DANS LE MOUVEMENT LIVRE

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1 Toute vie devient fable à distance, devient légende. Edmée et Paul ARMA à Miroka, à Robin, à Anne. MÉMOIRES A DEUX VOIX Témoignages de MOUVEMENT DANS LE MOUVEMENT LIVRE

2 EDMÉE ET PAUL ARMA MÉMOIRES A DEUX VOIX Paul Arma était déjà très malade, quand, à Paris, au début de l année 1986, le Centre Georges Pompidou, présenta l exposition «Mouvement dans le mouvement» qui réunit les œuvres des artistes contemporains ayant dessiné les couvertures de soixante-quatorze partitions du compositeur. On put y voir aussi les œuvres plastiques du musicien : musicollages, musigraphies, rythmes en couleurs, et les petites sculptures de métal et de bois que Paul Arma avait baptisées «Musiques sculptées». Des concerts accompagnèrent l exposition. Et Paul Arma qui, depuis plusieurs années écrivait ses Mémoires, ajouta alors à ceux-ci, un épilogue en forme de prologue, où il analysa, comme il avait pris l habitude de le faire, au long de ses souvenirs, ses œuvres et ses émotions. ÉPILOGUE EN FORME DE PROLOGUE Dois-je considérer ces manifestations comme un aboutissement, comme une consécration? Certes non ; d autres expositions, d autres concerts ont été abrités par des lieux prestigieux en France et hors de France. Mais j ai décidé, puisque les ans et quelques handicaps me contraignent à la modération, à la sagesse, de choisir Paris et ce lieu si controversé, où l art a quand même sa place : le Centre Georges Pompidou, pour illustrer ce que le musicologue Daniel Paquette a dit : Paul Arma, «artiste universel multiforme, sans cesse en quête de l unité artistique, médiateur perpétuel entre le visuel, le tactile, l auditif... dans cette apparente dispersion qui est richesse et finalité sensible». La route a été longue et variée qui a conduit l enfant de Budapest, né au début du siècle, amoureux de la peinture et surtout de la musique - qu il découvrit avec Béla Bartók, son maître - jusqu à cette ultime étape parisienne.

3 1986 Chemins difficiles de la jeunesse, dans une Europe Centrale confuse ; voies glorieuses dans les États-Unis, où le pianiste connut le succès ; impasses dans une Allemagne où le musicien se fit militant ; piste d exil vers la France ; sentes clandestines du temps d occupation ; enfin avenues et rues des capitales du monde, des temps de paix. Pour aboutir à ce résumé d une existence d homme, dont on a encore dit : «Imprégnée d humanité, imprégnée par l Humanité, son œuvre se veut toujours engagée, jamais dans un sens nationaliste étroit, mais dans l universalité des problèmes mondiaux ; en cela Paul Arma défend toujours la liberté et la dignité humaine». Plus de quatre-vingts années de vie d homme, plus de soixante années de vie de créateur. Ce sont quelques témoignages de ces dernières qui sont exposés sur les murs, qui sont entendus dans les salles de concerts du Centre Pompidou à la fin de 1985, au début de Les 74 œuvres de 74 artistes contemporains qui figurent à l exposition, 74 couvertures de partitions musicales sont «la plus belle mosaïque de l amitié imaginable» puisqu elles témoignent des rencontres et des complicités entre le musicien et des plasticiens. Certaines de ces rencontres - avec Kandinsky, Moholy Nagy - datant du Bauhaus de Dessau, dans l Allemagne trouble de l avant-guerre d autres - avec Picasso, Matisse, Chagall, Calder, avec tant d autres encore - dans la France en paix. Les autres œuvres exposées sous le titre «Oeuvres plastiques de Paul Arma» veulent être l expression d une quête vers l unité de l art, objet de recherches d une vie entière. «Elles projettent dans les trois dimensions de l espace, les idées de l artiste-compositeur sur les correspondances visuelles et tangibles de l univers sonore». Les concerts, confiés au jeune «Atelier Musique de Ville d Avray», sous la direction de Jean-Louis Petit présentent des œuvres choisies pour leur diversité : quatorze parmi les 303 écrites au cours de ma carrière de compositeur. L une d elles : «Six pièces pour voix seule» date de Martha Graham en fit une chorégraphie qu elle dansa dès 1932 aux États-Unis, et évoque mes années américaines. La «Gerbe hongroise» dédiée à Béla Bartók «en témoignage d amitié», écrite en pleine guerre, en France, est une sorte de retour aux sources avec ses sept chansons paysannes. Nostalgie de l exilé, du proscrit? «C est au patrimoine de son propre pays que Paul Arma se consacre... ces sept chansons paysannes sont d une saveur bien caractéristique, et les harmonisations quelquefois très audacieuses, restent toujours d une logique indiscutable, dont le côté primesautier s accorde excellemment avec les textes et en fait de véritables œuvres d art...» écrivit Honegger, à la parution de l œuvre. En triple hommage à des disparus : deux hommes qui me furent chers, mon maître Bartók, Romain Rolland, et «ceux qui ne sont jamais revenus, mes amis torturés, massacres» : «Trois épitaphes pour piano», écrites en 1945, dont mon ami musicologue, Maurice Chattelun, m écrivait dans une lettre du 13 juin 1970 : «...Les «Épitaphes» ont une puissance évocatrice trop saisissante pour qu on les interroge. Malgré sa réussite pianistique, j entends la troisième transcrite pour un orchestre à vent, riche en saxhorns et un célesta». C est en Allemagne que je jouai, moi-même, les «Trois Épitaphes», en 1949, à Cologne, en première mondiale. Ecrit pour le sixième anniversaire de la mort de Bartók en 1951, on entend, au Centre Pompidou, en 1985 : «Divertimento n 2» pour flûte, violoncelle et piano. Il a été joué au cours des années, maintes fois, et c est le flûtiste hongrois Istvan Matuz qui m écrira encore le 27 mars 1987 : «Nous avons joué... votre merveilleux «Divertimento n 2» dans un concert radiodiffusé par «Kossuth». Nous avons appris cette œuvre avec le plus grand plaisir ; nous trouvons tous les trois, que la façon d élaborer les thèmes populaires y est absolument originale - une polymétrie, polyrythmie que nous n avons encore vues nulle part - une liberté dans la rigueur, comme vous aimez le dire souvent, une beauté nouvelle, inédite. Merci d avoir écrit cette pièce...». «Trois mouvements pour trio d anches», de 1949, joués souvent en concert à la Radio, ont provoqué il y a quelques années cette lettre d un auditeur : «Il y a quelque chose de sauvage, des orages, des tempêtes, des intervalles auxquels on n est pas habitués et qui bouleversent et donnent des évocations de rochers abrupts, infranchissables, de mers lointaines, houleuses, noires à l écume blanche». Il me plaît de faire jouer en première audition, plusieurs œuvres écrites en 1977 : «Parlando pour flûte seule» ; «Trois structures sonores pour violoncelle et basson» ; «Deux improvisations pour alto seul» et une «Résonance pour clarinette et percussion» qui m avait été demandée en 1975 par plusieurs interprètes. Le titre «Résonance» avait été déterminé pendant la composition, la mise au point de la partition ; c est une sorte de dialogue constant entre la clarinette et les percussions, dialogue varié à l extrême où, autant les questions que les réponses deviennent constamment des résonances logiques. Deux œuvres, exécutées au cours des mêmes concerts, au Centre Pompidou, ont déjà été enregistrées sur disques : «Trois évolutions pour basson seul» de 1971, aux U.S.A. sur disque Gasparo, à Nashville, par Otto Eifert en «Deux résonances» pour percussion et piano de 1972, en Hongrie, sur disque Hungaroton en Les «Trois Évolutions» font partie d une série d œuvres pour instrument seul : «Trois permanences pour flûte», «Trois regards pour hautbois», «Trois mobiles pour clarinette», «Trois contrastes pour saxophone». Elles ont toutes la même charpente, le même discours, un graphisme identique, les mêmes silences aux mêmes endroits, des phrases analogues, un dessin semblable, mais la matière mélodique de base de chacune est différente. Ce sont des œuvres de dimensions miniaturisées, d où un langage clair, transparent, laconique. Obligation intérieure de tout dire avec les moyens les plus réduits.

4 Les «Deux Résonances» pour percussion et piano, lorsqu elles ont paru sur disque, ont été ainsi jugées par la musicologue et critique Edith Weber : «Elles associent paradoxalement économie des moyens, expression puissante et percutante. Paul Arma, délibérément musicien de notre époque, n a pas fini d étonner par tous les moyens qu il met en œuvre». Les «Six permanences» pour quatre hautbois jouées par le hautboïste Jacques Vandeville, appartiennent à une série d œuvres datées de 1975 pour instrument seul : «Six évolutions pour flûtes» ; «Six contrastes pour clarinettes» ; «Six regards pour bassons» ; «Six mobiles pour saxophones» qui peuvent être jouées par un, deux, trois ou quatre interprètes. Les enregistrements préalables sur bande magnétique, de trois voix, permettent l exécution définitive par l interprète seul. Ce qui a fait écrire à Raymond Lyon en 1985, à propos de l œuvre pour une, deux, trois ou quatre flûtes : «La technique a permis à un unique flûtiste de jouer pour le disque - paru chez Hungaroton, en Hongrie - une œuvre pour quatre flûtes. Quand on le sait, la réussite est impressionnante... Si Paul Arma a perçu les progrès techniques, c est pour démontrer qu ils peuvent être utiles : ils grandissent l arsenal de la communication entre les hommes. Paul Arma le prouve en servant avec eux la musique, et non en l asservissant». «Le temps abolit la durée» cantate pour récitant et quatuor à cordes que j ai composée en 1980 sur des textes d Eugène Ionesco et que j ai dédiée «à mon fils Robin, le peintre» est donnée, sur la demande de Jean-Louis Petit avec un quintette et non un quatuor à cordes. Le récitant est Pierre Rousseau qui a déjà travaillé avec moi à la Radio et dont la voix est remarquable. Enfin j ai tenu à faire figurer dans le programme d un des concerts «Trente et un instantanés» pour bois, percussion, célesta, xylophone et piano. Cette œuvre qui a fait l objet de divers ballets est ici accompagnée d un texte de Claude Aveline «Trente-et-une formes de l attente» et d une centaine de projections picturales de mon fils Robin. C est là encore, Pierre Rousseau, le récitant. Ainsi bien des époques de création sont évoquées en quelques jours d exposition, en quelques heures de concert. Et ces évocations sont autant d émotions pour moi. Comme sont aussi émotions, certaines présences, certains revoirs, certaines retrouvailles. Si des témoins de ma vie d autrefois, en Hongrie, en Amérique, en Allemagne, éloignés ou disparus, ne me rejoignent pas à Beaubourg, certains sont là, que j ai connus en France. C est Faby, la petite fille dont les parents m accueillirent fraternellement, lorsque j arrivai d Allemagne, en Ce sont les camarades de cette époque de 1936 qu on appela «Front Populaire» : Jean, Gaston, Michel. Ce sont Simone et Maurice qui chantèrent, en 1939 dans ma Chorale des «Loisirs Musicaux de la Jeunesse». Ce sont André et Thérèse qui m aidèrent quand j étais clandestin. Ce sont Loyse et Pierre qui m épaulèrent en maintes circonstances. Ce sont des peintres, des critiques, des écrivains, des amis d autrefois et des amis d aujourd hui. Et c est surtout Edmée, ma compagne, qui lia son sort à celui de l exilé à la plus mauvaise heure, et Mireille notre fille née le premier quatorze juillet de guerre, sans lampions et sans danses, et Anne la fille de notre fille, et Robin le peintre, notre fils, né, lui, dans les premières minutes de la première nuit de paix, et dont les œuvres picturales accompagnent, à Beaubourg, ma musique. Mouvement dans le mouvement. Voix contre voix, voix dans les voix, elles se rétrécissent et s élargissent tour à tour. Elles s éloignent, elles se rapprochent, elles se perdent, elles se redécouvrent. La chaîne qui enchaîne devient lien. Lien entre les hommes. Le temps n est pas figé en espace, sa continuité est inéluctable. Et pour évoquer cette continuité, deux voix vont témoigner, chacune avec son accent, des événements vécus parfois à des lieues de distance, évoquer ensuite une existence commune, chargée d Histoire, et d histoires... de guerre, de paix, de musique, de travail, d amour, d amitié... de vie. Intensité de la quête! Ma voix et celle d Edmée ma compagne, dans ces «Mémoires à deux voix».

5 PIÈCES POUR VOIX SEULE HONGRIE : Enfance à Budapest Vers la musique : Académie Franz Liszt Les maîtres : Bartók, Molnar Les amis Exclusion de l Académie Sanatorium

6 A Budapest, dans un petit appartement de la rue Dembinski, Rosalia Weisz, 32 ans et David Weisshaus, 36 ans, son époux, ajoutent au mobilier de leur chambre éclairée au pétrole, un lit pour Imre, le second garçon qui leur naît un 22 octobre diront certains, 1905 préciseront d autres, tous les papiers disparus, remplacés, reperdus dans une Europe centrale souvent bouleversée. N en disparaîtra pourtant jamais, pour le nouveau-né, comme pour toute sa famille, la mention : «vallasa izraelita». Dans l Empire austro-hongrois, on ne manque pas d étiqueter l individu dès sa naissance. Imre, donc est mon prénom, Weisshaus mon patronyme... jusqu au moment où, en 1933, à Paris, je deviendrai, et pour toujours, Paul Arma. En ce début de siècle, je suis donc encore Imre. J ai deux sœurs : Szeren qu on appelle plutôt Zsuzsa, et Klara, qui ont leurs lits dans la salle à manger et un frère Jenö, à qui on a attribué le réduit, près de la cuisine, où loge habituellement la petite servante que se doit d avoir toute famille convenable. Mes parents ne sont pas capables de s offrir cette aide domestique ; ils doivent déjà payer une nourrice paysanne, ma mère ne pouvant me nourrir ellemême. Ma première enfance me laissera peu de souvenirs : quelques images seulement. Pourtant, une impression restera très forte, celle de la contrainte religieuse que notre père nous impose. Contrainte qui me fera me détourner de toute religion. Ce que je nommerai, sans doute à tort, conformisme religieux, règne chez nous, facteur d autant plus dérangeant que ma mère n en observe les règles que par respect pour mon père et qu il lui arrive de les négliger. Je suis souvent avec maman, lorsqu elle s affaire dans la cuisine, et intrigué par son manège qui consiste à laver, dans deux bassines et à ranger dans deux parties distinctes du buffet, des vaisselles en apparence semblables. Elle m explique qu on ne doit pas mélanger ce qui touche à la viande et ce qui concerne les laitages, et me fait remarquer qu on ne mange du beurre, du fromage, qu on ne boit du lait que plusieurs heures après avoir absorbé de la viande. Un jour qu elle laisse sur la nappe des assiettes et des couverts, sans observer la stricte distinction, mon père, rentré à l improviste, sans un mot, renverse la table ; il faut remplacer, malgré notre quasi pauvreté, la vaisselle cassée. A partir de ce moment, mon père se montre encore plus intransigeant. Il l est aussi pour l observance des fêtes religieuses auxquelles nous devons tous participer et il veille à ce que je l imite en tous points. A peine si, lorsque je suis encore très petit, permet-il qu au moment du grand jeûne de Kippour, on me donne quelque nourriture. Ma mère ne craint pas d enfreindre la règle lorsque l un ou l autre des enfants est malade et, en l absence de mon père, donne à l alité - mais dans un papier, pour ne laisser aucune trace - une tranche de jambon dont l usage est naturellement interdit à la maison. Mon père, représentant en spiritueux, dans l entreprise d un de ses beaux-frères, fait, toute la semaine, des tournées chez les paysans des environs de Budapest, pour acheter et vendre du vin. Une fois par semaine, Il prend un fiacre pour aller dans des fermes de la proche banlieue. Les autres jours, il voyage par le train et quand j aurai grandi, m emmènera parfois avec lui. Il m arrivera alors d être horriblement gêné, lorsque je le verrai sortir taled et phylactères et, tourné vers le levant, se frapper la poitrine, à l heure de la prière, sans se soucier des voyageurs qui partagent notre compartiment de quatrième classe. Je ne sens nul besoin de participer à des rites qui me sembleront toujours factices. Je ne sais pas encore que tout être doit avoir une foi, imposée ou choisie, et que, plus tard, rebelle à celle de mes ancêtres, je croirai éperdument à d autres religions : celle de l homme, celle de l art. Je passerai quand même ma bar-mitzva, mais j éprouverai alors une sorte de honte et beaucoup de tristesse car il me semblera trahir mon père, en étant, à la synagogue, entouré de parents et d amis, le héros d une fête solennelle dans laquelle je ne me sentirai que figurant. C est à un de mes grands-oncles - rabbin de la communauté juive de Budapest - que je devrai répondre en hébreu à la question qu il me posera. Tout cela préparé à l avance : question et réponse apprises par cœur. Et pourtant, lorsqu il me faudra la donner cette réponse, et même la lire mot à mot sur le texte que la Thora-mutato soulignera, je ne parviendrai pas à le faire correctement. Refus par l inconscient? Peut-être. Malgré cette réticence que j ai pour les choses de la religion, l intolérance déjà me choque. A Budapest, on rencontre beaucoup de juifs ayant fui les pogroms de Pologne et de Russie. On les reconnaît facilement, car presque tous ont gardé la tenue traditionnelle et souvent les juifs budapestois qui se considèrent supérieurs, murmurent au passage de jeunes ou de vieux barbus, vêtus du cafetan, les payess encadrant le visage sous le chapeau, : «ces sales Polaks». Je ne comprends pas cela. Ma mère, elle-même, agit de cette façon et quand je demande : «Ne sont-ils pas juifs comme nous?», elle ne sait que répondre. «Eux, ce sont des «attardés», des «primitifs»»! Jamais mon père ne parle ainsi. Il serait fort en colère s il entendait ces propos. Ma mère pensera toujours grimper dans la hiérarchie sociale par le dédain et même l intolérance. Je suis le «petit» de la famille, donc le plus gâté... et le plus puni! sauf par mon père qui réserve sa sévérité à l aîné de ses garçons. Peut-être la mentalité de la Hongrie de l époque veut-elle que cette intransigeance soit monnaie courante un soir, mon père annonce, en arrivant à la maison : - «Jenö ne rentrera plus ici, je l ai mis à la porte!» Ma mère, effrayée, demande pourquoi. - «Mon fils ne mettra plus les pieds dans cette maison, je l ai vu entrer dans un hôtel borgne avec une fille!» La raison est, pour mon père, suffisante! Il est véritablement indigné. Après des pleurs de ma mère et maints allers et retours entre la maison et l endroit où Jenö s est réfugié, mon père se laisse fléchir et le fils indigne revient chez nous. Mais il s échappera vite de la trop stricte vie familiale. Il refuse de faire des études secondaires, s essaye à différents métiers, mais quelques légères indélicatesses le font toujours quitter rapidement les maisons qui l emploient. Ma mère

7 fait preuve, vis-à-vis de lui, d une faiblesse permanente, le sort de toutes les mauvaises passes, vend des bijoux, des objets personnels, en cachette de nous, pour toujours l aider, sans, pour autant, lui donner l envie de se prendre en main. Je suis encore, pendant ce temps, le petit garçon sur lequel veillent trois femmes ma mère et mes deux sœurs. Zsuzsa, l aînée, très autoritaire, pèse très vite sur le rebelle qu en réalité je suis, sous une docilité trompeuse. Klara, très snob, s occupe moins de moi, s intéresse peu à la maison, cherche à s en éloigner en se fiançant, très jeune, plusieurs fois, à des garçons que, finalement, elle ne trouve pas assez fortunés pour lui offrir la vie qu elle ambitionne. Un officier supérieur, de vingt ans plus âgé qu elle, a quelque chance car il lui fait la cour en l emmenant dans les restaurants les plus chics de la ville, mais là non plus, il n y a pas mariage. Maman alterne, avec moi, gâteries et punitions. Elle me donne, en cachette, du chocolat - friandise coûteuse - et je ne manque pas, fiérot et maladroit, d annoncer aux aînés, la bouche encore pleine de la délicieuse saveur - «Ce n est pas du chocolat que maman m a donné!» Mais les gifles pleuvent aussi, parfois les coups de bâton. Les filles échappent à ces règlements de compte destinés sans doute à former la virilité des petits mâles. Et comme Zsuzsa ne manque jamais l occasion de me réprimander, maman juge utile de renchérir. Chaque famille budapestoise possède une tapette en osier à double usage! Elle sert à battre les tapis étalés sur les rambardes des balcons qui, dans les cours intérieures des immeubles, desservent, à chaque étage, les appartements - certains jours, toute la ville résonne des échos des vigoureux dépoussiérages - Elle sert aussi à rosser les garnements. Ma mère en use souvent, qui va volontiers décrocher l objet ; mais je comprends vite que je suis piégé si je n ai pas le temps de filer dans la salle à manger. Là, seulement, je risque d échapper aux coups, en courant autour de la table, et cela devient un sport qui m amuse, de me faire pourchasser par ma mère brandissant sa tapette et s essoufflant. Parfois elle s arrête, je n ai pas le temps de faire demi-tour, le battoir s abat sur mon dos, mais, le plus souvent, il frappe la table ou une chaise et, à ce régime, l osier se détériore rapidement. J imagine que le commerce des tapettes à tapis est fructueux à Budapest, où il y a beaucoup de tapis et encore plus de gamins malicieux. J en veux parfois à ma mère, je ne sais trop pourquoi puisque nous sommes tous, les petits, traités ainsi et que, finalement, la poursuite est souvent drôle. Je décide, un jour, de prendre ma revanche. Une ou deux fois par semaine, des paysannes viennent en ville proposer aux particuliers, leurs marchandises, aux portes des cuisines qui s ouvrent sur les balcons intérieurs. Ma mère a l habitude d acheter ainsi le beurre, le fromage blanc, les œufs. Il y a, en permanence, sur le buffet, près de la porte, une balance où la paysanne pèse ce qu elle vend. Je m aperçois que ma mère a fixé sous le plateau où on pose les poids, une petite masse de 50 ou 100 grammes. Ainsi, elle gagne un peu de marchandise. Avec une audace inconsciente, je menace de montrer le plateau ainsi trafiqué à la paysanne confiante, à qui va toute ma sympathie! Inutile de dire que mon audace est punie comme il se doit, mais le bon droit - à mon avis d enfant - triomphe! Cette tricherie est une mauvaise action que mon père n admettrait pas. Non père qui me fait parfois le grand plaisir de m emmener, en fiacre ou par le train, dans les fermes où il a ses rendezvous. C est chaque fois une grande fête pour moi ; le petit citadin est curieux de voir cette campagne où de menues joies l attendent à chaque arrivée dans une ferme, on me coupe une épaisse tranche de pain fait à la maison, sur lequel on étale une énorme couche de beurre. J assiste avec amusement aux discussions entre vendeur et acheteur et surtout au manège de mon père toujours très sobre, qui doit ruser pour ne pas boire tous les verres qu on lui offre et crache, dès qu il peut détourner l attention de son hôte, le vin dont l excès le rendrait ivre avant le soir. Mon enfance est, somme toute, heureuse : j aime bien le jeu, et je ne suis jamais particulièrement morose. Si je suis seul, je m invente des maisons et des bateaux magnifiques, entre les pieds des tables, bien caché par les retombées des nappes et des tapis. En plein air, je suis un fervent du cerf-volant dont je fabrique des modèles que je juge extraordinaires... et qui, effectivement volent bien! Je suis aussi habile à la fabrication des lampions : mon chefd œuvre est un lampion-cage, dont je ne suis pas peu fier en le promenant triomphalement dans une retraite aux flambeaux. Lampions aussi, mais au sol, ces potirons astucieusement creusés, dont les yeux et la bouche découpés, laissent voir la lueur diabolique de la bougie allumée dans leurs crânes! A l âge de l école, je m offre les vertiges des manèges forains. Ce sont les cochons et les chevaux mes favoris, que l on fait basculer en avant et qui rebondissent en arrière. Mais comme je n ai jamais d argent en poche, il me faut trouver le moyen de galoper gratuitement. Ce sont mes camarades d école qui me l enseignent. Les petits manèges itinérants recrutent, dès leur arrivée dans les villes et les villages, des volontaires qui, juchés sur une plate-forme supérieure, poussent des rayons entraînant le tout, dès que le patron sonne la cloche du départ. Quand cela tourne déjà assez bien, on peut s asseoir un moment sur la barre et profiter de l élan! A un nouveau son de cloche, on retient le mouvement jusqu à l arrêt. En guise de paiement, chacun a le droit, après six ou huit manœuvres - selon la générosité du forain - de faire un tour sur sa monture préférée. Avec quel plaisir je pratique ce sport, dès que je peux m échapper de la maison, et aussi avec quelle fierté, puisque je paye moi-même, par mon effort, le divertissement qui me plaît tant! Dès l âge de six ans, je passe parfois une ou deux semaines chez l une de mes grand-mères, dans un village au nord-est de la Hongrie. La mère de mon père habite une toute petite maison au sol de terre battue, et cultive un minuscule lopin de terre à quelque distance de son logis. Elle garde pour elle une partie de ses produits et, deux fois par semaine, un panier à chaque bras, elle emporte au marché, des choux, des légumes, des salades qu elle étale par terre sur un tissu et vend aisément. Cela la fait vivre. Elle me régale d une savoureuse cuisine paysanne et je lui réclame souvent la cape farcie légèrement sucrée, avec des noix cassées. Je ne sais pas si elle mange kasher et si elle pratique sa religion, la chose ne m intéresse pas du tout. Habillée comme toutes les autres paysannes, elle porte aussi un fichu sur la tête. Elle mourra à

8 quatre-vingt seize ans... Son autre fils - né d un premier mariage - habite dans un village proche. Son destin est étrange : sa femme lui a donné treize filles et un garçon, puis est morte la même année qu une de ses filles, de tuberculose. Il les enterre : C est la volonté de Dieu. La tuberculose - et pense-t-il toujours - la volonté de Dieu, lui enlèvent successivement onze filles, ne lui en laissant qu une et le garçon. Aucune révolte en lui, l extermination de sa famille n est que l accomplissement de la volonté divine. Il faut accepter! Il exerce un métier typiquement hongrois : des charrettes lui livrent de volumineux sacs de plumes d oie qu aidé de la fille qui lui reste, il décortique et nettoie pour en faire du duvet qu il vend, au poids, aux fabricants d édredons. Quand on sait que l édredon bien gonflé est, à côté des coussins tissés ou brodés, l ornement principal de chaque logis, on comprend que mon oncle ne chôme jamais. Le brave homme a une particularité : lorsqu il a un train à prendre tôt le matin, il a si grand peur de le rater, qu il quitte sa maison la veille au soir, et passe la nuit à la gare pour être certain de partir! Je m entendrai toujours bien avec lui et avec les deux enfants que Dieu lui a laissés. Il saura d ailleurs, dans un moment crucial pour moi, me prouver sa compréhension et son affection. Alors que ma mère, dès la mort de mon père, ne fréquentera plus cette famille paysanne qu elle méprisera un peu, sans jamais avoir voulu la connaître bien. Maman estime qu elle sort d un tout autre milieu et n a rien à voir avec ceux qu elle nomme, sur un ton méprisant «parasztok!» (les péquenots!). Son père est artisan-tailleur ; sa mère, une solide et très belle femme qui vivra jusqu à quatre-vingt douze ans, a mis au monde dix-huit enfants dont un seul est mort jeune. Tous les enfants mariés, cela fait une imposante famille, dont ma mère fréquente plus volontiers, les membres les mieux installés dans la société bourgeoise de Budapest. On a demandé à l une des tantes les plus fortunées d être ma marraine, et je suis invité parfois dans le quartier élégant du Parlement, Place de la Liberté. Mon oncle, Hongrois d origine autrichienne, bel homme porteur d une coquette barbiche, a, au bas de l immeuble qu il habite, un bureau où il représente la firme autrichienne du papier à cigarettes «Abadie» ; comble de la réussite, il emploie une secrétaire! J entends là des propos bien méchants contre la Hongrie et les Hongrois, formulés par l Autrichien : - «Ces bons à rien, qui ne veulent pas travailler! Il n y a que l Autriche et Vienne de valables au monde! C est là qu est la civilisation!». L avantage que je tire de ces visites «mondaines» est le tas de cahiers de papier à cigarettes que l oncle m offre généreusement pour les partager avec mes camarades. Publicité déguisée? Les autres frères et sœurs de ma mère ont des destins divers et logent, dans la ville, à des adresses qui indiquent leur niveau dans la hiérarchie sociale. L un de mes oncles est horloger, le mari d une de mes tantes, d origine tchèque est, curieusement, représentant en charcuterie. Un des plus riches de la famille est ce négociant en spiritueux qui emploie mon père. Mais avec lui, et malgré le désir de ma mère, les rapports restent strictement professionnels, dans la bonne bourgeoisie budapestoise, on ne fréquente pas la famille d un de ses employés. Dans les moments difficiles pourtant, la solidarité qui existe dans toutes les familles juives, sait se manifester tout naturellement, et le sera en particulier pour moi, lorsque, mon père disparu, il me faudra choisir mon chemin peu aisé. Une grande espérance fait frémir, un moment, cette nombreuse parentèle. Le bruit se répand qu un grand-oncle, devenu - on ne sait trop comment, ni pourquoi - évêque et possesseur de mines d or et d argent dans les États-Unis d Amérique où il avait émigré, est mort en laissant une immense fortune. Les héritiers éventuels, tous Hongrois de Hongrie, s agitent pour se partager la fabuleuse manne. Chacun y va de sa quote-part pour grossir une jolie somme qu on remet à un avocat chargé d aller revendiquer sur place, les droits des Magyars. L homme de loi s embarque aux frais des tantes, des oncles, des parents occupés à faire déjà mille rêve d opulence, et ne revient jamais... J entends beaucoup d histoires au sujet de ce grand espoir qui, peu à peu, s effrite, mais je n y comprends pas grand chose et ne saurai jamais le fin mot du Conte de l Oncle d Amérique! C est lorsque j ai six ans que ma mère et Zsuzsa me conduisent ou plutôt, me portent, suspendu par jeu, à leurs bras repliés à la Talmud-tora - l école primaire juive - située non loin de la maison. Les quatre années que j y passe ne me laissent que de très bons souvenirs, d abord parce qu aucune contrainte religieuse exagérée ne s y exerce, au contraire de ce qui se passe à la maison, ensuite parce que le Directeur est un homme agréable, veuf avec trois fils, dont les deux plus jeunes deviennent mes camarades ; je suis souvent chez eux, je fais, avec eux, des excursions. C est dans cette école qu on découvre la grande myopie qui, dès ce moment, va m obliger à porter des lunettes. Je ne m intéresse pas tellement aux événements qui, en Hongrie comme ailleurs, préludent à la guerre mondiale. En 1912, pourtant, la rue bouge : les ouvriers de Budapest élèvent des barricades et, derrière les tramways renversés, affrontent l armée. On prend soin de me tenir à l écart de cette agitation. Je n ai pas tout à fait dix ans quand la guerre éclate. La Hongrie se bat aux côtés de l Autriche et de l Allemagne. Mon frère qui a dix-neuf ans est mobilisé, il apparaît dans un uniforme qui nous impressionne beaucoup et, après une période d entraînement, est envoyé au combat. Nous l accompagnons à la gare où la colonne se forme, et les parents voient défiler quatre par quatre, les fils qu on dirige vers le front. C est là que, pour la première et la dernière fois, je vois mon père pleurer. C est une image que je n oublierai jamais. Lui, ne partant pas - il est trop âgé pour être mobilisé - continue son travail. C est le moment où il y a beaucoup d argent à gagner avec des trafics de toutes sortes, et là encore son intégrité et sa fermeté se manifestent et m impressionnent : - «Je ne veux pas faire la moindre chose malhonnête et je veux, d autre part, me coucher tranquillement chaque soir, sans la crainte d être sorti du lit, le matin, par la police». Sa vertu est d autant plus héroïque que la famine règne vite dans le pays. On peut avoir, à volonté, seulement deux

9 sortes de nourriture : le potiron qui, poussant partout, se vend très bon marché, et l orge. Les ménagères inventent les plats les plus invraisemblables et composent des menus uniquement avec ces deux denrées. On mange de la soupe au potiron, des galettes épaisses d orge, parfois panées, revenues à la poêle en guise de viande, du potiron haché comme légume, de la compote de potiron sucrée à la saccharine pour dessert. Il n y a plus de blé, le pain jaune est un infect mélange collant de farine d orge et de farine de mais, dont on ne peut couper de tranches, tant la mie est gluante. La famine ne se terminera pas avec la guerre, elle durera encore plusieurs années. Mon frère est fait prisonnier par les Italiens, et nous restons longtemps sans nouvelles de lui. En 1917, il s évade, son type méditerranéen et les vêtements civils qu il a pu se procurer, lui permettent de passer partout. Il parvient jusqu à Budapest. La guerre suivante ne l épargnera pas, il sera déporté à Auschwitz et n en reviendra pas. En 1917, aussi, alors que j ai treize ans, mon père tombe malade. Il souffre atrocement, j assiste à cette souffrance car je dors encore dans la chambre de mes parents. Je le vois parfois se tordre de douleur par terre et le médecin le calmer avec des piqûres de morphine. On a diagnostiqué une maladie d estomac qu on soigne pendant un an, jusqu à ce qu un jeune médecin découvre qu il est atteint d un cancer. Au début de décembre 1918, on propose d hospitaliser le malade et de l opérer. L intervention a lieu et semble réussie ; le visage et le corps gonflés affreusement sont redevenus normaux ; nous pensons que la guérison est proche, mais mon père est atteint maintenant d un cancer généralisé. Le vingt-cinq décembre, on ne me permet pas d aller à l hôpital. A la maison, un camarade vient me voir, il a apporté son violon et nous jouons - violon et piano - sans doute pas par hasard, la Marche funèbre de Chopin. La porte s ouvre, ma mère et ma sœur me disent que papa est mort. J aurais voulu le voir, et Zsuzsa m a empêché d aller à l hôpital! Elle me promet que je le verrai dans le cercueil, avant l enterrement... et s arrange pour que le cercueil soit fermé avant mon arrivée. Ainsi, ne l aurai-je pas vu une dernière fois : je vais détester ma sœur pour cela et pour toute l autorité dont elle m accablera encore plus, à partir de cette disparition. Commence alors «Shiva», les sept jours de deuil, pendant lesquels tous les membres de la famille restent réunis pour une longue veillée. Les hommes et les garçons sont assis par terre ou sur des planches basses, le plus près possible du sol et prient. Les femmes préparent la nourriture qu elles apportent dans la pièce où se tient la veillée. Une mèche allumée dans un verre d huile, en haut de l armoire, permet à l âme du défunt de ne pas perdre son chemin dans la nuit, le chiffon blanc et l eau, posés à côté de la veilleuse, servent à sa purification. En 1918, lorsque la guerre semble perdue pour l Allemagne et ses alliées, les ouvriers hongrois, et les soldats ralliés à leur cause, occupent, le 31 octobre, la gare et les édifices publics de Budapest ; le 16 novembre, la République est proclamée avec, comme Président, le Comte Michel Karolyi. La jeune République hongroise est devenue indépendante de l Empire autrichien. Mais les conditions de la paix signée entre les belligérants sont si dures pour la Hongrie qui perd les deux tiers de son territoire au profit de la Roumanie et de la Tchécoslovaquie, que le Président Karolyi démissionne le 21 mars Des manifestations communistes ont lieu dans Budapest ; des participants sont tués ; le cortège funèbre qui accompagne les morts, regroupe ouvriers au son de la Marche funèbre de Chopin. On y chante «La Marseillaise» et «L Internationale». Le Parti communiste qui a fusionné avec le Parti socialiste démocrate crée la République Hongroise des Soviets dirigée par Béla Kuhn. Béla Kuhn, journaliste, ami de Lénine, avait été chef des légions étrangères de l Armée rouge, pendant la guerre qui avait suivi la révolution bolchevique. Ce qu on appelle la période de la «Dictature du Prolétariat» ne dure que 133 jours. Béla Kuhn retourne en Union Soviétique il deviendra un important dirigeant de la 3 ème Internationale jusqu en 1935 avant d être victime d une des épurations et fusillé en A la «Dictature du Prolétariat», succède le régime déjà fasciste du régent, l amiral Horthy. L adolescent que je suis ne retiendra que peu de choses de ces événements ; des images : les tramways, peints en rouge, qui circulent dans la ville ; le mystérieux bouton rouge qu un camarade de ma sœur, demande à maman de lui fabriquer pour le passer à une boutonnière de sa veste ; le drapeau rouge de la victoire qui flotte quelque temps sur la ville. Mais cela m amènera lentement a m intéresser à des idées que discuteront des amis que je me ferai. A dix ans, après les quatre années de petite école, j étais entré pour deux ans, au gymnasium où je ne faisais pas de latin, peu de mathématiques et de sciences, avant d effectuer une année d école secondaire - «école pour les citoyens», obligatoire - et de finir, peu brillamment, je l avoue, mes humanités, à la «Réalshule» d où je suis renvoyé en Je ne suis pas ce qu on appelle «un bon élève», et je ne fais rien pour être aimé par mes professeurs, par mes camarades non plus! Ces derniers ne comprennent pas que, handicapé par ma mauvaise vue, je fuis les jeux brutaux qui les passionnent. Le sport collectif même, me fait peur, je renonce au football après avoir fait partie d une équipe scolaire, tant je redoute le ballon sur mon visage et mes lunettes. Par contre, je suis bon en sport individuel et gagne plusieurs médailles aux cent mètres courus en interscolaires. Il est vrai que mes longues jambes sont un avantage... En réalité, seules la littérature, la poésie, m intéressent. Lorsqu on nous fait analyser grammaticalement une phrase tirée d un texte, je juge cela barbare et cherche à en connaître plus que ce qu on nous donne à disséquer. Je trouve pendant quelques semaines un bon système pour lire en paix les livres que je me procure - surtout des traductions d auteurs français et russes -. Chaque matin, je quitte la maison avec mon cartable rempli et ma collation - les classes durent jusqu à une heure. J ai une carte d abonnement pour le tram ; j ignore hypocritement la station où je devrais normalement descendre pour aller étudier, et je me laisse conduire jusqu au terminus de la ligne, en banlieue. Il y a là un abri qui me sert d asile pour la matinée et je lis, je lis jusqu à l heure de la fin des cours. Parfois le soleil est là, sinon je me recroqueville dans le froid. Je parachève ma forfaiture en imitant la signature de ma mère sur les mots d absence que je me fabrique. L exemple de la droiture rigoureuse de mon père ne peut vaincre la soif que j ai de lecture, et l ennui que j éprouve à l école. Je ne puis me résoudre à apprendre ce qui est imposé ; le résultat est que je suis toujours un des derniers de la classe, mais que, très tôt, j ai déjà lu beaucoup d auteurs dont on ne nous a jamais parlé.

10 Un de nos professeurs, Monsieur Kraus, comme par hasard antisémite, utilise pour les mauvais élèves dont je suis, un système raffiné de brimades morales et physiques. Il n est d ailleurs pas le seul : la punition la plus banale et une des plus insupportables en vogue dans toutes les écoles, consiste à faire agenouiller les punis, en culottes courtes, sur deux poignées de haricots secs posés au bord de l estrade. Pendant la durée du divertissement qui varie selon le sadisme du tortionnaire, il est défendu de bouger et d essayer d alléger le poids du corps sur l un ou l autre genou nu ; un coup de règle terrible, arrivé de derrière, oblige le malheureux garçon à redresser l échine et à souffrir de plus en plus. Inutile de dire que mes genoux sont souvent soumis à l épreuve des haricots. Déjà le Professeur Kraus, qui m a réellement pris en grippe, m a exclu de la chorale, sous le prétexte que je chante faux. C est probablement vrai, mais les répétitions de la chorale ne me plaisant pas, mon exclusion me procure une heure de liberté chaque semaine. C est encore le Professeur Kraus que je rencontre un jour, dans la rue où je me livre à une démonstration ridicule. Alors que ma nature me pousse à être, en beaucoup de choses, contestataire et non conformiste - c est ce qui m amènera à comprendre, plus tard, la signification du dadaïsme - il m arrive de tomber dans le conformisme le plus banal et le plus absurde, tant la mode peut être contagieuse. C est l époque où les hommes de la bonne société budapestoise, se promènent, canotier sur la tête et canne à la main, et se plaisent à jouer de cette canne en la tournant avec dextérité entre leurs doigts pour lui faire faire les moulinets les plus extravagants. Cette mode me gagne comme une maladie, et me prend souvent l envie stupide, de jouer l homme élégant : je manie fièrement ma canne dans les rues de la ville. C est alors que, canotier en tête, je me trouve en face de mon professeur ennemi, qui, lui aussi joue de la canne et arbore le couvre-chef du moment. - «Que fais-tu là, mon garçon?» - «La même chose que vous, Monsieur, je me promène!» Réponse à ne pas faire! Monsieur Kraus saisit ma canne, la casse en deux sur son genou, me laisse quand même mon chapeau... et me fait convoquer, le lendemain, chez le Directeur qui me reproche de faire des choses aussi ridicules en public!! Et naturellement, c est le Professeur Kraus qui met fin à ma peu glorieuse carrière scolaire. Un jour, brusquement, en classe, il s adresse à moi. - «Lève-toi!» J obéis. Il arrive près de moi et dit : - «Tu es bien juif, n est-ce pas?» - «Oui Monsieur.» - «Pourquoi est-ce que tu ne te convertis pas?» - «J ai encore pas mal d années pour le faire, Monsieur.» - «Pourquoi pas mal d années?» - «Parce que Jésus a été baptisé à 33 ans, Monsieur.» Une énorme gifle me projette contre le mur. La classe est figée. Je me secoue et sors. Je ne reviens que lorsque le cours suivant commence avec un autre professeur. Mes camarades semblent consternés, mais pas un ne me dira «Tu as bien fait de répondre ainsi!», ou «Tu as eu tort!», ou «Tu es stupide!». Rien, qu une réserve effrayée et prudente. Le lendemain, arrive à la maison, une convocation «pour affaire grave». C est ma sœur Zsuzsa - elle a, depuis la mort de mon père, pris la direction de la maison - qui vient se faire signifier mon exclusion pour «attitude inadmissible». J ai quinze ans, mes études sont terminées. Si, au lycée, je ne me suis pas fait d amis, j ai, en dehors du milieu scolaire, deux très bons camarades plus âgés que moi de deux et de trois années. Ils se connaissaient depuis longtemps déjà, lorsqu ils m ont accepté comme ami. Nous faisons ensemble d interminables promenades agrémentées d interminables discussions. Un de leurs grands principes de santé est la vie en plein air, le plus souvent possible. Ils ont inventé un astucieux système pour s obliger à respirer largement pendant leurs sorties sous de larges capes qui leur tombent jusqu aux pieds, ils se lient les bras derrière le dos avec une corde solide qui leur tire les épaules en arrière et les oblige à se tenir droit, ils pensent ainsi développer leurs poumons et s épargner la tuberculose qui sévit un peu partout. «Un esprit sain dans un corps sain» est leur devise, et leur développement intellectuel est à la mesure de leur santé physique. Naturellement, dès que je suis admis en leur compagnie, je dois me procurer la cape et accepter le harnachement. Les conversations, au cours de nos longues marches, me plaisent infiniment et me font aborder des problèmes sociaux, politiques, tellement nouveaux pour moi, que je me sens bien inculte devant ces aînés qui m acceptent avec tant d amitié. J aborde, grâce à eux, Marx, Hegel, Engels, Schopenhauer avec beaucoup d enthousiasme mais sans y comprendre grand chose, tant, jusque là, j avais été éloigné de toute préoccupation idéologique. C est eux qui me donnent un élan que je retrouverai, beaucoup plus tard seulement, et qui orientera une grande partie de ma vie vers une certaine direction. Ma mère voit sans bienveillance, notre amitié. D abord, nos capes et nos cordes lui paraissent des excentricités condamnables, puis, nos conversations, qu elle surprend parfois, l effrayent ; elle est convaincue que les problèmes abordés ne sont pas de nos âges et que les idées remuées sont dangereuses. Sans doute aussi, craint-elle inconsciemment de me voir échapper à l influence familiale. Il y a également en elle, en réaction à la rigueur religieuse que mon père a essayé de maintenir chez nous, jusqu à sa mort, cette étrange hostilité qu elle manifeste non seulement à la religion juive, mais aussi aux juifs. Il semble qu elle veuille oublier, à tout prix, qu elle est juive, et son intolérance se manifeste à tout instant. L un de mes amis, Friedman, étant juif, il lui est, à priori, antipathique. Elle va jusqu à l accuser, après un dîner où elle a fait l effort d inviter mes deux camarades, d avoir subtilisé une montre en or, souvenir de mon père, qui avait été posée sur la table. Elle veut m obliger à aller la lui réclamer, ce que je refuse de faire. Elle est contrainte, le lendemain, d avouer sa mauvaise foi, lorsque la concierge nous rapporte, trouvés dans la cour, les débris de la montre,

11 tombée avec les miettes de la nappe secouée à la fenêtre. Cette intolérance et ce manque de solidarité d une juive avec ceux qui ont à lutter déjà avec une grande partie de l humanité, resteront toujours incompréhensibles pour moi et m éloigneront peu à peu de maman. Ainsi, à quinze ans, mes études sont terminées, mais je ne puis rester inactif ; en 1919 la vie est encore très difficile en ville ; l inflation est énorme, les cartes de rationnement existent encore, le système du troc prospère, on tente d acheter directement chez les paysans. On m envoie parfois, chercher du ravitaillement, à la campagne. Nous sommes nombreux à envahir les trains pour ce genre de mission et il m arrive de voyager, avec beaucoup d autres, cramponné sur le toit d un wagon et d y avoir si froid que la seule ressource est d introduire les pieds dans le sac à provisions, au milieu des pommes de terre. Ma mère travaille pour une maison de confection, et je la surprends souvent, lorsque je me réveille tard dans la nuit, encore penchée sur sa machine à coudre. Klara fait des études de secrétariat, Zsuzsa de jardinière d enfants, dans une école Montessori. Je me fais engager, comme apprenti, dans une imprimerie - papeterie du centre de Budapest. Mon travail consiste à balayer, ranger les chutes de papier, cirer les chaussures du patron, faire des paquets et livrer parfois les commandes, dans une voiture à bras. Là encore, les taloches tombent fréquemment, mais j apprends au moins, à faire impeccablement les paquets - j en garderai, toute ma vie, le goût des colis bien faits - ; je ne déteste pas les balades, dans les rues, avec mon chargement, sauf quand j aperçois un ancien camarade de lycée ou une fille que je connais et que je feins d ignorer ; je ne me sens pourtant pas vraiment humilié par de si modestes besognes car j ai, en tête, de grands projets, et en attendant, je travaille sans déplaisir. Autant que la littérature, le théâtre me passionne. Je vois souvent au Théâtre National, pour peu d argent, au dernier rang de balcon, des pièces hongroises ou traduites : Shakespeare, Ibsen... J entends aussi beaucoup de concerts. Le goût pour la musique ne me vient que lentement. Assez tôt, j avais pris des leçons de piano, comme l avaient fait, avant moi, mes deux sœurs et mon frère, l étude du piano faisant obligatoirement partie du bagage culturel petit-bourgeois de Budapest. Mais, mon professeur, une très brave femme qui enseignait honnêtement, n avait aucune envergure et c est à coups de règle qu elle rectifiait la position des doigts sur le clavier. Les gammes, les études ne me plaisaient pas et mon premier contact avec le travail au piano avait pris fin avec la mort de mon professeur, enlevée rapidement par le cancer. Les exercices, au piano, m avaient autant ennuyé que les analyses grammaticales à l école, mais j avais continué à pianoter quand je le pouvais. Un jour dans un concert, j entends jouer Bartók. Quelque chose s éveille en moi que je ne peux expliquer. Au même moment, je prends conscience de la richesse du chant populaire, car je quitte souvent la ville pour des escapades, peu banales à cette époque dans le milieu où je vis. Je rejoins, par le train, quelque village à une trentaine de kilomètres de Budapest, et de là, sac au dos, je marche, sans but précis dans la campagne. Je dors dans des granges, j assiste à des veillées, j écoute les paysans chanter dans les champs. Je découvre la musique populaire, je l aime, elle entre pour toujours dans mon cœur. Alors se précise ce qui n avait été qu un rêve : la volonté de travailler avec Bartók! Un concours va avoir lieu, pour l entrée à l Académie Franz Liszt où enseigne Bartók. C est pour le préparer que je pars à la campagne chez mon oncle, le demi-frère de mon père qui m accueille avec affection. Il veut bien être mon complice en me présentant à une famille qui possède le seul piano du village. Là, j ai la possibilité de travailler plusieurs heures par jour. Je le fais avec tant d acharnement que je réussis à être, à l automne 1920, parmi les cinq admis sur les trois cents candidats. Le jour de l examen, je ne vois, en pénétrant dans la salle, que l imposante table où trône le jury - les professeurs de l Académie - et le piano. Rien ne compte plus maintenant que le clavier devant lequel je prends place, à l appel de mon nom... Pendant que je joue, je prends conscience que Bartók se lève, s approche du piano, se tient derrière moi. A un certain moment, il m arrête : - «Ca va, ça va! Vous voulez devenir musicien professionnel?» Mon cœur bat tellement que j ai du mal à sortir un : - «Oui!» Il faut attendre trois jours, se retrouver à trois cents, à nouveau dans la grande salle de l Académie et là entendre cinq noms : ceux des élèves admis à entrer dans le domaine de la musique. Et résonnent le mien et ceux des professeurs avec lesquels, dès ce jour, j aurai le privilège d étudier. Parmi eux, celui de Bartók! Ma vie commence...

12 J ai gagné mon pari avec moi-même, ma vie commence! Mais commencent aussi les difficultés! Ma mère et mes soeurs jugent la profession de musicien - pianiste - compositeur, incompatible avec une existence bourgeoisement et normalement établie. Klara vient de se marier avec un petit industriel teinturier et a honte d avoir un frère saltimbanque. Le beau-frère teinturier fait un effort : il offre de me prendre dans son entreprise qu il veut agrandir. On considère que c est la chance de ma vie : je deviendrai teinturier, ainsi j aurai une vie digne et stable! C est compter sans ma volonté farouche. Je ne serai pas teinturier. Je serai musicien. Il ne me reste qu à me débrouiller seul dans la voie que j ai choisie, et je dois, avant tout, quitter la maison. Quelque temps après la mort de mon père, nous avons échangé notre petit appartement contre un plus grand et plus confortable où j ai une chambre à moi. Je l ai peinte, sous les regards scandalisés de la maisonnée en blanc avec une bande noire de quinze centimètres de haut, sous le plafond, et je l ai ornée d affiches et de broderies paysannes. Je viens d y installer un piano à queue acheté à crédit. Ma mère cède l appartement au jeune ménage, se réservant une pièce. Zsuzsa a déjà quitté la maison et je suis prié de me trouver un autre logis où caser piano et affaires personnelles. J obtiens, dans une famille, en échange de leçons de piano à deux enfants, une chambre de bonne, vide, en haut d un immeuble, et j ai l autorisation d y faire monter mon instrument. J achète un lit pliant métallique, mais la pièce est minuscule, le piano prend toute la place et je dois couper vingt centimètres des pieds du lit pour pouvoir en glisser une partie sous le clavier. C est le paradis! L hiver arrivant, il faut résoudre le problème du chauffage. Je fabrique un poêle avec une grande marmite dans laquelle je découpe une ouverture. J y glisse un tuyau coudé qui rejoint la fenêtre dont je remplace une vitre par une plaque de tôle. Le tout, posé sur un trépied, donne une chaleur vite insupportable, à quarante centimètres de la chaise du piano... quand j ai du charbon... Je me procure celui-ci, en ramassant chaque jour, dans un sac qui ne me quitte pas, les morceaux tombés des voitures de charbonniers qui livrent en ville. J ai trois élèves payants, deux enfants et un baryton amateur qui travaille une fois par semaine avec moi. Ma mère, très généreusement, mais en cachette de ma sœur et de mon beau-frère, m apporte parfois quelque plat cuisiné. Cela dure quelque temps. Mais les locataires de l immeuble finissent par être exaspérés par ce piano que je travaille parfois douze heures par jour lorsque je n ai pas de cours à l Académie. Me voilà donc en quête d une chambre, quête d autant plus difficile que je ne peux me séparer de mon encombrant compagnon. Quand on accepte enfin celui-ci et que le laborieux déménagement a eu lieu, on ne tarde pas, au bout de deux ou trois mois, à me prier d aller loger ma bruyante présence ailleurs. Ainsi mon piano et moi connaissons bien des vicissitudes. C est pendant cette période que la magnifique solidarité juive se manifeste. La nombreuse parentèle décide que chaque jour, je déjeunerai chez l une ou l autre de mes tantes et qu une fois par semaine, je serai accueilli dans le restaurant d un ami juif de la famille. Un repas quotidien ainsi assuré, je me débrouille le soir avec peu. Ainsi, ce n est pas la misère totale, mais une existence très dure matériellement. Le résultat est que, dès 1921, j ai une fièvre persistante qui dépasse 38. Les examens décèlent une congestion au sommet du poumon gauche. Malgré la fièvre, je ne peux me permettre de travailler moins. Le père d une de mes élèves, une gentille fillette qui m aime bien, m introduit dans la famille de son associé, le Baron H., importateur pour la Régie hongroise, du tabac de Bulgarie, d excellente qualité et bon marché. Le Baron H., juif anobli, possède à Budapest, un fastueux palais où il se plaît à étaler sa munificence, en donnant des réceptions très courues. Les deux fils deviennent mes élèves... On ne me paye pas les leçons mais on m invite aux dîners et aux réceptions où on me demande souvent de jouer pour les invités. Ainsi, le Baron, finaud, exhibe, à bon compte, son «musicien de cour». C est, pour le moment, ma seule possibilité de jouer en public, et il y a parfois, parmi les invités, des artistes. C est ce qui me fait oublier l attitude condescendante que se permet trop souvent mon hôte. Offre-t-il cigares et cigarettes marqués à son chiffre? Il passe devant moi sans me présenter la cassette, revient sur ses pas, saisit une cigarette et me la donne. - «Ah! oui! Toi aussi tu fumes!» J aimerais lui jeter son obole à la figure! Il y a dans les salons un véritable musée avec cinq Gréco, des Rembrandt, des Rubens. J ai grande joie à les voir et les revoir et j aimerais faire partager mon plaisir à un de mes amis peintre qui, trop pauvre, n a jamais quitté le pays. J en parle au Baron : - «Oh! Non, ce n est pas possible! Imagine-toi qu il pleuve, et que mes tapis soient abîmés par des chaussures boueuses. Non! Il faut protéger les belles choses, n est-ce pas?» Des instants fugitifs de bonheur, m aident à supporter cette situation. Ainsi, pendant un des concerts où je joue un long passage pianissimo, un homme petit et assez fort, se lève, s approche doucement du piano, se penche, observe mes mains et retourne s asseoir. Le concert terminé, il me félicite et m explique : - «Je voulais mieux comprendre comment vous faites ces admirables pianissimi.» C est le pianiste Edwin Fischer! Mon existence matérielle est difficile, mais, à l Académie, je suis heureux. Après des années d études scolaires peu exaltantes, mon séjour y est, non seulement sur le plan du travail, mais aussi dans le domaine des découvertes humaines, une période d intense enrichissement. J ai l honneur et le bonheur d avoir, pour professeurs, deux hommes qui marqueront ma vie entière : Antal Molnár et Béla Bartók.

13 Je ne suis certes pas un des meilleurs étudiants d Antal Molnár qui nous enseigne la «théorie de la musique», et j ignore la raison exacte de ma nonchalance vis-à-vis de cette matière ; peut-être s agit-il, chez moi, d une sorte d impatience ; j ai du mal à me contraindre au rythme normal des cours, contraire à mon tempérament impulsif. Mais si l objet de son enseignement ne me passionne pas, le professeur, lui, me subjugue. Il est d une beauté remarquable qu il conservera en vieillissant. Il ne me sera pas souvent donné de connaître un homme si généreux, si respectueux des conceptions des autres, - lucide pourtant et sachant défendre sa propre opinion -, si compréhensif, si intelligemment patient, si juste, et si infailliblement humain. Son bagage intellectuel, ses connaissances musicales considérables, joints à son immense modestie, le placent dans la catégorie des hommes de très grande valeur. Antal Molnár a beaucoup d affection pour moi. A mon admiration répond son estime. Nos contacts se poursuivront après mes années d études. Un seul point de désaccord existera toujours entre Molnár et moi : son culte pour Kodaly qu il me sera impossible de partager. Il écrira dans ses mémoires qui resteront longtemps en manuscrit : «Très peu nombreux sont les musiciens dont je peux dire que je les connais aussi bien qu un entomologiste connaît un insecte dont le cocon s ouvre dans sa main. Le cocon s est ouvert dans sa main, et c est là que l insecte s est envolé. C est de cette façon que je connais Imre Weisshaus. Il était étudiant dans l Institution musicale où j étais professeur : l Académie Franz Liszt à Budapest, et l élève de l artiste, que jusqu à aujourd hui, j estime le plus dans le royaume musical du vingtième siècle : Bartók. Bartók a beaucoup aimé Imre Weisshaus, et moi aussi. Pourquoi? Parce que, toujours, Weisshaus, qu il se soit trompé ou qu il ait eu raison, a tout accompli avec conviction et surtout avec son cœur et sa passion. J ai rarement vu un artiste qui ait assumé intégralement sa destinée, comme lui...». A l Académie, j échappe à l enseignement de la composition par Kodaly qui ne m accepte pas dans sa classe, et c est Bartók dont l estime et l amitié pour moi se manifesteront toujours ouvertement, qui m enseigne, avec le piano, la composition musicale. Gyôrgy Kôsa, a eu un peu avant moi, ce même privilège. Bartók! Lorsque j entre à l Académie, je ne connais pas du tout l homme, tant il mène une vie discrète, mais j admire intensément le musicien. J ai assisté à pas mal de ses concerts, j ai aimé ses œuvres qui m ont attiré terriblement, et c est justement en l entendant jouer que j ai senti, un jour, cet irrésistible appel de la musique. Très vite j apprendrai à connaître cet homme extraordinaire qui sera plus qu un maître pour moi. Dès sa jeunesse, il avait entrevu avec clairvoyance, l isolement et la solitude qui seront siens pendant toute sa vie. A l âge de 24 ans, il avait été marqué par un échec, à Paris, où en 1905 il concourait pour le Prix Rubinstein. Les examinateurs, au jugement peu avancé, n avaient apprécié en Bartók, ni le pianiste, ni le compositeur. Le prix de piano avait été décerné à un autre candidat, celui de composition n avait trouvé, aux yeux du jury, aucun sujet digne de le remporter. Conscient de sa valeur et tristement édifié sur l équité de ses juges, Bartók était entré dans une colère telle qu il n avait pas craint de critiquer, sous forme de vers satiriques, ces «vétérans» de l enseignement. Sa seule consolation avait été d avoir eu, au moins, l occasion de visiter Paris, d où il avait écrit à sa mère : «Heureusement, Paris est là... ville divine sans Dieu... qui est le centre du monde... merveilleux dans sa diversité, unique, distrayant et apaisant, riche, gai et noble». Et il ajoutait : «Je prévois - j en ai d avance la certitude - que mon sort sera celui d une âme solitaire. Je me suis presque habitué à la pensée, qu il ne peut en être autrement et que cela doit être». De sa vie entière, il décida alors de faire une suite ininterrompue de travail : «Travailler et étudier, encore travailler et étudier, et encore et toujours travailler et étudier, c est ainsi seulement que l on peut parvenir à faire quelque chose...». Et, de fait, jamais il ne s accordera le moindre répit, le moindre ralentissement dans l effort ; malgré sa fragilité physique, jamais la lassitude ne le maîtrisera. Ces années de 1920 à 1924, où, grâce à Bartók, mon avenir de musicien se précise, sont celle-là même où le maître se débat dans des problèmes de tous ordres. C est à ce moment que Bartók se remet en question et élabore peu à peu sa vérité esthétique. C est l époque où il devient certain de sa vocation de «pianiste international». Mais c est aussi le temps où le gouvernement en place : celui du régent fasciste Horthy - que j avais vu entrer à Budapest, sur son cheval blanc, à la tête des troupes roumaines - entend faire payer aux artistes et intellectuels libéraux, la sympathie qu ils ont manifestée à l éphémère «dictature du prolétariat». Belá Kuhn avait, dès la stabilisation de la situation en Hongrie, en 1919, élaboré de grands projets dans le domaine de la culture. Le «commissaire politique à la musique» Belá Reinitz avait pris, comme conseillers techniques, Dohnany, Kodaly, Bartók et il avait été question de créer un musée de la musique ou, au musée ethnographique, une section de musique populaire dont Bartók aurait été le directeur. Le régime communiste s est effondré au début d août 1919, Belá Kuhn s est enfui et avec lui le poète Belá Balasz, ami de Bartók qui avait écrit les livrets du «Château de Barbe bleue» et du «Prince de bois». Belá Balasz a d abord rejoint l Allemagne, puis l U.R.S.S. Dohnany est suspendu pour une année, Bartók est menacé d «épuration» ; les professeurs de l Académie se mettent en grève pour protester contre ces mesures. Bartók songe sérieusement à quitter la Hongrie ; mais son amour du pays et de la musique, le retient. Il écrit, le 30 mars 1920, de Berlin, au Roumain Juon Busitia : «La situation chez nous est des plus désolantes : je suis venu ici pour voir ce qu on pourrait faire. Je constate avec joie que je suis connu et estimé dans ce pays. On pourrait peut-être y jeter l ancre. Mais vous savez bien que les chansons populaires me laissent difficilement m orienter vers l ouest ; rien à faire, c est vers l est qu elle m attirent...». Bartók, fervent patriote et humaniste, refuse de laisser jouer «Le Château de Barbe bleue» et le «Prince de bois» dont on veut effacer le nom du librettiste, son ami Béla Balasz, et il s élève contre l inculpation injuste de journalistes

14 libéraux. Le nouveau directeur de l Académie, Hubay, prétend donner diverses fonctions à Bartók, mais celui-ci n est pas dupe : «...On ne me persécute pas, mais ce n est certes pas qu on n a pas de bonnes raisons de le faire - d ailleurs cela ne compte pas en ce moment - mais parce qu on n ose pas»... écrit-il à sa mère. On dira plus tard, dans certaines biographies de Bartók, qu il était socialiste. C est faux. Il n aurait accepté aucune étiquette. Mais pendant ces années où le fascisme et ses manifestations - racisme, antisémitisme, numerous clausus établi par le gouvernement Teleki, par la loi XXV de 1920 dans l enseignement supérieur et la fonction publique - s étendent dans son pays, Bartók foncièrement libéral se manifeste comme un défenseur de la liberté et des droits de l homme. Il combat aussi le chauvinisme et le nationalisme poussé à outrance qu il considère néfaste, ce nationalisme dont il a à souffrir lui-même, puisqu il est accusé de trahison vis-à-vis de sa patrie, la Hongrie, pour avoir recueilli des chants de Noël roumains, en Transylvanie, pendant la première guerre mondiale! C est par son attitude, et non par des paroles, que Bartók fait mûrir, en moi, les graines que mes lectures ont semées les années précédentes. Bartók n entend pas, dans ce domaine, donner des leçons. Il est concerné, il se manifeste, il agit. Et l exemple a d autant plus de valeur pour moi. Il est toujours fidèle à ses idées, à ses conceptions, à ses convictions, toujours fidèle à lui-même. Il aime les choses et les hommes simples, naturels, vrais et il se sent lié au sort de la société humaine. «... Ma véritable idée maîtresse, écrit-il, celle qui me possède entièrement depuis que je suis musicien, c est celle de la fraternité des peuples, de leur fraternité envers et contre toute guerre, tout conflit. Voilà l idée que, dans la mesure où mes forces me le permettent, j essaie de servir par mes œuvres»... La politique des politiciens ne l intéresse guère, mais son cœur bat au même rythme que le cœur de l humanité, son esprit l oblige constamment à prendre le parti de tous ceux qu une injustice frappe. Son intégrité est un exemple pour moi. S il lui arrive de faire parfois des concessions, ce n est jamais à la platitude, au bon marché ou à la mode. Il sait garder une réserve indispensable à toute vraie force, qui voit son chemin, qui connaît son but. Son élan créateur, Bartók ne le mettra jamais au service de la vulgaire recherche du sensationnel, du désir de plaire au public, aux autres musiciens, mais il le subordonnera toujours et exclusivement à un impérieux besoin créateur. Il sera sans arrêt, dominé par cette fièvre du chercheur qui l obligera à avancer et à trouver la solution, au prix même de tout le reste - sauf de son honnêteté. Rien ne caractérisera mieux son intégrité morale que cette phrase d une de ses lettres à un éditeur : «... Avec ceux qui ne considèrent pas comme leur devoir absolu de tenir les engagements donnés par la parole, je ne désire entretenir aucune relation...» Une injustice suffira toujours à déclencher, chez Bartók, sa réaction véhémente, à faire connaître sa dureté, à faire constater son caractère droit et intraitable. Sa nature fidèle à ses idées, à ses conceptions, à ses convictions et à ses amis ne lui permettront pas de supporter l infidélité. Voilà le maître que j ai le bonheur d avoir! Mes études avec Bartók ne se limitent donc pas au jeu pianistique et à la composition. Elles sont riches et multiformes car l homme exceptionnel qu est le musicien entend développer chez l élève, qu il sait avide de connaissances, non seulement la science musicale mais aussi la culture générale. Quand il me reçoit chez lui, il parle beaucoup, avec moi, de littérature, de poésie. Il m interroge et quand je semble mal connaître un auteur, il sort une de ses œuvres de la bibliothèque, pour me la prêter. Il ne s arrête pas là : il ne suffit pas que je lui rende l ouvrage après l avoir lu. - «Qu est-ce que vous en pensez? Il vous a plu?» - «Oui!» - «Ca ne veut rien dire oui! Dites-moi ce que vous avez trouvé dans ces pages...» Ainsi, par la volonté de me voir approfondir cette culture dont il me sait curieux, il me fait mieux connaître les auteurs russes et français. Il aime savoir si un auteur qu il apprécie me plaît, ou me déplaît et pourquoi... C est la même démarche pour des compositeurs que Bartók n aime pas, Tchaïkovski, Rachmaninov, Brahms qu il ne supporte pas. Il m arrive pourtant d être fasciné par une œuvre de l un ou de l autre, Bartók veut savoir pourquoi, comme il veut savoir ce qui me gêne dans telle ou telle œuvre. Il sait plaisanter à ce propos et conclut parfois : - «On verra plus tard, on en reparlera!». Il me fait aussi connaître, mais toujours chez lui, pas à l Académie, des partitions de compositeurs étrangers contemporains : Stravinsky, Honegger, Milhaud. Ils me sont encore inconnus, car on n a pas beaucoup, en Hongrie, l occasion de les entendre. Bartók m en joue des fragments, me fait déchiffrer avec lui des partitions écrites pour quatre mains. C est ainsi que je découvre l existence du «Groupe des Six» et du «Bœuf sur le toit». Le nom nous amuse beaucoup, et au moment de se mettre au piano et de choisir sa partie, une plaisanterie jaillit parfois : - «Voulez-vous être le boeuf ou le toit?» Humour léger qui montre dans quel esprit d amitié sont données ces inestimables leçons. Je réponds parfois d énormes bêtises lorsqu il me demande ce que je pense d une œuvre, cela ne me gêne pas car le maître se montre souvent intéressé par l ignorance de l élève. Que pourrais-je d ailleurs connaître de la musique contemporaine? Dans ces années, de 1920 à 1923, Bartók n en est pas à la moitié de sa carrière. Je connais les œuvres de Kodaly, celles d autres compositeurs hongrois contemporains : Léo Weiner, Dohnanyi. J ai entendu l Intégrale des Sonates de Beethoven jouée par Dohnany dans une série de récitals : compositeur de très haut niveau, il est aussi excellent pianiste et très bon chef d orchestre, mais, parti de Brahms, il n arrive nulle part ailleurs et reste toujours du côté germanique de la musique. Bartók, qui a constamment lutté contre l hégémonie des Habsbourg et du régime dont la Hongrie n a été qu une sorte de colonie, ne peut qu être hostile à la tendance générale de Dohnanyi. A propos de sa

15 propre musique, Bartók refusera, tant que je serai son élève, que je travaille et que je lui joue ses œuvres. Sur le moment, je ne comprends pas pourquoi : c est plus tard que j apprécierai cette modestie qui régit toute la vie publique de Bartók. C est lui qui fortifie mon goût pour le folklore musical éveillé en moi par les contacts avec les paysans. Il est le grand maître en ce domaine. Il aime fréquenter, lui aussi, les campagnes, où il passe, pour ses enquêtes musicologiques, de nombreuses années. Il aime la compagnie des gens de la terre ; n écrit-il pas dans une de ses lettres :... «Les jours les plus heureux de ma vie ont été ceux que j ai passés dans les villages, parmi les paysans...». Et son génie ne dévoile son vrai visage qu à partir du moment où il découvre le secret de sa rénovation dans une élaboration particulière de la matière musicale paysanne. Par l intégration substantielle du populaire dans la musique savante, par les rapports intimes de ces deux éléments - auparavant isolés et hostiles - Bartók nous donne l un des enseignements les plus saillants, les plus caractéristiques de notre époque ; et il l exprime ainsi : «... La musique populaire est le laconisme inégalable de l expression, la suppression rigoureuse de tout ce qui est accessoire, et c est là, en effet, ce à quoi, par réaction contre la verbosité de l ère romantique, nous aspirions le plus...». C est encore grâce à Bartók que je fais la connaissance d œuvres du passé : celles de l école italienne, de l école néerlandaise du XVIIème et du XVIIIème siècles, celles de Michelangelo Rossi et de Frescobaldi, de Kuhnau et de Froberger, de Durante et de Galuppi. Il les joue parfois lui-même dans des récitals et lorsque, plus tard, je me procurerai les partitions en Italie, je les mettrai souvent dans mes programmes de concerts et de radios, à côté de la musique contemporaine. Parler de l enseignement de Bartók est pratiquement impossible, car on ne peut employer le mot «méthode» à propos de ses cours de piano, à l Académie. Dès la première année, je sens que son intérêt est très inégal pour ses élèves. Il semble, avant tout, sensible à la personnalité ou à l absence de personnalité qu il a devant lui, et c est en réponse à sa personnalité à lui, que passe ou non le courant. Ainsi, dans cette communauté que constitue un cours, ou chacun tient à écouter le travail des camarades, mais où les dons sont si différents, je m aperçois que Bartók, toujours très poli et courtois, manifeste un intérêt très inégal aux divers talents qui s exercent. Les «bûcheurs» ne l impressionnent pas et même s il ne privilégie ou n opprime aucun élève, toute la classe comprend à qui va son estime. Bartók n impose jamais rien ; quand il n est pas d accord avec ce qu on lui joue, il propose sa propre interprétation sans jamais affirmer : - «C est ainsi qu il faut jouer ce passage!» Il se montre extrêmement libéral, admet qu on ne pense pas comme lui, mais questionne : - «Je ne comprends pas, expliquez-moi!». Certains de mes camarades sont un peu jaloux de l estime que Bartók semble me porter dans sa classe de piano. Je suis, pour eux, le «mouton à cinq pattes». Ils savent que j ai avec le maître, des contacts plus personnels, en dehors de notre classe. Chaque semestre, nous avons une appréciation sur notre livret scolaire et après deux «Très Bon» de la première année, m échoient deux «Excellent», les premiers qu il attribue, depuis le passage, dix ans avant, de Gyórgy Kósa, qu il avait aussi en grande estime. C est chez lui, et non à l Académie, que Bartók m enseigne la composition. Mais là, il est extrêmement sévère, et sans psychologie aucune, ne craignant pas parfois, de me décourager. Comme une force de la nature, il fonce, il dit ce qu il pense, parfois très durement. Il lui arrive aussi de rester silencieux en tournant les pages du manuscrit que je lui présente, puis pointant son doigt sur une portée : - «Mais, et là? Qu est-ce que vous vouliez faire là?». Comme je n ai aucun désir de simplement justifier ma démarche, d inventer une explication, je reste désorienté puis je me lance : - «Je ne peux pas vous dire ce que je voulais faire, mais je pense avoir fait ce qu il fallait faire!». Alors sa sévérité tombe, il sourit. - «Oui, mais il faut pouvoir expliquer ce qu on fait.» - «Mais je pense que, si on peut expliquer parfois, il y a aussi, dans la création et dans tout ce qui est humain, des éléments qui échappent à la justification car ils demanderaient des arguments forgés de toute pièce, alors qu ils sont tout simplement venus du fond de soi, sans passer par le filtre du cerveau». Parfois ce que je dis arrive à convaincre Bartók. Il conclut alors avec simplicité : - «Oui, vous avez raison». Mais il lui arrive aussi d analyser férocement l œuvre et de me laisser partir si découragé qu en arrivant au bord du Danube qui coule au bas de chez lui, l envie me prend de jeter à l eau, ma personne et mon manuscrit! Cet aspect de l enseignement n est pas inscrit dans les programmes de l Académie, mais cet homme si libéral qui sait être paternel et indulgent, ne se montre sévère qu avec ceux à qui il fait confiance. Un autre trait de caractère de Bartók est son extrême timidité. C est sans doute cette étrange réserve qui le contraint à refuser de jouer par cœur - même sa propre musique - dans les concerts, alors qu il a pourtant une excellente mémoire. Il ne se résout à se passer de partition que lorsqu il interprète une œuvre avec orchestre, et cela ne lui convient pas du tout. Je subis, un jour, ses foudres qui me stupéfient, tant elles témoignent d un illogisme flagrant : je suis désigné, pendant l année scolaire , par le Directeur, pour donner, avec d autres élèves, un concert dans la grande salle de l Académie. J ai choisi la «Sonate en sol mineur» de Schumann que j aime beaucoup. Je la joue d abord à Bartók qui me fait travailler certains passages, me dit comment, lui, les comprend... tout se passe très bien. La veille du concert, à la répétition générale, un trou de mémoire m empêche de continuer le deuxième mouvement. Je suis absolument perdu et honteux. Je regarde Bartók : son visage est plein de colère, ses yeux sont méchants Il me fait sortir avec lui, et,

16 furieux : - «C est du joli!» Et comme je ne réponds pas : - «Dites-moi, vous voulez devenir pianiste, n est ce pas?» Je ne réponds toujours pas. - «Alors, vous ne jouez pas demain?» - «Mais si...» - «Alors là, on verra!» Et il me quitte. Je sais qu il n y a aucune raison valable, aucun problème technique, je n ai pas à travailler encore l œuvre, je dois seulement espérer que demain, ma mémoire sera fidèle. Le lendemain, au concert, tout se passe fort bien. Le visage de Bartók est souriant. Je revois les yeux furieux qu il avait la veille, sans parvenir à comprendre comment il peut être si intransigeant, si illogique, lui qui ne joue qu avec la partition sur le pupitre! Jamais je n aborderai cette question avec lui, cela me peinerait de lui démontrer combien il peut être en contradiction avec ce qu il pratique lui-même, publiquement partout. J ai, une autre fois, la preuve de l extrême pudeur de Bartók, qui ajoute à sa timidité. Je suis chez lui, où il me montre quelques partitions contemporaines. Il vient de rentrer d un bref voyage à Prague où il a rencontré un grand chasseur de mélodies populaires tchèques. Il me parle avec grande estime de l homme et du musicologue. Je demande son nom, et je vois avec surprise le visage de Bartók changer de couleur et d expression... Il est troublé, gêné, et je ne comprends rien! Enfin il dit : - «Pospisil» (cela se prononce «Pospichil») et de continuer avec un petit sourire voulant être naturel mais qui cache un profond embarras : - «Eh, oui! Il s appelle vraiment Pospisil», et d ajouter avec soulagement : - «C est intéressant, n est ce pas?» Et je ris, comme après une épreuve. Il faut dire qu en hongrois «pisil» qui se prononce «pichil» veut dire «il fait pipi»! Cette expression est courante et n a rien de vulgaire. Néanmoins, Bartók qui a toujours une extrême pudeur quant aux exigences normales du corps, ne peut se résoudre à employer les mots familiers qui les évoquent. D où son embarras exagéré! Mes années de travail, à l Académie, me remplissent de bonheur. Je suis fier d avoir l estime de Bartók. Cette estime me vaut bien l animosité de certains élèves qui forment un clan mené par un élève pianiste et compositeur, et qui essaient de me faire la vie dure, mais j ai aussi de bons amis. Il y a Istvan Szelényi, merveilleux musicien et théoricien, très bon compositeur, courageux et logique dans ses recherches. Mais c est aussi un garçon indécis et facilement influençable. Comme moi, il étouffera bientôt en Hongrie. Il partira vivre à Paris, vers 1930, où il aura la chance d avoir un contact avec Walter Straram, dont l orchestre, célèbre dans le monde entier, crée d innombrables œuvres de musique contemporaine. Il ne saura pas profiter de cette chance et après avoir longtemps hésité, retournera en Hongrie, en 1931, non sans séjourner quelque temps à Berlin où je me trouverai à ce moment et où, malgré mon insistance, il refusera de rester. A Budapest, il enseignera dans une école de musique, écrira plusieurs livres de théorie, mais en butte à la malveillance et à l injustice de la part du régime et de collègues, ne parviendra pas à imposer sa musique que, pour ma part, je ferai connaître hors de Hongrie. Il y a Ferenc Szabó, excellent musicien et communiste de la première heure. Eternellement sans ressources, il a toujours recours à nous. Il me rejoindra plus tard à Berlin. Il partira de là pour Moscou et rentrera en Hongrie comme officier de l Armée rouge, avec de nombreuses décorations. Il deviendra un jour, peu de temps avant sa mort, Directeur de l Académie Franz Liszt. Il y a Pál Kadosa, très bon pianiste, moins bon compositeur. D une famille de grands bourgeois juifs, il a très tôt abandonné son patronyme Weiss, pour adopter le joli nom typiquement hongrois de Kadosa. Son éducation formaliste le rend pusillanime. Il fera une carrière d excellent professeur à l Académie où il formera des élèves de renommée mondiale. Il sera le seul parmi nous - je serai aussi pressenti, mais je refuserai - à écrire un chant en l honneur de Staline. Ce sera sans aucun plaisir que nous nous retrouverons parfois, au cours de notre vie, malgré ces années communes de jeunesse. Ces années nous voient souvent réunis, après les cours, chez notre camarade Gyórgy Kovács et ses parents, en face de l Académie. La maison est accueillante, le père de Gyórgy, dentiste, met à la disposition de notre bande remuante, une grande pièce qui donne sur le boulevard et sur deux autres rues. Nous y faisons de la musique. La mère de Gyórgy nous aime beaucoup, elle est un peu notre mère à tous, notre «mamitza». Nous ne jouons pas seulement de la musique, ensemble, nous nous amusons aussi beaucoup. Seul Pál Kadosa est incapable de s associer à nos loufoqueries qu il juge futiles, inutiles, indignes de lui ; Ferenc Szabó est parfois réticent ; Gyórgy Kovács est toujours prêt à suivre et Istvan Szelényi, constamment en verve, invente sans cesse de nouveaux canulars. Nous connaissons, traduites en hongrois, les pièces de Tristan Tzara ; le dadaïsme, alors qu il s éteint autre part, continue à nous enthousiasmer, tant il consterne et remplit d horreur les bons bourgeois de Budapest lorsqu ils en ont des échos. Nous vivons loin des querelles qui agitent le monde littéraire ou anti-littéraire des grandes capitales, et ne retenons que l insolence salutaire et le dynamisme décapant d un mouvement qui nous convient bien. Empressés à ne manquer aucune occasion de «scandaliser le bourgeois», nous montons des mises en scène traumatisantes. Ainsi, nous présentons en première audition en Hongrie la pièce de Tzara écrite en 1921 «Cœur à gaz» dont le titre traduit donne «Bouton, cœur, gaz», dans un environnement aussi dingue que l œuvre. Nous lançons de nombreuses invitations pour une après-midi dans une propriété prêtée, aux environs de Budapest. A l entrée du jardin,

17 des flèches indiquent les directions vers «le gibet», «la chambre des tortures»..., des boissons sont proposées, sur une longue table, dans le verger, dans des bouteilles portant des noms de poisons violents avec les inévitables têtes de morts et tibias entrecroisés sur les étiquettes. Les invités arrivant près des fenêtres ouvertes de la maison, entendent des cris de terreur, des hurlements... que Szelényi et Kovács poussent à l intérieur. Amusements de potaches! La pièce de Tzara est ensuite jouée en plein air. Nous organisons un jour, une manifestation contre le racisme et comme les Noirs, en Hongrie, sont rares, certains de nos camarades, garçons et filles, se noircissent le visage et les mains. Des couples se forment, noir et blanche ou l inverse et défilent, poussant chacun une voiture d enfant où trône un superbe baigneur peint de carreaux noirs et blancs. Gyórgy Kovács et moi, nous nous asseyons parfois au bord du trottoir du Corso, la promenade qui longe le Danube. C est le lieu choisi par les nurses et les bonnes pour y promener les bébés. Chacun de nous affûte un énorme couteau, avec des mines si expressives que les nurses effrayées fuient vite l endroit inquiétant. C est avec Istvan Szelényi que je monte parfois sur les hauteurs de Buda, dans le quartier résidentiel des riches maisons particulières. Lorsque nous voyons sur une grille «Sonnez, chien méchant», nous sonnons, et au lieu de nous sauver comme n importe quel garnement, nous attendons patiemment que, là-bas, au bout de la longue allée, une porte s ouvre et que quelqu un, souvent une coquette soubrette, se mette en route jusqu à nous. Lorsqu il pleut et qu un parapluie est ouvert au-dessus de la silhouette, notre jubilation s accroît... - «Bonjour Messieurs» - «Bonjour Mademoiselle» - «Vous désirez?» Istvan et moi, nous nous regardons, étonnés : - «Mais rien!» - «Vous avez bien sonné?» - «Oui» - «Alors pourquoi?» - «Parce que, ici, il est écrit «Sonnez». Alors nous avons sonné. Au revoir Mademoiselle.» Ce sont les inoffensifs passe-temps qui nous font échapper à l atmosphère laborieuse de l Académie. Il arrive qu un épisode de la vie musicale de Budapest donne lieu à quelque scandale. Ainsi, un de nos camarades, violoniste exceptionnel et promu à une brillante carrière, crée-t-il une grande surprise en se mariant très jeune à une femme beaucoup plus âgée que lui. Il a non seulement beaucoup de talent, mais aussi beaucoup de séduction et de charme... et sa femme est autoritaire et férocement jalouse. Elle le surveille, l espionne, ne le laisse jamais en paix, l accusant d infidélité. En désespoir de cause, elle arrive à l enfermer dans leur appartement! Le malheureux s échappe par une fenêtre... mais la mégère finit par lui enlever tous ses vêtements, ne lui laissant qu une chemise de nuit... L histoire fait le tour de la ville et la pitié se mêle au rire. L atmosphère parfois tendue à l Académie, l est encore plus pour moi, à l automne C est à ce moment que je deviens, pour la première fois après quelques intermèdes sentimentaux sans importance, vraiment amoureux! Parmi les élèves entrés à l Académie, pour la nouvelle année scolaire, une jeune fille de seize ans, pleine de charme, se montre avec nous tous, coquette et même provocante. Pendant le travail, nous sommes tous très sérieux et n apprécions guère que soit perturbée l ambiance active qui règne dans notre classe. Je suis un des plus attachés à ce climat sérieux, pourtant c est moi qui suis atteint le plus vite et me voilà amoureux de cette Ditta. Elle semble s intéresser à moi. Mais je suis très timide, son attitude audacieuse m empêche de lui déclarer ouvertement ma flamme... Nous nous rencontrons pourtant en dehors de l Académie et même chez elle ; venue de province, elle a loué une chambre à Budapest - Amoureux transi, je ne sais que lui dédier une mélodie que je compose sur un très beau poème d Endre Ady : DEVANT LE BON PRINCE SILENCE 1. Et le ciel me tombe sur la tête lorsque la rumeur court, parmi les élèves, que Bartók divorce pour épouser Ditta, son élève! C est un des chocs les plus épouvantables de ma vie, le plus inattendu aussi. Je connais bien Martha, mariée à Bartók, depuis Elle a de la valeur, beaucoup de distinction. Je l ai toujours admirée et je ne comprends pas qu elle puisse être délaissée, avec son fils Béla. Tout se mêle en moi : jalousie, envie, admiration déçue, colère. Je sais que pour une Ditta, je ne suis rien à côté de Bartók, mais ma grande jeunesse et mon inexpérience des choses du cœur, me font juger sévèrement le maître que je respecte et aime tant. Tout est confus. Jouant perdant, je décide de tout perdre, de cesser tout travail avec Bartók et de m éloigner. Ainsi, pendant quelque temps, je m abandonne au désespoir et je n ai, comme réconfort, que l amitié de Gyórgy Kovács. Il est très bon, il comprend ma peine, il est solidaire, il me laisse parler interminablement de ma lamentable histoire, mais il sait que je ne veux pas de pitié : je le lui ai dit, lui ai demandé seulement son affection pour m aider à passer ce douloureux moment. Alors pendant des semaines, il m accompagne chaque soir à Buda, ou dans quelques bistrots, il pousse la fraternité jusqu à s enivrer consciencieusement avec moi. Nous nous racontons alors, interminablement les mêmes choses tournant autour du même sujet. A toutes mes divagations, mon fidèle ami répond : - «Je te comprends. Tu as raison ; mais puisque tu admires tant Bartók, puisque tu as tant d affection pour lui, tu dois aussi admettre qu il mérite d être heureux. Alors, accepte ce qui se passe!». 1 M.S. inédit.

18 Beau débat cornélien pour un gamin de dix-huit ans! Quand nous nous quittons après ces soûleries, il me faut, titubant, rentrer à pied ou aller jusqu au pont chercher un fiacre. Il m arrive, reportant sur le cheval, la pitié que j éprouve pour moi, de descendre pour pousser la voiture et aider la bête, sous l œil rigolard du cocher qui trouve que j ai le vin bizarre. La crise a quand même une fin. Bartók a fort bien compris ce qui se passe. Il me voit, souvent, de l appartement qu il occupe avec Ditta - sur une place, au bord du Danube - planté comme un idiot sous la fenêtre de l élue! Quand je réalise enfin que, je gâche mon avenir de musicien, j écris à Bartók, lui disant que j ai réfléchi, que je considère avoir stupidement agi et que la musique et mes études avec lui comptent avant tout au monde. Je reçois une petite note sur une page d agenda : «Je suis d accord, revenez jeudi à 11 heures, mais qu il ne soit pas question d autre chose que de travail». Ainsi les leçons reprennent comme avant... Quand Ditta montre l œuvre que je lui ai dédiée, à Bartók, celui-ci me rend le manuscrit et me dit simplement sans autre commentaire : - «Ecoutez, cette dédicace, je vous demande de l enlever». Petit drame! Mais en dehors de Ditta, de Bartók, il y a là, dans cette première composition, le choix délibéré, dans l œuvre d Ady que je connais parfaitement, du thème du silence. Thème qui sera le fil d Ariane dans le labyrinthe de ma vie et qui ne cessera jamais d être la nécessité intérieure de ma création musicale. Mon chagrin s effacera lentement. Il ne me restera plus que l admiration sans restriction que je porterai toujours à celui que j appellerai «mon maître et mon ami». Nous nous revoyons donc normalement et nous retrouverons, pour la toute dernière fois, lui, Ditta et moi, en 1939, à Paris, peu de temps avant leur départ pour la Suisse et les États-Unis. Après la mort de Bartók, je rencontrerai leur fils, Peter, à New York, mais je ne chercherai jamais à revoir Ditta, lorsque je séjournerai après la guerre à Budapest où elle retournera vivre jusqu à sa mort, en 1982, et où je ne la croiserai que par pur hasard. Pour moi, la période d études, à l Académie, heureuse en connaissances, malheureuse en amour, va prendre fin d une manière inattendue. Jusqu en 1924, Bartók veille sur moi et, apprenant que la fièvre ne me quitte pas, il s inquiète et me prodigue ses conseils. Il veut que je donne moins de leçons et s arrange pour que mes études soient gratuites, à l Académie. Il me fait aussi. discrètement aider par une cantatrice anglaise de ses amies, Dorothy Moulton, que j accompagne lorsqu elle chante à Budapest, chez le baron H. Il n avouera jamais que c est grâce à lui que je reçois parfois, de Londres, où Dorothy Moulton habite une somptueuse maison - où je serai, plus tard, invité - des billets de 10 livres providentiels. Mais un jour de juin 1924, l imprévisible arrive... L histoire est racontée à ce moment par le journaliste Karolyi Kristof, dans le journal de Budapest «Ma Este» («Ce Soir») sous le titre : «L exclusion de l Académie, d un des élèves les plus doués de Bartók. Sur le tableau d affichage de l entrée de l Académie de Musique est apparue une communication! «Je porte à la connaissance des étudiants que nous excluons des rangs de l Académie, l étudiant de dernière année Imre Weisshaus». Les publics des concerts peuvent aussi lire cette communication. Les détails de cette histoire sont les suivants. Bianka Malecsky, professeur, ouvrant la porte de la loge du gardien, demande : Il n y a personne ici? - «Mais nous sommes là», répond, au professeur, l un de ceux - élèves de Bartók - qui se trouvent là. - «Quelle réponse insolente! Qui êtes-vous?» - «A qui avons-nous l honneur...?» - «Je suis Bianka Malecsky...» Et la dame de faire immédiatement un rapport à la Direction. Le cas est examiné au cours d une réunion exceptionnelle de professeurs et déjà le droit d études de l élève est suspendu et il lui est même interdit de pénétrer dans le bâtiment. L exclusion définitive entraîne l interdiction de participer à un concert dans les locaux de l Académie». Karolyi Kristof ajoutera dans un chapitre d un livre qu il écrira «Entretiens avec Béla Bartók», au sujet de cette affaire que le professeur Bianka Malecsky avait déclaré qu elle sentait qu il y avait dans l air quelque chose qui contaminait tristement la jeunesse et qui la faisait changer! Le Directeur de l Académie, Hubay, qui me convoque dans son cabinet, me traite de «sale Bolchevik» et autres gentillesses qui n ont vraiment aucun sens pour moi! En réalité, le coup n est pas tellement porté contre moi, l élève que contre Bartók, le maître, dont les idées libérales choquent dans la Hongrie de Horthy. Seuls, lui et Antal Molnár, me soutiennent dans cette affaire et Bartók continuera à me donner des cours, chez lui. Antal Molnár écrira à ce sujet dans ses mémoires : «... C est précisément cette sincérité et cet amour de la vérité totale qui firent qu Imre Weisshaus se sentit, dès l époque de ses études incapable de s accommoder des insanités et de la tartuferie qu il voyait autour de lui. Lorsqu il fut, pour cette raison, exclu de l Académie de Musique, Bartók et moi fumes les seuls de tout le corps enseignant à prendre son parti...». La presse, elle aussi, trouve cette décision injustifiable et aimerait défendre ma cause, comme le fait Karolyi Kristof, mais il est peu de journaux vraiment libres dans ce régime où règnent déjà le fascisme et l antisémitisme. Ma santé déjà atteinte, qui inquiète tant Bartók, reçoit un nouveau coup avec cette exclusion qui met fin à mes études officielles. Pendant cette dernière année d études musicales en 1924, et après beaucoup d ennuis avec les déménagements successifs de mon piano, dans des chambres où je deviens vite indésirable, j habite enfin dans un endroit idéal, sur la colline de Buda. Bartók avait vécu là aussi, avant de descendre vers le fleuve. Une vieille demoiselle, Tante Lina, - chez nous, on appelle Tante et Oncle, les vieilles personnes amies, sans qu elles soient pour autant de la famille - me loue une

19 chambre et une véranda donnant sur un jardin abandonné. Au-dessus, sur la pente, un verger est planté d arbres fruitiers de toutes espèces qui offrent, en automne, un spectacle étonnant : chaque arbre laisse tomber, sous sa ramure qui se dénude, un cercle de feuilles, et c est, dans l herbe, une extraordinaire palette de brun, de pourpre, de violet, de jaune. J aimerais peindre ce paysage qui m enchante, mais j en suis bien incapable. Je l admire tant que j en garderai toujours le souvenir coloré. Dans la chambre bien chauffée, je loge mon piano. Je suis heureux et je travaille beaucoup, dans le grand calme qui m environne. J ai un compagnon : un chien perdu que j ai adopté et qui aime la musique! Dès que je quitte le piano, il se met à «chanter» d une façon très particulière, poussant sa tête en avant. J essaie de le faire taire, il continue et ne cesse que lorsque je me remets au piano sous lequel il regagne la place qu il affectionne où il se tient tranquille. Je ne sais pourquoi, je m amuse à le dresser, à ne pas se jeter sur la nourriture que je lui donne. Son assiette prête, je prononce un mot qui signifie «mauvais, écœurant» et qui signifie aussi qu il ne doit pas encore y toucher, malgré son envie. Ce n est que lorsque je dis «C est à toi» que, remuant la queue de plaisir, il peut se précipiter et se régaler. Pourquoi ce dressage inutile dans une pièce où la nourriture est toujours à l abri dans un garde-manger? Fantaisie? Obscur besoin de me faire obéir? Trouble désir d asservir? Pas très clair... Mon compagnon déteste les uniformes. Cela cause sa perte. Il mord aussi bien, à la porte, le facteur que le télégraphiste, que tout ce qui porte tenue qu il juge sans doute militaire! L inévitable arrive, il se jette sur un policier, un jour qu il s échappe de ma chambre. Enquête faite, on emmène le chien, et le cœur lourd, je perds un ami. Je retrouve la solitude sur la colline. Lorsque la neige tombe trop fort, il m arrive de ne pouvoir ouvrir la porte de la véranda, et je suis obligé, passant par l appartement de Tante Lina, de dégager à la pelle, ma sortie sur le jardin. Le spectacle de la ville, au-delà du Danube, vers la partie Pest, est splendide. Je passe dans cette maison, d heureux moments, dans une solitude qui ne me pèse pas car chaque jour apporte un enrichissement : étude, lecture, promenade. Mais ma santé continue - à la suite de privations - à se dégrader. Je soigne, à ma manière, ma fièvre persistante, en me roulant nu dans la neige du jardin et en m étrillant ensuite avec une serviette rugueuse. Bartók n est pas content de moi et veut absolument que je travaille moins et que je me fasse soigner. Une nuit, ]e me réveille avec des douleurs atroces dans le ventre et ne pouvant pas bouger, j appelle Tante Lina en frappant contre le mur : la bonne dame me traite à sa façon en me faisant boire et en me posant des briques chaudes sur l abdomen! Les douleurs augmentent, le médecin appelé au petit matin, commence par enlever les briques... puisqu il s agit d une appendicite qu on opère d urgence, après mon transport à l hôpital. Je n ai pas le droit de regagner mon logis, car on s est enfin occupé aussi de l état de mes poumons et il faut enrayer la tuberculose par un séjour en sanatorium, dans les environs de la ville. Ce séjour en sanatorium contrarie tous mes plans de travail, et mon entrée dans le monde de la maladie me bouleverse beaucoup. Le régime est très strict, mais les cinq compagnons de ma chambrée entendent bien m offrir le bizutage habituel qui, aux dépens des nouveaux, apporte quelque gaieté aux anciens. Je suis d abord épouvantablement effrayé par l épreuve qu on me réserve : le matin du second jour, on m apporte un sac de toile fermé par une cordelière passant dans des anneaux. On me dit - «Test obligatoire pour tous les malades qui entrent! L infirmière n a pas le temps de venir vous le faire passer. Nous le faisons pour elle. Vous devez souffler dans l ouverture laissée par la cordelière ; Si vous arrivez à gonfler convenablement le sac, vos poumons fonctionnent encore, sinon, mon vieux, votre état est très grave!» Plein de bonne volonté et surtout anxieux, je souffle, je souffle, et le sac reste flasque. Mes camarades me tournent le dos et semblent secoués, j imagine, par les efforts qu ils font sans doute en même temps que moi, pour m encourager. De temps en temps, l un d eux appuie sur le sac. - «Ce n est pas assez! Il faut souffler davantage! Allez, mon vieux, du courage, du courage!». Finalement, je m aperçois qu ils sont hilares et qu ils se moquent de moi... Il faut que je m habitue à ces blagues dont je suis, pendant quelques jours, la victime, puis la chambrée se calme. Nous nous entendons bien. Nous sommes jeunes, mais n avons qu un seul but, améliorer notre état par tous les moyens possibles. Les soins qu on nous prodigue, le repos, nous aident et plus que les autres, il me semble prendre au sérieux cette histoire. Il est indispensable, pour mon avenir de musicien, de guérir vite, très vite et d entamer une vie professionnelle, sans handicap de santé, sans frein d aucune sorte. Pour hâter ma guérison, je décide de manger le plus possible. Je deviens le phénomène du réfectoire avec mon farouche appétit. Je suis amateur pour tous les restes et je parviens à prendre treize kilos en dix semaines. La tradition du sanatorium veut qu un énorme gâteau soit servi à celui qui gagne au moins dix kilos. Pour m embarrasser et rire encore une fois avant mon départ, mes camarades décident que je ne mériterai le gâteau que si j avale 18 œufs durs... après un repas normal! Je relève le défi, ingurgite les 18 œufs et n ai plus qu à partager la récompense avec les joyeux parieurs. Je quitte, guéri, l établissement de cure. J y laisse des compagnons plus atteints que moi, par une maladie qui fait alors des ravages parmi les jeunes. Beaucoup, comme moi, ont connu la famine pendant la guerre ; et l après-guerre, pour nous, n a pas été généreuse.

20 EUROPE - ÉTATS-UNIS : Budapest : amis peintres, premières œuvres Berlin : concerts au «Sturm». Henry Cowell Munich : les tsiganes Bulgarie, Italie : Tournées du «Trio de Budapest» Budapest : travail du compositeur, du pianiste 1927 : Première tournée de concerts aux États-Unis 1928 : Paris Insuccès en Angleterre Allemagne : concert au Bauhaus de Dessau Budapest : nouvelles œuvres : Deuxième tournée de concerts aux États-Unis New York : maladie Californie : Carmel ; amitiés : Weston, Cowell, Steffens Concerts : Radio, Universités, Écoles, Communautés, Prison New York «Pan American Association of Composers» Troisième tournée de concerts aux États-Unis Virginia. Départ vers l Europe. Engagement politique

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