, en 1954, en parcourant l Europe du Nord au Sud, de la Hollande à l Espagne, en faisant escale en Belgique, en Allemagne et en Suisse, sans omettre la France. Je passerai la mer pour une tournée de conférences et une mission d ethnologie en Kabylie, dans une Algérie tumultueuse. Sur ma lancée, j arpenterai de nouveau l Europe, les deux années suivantes, prendrai le temps de diriger un Camp Choral dans les Cévennes, en 1957 et en 1958, élargirai mon terrain d action en poussant jusqu en Ecosse, descendrai par l Angleterre pour gagner la Norvège, la Suède, la Finlande et le Danemark. Pendant tout ce temps, des éditeurs français publieront mes partitions et mes ouvrages... Tout cela sans être le moins du monde Français et partout sans problème! Car j aurai choisi pour pays d élection la France où tout est possible tant que les tracasseries administratives ne se déclenchent pas. Tout au long de ces années, de 1938 à 1958, je transporterai dans la poche intérieure de ma veste, près d un cœur qui battra bleu, blanc, rouge, des papiers fort divers, qui ne seront pas pour autant, à l effigie de la République. Les seuls qui parfois sembleront français, seront faux et ce sera pendant l occupation allemande. Mais nous n en sommes pour le moment qu en Le projet de naturalisation est donc conçu au début de l année. Le «pétitionnaire» que je suis est prié de se présenter «à la Préfecture de Police dans le plus bref délai possible, porteur des pièces suivantes» :... suit ici une énumération des 17 pièces demandées dont certaines «timbrées à l extraordinaire (loi du 13 brumaire, an VII)», sans oublier deux timbres à O f.65 c. A cette occasion, la Légation Royale de Hongrie veut bien «attester que le sieur Emeric (?) so and so, ne figure pas sur les sommiers judiciaires tenus par l Office National susvisé» - document établi par traducteur juré, comme il se doit. Au départ, le «pétitionnaire» a un mouvement d humeur qui freine son enthousiasme civique. De quel droit lui impose-t-on la formule : «J ai l honneur de solliciter de votre haute bienveillance...»? Je ne parviens pas à envisager à propos de la simple demande que je formule, tant de clauses superfétatoires : honneur, sollicitation, bienveillance (et haute en plus!), autant de mots inutiles pour le simple avantage de rendre de droit, un état qui l est de fait. Premier accrochage avec un fonctionnaire... suivi de maints autres. Sur le conseil de mes amis qui me rassurent et m expliquent qu il s agit là d une sorte de «folklore administratif» que je ne peux, en aucun cas, contourner, je remplis les formules en bougonnant. En été, sera demandée au «pétitionnaire» une attestation de la Radiodiffusion d État, mentionnant que celle-ci «fait appel à son concours depuis le 18 janvier 1936, en qualité de pianiste soliste». L attestation fournie pour grossir le dossier qui s endort paisiblement, j attendrai avec confiance jusqu en mars 1939 où brusquement je réaliserai que depuis plus d un an, je suis toujours «pétitionnaire», et pas plus Français que devant. La suite du feuilleton se poursuivra donc en Cela ne m empêche pas de continuer à œuvrer pour la jeunesse de ce pays. Et cela ne m empêche pas, non plus, de faire miennes ces lignes de Goethe sur le Paris où je vis : «Imaginez-vous cette ville universelle où chaque pas, sur un pont, sur une place, rappelle un grand passé, où à
109 chaque coin de rue, s est déroulé un fragment de l histoire dans laquelle des êtres comme Molière, Voltaire, Diderot et leurs pareils ont mis en circulation, une abondance d idées que nulle part ailleurs, sur la terre, on ne peut trouver ainsi réunies». Français ou non, comment pourrais-je me détacher de ce Paris?
110 FRANCE 1939 : Rencontre La fête de clôture de l «Exposition Internationale des Revues et Journaux de Jeunes», organisée par Gaston Diehl, journaliste de «Marianne», est réussie. Paul Painlevé y commente son film «Barbe Bleue» et le «Théâtre de la Petite Ourse», les «Compagnons de la route», la «Compagnie de la Rose» y présentent des spectacles. Salle pleine. Public de choix : officiels, responsables de diverses organisations de jeunes, artistes, poètes, écrivains. Atmosphère vibrante et chaleureuse. A l entracte, Michel - appelé plus communément «Glouglou» - ajiste fervent, connu et aimé de tous, grand supporter des L.M.J., partout présent, et grand semeur d idées, vient me chercher en me disant: - «Je veux te présenter à une fille, qui va se marier en province où elle pourrait créer un groupe local des L.M.J.» Cela m intéresse vivement car c est justement mon ambition de décentraliser notre mouvement et de toucher d autres villes. Les présentations terminées, je m aperçois que j entends pour la seconde fois ce prénom : Edmée. C est Jean Gouin qui m a déjà parlé d une Edmée rencontrée à Londres, et ce nom m a frappé. Glouglou a déjà disparu. Et je me trouve en face de la responsable possible d une section auvergnate des L.M.J.. Notre conversation est brève car l entracte se termine et je propose à mon interlocutrice qui n a pas le téléphone de m appeler assez rapidement. Après le programme, je reste quelques instants avec les Vildrac, Robert Desnos, Gaston Diehl, Yvonne Tiénot. Glouglou revient et me dit confidentiellement : - «Tu sais, tu peux compter sur Edmée, elle est sérieuse et très chic. Elle chante dans la chorale de Willy Lemitt. C est une amie de Diehl, elle faisait partie du groupe qu il a conduit l an dernier en Grèce.» Je rentre à pied et je songe à cette rencontre. D abord ce prénom : Edmée, c est la seconde fois que je l entends ; je le trouve fort joli, mélodieux et en parfaite harmonie avec celle qui le porte. Puis, il y a cet espoir d aide pour les L.M.J.. Enfin, malgré moi - je me répète les paroles de «Glouglou» : «Tu sais, tu peux compter sur Edmée, elle est sérieuse et très chic». Le lendemain, Yvonne vient déjeuner chez moi, et elle veut savoir qui est cette jeune fille avec laquelle j ai parlé pendant l entracte, hier soir... Je n ai, en réalité, pas plus à lui dire que cette expansion possible des L.M.J. en Auvergne. J espère entendre, au bout du fil, la voix d Edmée. Mais elle n appelle pas ; je suis déçu, à la fois pour le projet et peutêtre aussi pour une raison plus personnelle : j aurais aimé mieux connaître cette fille au joli prénom. Mon grand bonheur en cette année 1939 qui commence est de revoir Bartók à Paris. Ditta avec qui je corresponds - elle est moins occupée que lui et aime écrire et recevoir des nouvelles - m a annoncé qu ils arrivent le 24 février : ils doivent jouer, à Gaveau, le 27, la «Sonate pour deux pianos et percussion» de Bartók et un «Concerto pour deux pianos» de Mozart, sous la direction de Scherchen. Ma joie est immense de les revoir et de les entendre. Cela fait presque neuf ans que je les ai quittés. Une dizaine de jours avant leur arrivée, je donne sur Paris P.T.T. un programme entièrement consacré à Bartók. Ils ont pas mal d invitations, mais lui, toujours timide, n aime pas les mondanités. Aussi nous voyons-nous beaucoup, la plupart du temps, il tient à me voir seul. A la première rencontre, je suis terriblement ému et il me semble que l émotion est partagée, mais il la cache mieux que moi. Il trouve que je n ai pas changé, que je suis exactement le même que la dernière fois chez lui, à Budapest en Je le trouve également inchangé, mais quand je le lui dis, il fait un curieux geste de la main et me répond qu il sait, lui, qu il a beaucoup vieilli. Il est difficile de savoir s il est sérieux ou s il plaisante. Il ne cesse de m interroger sur mes activités, sur les L.M.J., sur mes projets. Il ne me cache pas à quel point il est soucieux devant le terrible danger d une nouvelle guerre mondiale. Il me parle également de ses projets : il n hésiterait pas à quitter définitivement la Hongrie, où il ne peut plus respirer - quitter même l Europe... Notre angoisse est la même... J assiste à la répétition générale et naturellement au concert. L exécution de la Sonate est prestigieuse, les deux pianos sont davantage en équilibre que dans le Concerto de Mozart où, incontestablement, Ditta ne peut égaler le jeu cristallin de Bartók. Le lendemain, Bartók m invite à dîner avec lui. Il montre, en choisissant son menu, son humour par des remarques amusantes ; visiblement il aime ce jeu que je constate chez lui, avec surprise, car c est la première fois que je partage avec cet homme si réservé, l intimité d un repas. Il plaisante, mais au fond de lui-même, il n est pas gai. Il me propose ensuite de marcher le long de la Seine. Nous faisons alors une longue promenade sur la rive gauche. Lorsque nous arrivons devant l Institut, il m entraîne sur le Pont des Arts. Là, il s arrête, regarde autour de lui, s attarde sur la pointe de l île de la Cité et murmure, très ému : - «Que c est merveilleux tout cela!» Silencieux, nous repartons. C est la seconde fois, depuis dix-neuf ans que je connais Bartók, que je constate une des deux caractéristiques dominantes en lui : l incroyable timidité qu il arrive difficilement à surmonter - l autre étant la volonté de fer qui l oblige à toujours agir avec grand courage.
111 Jusqu au moment, où, à New York, nous avons habité pendant quelque temps chez Blanche Walton, je n avais connu et subi largement, malgré son amitié, que sa sévérité, parfois même sa dureté - sa timidité n était jamais apparue dans ses rapports avec moi. Or, à New York, j avais fait la découverte de cette timidité : j ai déjà dit comme il s accrochait craintivement à mon bras, pour traverser, au milieu d une circulation qui l effrayait. J avais remarqué aussi combien il était plus à l aise avec les musiciens américains que nous rencontrions ensemble, lorsqu il conversait avec eux, loin de moi - et pourtant sa connaissance de la langue anglaise était bonne -. Ici, à Paris, il perd, peu à peu, beaucoup de sa réserve, surtout à propos d un sujet que nous abordons pour la première fois. Il savait - parce que je le lui avais dit d une manière plus ou moins directe - que je n aimais pas beaucoup Kodaly, ni son chemin musical. Mais par une sorte de discrétion, nous n en parlions jamais, c était un sujet tabou, je le comprenais : il avait une grande estime et une profonde amitié pour Kodaly auquel il savait gré de l avoir entraîné dans la recherche de la musique populaire. Un jour, alors que nous nous trouvons une fois de plus seuls, sans Ditta, et abordons maintes questions, comme si nous pressentions que c est peut-être la dernière conversation que nous avons, il se met, sans transition, à parler des dernières partitions que je lui ai envoyées. Et peu à peu, surmontant sa timidité, il me raconte qu il avait eu l intention de prêter ces partitions à Kodaly, pour avoir son opinion. Kodaly a toujours refusé de les lire. Et Bartók de continuer, comme une sorte d aveu : - «J aurais aimé avoir son avis, pour le comparer à certains de mes propres doutes, car je tiens à ne pas être injuste avec vous. Mais son refus m a doublement blessé. D ailleurs, vous pouvez le savoir, les rapports entre Kodaly et moi, deviennent, depuis quelque temps, moins agréables qu auparavant...!». Il me regarde, silencieux, dubitatif, comme s il regrettait peut-être d avoir dévoilé un fait douloureux. Je n ouvre pas la bouche. Nous gardons le silence. Puis nous parlons d autre chose. Cette révélation, je dois l avouer, ne me surprend pas beaucoup. Le 3 mars, Bartók joue quelques-unes de ses œuvres sur Paris P.T.T. Le lendemain, nous allons ensemble chez Paul Hermann, le violoncelliste. Là, l ambiance est détendue. Bartók est très à l aise ; il garde même sa bonne humeur lorsque Hermann lui reproche de ne pas se tenir assez au courant de la production des jeunes compositeurs occidentaux et des créations d œuvres nouvelles. Il se défend gentiment en invoquant le manque de temps et l excès de travail. Je retrouve Ditta, seule, le matin suivant, sur la terrasse de leur hôtel. Elle non plus n a pas changé. Elle ne peut s empêcher de teinter chaque phrase qu elle prononce, d une tonalité de coquetterie plus destinée, semble-t-il, à un public imaginaire qu à son interlocuteur du moment. Nous nous revoyons le même soir, car Bartók est invité seul de son côté, après une après-midi passée encore ensemble dans l atelier de Paul Hermann. J ai l impression que Paris fait un grand bien à Bartók : il devient d heure en heure plus détendu. Henri Barraud, responsable depuis 1932, du «Triton», qui fait connaître à un large public, la musique contemporaine, a organisé un concert, à l École Normale de Musique, où les Bartók rejouent la «Sonate», toujours sous la direction de Scherchen. Leur départ approche. Ditta a un désir : elle veut absolument passer le dernier soir à Pigalle, dans une boîte de nuit, pour y entendre un orchestre noir de jazz. L idée ne plaît pas du tout à Bartók, mais Ditta insiste tant, que je suis chargé de dénicher un endroit «convenable» - la recommandation est de Bartók toujours pudique -. Ils me font confiance car je leur ai conté, dans mes lettres, les longues nuits passées à Harlem. Mais me voilà bien embarrassé, car, à Paris, je ne connais rien des boîtes de nuit, de leur programme, de leur tenue! Personne dans mon entourage ne peut me conseiller : nous avons toujours eu d autres sortes de divertissements! Après le dîner, vers 22 heures, nous nous hasardons dans un cabaret, rue de Douai... mais il est trop tôt. Ditta est excitée, elle exagère sa gaieté et joue un peu la comédie. Bartók est sombre et méfiant. Nous commandons du champagne. Presque personne dans la salle et pas encore de jazz. Bartók s impatiente. Le temps passe, morose ; Bartók s énerve, appelle le garçon, demande l addition et malgré les supplications de Ditta, nous entraîne. C est vraiment une soirée perdue! Et combien je regrette cette obstination de Ditta : nous avions encore tant de choses à nous dire!... et pour la dernière fois car l «au revoir» que nous nous disons devant leur hôtel sera, hélas sans que nous le sachions, un adieu car nous ne nous reverrons plus. Les Bartók gagneront bientôt les États-Unis, où lui mourra en Après cette semaine passée avec les Bartók, j écris à Ditta une lettre qui, je sais l amusera, lui, qui se rit des critiques lui attribuant des «influences» : Brahms, Liszt, et de ce qu on pense, en général de son talent. J ai longuement parlé avec Louis Aubert qui m a dit la chose suivante : «Bartók est incontestablement un grand musicien. Dommage qu il ne sache pas jouer du piano. Il est rare d entendre un concerto de Mozart à ce point esquinté, comme il l a fait. Il n a même pas une technique élémentaire». Après mes protestations, il a seulement ajouté : «Je vous en prie, il n y a ici aucune question de conception. D ailleurs, après le concert, j étais avec Scherchen qui disait la même chose. Donc, vous voyez!». Plus tard, j ai rencontré Milhaud, nous avons parlé de la visite de Bartók à Paris et du concert, et il m a dit : «Quel merveilleux pianiste! Dommage qu il soit un si piètre compositeur!». Ce qui prouve que finalement tous se trompent en quelque point!... Et je crains d avoir l avis d autres musiciens... que pourraient-ils trouver encore?! J ai une autre joie : celle de revoir Joseph Szigeti, lui aussi de passage à Paris. J assiste à ses concerts. Il est l un des violonistes que je préfère. Ce n est pas un des plus grands virtuoses, mais il est pour moi, le violoniste qui fait de la musique autant avec son cœur qu avec son instrument. J étais encore à l Académie de Budapest, quand j allais l écouter chaque fois que cela m était possible, et je l avais entendu jouer, avec Bartók au piano, les deux «Sonates» pour violon et piano de celui-ci.
112 Exécutions émouvantes et inoubliables. Bartók m avait présenté à lui avec des mots élogieux et Szigeti s était montré plein de bonté, de gentillesse. Il se montrera aussi plus tard, lorsque Bartók aura, en Amérique, besoin d aide, un être très généreux. J ai grand plaisir à revoir ce musicien excellent et cet homme si aimable, plusieurs fois, pendant son séjour à Paris. Mars voit les événements d Europe Centrale confirmer l inquiétude générale. Hitler manœuvre les séparatistes slovaques, entre à Prague, proclame le protectorat allemand en Bohème et en Moravie tandis qu il revendique ouvertement maintenant Dantzig et son couloir. Mes jeunes ne veulent pas se laisser gagner par l angoisse qui empoisonne notre vie à tous. Ils continuent à m être fidèles. Je compose pour eux SIX CHOEURS A CAPELLA 70 sur des thèmes populaires. Ils seront chantés dans des fêtes, et enregistrés bientôt sur DISQUES. J ai laissé les chorales des «Petits chanteurs de la liberté» des patronages laïques, et ne dirige plus maintenant que les chorales des L.M.J. et des «Amis de la Nature». Malgré mes exigences et ma sévérité concernant la qualité musicale, l exactitude, l assiduité, sur lesquelles je ne transige pas, l ambiance de nos séances de travail est toujours gaie, amicale. Je ne tolère aucune discourtoisie entre les choristes, et nous avons établi un calendrier des dates de naissance de tous ; chaque responsable de groupe, souhaite, au nom de toute la chorale, menu cadeau à l appui, les anniversaires. C est un petit geste, certes, mais il est fort bien reçu comme témoignage d amitié. Il y a dans les chorales, quelques voix étonnantes, chez les ténors - fait bien rare - et chez les sopranos. Les voix graves sont moins belles, mais suffisamment solides pour soutenir la colonne harmonique de l ensemble. Je peux ainsi distribuer - selon les chants - des rôles de solistes. Une des très belles basses est Christian, un immense et mince garçon, au long visage anguleux. Son savoureux accent toulousain lui assure une permanente bonne humeur. Une autre très jolie voix est celle de Pippa, une minuscule fille assez rondelette. Je leur fais Chanter la chanson Canadienne «Marie-Madeleine». Le spectacle du grand maigre et de la petite ronde, interprétant avec humour, la chanson comique est si drôle que, même dans les concerts, les choristes ont du mai à garder un peu de sérieux et que le succès est certain dans tous les publics! Ce même Christian deviendra technicien à la Radio, et son nom lui vaudra un jour une curieuse mésaventure : dans un des studios, un ecclésiastique veut se plaindre d un enregistrement religieux qu il vient d écouter et qu il juge mauvais. On lui passe, au téléphone, un responsable, et le dialogue suivant s engage : - «Allô! Ici Monseigneur X. Qui est à l appareil?» - «Allô! Ici Lepape. Que désirez-vous Monseigneur?» On s étrangle à l autre bout du fil : - «Comment? Quelle arrogance dans cette maison... Je vais me plaindre...» Et Christian comprend alors seulement la méprise, parce que c est vrai, il se nomme vraiment Lepape! En février, nous participons à la «Quatrième nuit des Auberges» sous le signe de la «Joie et de la Paix». C est presque pour conjurer les maléfices des heures noires qui s apprêtent à sonner qu on veut «au milieu des graves événements, affirmer et crier le désir de vivre»! Nous retrouvons les mêmes amis des jeunes qui sont toujours prêts à aider à la réussite de ces fêtes populaires Jean Effel, Agnès Capri, Pol FerJac, Janine Solane et sa Maîtrise de Danse, les «Barbus», les chanteurs de Marie-Rose Clouzot, les danseurs de la scène Ajiste, et Julien qui, séparé de Gilles, chante maintenant seul. En mars, c est la fête de printemps des «Amis de la Nature». Après l organisation des concerts pour les enfants dans les écoles et les lycées, j ambitionne de faire démarrer «Les concerts des L.M.J.», pour y attirer des jeunes et les nombreux Ajistes qui, jusqu à présent, n ont pas eu l habitude ou la curiosité d entendre de la bonne musique. Notre premier concert a lieu le 10 mars, dans la Salle du Club de France, Boulevard Saint-Germain. Au programme, des œuvres de Haendel, Bach, Mendelssohn, Mozart, Debussy, Rimsky- Korsakoff, Kodaly, de Falla et Bartók avec le violoniste Georges Benedikt et moi au piano. Nous jouons devant un public de jeunes et nous considérons que c est un excellent début. Nous préparons le calendrier des Concerts suivants - initiation à la musique avec auditions et projections -, en nous assurant le concours du «Quatuor Loewenguth», pour la musique de chambre ; de Manuel Rosenthal pour la musique symphonique ; de Robert Siohan, chef des chœurs de l Opéra, pour l Opéra et l Opéra-comique ; de Maurice Martenot, pour les Ondes musicales ; de Jean Wiener pour le Jazz. Et comme je veux rompre l habitude qui ne me paraît pas très heureuse et surtout, peu efficace, pour attirer un public populaire, de jouer dans des salles connues des seuls mélomanes, nous envisageons de porter la musique dans les quartiers ; aussi, le concert suivant a lieu dans le préau d une école communale du Boulevard Montparnasse. Notre conception s avère juste, car c est effectivement devant ce public populaire que nous recherchons, que se déroule une soirée consacrée à Beethoven. Yvonne Tiénot y fait une courte présentation et les œuvres sont interprétées par la cantatrice Germaine Broullier et le «Trio Féminin des Loisirs Musicaux» : violon, violoncelle et piano. Les interprètes étant bénévoles, nous pouvons afficher «Entrée libre». 7 0 M.S. inédit Paris. Disque Pathé-Marconi-Gramophone K K Chorale des «Loisirs Musicaux de la Jeunesse». Soliste Willy Simens.
113 Je continue à avoir de fréquents récitals de piano dans les différentes stations de radio et comme j ai pour mes programmes une liberté totale, je suis heureux d alterner les œuvres pré-classiques et les œuvres contemporaines. Cela m oblige à ne pas abandonner mon travail de pianiste et me rappelle les belles heures des États-Unis, Sur ma lancée, je prends le temps d aller aux concerts entendre les œuvres les plus récentes, conscient d avoir négligé, depuis trop longtemps, la production des jeunes compositeurs de ma génération. On me demande plus fréquemment des interviews. J ai tout d abord terriblement hésité, à cause de mes lacunes en français et de mon accent, mais je me suis rendu compte que ma crainte était superflue : je n ai qu à être ce que je suis, parler comme partout où on m accueille, avec ma faible maîtrise de la langue... On me dit que je m en tire très honorablement et que mon accent n est pas désagréable du tout. Le feuilleton «Naturalisation» se poursuit en mars de cette année 1939 quand je m aperçois, tout à-coup, que je suis encore «pétitionnaire». Car il y a plus d un an que j ai déposé ma demande, et depuis, aucune nouvelle. Il est vrai que, dans ma candeur, j ai formulé ma requête sans aucune fioriture et nullement songé que certains appuis activeraient peutêtre les formalités. Darius Milhaud, à qui j en parle, s indigne, et écrit une lettre au Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, qui précise : «Depuis deux ans, nous suivons les efforts de la jeune organisation «Les Loisirs Musicaux de la Jeunesse» qui, sous le haut patronage de Messieurs les Ministres de l Éducation Nationale et des P.T.T., de Monsieur le Directeur général des Beaux-Arts et de Monsieur le Recteur de l Université de Paris, s est donné pour mission de répandre parmi la jeunesse et l enfance, le goût et la connaissance de la musique, moyen d éducation et d enrichissement des loisirs. Nous sommes redevables de la fondation de cette œuvre, que les pouvoirs publics ont ainsi encouragée, au jeune compositeur-pianiste Paul Arma, qui dès le début s est consacré tout entier à la tâche éducatrice, de la façon la plus désintéressée. Paul Arma nous parait particulièrement digne, par les éminentes qualités d artiste et d organisateur qu il met au service de sa patrie d élection, de la nationalité française qu il a sollicitée...». D autres signatures s ajoutent à celle de Darius Milhaud : Maître Moro Giafferi et Léo Lagrange, Maurice Jaubert et Louis Aubert, Varagnac et Martenot, Huyghe et Jaujard, Cassou et Vildrac, Jean Effel et Roger Ducasse, Eliane Brault et Dévigne, Madame Lahy Hollebecque et Félix Chevrier, d autres encore : vingt trois noms pour appuyer ma demande... Une réponse évasive arrive disant que : «dans les circonstances actuelles... patienter quelques semaines...», semaines qui vont conduire à des événements prévisibles, qui pour un temps indéterminé, suspendront les candidatures à la nationalité française! Je n ai pas oublié la fille-au-joli-prénom, vue en janvier. Je finis par demander à Geneviève, la secrétaire des L.M.J. - de rappeler à notre-future-correspondante-en province - notre rencontre et le projet esquissé. Enfin, elle me téléphone et nous nous donnons rendez-vous le 21 mars à dix-neuf heures, sous l horloge du Pont Saint- Michel, pour dîner ensemble. Et c est là, que, pages terminées feuilletées par le vent de Seine, va commencer à s écrire un nouveau chapitre dans ma vie. Je laisse, à la fille-au-joli-prénom, le soin, de l écrire ce chapitre.
114 PETITE SUITE 1939 La fille-au-joli-prénom qui écrit ces lignes, la déteste pourtant cette étiquette prétentieuse, dont on l a affublée quand elle est venue au monde, le 18 janvier 1913, dans un banal pavillon d une banale banlieue de Paris. Il lui faudra pourtant l user jusqu au bout sans même le faire suivre de la particule qu elle attire irrésistiblement. Banlieusarde donc je suis, et le resterai toute ma vie avec un court séjour parisien dans le quartier de Montparnasse. Et bien Française je suis aussi, car issue d aïeux originaires de tous les coins d Europe, qui n avaient sans doute jamais eu la possibilité de s installer et de faire leurs nids pour y préparer leurs couvées futures. D Espagne et de Bretagne, de Flandre et d Italie ils étaient venus, s étaient rencontrés, avaient mis au monde leurs enfants dans des provinces diverses, sans grand souci de s établir et de bâtir. C est ainsi que ma mère, née dans les Ardennes, d une Flamande et d un Gascon, se maria avec un Picard, fils de Bretons. De là sans nul doute, ma santé à toute épreuve, et mon manque de chauvinisme. Ma vie d enfant a été tranquille : un père fonctionnaire, une mère «au foyer». Tout était en place, banal, sans remous. La famille de mon père était pleine de fantaisie - elle avait connu l existence hors du commun d un célèbre établissement d éducation d avant-garde : le «Cempuis» du Docteur Robin où mon grand-père enseigna à la fin du siècle - frères et sœurs faisaient tous de la musique, savaient s amuser et oublier leurs très modestes mais sûres situations de petits fonctionnaires, en cultivant de multiples talents et une fantaisie de bon goût. Je me suis toujours sentie moins à l aise avec la famille de ma mère, où l argent tenait un rôle qui me déplaisait. J ai eu, pourtant une très grande affection pour ma grand-mère que j admirais beaucoup tant elle était belle et douce. Elle était née à Anvers en De mon grandpère, Henri Urbain Lazeu, d origine gasconne, mort en 1918 j ai gardé peu de souvenirs. J ai seulement appris par la saga familiale, qu il avait été marin, imprimeur, polémiste, socialiste, franc-maçon et qu il avait fait vivre à sa femme et à ses trois filles, l épopée de la période d antisémitisme en Algérie, à la fin du siècle. Il avait, en effet, été un des socialistes qui étaient partis, dans la colonie, croiser le fer, contre les mini-dictateurs Drumont et Max Régis, et pour les juifs, s attirant ainsi de solides inimitiés arabes. J ai toujours regretté de ne pas avoir mieux connu cet homme qui m a peut-être légué une certaine idéologie que sa famille a semblé mépriser. Très vite, je me suis éloignée de cette famille maternelle qui, si elle avait su m accueillir avec gentillesse lorsque j étais jeune, a fort mal admis que je «tourne mal» en adoptant des idées de gauche qui ne leur convenaient pas, et en faisant preuve d une indépendance de pensées et d actes impardonnable à leurs yeux. Les amis? J en ai eu peu lorsque j étais petite. Les amis de mes parents n avaient pas d enfants et pas question de fréquenter des «étrangers» à la famille. Ma seule vraie camarade était la «petite Georgette», parce que nos grands-mères s étaient connues, nos mères étaient amies. Mais nous ne nous rencontrions pas souvent et il me fallait être particulièrement sage pour passer l après-midi du jeudi à Billancourt chez la «petite Georgette» - suprême récompense -. Ce furent ensuite des camarades, rencontrés sur quelques plages de vacances, l un surtout Luc dont l amitié commença très tôt ; des camarades de classe, mes cousines de Belgique : ma première frontière franchie pour aller vivre quelques semaines avec elles, en Campine! Adolescente, je fréquentais un «Cercle International de Jeunesse» où nous recevions les réfugiés qui commençaient à fuir le totalitarisme de leurs pays. Je m attachai plus particulièrement à trois camarades : Pierre, le socialiste, Franck, le communiste, Michel, le trotskiste, chacun d eux essayant de m entraîner dans son sillage politique, et Michel m introduisant dans son groupe juif «Chalom». La «petite Georgette» de mon enfance était restée une amie très chère. Elle étudiait aux Beaux-Arts et occupait, avec des camarades qui devinrent les miennes, un atelier, rue du Dragon où j aimais les retrouver.
115 La vie me semblait riche, multiple. Je m occupais d une troupe de louveteaux. J étudiais les danses populaires, je chantais dans la Chorale de l Oratoire, puis dans des Chorales d Auberges de Jeunesse. Ces Auberges de Jeunesse que Léo Lagrange multiplia pendant l «Embellie», le «Front Populaire». Nous y étions heureux, enthousiastes et voulions garder l espérance, malgré les nuages qui assombrissaient le ciel de notre Europe, mais nous voulions aussi rester vigilants. Comment aurions-nous pu accepter ces accents de haine contre Blum, contre le Front Populaire quand Charles Maurras écrivait le 15 mai 1936 : «C est en tant que Juif qu il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum». et quand Xavier Vallat s exclamait à la tribune de la Chambre le 6 juin : «Ce vieux pays gallo-romain qu est la France, va être, pour la première fois, gouverné par un juif». La même hargne se proclamait quand tant de solidarité se manifestait envers les grévistes et leurs familles, et quand Simone Weil écrivait : «Joie pure», Maurice Pujo répliquait : «la chienlit rouge» et le colonel Fabry : «la France des bras croisés». Au milieu de mille activités qui me comblaient de joie, je connaissais aussi le bonheur de faire avec plaisir, le métier que j avais choisi : l enseignement. J étais parvenue, après des années de suppléances - ayant raté le concours d entrée à l École Normale - à avoir une bonne formation sur le tas, et avais été titularisée dans une école - de banlieue encore! - dans le Nord de Paris où j avais obtenu un logement de fonction agréable. Mon métier me plaisait de plus en plus. Les vacances étaient souvent consacrées aux voyages : Belgique, où je me fis une amie très chère, Nelly ; Majorque où je partis avec Luc et un groupe d enseignants ; Angleterre où je parcourus le Devon, à pied, avec des membres du Cercle International de Jeunesse, et où une autre année je fus déléguée à un Congrès à Birmingham, organisé par le «Comité antifasciste de Vigilance». Je passai alors quelques jours à l Auberge de Jeunesse de Londres, où je rencontrai un jeune Français fort sympathique Jean Gouin, qui, à Paris, fréquentait les mêmes Cercles que moi. En 1938, j avais fait un très beau voyage organisé par Gaston Diehl, critique d Art du journal «Marianne» qui nous avait conduits jusqu en Grèce et parmi les quinze sympathiques personnes du groupe, je m étais fait deux nouveaux amis : Guillaume, un Savoyard qui travaillait à Monte-Carlo et René, un Suisse qui m avait parlé longuement de sa solitude pesante, dans son village du canton de Vaud. Les petites vacances n étaient pas négligées. En hiver, c était la neige et le ski dans quelque Auberge de Jeunesse de montagne, ou chez un camarade de Luc, instituteur en Auvergne, qui réunissait chez lui, notre «bande des cinq». Peu à peu s était établie, entre Luc et moi, une complicité qui me trompait moi-même. J étais toute l année, dans ma vie professionnelle et militante, si atteinte par les problèmes graves de l époque, que les moments de détente passés pendant les vacances avec des jeunes, de mon âge, étaient heures de rémission, respirations calmes dans l essoufflement des heures de crise. Oubliées pour un instant, les réunions militantes, les heures de bénévolat pour les enfants espagnols, les démarches pour faire partir en vacances les élèves déshérités de la «zone», qui fréquentaient mon école. Je me laissais aller volontiers à l aimable jeu des projets de vie commune avec Luc, ce compagnon que j avais appris, durant tant d années à connaître, à apprécier... L avenir se dessinait avec lui, peut-être trop transparent ; j avais, inconscient, un désir de calme, de stabilité, de sécurité. Qui est vite balayé en Pendant longtemps, je n ai pas eu le temps de répondre à l appel de Paul Arma. Le groupe de danses me prend plusieurs soirées au Club Américain. J assiste cependant aux concerts du Musée de la Parole. Et il y a la «Quatrième Nuit des Auberges sous le signe de la Joie et de la
116 Paix». La Chorale des L.M.J. s y fait entendre, mais, occupée avec mon groupe, je ne vais pas voir Paul Arma et le sien. Nous essayons d oublier tous, pendant ces heures de fête, le plus grave des événements qui avait eu lieu en janvier, en Espagne : la chute de Barcelone : personnes ont été immédiatement exécutées par l armée de Franco. Les Catalans, les rescapés de l armée républicaine du Nord, partisans du gouvernement légal, ceux qui ont combattu contre l armée putschiste aidée par les fascistes allemands et italiens, des réfugiés, vieillards, femmes, enfants, s étaient pressés à la frontière. Ils y ont été alternativement acceptés, repoussés, acceptés. L armée franquiste a elle-même atteint la frontière pyrénéenne pour la bloquer le 9 février, et les passages sont devenus clandestins et dangereux. On a parqué cet afflux de réfugiés, dans des camps, à Argelès, Saint-Cyprien, Barcarès, et l élan n a pas été unanime, en France, pour l accueil de cette «crapule», de cette «tourbe espagnole» qui apportaient - crache la presse de droite - la» typhoïde, la dysenterie, la rage et les meurtres»! Les aides que beaucoup, parmi nous, s efforcent d apporter sont mal distribuées. Les camps, devenus peu à peu camps de concentration, seront encore pleins quand on y mettra, après le début de la guerre, les étrangers «suspects» - surtout juifs allemands et autrichiens - que le gouvernement français internera. La consternation nous a gagnés et nous nous alarmons encore plus quand la Grande-Bretagne et la France reconnaissent officiellement le gouvernement de Franco. La secrétaire des L.M.J. m écrit que Paul Arma aimerait me voir à propos de mon projet de chorale en province. Je téléphone à Arma et nous prenons rendez-vous sous l horloge du Pont Saint-Michel pour dîner ensemble dans un restaurant hongrois du quartier. J attends vingt minutes sous l horloge et me dispose à partir, pas très contente, quand je le vois arriver, essoufflé et confus : il a été retardé dans un studio, où on monte un film pour lequel il a écrit la musique. L horloge et l attente pour ce premier rendez-vous resteront un sujet de plaisanterie pendant la longue histoire qui commence à cet endroit, à ce moment! Comment peut - on prévoir que cette rencontre me fera entrer dans un univers tout nouveau : celui de ces artistes déracinés, à la fois libres et rigoureux, riches et dépouillés, solidaires et solitaires, qui ont trouvé en France, terre d asile, mais qui doivent se battre durement pour créer et vivre? Pendant le dîner avec Paul Arma, je découvre un homme extrêmement attachant. Il me parle avec enthousiasme du travail qu il fait avec les jeunes, de la musique du film «La femme française dans la peinture» qu il a écrite pour le Ministère de l Information, de sa tâche de militant antifasciste, de ses amis écrivains, poètes qui agissent dans le même sens que lui, de son inquiétude pour l avenir qui se joue. Il parle très peu de lui-même. Je ne peux deviner son âge ; son grand corps a une allure très jeune, sous la masse des cheveux bruns, le profil est aigu, mais des rides dessinent un front d homme mur. Son accent magyar et des erreurs de français - surtout dans le genre des noms! - teintent d originalité sa belle voix de basse. Il m interroge longuement sur mes projets de départ et de travail en province et me promet son aide et celle des L.M.J. pour ce que nous entreprendrions en faveur de la musique, Luc et moi. En attendant, il me propose de venir apprendre la flûte douce avec un professeur qui l enseigne dans le local des L.M.J. et de chanter avec sa chorale. J ai déjà quitté la Chorale des Auberges et je promets de venir après les vacances de Pâques. Je lui dis mes projets pour ces vacances et lui parle longuement de Giono que nous voulons aller voir au Contadour. Il ne l aime pas et me dit son enthousiasme pour Ramuz qu il met bien au-dessus de l écrivain provençal. Nous nous séparons après le dîner : il a encore un rendez-vous de travail à dix heures. Je rentre chez moi, bizarrement secouée par cette rencontre. Paul Arma est si différent des jeunes hommes que j ai connus jusque là et qui ont mûri en même temps que moi. Alors que j ai, avec tous mes camarades, des rapports d égalité : même âge, même passé, mêmes préoccupations, je me trouve en face d un homme riche d expériences multiples, de connaissances acquises partout, déraciné mais accroché à une culture universelle, militant de fait depuis longtemps, et pas seulement comme nous, de bonne volonté. Les articles que j ai lus, sur lui, m ont appris ce qu il m a tu. J ai tant envie de le mieux connaître que je le revois chez lui, le dimanche suivant. Il habite un grand et lumineux atelier à Montparnasse, tout en haut d une maison moderne, dans un vieux quartier. A côté de l atelier, les baies de verre d une petite pièce donnent sur une terrasse au-dessus d un paysage de toits. Malgré la grisaille de cette journée de mars, tout est clair, simple, gai dans ce logis. Peu de meubles, mais des livres, des partitions, un piano, un
117 large bureau encombré, des tableaux et des poteries sur les murs ; sur une chaise longue qui fait office de fauteuil, sur un grand divan, sur une table d angle de la petite pièce, des tissus paysans brodés de couleurs vives. Je n ai jamais vu un tel goût dans la simplicité. Cette fois, c est moi qui interroge : il me parle de son enfance dans une famille juive de Budapest qu il quitta très tôt parce qu elle n acceptait pas qu il devint musicien ; de l enseignement de Bartók qu il avait eu comme maître et comme ami à l Académie Franz Liszt, des débuts de sa carrière de pianiste en Europe et des engagements qui le conduisirent aux États-Unis, de son retour en Europe pour se jeter dans la mêlée et militer contre Hitler en Allemagne qu il dut fuir en 1933, pour arriver, les mains vides, en France. Depuis, l errant avait soufflé, tenté de reprendre son œuvre de pianiste et de compositeur. Mais comme il lui était impossible de s enfermer dans l égoïste joie de créer, il continue, en France, à utiliser ses forces et ses moyens pour lutter contre le fascisme. Il s était marié, trop jeune, à une journaliste américaine rencontrée en Californie, et avait très vite divorcé. Maintenant, à 35 ans, son art et le militantisme sont les deux seuls buts de son existence. Il ne veut plus laisser place à un attachement durable, d autant plus, précise-t-il, qu il déteste les êtres qui ne savent pas se réaliser eux-mêmes et se contentent d exister en fonction de ceux qu ils aiment. J apprécie ce langage! Les chants révolutionnaires de Paul Arma, dès que je les avais connus, m avaient prise aux tripes, avec leur violence et leur force, et soudain, le personnage même de l auteur me prend au cœur. C est brusque, inattendu, irréfléchi... Mes jeunes camarades sont des enfants à côté de cet homme, la vie leur a été facile comme elle a été simple pour moi, et il y a en ce moment, des milliers de déracinés comme ce Hongrois dont l existence ne tient que par la volonté qu ils ont de lutter. J en avais rencontré, au Cercle International, dès la grande migration de 1933, mais je ne les avais pas assez côtoyés pour prendre une conscience aussi aiguë du tragique de leur destin... Les heures passent. Nous improvisons un repas, nous voulons écouter un peu de musique mais l électrophone tombe en panne... Nous nous apercevons que le dernier métro est passé depuis longtemps. - «Ce n est pas un problème, je te prête un pyjama. Tu vas te coucher. Moi j ai à travailler, je dois écrire, pour demain, en hongrois, un article sur Bartók, j en ai pour le restant de la nuit. Je te réveillerai pour que tu sois à l heure dans ta classe». Et je me surprends à être heureuse de voir, avant de m endormir, comme un spectacle familier, ce presque inconnu d hier travaillant à la lumière de la lampe du bureau. Nous nous retrouvons, dans la semaine, pour une longue promenade... dans le cimetière du Montparnasse. Paul y vient quand il a besoin de calme. Nous aimons la sérénité du lieu clos et son silence dans le tumulte du quartier. J invite Paul à la fête que je donne avec mes élèves. Le spectacle de chants et de danses populaires intéresse le musicien. Les événements se sont précipités en Europe Centrale. Le 13 mars, la Slovaquie est déclarée indépendante par les séparatistes slovaques manœuvrés par Hitler ; le 14, Hacha, le président de la République tchécoslovaque est convoqué à Berlin et se voit imposé, l asservissement de son pays ; le 15, les troupes allemandes entrent à Prague et le protectorat allemand est proclamé en Bohème et en Moravie, tandis qu Hitler annonce qu il exige Dantzig et son couloir jusqu à la Prusse orientale. Luc avait envoyé un article contenant un manifeste pour la Paix, au Journal des Auberges. On le lui refuse. Au Congrès de A.J., il est déclaré que le C.L.A.J. n a à s occuper ni de politique, ni de pacifisme. Luc m écrit dans différentes lettres :... «D accord pour reconnaître que notre neutralité politique ne nous permet pas de préconiser des moyens, mais qu on crie, au moins qu on ne veut pas la guerre. L opinion a eu quelque poids en septembre, il me semble. Bien sûr, après les jours de septembre où j ai pu bien étudier mes réactions, je sais que je ne suis pas capable d un refus de partir. Je me suis trop vu en face du problème : douze balles dans la peau ou la chance de s en tirer. Mais tout de même, avant de se trouver, de nouveau au pied du mur, il y a quelque chose à dire...»....» J ai dû répondre à l Académie et donner des indications pour des cours possibles de Défense Passive. Je n avais pas répondu. J ai eu un appel impératif. Depuis, je ne sais rien... Je ne sais plus dans quelle mesure nous pouvons refuser d apprendre aux gosses à se protéger. Nous sommes tellement impuissants à éviter la guerre...»... «La peur dont parle Giono a bien existé. Et je l ai ressentie en septembre et avec moi Yves
118 et Frédo. Cela est venu peu à peu, à mesure que s aggravaient les événements et que s accomplissait la mobilisation fractionnée. Ainsi, petit à petit, j ai évolué dans mon pacifisme, et je serais parti, la mort dans l âme, mais je serais parti. Cette peur a existé en province, avec cette atmosphère d une lourdeur intenable. Je l ai ressentie, lorsque je me couchais le soir et que, regardant ce qui m entourait, je disais, c est peut-être la dernière nuit que je passe ici. On parle souvent trop lorsque le danger est loin. Mais lorsqu il est là, tout près, qu on se dit : dans huit jour, je serai peut-être mort, on est moins bavard et encore moins courageux...».... «Je ne parle pas des événements d Europe Centrale, parce que je crois pas que cette fois, nous puissions nous sauver. Quant aux événements intérieurs, ils ne sont guère plus réjouissants...».... «De retour d une réunion organisée par le P.C.. Un exposé d une réelle pauvreté, des arguments de réunion électorale. On parlait tout à l heure de rappel d une classe... je crois que le péril s accroît et je crains que, cette fois, ce ne soit pas qu une simple alerte...». Le 20 mars, la Grande-Bretagne propose à la France et à la Pologne, une alliance pour sauver la paix en Europe. - «Je crois que la situation extérieure s améliore peu à peu. Cependant on ne peut savoir... Ici on rappelle des jeunes hommes des classes 34 et 35. Je suis de 33, mais je n ai aucune spécialité, mon fascicule de mobilisation est rose et pour l instant, je ne pars qu en cas de mobilisation générale...». Le lendemain : - «Un de nos camarades vient d être rappelé. La menace de conflit ne s éloigne donc pas ; c est en étouffant d avoir toujours cette menace, et l on n arrive plus à réagir, surtout en province où l on a tellement l occasion de se trouver en face de ses pensées. Réagir, réagir, mais on ne peut plus, peu à peu. On en revient à l état de septembre. Nous avions beau blaguer le copain qui partait, tout à l heure, tous, nous sentions cette peur qui est en nous...». Le 31 mars, Chamberlain, au nom de la Grande-Bretagne et de la France, s engage à assister la Pologne. En Espagne, Madrid et Valence tombées le 23 mars, la guerre se termine le 1 er avril. Je comprends bien le désarroi de Luc. Mes compagnons d ici le connaissent aussi, mais militants dans divers partis actifs, ils sont peut-être moins démunis. Et brusquement, m apparaissent, dans ces heures graves, étrangement dérisoires des soucis de sage conformisme : rencontre des parents, fiançailles officielles, mariage, installation dans la vie... dans une province dont Luc ne cesse de me décrire les pièges. Tout devin confus : l affection réelle que j ai pour l agréable compagnon qu est Luc, si jeune encore, si protégé, si peu aguerri, si vulnérable me semble manquer d élan ; l avenir que nous projetons de construire ensemble m apparaît trop simple, à l avance dessiné, mais qu un coup de dé peut, d une heure à l autre, bouleverser, l indépendance que j ai conquise paraît menacée... et mon indépendance, c est ma richesse... Mon indépendance, elle est dans la rigueur avec laquelle j entends mener ma vie, sans compromission, sans hypocrisie ; elle est dans l anonymat que protègent mon quartier de banlieue et Paris ; elle est dans le choix de mes camarades sans barrière politique - du moment qu ils sont de gauche - sans frontière de race, de religion ; elle est dans l organisation de mon temps qui m autorise à discuter toute une nuit et à dormir tout un dimanche, à rentrer aux aurores ou à partir à l aube ; elle est dans le respect de la vie privée de chacun lorsque nous agissons ensemble. C est cela pour moi, la liberté! Même si Luc était d accord avec ce code, serait-il possible dans une ville où déjà lui - dans le lycée où il enseigne - est épié, jugé, peut-être calomnié? Je dis tout cela à Paul, la veille de mon départ pour les vacances de Pâques. Il ne me donne aucun conseil. - «Tu dois trouver seule le chemin à suivre. Sois loyale avec toi-même, sois loyale aussi avec l autre». Je passe une dernière soirée au «Cercle International» où je retrouve avec joie Krishna, l ami hindou que je n avais pas revu depuis longtemps. Je téléphone à Paul, de la gare de Lyon, et pour me souhaiter bon voyage, il joue au piano - le combiné de l appareil posé près du clavier - «Old man river», l air si beau de «Show boat» qu il m a fait entendre, chanté par son ami Paul Robeson, et que j aime tant. Je pars pour ces vacances, le cœur serré, prévoyant qu elles seraient l ultime épreuve avant la décision que je
119 dois prendre. Paul sait que s il me voit à la première répétition de la Chorale, après Pâques, c est que j aurai renoncé à tout projet en province. Je rejoins Luc en Auvergne avant de prendre le train, vélos enregistrés - pour Tarascon. Nous sommes maintenant de nouveau la bande des cinq, et la première étape nous promène autour de Tarascon, Arles, Montmajour, Fontvieille, Les Baux, Saint-Rémy : 70 km. C est ensuite Avignon, puis nous prenons la route pour Cavaillon, Apt et gagnons l Auberge «Regain», au Puits du Geai, près de Saint-Saturnin d Apt. «Regain», «inspiré de Giono», est un vieux mas provençal au milieu des oliviers et des lavandes. François Morenas, le sympathique père aubergiste - le même qui bien longtemps après recevra mon fils dans un toujours «Regain» transporté à Saignon - accueille les campeurs. Il a voulu faire de «Regain» un «foyer culturel où jeunes gens et jeunes filles apportant leur élan et leur enthousiasme, travaillent à l édification d un monde nouveau, plus sain, plus robuste, plus franc et plus humain». Il est bien vrai que le climat qui règne à Regain est exceptionnel. Les repas même sont des poèmes et on cueille au fur et à mesure des arrivées, les herbes aromatiques, autour du mas pour des salades colorées et odorantes. C est à Regain que nous passons nos meilleures soirées, animées et riches. Une fille très jeune qui est là, mène les discussions avec une intelligence qui m éblouit. Luc est réticent, il la trouve trop brillante et je perçois cet inévitable désaccord d un garçon devant la supériorité intellectuelle et l indépendance d esprit d une fille. Cela me gêne, car je goûte un véritable plaisir à ces réunions. Laissant les vélos à Regain, nous partons visiter Roussillon et par les chemins et les paysages gionesques, gagnons Saint-Jean Verdolier où nous couchons dans une grange, puis Sault pour parvenir au Contadour. Je lirai, plus tard, dans les souvenirs de Simone de Beauvoir, qu elle hante, elle aussi, pendant ces mêmes journées, les sentiers du Contadour, sans pour autant être attirée par Giono. Au Contadour où je vis une grande déception! nous arrivons au hameau, harassés, brûlés par le vent et le soleil. Quelqu un vient au-devant de nous - peut-être Lucien Jacques - qui nous fait subir un véritable interrogatoire. - «Qui êtes-vous? D où venez-vous? Quelles sont vos professions?». Etrange accueil! Quand nous lui disons le grand désir que nous avons de rencontrer Giono : - «Sans doute, sans doute... mais avez-vous une bonne connaissance de son œuvre?» - «Nous sommes tous des enseignants, et vous devez savoir que c est un milieu qui lit et aime Giono!» - «Bien entendu!... mais il est un peu fatigué en ce moment, Alors si vous voulez le voir, il faut venir à la veillée. Il a l habitude d y lire chaque soir, des pages qu il vient d écrire.» - «Pouvons-nous dormir ici?» - «Non, rien n est installé pour cela. Mais plus loin sur le plateau vous trouverez bien une grange pour vous abriter?.. A ce soir!». Ingénument, nous avions cru être accueillis, au terme de notre long cheminement - quasi pèlerinage - par une chaleureuse communauté et nous voilà invités cérémonieusement - après examen d entée positif - à un cénacle littéraire. Déçus, les garçons décident de bouder la réception et de communier dans le culte gionesque, en pleine nature, dans un champ, au milieu des senteurs et des bruits de la nuit d une beauté glacée. Nous trouvons une grange et nous partageons les quelques provisions qui nous restent. Par curiosité, je me rende seule à la veillée. Giono, qui s est foulé un pied arrive, porté par ses amis, et la soirée se déroule comme annoncée : le «maître» entouré, écouté et applaudi par ses thuriféraires. Aussi discrètement que j étais arrivée, je m échappe. Luc est venu à ma rencontre. La déception me rend-elle injuste? Est-il fâché que je me sois désolidarisée du groupe, nous nous disputons assez méchamment. Le lendemain, nous descendons vers Banon. J écris une carte à Paul pour lui dire qu il avait eu raison à propos de cette rencontre tant désirée avec Giono. Luc s arrange pour savoir à qui et ce que j écris... De Banon, nous regagnons Regain pour reprendre nos bicyclettes et par la Fontaine de Vaucluse, partons vers Avignon. En route, des gendarmes nous arrêtent, vérifient les papiers des garçons et les préviennent qu ils doivent regagner le plus rapidement possible leurs domiciles : ils risquent, à tout moment, d être appelés. Depuis que des avions italiens ont bombardé, le Vendredi Saint, des villes albanaises, qu une tentative de débarquement a eu lieu, l Albanie refusant de se soumettre à l Italie, les gendarmes ratissent ainsi les routes de vacances pour avertir les candidats au massacre à se préparer!
120 L apparente insouciance des journées de liberté en est encore assombrie. Pour fêter notre soirée d adieux, les garçons proposent un dîner dans un excellent restaurant d Avignon. Je suppose aussi qu à ce moment, c est un peu pour exorciser un avenir très noir, en chasser les démons de la haine, de la peur, mais je n ai jamais très bien compris cet engouement de mes camarades de province pour le «bien-manger» qu ils ont tenu à me faire partager à plusieurs reprises dans nos pérégrinations. Mes amis de Paris pratiquent peu ce plaisir ; pour la plupart d entre nous, manger est une nécessité, pour certains, même, un problème... il est vrai que nos restaurants du Quartier sont loin d être gastronomiques. Mais nous y apprécions les joies de l amitié, de la discussion, et y méprisons un peu celles de l estomac. Pendant ces ultimes agapes avignonnaises, la gaieté est feinte, surtout chez Luc, et encore plus chez moi qui comprends que mon avenir s éloigne de celui de mon ami. Il y a loin de l agréable détente des moments de vacances avec un bon compagnon que j aime bien, à la plénitude de la vraie vie - sans doute plus difficile - que j entrevois avec la passion en plus. Je me suis trompée, il ne faut pas construire un simulacre de bonheur tranquille sur un leurre. La vérité est là, qui fait mal ; il m appartient d obliger Luc à la voir aussi. Je n ai pas le courage, et c est ma seule lâcheté, d être brutale, et pourtant Luc m écrit, dès que nous sommes séparés : «La vérité est que ces jours que nous avons passés ensemble nous ont révélé des choses, bien des choses bonnes ou mauvaises. Et dans mon esprit, il y a de la joie et de la peine... Il faut bien, je crois, que nous tirions leçon des jours que nous venons de vivre...» Je me rends à la répétition de rentrée de la Chorale des L.M.J., près de Saint-Eustache. Je reste quelques instants à observer Paul qui ne m a pas vue, discuter avec les camarades. Je suis absurdement émue d être là et de le voir entouré de cette foule de garçons et de filles. Il m aperçoit, me sourit. Je m avance et dis simplement : «Je viens chanter». C est tout, et dès ce moment, ma vie s engage sur un nouveau chemin. Il me présente aux responsables des groupes, essaye ma voix et la répétition commence. C est pour moi, les premières heures dans la joie de la musique, d une longue existence difficile et merveilleuse, multiple et fertile, d une vie que j ai inconsciemment souhaitée. Deux existences convergent et se nouent. Deux existences dissemblables que le destin réunit après vingt six années de vie pour l une, teintées de louables velléités, trente cinq années de vie pour l autre, enrichies de sérieux engagements... Venus de deux mondes, nous allons jouer maintenant, ensemble, sur une même scène, mais chacun dans notre rôle, la tragi-comédie d un présent incertain, avec des répliques qui seront témoignages dictés par les événements.
121 UNISSONS NOS VOIX LA GUERRE PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE - DÉCLARATION DE GUERRE Etrange printemps de 1939 pendant lequel j existe sans me poser trop de questions. J ai trente-cinq ans, j ai vécu d autres élans. Qui pourrait me dire si celui-ci est le dernier, puisque, pour autant, nous ne nous sommes engagés, ni l un, ni l autre, pour un avenir tellement incertain? Je sais gré à Edmée, ma compagne, d avoir tant de goût pour ses multiples activités. Cela me permet de poursuivre mon travail en faveur de la musique, sans craindre qu elle se sente délaissée. C est, pour moi, une manière d affirmer que la vie continue à couler, si profonde qu elle reste calme, sous les remous de surface les plus tumultueux. C est une manière de prouver qu on peut atteindre de sereines profondeurs et s y maintenir. C est une manière de défendre le domaine de la paix qui doit plonger ses racines dans l homme pour, peut-être, se maintenir. Un des plus grands plaisirs que connaissent les jeunes chanteurs des L.M.J., est, le 25 mai, l enregistrement par la Chorale, d une émission entière destinée à Radio-Cité, et qui doit être diffusée en juin. Chacun se surpasse, les répétitions se déroulent d une façon remarquable. La mise au point pourrait être enviée par des chorales professionnelles. Au Studio, les jeunes sont si impressionnés que la discipline et le travail sont parfaits. Aucun ratage, aucune reprise, tout va réellement très bien et l écoute de l émission provoque chez les choristes émerveillés, des remarques intéressantes. C est une expérience très importante pour le développement de la chorale elle donne à cette dernière un juste sentiment de fierté. Le couronnement des efforts des L.M.J. est la fête musicale donnée chez Gaveau, présidée par Darius Milhaud et présentée par Jean Grimod, de Radio-Cité. On y entend du Janequin et du Bartók, des chansons populaires et des airs à boire du XVIème siècle Wiener et Doucet font applaudir de la musique négro-américaine, le quatuor Loewenguth joue Beethoven et Milhaud. Je donne, en première audition, les «Images paysannes françaises» que je viens de composer
122 d après des thèmes populaires français et qui plus tard, prendront le titre de SONATA DA BALLO 71. La presse est élogieuse et les jeunes de la Chorale, ravis de leur succès. Dans «L art musical», Henri Petit écrit :... «Sur la scène, une quarantaine de jeunes gens qui, leur journée de labeur finie, se réunissent, le soir, pour chanter en choeur. Des amateurs? Même pas, la plupart ignoraient au début, les rudiments du solfège. Ainsi, le résultat obtenu apparaît-il véritablement comme stupéfiant : chant juste, articulation nette, une rigueur rythmique exemplaire, des nuances à rendre jaloux des choristes professionnels ; par-dessus tout, une vie, un enthousiasme extraordinaires, comme on en rencontre plus fréquemment sur les gradins du stade qu au concert. Voilà qui fait le plus grand honneur au créateur des L.M.J., Paul Arma. Mais ce n est pas assez, croyons-nous de dispenser des paroles encourageantes à ce jeune pionnier. Animé de la foi qui soulève les montagnes, il a su fonder et diriger, avec une ténacité digne d admiration ces L.M.J., où nos adolescents viennent se plonger aux sources vivifiantes du chant populaire... S il se consacre corps et âme à sa belle œuvre de prosélytisme musical, Paul Arma n en est pas moins un pianiste d envergure et un compositeur fort attachant, qui travailla avec Béla Bartók. Il nous fut donné de l apprécier rapidement sous ce double aspect : disons tout le bien que nous pensons de ses «Images paysannes» pour piano, et du chœur «Han! Coolie!», d un accent implacable et irrésistible»... Je participe encore à la soirée commémorative de la Révolution française, organisée par le groupe François Villon de l «Association hongroise des amis de la France», et y joue des airs populaires de Hongrie et de France, harmonisés par Bartók, Kodaly et moi-même. Je retrouve là, le Professeur Aurélien Sauvageot, le poète hongrois Ladislas Gereblyes, Roger Dévigne et Joseph Ligeti. Alors que nous terminons, Edmée et moi, des semaines de repos dans la vallée de Chevreuse, nous assistons impuissants à l échec, le 11 août, de négociations entre la France, la Grande-Bretagne et l Union Soviétique et à l amorce d un pacte germano-soviétique. Celui-ci, signé le 23 août, déconcerte évidemment les communistes français. Tellement, que «Ce soir» que dirige Aragon annonce, dans sa première édition : «Un nouveau bobard de la presse bourgeoise, un prétendu pacte de non-agression serait signé entre l U.R.S.S. et l Allemagne» et titre dans sa seconde édition : «Un nouveau pas vers la paix»! Dès ce moment, la tactique évidente du P.C.F., en face de l Allemagne hitlérienne nous déconcerte. Le sujet est quotidiennement évoqué entre camarades. Tant qu Hitler est l allié de Staline, le Parti ordonne une stricte neutralité, et cela jusqu au lendemain du 22 juin 1941, date à laquelle le complice momentané de Staline rompra le Pacte, en attaquant la Russie sur un front de km. A ce moment seulement, l attitude du Parti changera, beaucoup de militants clandestins manifesteront un courage admirable et indomptable. L opinion générale attribuera cet héroïsme à la volonté de lutter contre l occupant. Ce ne sera peut-être pas le seul but de ce combat. Le Parti voudra sans doute affaiblir l armée hitlérienne pour aider la Russie. Cette vérité ne sera pas une évidence générale. Dans mon cœur et dans mon esprit, une page est tournée, au moment du pacte germano-soviétique ; une douleur est née en moi qui ne s atténuera que très, très lentement. Le premier septembre, l Allemagne déclare la guerre à la Pologne et on affiche l ordre de mobilisation générale pour le 2 septembre. Le 3 septembre, la France, après l Angleterre, déclare la guerre à l Allemagne. Les enseignants, d abord rappelés dans leurs postes, sont renvoyés dans leurs foyers jusqu à prochaine convocation. Dans la nuit du 4 au 5 septembre, première alerte. On dit qu elle est fausse, mais ces hurlements de sirènes dans l obscurité imposée par la Défense Passive, affolent beaucoup de gens pour qui la guerre n est pas encore une réalité. Nous quittons parfois Paris pour aller dans la vallée de Chevreuse. Mais nous n avons pas beaucoup le goût de jouir de la paix de la campagne. Nous préférons être à Paris et y rencontrer des amis, discuter avec eux - presque tous juifs et réfugiés, beaucoup communistes - décider ce qu il convient de faire. Les réunions se terminent souvent au petit jour, et nous nous séparons épuisés. Je pourrais, à ce moment, gagner les États-Unis. Beaucoup d artistes le font ; j y retrouverais des amis musiciens américains, mes camarades du Bauhaus partis d Allemagne et installés là depuis quelque temps déjà. Je reprendrais ma carrière de pianiste et de compositeur, sans difficulté ; j aurais sans doute le même succès que celui que j avais connu... Mais, au moment où la guerre commence et ira en s étendant pour embraser le monde, l heure est venue pour chacun de regarder en arrière, de faire un examen de conscience, un bilan : ce qu on a fait, et pourquoi ; ce qu on n a pas fait, et pourquoi! Non pour se justifier, se féliciter ou se blâmer ; simplement pour mieux se connaître et se situer dans le moment présent. On peut imaginer que le nombre de celles et de ceux qui procèdent ainsi en cette heure cruciale est grand. Au sujet de mon comportement, de l action que j ai menée pendant ces cinq dernières années depuis que j ai choisi la France comme lieu d asile et de vie, tout est clair. Au début, aussitôt après le choc hitlérien, on me vit militer infatigablement contre le fascisme, contre la guerre, pour la libération de Dimitrov et de Thaelmann, contre le racisme et l antisémitisme, pour la liberté des jeunes, des femmes. J ai mené ce combat avec mon arme : la musique, en composant, pour des causes que j ai faites miennes, une cinquantaine de chants : chants révolutionnaires, chants de lutte, chants de masse, chants traduits en plusieurs langues et largement répandus dans une Europe malade. Ensuite, toujours avec mon arme, la musique, j ai combattu pour la jeunesse, pour l enfance, parce que j ai décidé de regarder davantage vers l avenir. Alors, j ai compose, pour des voix Paris. Éditions Musicales Transatlantiques. Couverture de Hans Hartung.
123 juvéniles, des œuvres dont les sujets étaient Travail, Liberté, Paix. Je les ai fait chanter avec optimisme, foi, espoir. Enfin, je me suis tourné, dans ma création musicale, vers la spontanéité de l expression populaire : le folklore musical de la France qui, à partir de ce moment, a nourri mes œuvres vocales et instrumentales. Bartók me l avait conseillé, qui disait déjà, en 1920 : La musique est le laconisme inégalable de l expression, la suppression rigoureuse de tout ce qui est accessoire et c est là, en effet, ce à quoi, par réaction contre la verbosité de l ère romantique, nous aspirions le plus. Mais, plus encore que dans un argument musical, c est autre part que se trouve la raison profonde de ma démarche : le besoin impérieux d un homme, deux fois exilé, deux fois transplanté, de s enraciner enfin dans une terre. Sans pour cela abandonner le combat, mais en tendant par mes luttes, mes activités, mes travaux, vers l appartenance à un sol et à un peuple, qui sont aussi aujourd hui ceux de ma compagne. Et c est pourquoi, mon choix est fait, c est en France que je vais continuer, contre le fascisme, la lutte, entamée depuis tant d années, et pour laquelle j ai sacrifié sinon mon art, du moins ma renommée. Mes amis hongrois, écrivains, musiciens, ont, eux aussi, à choisir leur destin. Nous risquons tous, d ailleurs, en France, d être considérés comme «ennemis»! Paul Hermann, le violoncelliste, prend le parti de rester et d essayer de continuer à donner des concerts dans la région de Toulouse où des amis lui offrent l hospitalité. Le poète Gereblyes choisit de ne pas quitter Paris. Le compositeur Tibor Harsanyi et moi, nous décidons de signer - comme quelques trois mille autres Hongrois - notre engagement dans l armée française... Nous estimons devoir cela à un pays qui nous a été terre d asile et ainsi, nous désignons le camp dans lequel nous nous rangeons. Mais nous n avons jamais, ni l un ni l autre, fait de service militaire ; l état de santé d Harsanyi est mauvais, ma myopie est très grande ; le médecin major qui nous examine nous juge piètres recrues, peu utiles à la défense du pays et nous écarte avec dédain. D ailleurs, la petite équipe cinématographique, à l origine destinée à la production de films d art, qui réunissait Navon, son assistante polonaise, Arcady spécialiste du dessin animé, et moi-même, est affectée au Ministère de l Information et de la Propagande, pour l élaboration et la réalisation de courts-métrages contre Hitler et le nazisme, pour la vigilance et les sujets d actualité. Mais les moyens financiers sont réduits et les réalisations freinées. Je maintiens le contact, au Louvre, avec Jacques Jaujard et René Huyghe, contact bienfaisant au milieu des problèmes du moment. Les sujets que nous traitons, débordent de l actualité immédiate, abordent l art, et même l art populaire, et cette curiosité de l art primitif et de l art élaboré, est en ce moment, source d équilibre et d espoir en l homme. C est toujours dans la logique du choix que j ai fait, de l art populaire dont la pérennité est source d optimisme, que sont composés, pendant l automne : NEUF ÉGLOGUES 72 pour piano, d après des thèmes populaires de France. Et puisque j ai choisi de rester en France, nous décidons de nous marier pour ne pas compliquer des situations qui deviendraient vite difficiles. Nous faisons partie, le 28 octobre, à la Mairie du XIVème arrondissement, d une longue file de couples, vieux et jeunes qui, comme nous, ont adopté en cet automne de guerre, une simplicité décente pour convoler en justes noces! J aurais aimé avoir pour témoin, Léo Lagrange que j admire beaucoup, mais il a déjà gagné une unité combattante et c est Madeleine sa femme, qui accepte le rôle. Clara Candiani est notre second témoin. Je la connais depuis plusieurs années, la rencontrant dans des réunions et dans des studios de radio. Elle jouera toujours un rôle fort important dans des problèmes sociaux qu elle traitera avec beaucoup d efficacité et de chaleur humaine. Deux femmes, deux symboles pour un événement qui me lie encore plus à la France : Madeleine, le socialisme, Clara, la communication! Edmée est rappelée pour regagner son poste dans son école de banlieue. Nous prend, à tous les deux, une fringale de cinéma et quand nous n avons pas de réunion avec les camarades des L.M.J., nous voyons tous les films qui passent dans le quartier. Nous fréquentons, en particulier, une sordide petite salle cachée, dans une ruelle, à côté du commissariat de police, si près de ce commissariat, en fait, que nous nous y réfugierons souvent, plus tard, quand nous serons clandestins, certains que le «petit pouilleux» comme nous avons baptisé la salle minable, échappera aux rafles habituelles. Nous assistons à plusieurs concerts au cours desquels Nadia Boulanger dirige des Cantates de Bach avec les textes originaux. On entend, à ce sujet, des remarques sévères, et parfois de musiciens et de mélomanes sérieux. «Il est intolérable de chanter, en France, dans la langue de ceux avec lesquels nous sommes en guerre!». J apprends, à ce moment que, pendant la première guerre mondiale, il avait été interdit d utiliser la langue allemande dans des œuvres musicales, car c était aussi la langue de l ennemi. Stupide et intolérable restriction. Et nous trouvons Nadia Boulanger courageuse de rompre avec une attitude aussi mesquine et illogique : puisque c est la langue de notre ennemi d aujourd hui, faut-il alors organiser des autodafés pour détruire Schiller, Kant, Schopenhauer, Rilke, Marx, sans oublier d y joindre, bien entendu, Mozart, Haydn, Beethoven et imiter en cela Hitler qui fait brûler la littérature juive? Beaucoup de garçons de la chorale ont été appelés. Les jeunes qui restent ont envie de retrouver, chaque semaine, l amicale chaleur du groupe et le travail en commun. Ils me demandent de reprendre les répétitions : la musique les réconforte et leur fait vivre quelques heures sereines. En attendant de trouver une salle, la chorale et l ensemble de flûtes douces répètent dans notre atelier. Parfois, après une répétition, certains restent pour discuter encore et encore de l angoissante question du pacte germano-soviétique. Ils sont pour la plupart de vrais et fervents communistes qui ne parviennent pas à comprendre, à accepter. On sait que Paul Nizan récemment mobilisé, a envoyé, au lendemain du pacte et de l occupation de la Pologne orientale par l armée rouge, sa démission à Jacques Duclos. 7 2 M.S. inédit.
124 Il écrira à Henriette, sa femme, qu il juge «inacceptable l histoire de Pologne» et «imbéciles, les dirigeants et les bureaucrates», avant de mourir, à 35 ans, le 23 mai 1940, pendant la bataille de Dunkerque. Plusieurs camarades de la Chorale ont voulu, eux aussi, déchirer leur carte du Parti, mais ils s accrochent encore à l idée que le pacte est une feinte. Et Rudi et Sonia, et Esther et Geneviève, et Joe et Camille et Jacques... juifs ou non, Français ou non, inlassablement s interrogent, communistes ou non, mais tous farouchement antihitlériens. Edmée ne voit plus Michel et leurs amis communs trotskistes à qui la complicité d Hitler et de Staline donne raison.
125 PROMESSE DE VIE A commencé pour moi, au printemps 1939, une existence toute nouvelle : la vie même que modèlent les événements ; prend le départ, un destin personnel moins prévisible que la tragédie se jouant bientôt à l échelle du monde. Se dessinent les jours graves de la maturité. Graves, ils le sont, parce que la guerre, de menace, se fait réalité ; graves, ils le sont, parce que j abandonne la route lisse où j ai cheminé jusque là, pour m engager sur un sol rocailleux aux multiples obstacles ; graves, ils le sont, parce que je quitte mon petit monde bavard de théoriciens de bonne volonté, pour m intégrer à celui, actif de combattants blessés. Ceux-là, juifs, antifascistes, émigrés qui ont déjà lutté dans d autres pays, qui ont perdu souvent la jeunesse et l œuvre savent bien qu ils n ont encore joué qu une scène dans le drame dont les trois coups ont été frappés par des déments. Le dilemme dont les deux propositions sont la mort par guerre ou l anéantissement par fascisme, enferme traîtreusement les hommes. Et qui fera le choix? L instant n est plus à l espoir... En mai, Nelly m a écrit : «Aux heures les plus noires, je me trouvais au Grand Duché de Luxembourg, à la frontière allemande. C était hallucinant de voir passer sans répit des camions chargés de matériaux, de voir les hommes travailler à fortifier la frontière, de voir les horribles barbelés qui griffaient le sol. Songer surtout à l atmosphère mensongère dans laquelle vivent ces hommes. Si nous pouvions leur faire comprendre que nous les aimons, que nous sommes tous des frères et qu il est inhumain de tuer des hommes. Deutschland, Deutschland über alles... Nous ne comprenons plus. Nous sommes peut-être - encore - des humains ; là-bas, il n y a plus que des Allemands». Oui, les pacifistes ont longtemps cru que l homme-esprit, sans arme et sans haine serait gagnant! Comment aurions-nous pu, Paul et moi, alors que notre saga commençait, faire des projets d avenir? Loyalement, Paul m a prévenue que son caractère et son intransigeance à propos de son métier de créateur, le rendent insupportable dans une vie de couple... mais je n ai aucun désir de vivre une vie de couple! J ai d abord gardé mon appartement, mais je rejoignais souvent l atelier pour les répétitions de la chorale et les cours de flûte, et encore pour travailler, une fois par semaine, avec un petit groupe qui chantait de la musique ancienne. J ai continué à étudier les danses populaires au Club Américain, jusqu en été. Les journées passaient très vite dans ma classe où je préparais mes élèves à des examens, avec, toujours la même joie d enseigner ; il y avait aussi à organiser les sorties et la fête de fin d année scolaire. Tant d activités me permettaient de vivre encore égoïstement ces derniers mois de ce qu il fallait bien appeler la paix. Et puis, un enfant s était annoncé! J avais consulté un médecin qui s était étonné de la joie que j avais manifestée lorsque la nouvelle m avait été confirmée. Il m avait mise en garde contre les difficultés que l administration n allait pas manquer de me créer si je restais célibataire. Cela ne me concernait pas ; j aurais un enfant de l homme que j aimais et que j admirais, cela seulement comptait. S il y avait une sorte d inconscience en moi, c était malgré tout un instinct de survie qui me poussait à prendre cette responsabilité, au moment même où je devais aller, comme tout le monde - sauf les étrangers comme Paul - choisir un masque à gaz à la mairie. Mon compagnon, beaucoup plus conscient que moi, proposa plusieurs solutions, dont le mariage. Je n en retins aucune, m obstinant dans ma décision. Il y eut présentation du futur père à mes parents qui eurent le bon goût de ne montrer, ni réticence ni souci. Ils nous aidèrent même à trouver une maison à louer, pour l été, non loin de la leur, dans la vallée de Chevreuse. Au milieu du mois d août, alors que je n avais pas encore appris à me ménager, que je passais plus souvent par la fenêtre que par la porte pour sortir de notre rez-de-chaussée, que je me livrais à mille imprudences, je perdis l enfant. J en eus beaucoup de peine. Paul, devant l avenir qui s assombrissait chaque jour davantage fut, sans nul doute, soulagé. Les événements lui donnèrent raison : après la signature du pacte germano-soviétique, tout alla très vite.
126 A la fin d août, les enseignants furent dans leurs classes vides, tous les jours de la semaine de 8 heures à 19 heures, attendant ils ne savaient quoi! Dans mon école de banlieue, l angoisse était grande. Les maris de plusieurs de mes collègues étaient prêts à partir. On entendait constamment les passages de convois militaires vers l Est. Je redoutais, au moins autant que mes compagnes pour leurs époux, ce qui allait se passer pour Paul. Je trompais mon anxiété en copiant de la musique : mon entourage regardait avec une nette désapprobation mes occupations futiles et mon apparente indifférence. Je ne pouvais dire à ces épouses «légitimement» inquiètes, que je tremblais, moi aussi, «illégitimement», pour quelqu un dont la situation était paradoxale et compliquée : un réfugié communiste, mais opposé à son Parti, à propos du pacte de non-agression, que ce pacte et son passeport hongrois rendaient doublement l allié de l Allemagne... et qui avait tout à redouter de cette Allemagne comme juif et antifasciste! Dès le début de septembre, les événements s étant précipités et l avenir étant devenu totalement incertain, les enseignants ont été priés de regagner leurs foyers, et d attendre des ordres. C est alors que nous avons décidé - pour simplifier les choses! - de nous marier. Mariage de guerre : j ai laissé mon futur époux, le choix des témoins, mes propres amis étant tous loin de Paris. Madeleine et Clara étaient si élégantes et de si belle prestance que l officier d état civil, débordé par la tache - il y avait une file impressionnante de couples à la porte! - voulait absolument marier l une ou l autre de ces jolies femmes et m ignorait complètement, dans mes simples atours et plus émue surtout que je ne voulais le laisser paraître! Enfin, tout s arrangea et la cérémonie fut expédiée... Mariage de guerre... qui durera tellement plus que la guerre! Le mois d octobre s achève dans un froid inhabituel qui annonce un dur hiver. De mes camarades éloignés, j ai des nouvelles. René m écrit, en novembre, de Suisse :... «Par un hasard extraordinaire et inexplicable, j ai été licencié après trois jours de mobilisation seulement et je ne sais pas pourquoi. Je suis le seul à qui pareille chose soit arrivée et je suis à la maison. Depuis le commencement de cette honte (la guerre), je ne pense plus. Je suis arrivé à une espèce de paix intérieure que je croyais inaccessible et je vis sans penser, cela aussi est extraordinaire. Pour cela, je travaille d arrache-pied». Et Guillaume, d une station de météo, en décembre :... «Je suis en pleine campagne et je m y embête ferme. Je regrette surtout de jouer ici un rôle stérile. Pour des raisons bien compliquées, la formation à laquelle j appartiens n est qu une fiction créée sur le papier et... mise à exécution. Notre travail est mis systématiquement au panier, ce qui, dans le fond, vaut mieux. Je sais me contenter de la vie quotidienne et l aime où que ce soit, mais lorsqu elle est utile. Je ne tiens pas aux actions d éclat, j essaie d être le plus petit des soldats de deuxième classe, et te dire qu il m a fallu, pour cela, un brevet de spécialiste, te fera comprendre toutes les beautés de la chose. L existence de cette «fiction» n ayant pas de raison de cesser, il est fort probable - du moins je le pense - que je resterai à A.... Je suis devenu un parfait troupier et le plus clair de mon temps, je le passe en fausse permission. Je vais rapporter du midi, mes skis et je compte bien en faire tous les dimanches dans la région. A part cela, tous les jours, lecture et relecture...». Je m amuse fort, après ces déclarations du soldat Guillaume, peu porté vers l amour immodéré de la défense de la Patrie, des propos chauvins qui terminent sa lettre... Je lui avais écrit mon intention d adapter pour les enfants, le Kalevala finnois ; il répond : «Très bien, ton idée du Kalevala. Tout à fait d actualité! Tu connais évidemment les contes d Andersen et Selma Lagerlöf et les aventures de Nils... mais tes enfants, à l école, ne sont-ils pas passionnés d histoires françaises?». J ai quitté mon appartement. Je suis donc, maintenant, installée dans l atelier de Montparnasse. J arrange mon coin travail dans la petite pièce devant la baie en plein ciel qui ouvre sur la terrasse. L atelier voisin étant libre, nous y mettons une partie de nos affaires et projetons de le garder pour agrandir nos domaines et réaliser notre ambition : vivre ensemble sans cohabiter. La défense passive impose ses règles : les pans entiers des murs vitrés posent des problèmes ; il faut les barbouiller de bleu et coudre de grands rideaux qui, la nuit tombée, camouflent les lumières. La petite fenêtre du cabinet de toilette, que nous oublions trop souvent d obstruer, donne lieu à des dénonciations successives et contradictoires. L espionnite commençant à se manifester, la police est donc avertie que, de la fenêtre en question, partent des signaux pour les avions allemands... plus tard, les Allemands installés, sans doute grâce a
127 notre complicité! - nos signaux s adresseront - toujours selon les mêmes experts dénonciateurs - aux avions alliés! J ai grossi nos finances en me débarrassant de ma paire de skis, bien inutile maintenant, et surtout de mon encombrant mobilier de chambre à coucher qui ne saurait avoir sa place dans notre installation si peu conformiste. Mon petit piano droit est offert en prime à l acheteur de la chambre! J ai retrouvé ma classe de banlieue où me conduit mon vieux vélo lourd et poussif dans un brimbalement gémissant, sur les pavés autour de la gare de l Est. Il y a tant de spectacle dans les rues que je préfère encore cela au confort du métro et de l autobus! Mais ces déplacements, le travail avec les élèves, les répétitions, les discussions avec les camarades, qui se prolongent tard dans la nuit, finissent par me fatiguer d autant plus que je suis de nouveau enceinte. Cette fois et parce que l avenir est totalement incertain, nous préférerions ne pas avoir l enfant. Mais nous n avons pas l argent pour payer un médecin sûr et nous ne voulons pas risquer un accident. Alors, nous attendrons un fils car nous décidons - pourquoi pas - que ce sera un fils! Après la fête de Noël à l école où nous tenons à maintenir la tradition, pour les enfants, et celle du Cercle International autour de nos camarades exilés qui ne savent pas ce qu on fera d eux demain, je vais passer quelques jours de repos, auprès de mes parents, à Royat, où le Ministère des Finances a été replié. Ceux-ci, depuis que l union a été «légalisée» et même s ils continuent à penser que leur fille a perdu tout bon sens pour compliquer à ce point son existence, en la plaçant sous de si fâcheux auspices, acceptent de meilleur gré, la situation. Je leur fais grand plaisir en venant les rejoindre dans l hôtel qui les abrite. Je me plais à de longues marches en montagne, que j achève à la nuit, lorsque les lumières de la ville se devinent dans la vallée. Les fonds sont pleins de brume, mais à mesure que je monte par la route et les sentiers, tout s éclaircit et s épure. Le torrent bondit et chante, les prés sont encore verts sur les pentes où les sapins et les mélèzes tachent de sombre les taillis jaunes et rouges. Partout de grosses roches grises ; sur le puy, de rares plaques de neige. Tout le paysage baigne dans une quiétude reposante, où seule l eau se fait entendre. Je rentre étourdie d air et de fraîcheur. Il m arrive de parcourir les petites rues de Clermont, celles-là même où je m étais promenée avec Luc, huit mois auparavant. Il me semble que des décennies se sont écoulées et qu alors une autre femme cheminait sur les pavés que je foule maintenant. Une femme indécise encore, à la recherche de la vraie vie multiple et difficile et qui aujourd hui seulement est de taille à affronter les événements qui vont se jouer. Je continue à regretter de n avoir pas su faire comprendre à ce bon compagnon qu avait été Luc, combien j étais peu faite pour une existence calme et simple et combien je me sentais appelée à partager le sort de ceux qui vont vivre, plus âprement que les autres, la tragédie à venir : les exilés, les militants, les juifs, ceux qu on juge «différents». Les quelques journées passées à Royat me permettent de rentrer à Paris, solide et mieux armée pour aborder les problèmes du moment. Une quinzaine de camarades des L.M.J. ont préparé, avec Paul, dans l atelier, une petite fête pour m accueillir et nous passons ensemble la dernière nuit de l année en nous efforçant d écarter, pendant quelques heures, l angoisse qui nous oppresse.
128 194O LA VIE ET LA MORT PRÉPARATIFS D EXODE Les «Loisirs Musicaux de la Jeunesse» poursuivent leur mission, avec l inlassable dévouement de leurs bénévoles et de Geneviève, l infatigable secrétaire. L année 1940 est née. La chorale s est enrichie miraculeusement de quatre ténors. Anne, Clara, Ninon, Maria, Sonia entraînent les nouvelles soprani et les nouvelles alti. Des camarades enthousiasmés par le talent de Rudi demandent cette année encore à découvrir, sous sa direction, les mystères et les ressources de l harmonica. Le groupe de flûtes douces se maintient, mais Pierre Paubon, qui le dirigeait jusque là, est appelé vers d autres horizons. Franck, un des amis d Edmée, devenu le mien aussi, se rallie aux L.M.J. et organise une équipe théâtrale. Raymond aide Edmée à apprendre des danses populaires à des amateurs de plus en plus nombreux. Les esprits chagrins peuvent penser que ces distractions sont d un autre temps ; mais tous ces jeunes ont besoin d être aidés. Paul Rivet, de retour d Amérique, vient de déclarer, dans son rapport au Ministère des Affaires étrangères : «Le prestige de notre pays, à l étranger, dans le domaine culturel, exige que notre activité littéraire, artistique et scientifique, continue à se manifester au maximum, malgré la guerre. Il est indispensable que l étranger sache que, à côté de la France qui se bat, survit une France qui pense, produit et cherche». Notre récompense est dans un mélange de camaraderie et de respect, d affection et de considération que nous vouent les jeunes, pourtant railleurs et frondeurs. Les L.M.J. continuent à publier - maintenant sous le contrôle de la censure militaire - le bulletin «Chantons au vent», envoyé, pour garder le contact avec eux, aux camarades «aux armées». Ceux-ci se réjouissent de retrouver un peu de l atmosphère des jours de paix et l écrivent : «Si vous saviez quelle joie j éprouve à constater notre puissante solidarité et quel stimulant elle est pour moi». (Armand). «Oui, nous avons essayé de faire, de la vie, quelque chose de beau, nous y avons réussi dans une certaine mesure et c était, malgré toutes les divergences, un solide lien. Et nous recommencerons». (Robert). «Je sais que, malgré les conditions actuelles et que pendant n importe quelle crise, les L.M.J. et la Chorale continueront à vivre». (Raymond). «Les chants que nous avons appris ensemble, je les chante toujours avec plaisir, et je ne pense qu à une chose : pouvoir recommencer ce que nous faisions avant. Ici, où nous sommes réunis, nous venons de plus de vingt régions différentes et c est pourquoi je pense souvent à notre Président Roger Dévigne, en entendant les chants de tous ces terroirs, les vraies chansons populaires». (Gérard). Camille qui signe «Le pick-up des L.M.J.» écrit aux absents, leur rendant compte, avec humour, de tout ce qui se passe dans le groupe qu ils ont quitté, et des lettres que les L.M.J. reçoivent. Ainsi se crée une chaîne de solidarité entre tous. La chorale obtient, pour répéter, une salle à la Schola Cantorum - ancien couvent où se réfugièrent en 1640, des Bénédictins anglais fuyant les persécutions de la reine protestante Elisabeth -. Camille plaisamment écrit aux amis : «On se plairait à y évoquer des souvenirs des siècles révolus : combien de générations ont dû gravir son vieil escalier à rampe décorée, et dont les marches usées ont vu passer bien des modèles de chaussures. Il n est pas sans un certain charme de penser que, dans ces mêmes murs, tout imprégnés de musique, nous apprenons des chansons populaires d autrefois, qui, à l époque de leur jeunesse, ne passaient pas, à coup sûr, le mur d enclos». Une fête au profit des camarades aux armées, doit être donnée, à la Schola même, à la fin de mars, mais des problèmes de Défense passive intervenant, la soirée est reportée en avril, dans la salle des Quatuors, à Gaveau. Un programme éclectique fait applaudir «Que faire s amour me laisse» du XVème siècle et «Syrinx» de Debussy, fait entendre Téléman et du folklore français, palestinien, canadien, polonais, allemand, indien d Amérique. On y danse une hora juive et des danses d Europe. Je joue les «Images paysannes françaises» et, avec Yvonne Tiénot, un «Concerto pour deux pianos» de Vivaldi. Le 25 mars je donne, sur Radio-Paris, des extraits du «Trésor d Orphée» d Antoine Francisque, sans imaginer que cette musique du XVIIème siècle est la dernière que je jouerai pendant des années, pour un public. Je trouve tant de talent à Rudi et à son harmonica que je convaincs Roger Dévigne de l enregistrer au Musée de la Parole et Rudi y joue, pendant des heures, un grand nombre de chants et de danses populaires - surtout roumaines et juives - qui seront conservées à la Phonothèque. La Chorale enregistre DEUX DISQUES dans les studios de Pathé Marconi avec les «Six chœurs a cappella» que j ai harmonisés l an dernier pour son répertoire : «Sur le pont de Nantes», «C est l vent frivolant», «Sont les fill s de la Rochelle», «La femme du marin», «Jeanneton prend sa faucille», «How!» avec le soliste Willy Simens. C est une bien belle journée pour les chanteurs. Camille, le «pick-up» des L.M.J., la raconte avec enthousiasme, dans une lettre pleine d humour, envoyée aux camarades éloignés. Ceux-ci continuent à nous écrire et nous faisons circuler ces «échos des élemjistes aux armées», désabusés ou humoristiques, parfois optimistes, de plus en plus souvent sans espoir :
129 «Aujourd hui, dimanche, il fait un temps maussade. De plus, nous sommes cantonnés dans un fort, et l on n y rencontre que des «kakis» ; sombre dimanche, penserait-on? Eh bien! c est en chantant que nous avons pu échapper à cette atmosphère de cafard». P.D. «En recevant votre message, j ai eu un petit pincement au cœur, regret des jours heureux, mais plus de joie encore de voir que rien n est perdu. J aimerais recevoir des chansons, car, partout où je passe, je chante et fais chanter... même à l hôpital. Chaque heure qui vient vaut d être vécue, et c est tout». R.A. «Depuis lundi, nous avons élu domicile dans un ancien couvent, nous n avons plus l impression d être en caserne ; on se croirait dans une A.J. si, des murs, les étuis-pistolets, les casques et les masques disparaissaient... La discipline forcée me pèse énormément, la liberté me manque et je ne veux pas m intéresser aux choses destinées à abréger la vie d autrui...». L.T. «Depuis quelques jours, nous avons un poste de T.S.F., instrument idéal pour peupler notre solitude. Quel événement! Aussi musique, informations, communiqués nous descendent du ciel, pourrait-on dire, pour un poste qui se trouve à trente mètres sous terre! car j ai abandonné mes périscopes pour me consacrer désormais aux téléphones... et je ne vois pas le paysage. Il paraît qu il est splendide en ce moment. Toutefois, je n ai pas vu le jour depuis une semaine. C est que pour accomplir le voyage, je trouve sur mon chemin, un escalier qui m enlève tout courage...». R.L. «J ai été versé dans les chevaux (qui me sont totalement inconnus). Dans l «Active», j étais secrétaire d E.M. et maintenant je passe mon temps à nettoyer des écuries. Emploi des compétences! Pourtant pendant les trois mois où j avais été secrétaire d un colonel, j avais pu organiser de bons concerts et fondé trois foyers de soldats, en dehors de mes heures de «service». H.R. «Si nous devons lutter, ce sera pour que la pensée soit libre ; il faut à tout prix conserver la primauté de l esprit. Les temps brutaux et stupides que nous vivons, nous feront mieux apprécier, je veux l espérer, la douceur de la paix, et l âge qui viendra pour nous ou pour nos fils, il faudra l orner... Je poursuis cette existence dont tous les jours sont sans lendemain. Nous attendons un incertain destin. Nous attendons...». J.G. Hitler dit, au début d avril qu il entrerait à Paris, le 15 juin. On ne veut pas y croire, et on accepte facilement les mesures restrictives dans les commerces d alimentation, les cafés, les restaurants. Le 10 mai, on apprend que les Allemands ont envahi la Hollande et attaqué la Belgique et le Luxembourg. La ligne Maginot qui avait pour mission d arrêter toute invasion, ne résiste pas. On comprend, à suivre l avance des Allemands, que l échéance du 15 juin sera peut-être tenue. Mais la radio donne toujours des nouvelles qui se veulent réconfortantes : les Allemands, selon elle, avancent lentement, si lentement que Paris semble être, pour longtemps encore, dans une zone calme. Paul Reynaud dit qu il croit à un miracle parce qu il croit à la France! On traduit aisément qu on est perdu! On voit de plus en plus de voitures chargées jusqu au toit, traverser la ville et sortir par les routes du Sud. D abord, ce sont des voitures élégantes et confortables dont le luxe se révèle même dans le chargement soigneusement élaboré, puis des autos plus modestes, presque toujours coiffées d un ou deux matelas, bourrées d un matériel hétéroclite qui déborde sur les ailes, enfin des tacots, branlant, soufflant, haletant, à peine plus rapides que les lourdes charrettes traînées par des chevaux qui se mêlent au cortège. Nous rencontrons un de ces défilés, un lundi soir, alors que, par l Avenue d Orléans, nous allons rejoindre nos camarades pour chanter une dernière fois. Le spectacle est insolite puisque les Informations claironnent : «Les Allemands au-delà de la Somme subissent des pertes sérieuses». C est le 10 juin. Les choristes sont moins nombreux depuis que les derniers mobilisables sont partis le 8, après une petite fête donnée à la Schola, pour eux. Encore une fois nous chantons, nous chantons notre confiance et notre espoir avec les mots des vieilles et éternelles chansons populaires, mais nous ressentons tous, comme une blessure, cette séparation. Notre bonne volonté, notre faim de paix, d amour, de joie, auront-elles été vaines? L avenir n est-il plus qu un vocable dérisoire? Jusqu à présent, Edmée et moi, nous n avons jamais eu l idée de quitter Paris. Après les alertes du début du mois, fatiguée par les descentes dans les abris, avec les élèves, Edmée a été mise en congé de maternité par la doctoresse qui doit l accoucher dans une clinique où sa chambre est retenue. Les magasins n ouvrent plus, une hâte fébrile s empare des habitants de Paris qui est déclarée ville ouverte. Chacun se demande si cela empêchera les bombardements, le siège et les batailles dans les rues. Alors je convaincs Edmée de se laisser emmener à Royat auprès de ses parents, pour y accoucher, et j achète 700 francs, au frère mobilisé d Odile, une de nos choristes, une petite voiture... L évacuation des derniers services officiels restés à Paris se fait en hâte. Le Ministère de l Information et de la Propagande donne l ordre à notre équipe cinématographique de le rejoindre à Tours sans pour autant nous en donner les moyens matériels. Il y a à évacuer tous les appareils, les pellicules, les archives. J entends conduire d abord Edmée à Royat avant de rejoindre plus tard les trois compagnons que je vois s organiser comme ils peuvent. L un possède une moto, l autre un vélo ils fabriquent une sorte de plateau qui relie les deux véhicules, installent dessus une grande caisse dans laquelle ils placent tout le matériel, quelques affaires personnelles, un peu de nourriture et la réserve d essence. Ils quittent Paris dans cet équipage : Arcady sur la moto avec la Polonaise derrière lui, Navon sur le vélo... et dans le désordre qui suivra et les événements des années suivantes, je ne saurai jamais ce qu il adviendra de l équipe. Et pour Edmée et moi, commence aussi l invraisemblable équipée de notre exode personnel au milieu de l incroyable migration générale! Nous n entendons pas nous mettre en route, sac au dos et les mains libres. Ce serait trop simple. La voiture achetée est nécessaire pour y charger nos biens. Mais la voiture est... à Malesherbes chez les parents d Odile. Tout bonnement, je vais la chercher - muni d un sauf-conduit provisoire signé le 11 juin «par le Capitaine Blanc, commandant de la 2 ème section de gendarmerie de Paris».
130 Après des attentes dans des gares, de courtes étapes dans des trains de marchandises, des arrêts sur des voies de garage, au milieu de la foule innombrable qui envahit stations et wagons, j arrive, le 12, dans la soirée, à Malesherbes, où je prends possession d une Renault 7 CV décapotable. Le père d Odile, cheminot, me fait faire, au réservoir de la gare, le plein d essence, cadeau inespéré. Le départ est sans histoire, en direction de Paris, sur un chemin sans obstacle, semblet-il... Mais l obstacle est là, au bout du chemin, à l entrée de la route nationale sur laquelle une masse hétéroclite fuit devant les Allemands, vers le Sud. Le courant est tellement compact, débordant la largeur de la chaussée, que personne ne peut s y glisser pour avancer vers le Nord. Il faut donc essayer de passer par les champs, creusés déjà de sillons profonds qui ne facilitent rien, permettent tout juste une vitesse d escargot, et mettent Paris dans des lointains très incertains. Il faut aussi espérer que la suspension de la voiture résistera à ce traitement inhabituel. La foule cheminant aussi lentement que moi - mais dans l autre sens, me hurle que je me trompe de direction et que je rencontrerai bientôt les «Boches»... J avance imperturbablement. La chaleur est étouffante, le soleil brûlant, je meurs de soif, mais je sais qu Edmée m attend... J arrive, cahin caha, à la hauteur d une puissante voiture à l arrêt, elle aussi dans un champ. Le conducteur me fait signe de stopper, explique qu il n a plus d essence pour continuer vers Paris, et propose une solution : sa voiture peut facilement remorquer la mienne si on les relie par une corde. Il faut simplement transvaser l essence d un réservoir dans l autre. Pourquoi pas? Heureusement, il me reste un brin de bon sens et je ne lui donne que la moitié de mon essence. Les deux voitures, attachées à quatre mètres l une de l autre, démarrent, chaque conducteur à son volant. Cent mètres plus loin, la corde casse, je klaxonne pour avertir mon coéquipier qui s arrête et consolide l attelage. Tout va bien jusqu à ce que de nouveau, le système de remorque soumis à des tensions trop irrégulières, craque encore une fois. Je klaxonne désespérément, l autre tourne la tête mais, continuant à avancer, abandonne son bailleur d essence. Correction, solidarité, ce sont des mots vides de sens, en ce temps d exode. Le temps presse, je songe à Edmée qui attend, ce n est pas le moment de faire de la psychologie. Je continue donc avec l essence que j ai heureusement gardée, me glisse, je ne comprendrai jamais comment, par haies, futaies, fossés, invraisemblables traces, jusque dans la banlieue de Paris où des soldats français me donnent un peu de l essence - qui tombera n importe comment, bientôt aux mains des Allemands -. Dans un Paris vide, dépeuplé, je roule comme un fou vers la rue de l Ouest.
131 EXODE NAISSANCE Et quelles sont mes occupations, pendant le même temps? Je joue la femme au foyer! Et je reçois, à longueur de journée, des camarades anxieux. Depuis que je vis dans l Atelier, les L.M.J. ont pris de plus en plus de mon temps. Lorsqu on s est aperçu de la place que je tenais auprès de Paul, la confiance qu on lui témoignait s est étendue à moi. Les plus jeunes sont souvent venus vers moi comme ils venaient vers lui, chercher un appui moral, parfois un réconfort, régler un différend, demander une approbation. J ai été heureuse d aider ces adolescents, à peine plus âgés que mes élèves, mais quelquefois m a semblée lourde, cette nouvelle charge qui s est ajoutée aux autres. J admire ce don qu a Paul de «rassembler», de «susciter». L atelier est devenu, pour beaucoup, une sorte d asile où chacun est certain d être toujours bien accueilli lorsqu il a l envie ou le besoin de parler de ses préoccupations. Pendant cette première année de vie commune - en même temps première année de guerre - nous ne connaissons pas beaucoup d heures de vraie intimité et n avons jamais le temps de nous appesantir sur nos propres soucis, pourtant bien réels. Et en ce moment d anxiété, beaucoup d amitiés viennent vers moi, juste retour des choses. Des camarades qui veulent rejoindre Bordeaux par les moyens qui se présenteront, passent voir si l atelier est encore occupé. Ils sont surpris de me trouver seule et calme, et tentent de me convaincre de me joindre à eux. C est folie de croire, prétendent-ils, que Paul pourra remonter sur Paris à contre-courant... je dois quitter, avec eux, cette ville qui, dans peu d heures sera morte. Je refuse obstinément, car je sais que Paul viendra me chercher comme nous l avons décidé. Il ne peut en être autrement. C est une certitude. Il doit me retrouver ici, chez nous, confiante. Alors, j ai choisi de ranger impeccablement l atelier - idée stupide de femme enceinte - j ai résolu de donner aux Allemands qui - pensé-je - ne manqueraient pas d occuper les lieux, le spectacle d un endroit à vivre où tout serait à sa place et où précisément la vie serait interrompue au moment même de leur intrusion!! Personne ne peut m empêcher de réaliser cet acte idiot. Je m affaire donc et prépare ensuite ce que je compte emporter. Le 13, en fin de matinée, naïvement je téléphone au commissariat du quartier, demandant si un accident n a pas été signalé sur la route entre Malesherbes et Paris!!! Le silence de mon interlocuteur, puis le rugissement et les paroles qui suivent, me font comprendre mon inconscience. - «Non, mais, vous ne savez pas ce qui se passe sur les routes? Vous êtes folle ou quoi! Un accident?... Mais c est plein d accidents!» Et on raccroche brutalement! Mon beau calme et mon optimisme tombent du même coup. Il est vrai que je ne connais de l ahurissant magma humain et mécanique en migration, que les défilés encore cohérents canalisés dans les rues de Paris. Brusquement plus rien ne compte que Paul, la présence de Paul, l amour de Paul. Le reste n est rien. J attends, j attends, j attends... Au milieu de l après-midi, dans le silence d un quartier et d une maison désertés, une course dans l escalier, j ouvre avant d entendre sonner et Paul, hirsute, sale, hors d haleine, me reçoit dans ses bras. Serrés l un contre l autre, nous sanglotons et ne savons que répéter : «Tu m as attendu!» «Tu es venu!». C est la première fois que notre amour jusque là entente, estime, tendresse, se révèle passion. Nous finissons par rire en nous contemplant : nos visages mâchurés sont devenus masques ridicules : depuis des heures, l incendie des raffineries de Port Jérôme couvre la ville de fumée, et une poussière noire tombe sur les gens et les choses, mêlée à une pluie fine. Nos larmes ont achevé le maquillage... Il faut partir immédiatement. Nous ne pouvons laisser longtemps la voiture abandonnée, il y a trop d amateurs! Un dernier regard sur l atelier et ce que nous y laissons. Pour moi, c est un premier abandon, pour Paul, c est le troisième, après la Hongrie, après l Allemagne. Nous faisons de la voiture un étrange habitacle : capote baissée, nous entassons les biens que nous avons choisi d emporter : la valise de layette pour l enfant qui doit naître dans un mois, un assemblage hétéroclite de vêtements, de manuscrits, de livres, de conserves, de tableaux roulés, et même des poteries et des tissus paysans - viatiques que Paul a essayé d emporter dans chacun de ses exodes, pour sauver un peu de ses racines. La double sacoche du vélo est posée à cheval sur la portière de droite, si remplie qu elle m empêche de m installer
132 commodément. Mais où est le confort dans cette entreprise? Le début est décourageant : première panne a 200 mètres du départ mais le hasard miséricordieux l organise devant les pompiers de garde d une caserne. Mon ventre rond les apitoie - il en apitoiera plus d un, au long de ces journées! -. La réparation est vite faite, le réservoir est rempli. Bonne chance! Nous prenons la route d Orléans, sans plus d imagination que des milliers d autres pèlerins. A dix kilomètres, tout est bloqué et nous passons la nuit sur la Nationale 20, à Antony, assis dans la voiture, somnolant d un œil, veillant de l autre à notre fortune, au milieu d un indescriptible chaos. Au petit matin, tout cela bouge par à-coups ; et par Wissous, Paray Vieille Poste, Corbeil, Milly, à toute petite vitesse, et sans casse, nous atteignons Malesherbes, quelques douze heures après. Ahurissement de notre camarade Odile et de ses parents que Paul avait quittés la veille au matin et qui le croyaient à jamais enfoui sous les strates d une des décharges monstres qu étaient devenus les routes et leurs fossés. On nous accueille avec gentillesse. C est une trêve : la maison est à l écart de l affolement général. J aide Odile à cueillir dans la sérénité d un opulent potager les haricots verts du dîner. Après le repos de la nuit - bénédiction pour mon corps éreinté et pour les nerfs éprouvés de Paul - tandis que nos hôtes préparent, eux aussi, leur départ, nous nous engageons sur une départementale de plus en plus encombrée et nous mettons la journée entière pour faire quinze kilomètres. La nuit arrivant, tandis que Paul garde la précieuse voiture à l entrée d un village, je pars à la recherche d une maison ouverte dans une cour où nous pourrions abriter le véhicule et nous trouver un lit où nous allonger : ma carcasse commence à protester sérieusement! Brève rencontre : celle d un soldat complètement ivre qui me propose aimablement de coucher avec lui et ne sait qu ajouter - quand je lui désigne mon ventre - «Justement y a rien à craindre!». Il est trop titubant pour être dangereux. Je file rapidement et, sans plus d explication, pour être certaine que Paul n ait pas l envie de casser la figure du pauvre type, je propose de remettre le moteur en marche et d aller voir plus loin... Plus loin, c est encore la nuit que nous passons assis sur nos sièges de moins en moins confortables, sur le bas-côté de la route, où continuent à défiler des équipages de plus en plus saugrenus et pitoyables. Au petit matin, nous reprenons place dans le cortège cahotant qui se dirige vers la Loire : l objectif commun est un des ponts car le bruit se répand que le génie va faire sauter ces ponts pour stopper les Allemands qui nous talonnent. Mais personne ne sait exactement où est l ennemi. On rencontre bien parfois, sur quelque place déserte de village, un état-major de l armée française, affairé autour d une carte, mais pas plus que les soldats et les camions mêlés à la foule, il ne semble dans le secret des Dieux, si Dieux il y a encore! Il n est pas question, bien sûr de suivre un itinéraire précis. Il faut se glisser dans l encombrement général en essayant de ne pas heurter un vélo débordant de colis, une brouette, une voiture d enfant, de ne pas effrayer le cheval ou le bœuf tirant une charrette, de ne pas se faire abîmer par plus gros que soi. Il faut ne pas laisser seul, une seconde, son bien, il faut abandonner toute pudeur quand la nécessité oblige à s écarter : les abords des routes sont devenus pistes où circulent des errants de tout acabit. Nous traversons Puiseaux et à Beaumont du Gâtinais, j aperçois tout à coup une plaque indicatrice : Auxy. C est à Auxy que j ai passé des vacances avec ma grand-mère Delphine que j aimais tant, et je propose à Paul de quitter la cohorte des migrants pour nous détendre un peu et aller voir la «Maison grise» de mes jeunes années. Pendant ce pèlerinage, l aviation italienne mitraille la route que nous venons de quitter et où nous aurions sans doute été tués avec les centaines de gens dont les cadavres jonchent maintenant le sol... Nous traversons Beaune la Rolande, Boiscommun. Nous sommes exténués. Je ne tolère plus cette sacoche de vélo qui gène mes jambes. Mon esprit et mon corps ne supportent plus l ahurissante situation qui est la nôtre - à tous. Je ne comprends pas comment Paul peut encore conduire avec tant de maîtrise ce véhicule auquel nous sommes enchaînés. Des soldats compatissants nous ont donné de l essence : il me suffit d arriver près d une voiture militaire, en déroute elle aussi, un bidon à la main, et poussant mon ventre pour qu on partage avec nous. Nous quittons la route et nous nous arrêtons dans un hameau vide où nous trouvons une ferme ouverte et déserte. Je peux enfin m étendre sur un lit, pendant que Paul veille. Nous regrettons l un et l autre de ne pas savoir traire, car des vaches errent, meuglant avec leurs pis trop lourds. Nous nous nourrissons d œufs que nous tirons des nids, nos provisions sont
133 épuisées et enfin nous buvons de l eau fraîche : jusque là, nous n avons eu que de l infecte eau tiède vendue fort cher ou du vin que les soldats nous offraient avec l essence. Le temps est orageux, nous voulons prolonger notre repos, dans un champ, à l ombre d une haie. Le calme est un miracle. Nous somnolons, à demi conscients du silence, de la chaleur, de la lumière qui rendent l air palpable au-dessus des graminées que nous écrasons. L odeur des tiges brisées et des feuilles meurtries nous environne, puissante, stagnante, dans la touffeur de ce midi d été. Brusquement, de tous côtés, nous entendons tirer. Non loin d un parc, s élève la fumée épaisse d un château en feu. Il nous faut partir, retrouver, sur la route, d autres fuyards avec des machines de plus en plus démantibulées, des soldats, à pied, à la recherche de l intendance. Nous en transportons sur les marchepieds de la voiture miraculeusement intacte et leur distribuons les œufs dont j ai rempli un panier. La cohorte traverse Bellegarde où nous assistons au spectacle écœurant du pillage de boutiques éventrées. Les gens sortent des magasins les bras chargés de n importe quoi qui peut se voler, entassent leur butin : chaussures, vêtements, quincaillerie - il y a longtemps que la nourriture a été emportée - dans ce qu ils poussent ou traînent et qui s effondre un peu plus loin. On vide les voitures tombées en panne, celle d un représentant est délestée de centaines de brosses à dents, de tubes de dentifrices, de savonnettes et même de tracts publicitaires... Tout devient insensé. A la tombée du jour, dans les champs qui précèdent la forêt d Orléans, on voit çà et là un soldat sénégalais qui déchaussé, s agenouille sur son tapis de prières. Je vis ces heures comme un cauchemar. Paul garde toujours son étonnant sang-froid. Le bombardement devient intense autour de nous. Nous nous arrêtons à l orée de la forêt et attendons le jour, éveillés et muets, abrutis de fatigue, d émotion, de crainte, dans l énorme vacarme qui nous environne. Souvent, je pose la main sur mon ventre car je pense que l enfant ne supportera pas plus longtemps cette épreuve ; un seul espoir est encore là : atteindre Chateauneuf sur Loire et passer le fleuve... Lundi matin, c est le 17 juin, nous sommes en chemin depuis cinq jours, et nous nous remettons à avancer sur la route qui se glisse maintenant dans la forêt et ne permet aucun écart. Nous entendons derrière nous des bruits de bataille qui se rapprochent. Une voiture militaire se fraye un passage au milieu de la cohue, transportant à son bord un officier en uniforme français qui, à l aide d un porte-voix, crie : - «Ecartez-vous pour laisser passer le Génie qui doit déminer la forêt. Arrêtez-vous sur les côtés de la route, laissez passer le Génie. Il y a danger!» Docilement, par un reste de discipline, et surtout par peur, chacun obéit. Tout se range comme c est possible sous les arbres.... Nous attendons les... soldats français du Génie et nous voyons arriver... des voitures allemandes, des militaires allemands, des camions allemands... Le tour a été admirablement joué! Nous n atteindrons jamais la Loire mais les convois allemands, grâce à cette ruse, y parviendront vite! La vue des uniformes allemands fige la foule désordonnée et la rend muette. Seuls bougent des jeunes gens qui se glissent sous les charrettes, les camions, et des soldats français qui s égaillent sous le couvert de la forêt. Les hommes en vert de gris dédaignent ce gibier : Ils n ont qu un objectif : avancer le plus facilement et le plus rapidement possible. Paul a blêmi en revoyant les uniformes qu il connaît si bien et en entendant la langue dans laquelle les ordres sont maintenant donnés. Je ne cesse de répéter : «Que va-t-il arriver maintenant?». «Que va-t-il arriver maintenant?», prise de panique en songeant surtout à Paul que j imagine, dans mon désarroi, emmené à l instant même... Par un curieux réflexe de prudence, je déchire en menus morceaux la carte de combattant volontaire de Paul et l enfouis sous un buisson. Mais Paul se ressaisit vite. D ailleurs les ordres sont donnés cette fois, en français : «Le Maréchal Pétain a demandé cette nuit de cesser le combat. Vous n avez rien à craindre. Vous devez rester sur place jusqu à ce qu il vous soit ordonné de faire demi-tour et de retourner chez vous. Une distribution de vivres va se faire dans une heure. Un membre de chaque famille peut se présenter». Un camion de ravitaillement de l armée française a été abandonné non loin de là, des soldats allemands distribuent des rations à ceux qui, déjà font la queue. A six heures, l ordre est donné de prendre la route dans l autre sens et cette fois il y a presque de l organisation dans la remise en marche du troupeau hébété. Des morts isolés, qu entourent
134 des familles, gisent çà et là dans les fossés. Je n oublierai jamais le visage blême et figé d une jeune fille en robe d été allongée dans l herbe, éclairée de boutons d or. Une mouche se promène lentement sur la peau blafarde d une joue sans vie. La Paix est pour ces morts, pour eux seuls. Reprenant à l envers le chemin parcouru si péniblement, nous décidons de dépasser Bellegarde et de nous réfugier dans la ferme que nous avons quittée la veille. Elle est encore déserte et, après avoir abrité la voiture dans une grange, nous nous couchons, exténués, dans le lit accueillant de la grande chambre. Nous passons encore une journée et une nuit dans la maison qui échappe ainsi au pillage, celui-ci continuant malgré les circonstances, et nous voyons revenir les propriétaires, de retour d un long vagabondage, bien aises de retrouver leur bien intact. Combien de Français, ce mardi 18 juin 1940, que nous vivons, rompus, dans une ferme de Montliard, les oreilles encore pleines du bruit de la bataille, combien de Français entendent-ils un certain de Gaulle lancer un appel qui deviendra célèbre? Qui, hormis les sages qui ont résisté à la panique, ouvre son poste de T.S. F.? Ils se diront des milliers, plus tard, oubliant que ce jour-là ils étaient quelque part au bord d un fossé, sur une place de village, dans une forêt, à la recherche d un enfant, d un aïeul égarés, les mains vides ou trop pleines de rapines. Nous n entendons pas de Gaulle, et nous rentrons chez nous pour un plus qu incertain avenir. Le plus immédiat est l enfant à naître! A quelques kilomètres de la ferme, quelque chose se casse enfin dans la mécanique qui nous a été si fidèle. Impossible de réparer, il faut abandonner la vaillante petite voiture. Rien d autre à faire dans cette campagne éloignée de toute gare que de se chercher un véhicule parmi les épaves qui parsèment les lieux. Nous adoptons une minuscule Renault noire en forme de corbillard, abandonnée, vidée de tout son intérieur, mais en état de marche. Nous y transvasons notre essence et nos bagages et y arrangeons des caisses en guise de sièges. Dans cet équipage, nous parvenons à Malesherbes où la maison d Odile est si pleine de réfugiés que nous devons chercher un gîte ailleurs. On campe partout. J ai l idée d aller à l école, mais celle-ci est déjà réquisitionnée par l «occupant». Paul qui a eu le temps, pendant ses années de militantisme chez les Allemands, de, non seulement en parler parfaitement la langue, mais encore d en connaître la psychologie, sait qu il faut, avec eux, exiger et non solliciter. Aussi se présente-t-il à l officier installé dans l école et réclame-t-il une chambre pour sa femme enceinte. Immédiatement, je suis pourvue d une couche confortable et un lit de camp est dressé, pour Paul dans la même pièce, que libère l officier... C est la première expérience de ce genre, suivie de nombreuses autres qui me feront trembler parfois. Mais je comprends qu on ne demande pas d explications ni de références à celui qui exige, semble sûr de lui et sans crainte. Cela sauvera sans doute la vie de Paul tout au long des années qui vont venir. Lorsque nous parvenons à Paris et retrouvons l atelier intact - si bien rangé! - je me précipite à la clinique. Elle est fermée : le docteur Thierry de Martel s est suicidé à l entrée des Allemands dans la ville. Je recherche l adresse personnelle de la doctoresse qui m y examinait. Je suis rassurée : elle m apprend que l enfant n a pas dû souffrir de mes aventures et que je pourrai accoucher à l hôpital Saint-Antoine dans son service. Pour le moment, la future mère a surtout besoin de repos. Dans le chemin qui conduit à la maison de mes parents, dans la Vallée de Chevreuse, nous avions loué pour l été une minuscule et cocasse habitation : pièce de trois mètres sur trois, juchée sur un soubassementcave-rez-de-chaussée, dans un fouillis d arbres. Pas d eau, pas d électricité. Le logis est clair avec deux fenêtres et une porte ouvrant sur la verdure. Nous lui donnons un nom «Le petit Verduron». Une coupe faite dans le bois qui serre d un peu trop près les murs fournit la matière première d un mobilier très rustique : table, sièges, étagères, penderie, sommier, lit d enfant aux barreaux faits de branches non écorcées. Un harmonium acheté aux Puces et transporté par le métro et le petit train, trouve encore place dans le domaine minuscule qui, orné de quelques poteries et broderies paysannes, de livres, doit devenir, dans le chaos du moment, l asile où le bébé passera, si la chance le veut, son premier été et son premier automne. Pendant que nous organisons un avenir - qui peut être éphémère!- non par égoïsme mais par instinct de survie sous le signe de la naissance proche, l armistice, entre la France et l Allemagne, est signé le 22 juin à 18 h50, en forêt de Compiègne.
135 A partir de ce moment les troupes allemandes occupent le Nord et l Ouest de la France jusqu à une ligne limite montant de Saint Jean-Pied-de Port et Mont de Marsan jusqu à 20 km à l Est de Tours continuant vers Vierzon, Bourges, Moulins, Beaune jusqu à Genève. Le Reich a dans cette zone occupée les droits d une puissance occupante. Le gouvernement français peut siéger dans la zone non occupée ou s il le veut à Paris. Toutes les forces françaises terrestres, marines ou aériennes sont démobilisées et désarmées sauf celles nécessaires au maintien de l ordre, en métropole et dans l empire. La flotte démobilisée est rassemblée dans ses ports d attache du temps de paix. Quand l armistice est conclue entre la France et l Italie, celle-ci garde sous son contrôle Menton et un petit territoire dans les Alpes. Une large zone est démilitarisée aux frontières franco-italiennes ainsi que Toulon, Bizerte, Ajaccio, Oran et certains territoires aux confins de la Libye. Au cours de la rencontre en forêt de Compiègne, le général Keitel expose que les rigueurs imposées par l Allemagne à la France sont rendues nécessaires par la continuation de la guerre par la Grande-Bretagne... Plusieurs de nos amis décident de partir en zone non occupée. Beaucoup viennent nous voir, inquiets, indécis : militants communistes pour la plupart, juifs souvent, réfugiés politiques. Leur statut est pour le moment très incertain. Ils n ont pas - comme ceux qui sont déjà partis pour les États-Unis, assez d argent pour organiser leur exil. Ils espèrent... ils ne savent trop quoi. Paul, qui, par son mariage et sa prochaine paternité, a pu croire qu il allait enfin lancer quelque racine dans le pays qu il a choisi, se retrouve une fois de plus l homme de nulle part! La naissance a lieu dans des conditions tragi-comiques et je ne pourrai jamais accepter d entendre, après cette expérience, vanter les beautés et les extases de l enfantement! Refusant d être accouchée par le médecin allemand qui me reçoit à l hôpital d Orsay où je m arrête d abord le matin du 12 juillet, sûre de l imminence de la naissance, je parviens, souffrant terriblement, à l hôpital Saint-Antoine. Totale désorganisation de l établissement : personnel et matériel réduits au minimum, mais pléthore de malades et surtout de femmes sur le point d accoucher. Premier examen par une sage-femme débordée et hargneuse : - «Qu est-ce que vous venez foutre ici avec seulement 50 centimes!» Je n ai jamais rien entendu du jargon obstétrique et ne peux imaginer qu il s agit d un diamètre et non de monnaie! Terrorisée, je bredouille stupidement : - «Mais je peux payer s il y a des frais!!» Hilarité méprisante. - «Mais d où sort-elle, celle-là?» Le dialogue continue, aussi réconfortant - «C est le premier?» - «Oui» - «Eh ben! ça va être encore facile! Pas de fausse-couche?» - «Si, une.» - «Provoquée bien sûr!» - «Non, naturelle.» - «C est ce qu on dit toujours! Enfin, tant pis pour vous s il y a des complications...!». De plus en plus angoissée, je suis expédiée dans la «salle de travail» où gémissent et hurlent en chœur une douzaine de femmes. La doctoresse devait être prévenue de mon entrée à l hôpital. Je demande qu on l appelle car je souffre de plus en plus. Ou refuse. Je me mets à crier comme les autres, peut-être plus encore, car quelqu un se penche sur moi et me dit méchamment : - «Tu peux pas gueuler un peu moins fort. Attends donc d avoir encore plus mal!» Cela dure toute la journée. Dans mes rares moments de lucidité, je suis préoccupée par un souci bien ridicule : ayant naïvement imaginé qu on m offrirait un bain à l hôpital, je n ai pas fait de toilette avant de partir et j ai conscience d avoir des pieds affreusement sales après avoir marché toute la nuit, pieds nus dans la chaleur de la maison, pour endormir les douleurs. Cela ajoute encore à ma honte d être traitée d une manière si bestiale. Paul passe la journée à attendre dans un couloir de l hôpital, à arpenter les rues du quartier, à espérer, à désespérer... on ne lui dit rien. Il réussit à me faire passer un mot par une infirmière compatissante : «J attends pour avoir des nouvelles, des nouvelles les plus excitantes de ma vie. Je me trouve toute la journée - pendant que tu luttes - plein de pensées pour toi et pour cet être nouveau qui est en route pour prendre son premier contact avec la vie que nous lui avons imposée. Peur, tendresse, amour, attente, impatience, fierté... Oui fierté! Beaucoup de fierté. Car il (ou elle) sera à côté de notre (fils ou fille) MON fils ou MA fille.
136 Oui, j ai peur aussi. Peur pour son avenir, pour l ensemble de l avenir... Tiens, ma chère petite, encore un tout petit peu de courage et tout ira bien!...». Je peux à peine déchiffrer le message mais je le plie, menu, pour le tenir serré dans ma main fermée, comme un talisman. A l heure du couvre-feu, Paul demande asile au poste de police proche de l hôpital. Les agents le réconfortent toute la nuit avec du café - bien mauvais mais chaud - et toutes les heures, l un d eux l accompagne à l hôpital où rien encore ne se passe. La doctoresse, enfin prévenue, arrive, alors que j ai épuisé toutes mes forces. C est le premier sourire entrevu et la première main caressante sur mon visage pendant ces heures de cauchemar. J ai juste le temps d entendre : - «Il aurait fallu m appeler plus tôt» avant d être endormie et délivrée aux forceps. Je me réveille à demi sur un chariot qu on roule dans un couloir. Une voix enfin aimable dit, derrière moi : - «Regardez la belle petite fille que vous avez!» Impossible de faire l effort d ouvrir complètement les yeux pour admirer le petit paquet que je sens dans mon bras, contre moi. Dormir, dormir encore, ne pas retomber dans le cauchemar, c est tout ce que je souhaite... - «Laisse-la donc, elle n est pas encore réveillée ; il paraît qu elle en a bavé, la pauvre! C est vrai qu elle est belle la petite!». Ainsi, à 4 h.25, après trente-deux heures de souffrances, ce matin du 14 juillet 1940, où pour la première fois, la France occupée ne va pas danser dans ses rues, une petite Mireille - que nous appellerons Miroka - est née d une mère française et d un père «métèque» (selon les dires d un certain Darquier de Pellepoix, fondateur, avant la guerre, du «Club national contre les métèques», et qui s illustrera, plus tard d autre façon), antifasciste, saltimbanque aux yeux de certains, et de surcroît juif... mais rien d officiel encore, en France du moins, ne tient compte de cette dernière «tare»! Auspices pour le moins malencontreux dans la page d histoire qui s écrit. Notre séjour, au bébé et à moi dans un hôpital où tout manque, n est en rien joyeux. Heureusement, la doctoresse suit attentivement son accouchée et l enfant. C est elle qui m évite les dangers d un allaitement au sein après une opération subie il y a quelques années. La salle commune où les nouveau-nés dorment, et surtout pleurent, dans les berceaux au pied des lits, est bruyante, étouffante, malodorante ; le personnel soignant rare et harassé, le linge, les pansements, les médicaments manquent. Tout est à réorganiser dans un hôpital vidé par l exode de juin. Les visites ne sont permises que certains jours et pendant deux heures seulement. Alors, Paul et moi, nous nous écrivons des lignes tour à tour confiantes et angoissées que nous nous glissons quand nous nous voyons : Moi : «Pendant deux jours, il y avait tellement de sensations physiques nouvelles, que je n arrivais pas à me dégager de cela, et brusquement, hier, je me suis rendu compte que Mireille n était pas seulement un petit morceau humain de nous, créé par nous, mais un être moral qu il va falloir aider à se former, auquel nous allons songer bien souvent ensemble, qui va beaucoup occuper nos pensées. Jusqu à présent, je pensais à elle comme à ma fille, parce que l impression physique était encore très présente, puis elle est devenue brusquement notre fille à nous deux. Je t aime de nous avoir donné Mireille...» Paul : «Je pense plus que beaucoup à vous deux. Et à tous les points de vue. C est ce qui est seul valable à côté de ma musique, actuellement un peu sans âme, sans contenu, sans programme, sans avenir, dans tout ce qui m entoure. Je sais, c est beaucoup et je suis heureux que notre petite Miroka arrive maintenant dans cette période si dure, si triste, si désespérante...». A l hôpital, je n ai pas le courage de lire autre chose que les journaux. Lecture au demeurant fort peu réconfortante. Des énormités commencent à s y étaler : on y décrit, par exemple les caractéristiques des Juifs, fauteurs de guerre : tout y est détaillé, oreilles décollées, nez crochu, jambes cagneuses, pieds plats. J hésite entre le rire et les pleurs! Contemplant ma demi juive de fille si ravissante - c est vraiment un très joli bébé au visage lisse et au corps précocement harmonieux - j ai envie de sourire, mais songeant au mal que risquent de faire de telles insanités dans une opinion parfois veule et influençable, je suis atterrée! J ai un autre souci : Dans le lit voisin du mien, est couchée une jeune femme qui a eu un gros et beau garçon qu elle veut abandonner : le père de l enfant ayant refusé d admettre sa paternité et s étant récemment marié. La jeune femme, russe d après son nom et son accent et
137 d excellente famille semble-t-il, refuse de reconnaître l enfant. Il y a autour d elle de grands rassemblements : aumônier, assistante sociale, médecins. Rien ne peut la faire changer d avis. Rien ne peut la convaincre. On lui met, plus souvent qu aux autres mères, le bébé entre les bras. Elle le regarde à peine et le tient si négligemment que je crains toujours de le voir glisser à terre... L enfant ne tombe pas, la jeune femme quitte seule l hôpital soulagée, semble-t-il à qui n a pas deviné son profond désarroi et compris le drame qui se jouait tragique, dans cette époque tragique. Paul accomplit pendant mon séjour à l hôpital, les démarches qui accompagnent banalement toute naissance, mais que complique la situation du moment. Il faut nourrir le bébé au lait en poudre, il ne supporte pas le lait ordinaire qui d ailleurs, arrive encore très irrégulièrement en ville. Ce n est pas un mince problème, car les stocks sont souvent épuisés et il faut courir aux quatre coins de Paris pour trouver quelques boites. Le retour de la mère et de la petite Mireille est fêté dignement. Chaque jour, une quinzaine de camarades et amis envahissent l atelier. Cela me fait plaisir, mais je suis encore bien lasse. Je suis aidée par une jeune femme Allemande, Hilde qui habite la maison et dont le mari, réfugié politique, a été un des premiers internés, en 1939, dans un des camps du midi, aménagés à l origine pour les Républicains espagnols. Hilde et son petit André ont été laissés en liberté. Elle subsiste en faisant des travaux de couture. Douce et patiente, elle ne se plaint jamais, attend avec résignation ce qui va se passer pour elle et pour André, refuse d essayer de quitter la France tant que son mari y est prisonnier. Elle aide avec infiniment de gentillesse, la maman inexpérimentée que je suis et elle nous accompagne bientôt avec André. dans la vallée. Mes parents sont retenus quelque part avec le convoi du Ministère rapatrié, sur la route de Paris. Hilde et André s installent dans leur maison. Paul, Miroka et moi, occupons, à quelques dizaines de mètres, «Le Petit Verduron».
138 LE CACHET JUIF Eté étrangement incertain, de Le musicien essaye de composer, les deux mères tentent d être sereines pour les deux bébés qui prospèrent dehors sous les arbres ou le soir devant le feu de bois d un des logis. Apparente douceur, calme simulé, alors que se précisent les décisions à prendre et que se nouent les contacts avec les groupes qui commencent a s organiser. Je vais souvent à Paris : je cherche à trouver un travail. Mes démarches sont vaines. De l équipe de films, dispersée depuis l exode, ne reste à Paris qu une correspondante, journaliste américaine, Lorna Lindsley qui a des ressources personnelles et tient à rester en France. Au milieu des problèmes pratiques et matériels à résoudre, je songe à une œuvre vocale, avec quelques instruments, une «Cantate paysanne». A la fin du mois d août, les camarades de la Chorale me demandent le moyen de reprendre les répétitions. Ils ont, pour la plupart, de bonnes raisons pour souhaiter avoir un lieu de réunions légal, dans les circonstances du moment. J ai décidé, depuis que j ai vu les premiers uniformes allemands sur le sol français, de m imposer autant que possible, de paraître et de parler fort, de ne jamais laisser deviner crainte ou désarroi, et comme je l ai fait, pendant le retour d exode, d exiger et non de solliciter. J ai déjà utilisé cette tactique en Allemagne et sais qu elle réussit souvent, j irai même jusqu à m habiller d une manière excentrique pour l époque, dans un costume de velours couleur miel qu on remarquera tant, qu il sera impossible d imaginer que celui qui le porte a tout à craindre! Et je possède sans doute aussi, ce que, plus tard, dans son livre «Treblinka», Jean-François Steiner appellera : l «extraordinaire force de vie des Juifs». Alors, en septembre 1940, je me lance dans une entreprise insensée. Pour obtenir le moyen de regrouper nos jeunes camarades, je me jette dans la gueule du loup, vais directement à la Kommandantur, suis reçu par l adjoint de von Stülpnagel - flûtiste amateur par chance! - qui considère ce visiteur hongrois comme «frère d arme»!!! Je lui explique que je veux faire chanter une chorale et organiser des cours de solfège (naturellement aucune mention n est faite des L.M.J.!)... Quelques jours après, je retourne chercher l autorisation dûment signée : «Für den Chef der Militärverwaltungs - Bezirks - Paris Der Chef der Verwaltungsstabes. J.A.». datée du 27 septembre 1940 sur laquelle figure ce texte orné d un cachet portant l aigle à croix gammée : «Betr. : Abhaltung von Chorsingen.» «Auf Ihre persönlichen Vorsprachen beim Verwaltungsstab am 24. Und 27. Ds. Mts. Teile ich Ihnen mit, dass meinerseits gegen die Abhaltung von Chorsigen und Notenlesen durch Sie keine Bedenken bestehen». Coup de maître que le patronyme allemand et les papiers hongrois de l un, le goût pour la flûte de l autre ont aidé. Et comment «l autre» aurait-il pu concevoir qu un Juif antihitlérien osât s aventurer jusqu à lui? Au planton plus méfiant qui, lui, pose par routine, la question - «Vous n êtes pas juif?» La réponse arrive immédiate. - «Moi, je suis calviniste!». Le succès de l entreprise enthousiasme les jeunes camarades. Le lieu est vite trouvé : un local loué rue Pigalle, et des lettres sont envoyées à ceux qui ont intérêt à se joindre au groupe. On peut y lire : «Que de bouleversements depuis notre dernière répétition qui, le 10 juin 1940, tourna, du fait des événements, en réunion d adieu. Quelques-uns parmi nous s efforçaient ce soir-là, de sceller entre tous, une attache solide pour les temps à venir... Pourtant qui pouvait ne pas appréhender le pire à cette heure tragique, chargée des plus menaçantes incertitudes. Malgré tout, nous voulions garder la foi en notre groupe, notre foi en l avenir! Et nous revoici, avec notre devise : «Chantons!». Certes, on pourrait se poser la question : «Est-ce bien le moment? N y a-t-il rien de plus urgent, de plus important à faire, à dire? N y a-t-il pas des besoins plus immédiats, plus essentiels à satisfaire que celui de chanter, d extérioriser la joie de vivre?» A cette question, déjà posée en des heures graves de 1938, 1939, et 1940, nous répondons à nouveau comme alors «Chantons». Et comme alors, nous avons confiance et espoir de voir venir à nous tant de chers jeunes camarades, déjà connus ou encore inconnus, qui comprennent la ressource morale infinie que leur apporte la communion dans la musique. Ils y trouvent, comme jadis, le moyen de se reconnaître, et de s unir par ces chants qui doivent leur éternelle jeunesse à l éternité des besoins et des rêves qu ils expriment. En cette époque où tant de contingences matérielles oppriment la vie quotidienne des jeunes, combien plus cher, plus doux, plus nécessaire leur devient l épanchement de ces aspirations à l art et à la poésie dont la jeunesse est toujours si riche...». Message d occupation qu il faut savoir décoder pour comprendre l appel. Ainsi, alors que tout rassemblement de plus de trois personnes est rigoureusement interdit, les membres de la chorale se réunissent, à trente, quarante, parfois cinquante, pour chanter certes, faire du solfège, mais aussi, rue Pigalle - et dans l atelier, en plus petit nombre - pour, en toute «légalité», régler des affaires, résoudre des problèmes, en un mot, se livrer à des activités impossibles en d autres endroits et en d autres circonstances. Je risque un autre coup, tout en constatant, avec grande satisfaction, que je commence à devenir, moi aussi, resquilleur, donc bien Français. C est dans des moments de crise que se réveillent des traits de caractère qui sommeillaient jusque là
139 puisque je possède maintenant un authentique «Ausweis» de la Kommandantur de Paris, signé par l adjoint de von Stülpnagel, muni d un cachet avec la croix gammée, m autorisant à tenir des réunions de chant choral et des cours de solfège, ma vieille bagnole-corbillard, ornée dudit «ausweis» pourrait devenir utile. Mais le tacot est incroyablement laid, tellement laid qu on le remarque trop. Il faut camoufler cette tare qui saute aux yeux. Et comment mieux le faire qu en la cachant sous la couleur à la mode : le «feldgrau» de l armée allemande qui risque de rendre l engin quasiment invisible dans le foisonnement «feldgrau». L ausweis de la Kommandantur collé derrière le pare-brise, je prends mon courage à deux mains - «le courage, c est d avoir peur et de marcher quand même» écrivait Jean Mermoz - et suivant la technique mise au point je décide, non de demander, mais d exiger avec un accent aussi prussien que possible... l impossible! Je me présente à l entrée de l ancien garage des autobus, réquisitionné aujourd hui par l armée allemande, Avenue d Orléans, et dont la sortie est Boulevard Jourdan. Je freine brusquement devant la sentinelle, gueule que je veux voir un officier. Sans discussion on va quérir celui-ci à qui je désigne l ausweis en déclarant : «cette voiture doit être immédiatement peinte». Sans prendre la peine de lire le papier, un coup d œil jeté sur la croix gammée suffit au naïf qui me prie d avancer la voiture. Des soldats s en emparent et une activité intense se déclenche. Je me promène, tranquille en apparence mais le cœur battant la chamade jusqu au moment où on m annonce que la voiture est prête. Sans perdre de temps, je me mets au volant, prononce un merci rapide et avec un geste négligent de la main, salue en m éloignant, vers la sortie du Boulevard. Invraisemblable mais vrai! Il faut croire qu il y a des «demeurés» dans toutes les armées du monde, fussent-elles d occupation... Et c est ainsi qu une vieille et affreuse guimbarde récupérée parmi les épaves de l exode, tiendra sous un teuton camouflage, son petit rôle dans les transports clandestins de gens, de documents, de ravitaillement. Car il faut agir. Les Hongrois de France, presque tous réfugiés politiques, s organisent. Un Manifeste des antifascistes hongrois de France circule : «Nous autres, Hongrois qui vivons en France, avons le devoir de participer de toutes nos forces à la lutte du peuple français pour sa liberté. Et cela non seulement parce que la France est notre pays d adoption, mais aussi parce que c est pour nous une manière de nous acquitter du devoir que nous assigne la cause sacrée de l indépendance de la Hongrie, de l honneur et de la promotion du peuple hongrois. Chaque coup asséné au fascisme en France contribue à la libération de la Hongrie et du peuple magyar». Ainsi, lorsque la Résistance s organisera, plus d un millier de Hongrois y participeront, les armes à la main. De nombreux autres la soutiendront moralement et matériellement, tout au long des années tragiques. A la rentrée d octobre 1940, Edmée doit reprendre son poste en banlieue. L assistante sociale du quartier, une fille sympathique, énergique et... fumeuse de pipe, nous recommande Denise, une très jeune fille de l Assistance qui sera capable de s occuper du bébé. Mon travail pour la Chorale est naturellement toujours bénévole, et je trouvé un moyen inattendu de gagner un peu d argent, en donnant des Cours d allemand aux camarades qui me le demandent depuis quelque temps. Comme pour cela je n ai pas d autorisation, les cours se donnent, à tour de rôle, chez l un et chez l autre. Le directeur du Lycée musical et dramatique de Paris me propose certains de ses élèves de piano : j accepte, car ce travail n est pas déclaré officiellement. Je reprends aussi un projet très ancien qui m est cher. Les L.M.J. avaient édité en 1937, un très modeste recueil de chants pour les campeurs. J avais toujours désiré faire plus. Ma connaissance du chant populaire, mon habitude de l harmonisation que j ai mise au service des différentes chorales que j ai dirigées, m ont, depuis longtemps, donné l envie de mettre à la portée des jeunes, les trésors de musique populaire qui s endorment dans les archives des spécialistes et des bibliothèques. En 1939, j avais déjà travaillé dans ce sens et l Éditeur Julliard, alors officier, s était intéressé à mon idée et avait envisagé de publier un chansonnier pour les soldats. Les événements avaient empêché la réalisation du projet. Un interlocuteur fort sympathique, Roger B. rencontré au Ministère de la Jeunesse, s intéresse à son tour au projet abandonné, demande une maquette. En deux jours et deux nuits, Edmée et moi nous l établissons. Elle est acceptée. Roger B. me fait rencontrer l écrivain, Fernand Tourret qui écrira des textes de présentation de qualité, et l éditeur Jean Susse, propriétaire des Éditions «Camping Plein Air». Et c est le départ dans la «Collection du Sextant», d une série de livres consacrés à la musique traditionnelle authentique. Fernand Tourret est notre voisin. Son atelier, rue Asseline, est un extraordinaire bric-à-brac d objets africains, d armes diverses, d outils, d horloges, de cannes sculptées, dans lequel règne le livre en amoncellements, en tas qu il faut enjamber, en labyrinthe dans lequel se dessine un chemin improbable. Il parait que Tourret a une formation d ingénieur. Je le connais fervent d art manuel, et surtout poète : «Phénomène d érudition» dit-on de lui. Roger B., industriel fortuné, grand amateur d art - et de musique en particulier - va nous apporter comme à d autres, pendant des heures difficiles, une aide généreuse et désintéressée. Ainsi la vie matérielle semble s organiser. Le bébé a une santé magnifique et dort quand le temps le permet, en plein air, sur la terrasse. Il arrive même qu une neige inattendue tombe sur l enfant, si bien au chaud sous son édredon, que la petite fille se réveille sans pleurer, joyeusement étonnée de recevoir sur le nez ces légères plumes inhabituelles! Denise, la petite bonne, est très efficace et adore Miroka. Ainsi Edmée peut-elle continuer à mener la vie active qu elle aime tant et qui, seule, lui permet de faire taire l angoisse que nous vivons tous quotidiennement. Dans la journée, la classe ; le soir, répétitions, cours, séances de cinéma... Hilde garde alors les deux enfants. Elle est si craintive qu elle refuse, elle, de sortir la nuit tombée. Lorsque nous restons à la maison, nous sommes certains de voir arriver l un ou l autre de nos camarades pour un problème personnel ou une question de sécurité à résoudre. La chorale
140 est notre famille, nous nous sentons chargés de responsabilités devant ces jeunes si confiants. Pourtant que de problèmes nous avons, nous-mêmes à résoudre! La première ordonnance allemande relative aux mesures contre les Juifs est publiée en septembre. Sont juifs, selon elle, «ceux qui appartiennent ou appartenaient à la religion juive, ou qui ont plus de deux grands-parents juifs. Sont considérés comme juifs les grands-parents qui appartiennent au appartenaient à la religion juive». Les Juifs doivent donc se faire recenser, puis faire apposer sur leurs cartes d identité et leurs cartes d alimentation le cachet «Juif». Peu de Juifs osent ignorer l ordonnance. Dans le long troupeau dont je fais partie, qui avance lentement et docilement pour se faire «marquer», Quai de Gesvres, j aperçois des connaissances. J ai la douloureuse surprise de constater que certains essaient de se dissimuler et de ne pas me reconnaître. Est-ce pudeur? Est-ce honte? cette attitude me gêne. Je ne peux admettre que, même en ces temps, un Juif ait le regret d être Juif. La honte doit être pour les Allemands et pour le Gouvernement de Vichy, la pudeur pour les non-juifs auxquels on désigne dès ce moment, les victimes. La honte, elle est aussi pour Edmée quand elle doit, comme fonctionnaire, déclarer, sur l honneur, qu elle n est pas juive, qu elle n a jamais appartenu à la franc-maçonnerie, ni, à aucune société secrète. Beaucoup hésitent à faire une telle déclaration, mais le moyen d agir autrement? Je ne garde pas longtemps le cachet juif sur mes papiers. Un camarade hongrois, Strémi, retoucheur photographe et chimiste à ses heures, s est déjà installé dans l appartement qu il occupe, un atelier clandestin de «retoucheur de papiers»! Un faux plafond abrite une cache fort bien aménagée où il efface, falsifie, truque tout ce qu on lui apporte, avec souvent d authentiques cachets que des employés de mairie ou de ministères n hésitent pas à lui fournir. Ainsi, «retouche»-t-il à la fois, clandestinement derrière et ouvertement devant, son faux mur. Sa clientèle étant ici les occupés dont il efface les détails dangereux et là souvent les occupants dont il fait disparaître sur les portraits, pour les rendre plus superbes, les verrues et autres poils follets. J aurai souvent à faire le pourvoyeur de papiers à «nettoyer» pour des camarades en difficulté. Ce sera une de mes taches clandestines. Le rationnement avait commencé, dès le mois d août pour le pain, les pâtes, le sucre. C est maintenant les restrictions pour le beurre, le fromage, la viande, le café, la charcuterie, les œufs, l huile. Bientôt on diminuera les rations de chocolat, de poisson frais, de légumes secs, de triperie, de pommes de terre, de lait, de vin... Il y a les «jours avec» et les «jours sans». Tenir le compte des minuscules et précieux tickets qu on détache des cartes d alimentation et qui se perdent trop facilement, prend du temps, de la patience. Faire d interminables queues à la porte des boutiques pour obtenir de misérables rations ou... rien, quand tout est épuisé quand son tour arrive, est décourageant. La situation économique de nombreux intellectuels devient particulièrement précaire. Nombreux sont ceux qui se retrouvent au «Cercle François Villon», près de la gare Montparnasse où, non seulement, des repas sont servis à très bas prix mais où, surtout, des écrivains, des peintres, des comédiens reprennent entre eux, des contacts réconfortants. Nous fréquentons souvent l accueillant local où nous rencontrons des amis. La femme du poète hongrois Gereblyès qui vit des jours difficiles, s y est engagée comme serveuse. Le froid commence tôt. Naturellement dès octobre, la consommation de gaz est réduite, le chauffage central ne fonctionne plus dans la plupart des immeubles et l attribution de charbon est mince. J installe un poêle cloche au milieu de l atelier avec une imposante longueur de tuyaux qui court horizontalement avant de sortir par une des vitres. Je construis un coffre à charbon sur la terrasse. Il ne s agit plus que d en trouver à acheter contre les tickets correspondants et de le monter au sixième étage. Tâche tout à fait indiquée pour des mains de pianiste... Mais qui est encore pianiste... et juif à cette époque, en France? On chauffe le moins possible. Tant que la consommation d électricité n est pas restreinte, on tiédit la petite pièce avec un dérisoire réchaud électrique, près duquel Denise se réfugie dans la journée, le bébé bien au chaud dans son berceau. Pour le bain, je conçois une ingénieuse tente au-dessus d un baquet, tout près du poêle. Le soir, nous y trempons rapidement l enfant très vite changée, avant d être remise sous son édredon. Petite fille modèle de guerre, Miroka ne prend pas un rhume pendant cet hiver rigoureux. Hilde est souvent invitée à monter avec son fils, partager la maigre tiédeur de la petite pièce. Très sage, André engoncé dans de nombreux lainages, joue tranquillement dans le parc qu on lui réserve. Calme, toujours sereine, Hilde ne se plaint jamais. Les nouvelles de son mari arrivent rarement du camp. Nous admirons sa patience, sa douceur et la grande maîtrise avec laquelle elle dissimule peine et angoisse. Un ennui de santé arrive fort mal à propos : une opération retient Edmée, en novembre, à la Clinique Tarnier. Pendant ce temps, ses parents prennent Miroka chez eux, pour me décharger et me permettre les visites à la clinique. La convalescence se passe dans l atelier, animée par de nombreuses visites. Pendant l absence d Edmée, j ai éprouvé le besoin d effectuer une incursion dans le folklore musical d un peuple d Europe de l Est, les Roumains d un territoire convoité tantôt par la Hongrie, tantôt par la Roumanie. Et je tiens à dédier l œuvre à Edmée. C est ainsi que naissent les DOUZE DANSES ROUMAINES DE TRANSYLVANIE 73 pour flûte et piano dont José Bruyr me dira, lorsqu elles seront publiées en 1959 : - «Merci, cher Paul Arma, pour vos Danses transylvaniennes. Que ne suis-je flûtiste! Que ne suis-je encore violoniste! Mais sans l être, je puis du moins, au piano, prendre un vif plaisir à ces pages vives, dignes de Bartók dont vous êtes mieux que l élève : le successeur...» J écris parallèlement une version pour flûte et orchestre à cordes de cette même œuvre, sous le titre SUITE DE DANSES 74. Ces deux œuvres représentent pour moi une sorte de test, une réplique sévère à moi-même : ayant été Paris. Éditions Henry Lemoine. Couverture de Gérard Blanchard Paris. Éditions Henry Lemoine. Couverture de Calder
141 l élève de Bartók, nourri pendant des années par les travaux de mon maître sur les danses roumaines, je me donne comme règle, aussi bien sur le plan de l harmonie, que sur celui du rythme et celui du langage même, de faire parler ces mélodies du folklore roumain, autrement que Bartók. Tâche difficile que je pense avoir réussie. Je mets encore au point HUIT CHANSONS DE MÉTIERS 75 pour deux et trois voix égales, d après des thèmes populaires de France. Là encore, je reste fidèle au même besoin - conscient ou inconscient - d utiliser, comme base, l expression du peuple auquel je pense vouloir appartenir définitivement. Les deux dernières de ces chansons, «Hou!» et «La femme du marin», ont figuré parmi d autres, sur le disque Pathé Marconi, enregistré par la Chorale des «Loisirs Musicaux de la Jeunesse», sous ma direction. Au dos de la couverture de cette partition, figureront ces lignes : «C est surtout dans les chants de métiers que l âme populaire s exprime, avec toute la joie et toute la tristesse, toute la force et toute la peine du paysan sur la rude terre, de l artisan devant ses outils. Il chante son métier, le sabotier «qui loge dans la forêt» et les araignées qui tapissent de leurs cheveux les parois de sa cabane entendent souvent le sône qu il a composé. Ils chantent gaiement leur labeur, ceux qui partent pour la journée entière, à la linière et qui font, du lin blond, les draps blancs et fins. Elle chante le dur travail des vignes, Margot, et son humeur est joyeuse malgré sa peine. Mais pour que les lavandières au «douet» frappent avec plus d entrain le linge, de leurs battoirs, pour que les moissonneurs dans l or rutilant des blés, lancent plus régulièrement la faux, pour que les «peleurs de maïs» dépouillent avec agilité les jaunes épis, le soir de la veillée, il leur faut des chants. Chants de métiers aussi, mais qui sans chanter le métier, accompagnent et soutiennent si parfaitement la gamme infinie des rythmes du travail». De mauvaises nouvelles parviennent par des voies plus ou moins officielles : nous apprenons la mort de Paul Nizan sans plus de précisions. C est plus tard que nous saurons qu il a été tué le 23 mai 1940 à la bataille de Dunkerque. Le parti communiste ne lui a jamais pardonné sa démission après la signature du Pacte germano-soviétique et avait complaisamment accrédité la thèse de Maurice Thorez à propos du «policier Nizan» - thèse qui sera reprise par Aragon et Lefébure, plus tard.- Les calomnies ne m avaient pas convaincu, moi qui avais bien connu Nizan, à Saint-Germain, chez les Simon et en Bretagne. Nous apprenons aussi que Rirette Nizan et ses enfants ont gagné les États-Unis. En novembre, Langevin et Rivet sont relevés de leurs fonctions, par Vichy, alors que déjà Langevin a été emprisonné, à 72 ans, par les Allemands, avec un régime de droit commun. Paul Rivet parviendra, en février 1941 à quitter Paris juste avant d être ramassé, au Musée de l Homme, avec les quatorze résistants que la police allemande arrête Julien Caïn, ancien administrateur de la Bibliothèque Nationale, est arrêté comme Juif. Edmée a obtenu, en janvier 1941, un poste plus près de notre domicile, mais sa nouvelle école, place d Italie, ne lui plaît guère. Nous avons des difficultés pour faire garder le bébé que mes beaux-parents prennent chez eux quand le froid est trop vif pendant cet hiver Nous en profitons pour sortir davantage encore, nous demandant toujours pendant combien de temps nous serons encore libres de le faire. Nous allons souvent au concert, et assistons à celui où Münch dirige la «Danse des Morts» de Honegger dont le texte fait sortir de la salle pas mal d Allemands. Nous allons peu au théâtre, voyons pourtant «Le Rendez-vous de Senlis» à l Atelier, mais nous fréquentons assidûment les cinémas de quartier et les «Ursulines» où le public est toujours sympathique. Quand Edmée peut le faire, elle m accompagne à la Bibliothèque Nationale pour compléter notre documentation. Plusieurs éditeurs s intéressent à nos projets de recueils de chansons populaires et nous faisons des recherches dans la masse de documents réunis à la Nationale, en attendant de pouvoir, plus tard, recueillir, nous-mêmes, des chants et des danses. Nous apprendrons, après la guerre, que tout au long de ces années d occupation, nos fiches d entrée sont soigneusement mises de côté, avec de nombreuses autres, par une très intelligente, subtile et discrète employée. La police venant parfois à la Nationale «récupérer» les Juifs qui y travaillent - surtout quand l interdiction leur en sera faite par l ordonnance du 8 juillet cette remarquable femme ose soustraire ainsi aux recherches, ceux qu elle sait ou qu elle suppose être juifs. Bel acte de courage dont jamais elle ne se vantera et que beaucoup n apprendront que fortuitement. Malgré l angoisse qui nous gagne tous, de plus en plus, les jeunes me demandent de continuer, malgré tout à les réunir, à les faire chanter, à maintenir le lien entre eux, à préserver aussi cette «chorale-prétexte» qui camoufle d autres occupations et d autres rencontres. La Chorale part quelquefois aux champs : sorties du dimanche, dans la Vallée de Chevreuse, le plus souvent, et elle participe à plusieurs fêtes. L une d elles donne lieu à d âpres discussions : il s agit de donner un concert dans un Centre rural de Jeunesse. Des camarades pensent qu on ne doit pas aller chanter dans un Groupement créé par Vichy, mais la Paris. Éditions Rouart-Lerolle. «Petite musique pour la maison, l école, l auberge, le camp».
142 plupart songent au contraire qu il convient d y aller et d y faire - sous couvert de concert - de la propagande et du noyautage parmi les Jeunes. Et il y a quelque provocation à faire entendre, dans ce milieu, non seulement des chants de trouvères et du folklore français, mais encore des chants polonais, canadiens, irlandais, roumains, juifs, harmonisés par un Juif, exécutés par une chorale à majorité juive. Je fais chanter aussi ma chanson «Droit vers le but» dont les paroles sont écrites par Robert Desnos, un autre Juif. Deux autres concerts sont donnés au cours d une veillée organisée par «Les vieux amis du Jeune Théâtre du Vieux Rideau» et au Lycée Musical. Les programmes éclectiques parcourent les siècles, du XIIIème au XVIIIème, les pays et les terroirs, offrent des chants de métiers, des airs à boire, des Chansons d amour. Chaque semaine apporte sa peine. En mai, plusieurs membres de la Chorale voient leurs familles amputées : on convoque les juifs étrangers d origine polonaise, autrichienne, tchèque et allemande : cinq mille en tout que les gendarmes français conduisent dans des camps, à Beaune-la-Rolande et à Pithiviers... en attendant la déportation. En juin, ce sont nos camarades étudiants qui apprennent que leurs études sont compromises : un décret limite à 3 % le nombre de Juifs admis dans les Universités. Xavier Vallat, le Commissaire Général aux Questions Juives commente ainsi l ensemble des mesures qu il a prises : «A ceux qui trouvent ces mesures insuffisamment radicales, nous répondrons qu il nous suffit qu elles soient efficaces et que les effets de la justice sont plus durables que ceux de la persécution. A ceux, au contraire, dont le libéralisme s effarouche de ce qu ils considèrent comme une manifestation de sectarisme, nous répondrons que l antisémitisme n a jamais été suscité par autre chose que par l insociabilité et l inassimilation foncière du Juif». Coup de tonnerre dans le ciel orageux de l été : le 22 juin 1941, l Allemagne attaque l U.R.S.S. Les communistes conscients se sentent enfin d accord avec eux-mêmes et avec le Parti : l ambiguïté s efface. Du même coup, ils deviennent, pour l occupant, une cible privilégiée. On en arrête plus de mille dans la région parisienne. Nos jeunes amis communistes voient leur tâche accrue dans «les Bataillons de la Jeunesse». Si on chante encore à la chorale qui groupe alors une centaine de filles et de garçons, si on se réunit le plus légalement du monde - protégés par la miraculeuse autorisation - personne ne sait exactement combien de clandestins en tous genres, de candidats à la déportation et à la mort, sauvent les apparences, lancent joyeusement les paroles anodines des mélodies populaires. Une véritable pluie de V, Victoire, de H, Honneur, s abat sur les trottoirs, découpés dans des tickets de métro. Les initiales sont inscrites sur la pierre, le bois, le ciment, partout où c est possible. Le V en morse - trois points, un trait - le rythme même que Beethoven donna à la première mesure de sa «Symphonie Héroïque» devient le générique de Radio- Londres que tant de gens captent. L occupant trouve malin de récupérer le V pour son usage et en fait son symbole de Victoire qu il étale sur de vastes oriflammes. L occupé répond par la Croix de Lorraine qui symbolise de Gaulle. Pendant ce mois de juin, je vois souvent Robert Desnos. Je vais le prendre à son journal, ou le rencontre près de la Bibliothèque Nationale. Nous montons chez lui, rue Mazarine, Là, nous nous installons près d un guéridon, dans le long couloir et Desnos, de plus en plus désemparé boit, boit un peu trop. Nous discutons inlassablement. Desnos ne parvient pas à surmonter le choc que lui a causé le Pacte Germano-Soviétique, et malgré la situation nouvelle que la rupture du Pacte a provoquée, reprend difficilement son équilibre. Nous nous savons, tous les deux, menacés, mais moi qui ai, depuis tant d années, une longue expérience de la lutte, je veux croire à la victoire de mes idées. Robert est désespéré. Jamais nous ne parlons ensemble de la décision que nous avons prise, l un et l autre, sous des formes différentes, de «résister». Desnos avait écrit, avant la guerre, les paroles françaises d un chant de marche, pour la jeunesse, que j avais composé en 1933 avec le texte allemand d Eric Weinert, et qui avait été le chant officiel du «Congrès mondial de la Jeunesse contre le fascisme». S y répétaient, comme pour conjurer le sort, les mots «espoir», «joie», «bonheur». Le chant sera réédité en 1942 dans une des maisons d édition complices, quand Desnos aura déjà choisi d entrer dans le réseau «Agir», signant successivement Lucien Gallois, Valentin Guillois, Pierre Andier et Cancale, les poèmes qui seront publiés dans «L Honneur des poètes». «Ce cœur qui haïssait la guerre» avait choisi de battre «pour le combat et la bataille». Des deux amis qui se retrouvent si souvent pendant ce mois de juin 1941, l un «Desnos-le-Juif» comme l appelle Céline, connaîtra un destin tragique qui le conduira de prison en camps - Fresnes, Compiègne, Buchenwald, Dora, Téresin - où il mourra du typhus le 8 juin 1945, juste avant d être rapatrié.
143 RÉPIT J avais demandé à être mutée plus près de mon domicile. En janvier, j avais été détachée dans une école de la Place d Italie et j avais quitté un milieu sympathique et de grandes élèves pour me retrouver dans un entourage fort peu accueillant et avec de toutes petites filles. Pour faire des économies de chauffage, on m avait installée avec toute ma classe dans un local déjà occupé par un autre cours et une vieille institutrice agitée, autoritaire et sinistre : je passe là des mois bien difficiles. Pour la première fois, mon travail ne m intéresse pas, je laisse ma collègue avec laquelle je n ai pas envie d entreprendre une petite guerre, mener les deux classes comme elle l entend, me contentant de faire office de surveillante. J évite de partager le repas de «ces dames» qui me considèrent un peu comme une intruse - peut-être à cause de mon nom a consonance germanique, puisque officiellement je suis Madame Weisshaus et non Madame Arma -. Je m évade chaque midi de la désespérante ambiance de l école et vais mâcher un maigre sandwich, accompagné d un ersatz de café dans une brasserie de la Place d Italie en faisant des devoirs d allemand que Paul me corrigera avec ceux des autres élèves. Parce que je suis la plus jeune et la nouvelle arrivée dans l école, on m accable de surveillances et de services. On exige même de moi, que j accompagne les élèves, un dimanche matin de mai, au Palais des Sports où on célèbre une quelconque fête politico-sportive. C est vraiment le dernier endroit où j ai envie d aller faire acclamer le Maréchal! La garde du bébé devient plus difficile à assurer : Denise est tombée malade, une camarade de la Chorale, Douchka sans travail, vient pendant quelque temps, puis une jeune bonne si épisodique que Paul reste souvent seul à s occuper de Miroka, Hilde étant une grande partie de la journée, avec son fils, dans l une ou l autre queue du quartier à attendre une maigre distribution de l une ou l autre pitance à tickets. Il arrive qu un matin de classe, je me trouve tout à fait seule à la maison, Paul a un rendezvous impossible à annuler, je téléphone à ma directrice et suis si mal accueillie au bout du fil, que j installe Miroka dans sa voiture et galope à pied jusqu à l école. L enfant, d abord ravie par sa longue promenade, trouve probablement l endroit où elle parvient, à fin de course, si antipathique qu elle fait entendre pour la première fois des hurlements inhumains. On se dépêche de réexpédier la mère et l enfant hurleur d où ils venaient... Les vacances de Pâques s étaient passées dans la minuscule maison de la Vallée de Chevreuse, la petite fille de neuf mois émerveillée, chaque soir, par les crépitements et les flammes du bois brûlant dans la cheminée. La fin de l année scolaire me fatigue beaucoup. Les cours d allemand, les répétitions de la chorale et du groupe de danses, les problèmes qui se multiplient, les incertitudes permanentes, c est beaucoup pour une maman inquiète pour le jour à venir, pour ce qui peut arriver demain. L anxiété qui nous habite, Paul et moi, crée un climat de tension mauvais pour l enfant. Il faut une quelconque détente. Une des vieilles institutrices grincheuses de la Place d Italie s est un peu «améliorée» vers la fin de l année et semble avoir compris que l existence de sa jeune collègue n est peut-être pas aussi facile qu elle paraît. Avec beaucoup de tact, elle me conseille de partir - si je n ai pas d autres projets - passer les vacances dans un endroit perdu qu elle connaît, en Maine et Loire, où une auberge de campagne discrète, bon marché, et loin de tout «occupant» m accueillerait volontiers. Providentielle, bien que tardive compréhension! Qui dit «auberge» suppose nourriture assurée, «campagne», fermes et ravitaillement! Nous décidons que je vais partir en éclaireur, avec Miroka, et que si tout est vraiment paisible dans le coin, Paul viendra nous rejoindre. Entreprendre un voyage par le train, à cette époque, est une aventure inoubliable. Il n est pas question de quitter la place assise ou debout qu on atteint difficilement : la foule est si dense dans les compartiments et les couloirs que personne ne peut bouger. Paul a pu retenir, en faisant des heures de queue, un coin près de la fenêtre. Je peux ainsi expédier, à l extérieur, le contenu du petit pot qui fait partie de mon bagage et sur lequel j installe plusieurs fois l enfant. Le compartiment entier admire l opération et veut régaler le bébé et la maman de rasades de vin rouge!... Quant à gagner soi-même les toilettes, c est un exploit impossible à réaliser. Et il faut croire que le corps sait admirablement se discipliner puisque pendant des heures et des heures, nul, à part le bébé, ne semble se soucier de détails digestifs.
144 La petite fille d un an accepte chaque nouvelle situation avec une bonne humeur remarquable. Nous devons coucher à Cholet pour attendre la voiture postale qui, le lendemain, prend les voyageurs à son bord, les bagages et la poussette sur son toit, et conduit le tout à l auberge, par des petites routes ourlées de haies. Calme parfait de la modeste maison aux fenêtres fleuries. Salle commune aux longues tables cirées, vaste cuisine, petit magasin d épicerie, et à l étage, quatre chambres aux murs blancs. Un potager, une mare et les... commodités au fond du jardin. Une route : la grand-rue du village paisible, silencieuse, où seules quelques poules apparaissent parfois. Les hôtes : une vieille paysanne, sa fille et son fils s entichent immédiatement de Miroka. Un lit de plumes pour la maman, de fougère pour l enfant, la motte de beurre sur la table à chaque repas, de la viande aux déjeuners, le fromage, les œufs, la charcuterie, le lait autant qu on peut en absorber paraissent les effets magiques d une baguette de fée. Le calme du pays où rien ne semble se passer, où les mots «occupation allemande» ne suggèrent rien, est décrit à Paul avec un tel enthousiasme qu il se lance sur la route et en faisant du stop, arrive dans le paisible village. Il passe là, trois semaines qui lui semblent hors du temps. Au cours des longues promenades que nous faisons tous les trois, nous sommes accueillis avec beaucoup de sympathie dans les fermes ; le pouvoir rare que Paul a, d établir souvent un contact immédiat avec les gens, lui vaut de nouvelles amitiés parmi ces paysans fins et aimables. Nous sommes invités à la «batterie» dans une des fermes. Paul parvient à noter des chants de la région, non sans avoir - après beaucoup de précautions oratoires - éliminé tous les refrains de café-concert appris pendant le service militaire et qui paraissent aux chanteurs plus intéressants que leurs mélodies traditionnelles. Nous récoltons des œufs, du beurre que nous envoyons aux parents et à nos amis restés à Paris et nous passons nos loisirs à enfiler des haricots verts sur des fils pour les faire sécher en prévision de l hiver! Chaque fois qu un de nos nouveaux amis paysans passe par le village, il vient à l auberge boire avec nous une «fillette», cette bouteille élancée de vin d Anjou. Lorsque Paul sera reparti, j aurai beaucoup de mal à faire admettre - sans vexer personne - que je ne peux poursuivre ce régime!
145 TRAVAIL Je dois repartir avant la fin de septembre pour reprendre la chorale, le cours d allemand et remplacer le Directeur du Lycée musical, en vacances. De nouveaux chanteurs se sont inscrits remplaçant ceux qui, pour diverses raisons, ne peuvent plus venir aux répétitions. J écris à Edmée, dans ma première lettre «Dans trois semaines, nous serons une centaine, et après, encore plus!». Ces lettres du temps d occupation reflètent bien l état d esprit de l époque, mêlant à des nouvelles graves, préoccupantes, des considérations d un humour grinçant et des questions bien matérielles. Pas de grandes idées!... «Dès dimanche matin, j ai refait connaissance avec la belle vie parisienne : marchés abandonnés, boutiques vides, acheteurs découragés, vendeurs énervés et impuissants... queues pour ci, queues pour çà, queues pour les numéros pour éviter de faire la queue... Presque pas de marchandises. Viande, un ticket par personne et pour la semaine. Pas de fruits, pas beaucoup de légumes. Et les prix : une livre de céleri fané, avec toutes les feuilles : 6F50, une livre de tomates vertes : 7F». (je gagne environ 2000F par mois) «Je me suis pesé avec les mêmes vêtements : avant mon départ 73Kg500, après 24 jours de vacances, 79Kg500. Je balade avec beaucoup de fierté mes 6Kg de viande en plus, au moment où on ne donne, avec les tickets, que 720g par semaine et par personne».... «On vient d arrêter tous les avocats juifs de la Seine. Il y a souvent des rafles dans les cafés, au hasard, tous ceux qui sont juifs sont simplement embarqués...».... «L employée de la mairie qui s est occupée des tickets de Miroka, m a appris qu elle était peintre et la femme divorcée de Foujita. Je suis tout à fait dans ses faveurs parce que je suis <<< (c est le signe que nous utilisons au lieu et place du mot juif!!) et hongrois. Elle n a pas mal d amis de cette espèce».... «Le sac de légumes que tu m as envoyé est enfin arrivé en assez bon état, sauf le céleri un peu pourri. Je mes suis immédiatement mis au travail (les bouteilles et litres étaient heureusement lavés) pour nettoyer, laver, éplucher et couper le tout, et le beau résultat me fait plaisir : six bouteilles de céleri et huit de haricots verts. J avais réussi d obtenir un kilogramme de sel de cuisine (non existant actuellement à Paris, comme tant d autres choses) ; j ai fait cinq litres d eau salée bouillie et les quatorze bouteilles sont prêtes... mais je n envie pas celle qui va être obligée de faire sortir les légumes des bouteilles... ce sera un formidable travail!...».... «Je suis allé hier chez Yvonne... en vélo et en... seize minutes. C était vraiment merveilleux! Et cela m a rappelé - un peu - «le beau temps»! où j ai encore roulé sur ma moto, en Allemagne. C est une bien belle invention que ce vélo et je suis ravi d en avoir un. D ailleurs, on me l a dit d une façon inofficielle, il va être interdit aux juifs d en posséder un!...».... «Je viens de faire une première expérience de tabac ersatz : j ai fumé une cigarette de barbe de maïs. Eh bien, je préfère, pour le moment, ne pas fumer du tout que fumer cela. D ailleurs, on nous donne naturellement vingt cigarettes pour dix jours. Donc, dans la journée, je ne fume point, le soir deux ou trois...». J examine parfois mes mains de pianiste se livrant à ces besognes ménagères auxquelles je ne répugne d ailleurs pas, mon expérience conjugale américaine m ayant appris ces humbles tâches qualifiées en France de «féminines». Je songe aussi que tant d autres mains étant rendues inactives par l emprisonnement, la chance est encore avec moi, malgré les difficultés. Les lettres d Edmée sont autant significatives : elles ne donnent pas seulement des nouvelles de la petite fille qui essaie ses premiers pas, pousse ses premières dents, est toujours miraculeusement joyeuse, sage et facile, mais beaucoup de détails sur ses récoltes et les colis qu elle expédie aux uns et aux autres, ces «colis agricoles» autorisés avec pommes de terre, oignons, ail, échalotes, haricots secs, blé et orge. Les œufs deviennent plus rares, les poules pondant moins et couvant. Pendant la dernière semaine de son séjour, Edmée ne s occupe que de ravitaillement, pour nous-mêmes. Et ce n est pas chose si aisée. Toutes les provisions sont mises dans des caisses et embarquées sur la voiture du laitier où elle s installe au milieu des bidons de lait jusqu à une ferme où elle emprunte un vélo pour le retour. Quelques kilomètres plus loin, le laitier qui s arrête là, charge les caisses sur une charrette transportant du bois. Le bois, les caisses, le vélo et l expéditrice arrivent enfin, après mille cahots et grâce à la complaisance de braves gens, jusqu à la gare où se font les enregistrements... Mais elle tremble jusqu au bout qu un des colis dépasse les 50 kg autorisés... Elle reprend pour son retour à Paris, la voiture postale jusqu à Cholet où un train la conduit à Angers, là elle doit passer la nuit, tant les communications sont difficiles. Dès l aube, elle est sur le quai de la Gare, Miroka sur le bras, une valise chargée au bout de l autre, et elle termine dans les conditions de confort de l époque un voyage de vingt-quatre heures. En octobre, Edmée retourne travailler en banlieue. Plusieurs écoles étant réquisitionnées, on la promène d abord d un endroit à l autre comme au temps de ses suppléances. Enfin, elle se trouve installée, avec ses collègues, dans une belle école de plein air moderne, à l architecture audacieuse permettant à des pans entiers de murs de verre de s enfoncer dans les sous-sols pour ouvrir les classes sur les pelouses, les arbres et les piscines jouxtant le parc ; le stade a été naturellement annexé par les Allemands. Edmée demande et obtient qu une partie soit rendue aux élèves et elle prend un malin plaisir à faire défiler toute sa classe sur les paroles de Desnos pour mon chant de marche. Elle doit, comme tous les enseignants, conduire ses élèves au Palais Berlitz, à une exposition «Le Juif en France». «C est une nécessité, pour tout Français décidé à se défendre contre l emprise hébraïque que d apprendre à
146 reconnaître le Juif. Faîtes rapidement votre instruction en consultant ces documents», annonce-t-on à l extérieur. Les dits documents et leurs commentaires sont abjects et Edmée n entend pas en faire profiter ses élèves. Elle réunit les parents et sous le prétexte qu en ces temps d alertes possibles, les trajets d aller et retour sont dangereux, elle obtient de la plupart d entre eux, des refus d autorisation de sortie. Il ne lui reste que quatre ou cinq filles à emmener, et, suivant à la lettre la prescription «Faîtes rapidement votre instruction...», elle leur fait parcourir à si belle allure l exposition, qu aucune enfant n a le temps d apercevoir la moindre photo, de lire la moindre note. L école est loin du métro et les trajets sont si compliqués qu elle reprend son vélo. Le problème de garde de Miroka, à la maison, va devenir insoluble avec le froid qui va venir. Ce n est plus un bébé qu on peut laisser au chaud dans son berceau, mais une vigoureuse petite fille qui entend trotter et jouer librement. Puis, rien n est sûr et il convient de mettre l enfant à l abri. Dans la vallée de Chevreuse, nous connaissons une «Maison des enfants» tenue par une doctoresse ; l ensemble de petits bâtiments dispersés dans un bois, au bas d une colline, est sympathique et les enfants y semblent heureux. Miroka y est conduite et nous laisse repartir sans émotion apparente, occupée déjà à jouer avec des petits camarades. Nous sommes les plus meurtris, par la séparation, mais la «Maison des enfants» est toute proche, par une jolie route, de notre petite maison des bois et il sera possible de se voir chaque dimanche. Edmée peut alors envisager de continuer son adaptation française du Kalevala finnois. Cela, les répétitions de la chorale, le cours d allemand, celui de danses populaires, sa classe qu elle fait, cette année, avec grand plaisir, lui permettent d estomper les graves préoccupations de l heure. Il y a aussi le travail clandestin : faux papiers, tracts... La chance continue à être avec nous : ainsi, un soir que nous transportons des paquets de tracts, nous sommes arrêtés, dans l étroite rue de l Ouest, par des agents français. Je sors mon passeport hongrois, le vrai. Un des agents essaye de le déchiffrer avec plus de curiosité que de méfiance. Sous le prétexte de sortir sa carte d identité, Edmée pose tout bonnement son lourd paquet sur les pieds de l autre policier et s excuse avec tant de volubilité de sa maladresse qu il ne peut imaginer là, des choses inavouables! Combien de fois, d insignifiants ou ridicules détails changent le cours d existences toujours en danger. Entre mon travail à la chorale - toujours bénévole -, les cours d allemand et de piano qui me rapportent un peu d argent, je m occupe de toutes les besognes matérielles de ravitaillement. Il me reste peu de temps pour mon travail personnel. Je parviens quand même à établir les manuscrits de cahiers pour jeunes pianistes A LA DÉCOUVERTE DU PASSÉ 76 groupant quatorze petits morceaux faciles du XVème au XVIIème siècle qui seront dédiés en 1947, à notre fils Robin et PANTOMIME 77, neuf petits morceaux pour piano à quatre mains. Ce n est sans doute pas seulement parce que le musicien pense que l enfance représente l avenir qu il compose pour elle, mais aussi parce que quelque chose de l enfance reste toujours chez celui qui s achemine vers la maturité. Chez l éditeur Rouart, je publie les «Quatre chœurs pour voix mixtes» que j avais composés en 1938 et que Paul Rouart avait remarqués, chantés à une fête donnée en Il avait aimé ces harmonisations, avait assisté à plusieurs répétitions de la chorale et manifesté beaucoup d intérêt à l organisation des «Loisirs Musicaux de la Jeunesse» dont il appréciait l esprit. Déjà à cette époque il avait envisagé une collaboration avec moi. J estime cet homme, musicien, cultivé, qui a un goût très sûr et possède une très riche bibliothèque d ouvrages sur le chant populaire. Il mettra celle-ci à ma disposition lorsqu il deviendra trop risqué pour moi de me montrer à la Bibliothèque Nationale. Des «Quatre chœurs», Eric Sarnette écrit dans «Musique et Radio»... «de ravissantes imageries colorées en chœurs mixtes à quatre voix, le faisceau de plusieurs chants régionaux...». Un autre critique Maurice Bex parle, en ces termes, dans l «Information Musicale», des harmonisations : «C est un disciple de Béla Bartók qui, comme on le sait, fut en Hongrie, le rénovateur de l art national de son pays. Imbu de cet idéal, mais ne craignant pas de l élargir, Paul Arma s est voué à l étude du folklore des différentes contrées. Il a pénétré le secret des traditions les plus dispersées et ses voyages à travers la musique populaire l ont mené, de siècle en siècle et en maintes régions. Pour avoir inventorié les trésors du fonds gaélique, ou ceux de l Europe centrale, et poussé ses recherches jusqu au nouveau monde, il n a pas dédaigné, on le voit, de fixer son attention sur les biens de nos provinces. Ce serait méconnaître son habileté et ses desseins que de supposer qu il les ait transcrits all ungherese. Il en a, au contraire, respecté à merveille l esprit et l accent et l hommage qu il leur rend en les enseignant à nos compatriotes, qui avaient désappris de les chanter, est tout imprégné de la plus pure couleur locale». Et la sévère Madame Vigé Langevin, puriste du folklore, m écrit en novembre :... «J aime beaucoup l harmonisation de l air des Lavandières du bas Maine. Il est d une simplicité et d une justesse parfaitement dans l esprit de la chanson populaire française. «J ai planté une arbalète», chanson plaisanterie à la manière traditionnelle m a toujours plu par sa grâce. Depuis Morpain en 1921 qui avait essayé de la remettre dans l oreille du public, on ne la chantait plus guère. Les paroles de la bourrée sont fort amusantes, je ne les connaissais pas. D où viennent-elles? Quant au «Berger qui me fait la cour», il y a trois ou quatre versions proches de celle de Bugeaud qui circulaient en Vendée, Deux-Sèvres, Poitou et même jusqu à la Loire-Inférieure. Il semble que celle recueillie par Bugeaud ne garde pas l arrêt qu il y a dans toutes les autres avant : «je n vous en dis pas davanta-age»!». Le dernier trimestre de l année 1941 voit s accroître attaques et représailles. Déjà en août, des «attentats contre les voies et le matériel roulant» avaient fait apparaître, sur les murs, des affiches offrant un million à qui en dénoncerait Paris. Éditions Henry Lemoine Londres. Goodwin and Tabb Ltd.
147 les responsables. Le 21 août, des rafles plus spécialement organisées dans le Xlème arrondissement avaient ramassé, sans distinction de nationalités, des juifs aussitôt dirigés vers Drancy. Plusieurs officiers allemands ayant été tués, dix otages ont été fusillés, le plus jeune âgé de dix-neuf ans, le plus vieux de soixante-douze. Les attentats continuent, des communistes sont arrêtés. Pour punir un peuple qui refuse la délation, il est interdit, pendant quelque temps de sortir entre neuf heures du soir et cinq heures du matin. On peut toujours s occuper en écoutant la T.S.F. mais depuis le 13 août, il est aussi interdit aux juifs de posséder un poste! Lire les journaux? Il faut se résoudre à y déchiffrer des mensonges sur «la campagne de l Est virtuellement terminée», ou de terribles réalités : «En expiation de ce crime (la mort du Feldcommandant de Nantes), j ai ordonné préalablement de faire fusiller cinquante otages. Etant donné la gravité du crime, cinquante autres otages seront fusillés au cas où les coupables ne seraient pas arrêtés d ici le 23 octobre 1941, à minuit. J offre une récompense totale de quinze millions de francs aux habitants du pays qui contribueraient à la découverte des coupables...». Il faut travailler, encore travailler... à côté des autres occupations. Je mets au point différents projets. Roger B. me fait rencontrer quatre artistes remarquables : deux Catalans, réfugiés en France, depuis 1939, Marti Bas et Antoni Clavé, peintres de grand talent qui, en ces années difficiles, se contentent d illustrations de livres, et deux Français, Marcel Montagnier et Chenal. Pour Susse, nous préparons ensemble, à paraître dans la «Collection du Sextant» CHANTONS LE TRAVAIL 78, chants de métiers de différentes provinces françaises dont le PREMIER TOME est illustré par Marti Bas et Antoni Clavé jolis dessins spirituels, le SECOND 79 par Marcel Montagnier seul : 84 savoureuses illustrations et le TROISIÈME 80 par Marcel Montagnier et Chenal : 94 dessins. Fernand Tourret écrit les préfaces. Je parle ainsi du premier des recueils : - 62 chants de métiers, 62 perles de ce trésor qu est le folklore français. L importance de la matière aurait nécessité un ouvrage scientifique comparatif. Mais notre but est autre : rendre aux jeunes ce qui appartenait aux vieux, tempérer, pour un instant, l influence plus souvent néfaste que bienfaisante de la. T.S.F. et autres moyens de la civilisation moderne, qui déversent intarissablement sur nos paysans et sur leur culture profonde, simple et avant tout vraie une production superficielle, affectée et artificielle, et qui est en train d effacer, avec une rapidité déconcertante ce qui reste encore de l instinct si solide, si admirable de l homme de nos campagnes : l instinct de conservation de son art, de l art populaire. L art populaire est l expression à la fois la plus simple et la plus noble des pensées, des sentiments, des occupations de l homme de la terre. Un chant populaire est l exemple de la plus haute perfection de l art. Dans sa forme minuscule, il est aussi parfait que le plus grand chef-d œuvre de l art musical. Il est l exemple classique qui montre comment on peut, dans une forme réduite, avec des moyens modestes, exprimer une pensée musicale dans toute sa fraîcheur, dans toute sa vérité. Car il est toujours vrai, le chant populaire. Le poète de la nature chante ce qu il a vécu ou ce qu on lui a rapporté, ce que tout le monde sait comme lui. Il n a qu une ambition : exprimer la réalité. «Les hommes très près de la nature se contentent dans leurs chansons de peindre exactement ce qu ils voient» (Chateaubriand). L artiste, au contraire, cherche avant tout l idéal. Le paysan chante ses pensées, ses sentiments, ses espoirs, ses déceptions, ses amours, parfois les moments intimes de ces amours, mais avec une simplicité et une naïveté qui émeuvent et convainquent parce qu elles sont naturelles Aussi, quand un paysan loue une œuvre de ce genre, il ne dit jamais : c est beau, mais toujours : c est vrai. Dans ce premier des deux recueils à paraître, nous avons donné tous les aspects de ce qu on peut appeler CHANTS DE METIERS, CHANTS DE TRAVAIL. Il en existe, en effet, dans la classe paysanne (et ce qui en subsiste dans la vie rurale, industrielle et urbaine), trois sortes. D abord ceux qui, tout en ayant un sujet complètement indépendant, se chantent pour soutenir le rythme d un travail manuel, ensuite ceux qui, sur un rythme complètement indépendant du travail, chantent les métiers, enfin ceux qui peignent un épisode sentimental, humoristique ou tragique de la vie du travailleur. Notre souci est de donner, depuis le compagnonnage, à travers les travaux des champs : labourage, s les, moisson, et les autres métiers : ceux des meuniers, vignerons, jardiniers, bergers et bergères, fileurs de lin, fileuses, travailleurs à la veillée, scieurs de long, charbonniers du bois, bûcherons, sabotiers, rouliers, lavandières, tisserands, lingères, couturiers de campagne, cordonniers, serruriers, boulangers, terrassiers, maçons, mineurs, travailleurs d usine, rémouleurs, merciers ambulants, mariniers d eau douce, marins, toute la gamme infinie des travaux chantés. Notre vœu est que tous ceux qui trouveront un peu de joie, un peu de réconfort dans ces chants pensent avec reconnaissance à ceux qui, malgré les orages des siècles, les tourments de l Histoire, nous les ont conservés les paysans de nos villages de France. Pour Susse encore, se prépare un CHANTONS AU VENT 81, 111 chansons des provinces de France illustrées par Marti Bas et Montagnier qui aura parfois un tirage de exemplaires, toujours préfacé par Fernand Tourret. Au même moment, les Éditions Ouvrières - à l origine, Éditions de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C.) - établissent un contact avec moi alors que jusqu à présent, je n ai jamais connu personne dans ce milieu. Non par conception sectaire ni par antagonisme! Tout simplement parce que n étant pas croyant, j ai préféré rester éloigné des cercles religieux. On me téléphone donc - et on ne me cache pas que c est en raison de ma compétence dans le domaine Paris. Édition Jean Susse. «Collection du Sextant». Illustrations : Marti Bas, Antoni Clavé Paris. Édition Jean Susse. «Collection du Sextant». Illustrations : Marcel Montagnier Paris. Édition Jean Susse. «Collection du Sextant». Illustrations : Montagnier, Chenal Paris. Édition Jean Susse. «Collection du Sextant». Illustrations : Marti Bas, Marcel Montagnier.
148 du folklore musical! Rendez-vous est pris et je suis introduit dans un petit bureau modestement meublé où, la première chose que je vois est une immense croix, accrochée sur le mur clair, derrière le directeur du département musical : Marc Delau. Je me sens un peu embarrassé mais Marc Delau me met aussitôt à l aise. C est un homme petit, très simplement vêtu, aux yeux bons et à la voix douce et amicale. La glace est vite rompue... la croix perd de sa présence... Nous parlons pendant deux heures, de musique, de la jeunesse, du folklore musical, de philosophie. Je suis séduit par l intelligence de mon interlocuteur, par sa simplicité, et sa franchise. Cette première conversation prélude à une longue et précieuse collaboration amicale. Enfin Marc Delau confirme le désir de sa maison d éditions : de me confier, comme début d un travail commun, l harmonisation de chants populaires français et étrangers. Un responsable vient me rendre visite quelques jours plus tard. C est un jeune ecclésiastique : l Abbé Godin, courtois, modeste, timide même. Il expose son projet. L accord est facile. La rémunération est déterminée, une avance est même versée. Marc Delau connaît bien ma conception du chant populaire que j exprime autant que je le peux : - «Les chants populaires de tous les peuples sont comme autant de fleurs de la MÊME ESPECE, de la MÊME FAMILLE, de la MÊME BEAUTE. Ils expriment, chez les blancs comme chez les noirs, comme chez les jaunes, les mêmes joies et les mêmes douleurs humaines, à L ÉTAT PUR, dans leur jaillissement de source, dans ce qu elles contiennent de permanent et d universel. Ils expriment la totalité des manifestations de la vie. Ces fleurs de la même espèce ne diffèrent les unes des autres que par leurs formes, leurs couleurs et leurs parfums. Nous avons maintenu, malgré les courants les plus divers, notre seule et inéchangeable conviction : que les hommes de toutes nationalités, de toutes couleurs et de toutes races, s entendent par la connaissance mutuelle, et qu ils se connaissent par le désir mutuel de se rapprocher les uns des autres. Rien n est plus direct et plus efficace pour ce rapprochement, cette connaissance, cette entente, que le folklore musical, lien par excellence entre les peuples». Et lui-même écrira, en 1950 :... «Nul ne s étonnera que l homme capable d écrire ces lignes soit également celui auquel nous devons la publication du plus important et du plus merveilleux florilège paru en librairie depuis un demi-siècle. Pendant cinq années de guerre et d occupation, Paul Arma, inscrit sur les listes noires de la police hitlérienne, dont l appartement fut saccagé et la documentation saisie, ne quitta pas Paris et, patiemment, courageusement, à tous risques, reconstitua peu à peu l essentiel de cette documentation». Je vais avoir au cours des années à venir un échange de correspondance des plus fructueux avec le moins conventionnel, le plus ouvert, le plus sensible de mes éditeurs. Je travaille beaucoup à la maison. Le froid est là. Bois et charbon sont rares et coûteux. Aussi délaissons-nous l atelier trop vaste, pour installer en studio la petite pièce qui s ouvre sur la terrasse, avec le piano, une table pliante et deux chaises. C est là aussi que je reçois, dans la journée, visiteurs, amis ou camarades, dans le semblant de tiédeur que s efforce de donner un minuscule radiateur électrique. Mon travail avance bien, des idées naissent, des propositions me sont faites. Ainsi, je soumets à Paul Rouart un nouveau projet : il s agit d un ouvrage, avec vingt mélodies du XVème au XVIIIème siècle, dont je ferai l arrangement pour deux et trois voix égales, chaque mélodie illustrée d une lithographie sur page entière, d Antoni Clavé. Rouart trouve l idée séduisante, seuls les frais l arrêtent. J en parle à Clavé qui se déclare ravi de l idée, puis à Roger B. qui est d accord pour participer. Il s entend avec l éditeur et le dessinateur, loue pour ce dernier une chambre dans un hôtel du quartier de Denfert, lui fait livrer les pierres pour les lithographies. Clavé se met aussitôt au travail ; il en résultera une petite merveille CHANTONS LE PASSÉ 82 - où je tiens à indiquer en marge de «L amour de moy», «Chanson d Edmée», tant celle-ci aime cette mélodie. Un groupe se forme ainsi, dans une bonne entente, au service de la musique, des arts plastiques et de l amitié où chacun travaille pour l ensemble, où l harmonie règne, librement consentie et où l unité est forgée par la diversité. Le mois de décembre qui avait autrefois un goût de friandise, une texture feutrée, une senteur de réjouissance, voit grandir la répression : couvre-feu à partir de cinq heures de l après-midi, nouveaux otages fusillés, communistes incarcérés, arrestations à domicile effectuées, sans distinction de nationalités, mais principalement de notables juifs, français, dirigés sur Compiègne. Les États-Unis entrent dans la guerre le 7 décembre : le monde entier est entré dans la guerre. Au milieu de cette apocalypse, ne restent plus que l espoir de la solidarité, la chaleur de l amitié, l engagement dans la lutte. On fait le compte des survivants, des rescapés. Nous recevons des nouvelles d Emy Simon revenue au Pecq, de la zone Sud, où ses filles sont restées ; Georges est mort en 1940, Faby est mariée et maman d un petit Eric. Notre amie journaliste américaine, Lorna, a regagné, juste à temps, les États-Unis, nous laissant la clef de sa petite maison, dans le XIVème, dont notre vieille voiture avait occupé le garage avant d aller à la casse. Après tant de camarades de la chorale, Rudi a disparu, emporté par une des rafles. J ai écrit à Ditta Bartók, à Budapest. Aucune réponse n arrive. Et l année va finir ; on essaie de donner à ses derniers jours, un goût de fête. Des amis de l Ancien Cercle International de Jeunesse, se réunissent, comme autrefois, à «La Source». L école organise un arbre de Noël, pour les élèves. Miroka vient passer Noël dans l atelier que nous tentons de bien Paris. Éditions Rouart Lerolle. Illustrations : Antoni Clavé Paris. DISQUE : «Reflets» S.M.25 M.128. Chorale «A cœur joie», «La cigale et le cantrel». Direction Christian Wagner, avec extraits : «Je m en vais à Livaro», «Je ne mettrai plus d eau en mon vin».
149 chauffer, pour l événement, et tandis qu Edmée et moi nous faisons un chiche dîner baptisé «réveillon», on nous livre une énorme bûche de Noël, miraculeuse et fastueuse offrande envoyée par le papa pâtissier d une de mes élèves de piano! Le lendemain, Clavé et sa femme, Marti Bas et Tourret sont nos invités pour fêter notre travail commun. Jusqu à la Saint-Sylvestre, les camarades multiplient les rencontres, les réunions pour achever le moins tristement possible cette «maudite année» : «Maudite année, il est grand temps Que tu disparaisses. Demain doit venir l an nouveau Qu il nous soit aussi bon que beau... Il aura ses tracas encor Mais qu il nous garde unis d abord». Ce sont les paroles d une chanson populaire bretonne que les «Jeunes chanteurs de Paul Arma» envoient en guise de voeux à leurs amis.
150 LES CLANDESTINS 12 FÉVRIER : ENTRÉE EN CLANDESTINITÉ Nous avons passé la «Nuit de l An» avec une vingtaine de camarades de la Chorale réunis chez deux des membres les plus «légaux» du groupe et nous observons, le 1er janvier 1942, une coutume qui nous est personnelle et qui frise la superstition : travailler - même un court moment - mais travailler, le premier jour de l année pour être certains de ne pas être inactifs pendant les mois à venir! A partir du 7 février, il est interdit aux Juifs de sortir entre 20 h. et 6 h. Plusieurs membres de la chorale manquent la répétition du 9. Paul décide, par solidarité avec les «exclus» et pour maintenir malgré tout, l homogénéité du groupe, de faire les répétitions, le dimanche matin. Mais un fait intervient qui l oblige à annuler son projet. Le matin du 12 février, nous sommes réveillés par des pas lourds dans l escalier, des coups frappés dans la porte proche de notre lit et la voix - particulièrement criarde - de notre concierge - «Je vous dis qu ils ne sont pas là. Lui, je ne l ai plus vu, depuis longtemps. Elle, elle couche souvent chez ses parents et passe seulement pour prendre le courrier». Nous comprenons l intention de la concierge qui nous met en garde - elle est elle-même juive, mariée à un cheminot, a eu le bon esprit de ne pas se déclarer et est parfaitement au courant de la situation de ses locataires qu elle aide autant qu elle le peut -. Paul a le réflexe de saisir le réveil qui allait sonner et de l enfouir sous le drap. Il ne nous reste qu à ne pas bouger et à seulement espérer - espoir fou - qu on n enfoncera pas la porte. Une nouvelle fois, la chance est avec nous. Après quelques piétinements et des conciliabules en allemand où Paul comprend qu ils reviendront demain, les visiteurs descendent. Nous restons immobiles dans le lit, serrés l un contre l autre, respirant faiblement mais sentant nos cœurs battre, à grands coups. Longtemps après, la concierge revient frapper à la porte et nous assure que nous pouvons bouger : la police est partie mais reviendra demain. - «Il y avait deux Français et deux Allemands. Vous avez de la chance qu ils n aient pas insisté. C est vous qu ils cherchent, Monsieur. Ils voudront savoir par Madame Arma, où vous êtes». Il faut immédiatement s organiser. C est un jeudi. Je vais prévenir mes parents qu ils doivent affirmer, si on le leur demande, que leur fille passe souvent la nuit chez eux et qu ils n ont plus vu leur gendre depuis longtemps. Je décide d être dans l atelier, le lendemain matin lorsque la police viendra et nous mettons au point la fable que je lui conterai. Mais ce soir même, nous avons un dîner prévu, à Bellevue, chez Jean Susse qui veut faire profiter ses auteurs et ses dessinateurs d un providentiel cochon de lait rôti. Nous devons retrouver là, Roger B. Dès notre arrivée, nous mettons notre hôte au courant de ce qui nous arrive, d autant plus qu il risque lui-même d être compromis en éditant Paul. Sa décision est vite prise : Paul couchera à Bellevue cette nuit et la suivante, en attendant de trouver une autre solution et les contrats signés par lui seront déchirés pour être remplacés par ceux que je signerai, moi, sous le pseudonyme masculin de Paul Arma. Dire que le dîner est joyeux pour nous, serait exagéré Mais nos hôtes font tout pour nous faire passer au moins une soirée de détente et la rapidité avec laquelle Jean Susse a pris sa décision nous réconforte. Roger B., mis au courant, me raccompagne rue de l Ouest, où il me laisse, solide en apparence, alors que je me prépare à une nuit d insomnie. Ainsi c est pour Paul, la clandestinité qui commence. Le matin du 13 février 1942, j ouvre donc calmement aux quatre policiers, montés cette fois sans la concierge. Un des Français m interroge : - «Vous êtes bien Edmée Louin épouse de Imre Weisshaus?» - «Oui» - «Vous n avez rien à craindre de nous. Nous ne venons pas pour vous, mais nous cherchons votre mari. Où étiez-vous la nuit dernière?» - «Chez mes parents, comme souvent depuis que je suis seule». - «Pourquoi seule? Où est votre mari?»
151 - «Je n en sais rien et je ne veux pas le savoir. Il m a abandonnée et je ne veux plus entendre parler de lui». - «Quand avez-vous eu de ses nouvelles pour la dernière fois?» - «Il y a quelque temps déjà, j ai reçu une carte de... (j improvise rapidement) Clermont- Ferrand où il me disait qu il quittait la France. Depuis rien!» - «A votre avis, il est donc parti définitivement?» - «Certainement, il doit déjà être à l étranger». Ils ne veulent pas me dire pourquoi on le recherche et je ne questionne pas trop, comme si je me désintéressais de son sort. Ils ne prononcent ni le mot Juif, ni le nom Arma, ni le nom de l enfant. Ils font le tour de l appartement et l un des Allemands commence à fouiller dans la bibliothèque. Je sens battre mon cœur. J ai, pendant la nuit, mêlé à mes propres affaires, des papiers, du courrier, des documents ramassés sur le bureau de Paul qui prouvent sa présence récente. Et l intérieur du piano est plein, lui aussi, cache à laquelle personne ne songe. Les choses les plus importantes sont dans une grande boîte en fer, enterrées dans le jardin de mes parents. Le policier a sorti un dossier du meuble qu il fouille : - «C est ma documentation pour ma classe». L homme l ouvre au hasard, regarde les pages de droite - effectivement d innocents plans de travail scolaire -, néglige celles de gauche qui recèlent bien d autres papiers! Hasard ou toujours chance? Ni bavards, ni agressifs, les quatre policiers...! Cela ressemble fort à un travail de routine presque sûrement voué à l insuccès. Pas d autre commentaire non plus, que cette phrase prononcée, avant leur départ, par un des Français : - «Vous voyez où ça mène de prendre un étranger comme mari, quand il y a tant de bons Français!!!». A un autre moment, ce serait drôle, mais je n ai pour l instant, aucun sens de l humour. D ailleurs, il me faut courir, dès la porte fermée, dans le cabinet de toilette, la tension nerveuse des dernières heures aboutissant à une débâcle horrible. Je dois ensuite m allonger et trembler longtemps... Je ne suis pas très fière de cette faiblesse. Que ferais-je si j étais questionnée plus sérieusement? Jusqu où serais-je victorieuse de ma peur ou de ma lâcheté? Pour Paul, pour Miroka, je tiendrais, sans doute jusqu au bout... mais pour d autres? Angoissante question que je me poserai souvent pendant les années à venir. Jusqu à ce matin du 12 février, le danger qui menaçait Paul dans son existence même, et nous deux dans nos modestes tâches d opposition à la répression, est resté virtuel ; c est la première fois qu il se concrétise. Pour la journée du 13, Paul a maintenu ses rendez-vous. Pourtant, le soir même, la Chorale qui se réunit pour la dernière fois à vingt heures, privée de «ses» juifs, l est aussi de son chef. J annonce aux camarades que pendant quelque temps, Paul n assurera plus la direction. Chacun comprend. Rendez-vous est pris pour un dimanche proche avec un des chefs de groupe qui le remplacera, puisqu il faut essayer de maintenir quand même, le plus longtemps possible, le lien. Nous trouverons, des années plus tard, cocasse - en 1985, il sera possible de rire de ce genre de choses - cette phrase liminaire du dit chef de groupe qui déclarera dans un ouvrage de Lucette Heller-Goldenberg : «Histoire des Auberges de jeunesse en France». «En 1939, Paul Arma, un Juif hongrois, avait formé une chorale. J ai reformé sa chorale quand il a dû l abandonner. Nous étions 80 et ça marchait très bien». Comme l histoire est élégamment racontée dans un raccourci qui gomme tant d années de travail, d idéal, de professionnalisme du musicien, du compositeur, du pianiste, du musicologue qui a la double tare, dans la France de 1942 d être «Juif» et «hongrois»!! aux yeux du Français, musicien occasionnel.
152 SOLIDARITÉS AMITIÉS Je ne peux pas rester plus longtemps chez mon éditeur, puisque, en principe, celui-ci ne doit plus connaître qu Edmée. La vie du clandestin doit s organiser. Je passe d abord quelques nuits dans un garage et dors dans la cabine d un camion avec la complicité d un mécanicien qui me déloge aux aurores avant l arrivée du patron. Ensuite, la merveilleuse solidarité joue, de la part d amis et même de simples relations. Solidarité et mépris du danger, héroïque responsabilité de ceux qui se rangent au côté du proscrit, aux dépens de leur propre sécurité, gens banalement légaux qui, brusquement basculent dans l illégalité, par affection, estime, révolte. Logis clandestins, eux aussi, chauds d amitié, d affection, lumineux de désintéressement. Madame Poulet, la vieille amie de la famille d Edmée, la maman de Georgette, aura toujours une chambre prête dans son appartement de Clamart pour les errants que nous devenons, et la lampe posée sur la table du dîner qu elle prépare quand elle nous attend, sera toujours pour nous, le symbole même de la paix familiale. Lucienne et Georges Allard, des amis d Yvonne Tiénot, mettent à ma disposition, alors qu ils me connaissent à peine, et même lorsqu ils sont absents, leur maison de Bois-Colombes et le ravitaillement qu ils reçoivent de la ferme familiale. Lorsque Edmée m accompagne à Bois-Colombes, nous avons une grande joie en retrouvant le petit Philippe, de l âge de Miroka, mais aussi beaucoup de peine lorsque nous embrassons l enfant, dans son lit, le soir, en songeant à notre fille qui s endort sans nos baisers. C est à ce moment aussi que Jeannette, de la Chorale, met sa petite chambre de la rue de Seine, à ma disposition. Roger B., sans autre discours, me remet une clef : c est celle d une garçonnière confortable et bien chauffée du XVIIème arrondissement qu il m abandonne pour un temps. Nous voilà donc riches de plusieurs logis d accueil. Par contre je dois éviter l appartement de mes beaux-parents, peutêtre surveillé. Nous nous entendons - sans problème - avec la directrice de la «Maison des Enfants» pour que Miroka change discrètement d identité. Tout cela se fait dans le plus parfait élan contre l occupant Je ne peux plus monter dans l atelier, tandis qu Edmée doit, pour la vraisemblance, s y montrer assez souvent. Prudente et méfiante, il lui semble vivre un chapitre de ces romans policiers dont elle prise fort la lecture, en me rejoignant dans un de mes asiles ou en me rencontrant - le plus souvent - dans un de ces magasins à multiples issues bien connus des gens comme nous, et qui deviennent d ailleurs vite pièges, quand les rendez-vous furtifs s y multiplient. Notre ami Rudi, qui avait disparu, reparaît brusquement en mars : les amis se réunissent pour fêter son retour. Nous imaginons qu il s est enfui du camp où il était prisonnier. Pas du tout, Rudi nous raconte que le commandant du camp lui à proposé de lui rendre la liberté lorsqu il aurait accompli quelques missions à Paris où chaque mois il serait envoyé, à seule fin de mouchardage dans les milieux juifs qu il peut facilement pénétrer. - «C est mon premier voyage et naturellement je n accomplirai aucune mission de ce genre, j en avertirai le commandant dès mon retour». - «Parce que tu retournes au camp?» - «J ai donné ma parole que je reviendrai et j entends tenir ma promesse.» - «Tu es fou! Une promesse à un Allemand, en ce moment! Tu penses que cela a une valeur? Tu as une chance unique, perds-tu la raison?» - «J ai donné ma parole. On a confiance en moi. Je dois prouver qu un Juif tient parole!». Aucun argument ne peut convaincre le scrupuleux, l insensé, qui repart. On ne reverra jamais Rudi! La douce Hilde est passée en zone Sud avec André pour se rapprocher de son mari toujours interné. Pendant quelque temps, elle donne de ses nouvelles. Puis c est le silence définitif! Ainsi, disparaissent peu à peu les êtres chers. Edmée part, avec Miroka, pendant les vacances de Pâques dans la petite auberge d Anjou. Je reste dans la région parisienne. Je ne peux résister à l envie d aller passer quelques jours dans la maison de la vallée. C est imprudent, mais j y retrouve mon harmonium et j écris : «Je suis dans cette magnifique campagne, ce merveilleux calme et dans une atmosphère de travail. Ce n est pas encore tout à fait bien, mais il y a quand même un peu de musique autour de moi, en moi, un peu de mon élément à moi. Enfin! Depuis 48 heures, j ai harmonisé onze Noëls et écrit un petit, un tout petit morceau pour notre grande Miroka. Je suis content des harmonisations ; tu sais, chaque fois que je réussis à trouver une solution intéressante pour une chanson, j ai la certitude qu après ce sera fini, que j ai donné tout ce que pouvais, que mon imagination est épuisée, que c est la dernière idée... et pourtant un peu plus tard, j en réussis une autre, totalement différente, selon le style, le type de la chanson. Chacune a un autre caractère, son caractère à elle. Et si je trouve que j ai réussi ces onze harmonisations, ce n est pas de la prétention, mais simplement la constatation de la maîtrise d une matière, d une technique musicale. Cela me donne encore plus l envie de faire enfin de la musique et rien que de la musique. C est mon projet, mon programme pour l avenir. C est ainsi que je serai heureux, que je peux me donner le plus sincèrement, que je peux avoir mes victoires à moi, sur moi-même, dans la lutte constante avec mon élément ; là, je sais pouvoir vaincre. Les autres? Je n ai pas et je ne veux pas avoir une vraie confiance en eux, tandis qu en moi-même, avec les luttes intérieures, oui! Et cela seul peut me permettre aussi d apporter quelque chose aux autres, ce que j ai cherché à faire pendant tant d années, avec si peu de résultat. Car je dois utiliser le travail, l élan, l enthousiasme, la conviction,
153 le talent qui ne dépendent que de moi-même et ne plus être à la merci de l instabilité, de la moralité, de l attitude des autres. J ai toujours su cela, malgré tout je me suis laisser entraîner dans une autre forme de vie qui m a épuisé, qui s est collée à moi comme une sangsue, pour me retirer mon sang, ma vitalité, mon art, mon énergie, ma vie enfin! Et il a fallu le coup dur de février, la rupture forcée avec ce mode de vie, pour arriver à y renoncer - j espère - définitivement. Et maintenant, malgré tout le reste, je suis plus calme, plus confiant, moins pressé. Après le rien, l illusoire, la poignée d eau que je voulais à tout prix ramasser dans la rivière dont j ai retiré ma main juste mouillée, je suis plus calme, plus confiant, plus moi-même. Et je sais que maintenant, tout le bien, le bon, toutes les valeurs qui sont en moi, vont peu à peu resurgir... Je ne crains plus grand chose». «Je ne crains plus grand chose!» Paradoxale affirmation, au moment même où j ai tout à craindre. Mais c est le musicien qui parle et non l homme, l artiste et non le traqué. Certitude exprimée pour conjurer le sort, pour garantir l avenir. Promesse à soi-même pour se persuader que la lumière est au bout du tunnel. J ai enfin reçu des nouvelles au sujet de Bartók. Bartók et sa femme sont partis, ont quitté la Hongrie il y a un an et demi pour ne plus y retourner. Ils ont vendu leur mobilier, leurs affaires encombrantes, expédié le reste. Selon les journaux, les caisses ne les ont pas rejoints aux U.S.A. Ce départ est terrible, je connais bien Bartók ; cet homme de plus de soixante ans, qui est lié à ses travaux, ses documents, fruits d une longue vie, qui par-dessus tout, aime, adore son peuple et a toujours été malheureux ailleurs, doit avoir eu une raison très grave pour partir ainsi.
154 TENDRESSE FURTIVE Et la vie continue. Après le répit de Pâques, je reprends ma classe dans l école où chacune essaye - malgré les problèmes personnels de plusieurs d entre nous - de maintenir, au profit des élèves, une ambiance de détente. Paul ne veut pas interrompre ses travaux en faveur de la chanson populaire. D abord parce qu il entend bien ne pas s avouer vaincu, ensuite parce que c est le seul moyen pour lui de gagner sa vie, après la fin des cours d allemand et de piano. Nous circulons sur nos vélos, Paul, malgré l interdiction aux Juifs de posséder une bicyclette, ou nous prenons systématiquement - et sans l étoile jaune que Paul devrait porter, à partir de l ordonnance de mai -, le dernier wagon du métro, par solidarité avec les Juifs qu on y parque... on a oublié d interdire aux non-juifs de monter dans ce lieu infamant! Chaque heure libre, maintenant qu il n y a plus de chorale, de danse, de cours d allemand, je la passe à travailler avec Paul, dans sa chambre du XVIIème, ou à la Bibliothèque Nationale, sur des chants de Noël. C est comme une rémission, ce contact avec des mélodies traditionnelles, avec ces histoires de nativité et d offrandes. Henri Poulaille se penche sur le même sujet et les livres empruntés passent d une table à l autre sous la verte lumière des abat-jour de la salle de travail. Henri Poulaille, directeur de collection chez Grasset, est lui aussi très attaché au folklore. Anarchiste de tempérament et d opinion, il est un camarade fort érudit et généreux : souvent Paul lui rend visite dans son bureau de la rue des Saints-Pères, et il repart toujours avec les derniers titres parus. C est grâce à lui, que nous connaissons si bien les livres de Ramuz, ceux de Cendrars, auteurs édités chez Grasset. Je commence, de mon côté, des recherches sur la danse populaire car j ai le projet d en faire un recueil. Pour cela il me faut consulter des documents aux «Archives Internationales de la Danse» - tant fréquentées avant la guerre avec Georgette et ses amies des Beaux-Arts - mais qui sont maintenant fermées. Je rencontre Serge Lifar qui en a la responsabilité et qui m autorise à y travailler autant que je le désire. Si je passe parfois la nuit avec Paul dans l un ou l autre de ses asiles, je dois aussi continuer à faire acte de présence à l atelier où une nouvelle visite peut toujours avoir lieu. Comme les nuits y sont longues dans la solitude! Il m arrive d y entendre, de l autre coté d une cloison, les ébats du jeune couple qui habite l atelier voisin et je m apitoie davantage encore sur notre séparation! Le plus souvent possible, je retrouve Paul dans sa chambre du XVIIème. C est de là que nous assistons, de notre fenêtre, aux formidables feux d artifice des bombardements anglais de mars et d avril sur les régions de Billancourt et sur les usines Renault. Nous réjouir? Nous n y parvenons pas, ne nous habituant pas aux tueries, aux hécatombes, pas plus qu aux déportations. Nous sommes pris dans un infernal engrenage qui ne peut quand même pas nous faire revenir sur la décision que nous avons prise : ne jamais porter d arme. Faiblesse? Non! Constante protestation contre la mort qui nous environne? Je ne sais. Mais c est ainsi! Nous survivons, nous aidons d autres à survivre, mais nous n entrons pas dans la danse macabre. Alors qu un matin, nous sommes encore couchés dans cette chambre-asile, on frappe de grands coups dans la porte. Cela nous rappelle un fâcheux moment. Une voix annonce : - «Police! Vous êtes là, Monsieur B.?» On cherche donc B. et non Paul. Celui-ci réagit rapidement. - «Voilà! Attendez, je m habille». Deux agents sont à la porte. Paul prend un air ahuri. - «Qu est-ce qui se passe?» - «Excusez-nous, Monsieur B. de vous importuner si tôt. On a trouvé votre voiture en stationnement illicite rue des Petits Champs avec votre adresse. Il faudrait la retirer de là!» Paul se met à broder avec une imagination qui me stupéfie : - «Je vous remercie bien. J ai tellement bu hier soir que je n ai plus été capable de savoir où je l avais laissée. Je suis bien content. Je vais aller la chercher. Merci encore de m avoir prévenu!». Les deux agents goguenards et crédules saluent et nous laissent le souffle coupé, les jambes tremblantes. Mais Paul ne perd pas de temps :
155 - «Sacré B. Il faut que je lui téléphone tout de suite pour qu il récupère son bien, j espère seulement que les mêmes agents ne l attendront pas auprès de la voiture, ils auraient le droit de s étonner de la transformation du bonhomme!». Et B. alerté ne prend pas le temps de raconter pourquoi sa voiture est là. Il va la chercher en vitesse, et l affaire n a pas de suite! Nous faisons de furtives et tristes visites à Miroka. Je vais seule, la chercher et nous rejoignons Paul dans quelque café du village où, pendant une heure seulement, nous jouons et rions avec l enfant. Si le temps est assez beau, nous marchons dans les chemins, mais ces retrouvailles clandestines ne nous apportent pas grande joie. C est seulement parce que nous savons la petite fille heureuse et insouciante dans l accueillante maison que nous pouvons encore sourire à chaque séparation. Parfois Sonia vient avec nous. Elle a toujours sa flûte avec elle et joue, pour l enfant, les airs anciens qu elle aime tant. Pour le deuxième anniversaire de Miroka, Lucienne et Georges Allard offrent un goûter à Bois- Colombes avec Philippe et Jean, leurs fils et nos amis communs : Yvonne, Josette et Joe. Après-midi de douceur, de tendresse, d amitié. On oublie pour quelques heures la vie autour... C est deux jours plus tard que des enfants juifs de l âge de Miroka, de Philippe, de Jean, de Josette sont pris, rassemblés au Vélodrome d Hiver avant d être expédiés pour un voyage sans retour... Car l horreur a fait son chemin. Et Lucien Rebatet ose écrire : «La juiverie offre l exemple unique dans l histoire de l humanité, d une race pour laquelle la châtiment collectif soit le seul juste!...»
156 L ÉTOILE JAUNE Xavier Vallat a été remplacé par Darquier de Pellepoix au «Commissariat aux Questions juives». C est lui qui a rendu obligatoire le port de l étoile jaune, «étoile à six pointes, ayant les dimensions de la paume d une main et les contours noirs. Elle est en tissu jaune et porte, en caractères noirs, l inscription «Juif». Elle devra être portée, dès l âge de six ans, bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement.» étoiles ont été alors distribuées, trois par personne... contre un point de la carte textile! C est aussi Darquier de Pellepoix qui a créé une police spéciale antijuive, chargée de dépister les contrevenants. Alors ont tenté de fleurir, sur les vêtements des gens de bonne volonté, des insignes divers, jaunes de préférence, du même jaune que l étoile. Edmée elle-même est sortie avec une fausse étoile. Mais des amis lui ont fait remarquer, très justement, que c était un réflexe assez peu intelligent pour quelqu un qui avait à protéger son mari et son enfant. Elle a rageusement renoncé à ce geste. Certains qui ont continué à marquer ainsi leur solidarité avec les porteurs d étoiles ont été arrêtés. Lucien Rebatet écrit dans «Je suis partout» du 6 juin 1942 : «Je disais, l hiver dernier, dans ce journal, ma joie d avoir vu en Allemagne, les premiers Juifs marqués de leur sceau jaune. Ce sera une joie beaucoup plus vive de voir cette étoile dans nos rues parisiennes, où, il n y a pas trois ans, cette race exécrable nous piétinait!!» Les interdictions deviennent de plus en plus nombreuses pour «cette race exécrable» ; elles figurent dans toute la presse, à celles de posséder un poste de T.S.F., un vélo, le téléphone, à celles de circuler dans n importe quel wagon de métro, de sortir entre 20h. et 6h., de changer de résidence, d utiliser le téléphone public, s ajoutent maintenant l interdiction de fréquenter les lieux publics : théâtres, cinémas, music-halls, expositions, concerts, musées, bibliothèques, stades, terrains de sports, piscines, jardins publics, restaurants, salons de thé, marchés, foires, plages, campings, monuments historiques et châteaux forts, l interdiction de faire ses achats qu entre 15h. et 16h. (alors que les magasins sont fermés!) ou de 11h. à 12h (alors que les marchandises ne sont pas arrivées!), et plus tard encore : l interdiction de se faire soigner dans un hôpital, une clinique de l Assistance Publique, un établissement hospitalier privé ; seul l hôpital Rothschild leur est ouvert... parce qu il est plus facile ainsi de ramasser au lit même, les malades. Le «Commissariat aux Questions juives» perfectionne ses méthodes pour un rendement meilleur : est créé un «Comité d organisation des rafles». C est à cette occasion qu on emploie l expression «Cheptel juif». Déjà pour grossir ce «cheptel», on avait jugé opportun, puisque Pétain avait donné, en mars, son accord pour la déportation des Juifs «étrangers», de déposséder les Juifs naturalisés Français de leur nationalité, ils deviennent ainsi apatrides donc déportables. Et pour payer les frais de transports des déportés, on confisque leurs biens! C est ainsi que le 16 et le 17 juillet 1942, sont arrêtés, par 1482 équipes spéciales, 2038 gardiens en tenue et en civil, 414 gardes de «l école pratique», avec 45 autobus et 10 grands cars de police, chez eux à cinq heures du matin, Juifs apatrides, allemands, autrichiens, polonais, russes, sarrois, tchèques ( fiches avaient été faites pour Paris, pour la banlieue sur des hommes de 16 à 60 ans), des femmes enceintes ou allaitant, des mères d enfants de moins de deux ans et des hommes de plus de 60 ans. Pour ne pas faire le détail, on emmène aussi enfants de deux à seize ans. Il y a heureusement des complicités dans la police : des enfants ont pu être enlevés des familles avant les rafles ; et depuis quelque temps, s est organisée une chaîne de sauvetages. Il y a des initiatives privées, d autres, sous des couverts plus ou moins officiels, cachent des enfants chez des non-juifs. Il faut quelquefois payer. Il y a des collectes. Ma bellemère a tout un réseau d amies qui régulièrement, versent ce qu elles peuvent et l argent est transmis aux organisations. Les faussaires en papiers, s ils travaillent gratuitement pour certains, font payer ceux qui ont de l argent et alimentent avec cela des caisses de solidarité. Plusieurs camarades juifs de la chorale sont passés ou ont tenté de passer en zone non occupée. Certaines maladresses coûtent cher, ainsi Jacques M., pris, en avril sur la ligne de démarcation, a eu la chance de faire seulement huit jours de prison et d être refoulé sur Paris, il a décidé de repartir, mais au lieu de prendre, comme nous le lui avons conseillé, un train quelque part en route, il s est fait accompagner par une partie de sa famille à la gare de Lyon où la police a cueilli tout le monde. On ne reverra personne... Pendant le temps que me laissent les activités d aides multiples, je mets au point, dans mes logis de fortune, seule note réconfortante dans ces temps d horreur, le recueil de 151 Noëls français du XIIIème au XVIIIème siècle, que préface l Abbé Maillet, Directeur des Petits Chanteurs à la Croix de Bois : A travers le fracas affreux des présentes batailles... rêve merveilleux...
157 NOËL, CHANTONS NOËL 83. La recherche des documents m a captivé. Je connaissais bien l évolution et l histoire de la chanson populaire dans mon pays natal et en Europe Centrale, mais je découvre, en France, dans ces chants de Noël, ce côté mouvant et très libéral de l utilisation d une seule mélodie pour des textes totalement différents. Combien de fois je retrouverai la mélodie d un Noël, accompagnant un texte grivois ou révolutionnaire ; malgré leur côté très conservateur, les peuples de France ont visiblement fait leur révolution jusque dans la chanson et manifesté leur insoumission, leur irrespect devant les formes imposées qui deviennent, à un moment peut-être, moins traditions que contraintes. Dans ce folklore si varié de France s ajoutent alors mouvance, souplesse, souffles de libéralisme. Le nouveau livre qui va sortir à la fin de l année serait très beau... si le papier était meilleur. L Abbé Maillet, comme l Éditeur, comme le R.P. Marie Clément - l adaptateur de certains textes - et Jacqueline Gaillard, l illustratrice - qui deviendra vite une amie - sont d accord pour «connaître» sous la signature masculine Paul Arma, une femme, Edmée. Le livre est bien accueilli par la critique. Robert Bernard écrit dans l «Information musicale» : «Illustré d anciennes gravures prises aux meilleures sources, ce nouveau recueil est un excellent florilège de Noëls français de toutes provenances. Siècles et provinces s affrontent et ces chansons sont d une saveur exquise.... A tous égards, les efforts de Paul Arma sont bien orientés : ils méritent l attention, la sympathie et l aide de tous ceux que préoccupent les problèmes auxquels il se dévoue avec une ardeur si clairvoyante!» Arnault de Corbie écrira dans le «Télégramme de Boulogne» : «Ah! Ces Noëls anciens, quelle collection inépuisable d images charmantes, jamais fades ni mièvres, de tableaux rustiques souvent hauts en couleurs et que vient aviver une touche de réalisme, voire une pointe de malice! Dans la musique comme dans les paroles, la verve populaire circule, saine et drue. C est une moisson fleurie, un vaste bouquet champêtre, lourd de la meilleure sève de notre glèbe, une gerbe qui exhale tous les parfums de nos provinces.» William Lemit, lui-même, pourtant si critique pour mes recueils, écrira dans «Le Chef» de décembre 1942 : «Paul Arma nous a fait un fort beau cadeau de Noël, avec... ce superbe recueil de ces pièces mi-populaires, mi-littéraires que les bibles de Noëls ont multipliées depuis la fin du Moyen Age jusqu au XVIIIème siècle. Sur ce nombre, plus des trois quarts n ont été encore publiées, à ma connaissance, dans un recueil de vulgarisation... Voilà donc de quoi alimenter pendant des années nos veillées de Noël, encore que tout ne soit pas si facilement utilisable en raison de l archaïsme de la langue (littéraire et musicale) dans certaines pièces.» Gébéreux Lemit qui précise : «Cet ouvrage marque un net progrès sur les précédents d Arma en ce qui concerne les traductions. Je n en vois que deux à ranger parmi ces abominations qui m ont fait jeter des cris en vous parlant de «Chantons le travail» et «Chantons au vent»!» Paris. Éditions Ouvrières. Orné de 150 gravures sur bois Angleterre. Disque E.M.I. Records (Gramophone C). «Welcome child of Mary», a selection from Elizabeth Poston. Extrait : «Our little Lord is born us to day» Paris. Disque Librairie Hachette : «La France en direct». J. et G. Capelle. Extrait : «D où viens-tu bergère?». Chant : Serge Kerval.
158 NOUVEAU RÉPIT La fin de juillet nous voit de nouveau, Miroka et moi, dans un train bondé, en direction du refuge d Anjou. Mais, c en est fini de la tranquillité du village. L endroit a été découvert par d autres amateurs d herbages et de bien-manger. Il y a aussi des Allemands cantonnés dans les environs qui font des razzias alimentaires pour agrémenter leur ordinaire et commandent à l auberge de gigantesques omelettes. Les deux hôtesses ont pris l initiative de nous loger, avec l accord de l institutrice, dans la vieille école désaffectée. C est une aubaine ; nous régnons sur un véritable domaine pittoresque de pièces, de chambres, de cuisines, de salles de classes et de dépendances diverses. Je me choisis une grande chambre avec une table de travail. Il y a un clos plein d herbes et un préau à la belle charpente, pour nous abriter du soleil et de la pluie. Le maçon apporte un tas de sable pour l amusement de Miroka. Véritable paradis pour nous deux ; le fenil répand une enivrante odeur sur notre abri tiède et quiet. Je m y love, sans T.S.F., sans journaux, volontairement aveugle et sourde aux rumeurs et horreurs du monde, vivant au rythme des heures égrenées par l horloge du clocher. Il me semble reforger une force, une foi, une vie. Et j ai, pour aider cette renaissance, l enfant! L enfant joyeuse, affectueuse, aimable et aimée ; je refais connaissance avec ma fille dont je n ai vu que, furtivement, fleurir la seconde année d existence, et c est une découverte délectable. Elle est si belle, si saine, si heureuse cette toute petite fille : tout est enchantement pour elle : les bêtes et les fleurs, l herbe, le sable et le soleil, les jeux et les promenades, les images que nous regardons ensemble, les histoires et les chansons. Elle est le bonheur même. Fait aussi partie de sa joie, une maman qu elle a si peu vue pendant une année, et il lui arrive de s arrêter au milieu d un jeu, de s approcher de moi, et de demander, la tête penchée, avec une sorte d inquiétude : «c est la maman de Miroka?» - «Mais, bien sur!» Alors, les yeux pleins de plaisir, elle me caresse la joue, en murmurant «mignonne maman»! Souvent aussi, elle vient mettre un bras autour de mon cou, picore sur ma joue un «petit baiser d oiseau» ou me «broute l oreille comme papa!» «Papa!» Il n est là que sur une photo, dans la chambre, mais on en parle beaucoup pour qu il soit autre chose, pour sa petite fille, qu une image, une abstraction. C est lui qu on évoque à chaque menue aventure, il est là dans notre vie quotidienne. Pour moi, s il y a sérénité, il ne peut y avoir bonheur, tant que je suis seule à vivre ces moments de paix et d amour. Puisje me réjouir, sans Paul, de la beauté, de la santé, de la malice de l enfant? J espère pouvoir lui écrire : «Tu peux venir, tout est calme ici»... Il faut attendre encore. Alors je travaille sur les danses que Paul note, pour moi, aux «Archives de la Danse» et j envoie mes manuscrits à Sonia qui les tape. J essaye aussi de ramasser, dans les familles du village, des cahiers de chansons qui malheureusement, ne contiennent souvent que des «Nuits rêveuses», des «Si les blondes s en vont», des «Mon gosse»! Je note quelques mélodies qu on retrouve quand même au fond des mémoires et les vérifie sur l harmonium de l église. Nous fréquentons Monsieur le Curé que Miroka ne sait comment saluer : «Monsieur» ou «Madame»? mais s intéresse tant aux boutons nombreux de la soutane qu elle a toujours envie de les sortir des boutonnières. Naturellement, je songe, comme l année passée, au ravitaillement à envoyer à Paris. C est plus difficile. Les paysans sont très sollicités. Heureusement, on nous aime beaucoup et on nous réserve partout un accueil agréable. Il y a aussi des interdictions de transport pour certaines denrées et des contrôles sur les routes. C est ainsi qu un jour, je rencontre deux gendarmes qui ont la prétention de savoir ce que je transporte dans mes sacoches de vélo : - «La même chose que vous, dans les vôtres!». Je venais d apprendre qu ils étaient passés avant moi dans une ferme pour y chercher aussi du beurre! Ils ne peuvent que rire et me laissent désormais tranquille. Je me lance dans la confection d un savon qui... ne pourra jamais rien savonner, au même moment où Paul se procure à grands frais, au marché noir, une petite caisse de savonnettes qui se révèlent à l ouverture, être de simples blocs d argile. La paix relative du village est brusquement troublée par l installation de quarante soldats allemands au repos après des batailles en Russie. Réquisition de chambres à l auberge pour deux officiers, de l école neuve - celle que j occupe est heureusement trop rustique pour être intéressante - de la salle à manger du presbytère pour en faire un «Casino». Monsieur le Curé se demande ce qui va se passer là-dedans!
159 Je pense être obligée de quitter le coin. A Cholet, déjà, les étrangers de la ville ont été contraints au départ, la même chose s est passée dans d autres bourgs de la région. Rien de semblable n arrive pourtant dans le si petit village. Il faut quand même, se faire recenser à la mairie, expliquer les raisons de son séjour, présenter ses papiers d identité. Toutes indications à transmettre non aux gendarmes, mais aux Allemands. Pour moi, cela est sans danger. Mais j espérais tant que Paul pourrait venir.
160 TRAVAIL Je vis à Bois-Colombes où la chaleur est grande, derrière les volets fermés de la maison que les Allard ont quittée pour les vacances. Et alors que dans l air torride, je calme ma soif à grandes rasades d eau, je travaille à des chansons a boire. J écris à Edmée : «Quelle belle nuit, il est sept heures du matin et je viens de terminer la mise au point du manuscrit de CHANTONS
161 LE VIN 84, 68 chansons à boire harmonisées à deux et trois voix égales». Et maintenant je ne me couche plus car j ai un rendez-vous dans la matinée avec Rouart pour lui montrer le manuscrit... J ai repris très sérieusement le travail pour «Chantons l Europe» - ce titre est de l éditeur de «Chantons au vent» mais il ne me plaît pas. J aimerais plutôt quelque chose comme «Chantons les peuples»... J écris une autre fois : «J ai magnifiquement travaillé toute la semaine. J envoie aujourd hui 24 chansons hongroises et slovaques (mélodies et traduction littérale des paroles) au Père Marie Clément pour les adaptations. J ai commencé la constitution d un troisième recueil de AU SON DES FLÛTES 85, 15 chansons populaires françaises pour deux flûtes douces». Je m amuse beaucoup d une lettre que j ai reçue de G.H. Rivière : «Mon cher Paul Arma, un recueil est à peine vu, qu on en reçoit trois autres. Et tous de valeur! Soyez complimenté de cette belle activité et recevez... etc.». Paradoxale situation du métèque traqué qui parvient à étonner un personnage officiel spécialiste du folklore français! Paradoxale situation aussi du traqué dont le nom s étale sur des publicités, dont des articles souvent élogieux soulignent le talent, dans des revues musicales. «Chantons le vin» permet ainsi à Eric Sarnette d écrire dans «Musique et Radio» :... «68 chansons à boire, diverses à l infini... ajoutant à la renommée de l harmonisateur le mérite d avoir réussi, d avoir tiré de l ombre, fait un choix remarquable et, enfin, d avoir arrangé si ingénieusement ces airs à deux et trois voix. A lire les airs de ce recueil, on prend un plaisir réel, on y voit la franchise du tour mélodique qui demeure absolument pur, et c est là évidemment l essentiel... Les gravures sur bois des XVème, XVIème et XVIIème siècles, constituent un apport à la fois documentaire et artistique de premier ordre...» Malgré la joie que donne le travail, j ai des moments de découragement. De mauvaises nouvelles parviennent sans cesse : amis arrêtés, menaces concernant les Juifs hongrois qui, jusque là, n ont pas été atteints ; à la Maison Hongroise, figure déjà une affiche «Le juif n est pas Hongrois», arrestation de Juifs en zone non occupée où nous avons beaucoup d amis ; mesures envisagées pour les fonctionnaires mariées à des juifs qui devraient divorcer ou être rayées des cadres de l administration. J envoie, à Edmée, des nouvelles par des phrases sibyllines qu il lui faut décoder «Thérèse a été très imprudente par ce temps si chaud et avec sa santé délicate, elle a fait un voyage. En route, elle est tombée très malade et la voici dans une maison de santé pour qui sait combien de temps». (en clair, cela veut dire que Thérèse - une des amies de l Atelier du Dragon -, juive, a essayé de passer en zone libre, qu elle s est fait arrêter et qu elle est emprisonnée). «Henriette et David se sont mariés, il y a deux mois. Dernièrement, ils ont voulu voyager comme Thérèse et ils ont suivi le chemin de Thérèse jusqu au bout. Ils sont en ce moment dans un hôpital de Pithiviers. Enfin, ils sont ensemble!». Parfois les nouvelles sont meilleures : «Sonia a rencontré Simone qui part rejoindre Maurice et passer ses vacances avec lui. Il est très heureux. (traduction : il a eu de la chance!) Il a acheté, avec sa famille, une grosse ferme dans le midi, avec beaucoup de terres et d animaux. Il vit magnifiquement! (traduction : il est tranquille)». Pauvre Maurice qui, plus tard, sera quand même arrêté et qui reviendra d Auchswitz, méconnaissable. J écris encore : «Il y a des moments où les nerfs tendus à faire mal, je n ai qu un rêve : une petite, toute petite maison, au milieu d un grand jardin, entouré de murs de deux mètres, beaucoup d arbres, du soleil ; au bout du jardin, une rivière ou la mer, et du calme, du grand calme, pendant une longue période, sans compter les jours, les heures, sans savoir ce que le monde devient, sans T.S.F., sans journaux, sans guerre, sans Europe-nouvelle ou archi-nouvelle ou super-nouvelle, sans être obligé d écouter le pas des autres... Je ne sais même plus lire. Seule la musique me tient». Imprudemment, je retourne parfois dans l atelier, rue de l Ouest. Les bavardages commencent pourtant à devenir dangereux. Le propriétaire de l immeuble, farouchement antisémite, pose souvent la bonne question : «Pourquoi le locataire du sixième étage n est-il pas encore arrêté?». Quelqu un du Commissariat de police passe signaler à la concierge que ledit locataire n est pas venu chercher «ses» étoiles. J avais fait effacer de mes papiers le cachet «Juif», je le le fais remettre par le même spécialiste et vais encaisser «mes» étoiles dans un commissariat qui - je le sais - ne fait pas de zèle, bien au contraire, et où personne ne me demande pourquoi j ai disparu du quartier et de mon appartement! Apparemment aucun lien logique n existe entre les différents services de police : lacune due sans doute à un certain désordre que se plaisent à organiser de «bons» policiers. Je range soigneusement mes étoiles, fais à nouveau disparaître le cachet «Juif» sur mes papiers, et continue à circuler la pipe à la bouche pour camoufler mon accent Paris. Éditions Henry Lemoine. Gravures sur bois des 15, 16, 17 siècles Paris. Éditions Rouart Lerolle Londres. «Universal Editions» sous le titre «Music of French Folks Tunes» for 2 descent recorders. Collection : «Il flauto dolce». Dolmetsh Recorder Series.
162 J ai aussi fait rectifier la date sur l autorisation soutirée en 1940, pour les répétitions de la chorale, car le papier, daté maintenant de 1942, peut être utile pour un simple contrôle dans la rue. Si je monte imprudemment dans l atelier, c est pour m y livrer à des besognes ménagères et m ôter quelques soucis de ravitaillement pour l hiver à venir. «J ai fait six pots de confiture de cassis»... «J ai du travail : beaucoup de tomates à faire en concentré»... Détails mêlés à des propos sur mon travail qui seul me procure un peu de paix. Les livres d ailleurs se vendent bien, les éditeurs payent, mon beau-père encaisse les chèques et met de côté, pour nous, des sommes qui nous permettront d envisager peut-être un départ, un changement de domicile... on ne sait encore. Edmée me fait comprendre que je peux venir me «reposer» en Anjou, moi aussi, et qu elle a assez d amis - à la mairie même - pour que ma présence soit facilitée. J arrive donc le 2 septembre et partage enfin la paix de l enclos, refaisant, à mon tour, connaissance avec ma petite fille éblouie de retrouver un papa toujours prêt à jouer, rire et chanter avec elle. Quelques jours de détente, de promenades, de visites dans les fermes toujours accueillantes pour nous. Brusquement, le secrétaire de mairie nous prévient - il avait fermé les yeux sur la non-déclaration de ma présence... - mais l officier allemand qui loge à l auberge a posé quelques questions... Départ, à pied vers Cholet et Angers, tandis qu Edmée raconte partout que son mari est descendu en Vendée recueillir des chansons. Nuit chez un boucher ami de notre hôtesse, train pour Paris. Dès mon arrivée, je suis prévenu que de nouvelles arrestations vont avoir lieu. En effet, le 14 septembre on arrête à leurs domiciles, les Juifs baltes, bulgares, néerlandais, yougoslaves, le 23 les roumains, le 28 les belges, les dantzicois, les luxembourgeois. On me conseille de quitter Paris. Je rejoins donc Lucienne et Georges Allard dans leur village. Le père de Lucienne, maire d une importante ville de l Yonne, et qui est toujours prêt à aider ceux qui en ont besoin, me signale que depuis trois jours, les étrangers sans distinction, doivent venir se présenter quotidiennement à sa mairie. Le village, par contre, est calme. Le courrier reprend entre Edmée et moi. Quand nous relirons, plus tard, nos lettres, nous serons effarés de constater combien la nourriture prend de place dans la vie du moment. L un comme l autre, nous renchérissons sur la somptuosité de nos «festins» respectifs. Cela paraîtra presque indécent lorsqu on le relira... mais manger à sa faim est alors un pied de nez à la misère du présent, une assurance pour un avenir pourtant douteux. Les Allemands sont absents du village qui m abrite, la défense passive y est ignorée et la lumière brille le soir, à chaque fenêtre. Quelques images de paix :... «Je suis installé dans une grande cuisine paysanne, à une longue table, un grand feu brûle dans la cheminée, l après-midi est presque achevé, dehors le vent, la nuit qui tombe, dedans le chaud, le calme, la paix...».... «Le village est beau ; sur plusieurs colline, les maisons sont semées, ici et là, irrégulièrement, avec beaucoup de jardins, les ruelles ne sont jamais droites. Partout les fruits tombent sans qu on les ramasse, des poires, des pêches, sur tous les chemins. Je récolte des noix pour «mes deux filles»...».... «J ai trouvé du maïs, je l ai fait bouillir et l ai mangé avec beaucoup de plaisir - bon souvenir de mon enfance - au grand étonnement des gens d ici qui n ont jamais vu un spectacle pareil! Demain, c est la fabrication du cidre, chez nos amis...». Une bonne nouvelle nous parvient : nos amis Yvonne, Joe et leur fille Josette ont réussi à franchir la ligne de démarcation et sont arrivés jusqu à Roanne où notre amie Georgette et son mari Georges Vincent, tous deux professeurs au Lycée, s offrent à les aider. Les livres signés Paul Arma continuent à sortir. Nous ne pourrons jamais comprendre comment Imre Weisshaus, recherché à la fois par la police française et par la police allemande - pour quelle raison? elles sont si multiples que nous ne savons pas laquelle est la principale - peut sortir impunément sous le nom de Paul Arma, qui ne peut être ignoré desdites polices, tant de recueils chez plusieurs éditeurs... La précaution prise de faire signer les contrats par Edmée, semble dérisoire mais nous ne l abandonnons pas. Aux Éditions Ouvrières, paraît un second NOËL! CHANTONS NOËL! 86, 24 Noëls harmonisés, dont Eric Sarnette écrit dans «Musique et Radio» : C est un précieux petit livre, joliment illustré... de chansons de Noëls français, arrangés à deux et trois voix avec une étonnante sûreté de touche. A la simple lecture de ces airs recueillis aux sources permanentes des provinces qui sont toutes gonflées de sèves mélodiques venues à la vie, peut-être au même moment que les paysages, les montagnes et les champs, dans l ordre de la Création, il semble qu on se trouve brusquement placé devant une pure confidence de l âme populaire toute entière. Encore aux «Éditions Ouvrières», sortent VIEILLES CHANSONS POUR JEUNES 87, 29 chansons du XIIème au XVIIIème siècles, illustrées par Marti Bas, et un modeste TOUS EN CHŒUR 88, 30 chansons populaires françaises et étrangères harmonisées à deux et trois voix égales, illustrées par Jacqueline Gaillard Paris. Éditions Ouvrières. Préface de l Abbé Maillet Paris. Éditions Ouvrières. Illustrations de Marti Bas Paris. Éditions Ouvrières. Illustrations de Jacqueline Gaillard Paris. Disque «Le kiosque d Orphée». Extraits : «Le conscrit», «Les fileuses», «La Mazurka». Direction J. Sudrès.
163 Enfin, chez Rouart, le délicat «Chantons le passé», préparé l an dernier avec les très belles illustrations d Antoni Clavé. De «Tous en chœur», le Kiosque d Orphée, choisira pour un DISQUE, qui sortira en 1956, trois chants : «Le conscrit», «Les fileuses», «La Mazurka». Willy Lemit qui a parfois usé d une plume acerbe envers moi, se trouve quand même contraint d écrire au sujet de «Chantons le passé» : «Paul Arma a eu l heureuse inspiration de délaisser pour un temps le folklore et nous présente 20 chansons populaires du XVème au XVIIIème siècles, avec plus de magnificence encore que «Chantons au vent», harmonisées sans banalité, elles enrichissent le répertoire des groupes de chanteurs jouissant d un certain entraînement et d une certaine culture». Willy Lemit qui écrit ces lignes, chef de chœurs des Auberges de Jeunesse - avant la guerre avait été fort jaloux des succès de la chorale des L.M.J. auprès des jeunes. Depuis l occupation, sans doute captivé par le style très spécial des chants de marche allemands, il compose, fait éditer et tente de faire adopter par les jeunes Français cette sorte de musique typiquement militaire. J ai l occasion d aborder cette question avec lui. Il est, en réalité, professeur de musique, un peu critique musical, qui défend ardemment son idée et en est très fier. Comment ne comprend-il pas que ces chants scandés qui accompagnent la précision mécanique des défilés allemands dans les rues, comme le bruit d un engin implacable, ne peuvent être acceptés par les oreilles des Français écrasés? Le bon travail que j essaye de faire avec le folklore français, pour dépoussiérer des trésors cachés dans des réserves et les proposer à tous, déplaît fort à certains, comme il y a eu des chefs de chorale qui n ont pas accepté la valeur de la chorale des L.M.J. ; il y a des folkloristes bien français qui acceptent mal qu un musicien étranger touche au domaine «national» ; il y a des archivistes à tous crins qui veulent laisser s endormir la chanson en fiches ; il y a, sans doute, des antisémites et des «Maréchal nous voilà» qui ne me pardonnent pas mon activité présente. Il y a fort à parier que ces derniers imaginent que je suis fort officiellement en place, et n osent aller jusqu à la délation car jamais la censure n interviendra, chez aucun de mes éditeurs pour vérifier ou interdire! Heureusement, des folkloristes de valeur apprécient la qualité et le bon goût de ces recueils qui, pour la première fois, font circuler l authentique sève populaire, illustrés de façon charmante, spirituelle, légère, avec un goût artistique qui préside trop rarement à de telles publications. Ils savent aussi juger le travail et la précision du chercheur : «L auteur de ces anthologies a eu le soin dont il faut lui savoir gré, d authentifier chaque chanson par une référence précise». Et Fortier-Beaulieu, dans la très savante «Revue du Folklore français» écrit encore - à propos de «Chantons le travail» - : Ce petit volume nous est doublement précieux et nous donne 62 chants de métier, recueillis dans 18 provinces... Il nous donne aussi pour chaque chanson, la référence de l ouvrage d où elle est tirée. Ce «Sésame» ouvre aux folkloristes et aux musicologues un champ très vaste, en leur permettant de prendre copie de plusieurs centaines de chansons, dans les recueils originaux J ai un grave souci ; je vois, avec inquiétude, mon passeport hongrois - un de mes papiers encore authentiques - arriver bientôt à expiration. Je redoute d entreprendre, à Paris, pour sa prolongation, des démarches qui risquent de déclencher des engrenages administratifs et policiers dangereux. J écris à Paul Hermann, mon ami violoncelliste installé à Toulouse, pour lui demander s il est plus facile de manœuvrer dans le sud. La carte que je reçois ne me laisse aucun espoir :... «La question du passeport hongrois est très compliquée : moi, j y travaille depuis plus de deux années et je n ai pas encore réussi de faire faire la prolongation. Puisqu on ne me l a pas encore carrément refusée, j espère l obtenir un jour. Mais quand? Le procédé va par Budapest, Ministère de l Intérieur, c est mon frère qui se charge de procurer les 15 documents nécessaires pour le certificat de nationalité. Comment vous donner un conseil dans ces circonstances? C est bien difficile, sinon impossible! Quant à la question du séjour ici, je tiens à vous dire que j obtiens la permission toujours pour un mois seulement : les renouvellements sont assez pénibles»... Sur une autre carte datée du même jour, Paul Hermann écrit encore :... «J ai des difficultés pour donner des concerts : peut-être je m arrangerai avec le Commissariat aux Questions Juives, à Vichy, pour une permission spéciale»... Paul Hermann va sans doute commettre là une énorme imprudence, il va être déporté et ne reviendra jamais.
164 LES TROIS CLANDESTINS La détente de l été pour moi, les courtes vacances pour Paul, s achèvent. Je prends, une nouvelle fois, à la fin de septembre, la route de Cholet, le train pour Angers. J ai, en plus de la fille sur un bras, de la valise au bout de l autre, un sac sur le dos, où sont coincés deux énormes pots de grès, remplis de beurre salé, qui me meurtrissent les vertèbres. La foule me pousse et je me trouve hissée, Miroka la tête en bas, dans un wagon réservé aux Allemands. L un d eux, gêné par un tel débordement de colis encombrants, remet l enfant à l endroit et nous aide à passer dans un compartiment civil où nous terminons un voyage qui, cette fois, ne dure que douze heures. Paul est revenu à Paris depuis le matin. Nous ne pouvons garder Miroka avec nous. L étincelle de bonheur est éteinte. Nous reconduisons la petite fille à la «Maison des enfants» où elle retrouve avec joie ses camarades. Nous sommes seuls à être meurtris par la séparation. Dans les couleurs chaudes de l automne ensoleillé, nous regagnons la gare si familière, image double de notre joie à chaque revoir, de notre désarroi à chaque au revoir. Quatrième rentrée scolaire de guerre! Je suis enfin nommée dans l école voisine de l atelier. Je peux voir la cour de récréation de notre terrasse et il me suffit de dévaler les six étages quand le premier coup de sifflet des rentrées biquotidiennes retentit... Mais qu ai-je à faire de tant de facilités au moment même où l atelier - notre foyer - est sans chaleur, sans âme, sans vie et que je passe souvent mon temps libre, dans l une ou l autre banlieue-refuge ou dans notre chambre du Nord de Paris. Je fais acte de présence dans l atelier pour y prendre des vêtements, des livres, le courrier... D ailleurs, vers la fin d octobre, touche d ironie en ces temps de disette, une superbe jaunisse m oblige à prendre un congé de maladie. C est le résultat des repas trop normaux avalés pendant les vacances. Impossible de passer ma convalescence dans l atelier trop froid. Nous louons une chambre dans le village de l Yonne et nous prenons pension chez le boucher qui tient table d hôtes! Et quelle table d hôtes! Mais je dois me contenter d un régime frugal, juste châtiment de mes gourmandises estivales. L automne est doux dans la belle campagne et nous sommes conviés aux veillées : châtaignes, cidre doux, ratafia dangereux qu on boit si facilement sans se rendre compte qu il enivre vite. Nous apprenons que les alertes sont nombreuses à Paris, que la répression qui avait augmenté après la tentative de débarquement des Anglais, des Canadiens et des Américains, le 19 août à Dieppe, s amplifie encore, que les attentats se multiplient, les arrestations aussi. Des jeunes, réfractaires au Service du Travail Obligatoire qui veut les obliger à partir travailler on Allemagne, filent en zone libre où les maquis s organisent. On arrête les Juifs grecs à leur domicile. On interne et on déporte maintenant sous le moindre prétexte juifs et non-juifs, étrangers et Français. A peine se réjouit-on du débarquement des troupes alliées en Afrique du Nord, le 8 novembre, qu on apprend l occupation de la zone libre par les Allemands, sous le prétexte de «défense» de la Côte méditerranéenne. La flotte de Toulon se saborde pour ne pas tomber sous le commandement allemand. La ligne de démarcation entre les deux zones, disparaît, et avec elle, un peu de chance pour les proscrits. Dans notre asile rustique, nous travaillons. Doivent sortir avant la fin de l année plusieurs recueils. Le coté matériel de cette étrange existence mi-publique, mi-clandestine, ne pose aucun problème. Nous envisageons même, pour libérer nos généreux et hospitaliers amis, d acheter - sous le nom de mon père - une petite maison. C est peut-être une idée insensée, mais nous espérons, en dépit de tout, connaître avec l enfant, une vraie vie de famille. Pendant combien de temps, pensons-nous, sans jamais nous le dire l un à l autre..., persuadés que, pour nous, c est une rémission. Pendant que nous séjournons dans notre village de l Yonne, nous rêvons donc de notre maison-foyer. Alors, lorsqu au cours d une de nos promenades, nous découvrons derrière une grille rouillée entrouverte, enfouie dans des verdures anarchiques, une robuste demeure en apparence abandonnée, nous imaginons vite qu elle pourrait devenir nôtre, si bien cachée, loin du village, au milieu d un bois, quel refuge! Naïf raisonnement... Nous le savons, mais... Il y a au rez-de-chaussée, des volets arrachés. Sans hésiter, nous enjambons une fenêtre ouverte. Il n est pas difficile de voir que la maison a été dévastée et cambriolée : les meubles sont vidés ou renversés et des ballots sont restés prêts a être emportés. Nous parcourons toutes les
165 pièces et laissons ingénument, de la cave au grenier, mille empreintes. Une mirifique idée nous vient : si nous prévenons nous-mêmes le propriétaire, il nous sera possible de lui demander s il est vendeur! Renseignement pris au village, nous téléphonons à un Monsieur charmant qui s empresse d alerter la gendarmerie... La suite ne se fait pas attendre : la maréchaussée arrive un matin chez notre logeuse et nous prie de la suivre «sur les lieux»! Là, interrogatoire en règle, qui?, pourquoi?, comment? suspicion au sujet des taches de sang sur un matelas!!! De promeneurs innocents et complaisants, nous passons au rôle de suspects. Escorte à la gendarmerie. Au cours de la vérification d identité, je m entends demander dans un ordre pour le moins curieux : - «Profession?» - «Institutrice» - «Savez-vous lire et écrire?» -!!! Mais le moment n est pas à rire. Nous avons été idiots. Et quand nous nous entendons demander nos papiers, Paul réagit et demande à parler au Commandant de Gendarmerie. Il est bien obligé d avouer les vraies raisons de notre comportement et surtout le désir qu il a de ne pas voir examiner ses papiers de trop près. - «Bon Dieu de Bon Dieu de Bon Dieu! Vous ne pouviez pas le dire plus tôt. Maintenant le rapport est fait sur le registre à feuilles numérotées et je ne peux rien arracher! On n a pas idée d être aussi bêtes! Je ferai ce que je pourrai vis-à-vis des Allemands, mais vous serez sûrement convoqués dans votre commissariat. Arrangez-vous là-bas. Et pour le moment, allez vous montrer autre part! Je ne veux plus vous voir!» Penauds, nous devons encore subir la colère justifiée de Georges Allard : c est son village, toute sa famille habite là. C est vraiment l agissement le plus insensé que nous pouvions inventer pour mettre nos amis dans l embarras, pire peut-être encore... Quelques semaines plus tard, Paul sera effectivement convoqué à Paris au Commissariat de notre quartier. Je m y rends à sa place et explique toute l affaire au Commissaire. Naturellement, je reçois autre chose que des compliments...mais il apparaît que la fenêtre que nous avons enjambée est assez basse pour que nous ne soyons pas poursuivis pour un délit plus grave, et promesse en est faite que l affaire n aura pas de suites. Ma convalescence terminée, nous sommes rentrés à Paris, et après avoir eu juste le temps de voir Miroka pendant quelques heures, je dois partir pour Reims. C est pour y accomplir un stage de culture physique que le Maréchal, soucieux de leur développement harmonieux, impose aux enseignants. Il y a des stagiaires furieux d être là et qui le montrent en opposant une force d inertie louable. Moi, je passe un mois de bizarre détente. Il ne me déplaît pas de connaître la vie d internat, et surtout d oublier, pour un bref moment, les responsabilités de chaque jour, d être «prise en charge», de suivre un emploi du temps imposé, de redevenir élève. Les activités du stade me plaisent, malgré le froid qui règne sur le terrain, en ce mois de décembre. Ma jaunisse récente me permet de me faire dispenser de piscine, ainsi je reste au lit plus longtemps que les autres. Règne, entre les adultes ainsi réunis, une bonne camaraderie; les repas sont joyeux, et nous faisons souvent le mur, le soir - car nous sommes vraiment bouclés comme des internes - pour aller respirer l air du dehors, voir un film ou goûter dans quelque cave les merveilleux champagnes qui ne rejoignent pas tous l Allemagne. Mais souvent aussi, craque ce vernis d insouciance ; je remarque que d autres, comme moi se camouflent dans une apparence désinvolte ; j apprendrai, plus tard, que certains sont là en rupture d identité et que le stage officiel offre parfois un temps de pause au milieu d activités dangereuses. Le directeur convie, à tour de rôle, certaines de ses ouailles à écouter, avec lui, la B.B.C.. A part ce contact avec la réalité du moment, il me semble, pendant ce mois, vivre hors du temps, hors de la guerre, hors de l angoisse. Je sais Paul bien aidé par nos amis et actif de son côté. Nous nous écrivons souvent, par correspondants interposés, par prudence. Parfois aussi, directement : «Comme j ai été heureuse ce matin, de trouver ton écriture sur une enveloppe. Tu ne peux savoir quel plaisir, quelle joie j ai lorsque je reconnais ton écriture qui m apporte plus qu une longue, très longue lettre écrite par Sonia ou quelqu un d autre. Même ce petit bonheur est rendu presque inaccessible... Saurons-nous jamais retrouver, plus tard, tous ces bonheurs perdus? Ce sera difficile et quel réapprentissage nous aurons à faire... Pourtant tout pourrait être beau, entre nous, en dépit de tout. Chaque moment de joie attendue pourrait avoir sa vraie valeur décuplée encore par l attente, si nous pouvions nous dépouiller de ces forces
166 mauvaises - engendrées sans nul doute par l époque - qui gâtent tant d instants communs. Comme les heures perdues, les moments abîmés pèsent lourdement dans notre vie déjà si compliquée...» Si mes lettres sont parfois découragées, Paul me réconforte : «Tu sais, les «cafards momentanés» sont inévitables pour nous en ce moment : n oublie pas qu il y a dix mois que nous sommes «malades»! et que nous subissons ce traitement douloureux... Et tu as raison quand tu dis... «tous ces travaux que nous avons faits me semblent ce qu il y a de plus réconfortant dans toute cette vie actuelle». C est parce que c est positif, constructif, durable, et parce que c est un «contrecoup puissant»». Paul va quelquefois dans la petite maison de la Vallée de Chevreuse. Nous avons décidé d y passer Noël, envers et contre tout, avec l enfant, et il veut préparer ces moments de fête : «C est la fin d une bien belle journée ensoleillée, chaude, calme, un peu printanière, légèrement humide. Grande promenade toute la matinée : promenade d affaires» - question de bois, transports, carottes, navets, pommes de terre. Tout pour le Noël de mes «deux filles». Cela s arrange bien et elles passeront une belle période dans la jolie petit maison. C est la fin de cette bien belle journée, à la lumière du feu de bois et d un merveilleux clair de lune, dehors. J ai eu Miroka, hier, pour un petit moment : ta mère me l avait amenée, et j ai passé, pour la première fois, une heure seul avec elle, avec une Miroka de deux ans et cinq mois (elle les a juste aujourd hui) gentille, éveillée, diable et affectueuse, câline et malicieuse. Je ne la connaissais vraiment pas encore ; pour moi c était une prise de contact, une surprise, une révélation! Nous nous sommes si bien amusés, nous avons eu de longues conversations très sérieuses, nous avons chanté ensemble... Et je lui ai dansé des danses hongroises et russes (du moins je pense que l ambiance et le rythme y étaient!!!) avec beaucoup de bruit, de claquements de mains. Elle m a contemplé avec tant d émerveillement que je me sentais aussi fier qu un Lifar. Comme elle a voulu danser avec moi, nous nous sommes lancés dans une «csárdás» (les deux mains sur les épaules du partenaire). Et elle a ri, elle a ri!!! J ai joué de l harmonium et elle a écouté avec ferveur. Mon Dieu, comme je t ai enviée hier pour les deux mois de vacances que tu as passés avec elle!...». Et cette fête de Noël, nous la vivons avec l enfant dans la petite maison. Le sapin embaume, le feu seul éclaire la pièce, des flammes jouent dans les yeux de la petite fille émerveillée par les cadeaux, les friandises du repas, les vieux airs que je chante et que Paul accompagne sur l harmonium. Instant de douceur dans le minuscule univers que quatre murs protègent, le temps d une trêve, du bruit et de la fureur des hommes. Nous trois, pour quelques heures, réunis avec une enfant à laquelle sont offerts, en cette soirée où nulle étoile ne se voit - ni au ciel, ni sur la poitrine du «marqué» - des dons aussi précieux que l amour et la paix. Nous osons garder avec nous, dans la maison cachée dans le bois, une Miroka joyeuse, jusqu au dernier jour de décembre où notre amie de Clamart nous accueille tous les trois pour l ultime fête de fin de l année. Puis c est une nouvelle fois la séparation de plus en plus cruelle, sur le seuil de la «Maison des enfants». Et 1943 commence. Nous continuons à vivre, à nous accrocher au travail, à l action. On annonce la délivrance de Stalingrad par l armée russe, Rostov est menacée, Tripoli tombe. Il y a à Casablanca, rencontre entre Roosevelt et Churchill et la décision de ne pas cesser la guerre tant que l Allemagne et le Japon n auront pas capitulé. Nous évitons l atelier, travaillant souvent chez Jacqueline, notre dessinatrice pour les recueils à paraître. Je continue à être chaque jour dans ma classe, jusqu au moment où, à la fin du mois de janvier, le commissaire de police du quartier me fait discrètement savoir que je ferais bien de disparaître moi aussi, du coin. Je préviens ma directrice qui me fait demander un congé pour convenances personnelles - naturellement sans traitement - mais cela me permet de rester en règle avec l administration. Très discrète et surtout prudente, la directrice me demande de ne rien lui dire de mes projets et c est bien ainsi, car, lorsqu effectivement la police viendra à l école, elle ne pourra que dire la vérité: elle ne sait rien de son adjointe depuis que celle-ci a quitté son travail. Ainsi, je suis bel et bien, moi aussi, dans le vide! Plus d élèves, plus de salaire, pas d enfant, pas de foyer, car il est évident qu à partir de ce moment, je dois déserter, moi aussi, l atelier.
167 Il faut s accrocher encore plus au travail personnel, le seul maintenant qui nous fait vivre et espérer. Me voilà entièrement libre, pour fréquenter la Nationale et les Archives de la Danse. Je passe, aux Archives, de longues heures dans un froid très vif. Le gardien russe vient souvent m offrir une tasse de thé brûlant dont la buée mêlée à la fumée de nos cigarettes, met un peu de fantaisie dans l austérité glaciale de la salle de travail ouverte pour moi seule.
168 REFUGES LE MANOIR-DU-VENT-FRIVOLANT Maintenant qu elle n a même plus l atelier comme semblant de foyer, Edmée est encore plus lasse de nos errances et des charges que nous imposons à nos amis. Elle a l idée de louer un logement à son nom de jeune fille qui figure sur son passeport. Et tout est paradoxalement aisé. Elle choisit un immeuble jouxtant l usine Renault, à Billancourt. Le quartier a été tellement bombardé, que la plupart des habitants l ont déserté. La maison est à moitié détruite, Edmée s enquiert du gérant et va trouver celui-ci lui débitant - pour prévenir ses questions - une sentimentale histoire d ami a rencontrer, sans que ses parents le sachent. Et cela marche! Le passeport suffit. Généreux et goguenard, le gérant lui propose de choisir l appartement qui lui plaît le plus et pour lequel elle paye un terme d avance. Nous nous attribuons une chambre et une cuisine qui possèdent encore murs, fenêtres et porte se fermant. Pour y parvenir, il faut côtoyer des vides.impressionnants, escalader des marches défaillantes, se hisser sur des paliers approximatifs, dans le bruit étourdissant du vent qui joue dans les ouvertures, les fentes et les trous. Nous baptisons l immeuble «Notre manoir du vent frivolant». Vers la mi-mars, avec cette témérité que je tiens pour notre sauvegarde, je loue une voiture à bras et, avec Gino - un camarade aussi clandestin que nous - j organise un mini-déménagement. L atelier nous étant interdit, je vais préparer pendant la nuit, les trois ou quatre meubles que je décide d emporter, chez Lorna, notre amie journaliste repartie aux U.S.A. Elle nous avait autorisés à user de ses biens à notre aise. Il faut faire discrètement, sans bruit et sans lumière, des Allemands occupant la maison voisine. Tout est rassemblé dans le garage et le jour venu, Gino et moi, l un tirant, l autre poussant, nous gagnons Billancourt. Qui pourrait suspecter deux gaillards qui déménagent ainsi ouvertement, sifflotant gaiement? L installation se fait dans la bonne humeur, et Sonia est conviée à la pendaison de crémaillère. Il y a encore dans notre ruine, de l eau et nous nous éclairons romantiquement à la bougie. Nous cuisinons sur un réchaud de camping et surtout, nous dormons «chez nous» à peu près tranquilles! Pas pour longtemps... Le 4 avril, l aviation alliée arrose, une nouvelle fois, le quartier, dans la journée. Partis le matin, séparément, pour Paris, nous devons nous retrouver le soir dans notre «Manoir». Chacun de nous, apprenant la nouvelle, s inquiète pour l autre. Le premier, je réussis à regagner l immeuble, un peu plus démoli seulement. Des objets ont été soufflés à l extérieur, d autres sont arrivés par la fenêtre! J attends, mais le quartier est déjà encerclé par la police qui interdit tout passage. Pour pouvoir me rejoindre, Edmée joue la fiancée éplorée en quête de son aimé pour qu on la laisse parvenir jusqu au «Manoir»! Retrouvailles émues. Nous fêtons cela en nous préparant un somptueux dîner de nouilles, quand une nouvelle fois dans notre vie aventureuse, la police s annonce à grands bruits dans la porte C est pour nous donner l ordre d évacuer immédiatement les lieux, une bombe enfouie à l entrée risquant à tout moment, d exploser. Il faut, sans tarder et munis de nos seuls papiers d identité, gagner la mairie où un centre d hébergement est improvisé. Pas du tout pressés d aller montrer nos très faux papiers aux autorités locales, nous expédions la maréchaussée dans l escalier fantôme, à la recherche d un problématique locataire qui logerait encore là, et promettons de nous mettre en route, immédiatement. Mais où aller? La seule adresse où nous risquons de parvenir avant l heure du couvre-feu est, dans la commune voisine, celle de la «Tante Blanche», qu Edmée a cessé de fréquenter depuis longtemps. Avec pour seuls bagages la très précieuse machine à écrire, les manuscrits en cours, trois livres et deux tissus qui symbolisent pour nous le foyer, nous filons dans la nuit vers Issy. Notre liste d adresses clandestines s allonge d une unité, Tante Blanche nous accueillant fort bien et nous offrant généreusement l hospitalité. Dès que la bombe de Billancourt est désamorcée, nous regagnons notre «Manoir» et personne ne vient plus jamais s occuper de nous, dans notre ruine sinistre. Les arrestations des Juifs continuent, sans limite d âge, on arrête aussi les titulaires d ausweiss, de cartes de légitimation. En mars, les autorités d occupation fournissent une liste de Juifs hongrois - dont l arrestation sera repoussée jusqu en octobre. Par mesure de précaution pour notre fille, Edmée se fait envoyer par son cousin prêtre belge, le certificat de baptême de sa grand-mère maternelle, elle se procure l acte de naissance de son grand-père ; de Bretagne, elle reçoit les certificats de baptême de ses grands-parents paternels. Avec tout cela, le «Commissariat Général aux Questions juives» lui délivre, signé par l odieux Darquier de Pellepoix, le scandaleux «Certificat de non-appartenance à la race juive»... Sans que pour autant d ailleurs, cette administration s occupe de son existence légale ou non. Avec la même sorte d incohérences et de contradictions qui caractérisent ma propre situation, quelques-unes de mes harmonisations sont chantées, cette année, en public : en janvier, dans une matinée de bienfaisance au profit des prisonniers, à Palaiseau, en février, à la Salle Pleyel, au cours d un Gala sur l Histoire du Costume et de la vie française pendant la Renaissance. Les «Escholiers de la Chanson» y chantent les très belles œuvres que notre petit groupe de musique ancienne avait eu tant de plaisir à créer quelques années auparavant. Et mon cœur bat bien fort en entendant ces airs «Ne l oseray-je dire...», «Allons gay ma mignonne...», «Las... je n iray plus..., «Voulez-vous que je vous dise?...», «Que faire s amour me laisse...»
169 Chers souvenirs! La radio même passe le disque que la Chorale des «Loisirs musicaux de la Jeunesse» avait enregistré autrefois, dans une émission intitulée «Petit voyage musical à travers l Europe», alors que dans le couloir de cette même station, est affiché cet avis d interdiction d antenne : «Imre Weisshaus, dit Paul Arma, juif naturalisé en 1928 (sic) a dirigé la Chorale des Loisirs Musicaux de la Jeunesse, chorale bolchevique (sic) (sous la présidence de Darius Milhaud) pour la propagation de chants révolutionnaires. Ne s est mis au folklore français qu à partir de 1938 (sic) sous la pression des événements». Contradictions, étincelles d humour dans le tragique du temps. J achève 17 petits morceaux pour deux flûtes à bec sur des airs populaires de divers peuples. Avec une couverture dessinée par Guy Georget, Henry Lemoine les publiera sous le titre FLÛTES QUI CHANTENT 89 en 1944, mais sans nom d auteur car une nouvelle menace pèsera à ce moment sur moi. J avais connu, en 1937, au temps des L.M.J., Henry Lemoine, le Directeur Général des Éditions Henry Lemoine et Cie. Il y avait déjà eu question entre nous de divers projets jamais réalisés parce qu à cette époque, la maison avait encore un style très académique d éditions. Henry Lemoine est un fervent militant au service de la S.A.C.E.M., dont il est quelque temps Président et aussi dans le domaine des droits d auteurs internationaux. Ses activités sont multiples, qu il mène à bien, malgré une santé médiocre, depuis la guerre de 1914 où il avait été gravement atteint par les gaz. C est un homme très bon, d une honnêteté inconditionnelle, doué d un sens aigu de justice et de solidarité. Depuis le début de l occupation allemande, il ne cesse d agir en faveur de ceux qui sont menacés, sans se départir d une allure d homme tranquille, soucieux de sa neutralité. Il me rencontre parfois dans des rendez-vous qu il a soin de donner dans des cafés, et avant de nous séparer, a toujours un ou deux paquets de cigarettes à m offrir. Henry Lemoine fait sa seconde guerre à sa manière car il n abandonne jamais la volonté de lutter. Il sauve la maison d éditions de ses confrères, les frères Enoch dont l un seul reviendra de déportation et retrouvera son Édition dont Lemoine était parvenu à se faire nommer Administrateur. Il sauve Yves de La Casinière, musicien de vocation, imprimeur de métier - que je connais bien de mon côté pour lui avoir fait imprimer mes partitions, le journal des L.M.J., des programmes de concerts - et qu il peut prévenir à temps alors qu il allait être arrêté, après dénonciation - pour impressions de tracts et matériel de propagande contre l occupant. C est aussi un suicide que Lemoine évite à La Casinière... Henry Lemoine décide de participer, avec les autres éditeurs, à la diffusion de mon travail avec la publication de ce cahier «Flûtes qui chantent». C est toujours avec cette incohérence qui caractérise l administration aux multiples services, et alors que je figure à plus d un titre - et surtout comme juif, sur la liste des «recherchés», que je suis convoqué pour le «Service du Travail Obligatoire» - ou, en principe, les juifs n ont pas l honneur d être admis - en Allemagne. Edmée va porter la convocation à l adresse mentionnée où un planton français désinvolte, l ajoute à un tas d autres, en annonçant avant qu elle puisse ouvrir la bouche : - «Bon, en voilà encore un qui a disparu, n est ce pas?» voilà donc, pour moi, un nouveau chef d accusation : «Réfractaire au S.T.O.». Et malgré tout, nous nous acharnons à exister, nous nous entêtons à agir. Rien ne parvient à nous ôter ce désir de survivre. Nous allons au concert, au cinéma, au théâtre comme s il nous fallait trouver, au milieu des horreurs et des terreurs, des moments privilégiés. Comme si nous connaissions la liberté d autrefois, nous voyons beaucoup de gens, et sans aucune crainte : nous sommes sûrs des uns, les illégaux comme nous et nous sommes aussi sûrs des autres qui, nous voyant si actifs, ne peuvent que nous croire en règle. Edmée entreprend de mettre en route un second recueil de danses populaires qu elle titrera «Voyez comme on danse... un peu partout en Europe» puisqu il est impossible pour le moment de pousser ses investigations au-delà des mers. Je prépare DEUX SÉRIES DE 16 ET DE 15 CHANSONS POPULAIRES d Europe que j harmonise à deux et trois voix égales. Les textes français sont de divers adaptateurs. Chaque chanson a une couverture de couleur différente dessinée par Jacqueline Gaillard. La COLLECTION 90 prend le titre de CHANTONS LES VIEILLES CHANSONS D EUROPE 91. Les Éditions Ouvrières publient les deux collections et font paraître également la première série, au début de 1943 sous forme de petit recueil UNISSONS NOS VOIX 92. En 1943 encore, paraîtra, toujours aux Éditions Ouvrières, l ouvrage plus important de 24 chansons populaires (qui deviendront 232 dans une édition de 1946) toujours appelé CHANTONS LES VIEILLES CHANSONS D EUROPE 93. La couverture et les illustrations, 36 planches en pleine page et 160 culs de lampe, sont de Guy Georget. Et Roger Paris. Éditions Henry Lemoine. Couverture de Guy Georget Paris. Éditions Ouvrières. 2 séries. Couvertures de Jacqueline Gaillard Disque «Clairière 513». Chorale Institution Jeanne d Arc Remiremont : extrait : «Le batelier de la Volga» Paris. Éditions Ouvrières. Couverture de Paul Alamasse Lyon. Disque Teppaz Spatio Dynamic. Chorale «A cœur Joie» Direction Christian Wagner extrait «Les Moissonneurs» par la «Cigale de Lyon» Paris. Éditions Ouvrières. Illustrations de Guy Georget.
170 Dévigne écrit dans la préface «Dans cette Europe, dans cet univers en proie à la plus inhumaine des épreuves, ces innocentes mélodies nous évoquent des êtres heureux de vivre. Puissent-elles être, pour nous, l espoir - et le gage - d un monde enfin plus humain». Ces allusions à l Europe irritent certains qui voient là une allégeance à l Europe nouvelle. L éditeur reçoit entre autres messages, ce billet venu de Rouen, signé Eloy : «Le dernier des imbéciles sait qu aujourd hui Europe et européen signifie «boche». La publicité que vous faîtes à vos chansonniers prouve que, pour vous, les chansonniers français Botrel, Colas, Chenal, Boutard, Espînasse, Monbeig, ceux de l O.G.E.O., de la librairie générale des œuvres à Villeneuve le Roi, n arrivent pas à la cheville des peaux-rouges nordiques ; en leur nom, merci. Ç aura été une des surprises actuelles que ces multiples preuves de la nullité patriotique d un grand nombre de catholiques français y compris leurs œuvres, comme leur veulerie devant les brutes ; ainsi se sont-ils attiré le mépris du clergé allemand et belge, que l on comprend et partage : ce que nous subissons, nous ne l avons pas volé». 0r, si «Chantons les vieilles chansons d Europe» commence par des chansons allemandes - selon l ordre alphabétique! - (après la guerre il y aura, au début, des chansons albanaises ), y figurent aussi Anglais, Ecossais, Irlandais, Roumains, Serbes, Slovaques, Tchèques, Russes non susceptibles d appartenir aux «peaux-rouges nordiques» mentionnés Eric Sarnette comprendra mieux mon dessein écrivant en janvier 1944 dans «Musique et Radio» :... ««Chantons les vieilles chansons d Europe»!... Quel geste de rassemblement que celui-là! Vingt-six pays! Un geste qui impressionne par tout ce qu il contient de vrai, de ce vrai qui nous paraît si généreux!... La mélodie chantant une joie ou une peine est faite à peu près des mêmes accents, qu elle soit d ici tout près ou qu elle soit de là, très loin! Parenté de coeur, base de parenté humaine... Au-dessus de ce fond pareil, ce fond qui est le niveau permanent de la source d inspiration, il est curieux de déceler la diversité des moyens d expression. En particulier, la coupe des phrases n est pas la même, le balancement Dominante-Tonique se trouve dissimulé notamment dans les chansons bulgares (avec ses mesures à 7/16), catalanes et finnoises. Le règne de l appoggiature bat son plein dans les chansons italiennes, celles-là même qui ont certainement influencé le grand Mozart. Le mélodisme n est pas non plus toujours direct dans ces airs populaires. On devine quelquefois une discrétion dans l invention, dans l élan des phrases qui doivent être prises pour une façon de nuancer le contour ou ritournelle... Grand voyage de découverte, non plus à travers les mots qui définissent mal ou qui essaient de peindre, mais à travers les chants de toute cette terre, les chants qui prennent le cœur en avant de l esprit et qui ne trompent pas». Edmée travaille avec Jacqueline G. aux dessins d explications pour «Entrez dans la danse». Jacqueline est une précieuse collaboratrice qui cache sous sa gaieté, son enthousiasme, le profond chagrin d être séparé d un mari prisonnier. Ils venaient juste de se marier quand la guerre a éloigné ce très jeune époux, et Jacqueline travaille le plus possible pour remplir ces mois et ces mois d éloignement. Dans «Voyez comme on danse», Edmée entraîne les danseurs chez les Ukrainiens et les Bulgares, les Hollandais et les Ecossais, les Serbes et les Suédois, mais aussi chez les Allemands, les Italiens et d autres peuples encore, car partout on s est réjoui avec ces rondes, ces jeux, ces farandoles, symboles de joie et d élan, chez tous les peuples. Pour réunir les détails et les précisions autour de ces danses ou pour faire traduire certains textes, elle voit donc beaucoup d étrangers émigrés ou non. La difficulté est de fixer des lieux de rencontres. Impossible dans l atelier, Billancourt doit rester secret. Il faut prétexter des ennuis de chauffage et donner des rendez-vous dans des cafés. Heureusement, nos dessinateurs n ont pas tous des problèmes, et nous les voyons dans leurs ateliers. Nous avons perdu déjà beaucoup de camarades. Rudi a été le plus cher d entre eux. Sonia est toujours là, sans travail ; son employeur, lui-même en difficulté, lui a conseillé par prudence, de ne plus venir au bureau. Un mercredi de la fin de mai, elle vient passer une journée avec nous, à Billancourt, taper des textes de chansons. Nous devons nous revoir dans quelques jours, mais le vendredi de la même semaine, un mot nous parvient, griffonné au crayon sur un morceau de papier : «Jeudi soir, mes chers Edmée et Paul, je pars pour Drancy avec mon père. Ne vous faîtes aucun souci pour moi. Je vous serre à tous les deux bine sincèrement la main et emporte avec moi, le souvenir de toutes les heures inestimables passées avec vous deux». Sonia. Ainsi Sonia a été arrêtée Sa mère, que nous allons voir, nous apprend que la police a emmené, lors d une descente dans l immeuble, le père, seul à la maison à ce moment. Contre tout bon sens, Sonia a voulu revoir son père, à la Préfecture, et partir avec lui. Elle a eu juste le temps d écrire quelques messages qu un policier compatissant a fait parvenir à sa mère. Sonia, Sonia la discrète, Sonia l efficace. Timide et maladroite, elle était pourtant très forte. Se gardant, se livrant peu, elle ne faisait rien pour être comprise, mais son amitié était indestructible. Elle avait participé avec toute sa foi, son enthousiasme, sa bonne volonté inépuisable, au destin des «Loisirs Musicaux de la Jeunesse». Elle avait donné tout son temps libre pour la réussite de la Chorale. Et lorsque elle-même avait été en danger, elle avait continué à agir, avec toujours le même désintéressement, la même discrétion. Elle était liée à moi d abord, puis à Edmée, par une de ces affections rares qui unissent parfois des êtres très différents. Nous nous estimions tellement qu il n était besoin d aucune manifestation d attachement entre nous. Et cette phrase «Je vous serre à tous deux bien sincèrement la main» caractérisait bien cette affection qui nous réunissait. Jamais, depuis que nous la connaissions, nous n avions embrassé Sonia, jamais Sonia ne nous avait embrassés. Notre amitié était presque virile. Sonia ne perdait son apparence de défense perpétuelle que lorsqu elle sortait sa flûte et jouait un de ces airs anciens qu elle aimait entre tous. Edmée
171 l accompagnait parfois, mais elle n avait pas son talent et elle la laissait plutôt seule, charmer Miroka lorsque l enfant - qui l aimait beaucoup - était par chance avec nous trois. Sonia ne jouera plus pour la petite fille. Sonia part pour Drancy avant quelle destination? Personne ne saura plus rien d elle! Pourtant l espérance reste en nous tous, toujours vivante, payée de destructions, de morts. La Royal Air Force bombarde, en France, les centres industriels ; en Allemagne, la Rhénanie, la Ruhr, Berlin et Hambourg. En Afrique du Nord, la bataille de Tunisie est gagnée par les Alliés avec la libération de Bizerte, de Tunis. Les forces mauvaises reculent parfois. Il faut continuer à lutter avec ses moyens, il faut tenter de tenir encore, et encore.
172 RECHERCHES D UN ASILE Notre «Manoir du vent frivolant» ne nous permet pas de vivre avec l enfant, et il reste, au milieu des préoccupations du moment, une petite lueur d espoir personnel : un coin où nous pourrions être ensemble tous les trois, où reprendre souffle, où faire jaillir une petite étincelle de bonheur égoïste. Et la recherche reprend d une modeste maison bien cachée. En juin, vélos enregistrés, nous prenons, Paul et moi, le train pour Avallon où nous visitons agences et maisons à vendre. Pas de découvertes, mais si ensoleillés sont les paysages, si belles sont les pierres que nous décidons de flâner pendant trois jours encore. Nous marchons, nous pédalons, nous emplissant les yeux et le cœur des beautés de Vézelay, de celles, plus modestes de Saint-Père et de Pontaubert retrouvant, pour quelques heures une sensation de liberté dans les fraîcheurs de la vallée du Cousin. Nous devons pourtant nous séparer, Paul pour séjourner quelque temps dans la sereine Abbaye de la Pierre-qui-vire et chercher dans les environs un lieu d asile pour les mois d été, moi, pour explorer les fermes et faire quelques provisions. Cinquante à soixante kilomètres par jour sur le vieux vélo lourd et fragile! Il tient bon, cependant, et par la Vallée de la Cure et autres lieux plaisants, je ramasse et envoie aux amis, beurre et lard, farine, fromage, huile et œufs. Belles récoltes sous le soleil joyeux dans une nature heureuse. Heureuse aussi parce que ne s y rencontrent point d occupants. Je reste encore deux jours dans la ferme des parents de Georges, où une lettre de Paul me parvient de la Pierre-qui-vire : le contact avec l Abbaye l a bouleversé, mais il date drôlement sa missive : «Chez Pierre, le Je ne peux rien dire sur tout ce que j ai vu, sur tout ce qui m est arrivé hier entre 17h. et 22h. Pour en parler même d une manière approximative, il me faudrait en trentaine de pages au moins. C est à couper l haleine et je garde une impression très forte de tout cela... Je te raconterai tout en détails. En l absence du Père Abbé, j ai été reçu par le Père Hôtelier, sympathique, compréhensif, doué du bon sens et de la prudence nécessaire pour les problèmes comme le mien. Rien n est naturellement décidé, il faut d autres avis, mais la sympathie est illimitée pour les cas semblables au mien. Ma cellule petite et propre inspire calme et détente. J y ai passé une nuit longue et reposante après une promenade-conversation avec le Père Maître de Chapelle, à propos du goût musical de la jeunesse française et des efforts à faire pour l éloigner de Tino Rossi et autres...». C est Marc Delau qui avait suggéré à Paul cette solution de l Abbaye bénédictine de «La Pierrequi-vire», le haut lieu de la planque pour hommes en danger. Paul y a trouvé une situation privilégiée: il a eu le droit exceptionnel de garder, dans sa cellule, la lumière allumée au-delà de 22 heures ; on a mis à sa disposition la salle de musique avec orgue et piano, où il a pu travailler. Il a eu toute liberté pour se promener, pour visiter la ferme de l Abbaye et bavarder avec son personnel - exclusivement des résistants au repos. Seule obligation stricte : ponctualité aux heures des repas dans la salle a manger commune. Le silence seulement habité par la lecture qu un moine fait de textes, sur le Cardinal de Richelieu. Le silence étant la règle de l Abbaye, toute communication est passée obligatoirement par le Père Hôtelier. Je dois - vélo enregistré - retrouver Paul, en route. A la gare convenue, je vois descendre d un wagon, mon voyageur, pipe à la bouche, sac au dos, béret basque sur la tête. (c est l image qu il entend donner du parfait citoyen en paix avec sa conscience et les autorités). Mais si étrangement encombré d un énorme Psaltérium cistercien dont il tient à plein bras la vénérable reliure de cuir que tout le monde le contemple avec curiosité. Il porte là un cadeau du Maître de Chapelle... Nous n avons donc pas trouvé la maison tant désirée! Car nous nous permettons d être difficiles, parce que nous n avons pas trop d argent et parce que cet achat représente pour nous tant de rêves. Mais grâce au Père Hôtelier, Paul a retenu une chambre pour Miroka, moi - et lui, éventuellement - dans un village non loin de l Abbaye. Nous logerons chez l habitant et prendrons nos repas dans une ferme sans fournir de tickets d alimentation. Ainsi la question des vacances est résolue : nous ne pouvions plus, sans danger, retourner dans la petite auberge d Anjou. C est une fois de plus, pour l enfant et pour moi, un départ pittoresque dans un train surchargé, jusqu à Avallon, d où un autocar nous conduit dans un lieu fait pour oublier un moment la guerre, avec ses appellations de contes : «La Roche aux fées», «Moulin-Colas», «Forêt au Duc», «Forêt de Saint-Léger», «La Pervenchère», «Le Bon Ru» et sa rivière
173 qui chante comme un refrain «Le Trinquelin». Le cœur d une région en apparence quiète et douce. Pas d occupants! La salle à manger de la ferme est envahie, à midi et le soir par une foule disparate dont une partie loge dans des chambres rudimentaires au-dessus de l étable et de la porcherie, et l autre dans des maisons du hameau. Il ne faut pas être trop curieux et interroger ses voisins de table, - de tous âges et de toutes origines - car si certains sont installés là pour quelque temps, d autres disparaissent mystérieusement, surtout lorsque les gendarmes avertissent courtoisement la fermière qu ils vont passer vérifier les fiches d accueil! Les hôtes ne sont certes pas philanthropes, la pension n est pas bon marché, mais la chère est suffisante et ils prennent des risques. J ai emporté du travail : «Voyez comme on danse» à mettre au point, l adaptation du Kalevala à terminer. Aussi les journées passent vite dans la petite maison du hameau dont j occupe une pièce au rez-de-chaussée. Miroka joue dehors, à deux pas de ma table de travail; nous faisons de grandes promenades et nous nous baignons dans la rivière ou l étang par les lourdes après-midi de cet été particulièrement chaud. A la ferme, on écoute la B.B.C. sans se cacher. Les nouvelles, - nouvelles de batailles, nouvelles de tueries - réjouissent ceux qui les entendent, car elles sont aussi annonces de défaites pour l ennemi : invasion de la Sicile, démission de Mussolini, contre-offensive russe sur tout le front après l offensive allemande sur Bielgorod. «Commencement de la fin», dit Churchill. Paul, à Paris, n interrompt pas ses efforts pour la sortie de nos livres. A propos d «Entrez dans la danse», il écrit : «J ai beaucoup de difficultés avec l imprimeur. Il a voulu me faire accepter un nouveau retard. Je suis donc allé voir le Directeur et déclaré que si le jour même tout n est pas fait pour qu avant mon départ, je puisse voir la totalité des épreuves, j envoie une lettre recommandée à l éditeur et je retire le travail! Remue-ménage dans la maison, coups de téléphone, on m a prié d aller, accompagné par le chef de fabrication, à l usine en banlieue et d agir sur place. Résultat, totalité des épreuves sur pellicules promises pour lundi 14h. J y travaillerai toute l après-midi, la semaine prochaine le tout sera mis sur deux grandes machines à deux couleurs chaque, la livraison est prévue autour du 1 er août» ; et encore «J ai aussi corrigé les épreuves des «DIX CARTES POSTALES». Paul a en effet conçu une série de cartes illustrées de chants populaires français : LES CHANSONS DE L ONCLE PAUL 93, en reprenant les dessins que Jean Effel avait faits pour des feuillets publiés en 1937 par les L.M.J. et en demandant d autres illustrations à J.P. Razavet, à Jacqueline Gaillard et à moi. Mon recueil ENTREZ DANS LA DANSE a sera publié par Henry Lemoine. Il offre 29 danses populaires de France, où les pas sont expliqués par les petits dessins que je me suis beaucoup amusée à mettre au point avec Jacqueline. La préface est de Paul Delarue qui continue, malgré notre amitié, à avoir un grand sujet de désaccord avec nous : Delarue veut laisser s empoussiérer les trésors de musique populaire recueillie par ces chercheurs acharnés et désintéressés que sont les folkloristes, et nous, nous entendons les disperser au vent pour qu ils ne se détruisent pas lentement et pour qu ils revivent pour le bonheur de tous! Les critiques vont être bonnes pour ce premier recueil «Entrez dans la danse» comme pour celui que je prépare déjà. «... Le présent recueil est d un usage aisé : on en a banni toutes les expressions techniques ; chaque danse est expliquée clairement par un dessin bien lisible, des indications précisent la région et les circonstances dans lesquelles la danse est en usage ; les instruments de musique employés s il y a lien sont mentionnés... Les danses rassemblées sont empruntées au moins connues, parmi les trésors chorégraphiques (de nos régions)... Il est peu d ouvrages dont on puisse aussi chaudement recommander l utilisation dans toutes les écoles, comme une source de joie et de bon aloi». J.B. (Bulletin national de l Enseignement primaire. 1944). «... Ce travail de patience, reflétant une vraie sensibilité d adaptation... inaugure ainsi pour les petits une présentation détaillée, une figuration complète des jeux dansés qui doivent demeurer les plus attrayants sujets d amusement... Ainsi s animeront de charmantes figures ces airs de notre terroir, portant en eux-mêmes depuis toujours, l illustration de ces mille sourires, de ces mille gestes qui restent la meilleure ponctuation de leur merveilleuse expression...». (Eric Sarnette. «Musique et Radio») Paris. Éditions Ouvrières, 10 cartes postales. a Paris. Éditions Henry Lemoine. Préface de Paul Delarue. Illustration de J. Gaillard.
174 LA MAISON REFUGE Je vais passer un moment à Moulin-Colas pour fêter l anniversaire de Miroka, avant de faire un nouveau bref séjour à l Abbaye. Au cours d une de mes promenades dans le bourg proche de Quarré-les-Tombes, une imprudente aventure m arrive au bureau de postes. Alors que j attends mon tour, j allume une cigarette. Dès les premières bouffées, quelqu un s écrit, humant l odeur de la fumée et cherchant d où elle vient : - «Enfin les Américains arrivent!». Entendant cela, et sentant moi aussi cette odeur, je quitte précipitamment le bureau et m éloigne pour chercher dans ce paquet apparemment innocent, mais acheté au marché noir à Paris, l explication du mystère. Sous le premier emballage anodin, apparaît un second emballage d origine, américain celui-là, sur lequel on lit : «Don du peuple américain aux combattants de l Espagne républicaine!». Ainsi ce don américain - vieux de tant d années!- retenu en France par des spéculateurs pendant la guerre d Espagne, est remis dans le circuit du marché parallèle pendant l occupation allemande! Il a eu au moins, le privilège de parfumer d optimisme, grâce à sa fumée odorante et caractéristique, pendant un court instant, le bureau de postes d un petit coin de France! Pendant mon second séjour à l Abbaye, je fais la connaissance du Père Prieur, de nationalité suisse, qui rentre de voyage. C est un homme intéressant, jovial parfois, dont la conversation est agréable. La situation de la France occupée devient le sujet de nos entretiens et je ne peux m empêcher de poser la question qui me brûle la langue : - «Mon père, comment Dieu, bon, juste et tout puissant, peut-il admettre tant de massacres dans le monde?» La réponse est inévitable : - «Mais oui, mon fils, Dieu est bon, juste et tout puissant, mais les hommes, eux, sont méchants. Et Dieu les punit en les faisant se dresser les uns contre les autres!». Comment continuer le dialogue sur ce ton. J en suis incapable, naïf sans doute, songeant à ces millions d innocents qui ont toujours payé et toujours paieront pour la folie et la cruauté des coupables. Je repars m occuper, à Paris, des questions matérielles et des recherches de maison. Le début du mois d août m est pénible, en ville : «Je mène une vie impossible, dure, démoralisante, remplie de besognes stupides mais hélas nécessaires, et la chaleur est insupportable depuis mardi dernier. A 6h. ce matin (4h. au soleil), il faisait déjà 24 au «Manoir» et pour le moment, il y a une alerte. Je suis seul au 6 ème. La dernière locataire est partie. Pas d eau momentanément!». Et toujours ce quotidien, fastidieux et saugrenu au milieu du drame : «12 pots de gelée de groseilles sont moisies, j ai dû les refaire ; un bocal de viande est moisi... je le mange... Je vais au «Petit Verduron» tout à l heure et voir des maisons à Bures et peut-être ailleurs». Nos lettres sont, à cette époque, comme celles de beaucoup d autres, pleines de détails matériels et de propositions de trocs étranges, car nous ne serons jamais des spécialistes du marché noir. «J aurai des bocaux pour M. L. après le 15 septembre. Prix imposé : 12F.60 le bocal. Il faut donner en échange un kilo de beurre au prix normal ou du lard ou un litre d huile et si possible un peu de semoule de blé». «Dire à Madame C. que la personne qui possède la blouse bleue veut la lui céder au prix imposé et sans point textile contre deux kilos de lard et un kilo de beurre au prix normal». Au milieu de détails pénibles ou saugrenus, se lisent des lignes concernant le travail :
175 «Je prépare un nouveau recueil pour L. (déjà accepté en principe) CHANTONS AU PAS Environ 40 chansons populaires françaises de marche. Voilà ce que je veux en faire : j ai remarqué, depuis de longues années, que les jeunes aiment les recueils de chants imprimés, mais ils aiment, peut-être encore plus un carnet de chant écrit à la main. Alors, je veux en faire un pour eux. Ce recueil sera vraiment petit, comme un carnet de poche, couvert de carte de Lyon. Toutes les feuilles intérieures en papier de couleur - probablement bleu pâle -. Tout : titres, musique, paroles, commentaires, tables, conseils, tout écrit à la main, avec des petits dessins en bleu foncé comme l encre. A la fin, une dizaine de pages vides avec quelques portées sur chaque page à être utilisées par le possesseur. Quelque chose de très personnel. Qu en penses-tu?». Effectivement, deux recueils sortiront de 31 et de 29 chansons, en 1944, sans nom d auteur, chez Henry Lemoine, avec de jolis dessins de Jacqueline Gaillard et d Annette Noual. Je continue à rouler en vélo malgré l interdiction qui me concerne directement. Je vois, un jour, d une librairie du Boulevard Saint-Germain où je me suis arrêté, mon véhicule disparaître monté par un jeune garçon. Oubliant toute prudence, je cours, criant «au voleur»!, un camionneur coince le chapardeur contre le trottoir, non loin d un agent... Perplexité du volé qui comprend soudain sa maladresse, est emmené, en compagnie de son voleur au Commissariat de la Place Saint-Sulpice. Le garçon, pour se justifier, me glisse l argument choc : «Monsieur, je l ai volé pour quitter Paris et rejoindre le maquis». Je n en demande pas tant et cherche à m en tirer moi-même. Jouant le grand seigneur, je refuse de porter plainte, et le commissaire - peut-être ennemi des «petites» affaires et pas très curieux - met dehors, sans pousser plus loin l enquête, le voleur et le volé dont le plus ennuyé n est certes pas le premier. Et la maison est enfin trouvée! Dans un vallon discret caché par des collines, au Sud de la Vallée de Chevreuse, une banale petite villa, dans un modeste jardin où coule un minuscule ruisseau. Des pommiers opulents et quelques arbres fruitiers donnent un charme rustique au clos. De l autre côté du chemin - qui porte le nom pompeux et immérité d Avenue - un fouillis d arbres escalade le coteau. Edmée fait un aller et retour pour donner son avis et son père prend le relais pour les tractations entre vendeur et notaire. Pendant ce temps, je retourne une nouvelle fois passer une semaine à Moulin-Colas à la fin du mois d août. Semaine bien employée en ravitaillement toutes catégories, et c est, chargé d un sac à dos, d un cabas et d une caisse que je regagne, avec toutes les difficultés que le voyage comporte, Paris. Mes biens les plus précieux sont des boites pleines de mûres que nous avons cueillies ensemble. L atelier étant - malgré le danger qu il représente - notre «entrepôt» de ravitaillement que nous engrangeons comme des fourmis pour «fabriquer, échanger», en un mot, subsister, j y porte mon butin et j écris une lettre tout à fait découragée, car dans ces temps terribles, il y a l insupportable - et cela nous est épargné - et le pénible qui affecte tant d autres que nous et qui prend - toute relation gardée - des allures de catastrophe : «je suis arrivé au 6 ème bien fatigué - fatigue morale, musculaire, physique, psychique... Et j ai eu des surprises qui m ont coupé la respiration : toutes les confitures étaient une nouvelle fois moisies : groseilles, poires, pommes, raisins... En tout, 41 pots à défaire, nettoyer, recuire, refaire. Il y avait aussi les mûres qui commençaient à fermenter dans leurs boîtes. Sans perdre de temps, je me suis mis au travail et sortant les pots un par un de l armoire, j ai eu une deuxième surprise : des vers dans tous les paquets rangés derrière. Alors que j avais un beau programme de travail devant moi, à la Bibliothèque Nationale, j étais là devant ce changement de projet : 41 pots à refaire, 6kg. De mûres à cuire, des boîtes de farine à trier, à nettoyer ou à jeter, une armoire à laver à l eau bouillante... Je suis chez T. (la Tante Blanche), seul ; je viens d entendre un peu de belle et réconfortante musique : c était Bach. J en ai grand besoin... car je suis au bout de ma patience vis-à-vis des vers et des œufs de vers!!». Dérisoires sujets de découragement quand l horreur est partout! Au début de septembre, les alertes se multiplient sur Paris, après les bombardements destructeurs de Hambourg, Nuremberq, Berlin, Milan. «Nous avons eu, ce matin (le 3 septembre) la plus longue alerte de cette guerre : deux heures, de 9h.30 à 11h.30. La région parisienne a été bombardée : Godron-Renault entre Issy et Boulogne, les usines Ripolin, d autres encore, le Ministère de l Air entre la Porte de Versailles et la Place Balard, Citroën dans le XVème. Mais il y avait des bombes dans Paris aussi : Saint-Sulpice, Saint-Placide, rue de Vaugirard, rue du Cherche-Midi, rue de Rennes et avenue du Maine à une trentaine de mètres de la rue de la Gaîté. Il n y a plus d eau dans ce quartier, les nerfs et les esprits sont assez tendus!». Les événements se précipitent un peu partout ; sur le continent : «Les Anglais ont débarqué en Italie, en Calabre et à Salerne. Si mes renseignements sont exacts, il serait peut-être préférable et plus prudent, de rentrer à Paris vers le 15 de ce mois. On ne peut savoir si les voyages seront faciles et possibles après». Le 8 septembre, les troupes italiennes capitulent sans condition. Rommel fait occuper l Italie par les troupes allemandes. «J ai écouté hier soir la T.S.F. et eu les nouvelles : ç aurait été une telle joie de ne pas être seul pendant ces moments, mais avec toi et surtout dans notre maison. Je crois que tu comprends ce que je veux dire...». «Embrasse bien fort Miroka pour moi et dis-lui que dans la «Maison du Châtel» (nous nommons déjà ainsi ce qui n était pas encore acheté!), nous allons faire notre «calin-tous-les-quatre» - (le quatrième étant l ours en peluche) tous les soirs, et que bientôt, elle entendra beaucoup de piano et de plus en plus de musique, de la vraie musique!». Edmée rentre à Paris, avec Miroka, à la mi-septembre. La signature pour l achat de la maison a lieu le 17 septembre ; nous accompagnons mon beau-père - en l occurrence, l acheteur - chez le notaire, et nous sommes très émus par cette Paris. Éditions Henry Lemoine. Illustrations d Annette Noual Paris. Éditions Henry Lemoine. Couverture de Jacqueline Gaillard.
176 cérémonie. C est la première fois que l éternel migrant que je suis, possède un coin de terre, bien à lui, et cette modeste acquisition représente tant pour nous : travail, efforts, économie, - on ne peut dire privations puisque c est pour beaucoup le temps des seules privations - et pour l avenir : espoir de bonheur furtif volé à l âpreté des jours. Ainsi, il y a enfin, pour nous, la maison! Maison-asile, maison-refuge, pendant les mois d incohérence dans le monde, d anxiété autour de nous et en nous, maison-bonheur, quand la paix refleurira. Drôlerie de la chose : l entrée du jardin est sur la commune de Bures sur Yvette, et la maison sur le territoire de Gometz le Chatel - véritable petit village de montagne où, paraît-il, vécut un temps Charles Péguy. Nous donnons à notre domaine, en souvenir de la «Verdurette» de mes parents et du «Petit Verduron» loué autrefois pour y attendre le bébé à naître, le nom de «Verduron» - toujours ritournelle de chanson - tant est frais aussi le vallon où il se cache. Le jardin désordonné où les fleurs sauvages et les graminées envahissent les anciens parterres, où la pelouse redevient prairie sous les beaux pommiers, où l infime ruisseau jouera au torrent lorsque la neige fondra, sur les plans, nous apparaît comme un don de cette chance qui nous accompagne. L habitation est banale, heureusement cachée, en partie, par une vigoureuse glycine, mais nous avons vite fait de transformer l intérieur selon notre goût. Nous blanchissons les murs et y faisons chanter des taches de couleurs : faïences, tissus, reliures de livres. Les meubles y sont apportés par un relais compliqué de déménagements multiples et successifs. Une voiture à bras ramène nos biens de Billancourt, puis ceux razziés une seconde fois chez Lorna, quelques affaires de l atelier, abritées dans la cave de Tante Blanche, d où un déménagement officiel les achemine au «Verduron» où mon beau-père les réceptionne non moins officiellement. Un piano droit trouve sa place dans la demeure et la vie s installe sans électricité, sans autre eau que celles de la citerne et d un puits voisin, mais belle de la présence de l enfant que nous pouvons enfin voir grandir après avoir perdu deux ans de son épanouissement. Notre camarade Gino - toujours aussi clandestin que nous, vient nous aider à aménager la maison, et nous avons, malgré l angoisse commune qui ne s estompe jamais, bien des moments de gaieté. Gino, grand amateur de romans policiers, n en peut lâcher la lecture lorsqu il en a commencé un, et je ne suis pas toujours de belle humeur lorsque je trouve mon aide au sommet de son escabeau, se délectant des étourdissantes aventures de ses héros, le pinceau abandonné dans le camion accroché au montant de son perchoir. Le fignolage du plafond de la cuisine procure à Edmée et à Gino, une des plus belles crises de fou rire de notre installation. Gino a été un des piliers de la Chorale, et ils aiment, Edmée et lui, accompagner leurs ingrats travaux de nettoyage et de récurage, de chansons. Leur répertoire est vaste, mais leur talent sans doute imparfait, car le très pointilleux chef de chœur que je reste, incapable de supporter la moindre erreur de rythme ou de tonalité, ne cesse, du coin où lui-même, cloue ou peint, de vitupérer. Leur envie de chanter croît avec ma hargne, et leur hilarité fait écho à mon impatience, jusqu à ce que je me joigne à eux! Malgré ces accès de mauvaise humeur et la tragédie qui continue à se jouer dans le monde, l automne de cette année est plein de douceur, dans notre cœur comme dans l air. Aussitôt après la prise de possession du «Verduron» et pendant les travaux de nettoyage, de transformations et d aménagements, sentant enfin un sol plus stable sous mes pieds, je pense tout à coup très fort à Bartók, dont je n ai plus de nouvelles. Une sorte d anxiété pour celui qui m a tant donné, une sorte de nostalgie. Au milieu des travaux, au milieu d un bonheur d une nouvelle espèce - quasi quiétude bienfaisante - je décide de faire une œuvre basée sur des chants paysans hongrois. C est bientôt la naissance de la GERBE HONGROISE 96, sept chansons paysannes pour voix et piano, dont les paroles françaises sont écrites par Jean Lançois et François le Moyne (le Père Marie-Clément). Arthur Honegger écrit dans la préface : «Aujourd hui, c est au patrimoine de son propre pays que Paul Arma se consacre... ces sept chansons paysannes sont d une saveur bien caractéristique et les harmonisations... quelque fois très audacieuses, restent toujours d une logique intérieure indiscutable, dont le côté primesautier s accorde excellemment avec les textes et en fait de véritables œuvres d art. La dédicace de ce recueil : «Á Béla Bartók, en témoignage d amitié», est symbolique. Je suis certain que ce maître de la musique contemporaine accordera son entière adhésion au travail de Paul Arma». Il est heureux que les services administratifs français et allemands, et éventuellement la censure renoncent à mettre le nez dans ces productions signées Arma, car il deviendrait évident que cette Edmée Arma qui signe sous le pseudonyme masculin Paul Arma n a pas plus été magyare, qu élève de Béla Bartók! Encore une fois, quels bienfaits sont parfois l anarchie et le manque de coordination... De la «Gerbe hongroise», Eric Sarnette va écrire dans «Musique et Radio» de juin 1945 : «De chaque pays, grâce aux recherches et surtout à l érudition en matière folklorique de Paul Arma, nous avons eu déjà des documents ou chansons populaires qui nous apportent un sérieux enrichissement de ce que nous pouvions connaître de tous ces chants locaux, issus de tous les coins d Europe. On devine combien le rajustement, l arrangement de ces documents demandent de soin, de goût, de tenace fidélité à l origine. Aujourd hui, ce sont des airs de Hongrie qui nous montrent de quelle diversité étonnante sont empreints les refrains de ce pays. En effet, dédiée au grand compositeur Béla Bartók, la «Gerbe hongroise», avec une préface d Honegger, réunit sept mélodies typiquement colorées de ces accents dont on ne pourrait vraisemblablement intenter la tournure, tellement elles gardent en elles le sel de leur racine originelle. Ce qui est intéressant dans ce recueil, admirablement présenté dans sa forme d édition, c est la façon dont Paul Arma a su adapter des harmonisations qui, pour osées qu elles soient, demeurent toujours dans le climat de la partie chantée, et qui mieux encore, et c est là le point capital, semblent dénuder à fond la sensibilité mélodique elle-même de chacun Paris. Éditions Ouvrières. Préface d Arthur Honegger. Couverture de Guy Gorget.
177 de ces poèmes populaires. Cette sensibilité, on ne le sait pas assez, se cache souvent derrière des tournures harmoniques qui, parce qu elles sont simplistes ou neutres, ont l air de ne rien compromettre. Or, justement, l effort du musicien, ici, souligne, extériorise, dénude l expression profonde et complète de tous les accents et les différentes physionomies mélodiques. C est alors que le travail du même musicien paraît extrêmement utile, puisqu il a valu à certaines couleurs générales (ou rythmiques notamment), de paraître en pleine lumière et en donnant une idée à chaque chanson de ce pays, prodigieusement fertile en inventions pittoresques. Disons enfin que le cadre de ces chants atteint celui de la véritable pièce mélodique, dont nous avons aujourd hui non seulement le «document» vivant, mais la représentation la plus précise». Comment pourrais-je imaginer qu au moment même où je ressens si fort le besoin d écrire cette «Gerbe hongroise» en quelque sorte hommage à Bartók, la leucémie commence à ravager, dans son exil des États-Unis, la santé de mon maître qui va bientôt en mourir.
178 MIROKA VIT AVEC NOUS Nous sommes enfin avec notre petite fille! Très tôt, chaque matin, je pars sur ma vieille bicyclette le long de chemins pierreux bordés d herbes trempées de rosée, chercher, dans une ferme lointaine, le précieux lait attribué à l enfant. Entre les barreaux d une fenêtre, parcimonieusement entrouverte passe, puis repasse, le pot, qu un personnage invisible emplit de la ration réglementaire. Et les clients font, sur la route, dans le matin frisquet, la queue, tout comme en ville, le long des boutiques. Je repars, prenant grand soin de mon infime trésor et j arrache, au passage, le long des haies, des fils d araignées emperlés d humidité. La cuisinière allumée à grand peine avec un minimum de papier et de bois vert chauffe un petit déjeuner fait d innombrables mélanges de graines brûlées dont le jus brunâtre a, comme seul pouvoir, celui de nous ébouillanter l estomac. Nous possédons au moins une vraie richesse alimentaire : les vieux pommiers magnifiquement tordus qui nous prodiguent des fruits superbes. Constamment affamés entre les repas essentiellement composés de rutabagas sous toutes les formes - le rutabaga étant une de ces inventions dont la guerre et l occupation nous ont appris l usage - nous faisons une consommation ahurissante de «Reinettes», et de «Belles fleurs jaunes». Mais alors que seulement bouches, Paul et moi, nous manquons de nez, de doigts et d yeux, notre ami Gino, lui, avant d entamer le fruit choisi, le hume, le palpe, fait jouer la lumière sur sa peau lisse ; et c est en gourmet qu il mord dans la chair savoureuse après avoir joui du parfum, de la fraîcheur, de la perfection de la pomme. Je pars une nouvelle fois dans l Yonne faire, en vélo, la chasse au beurre, à l huile, au lard, au fromage, aux œufs, au miel, à la farine et à la volaille. Deux journées exténuantes de ferme en ferme les sacoches et le sac a dos s alourdissant peu à peu des précieuses récoltes, tandis que les jambes peinent de plus en plus. Il ne faut pas compter sur les fermes des plateaux qui entourent le «Verduron». Paris est trop près et les paysans ont leurs clients depuis longtemps déjà. Au retour, je dois me mettre en quête de bois à acheter. Et je découvre alors, cherchant dans la vallée un régisseur susceptible de nous en fournir, un domaine étrange et merveilleux. Il y a là, dans un décor inattendu, une rivière sûrement enchantée, des prairies sauvages, un château endormi, des allées lumineuses, entre des peupliers élégants, une futaie mystérieuse. Je repars de là, sans bûches, mais ravie comme si j avais vécu un moment dans quelque conte de fée. Les semaines passent, l installation s achève, notre compagnon gagne un autre asile; et nous nous réjouissons de pouvoir recevoir à notre tour, les amis sûrs qui nous ont tant aidés : Lucienne et Georges ; Madame Poulet ; Jeannette qui nous amène un autre Paul qui va devenir son mari ; Jean Lançois et Jeanne sa femme ; Jacqueline notre dessinatrice ; Strémi, notre pourvoyeur de faux papiers et sa femme Bella - curieusement Bella qui sait tout de notre vie et de nos problèmes sera la première, à répandre, après la guerre, dans les milieux hongrois, les calomnies les plus odieuses sur la prétendue collaboration de Paul et... son appartenance à la Propagandastaffel!-. Nous avons parfois la visite d une étrange voisine qui gîte à mi-pente sur la colline de l autre coté du chemin, dans une cabane de guingois. Nous l accueillons auprès de notre feu, où, acceptant de retirer la couverture qui lui sert de manteau, elle ne consent jamais à ôter de sa tête les cinq ou six couvre-chefs qui s y empilent. Elle nous tient des propos extravagants, mais anodins, finit par se fatiguer de descendre sa pente, pour la remonter péniblement ensuite au milieu des fourrés, et nous délaisse bientôt, portant en d autres lieux son extraordinaire collection de chapeaux. Il y a un court moment émouvant et inattendu, un soir, dans le vallon, lorsque, dans le bois escaladant la pente, se fait entendre, chanté par une voix anonyme, le «No Pasaran» de Paul, évocation interdite de la guerre civile espagnole. Le chanteur ne peut certes imaginer que, tout près de lui, l auteur traqué du chant proscrit l écoute avec émotion. Pendant ce dernier trimestre de l année 1943, on fusille de plus en plus, dans les prisons, communistes et otages, tandis que les Allemands reculent en Russie, sont battus à Dniepropetroosk, à Kherson, à Perekof, à Jitomir, sont isolés en Crimée et que les Russes s avancent vers la Pologne. Les Alliés bombardent massivement Berlin, et encore la Rhénanie, Hambourg, Cologne. Nous apprenons l arrestation de Charles Vildrac et de Dunois.
179 De mes amis éloignés, j ai peu ou pas de nouvelles. Je reçois pourtant de René-le-Pacifiste, de Suisse, une lettre assez découragée : «Ma vie spirituelle est hélas ou heureusement morte, elle n a pas résisté. Je lis beaucoup, surtout des livres anglais, mais je les lis simplement, j accepte ou je n accepte pas. Je suis en quelque sorte un récepteur. J ai maintenant une jolie collection de bois gravés de Frans Masereel, ce Belge qui a toute sa vie lutté contre la guerre. Plusieurs de ces bois sont saisissants. Notre vie villageoise a changé beaucoup, car nous hébergeons maintenant dans le village près de 700 réfugiés, dont 200 soldats polonais. Les autres sont aux ¾ des Juifs. Il y a là des Français, Belges, Italiens, Hollandais, Grecs, Serbes, Russes, Allemands, Autrichiens, Lettons, Australiens, Turcs, Roumains... La plupart sont très gentils, mais quelques-uns sont presque insupportables. La population suisse est divisée, car nous avons réfugiés. Les uns, les généreux sont pour, les autres, les égoïstes sont contre, prétextant la petitesse des rations (250g. de pâtes, 150g. de graisse par mois, 225g. de pain par jour). Je viens de faire, en guise de vacances, 200km. A pied, tout seul, à travers la Suisse Romande, cela m a fait du bien moralement». J apprendrai, plus tard, que René ne faisait pas seulement des kilomètres, en montagne pour aller mieux moralement mais aussi pour aider les réfugiés à passer la frontière suisse! En moi, comme en Paul - qui fait constamment des allers et retours entre Paris et «Le Verduron» - la fièvre de travail ne diminue pas. Le nombre d ouvrages en préparation et sous presse exclut tout repos. Nous sommes même heureux de trouver, à Gometz, une jeune fille que nous engageons comme aide, pour copier les textes d une anthologie en préparation avec des chansons populaires françaises. Le titre envisagé est : «Chantons l amour, l heureux et le malheureux». Et on y chantera les fiançailles, les mariages gais et tristes, aussi d innombrables «maumariés». Cet ouvrage, daté des jours de paix du Verduron, restera cependant en manuscrit. Nous fêtons Noël, en famille, dans «notre» maison avec Miroka et mes parents... Le 31 décembre, le ciel de Paris est plein d avions alliés et les banlieues sont bombardées.
180 L ATELIER SOUS SCELLÉS 1944 Notre trio passe les premiers jours de l année 1944, dans le calme du «Verduron». Je me remets à la composition. J ai été heureux de faire publier tous les recueils qui ont dépoussiéré la chanson populaire, mais puisque le pianiste ne peut plus se faire entendre, le compositeur tient à se remettre à son œuvre. Les journées sont prises par de si multiples tâches qu il ne reste que les nuits et c est à la lueur incertaine d une veilleuse à pétrole, que le précieux papier à musique prend place sur le pupitre du piano. J ai commencé à écrire une série de mélodies que je veux appeler CHANTS DU
181 SILENCE 97 à 107. Silence parce que la liberté doit s exercer dans le silence prescrit et parce que la vie essayant de continuer, il faut chanter ce silence pour faire entendre la vie. J ai choisi dès 1942, des textes que j aime, et les musiques naissent peu à peu, à la faveur des pauses rares. Ils seront onze, ces chants ; les derniers naîtront après la libération ; et après l ombre et la clandestinité, ils seront édités, dédiés «à la mémoire de ceux qui ne sont jamais revenus», en partitions en 1953 chez Heugel, avec des couvertures prestigieuses, et plus tard en DISQUE avec la belle voix de Claude Gafner. Les cris lancés par le musicien contraint au silence, deviendront, lorsque le temps d harmonie renaîtra, messages de vérité que le graphisme, le verbe et la musique lanceront vers l homme, l homme d aujourd hui, d hier et de demain. Onze peintres, onze écrivains, un musicien! Car je conclus, dès maintenant, un pari avec moi-même : réussir la réalisation d un projet audacieux ; faire dessiner les couvertures des partitions des onze mélodies par des plasticiens parmi les plus célèbres. J en parlerai aux frères Heugel qui me répondront par un sourire plutôt goguenard. Mais je ne me tiens jamais pour battu! Le premier texte choisi a été celui de Romain Rolland : «... Dans une composition de Paul Arma : «A la jeunesse», sur un texte extrait de Jean Christophe, on remarque tout de suite la noble spiritualité du premier motif, qui n a pas précisément la forme d un thème, mais qui, par le fait seul de sa répétition à la fin de cette page mélodique, prendrait la place, avec une stylisation particulière, de quelque récit d oratorio ou de cantate moderne. Les paroles graves, restant dans la même nature d idée, sont marquées par un dessin insistant de l accompagnement au point de vue rythmique et par une balance majeur-mineur au point de vue du régime des harmonies à découvert, relief discret, et cependant c est là peut-être un cas de la véritable ponctuation lyrique. La deuxième partie, avec le texte parlé d après la découpure indiquée, amène un autre motif qui est en somme un élargissement de premier motif placé sous le récit du début. Là aussi, véritable rôle du sous-motif, une amplification brusque, par élan mélodique, entraîne un saisissant jet de lumière sur les seuls mots : la vie, point de départ de la période intermédiaire. Il y a là une trouvaille d accent avec des moyens assez personnels et sans complexité. Le potentiel harmonique par la disposition même des accords prend une signification expressive qui se joint à la position ramassée du lyrisme, lui-même créant une parfaite unité de style... Sur cet horizon sonore de plein ciel, une sobriété voulue, qui peut atteindre à l émotion profonde...». (Musique et Radio). Le premier artiste pressenti est Picasso. Dans son atelier des Grands-Augustins, je lui expose mon plan. - «Pourquoi pas?» Nous parlons de l œuvre, Picasso lit le texte de Romain Rolland - l extrait de Jean-Christophe - se fait exposer les intentions du compositeur et annonce qu il va «s y mettre»! Quelques jours plus tard, coup de téléphone de Jaime Sabartès, le fidèle ami du peintre. - «Venez, votre dessin est prêt». J arrive aussitôt et la porte de l atelier ouverte, c est treize dessins que je vois alignés contre le mur sous le toit. Picasso m avertit : - «Ne regardez pas les douze premiers, ils sont mauvais. Il n y en a qu un seul de bon ; le treizième, le dernier Vous croyez qu il vous conviendra, mon vieux?» Je suis si heureux! Olivier Alain qui, lorsque les «Chants du silence» paraîtront, commentera chacun des textes, chacune des mélodies, chacun des dessins, écrira : «Le texte de Jean Christophe de Romain Rolland «A la jeunesse», sommaire et claironnant a inspiré au musicien un style à l emporte-pièce que Pablo Picasso préface avec un visage réduit à la puissance de l essentiel». Et j obtiendrai successivement, de dix peintres, après Picasso, des dessins qui, sur les couvertures des partitions, symboliseront cette entente de trois formes d art : poétique, picturale, musicale. Matisse pour le «Chant funèbre pour un guerrier» de Claude Aveline ; Léger pour «Civilisation» de René Maran ; Braque pour «Depuis toujours» de Jean Cassou ; Dufy pour le «Chant du Désespéré» de Charles Vildrac ; Pignon pour «Notre entente» de Marie Gevers ; Beaudin pour «Confiance» d Eluard ; Estève pour «Présent» de Claudel ; Clavé pour «Le roi avait besoin de moi» de Fanny Clar ; Gischia pour «Le soleil ne se montrait pas» de Ramuz ; Chagall pour «Fuero» de Vercors. Mon pari sera tenu. Les frères Heugel, longtemps incrédules, en seront si émerveillés qu ils accorderont, en 1953, l impression des onze couvertures si prestigieuses, en lithographie. Nous avons encore l idée de recueillir les chansons et les poèmes qui naissent dans l ombre, aujourd hui comme à chaque époque de crise et qui servent d exutoires à ceux qui ne peuvent clamer ouvertement leur haine, leurs peines, leurs angoisses. Il y a là une mine de documents, petites histoires, reflets de la grande Histoire que patiemment nous ramassons ici et là et qui feront plus tard un étonnant témoignage : LE FOLKLORE DE LA RÉSISTANCE 108 ou LA RÉSISTANCE QUI CHANTE. Non seulement j essaie de retrouver ma vraie raison d exister, la musique, non seulement nous poursuivons tous les deux notre besogne de fourmis récolteuses de menus trésors, mais nous tenons aussi à faire survivre l esprit, au milieu des contingences sordidement matérielles et dans le climat d angoisse latente. Nous passons une soirée à l Opéra, avec 9 7 à Paris. Éditions Heugel. Couverture de Picasso, Matisse, Chagall, Léger, Beaudin, Dufy, Braque, Pignon, Clavé, Estève, Gischia Paris. Disque. Édition hors commerce, numérotée de 1 à 500. Soliste : Claude Gafner, au piano l auteur, avec l autorisation de la Radio D.P.S. Studio Berne Manuscrit inédit offert par Edmée Arma, en 1989 au «Musée de la Résistance» de Thionville.
182 Georgette et Georges Vincent, en visite à Paris. Nous allons voir «Les Mouches» de Sartre, avec Lucienne et Georges Allard... mais les réalités sont là, de toutes espèces, qui nous atteignent personnellement, au milieu du malheur général. En janvier, alors que nous passons la nuit à Bois-Colombes, Miroka étant chez ses grands-parents, le «Verduron» est cambriolé. C est mon beau-père, le propriétaire, qu on prévient et convoque à la gendarmerie! On lui apprend qu à l aube, deux gendarmes qui terminaient une ronde, ont aperçu sur le quai de la gare, attendant le premier train, un étrange personnage encombré de deux énormes valises et de deux gros baluchons ficelés dans des draps. Le bonhomme attira l attention de la maréchaussée, parce que, de toute petite taille, il était enfoui dans un pardessus qui lui tombait jusqu aux talons et qu il portait des chaussures évoquant irrésistiblement par la taille les godasses de «Charlot». Il fut donc interpellé et dut avouer qu il avait sorti son butin, d une maison : la nôtre. L aventure aurait pu se compliquer si les gendarmes avaient tiqué sur la taille de mon beau-père - soi-disant propriétaire des vêtements et des chaussures - aussi petite que celle du chapardeur... Mais, inattentifs ou complices, ils le laissent reconnaître et réembarquer son matériel de géant... Et l histoire en reste là! En février, alors qu il a, peu de temps auparavant, terminé officiellement une émission pour la radio : «Bonsoir Mesdames, Bonsoir Messieurs», Robert Desnos est arrêté - pour des occupations plus clandestines - chez lui, rue Mazarine. Le 22, des amis l avaient averti officieusement qu il allait être emmené. Il aurait eu le temps de fuir, mais n a pas voulu laisser sa femme, Youki, aux prises avec la police. Youki parvient à savoir qu il est à Fresnes, puis, à partir du 20 mars, à Compiègne où il retrouve Claude Bourdet. Le 27 avril, il fait partie du convoi qui emmène un autre poète André Verdet, vers Buchenwald. Un peu plus d une année à vivre dans cet enfer, et ce sera, à l aurore de la liberté, la mort par le typhus, le 8 juin 1945, à Térézin. Desnos, le poète, qui a donné du bonheur, cette définition : «être un homme et aimer la vie». Le 4 avril, notre atelier est mis sous scellés et je connais un chef d accusation de plus : je suis recherché, cette fois, pour «reconstitution de ligue dissoute»! Les «Loisirs Musicaux de la Jeunesse» avaient été affiliés à la «Ligue de l Enseignement» dissoute en 1940 par les services allemands ; et les autorités occupantes s aperçoivent enfin, en 1944, que les «Loisirs Musicaux» ont recommencé à fonctionner - avec la bénédiction inconsciente de la Kommandantur à qui j avais extorqué une autorisation de réunion... en 1940!! Les «Loisirs Musicaux», la Chorale, rien n existe plus, mais la bureaucratie implacable a suivi lentement, mais sûrement, une des pistes qui aboutit à la mise sous scellés de l atelier, ancien siège des L.M.J.. Tout arrive! Ainsi Imre Weisshaus, juif, communiste, antifasciste hongrois engagé volontaire dans l armée française, réfractaire au «Service du Travail Obligatoire», est recherché maintenant pour «reconstitution de ligue dissoute», tandis que Paul Arma musicien interdit à la Radio, fait paraître ses recueils de chansons populaires, que la publicité annonce, que la censure continue à ignorer et qui, comble d ironie, sont parfois envoyés dans les oflags et les stalags, en cadeaux aux prisonniers français, accompagnés des vœux du Maréchal! Nous ne saurons cela que plus tard, par des amis prisonniers qui, pas plus que nous, ne comprendront l incohérence de la chose! C est le 5 de ce même mois d avril 1944 que l étoile jaune devient obligatoire pour les Juifs, en Hongrie et que la bienveillante collaboration du régime de Horthy avec Hitler permet l extermination de la race étoilée, dans ce pays aussi. Grâce au courage du Suédois Raoul Wallenberg, qui se fait nommer secrétaire de la légation suédoise à Budapest, et qui parvient à acheter des immeubles entiers dans la capitale, de nombreux juifs vont pouvoir être sauvés, de juillet à décembre 1944, s abritant dans ces maisons que le pavillon suédois rend intouchables. Une partie de ma famille échappera ainsi à la déportation. Mais naturellement cela, je ne le saurai que plus tard. Après la mise sous scellés de l Atelier, et bien qu Edmée ait été prévenue de disparaître elle aussi du quartier, des amis juristes français lui conseillent - étant établie l incohérence des services administratifs s ignorant parfois - de «former» par prudence, contre moi, une «demande en séparation de biens». Après pas mal de paperasses, nos biens - toujours sous scellés - sont ainsi séparés définitivement. L argument en est admirable... formulé par l administration française :... «le mobilier commun est à l heure actuelle placé sous scellés,... «les biens qu elle (la demanderesse) est appelée à recueillir dans la succession de ses parents encore vivants, tomberont dans la communauté légale existant entre elle et son mari, et par conséquent, seront soumis aux mesures prises contre les biens juifs «que dans ces conditions, l exposante est fondée à demander la séparation des biens, conformément à l article 1443 du Code Civil sous toutes réserves et ce sera justice...». A propos de l Atelier, Edmée apprend par une assistante sociale que l Inspecteur alsacien chargé par les Allemands, de sa mise sous scellés, joue, en prévision d une victoire alliée, double jeu, et qu il a ainsi tiré d affaires, depuis quelque temps, pas mal de gens. Elle décide d aller le voir et lui téléphone pour prendre rendez-vous.
183 PROJETS DE DÉPART Avant d être introduite dans le bureau du policier, je reste un moment en compagnie d un homme qui attend lui aussi de le voir. C est un enseignant, accusé, lui, d être franc-maçon, mais il me confirme ce que j avais déjà appris : le policier ne semble plus dangereux car il assure ses arrières et il s est rendu compte que bientôt, il aura plus à craindre que nous. Nous nous souhaitons mutuellement bonne chance, mon compagnon me donne son identité pour que je fasse appel à lui, si j ai besoin de quelque chose... mais je ne retiens pas ce nom, impressionnée plus que je ne crois par la rencontre qui s annonce. Celui qui me reçoit est particulièrement antipathique. Après une tumultueuse conversation, j obtiens le droit de retirer quelques bricoles - des bricoles justement chères à nos cœurs - de l atelier, qui, peu de temps après est vidé de son contenu, à l exception de partitions de musique allemande que la police germanique juge seules dignes d être respectueusement laissées sur place. Je suis furieuse de tenir encore à des biens matériels, alors que le simple fait de vivre avec les deux êtres que j aime le plus, devrait me contenter, mais, dans l atelier, sont tant de souvenirs, de travaux, de projets, et aussi tellement de choses, peut-être pas indispensables, mais irremplaçables pour nous! Les propos échangés, sans courtoisie aucune, avec mon interlocuteur, me permettent d apprendre des renseignements utiles : il sait où nous trouver, mon mari soi-disant disparu, notre fille et moi, dans la Vallée de Chevreuse où nous nous croyions à l abri. Des policiers se sont rendus dans mon ancienne école où, ni la directrice, ni les collègues n ont pu dire, et n auraient sans doute pas dit si elles l avaient su, où j étais ; mais une élève de l école vient passer les fins de semaine non loin du «Verduron» où elle a vu la «maîtresse de son école». Elle l a raconté à une femme de service qui, sans y voir malice, s est empressée de le dire à celui qui l interrogeait et dont elle ignorait le rôle. Ainsi, nous sommes a la merci de l humeur de l Alsacien et de la tournure des événements. Le moment est donc arrivé de quitter la France. Tandis que Paul fait d ultimes démarches, je prépare le départ, la petite fille mise, provisoirement à l abri. Les sacs à dos remplis, la maison en ordre, je passe au «Verduron», dans la radieuse journée de printemps, des heures inoubliables, d une sérénité ineffable, jouissant avec une disponibilité parfaite, que jamais je n ai connue et que jamais, après, je ne connaîtrai, du soleil, de la tiédeur de l air, de la beauté du jardin, du calme de la colline. La paix est en moi, autour de moi. Aucune inquiétude ne trouble mon esprit, aucun souffle n agite les arbres. Tout est lisse, limpide, uni. Tout le long du jour, dans cette extraordinaire extase, je prends congé, tranquillement, sans chagrin, de notre refuge et de tous les souvenirs qui le peuplent. Et je songe à la destinée étrange de mon compagnon qui, pendant les périodes si différentes de ses activités musicales depuis la fin des années trente aux États-Unis jusqu à ces années de guerre en Europe, est conduite par un constant mépris de la facilité. En Amérique, il ne joua que de la musique moderne et de préférence dans les milieux qu ignoraient les autres pianistes, car son but était de faire connaître ce qui demandait à être connu. Cela aurait pu facilement se solder par un échec, les risques étaient grands qui pouvaient couper court à sa carrière. L audace fut récompensée par la réussite. En Allemagne, à une période particulièrement difficile et dangereuse, il choisit la lutte, le combat. Il aurait pu facilement tout perdre, à commencer par la vie, mais là encore il eut la chance avec lui. En France, pendant les premières années de sa présence, il fit siennes toutes les causes qui le méritaient : l antifascisme, les victimes : Dimitrov, Thaelmann, la jeunesse, les femmes, la République espagnole, causes auxquelles il donna le meilleur de lui-même : sa musique, ses chants de lutte. C est alors qu il s attacha à ce pays et n y ayant pas lui-même, ses racines, il voulut connaître celles qui accrochaient au sol ces fleurs multicolores que sont les chansons populaires. Ce ne fut pas tellement aisé. Les folkloristes de la fin du XIXème siècle et du début du XXème : Tiersot, Weckerlin, élaboraient des ouvrages qui, par leur caractère, étaient condamnés à n obtenir qu une diffusion, très restreinte dans le public en général, et nulle parmi les jeunes. Même l admirable travail sur la «Chanson Bourguignonne» de Maurice Emmanuel, ne connut un écho que chez les musiciens et les spécialistes. Les ouvrages publiés manifestaient souvent un chauvinisme régional et n entendaient guère dépasser le territoire de la province. Certes, depuis la loi sur le dépôt légal, ces ouvrages se trouvaient à la Bibliothèque Nationale, mais qui avait la curiosité ou l intérêt de les consulter pour sortir de
184 leurs doctes pages les mélodies gaies ou mélancoliques pour les lancer au vent? Quelques tentative, avaient eu lieu, trop souvent imprégnées d esprit scout. Les mêmes lacunes caractérisaient l édition phonographique ; dans le grand public qui connaissait les documents sonores authentiques qu enfermait le Musée de la Parole? De cela, Paul fut bien vite conscient et toujours avec ce mélange d idéalisme et de réalisme qui le caractérisait, il entendit rajeunir la tradition scolastique instaurée par M. Wilhem dans l enseignement de la musique, en redonnant vie aux ritournelles qui se fanaient dans les volumes d archives. En temps de paix, ce furent ses chorales des «Loisirs Musicaux de la Jeunesse» qui firent revivre les vieilles chansons. Et maintenant, en temps de guerre, il utilise chaque moment de liberté - combien précaire - à travailler, encore travailler à ces anthologies que nous ne cessons de produire ; pour rendre possible l impossible ; chanter l amour pendant les heures de haine, le simple bonheur quand le monde se déchire, l espoir quand tout est noir. «Pour faire de grandes choses, il ne s agit pas d être au-dessus des hommes, il s agit d être avec eux». Montesquieu l a dit. Sans avoir la prétention de faire de «grandes» choses, nous avons décidé de braver le danger quotidien et de continuer avec élan l œuvre commencée. Cela nous aide aussi à survivre dans un présent fragile pour un avenir incertain.... C est à tout cela que je songe dans la paix du jardin si serein.
185 ESPOIRS! 1944 Nous avons donc décidé de quitter la France! Déjà, pendant l hiver j avais été mis en contact par Jacqueline Gaillard avec un groupe qui devait rejoindre Londres en passant d abord par... les Pyrénées. Un ridicule détail m avait empêché de partir : le passeur exigeait de ses clients, des chaussures de marche en bon état! Trouver une pointure 46 en bon état et dans un temps record avait été impossible et j avais été laissé à Paris. Cette fois, c est le printemps. Nous allons nous débrouiller pour passer en Suisse avant de gagner Londres. On nous a signalé un passage peu gardé, en Haute-Savoie, qu Edmée connaît bien pour avoir séjourné deux fois dans un village proche, et pour l avoir emprunté avec son amie Nelly, lorsqu elles avaient passé là, des vacances, en temps de paix. Je suis en contact avec le Pasteur Jousselin qui travaille avec un réseau protestant, et qui peut faire passer Miroka en Suisse, avec un groupe d enfants. En attendant, la petite fille est mise à l abri à Esbly, chez une sœur de mon beau-père et son mari qui, comme tant d autres, aident les proscrits. Jousselin sait, lui aussi, aider de toutes les manières. Aux remerciements, il répond sur un ton affectueux : - «Ne me remerciez pas maintenant. En ce moment nous ne sommes pas égaux ; je vis légalement, et vous, vous êtes dans le pétrin. Nous en reparlerons après, d égal à égal, quand nous serons tous libres». Je réagirai à cette proposition et dès le lendemain de la libération de Paris, je rendrai visite à Jousselin et lui rappellerai l accord conclu entre nous. Jousselin me parlera de Dieu, de la foi, du protestantisme, sans faire pour autant de prosélytisme ; conversation longue et franche : il dira n avoir fait que son devoir et refusera d exercer le moindre endoctrinement. Aide précieuse qui vient du cœur et qui permet entre le croyant et l athée, une compréhension réciproque rare. La veille de notre départ, je vais chez le Professeur Dubois-Poulsen, grand fournisseur de certificats et de papiers, car non seulement le célèbre ophtalmologue soigne les yeux aux Quinze-Vingts, mais sauve aussi - plus discrètement - les vies. Il mène son jeu avec une telle habileté, que jamais rien ne lui arrive de fâcheux. Pourtant il connaît les pires aventures, qu il a une manière toute personnelle de raconter, avec une mine qui annonce toujours des fins épouvantables. C est un authentique pince-sans-rire et jamais on ne sait, dans ces temps difficiles, s il n est pas justement le malin qui provoque les situations invraisemblables lui permettant de sortir d embarras. Un soir qu il rentre chez lui, tranquillement à pied, la police l arrête. Le professeur a les deux mains embarrassées : l une tient une grosse poire, l autre un bocal. Un policier pointe un doigt vers une de ses mains : - «Qu est-ce que c est? - Une poire. - Pourquoi une poire? - A cause de ce qu il y a dans le bocal. - Et qu est-ce qu il y a dans le bocal? - Un œil!». Le policier devient furieux. - «Vous vous fichez de moi ou quoi! Expliquez!» Sans se démonter, le Professeur explique calmement : - «Ceci est un œil malade que j ai enlevé à un patient et que j emporte chez moi, pour l examiner, et cette autre chose est une poire que mon opéré - un paysan - m a offert pour me remercier de mes bons soins! C est clair, non?» Les policiers haussent les épaules, se regardent et partent en pensant probablement : - «Le gars est complètement toqué, ne perdons pas notre temps»... Une autre fois, on amène dans la salle d opérations du Professeur un officier allemand très gravement atteint au cours d un attentat : un œil perdu, la moitié du visage et le crâne brûlés. Intervention immédiate et greffes de peau nombreuses sur le visage et le crâne avec des fragments pris sur la partie la plus saine de l individu : la fesse. Trois officiers allemands surveillent le travail et font sans doute leur rapport... puisque, le lendemain, le Professeur est convoqué à la Kommandantur où on lui signale qu une plainte est déposée par l armée allemande et qu il doit être jugé par un tribunal militaire pour avoir osé greffer une peau de fesse sur un crâne d officier supérieur! Sans se départir de son calme habituel et sans plus se lancer dans des détails médicaux, le Professeur avec sang-froid explique tout bonnement que le crâne ayant le même arrondi que la fesse, il lui fallait utiliser la peau de la seconde pour le premier!!!! C.Q.F.D.... on le laisse repartir, satisfaits de cette explication! C est donc le Professeur Dubois-Poulsen qui me fournit les derniers papiers que nous devons emporter. Et brusquement le projet est annulé! Des événements se préparent qui rendent tout départ inutile d autant plus que le chemin que nous devions prendre n est plus libre. Miroka revient au Verduron. Nous sommes à peu près certains que notre inspecteur alsacien se tiendra tranquille : le vent de la libération le poussant maintenant du «bon» coté, car autant que nous, il sait que la délivrance approche. Nous reprenons nos besognes habituelles : les travaux avancent. Je continue les contacts et les recherches partout où cela est possible : École Berlitz, Bibliothèque Nationale, Bibliothèque du Conservatoire. Je fais la connaissance d Henri Boissin, secrétaire de l École des Langues Orientales, extraordinaire linguiste qui parle, écrit, fait des thèses en près de 20 langues, de Savtchine, un musicien ukrainien. Tout ce que je récolte est passé à Jean Lançois, pour l adaptation, en français, de chansons de Noël de divers peuples qui intéressent les Éditions Ouvrières. Heureusement, l enfant est là,
186 près de nous. Nous manquons de tout, mais nous avons droit, comme les autres parents, aux premiers mots d enfant! - «Est-ce que le soleil, c est la lune avec des cheveux?» Lorsque les premières jonquilles pointent : - «Les nez verts sortent de la terre!» - «Ecoute, Mamy, l oiseau qui appelle : «demoiselles libellules, demoiselles libellules, c est pour les inviter à danser?» - «J ai fait un nid à mon chien parce qu il va pondre des petits chiens» - «Grand, moyen, petit, c est comme chaud, tiède, froid?» - «T as pas l air de bien bonne humeur, ce matin, Mamy, ton visage est tout endormi!» - «J ai mal aux yeux, ils sont fatigués d avoir trop regardé» - «Mamy, tu ne sais pas quelle heure il est à mon réveil? cinq heures moins le quart.» - «Du matin ou du soir?» - «Du midi!» Devant la belle-de-jour qui se ferme : - «La fleur est bien fatiguée de sa journée, elle a déjà sommeil!» L enfant a décidé d être plus tard une «dessineuse». Certaines musiques évoquent pour elle des «bagarres dans le piano». Et la Tyrannie d une Marseillaise très clandestine se transforme en l inévitable : «Tirelire». Les mystérieux personnages que les grandes personnes appellent «collaborateurs» sont des messieurs qui ont de la colle à leur laborateur. Le jardin et la maison se peuplent d êtres réels ou imaginaires qui fournissent à la petite fille mille rêves : l écureuil à qui nous disputons les noisettes, le gros lièvre qui dévaste notre timide tentative de culture de choux, les tourterelles roucoulantes qui logent dans le bois voisin, le «roupioupiou-sur-la-branchette», gentil chanteur qu on ne parvient pas à identifier, le rossignol qui enchante certaines nuits, le «türpe», ce lutin des légendes hongroises qui batifole, sans jamais se montrer, dans les buissons, Caroline-la-souris, sortie tout droit d un des albums du «Père Castor», qui a élu domicile sous le plancher de la chambre d enfant et à qui on fait des confidences et lance des messages par un petit trou rond judicieusement placé près du lit... Lorsque les nuits deviennent étouffantes, nous descendons les matelas pneumatiques dans le jardin, et la petite fille est allongée dans le hamac tendu entre deux pommiers. Toujours soigneuse, l enfant range dans l herbe, comme d habitude sous son lit, ses chaussons et son petit pot! Pour améliorer notre ordinaire de rutabaga, nous cultivons notre terre! Mais nous allons de déboires en déboires... Nos tomates ne mûrissent jamais, nos haricots, pour lesquels nous nous sommes procurés à grand-peine et à grands frais des belles rames, restent nains, les choux n ont pas le loisir de pousser de substantielles feuilles, le lièvre se chargeant de ronger tout ce qui pointe de terre ; notre connaissance des engrais est telle, que nous brûlons définitivement des arbres fruitiers en vidant, à leur pied le contenu de la fosse. «Le fumier, c est de l or»... mais nous ne savons pas qu il y a fumier et fumier! Nous suivons attentivement, comme tout le monde, le cours des événements sur notre poste de T.S.F., à galène. Et le 6 juin, éclate la nouvelle du débarquement allié on Normandie. Nous la recevons dans l exaltation, l espoir. Des voisins, d origine hongroise eux aussi, et qui, pas plus que nous, ne semblent désireux de se faire remarquer dans le coin, nous demandent d aider une jeune fille qui n a - pour des raisons qui nous semblent claires - aucune possibilité de travail. Nous lui proposons de venir entretenir la maison et de s occuper de Miroka, lorsque nous allons à Paris. La grande et la petite fille s entendent fort bien, et cela permet à Edmée d aller deux ou trois fois par semaine en ville. Elle continue d y rencontrer des étrangers qui lui apprennent des danses de leurs pays ou lui traduisent des textes, chacun restant très discret quant à ses problèmes personnels. Edmée écrit alors à un ami tenu au courant de notre projet de départ, en termes comme toujours sibyllins : «Nous ne contemplons pas encore les pentes des montagnes, peut-être ne les contemplerons-nous jamais, ou du moins pas dans les conditions prévues. Le débarquement a changé nos projets et il nous a semblé plus prudent de renoncer, en ce moment, à toute tentative de voyage. Le plus sage, pour nous est maintenant d attendre. J avoue que je me réinstalle avec un certain bonheur dans notre vallée miniature. Il nous est même possible, grâce à un concours de circonstances heureuses et à certaines aides, d avoir Miroka avec nous. Vous imaginez sans peine que j essaye, avant tout, de jouir de ce bonheur... pas encore pur, pas encore clair tant que tout ira si mal partout. J essaye de limiter pour quelque temps l univers et de le faire tenir entre nos murs. C est bien égoïste, mais après l orage, un peu de calme est si bon et ces murs entourent de si belles choses paisibles... Nous allons à Paris le plus rarement possible, les 25 kilomètres qui nous séparent se font parfois en cinq ou six heures, avec, le plus souvent, l attraction du plat ventre dans les champs, lorsque les autobus, remplaçant les trains défaillants, sont mitraillés. Notre village a été lui-même sérieusement atteint, mais nous sommes loin de la route, loin de la gare, et nous pensons ne pas être trop exposés. Miroka, à qui, pourtant rien n a été dit, a une peur instinctive des avions et elle a enrichi son vocabulaire des mots «mitrailler», «bombardement» que nous aurions voulu lui laisser ignorer. Et puis je travaille beaucoup, on m a communiqué deux très beaux chants de Noël polonais et je fais en ce moment l adaptation des paroles françaises. N est-elle pas jolie cette image traduite littéralement du polonais : «Endors-toi gracieuse petite fleur du monde». J ai joué à l harmonium les deux mélodies pour Miroka qui aime tout particulièrement les Noëls. Elle-même nous a fait entendre dernièrement un «Noël des petits oiseaux» qu elle avait «composé» après avoir entendu le «Chant des Oyseaux» de Janequin et parce qu elle admire beaucoup les reproductions des Nativités que nous avons ici. C était si joli cette association de Noël et des oiseaux! N y a-t-il vraiment de pur dans le monde que la pensée d un enfant, la ligne d une mélodie, l harmonie d un tableau?
187 Il est vrai que c est assez pour rafraîchir l âme, les oreilles et les yeux et j ai envie de dire «merci» pour cela!...». Mais l horreur est partout! On tue, on assassine, on massacre : en juin, à Tulle, 99 otages pendus ; à Oradour-sur-Glane, 1300 femmes et enfants brûlés vifs dans les maisons et l église, lieu de refuge, pendant que les opérations contre le maquis du Vercors fait des victimes ; Jean Zay, exécuté par la milice - la Résistance parvient à tuer, elle, Henriot, le 28 juin -, en juillet, Mandel assassiné par la Gestapo ; le 20 juillet, Hitler échappe à un attentat ; le 27 juillet, 50 otages tués à Lyon pendant que le Vercors subit une violente attaque, le 30 juillet, Saint-Exupéry disparaît en Méditerranée, au cours d une mission. Jean Lançois écrit sur la musique de «SECOURS À NOS COMBATTANTS» de 1933, un texte ORADOUR SUR GLANE 27a et m enverra plus tard, en décembre 1945, ce mot :... Je vous joins un autre Oradour écrit sans musique, car Oradour me tient au cœur. C était le but de promenade à bicyclette de Saint-Junien où je vivais. Adolescent, j avais dansé avec celles qui furent les femmes brûlées vives par les nazis.. 2 7a M.S. inédit.
188 LA LIBERTÉ - LA PAIX NOUS SOMMES LIBRES Les vélos servent de diverses manières. Le mien me conduit, un jour, à un joli rendez-vous, de l autre côté de la vallée où je dois transmettre un message de contre-ordre. Joli rendez-vous car il me fait rencontrer, bien cachés, dans un bois, un garçon et une fille, beaux tous les deux, occupés pendant l attente, à se dorer, demi nus au soleil : apparente joie de vivre qui cache de graves actes proches, éclair de lumière avant l ombre. Leur jeunesse et leur beauté ensoleillent ma journée et je repars confortée, message important transmis, vers mon refuge. Car la solitude du «Verduron» est pour nous refuge. Lorsque Paul, en danger permanent, est absent, je m oblige à faire taire la crainte. A l heure la plus chaude de la journée, je m endors au soleil, entendant dans un rêve confus, les insectes bourdonner autour des fleurs des pêchers, percevant l odeur de la terre et celle des herbes déjà un peu desséchées. Pauses égoïstes au milieu de l atroce bouleversement général. Petits efforts personnels pour tenter de maintenir un équilibre difficile, un moral affaibli, une confiance en veilleuse. L aventure que nous vivons au sein de la grande aventure universelle m oblige à d amères pensées : les hommes ont-ils tant mérité d être punis? La méchanceté, la haine, la passion, les horreurs, la folie, le crime n auront-ils jamais de fin? Je remâche Descartes : bien sûr, tout le monde est doté de la même dose de bon sens, de raison, et seules des voies différentes amènent la pensée vers des buts variés, des résultats différents, mais comment choisir ces voies, pour qu elles tendent vers le bien? Et où est le bien? La nostalgie des films américains devient parfois obsession pour nous. Lorsque l inquiétude renaît ou l horreur à l annonce de quelque nouvelle, je cherche dans les auteurs anglais un peu de réconfort. Dans «Sparkenbroke», j aime Mary, pur visage immatériel, flottant toujours dans un rêve lumineusement embrumé. Elle est la jeune fillefemme, tout intuition et l amour de Piers semble la seule forme d adoration possible. Dans «Poussière», il y a Judith, si pure, elle aussi, dans sa naïveté et sa témérité. Deux amitiés nouvelles, deux êtres plus vivants pour moi que d autres réels, et que je me plais à évoquer, chaque fois que la réalité devient trop dure. Les journées sont torrides, on ne respire que difficilement sous un ciel blanc de chaleur. L herbe même, n est plus fraîcheur. Dans cette touffeur, l attente de ce qui doit arriver le jour même, le lendemain, la nuit peut-être... Plus tard, ce sera une page d histoire. En ce moment, c est l espoir immédiat et les journées semblent si longues... Sans doute qu après, il sera plus facile de reconquérir le sentiment de sa propre valeur. Il semble y avoir en moi, pendant cette période, un tel travail de gestation. Qu en adviendra-t-il? Pouvoir écrire, pouvoir exprimer tout ce qui fait mal à force de rester enfoui, tout ce qu on rêve... Je songe à des personnages, chacun pouvant être l objet d une étude... mais choisir, là sera toujours le difficile. En ces temps de haine, il me semble qu une œuvre, pour être belle, doit exprimer seulement l amour, et que nulle rancune, même, ne doit y trouver place ; puérilité... En ces temps de laideur, il me semble qu une œuvre pour être vraie, devrait dire seulement la beauté ; naïveté... Puérilité, naïveté, c est surtout lassitude extrême. La beauté ne m a jamais semblé à ce point inaccessible. Il me semble avoir perdu trop de richesses depuis tant d années. Heures d attente! Nuits d anxiété! Journées d espoir! Le 15 août, arrive l annonce du débarquement en Provence, tandis que les troupes de Normandie avancent. Pétain lance son dernier message. La région parisienne subit plusieurs bombardements. La petite fille apprend le chemin du dérisoire abri que nous aménageons sous le pont qui enjambe le ruisseau, au milieu du jardin. Une famille qui habite au bord de la grand-route où on pense que des combats peuvent se dérouler, vient se réfugier chez nous, et nous organisons un dortoir à l étage. Le 22 août, nous apprenons que les troupes américaines sont là, tout près, sur la route qui paresse dans les bois après avoir quitté les étendues blondes de la Beauce. Je prends mon vélo pour aller à leur rencontre, sans trop croire à la réalité de l événement. Je traverse les champs, avant Limours où un silence impressionnant plane, et j arrive à Bonnelle. La route est toujours sinistrement déserte, mais de chaque côté, dans les bois, on tire et c est après Bourgneuf, juste avant le virage de Rochefort en Yvelines que je vois «mes» premiers Américains, stationnés sur la Nationale 188.
189 Je réalise alors que je suis seule à vivre ce moment et je n ai qu une pensée : que Paul sache le plus vite possible cette chose inouïe : les Américains sont là! Je me précipite vers l un d entre eux et tente de lui dire ma joie, mon émotion. Il vient de combattre durement comme ses camarades, il est exténué et il a connu tout au long de la route française tant de ces assauts d enthousiasmes qu il reçoit le mien avec indifférence... Je lui demande une cigarette. Je ne peux deviner que, tout au long de son avance, dans les campagnes et dans les villes, il a été peut-être encore plus sollicité, qu acclamé et je ne comprends pas pourquoi il me tend ce témoignage que je tiens à apporter à Paul, avec tant de dédain. Je suis blessée, cette cigarette que je mendie, c est un symbole, un salut du pays libre au pays opprimé, un signe du libérateur au prisonnier, une image de liberté! Mais sans effort d imagination, je suis partie au-devant d une armée libératrice en marche, et je me trouve les mains vides et le cœur affolé devant un soldat fatigué. Peut-être las, amer de mille sollicitudes intéressées qui l ont accablé dans chaque village délivré. Si j étais arrivée près de lui, avec quelques fleurs cueillies au bord de la route, peut-être aurait-il souri et m aurait-il, lui-même, offert cette cigarette! Je me hâte maintenant d emporter ce dérisoire butin, payé si cher par ma dignité et décide de ne rien dire à Paul de ma mésaventure, tant je sais ce que le banal objet représente pour lui. Et c est la joie à la maison. Miroka ne comprend rien à notre émotion, à notre exaltation, surtout qu on entend encore des détonations dans la colline et sur le plateau. Cette nuit là, avec une inconscience remarquable, nous décidons d avoir un second enfant, celui auquel la guerre nous a empêchés de songer depuis quatre années, la guerre qui continue pourtant, mais nous libère peu à peu de la barbarie. La possibilité de vivre est parvenue jusqu à nous, elle nous donne le désir de créer la vie. Le village s éveille. La maison s anime. Ce sont des allées et venues entre elle et le château où un détachement américain est au repos pour quelques jours. Paul sert d interprète, entre lui, la mairie et les habitants. On nous invite à venir voir des films : ces films américains auxquels nous rêvions depuis quatre ans! Des musiciens, blancs et noirs viennent faire et entendre de la musique chez nous. Nous offrons ce que nous avons : des fruits, et les grandes mains des Noirs tiennent précautionneusement des assiettes pleines de groseilles rouges, et les bouches rient de l acidité étonnante des fruits sans sucre. Nos hôtes sortent, des Jeeps qui les amènent, des friandises pour la petite fille qui fait alors connaissance avec sa première orange. Elle mord dans le fruit inconnu et crache avec une grimace, la peau de cette chose bien bizarre. Paris s est libéré, mais la guerre n est pas pour autant terminée et nos nouveaux amis nous quittent pour continuer la lutte, Nous attendons avec anxiété des nouvelles de nos camarades qui ont été arrêtés. Rien de Sonia, de Rudi. Rien de Jacques, de Maurice, de Max. Plus rien de Paul Hermann, de tant d autres. Nous qui connaissons maintenant la liberté, nous voulons croire encore de toutes nos forces à celle de ceux que nous aimons. Nous allons à Paris faire sauter les scellés qui ferment l atelier. Les pièces vidées ne nous font pas trop de peine. Nous sommes redevenus libres et nous nous sentons tous les courages pour rebâtir - la troisième fois dans l existence de Paul - d autant plus que bientôt, nous apprendrons qu au printemps prochain, nous serons quatre! La vie est illuminée par la liberté retrouvée. Les mille désagréments des restrictions qui continuent, des difficultés qui compliquent chaque achat, ne comptent pas, on ne peut songer à se plaindre d avoir faim encore, d avoir froid peut-être, pendant qu avancent toujours les combattants poursuivant leur lutte. Notre combat a été bien insignifiant, consistant surtout à aider, à sauver, et un hasard, une suite de hasards miraculeux nous permettent d être en vie. Nous restons là, sur place, tandis que d autres luttent encore. La liberté doit passer les frontières et atteindre l horizon. Nous avons, nous les traqués pendant quatre années, à réapprendre à vivre, sinon avec sérénité - celle-ci ne viendra peut-être qu avec la paix - du moins avec une forme de tranquillité. Je décide de rester, avec Miroka, dans la maison du vallon, pour y voir se dorer les arbres sur la colline, s éteindre les flammes de l automne et tomber la première neige. Je veux aussi travailler à un projet d émission sur le folklore chanté. Mais je rejoins parfois Paul, à Paris, où il reste le plus souvent. Nous voyons ensemble des amis retrouvés avec joie : soirées émouvantes chez Madeleine Lagrange, veuve depuis le début de la guerre, chez Clara Candiani. Nous allons de nouveau voir des expositions et
190 surtout ce Salon d Automne de la libération, avec 80 tableaux de Picasso. Nous allons entendre le juif Menuhin jouer le juif Mendelssohn en présence de de Gaulle dans un concert au profit des F. F. I. Juste revanche! Et nous nous offrons des masses de films américains... Paul a maints contacts à prendre, mille démarches à faire pour redevenir officiellement luimême, avec de vrais papiers, il lui faut aller Square Rapp «retirer des affaire lui appartenant» emportées de l atelier par les Allemands, et chercher à voir, à la Préfecture de Police, le dossier qui lui donnerait les détails de ses «chefs d accusation motivant les recherches dont il a été l objet». Il faut aussi mettre en règle nos différentes cartes d alimentation, de textiles, souvent fausses et régler une courtelinesque affaire concernant l atelier et son propriétaire. En effet, celui-ci, boucher de son état, xénophobe et antisémite pendant l occupation, prudent et seulement hostile depuis la libération, entend nous poursuivre, par voie d huissier pour un terme non payé pendant que l atelier était sous scellés et nous, virtuellement disparus, terme accompagné de frais de commandement puis de procès-verbal de sursis. Il y ajoute, pour faire bonne mesure, les frais de réparation au «cadre de la porte d entrée cassé par les policiers qui ont perquisitionné» parce que, argument irréfutable! «il s agit là d une opération qui vous est personnelle»! (sic) Paul travaille à la Nationale, à la Bibliothèque du Conservatoire, à la Bibliothèque américaine et revoit les textes de Jean Lançois. Le 5 novembre, il m écrit, alors que je suis au calme au Verduron «Ce matin, j ai été réveillé par une formidable détonation, à 6h.40. Ce sont les V1 que les Allemands envoient sur Paris, depuis hier. Il y en avait déjà eu sur Pantin, Bobigny, aujourd hui, c est Châtillon, Clamart...». Nous vivons une lancinante angoisse à propos de la famille, en Hongrie. Les Allemands étaient entrés dans le pays devenu ennemi, le 19 mars Le 7 novembre, nous apprenons que l Armée rouge est à 120 km. de Budapest... et nous n avons aucune nouvelle de personne. Nous voulons faire, de la fin de l année, des heures de joie pour la petite fille, et nous l emmenons découvrir ce Paris qu elle ne connaît pas : promenades à âne, aux Tuileries, réunion d enfants chez Jacqueline Gaillard, semaine faste avec, chaque jour, des amis des jours sombres ou des amis retrouvés : mes parents, Madame Poulet et ses enfants, Lucienne, Georges Allard et leurs fils, Yvonne, Joe et Josette rentrés à Paris. Nulle crainte ne vient plus ternir le plaisir d être ensemble, et il reste encore l espoir de voir revenir des absents... Nous avons travaillé à un beau projet : une Veillée de Noël à donner à la radio, le 24 décembre, à 22 heures, sous le titre «Les peuples chantent Noël». Je dois tenir le rôle de récitante. L idée conductrice est celle qui, depuis des années nous amène à recueillir, à ramasser les chants et les danses populaires qui témoignent en faveur de tous les peuples, de toutes les ethnies, notre manière de lutter contre tout racisme et toute intolérance. Des Noëls traditionnels américains, anglais, arméniens, bulgares, canadiens, croates, espagnols, français, hongrois, italiens, polonais, russes, tchèques, ukrainiens, doivent être chantés dans leur langue originale par la Chorale Glee Club sous la direction du Sergent Henry Arnold, la Chorale ukrainienne dirigée par E. Savtchine ; B. Alemchah dirige la Chorale arménienne, Jean Gergely, celle de la mission hongroise de Paris, et Paul, la Chorale de la Radiodiffusion française. Les répétitions marchent très bien et tout est enregistré avant Noël. C est pour Paul, un symbole, cette rentrée à la Radio! Le 24, au soir, nous sommes tous les deux dans le studio... mais l émission n a pas lieu : les enregistrements n arriveront jamais! Portés par un des cyclistes qui vont de l un à l autre des studios de la Radio, dispersés dans Paris, ils seront à jamais et mystérieusement perdus... Noël manqué où nous avions pourtant mis tout notre cœur et notre joie pour faire chanter, par des voix si diverses, la nuit d espoir et de paix! La paix n est pas encore là! Le sort veut peut-être nous punir de sembler oublier que la guerre continue.
191 NEGRO-SPIRITUALS 1945 Et voilà que commencent certains règlements de compte. Dans une lettre datée du 10 janvier 1945, Jean Gergely, secrétaire du «Mouvement pour l Indépendance Hongroise», me communique les passages d une missive envoyée au «Mouvement» par un de ses membres, un certain «Radó». «... Je vois avec beaucoup d inquiétude s infiltrer dans le «Mouvement d Indépendance Hongroise», des éléments douteux, sous l aimable protection de certains, avec, en plus, une excellente publicité faite dans notre presse en faveur de leur réputation déjà bien établie. Pourtant, il serait de notre devoir de veiller à ce qu aucun opportuniste - de quelque couleur ou de quelque genre que ce soit - s infiltre parmi nous. Et c est notre tâche importante de gagner franchement la confiance de nos membres en traitant sans faiblesse et en n acceptant pas de tolérer parmi nous ceux qui ont collaboré ouvertement avec la Propagande créée et dirigée par le Gouvernement de Vichy et ses Institutions. Je vois avec une très grande stupéfaction le nom de Monsieur Paul Arma, compositeur, que je connais personnellement depuis fort longtemps : avant la guerre, dans mon arrondissement, où, placé par les Français, il dirigea la Chorale enfantine du Patronage Henri Barbusse jusqu à son expulsion, comme fasciste, sous Daladier (sic), après 1940, où il devint chef des chœurs des Camps de Jeunesse - ce qu il m annonça personnellement, chez moi, en présence de ma femme - et où son nom figura très souvent à Radio Paris, où il participa presque quotidiennement avec sa Chorale qui interpréta ses propres œuvres (sic). Il ne s agit là, aucunement, d accusations vides, mais de faits que d autres et moi pouvons prouver». Jean Gergely poursuit sa lettre par ce commentaire : «A mon avis, ces accusations ne sont intéressantes ni pour vous, ni pour nous, mais puisqu elles reflètent l opinion de certains membres du M.I.H., il faut s en occuper. A cet effet, je vous prie de bien vouloir vous rendre à la Maison Hongroise, mercredi, 17 janvier, à 3 heures de l après-midi, pour comparaître devant notre «conseil d épuration». Monsieur Radó sera également convoqué. Dans l espoir que vous aurez bientôt pleine satisfaction dans cette affaire peu agréable, je vous prie, cher ami, de croire en mes sentiments très sympathiques». Je devrais être scandalisé par cette histoire, mais si je ne manque pas de «tiquer» devant les termes «comparaître» et «conseil d épuration» qui évoquent une accusation, le texte de Radó est si ridicule que j en ris plutôt. Je ne vois aucun inconvénient à confondre le Radó en question en l obligeant à s expliquer sur ces calomnies. La chose peut être drôle. Mais la séance du «conseil d épuration» du 17 janvier est ajournée, car Radó ne répond pas à la convocation. Je ne saurai jamais ce qui se passera en coulisse, quelles sortes de tractations se feront entre cette date et le 7 mars, date à laquelle Jean Gergely apporte quelques explications significatives, dans une seconde lettre : «J ai fait tout mon possible devant le «conseil d épuration» pour faire avancer l affaire. La semaine dernière, les membres ont examiné toutes vos publications et me les ont rendues. Pour une raison de forme, aucune conclusion finale n a été arrêtée, car d abord ils doivent donner, encore une dernière occasion à Radó de fournir des preuves réelles de ses accusations, d autant plus que le dernier délai a expiré. Pour ma part, je considère qu une décision finale arrêtée à la suite de la participation de Radó, est meilleure qu une résolution votée sans sa participation. Si donc Radó ne répond toujours pas à la dernière lettre du Conseil - ou s il reconnaît qu il n a pas le moyen de produire des preuves ou des témoignages, c est alors seulement qu on pourra arrêter une décision catégorique. D autre part, on a ordonné l interrogatoire de deux témoins. Suivant mes informations, dans la première semaine après le congrès du M.I.H., le Conseil se réunira et décidera la conclusion de l affaire. Vous serez tenu au courant par lettre venant directement du Comité Central. C est dans cet esprit que je vous prie de patienter encore un peu : personne, chez nous, n a intérêt à laisser endormir cette affaire. Même si la vérité a un peu de retard, vous aurez gain de cause d une manière compensatoire». Et, le 7 avril, je reçois, non plus, cette fois, avec amusement, mais avec colère, une «Notification d arrêt de procédé disciplinaire», par le Conseil d Epuration ainsi rédigée : Objet : Affaire disciplinaire Paul Arma. Le Conseil d épuration du «Mouvement pour l Indépendance hongroise», dans sa séance du 30 mars 1945, a pris à l unanimité, dans l affaire ci-dessus, la résolution suivante : Dans l affaire disciplinaire contre le citoyen Paul Arma, les poursuites sont arrêtées et le sus-nommé est maintenu dans tous ses droits de membre du «Mouvement pour l Indépendance hongroise». Les raisons en sont : D après les témoins interrogés, aucun fait n a pu confirmer que le citoyen Paul Arma ait eu une attitude politique douteuse du point de vue démocratique. En face des dénégations formelles du citoyen Paul Arma, aucune preuve n a pu être fournie par les accusateurs - pourtant sollicités à maintes reprises par le Conseil, et jusqu à la date limite fixée par ce dernier - à propos d une activité quelconque de Paul Arma, à Radio-Paris, pendant l occupation allemande. Au sujet de l accusation portant sur la publication de chants de propagande pendant l occupation allemande, le Conseil a constaté qu en réalité, il s est agi tout simplement d anthologies de chansons populaires qui n ont pu, en aucun cas, servir à une propagande politique.
192 Le Conseil d épuration a donc, en l absence totale de preuves pouvant étayer l accusation, pris sa décision en prenant pour base les éléments à sa disposition. Contre cette décision, les intéressés ont huit jours, après sa notification, pour faire appel auprès du Comité Central du «Mouvement pour l Indépendance hongroise». Paris, 30 mars 1945 Suit liste de huit noms de membres de Comité d épuration. Cette rédaction aux accents de Comité Révolutionnaire, non seulement m irrite, mais me révolte. Après quelques jours de réflexion, j adresse, le 18 avril, une lettre très dure, au Comité Central du M.I.H.. Dans celle-ci, je réfute les expressions utilisées car il n y a jamais eu d «Affaire disciplinaire Paul Arma», mais bien, avec mon accord, l examen d une série de calomnies pour les réfuter. Je demande donc, une nouvelle lettre mentionnant la résolution formulée d une manière exacte et convenable. Sans nouvelles, j écris une nouvelle lettre au M.I.H. dans laquelle je me déclare cette fois accusateur, contre mes calomniateurs et demande que des sanctions soient prononcées. Cette exigence légitime ne trouve aucun écho au sein de la machine de plus en plus bureaucratique et hypocrite du M.I.H., qui n entend que sauver sa face. La correspondance continue une partie de l été, et je durcis le ton. Une dernière tentative pour essayer de faire admettre, pendant une séance du «Conseil d épuration»!!! que la calomnie est une arme indigne d une certaine idéologie, me fait découvrir les manœuvres abjectes qui, pendant cinq mois, auront permis aux calomnies de se répandre sans impunité, de me salir, et me renvoient, lorsque je veux moi-même attaquer, devant un tribunal français, comme on me le propose! Indigné, je signifierai le 7 juin, ma démission du «Mouvement pour l Indépendance hongroise» dans une lettre adressée à son Président. Le rideau tombera ainsi, mais la pièce n est pas terminée ; ce n est que le premier acte d une comédie qui va se poursuivre, en Hongrie et en France, et dont une scène se jouera plus tard dans un bureau de la D.S.T., à Paris. Mais en cette année 1945, incorrigible, je préfère oublier l épisode «Mouvement de l Indépendance hongroise» et son infime membre Biró-l affabulateur, en ayant le tort d oublier aussi que les responsables du Mouvement Boloni Gyorgy, président, Murányi-Kovács, secrétaire général et toute la direction sont aussi des responsables du Parti Communiste. J ai à rebâtir, pour la troisième fois de mon existence, et à quarante ans, une carrière, trois fois anéantie par le fascisme. Certes je sais être responsable en partie, de ces ruines successives, n ayant jamais voulu sacrifier le militant à l artiste. J ai toujours voulu servir l idéal socialiste par mon art... le temps n est pas encore celui des regrets... il est celui de la reconquête patiente. Je ne cesse de reprendre des contacts, de retrouver des relations et des amis perdus de vue ou occupés à d autres tâches de lutte, pendant ces dernières années : Claude Aveline, Jean Cassou, Charles Vildrac, René Maran, Georges Duhamel, Vercors. Paris libéré, «Radio-Paris» s est débarrassée des «collaborateurs», une vraie Radio française Nationale est née, dirigée par Jean Guignebert. Je suis appelé à participer à la construction de cette Radio enfin libre! L ambiance fraternelle est indescriptible dans la nouvelle organisation : tout y paraît simple, sans contrainte, sans même esprit revanchard. Jean Guignebert écoute, avec un esprit ouvert, toutes les propositions qui lui sont faites, et qui contribuent à effacer ce passé proche, de contrainte. J ai un projet que je discute avec lui. Je veux utiliser ces documents inestimables que nous avons pu recueillir, pendant l occupation, ces chants et ces poèmes écrits par le peuple pour le peuple résistant - dont beaucoup restés anonymes doivent être encore identifiés, pour connaître l auteur, le lieu, les circonstances - alors clandestines - des compositions. Je veux faire connaître ces chants, ces poèmes par une longue série d émissions. Guignebert me charge d un service «Le folklore de la Résistance» qui lancera des appels continuels, demandera des renseignements précis, correspondra avec des résistants-créateurs jusqu alors anonymes. Miroka entend son papa faire l appel dans l émission «Carrefour des ondes» et est très déçue qu il ne s adresse pas directement à elle, comme par téléphone! A cinq ans, elle ne s étonne déjà plus du miracle d un personnage invisible dont la voix lui parvient par un écouteur. Le service «Le folklore de la Résistance» fonctionne à merveille, les échos sont positifs et les appels affluent, le courrier est volumineux. C est encore un travail passionnant de plus pour nous. Et c est le prélude d une série d émissions qui, durant l année 1945, évoquent les témoignages des années de lutte. Arno-Charles Brun et Michel Emer font partie de l équipe, mais surtout Jean Nocher - que j avais connu en qui sait donner par la qualité de ses textes et de sa voix une valeur inoubliable à ces évocations : «La Résistance qui chante»! Le travail avec Nocher n est pas toujours facile, car Nocher a du mal à se retrouver dans une ambiance de vie plus ou moins normale, tant son action, sa lutte, son courage, pendant l occupation ont été violents. Son caractère trempé par les épreuves, ne sait plus se départir de cette violence. Mais je pardonne beaucoup à Jean, cet homme pur et dur, dont je garderai, en dépit des heurts pendant le travail, en témoignage de fidélité, un recueil de superbes poèmes, paru en avril 1945, préfacé par Maurice Schumann : «La liberté chante dans sa prison», dédicacé : «Pour Paul Arma, en affectueuse amitié». Nous constituerons, avec les chants et les poèmes, chacun situé dans le contexte des événements et commenté des points de vue politique, idéologique, sociologique, poétique, musical et humain, un énorme manuscrit - véritable histoire dans l Histoire - si volumineux qu aucun éditeur ne se résoudra jamais à le publier! Mais pour le moment, j écris des harmonisations pour certains chants qui vont être interprétés dans les émissions, ainsi
193 pour cette CARMAGNOLE 109 qu on dit dater de 1415 et qui servit avec des paroles, chaque fois différentes, en 1792, en 1793, en 1869, en 1871, en 1883, et pendant cette guerre. Je fais aussi la connaissance de Maurice van Moppès. Nous nous entendons fort bien car nous désirons, l un comme l autre regarder maintenant vers l avenir, éveiller après ce lourd hier d angoisse permanente, l espoir vers demain. Cela donne naissance au chant NOUS VERRONS MÛRIR LES ÉPIS 110, clair et optimiste qui sera publié sous différentes formes : mélodie et paroles ; chant et piano ; choeur mixte a cappella et qui atteindra une grande diffusion avec le texte traduit dans divers pays, au moment où il ne faut plus se battre contre le mal, mais pour le bonheur. René Lefèvre le fait chanter à chacune de ses émissions dans le Studio de la Rue de l Université. Sur un autre texte de Maurice van Moppès, j écris encore ACTUALITÉS CHORALES 111. Ces émissions avec les Chants de Résistance font miraculeusement resurgir une amitié ancienne : celle de Mildah Polia qui avait chanté certaines de mes œuvres dans les manifestations du Front populaire et qui vit maintenant aux États- Unis avec son mari Robert Franc. La première lettre m arrive datée du 30 novembre 1945 : «Hello Paul! Enfin nous nous retrouvons! Bien souvent avec Robert nous parlions de vous en disant : «I wonder», mais vous connaissant comme nous vous connaissions, nous pensions bien que vous étiez actif quelque part, travaillant pour la bonne cause. Et puis hier, en lisant attentivement : «Radio 45» je dis à Robert : «Tiens, le voilà!». Je suis en correspondance avec Michel Emer. C est drôle le hasard. N avez-vous jamais entendu Robert parler d ici? Il est à la Radio depuis trois ans et parle tous les jours à la France. Robert fait ici un excellent travail et moi j ai aidé de mon mieux... Well, so long. Je n oublie pas que je vous ai rencontré la première fois, the other way. C est vous qui veniez d ici»... La correspondance entre Mildah, Robert et nous va se poursuivre pendant des années et nous les reverrons lorsqu ils viendront parfois à Paris. Puis après un silence assez long, nous apprendrons avec tristesse que nos amis se séparent après 22 années de mariage. Mildah continuera courageusement le bon travail qu elle a entrepris on dirigeant le «French Music Center» à New York, en faveur de la musique française ; Robert reviendra en France où il ouvrira pendant quelque temps un magasin d objets mexicains près de la rue de Rivoli... Puis nous n aurons plus jamais de nouvelles. Braises d amitiés qui repartent flammes avant de retomber cendres. A la Radio, une émission est consacrée à la musique hongroise et on y entend plusieurs de mes harmonisations mais, inexplicablement, à la radio, encore, un concert qui devait être transmis avec des Negro-spirituals enregistrés par moi, avec des quatuors de soldats noirs américains est supprimé, en avril. C est une grosse déception pour les chanteurs qui se réjouissaient de passer sur les ondes françaises et pour notre amie Geneviève adaptatrice des textes. Pour la première fois depuis cinq ans, je joue de nouveau en public, dans un gala d art populaire franco-russo-hongrois, donné «Pour l Indépendance hongroise» sous la présidence d Albert Bayet et de Paul Langevin au profit des familles des fusillés et des F.F.I. hongrois, section Petöfi! Mais c est surtout au cours d un concert donné à l Institut hongrois, présenté par Georges Auric, que le connais le grand bonheur d accompagner au piano, mes nouvelles œuvres : La «Gerbe hongroise» chantée par Pierre Bernac, sept de mes «Chants du Silence» magnifiquement interprétés par Marguerite Pifteau, et de faire entendre mes «Images paysannes françaises» que je n ai plus jouées en public depuis Ces «Images paysannes françaises», qui prendront en 1963, quand elles seront publiées avec une couverture de Hans Hartung, le titre «Sonata da Ballo». Je veux aussi faire entendre les magnifiques voix des soldats Noirs Américains et je les présente dans cinq concerts, qui d avril à juillet, ont de plus en plus de succès. En principe, l armée américaine interdit à ses soldats de se produire en public, et les concerts sont d abord privés : à la Maison hongroise, à la Maison de la Chimie, à la Salle de Géographie, dans une Auberge de Jeunesse, enfin, grâce à la compréhension des autorités américaines et à celle du Capitaine Goodmann, à la Salle Pleyel. Miroka adore ces gaillards noirs qui jouent. avec elle lorsqu ils viennent à la maison. Elle assiste au concert, à Pleyel et lorsque, du fauteuil du premier rang où elle est enfouie, elle voit arriver sur scène, ses amis, elle les interpelle d une voix enthousiaste Hello Joe! Hello Bob!, surprise des rires qui jaillissent dans la salle et sur scène. Je suis heureux de faire applaudir ces extraordinaires chanteurs venus des quatre coins des États-Unis, réunis par le hasard de la guerre. Ils ont eux-mêmes donné des noms aux ensembles qu ils ont spontanément formés «Harmony Four», «Harmony Wonders», «Secret Star», «Jubilee Four» et le public apprécie beaucoup ces chants de prière, d espoir nés au temps de l esclavage, perpétués de génération en génération, actualisés, comme cette «Complainte de Pearl Harbour» qui s ajoute aux histoires naïves, de «celui qui recevait une lettre», du «déluge avec Noé», de celui qui «prenait ses chaussures de voyage»... Poésie et musique liées pour la consolation dans la peine, la joie dans la paix, la bonhomie dans la conversation avec le Seigneur. Heures graves ou gaies, toujours belles et chaleureuses. Le public est enthousiaste et la salle comble applaudit frénétiquement chaque groupe. Je tente alors une expérience audacieuse : un superbe spiritual, magnifiquement rythmé, truffé de «breaks» individuels, est chanté par un des Quatuors, pendant la première partie du programme. Dans la seconde partie, un autre Quatuor 1 09 M.S. inédit Paris. Édition Rouart Lerolle. Collection «Chœurs sans accompagnement» Paris. Édition Salabert. Couverture de Maurice van Moppès M.S. inédit.
194 chante le même Spiritual d une manière toute différente, ce que je fais remarquer au public. A la fin du concert, lorsque la salle debout ovationne tous les Quatuors sur scène, je propose aux deux Quatuors de chanter ensemble le Spiritual qu ils ont interprété si différemment. Les garçons se concertent devant une salle attentive et silencieuse, désignent l indispensable «leader» et, sourires éclatants aux lèvres, annoncent «0K» en se groupant autour du micro. Un des chanteurs lance le premier son et les sept autres entrent à leur tour. Harmonie parfaite, contrepoint raffiné, rythmes plus variés que jamais, «breaks» séduisants... pas une seule hésitation!... Jamais encore je n avais entendu applaudissements aussi longs et frénétiques. Heureusement enregistré, l événement restera. Certains de nos anciens choristes des L.M.J. assistent aux concerts. L un d eux, Gino, m écrit en leur nom à tous :... «Un petit mot pour te dire combien nous avons été enthousiasmé par le concert. Lisette, moi et nos nombreux camarades sommes tous d accord pour affirmer que nous n avons jamais rien entendu de pareil, bien que le cinéma ait quelquefois essayé de nous initier aux chants nègres. Tu as dû t apercevoir que c est un très grand succès, et que beaucoup de spectateurs seraient volontiers restés à écouter pendant des heures encore. Mes camarades m ont remercié pour la soirée que je leur ai procurée, mais ces remerciements ne peuvent s adresser qu à toi...». La presse est élogieuse : On écrit dans «Arts» le 25 juillet : «Paul Arma présente les negro-spirituals, leur place à la naissance du jazz, leur valeur humaine : «Ce sont des chants d opprimés, dit-il, presque des chants de résistance». Ces chanteurs viennent de tous les coins de l Amérique. Celui-ci est chauffeur de taxi, celui-ci portier d un Uniprix. Ils se sont rencontrés dans l Armée américaine et se sont groupés pour chanter. Ils sont dons des amateurs et c est bien mieux ainsi. Ils chantent quand il leur plaît, tous donc toujours de grand cœur. Paul Arma nous dit l impression profonde que laissent dans les esprits les voix du folklore noir. Lui-même semble captivé au plus haut point par l œuvre qu il a entreprise : à la radio, il a déjà pris 80 enregistrements de divers ensembles et bientôt il espère pouvoir faire venir à Paris cette chorale de 200 chanteurs qui a remporté le plus grand succès à l Albert Hall de Londres. Devant cette sorte d importation d une musique dont nous avons été privés pendant les années d occupation, est-il permis de conclure à une plus grande ampleur de musique internationale que nous avions vu déjà prendre de l importance avant la guerre? Sur scène, l audition reprend. C est l histoire de celui qui reçoit une lettre ; l histoire du déluge et du père Noé ; des histoires d homme, de l homme toujours le même, à n en jamais finir sans doute, comme le prouve cette complainte de Pearl Harbour qui ressemble par l esprit et de très près aux annonces des messagers grecs. Ce qui fait le plaisir que l on a à entendre tous ces chants n est pas seulement d ordre esthétique. La joie vient aussi profondément de ce que cette musique et cette poésie sont œuvres de gens équilibrés, qu elles sont faites pour aider à la marche, pour tromper les heures d inaction, pour converser avec le dieu, en un mot qu elles sont populaires. Et la preuve de leur universalité, est le visage heureux des spectateurs de toutes races et le rire du responsable du «Jubilee Four» qui se tord sur sa chaise pendant que le Quatuor chante «Travelling Shoes» ou «Si vous voulez marcher prenez des chaussures de voyage»!. Ce n est pas sans difficulté - malgré les autorisations officielles - que je parviens à organiser enregistrements et concerts. Certains officiers blancs prennent ombrage du succès de leurs subordonnés noirs et c est surtout grâce à l entremise des aumôniers, des prêtres, des pasteurs et des rabbins auxquels je rends visite dans leur bureau commun, Place de l Opéra, que tout est facilité. On parvient même à sortir un coupable de prison, juste le temps d une soirée où sa voix fait merveille. Nous parlons souvent, avec nos amis noirs, des problèmes raciaux qui empoisonnent la grande démocratie américaine. Les uns sont confiants : - Vous verrez, nous disent-ils, tout va changer chez nous, maintenant. Nos femmes nous écrivent déjà qu elles sont mieux acceptées. Nous avons prouvé que nous savions être de vrais soldats américains. Tout sera différent quand nous rentrerons. Les autres ne se leurrent pas : - Tout sera pareil! On a eu besoin de nous, et on a établi - au moins dans l armée - un semblant d égalité. Mais tout redeviendra comme avant, dès le retour. Nous ne serons plus des soldats, mais des Négros, et la ségrégation reprendra, sans doute plus féroce qu avant. Ils ont raison. En 1946, je recevrai d une amie américaine, cette lettre :... «Il y a quelques mois j ai eu la chance de rencontrer Robeson : c était à une de ces «party» hollywoodiennes où se mêlent tant de gens autour de scotches et de sodas, parlant de tout et de rien. Robeson était assis sur un divan, portant un «Wallace button» grand comme un dollar d argent, et ne disant rien. Je me suis assise à côté de lui et nous avons commencé à parler. Je l ai toujours admiré, mais là, j ai été absolument enthousiasmé par sa vitalité, son allant et son ardeur à discuter de ce qui s était passé dans notre pays et dans le monde : les Noirs dans le Sud et ses expériences au collège ; de la Tchécoslovaquie où il était avec l armée américaine, de Panama où il travaille à l amélioration du sort des indigènes. Les mots se bousculaient et sa langue avait du mal à se discipliner quand il racontait ces choses. Les Noirs dans ce pays sont toujours traités à l ancienne manière cruelle et qui plus qu eux auraient des raisons d être découragés par cette situation? Et pourtant il n y avait pas le moindre accent de désespoir dans ce qu il disait...
195 9 MAI PAIX - NAISSANCE! Le début de cette année qui aurait du être de soulagement - la vraie joie on ne peut la connaître tant que la guerre continue - a été affreusement ternie pour moi, par cette sordide histoire du «Mouvement d Indépendance hongroise». Je ne parviens pas à comprendre les raisons, les motifs de ces calomnies qui ont voulu salir celui que j ai vu vivre jour après jour et je lui ai trouvé beaucoup de patience et de vertu à entrer dans cette sorte de jeu malsain que provoquèrent ce «Conseil d épuration» et cette «affaire disciplinaire» aux vocables qui hérissèrent à la fois mon bon sens et ma bonne foi. Mais c est aussi, à partir de ce moment que j ai compris comment il est possible d inventer n importe quoi sur n importe qui. A partir de ce moment aussi, je me suis promis de ne jamais accepter pour vrai que ce que j aurais moi-même contrôlé comme vrai. Plus personne ne me fera accepter la véracité d un fait dont je n aurai pas moi-même été témoin. Dès ce moment aussi, une sorte de lucidité me permettra de juger sévèrement souvent - les Hongrois de France et de Hongrie, et surtout de ne pas être dupe - même dans les moments d apparente euphorie - d un état d esprit que je vérifierai à maintes occasions, empreint de fausseté. Seuls quelques rares vrais amis de Paul, au cours de la vie que nous allons connaître et qui nous mettra en contact, à différents moments, avec la Hongrie et les Hongrois, échapperont au jugement inclément que, malgré ma tolérance, je porterai sur les compatriotes de mon époux! Cet hiver 1945 a été particulièrement froid. A Paris, Paul est parvenu assez bien a tiédir l atelier où trône la grosse cloche à charbon. Dans la vallée, il a fallu se démener pour trouver du bois à brûler dans la cuisinière et le petit Mirus, qui chauffe le rez-de-chaussée. Les chemins, autour de la maison ont été souvent impraticables avec la neige, le verglas et parvenir jusqu à la gare était une prouesse, avec la précieuse charge du bébé à naître. J ai dû, pourtant rester en contact avec mes dessinateurs. La Librairie Montjoie qui appartient à des gens de goût : une Hongroise, son fils et Laurette Girodias, l épouse du propriétaire des
196 Éditions du Chêne, a accepté le KALEVALA b. Je le fais illustrer par une exquise religieuse «Sœur Jeanne» qui signe Jeanne Reitlinger. On ne peut rien savoir d elle : seulement qu élevée en Finlande, et ayant fui le régime soviétique, elle vit maintenant dans un couvent parisien. Sa discrétion est égale à son talent. Ses dessins pour le «Kalevala» traduisent la sève populaire finnoise et mêlent mythes et réalités. Elle illustre encore un SAINT JÉRÔME ET LE LION c que j écris pour la même Édition. La Bibliographie de la France du Cercle de la Librairie annonce ainsi le «Kalevala».... «Sept contes finnois, d après la légende du Kalevala... Des générations de petits enfants de Finlande se sont enthousiasmés aux prouesses et aux contes merveilleux du Kalevala. Il était temps de les présenter à nos enfants de France. La plume délicatement compréhensive d Edmée Arma, offre, en une série de sept contes, les plus belles de ces légendes. Il n y aura pas d enfants, ni même d adultes, qui n accueilleront avec joie les génies et les fées de ce merveilleux pays lointain. Jeanne Reitlinger y ayant vécu et dont la jeunesse fut charmée par ces contes, a illustré ce livre dans l esprit pittoresque et féerique qui leur convenait». A propos de Saint Jérôme et le lion : «Cet album destiné aux petits enfants, leur révèle, avec la douceur du Saint, l ardente vie des moines du Jourdain. Les délicates illustrations de «Sœur Jeanne» graveront en leur esprit, cette vieille légende de Palestine». J ai proposé aux Éditions Ouvrières une collection d albums pour enfants. Songeant au petit «türpe» le lutin du folklore hongrois qui hante le jardin pour l émerveillement de Miroka, je donne à la collection, le titre «Les Farfadets». Les FARFADETS proposent d abord un mince recueil de chansons très simples composées par Paul, écrites par Jean Lançois et illustrées par Maurice Tranchant. Y vit un menu peuple familier à Miroka - qui donne son nom à l album - CHANSONS POUR MIROKA d : l escargot et l abeille, le moineau, la poule et le lapin, la chatte et la grenouille, la mouche et l âne. La petite fille retient aisément les paroles et les mélodies et aime beaucoup les fraîches images multicolores qui animent chaque page. Il y a encore un TRAVAILLONS EN CHANTANT e : des chansons de travail du folklore à colorier, que je fais illustrer par Villemot dont j aime les publicités si drôles qui amusent les quais du métro. Puis une MALLE MERVEILLEUSE f ; découpages pour habiller une poupée de carton dessinés avec une recherche minutieuse d authenticité par Marthe Fauchon. Enfin, plus tard, lorsque le petit Robin sera né, je sortirai, dédié à lui, un conte de Noël LE MERVEILLEUX NOËL DANS LA FORET g qui sera joliment mis en images par Jeanne Reitlinger, «Sœur Jeanne» qui dessine encore une SAINTE BLANDINE jamais publiée, «Sœur Jeanne» disparaissant brusquement. Là, encore les échos sont satisfaisants. Dans les «Nouvelles de France», à Uberlingen, en Allemagne, on pourra lire à propos des premiers albums des «Farfadets» :... «Edmée Arma s intéresse à l enfant dans toutes ses expressions ; elle cherche constamment à développer en lui, toutes ses curiosités, tous ses instincts, toutes ses facultés qui feront de lui un homme. Son modèle expérimental est sa fille Miroka, sensitive et sensible à l excès qui répond comme un clavier sous les doigts de sa maman. C est pour elle qu elle a conçu ces albums de découpage dont chaque costume est la reproduction d un authentique habillement régional... ces «Chansons pour Miroka», album de vingt et une chansons enfantines dont les notes sont des pâquerettes, des cloches, ou des bêtes à Bon Dieu, sur un fond de dessins, harmonieusement colorés...». «Travaillons en chantant» (œuvre d Edmée Arma et Villemot)... tous volumes caractérisés par un souci de belle présentation et un goût parfait (Arts ). «Le merveilleux Noël dans la forêt»... de ce conte charmant et délicatement écrit se dégage une haute morale d entraide et de bonté, mieux que ne peuvent le faire les belles périphrases des discoureurs patentés». ( Fr. Dufour. Le fichier du libraire. Décembre 1946). Seul l «Éducateur» est réticent : b Paris. Éditions Montjoie. Illustrations de J. Reitlinger. c Paris. Éditions Montjoie. Illustrations de J. Reitlinger. d Paris. Éditions Ouvrières. Illustrations de Maurice Tranchant. e Paris. Éditions Ouvrières. Illustrations de Villemot. f Paris. Éditions Ouvrières. Illustrations de Marthe Fauchon. g Paris. Éditions Ouvrières. Illustrations de Jeanne Reitlinger. Collection «Les farfadets».
197 ... «Peut-être, aujourd hui, nos fils et nos filles n aiment plus autant être bercés au murmure des cantilènes. La cruauté du temps a délivré leurs âmes : ils sont les hommes de demain et dès les premiers pas, ils ont leurs exigences qu aucun sortilège n endormira...». Je ne puis être d accord avec E.F. qui signe ces lignes : la cruauté du temps - des hommes - n a pas à enlever à l enfant son temps, à lui, de rêve, de sortilège. Que les exigences viennent plus tard!! La préparation de ces albums me donne beaucoup de joie et me fait oublier les problèmes irritants de bons de chaussures, de bons de layette pour l enfant à naître, de points textiles... il faut encore tailler des robes pour Miroka qui grandit, dans des rideaux usagés. Je me confectionne une jupe de grossesse dans une cotonnade de cuisine!... mais la liberté est là pour embellir toutes choses et gommer les ennuis. Le travail avec Jean Lançois pour les albums a donné lieu comme toujours à un échange de propos inattendus et drôles. Ainsi, m écrivit-il :... Je termine à l instant le brouillon des 21 chansons pour Miroka. Dès cinq heures du matin, j étais debout ces derniers jours pour activer ça et d autres urgences. D ailleurs j aime ce travail matinal où les mêmes mots viennent dix fois plus vite, viennent tout seuls. Je prétends que Flaubert gueulait dans son gueuloir pour trouver un mot qui lui manquait, parce qu il était apoplectique et travaillait à de mauvaises heures. Mieux à jeun, il aurait mieux manié son outil : le cerveau, le caractère, la culture et le style de Gustave Flaubert - sans avoir à se rouler par terre pour chercher ses mots. Je crois qu on écrit le soir sensiblement la même page que le matin à quelques ingéniosités près, mais beaucoup plus difficilement. Montant voir Maupassant dans sa mansarde, Flaubert quittait un vêtement par étage et arrivait tout de même en haut trop engoncé par son costume bourgeois. Désastreuse hygiène des obèses du XIXème siècle. Toute leur œuvre en porte la marque. Les cavaliers des siècles précédents étaient beaucoup plus équilibrés...». Jean Lescure refuse mon projet d émission de folklore chanté. Paul m écrit à ce propos : «J ai vu Lescure, il ne s agit pas du refus de ton travail, c est le folklore qui est refusé. La radio n a pas le temps pour des émissions folkloriques. Plus tard! De plus, il n a pas du tout compris ce que tu as proposé, il n a pas vu qu il s agissait de disques accompagnant les contes et a pensé que la musique serait trop chère... chœurs, solistes, orchestre!!!». Et mai est là, et la guerre se termine En Europe! Les Allemands signent leur capitulation, le 7 mai à Reims. Nos amis Américains n en ont pas fini pour autant avec les armes, car ils continuent à se battre avec le Japon.. ils ignorent comme nous qu il y aura l horreur de Hiroshima et de Nagasaki.. Pour le moment nous connaissons ici, une joie d autant plus grande que le destin fait coïncider la «signature du traité de paix» dans Berlin en ruines, peu après minuit, le 9 mai, avec la naissance de notre fils - le bébé de la première nuit de paix - dans Paris en fête, peu après minuit, le 9 mai! Miroka était née le premier quatorze juillet de l occupation où pour la première fois, la France ne dansait pas. L enfant qui n a pas eu le droit de venir au monde pendant les cinq années tragiques, apparaît la nuit même où la guerre se termine en Europe dans une ville illuminée, enfiévrée, délirante. Robin, Mathias, Patrice s est annoncé dès le 7. Mes parents sont en Bretagne, nous n avons pas le temps d y conduire Miroka. C est encore Tante Georgette et Raymond Charles qui l accueillent, à Esbly, dans des circonstances moins tragiques que la première fois. Une chambre a été retenue dans une clinique du XVIIème arrondissement où je dois retrouver la doctoresse qui, depuis cinq années, est devenue une amie précieuse Dès le matin du 8 mai, la ville entière danse dans les rues, et de notre sixième étage, brûlant sous la verrière - il fait une chaleur exceptionnelle - nous entendons le lancinant frottement des pieds des danseurs sur l asphalte. Par-dessus les toits qui nous cernent, nous parviennent les musiques de tout le quartier et le bourdonnement des avions qui participent à la fête. Les sirènes ont hurlé, toutes ensemble pendant trois minutes et pour la dernière fois, le signal de fin d alerte. Les cloches et le canon, sons de prière et de guerre, unis dans une même harmonie, ont lancé dans l air étouffant, leur message pacifique. Une gaieté énorme envahit la ville. Dans la soirée, nous prend le désir de partager la joie de la rue et nous nous mêlons à la foule. Paris a retrouvé ses mille lumières. S y ajoutent des feux de Bengale, des fusée, tricolores et les V de la Victoire que des projecteurs dessinent dans le ciel. Les yeux habitués à cinq années de nuit sont éblouis. Des couleurs vibrent et flamboient : fleurs, drapeaux, uniformes, robes d été, vitrines parées. On
198 passe brusquement de l ombre tragique à la clarté délirante, dans un déferlement de sons, d images et de scintillements. Je suis vite fatiguée. J ai un immense besoin de fraîcheur et de silence. Impossible rêve! La nuit est aussi folle que l a été la journée. L ambulance qui vient me chercher avant minuit, déclenche d abord, devant la maison, un semblant de calme effrayé, mais quand on me voit sortir, l allégresse reprend. Paul doit empêcher qu on me porte en triomphe! Des clameurs et des applaudissements saluent l enfant de la paix, à naître dans la nuit. Je ne demande pas tant d ovations, allongée et douloureuse. Le calme, le calme, c est tout ce que je veux! Paul me décrit avec enthousiasme le spectacle de la rue, mais s aperçoit tout à coup que l ambulance prend une mauvaise direction. Le chauffeur perd la tête dans cette énorme liesse qui envahit chaussées et trottoirs et remis sur le bon chemin, tombe en panne Place de la Concorde, où l ambulance est proprement prise d assaut par une foule inconsciente. Paul m extirpe de là, et à force de bourrades et de cris, me conduit à une voiture qui parvient à se frayer péniblement sa route. On nous a installés à l arrière, et klaxon hurlant, le conducteur inconnu à qui sa femme ne cesse de conseiller : «plus vite, plus vite, elle va accoucher dans la voiture», nous amène jusqu à la clinique. J ai à peine le temps d en apprécier le silence bienfaisant, je tombe, aidée par une piqûre, dans l inconscient... et je me réveille dans une chambre fraîche et calme, un fils dans un berceau, à côté de mon lit, un mari épuisé dans un fauteuil, qui guette mon réveil. Un fils nous est né, ce 9 mai au moment même où, à Berlin, se séparent les signataires de l acte de capitulation de l Allemagne. Symbole de la paix retrouvée, du bonheur d être libre, de l espoir de vivre... Robin, Mathias, Patrice. A la fin de cette nuit folle, joyeuse, exubérante, illuminée, Paul regagne l atelier à pied. L aube, tiède déjà, se lève sur des rues silencieuses ou des corps épuisés par les excès d heures d exaltation, gisent aux pieds des arbres, des maisons, sur et sous des bancs. La guerre est terminée en Europe. Pendant deux mille soixante quatorze jours, elle a ravagé des pays, asservi et tué des hommes, anéanti des espoirs. Elle a été semeuse de mort, et la victoire, malgré la grosse joie populaire, a un goût de désespoir. Quelqu un écrit dans le «Populaire», l organe central du parti socialiste, le mardi 8 mai, ces lignes qui traduisent la pensée de beaucoup : «Cela n en finissait pas de finir et nous étions las. La prise de Berlin, celle de Hambourg, l agonie des tyrans, la capitulation des armées ennemies, les unes après les autres, tous les grands événements ne nous saisissaient pas comme ils auraient du le faire. Il est vrai, les mêmes nouvelles qui nous annonçaient les progrès de la délivrance nous révélaient d inimaginables horreurs. Chaque pas des Alliés en Allemagne découvrait un nouveau charnier et il semblait que nous fussions nous-mêmes souillés par toutes ces horreurs. Si près de la victoire, nous n avions jamais peut-être été si près du désespoir, car ces crimes, par leur monstruosité, mettaient en cause notre foi même en l humanité. Plus d un, d entre nous, ces derniers jours, aura éprouvé une sorte de peur sacrée devant l homme, devant ce, qu il fallait bien voir, que l homme peut être encore en dépit de ses vantardises de civilisé. Je craignais pour moi, quand sonneront les cloches, de ne parvenir pas à être assez joyeux». Le 14 mai, un avion se pose à Orly, qui ramène de Buchenwald, Léon Blum et Janot, sa femme qu il a épousée pendant sa détention. Tant de souvenirs liés à Blum, cet homme vénéré par les uns, détesté par les autres, mais dont la dignité pendant son procès à Riom, a éclairé bien des événement Pour moi qui vis dans le monde clos et rassurant de ma chambre, l heure est au bonheur tranquille d avoir près de moi, cet enfant tant désiré. J ai porté avec joie ce signe de la liberté retrouvée. Je m émerveille maintenant qu il ait choisi, pour venir au monde, les premiers moments de la première nuit de paix. J apprends par les journaux et par nos visiteurs l exaltation extérieure qui persiste, un peu modérée seulement. Je suis heureuse de revoir, pendant ces heures privilégiées, les amis qui nous ont aidés à parcourir le long chemin vers la quiétude. Mes parents viennent de Bretagne voir leur petit-fils et on m amène Miroka. Pendant les mois où le petit frère était attendu, Miroka avait été attentive à cette lente éclosion. Souvent, elle posait la tête ou la main sur mon ventre pour le sentir bouger ; elle clamait bien haut, dans le métro, quand nous étions bousculés «Fais attention, Mamy, qu on n écrase pas le nez du petit frère»... ce qui me valait immédiatement, une place assise ; elle
199 enseignait avec mépris, aux voisins qui lui parlaient de rose et de choux, une réalité plus concrète. Elle la fait aussi quand la religieuse qui vient chercher le bébé pour le changer, lui susurre : «Alors on est contente de ce beau cadeau du Petit Jésus?». - «Ben, c est pas un cadeau du Petit Jésus, puisqu'il vient du ventre de ma mamy». Cadeau ou pas, le petit frère - minuscule et intouchable dans son berceau - intéresse moins l enfant qu une drôle de poupée de tissu vêtue d une salopette à carreaux et d une casquette rouge qui semble bien s amuser au pied du lit. C est une gentille attention, pour la grande sœur, de nos amis noirs. Ils ont fait venir des États-Unis, ce jouet pour elle, et une layette complète pour le nouveau-né. «Il est bien petit»! remarque Miroka, quand on lui met enfin Robin dans les bras... et elle le restitue sans regret, pour jouer avec la poupée plus drôle que le bébé. Dix jours passent ainsi, reposants, calmes, puis c est le retour dans l atelier jusqu à la fin du mois. Miroka est restée à Esbly, je peux ainsi doucement reprendre pied dans la vie quotidienne. Robin est solide et facile. Nous cherchons en vain, à avoir des nouvelles des camarades déportés, nous espérons toujours le rapatriement de l un ou de l autre. Un matin, on sonne, et je trouve sur le seuil Jacques, un de nos fidèles de l ancienne chorale, que nous voyons régulièrement. Quelqu'un est derrière lui, dissimulé à moitié. Très vite et très fort, Jacques annonce : «Je vous amène Maurice qui vient de rentrer du camp». Il s écarte. Et par je ne sais quel réflexe de sang-froid, je souris à un squelettique vieillard courbé, édenté et chauve, dans lequel je n aurais, sans l avertissement habile de Jacques, jamais pu reconnaître notre solide et joyeux Maurice, le Maurice d avant Auschwitz. Paul, lui non plus, ne laisse rien voir de sa stupeur, et tandis qu il s occupe des deux camarades, je dois, réfugiée dans le cabinet de toilette, vomir et sangloter de colère et de désespoir... Maurice a retrouvé, heureusement, à Paris, sa femme et l enfant qu il n avait pas eu le temps de connaître. Doucement, grâce à eux, il va reprendre forces et santé et nous reverrons, peu à peu, renaître un Maurice de plus en plus solide mais que la vraie joie aura du mal à habiter. Miroka nous rejoint au début de juin et nous prenons tous les quatre, le petit train qui court dans la vallée ; grande joie pour la petite fille ; un voisin nous attend avec sa voiture à âne pour nous conduire de la gare à la maison. Triomphale équipée! Le bébé bien calé dans un bras, je trône sur le siège, cramponnée d une main au montant de la charrette, Miroka très excitée mais pas très rassurée, se serre contre moi, le voisin, à pied, tire son âne, Paul derrière surveille le chargement. La vie tranquille, coule pour les enfants et pour moi dans la maison claire et le jardin. Robin mène une existence paisible de bébé sain et heureux, promenant sur ce qui l entoure un regard candide vaguement bleu - étrangeté au milieu de nos prunelles brunes - Pour cela, Miroka lui a donné un joli nom : «le bleuet de Mamy», ou bien lorsqu il est poudré au sortir du bain, la «petite groseille sucrée». Elle s intéresse maintenant passionnément au petit frère et attend avec impatience, l heure du biberon que je lui permets de tenir pour m aider! Mais le «Bleuet» dort encore beaucoup dans le berceau installé sous les arbres, et la grande sœur s invente de beaux moments, nue dans les hautes herbes ou sous les branches basses, pataugeant dans le ruisseau ou se plongeant de temps en temps dans l eau d un baquet, tiédie au soleil. Cette existence de sauvageonne lui convient au milieu du petit peuple du jardin et du bois que nous achetons à coté de la maison. Chaque fin de semaine voit arriver des amis : Lorna, de nouveau à Paris, correspondante d un journal américain, Stremi, le pourvoyeur de fausses cartes qui a retrouvé son honnête travail de retouches photographiques, Simone et Maurice qui tente d oublier le camp, Lisette et Gino, Lucienne et Georges. Madame Poulet, Emy et ses enfants : Faby et Jacky, Gilberte qui vient d épouser Bill, un américain, font quelques séjours à la maison. Nous réunissons, par une belle soirée de juillet, une trentaine d invités dans le jardin du «Verduron» ; nos amis noirs et quelques-uns de ceux qui les ont tant applaudis. Le vallon entend, une grande partie de la nuit, les voix magnifiques s épanouir sous les pommiers. C est une inoubliable fête de l amitié et de la joie.
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