MÉGA BUSINESS ENQUÊTE. Des antibiotiques dans notre assiette P. 12

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1 ENQUÊTE Des antibiotiques dans notre assiette P. 12 DU VENDREDI 29 MARS AU JEUDI 4 AVRIL 2013 N O 42 France métropolitaine - 3 Marc de Garidel «Il y a un avant et un après- Mediator.» PAGE 26 Le PDG du laboratoire Ipsen s inquiète des conséquences du renforcement de la réglementation sur le secteur pharmaceutique. DATA «LA TRIBUNE S ENGAGE AVEC ECOFOLIO POUR LE RECYCLAGE DES PAPIERS. AVEC VOTRE GESTE DE TRI, VOTRE JOURNAL A PLUSIEURS VIES.» BIG MÉGA BUSINESS L explosion des données numériques ouvre des perspectives gigantesques aux entreprises. Encore faut-il savoir les exploiter et en maîtriser les risques pour la vie privée. PAGES 4 à 7 L F: 3,00 INNOVATION L ÉCONOMIE CIRCULAIRE VISE LE ZÉRO DÉCHET PAGES TERRITOIRES LACQ ENTRE DANS L ÈRE DE LA FIBRE CARBONE PAGE 16 DÉCRYPTAGE CAPITAL-RISQUE : MAIS OÙ EST PASSÉ LE RISQUE? PAGE 21 COLIN ANDERSON/AFP-ISTOCKPHOTO

2 BIG DATA PARIS CONGRÈS EXPO, les 3 et 4 avril 2013 CNIT Paris La Défense 2e édition DÉCOUVREZ LA PROCHAINE RÉVOLUTION INFORMATIQUE ET MANAGÉRIALE MONDIALE Plus de 1500 professionnels réunis sur deux journées de conférence et d'exposition 60 exposants spécialistes pour découvrir les nouveaux produits et services "Big Data" 100 intervenants, français et internationaux, en conférence plénière et en sessions projets Commandez votre badge en ligne sur Un évènement organisé par Flashez moi!

3 VENDREDI 29 MARS 2013 LA TRIBUNE COULISSES 3 Candidate aux primaires UMP, Nathalie Kosciusko-Morizet est favorable à la suppression de certains départements autour de Paris. Elle compte faire des liens entre la capitale et la future métropole l un des axes de sa campagne municipale à Paris. Le blues des banquiers «normaux». Les cadres bancaires veulent changer de crémerie : selon une enquête Michael Page, ils sont près de 60 % à être en veille active afin de changer de travail, les difficultés du secteur bancaire depuis 2008 pesant sur leur rémunération et sur leurs conditions de travail (stress). Et ce n est pas le projet de loi bancaire, tant vanté par le gouvernement, qui risque de redresser les résultats et l image du secteur bancaire, estiment les deux tiers des cadres. ÉRIC PIERMONT/AFP Jean-Paul Bailly, président du groupe La Poste. LA POSTE : LE PLAN STRATÉGIQUE EN JUILLET. Bousculé par un début de polémique sur les suicides de salariés, Jean-Paul Bailly prépare avec ses équipes, en silence mais de façon déterminée, le nouveau plan stratégique de transformation de La Poste, qui sera présenté au personnel début juillet. Hillary Clinton à l Assemblée nationale. L ex-secrétaire d État américaine pourrait venir à l Assemblée. Elle ne parlera pas de politique mais, à l invitation de Claude Bartolone, de William Faulkner mort il y a cinquante ans. Exil fiscal : la tentation de traverser le Lac Léman Selon une étude de l a Fo n d a t i o n C o n c o r d e, l a France aurait perdu 1 m i l l i o n d e m p l o i s directs en vingt ans du fait de l exil fiscal. Un chiffre fait pour choquer et dissuader François Hollande de poursuivre sur la voie de la surtaxation des très hauts revenus. Selon ce think tank libéral dirigé par Michel Rousseau, 3 % des 2 millions d expatriés français sont des chefs d entreprise de plus de 10 salariés. CQFD : si ces entrepreneurs n avaient pas fui vers des cieux fiscaux plus cléments, la France devrait donc compter entreprises de plus, employant chacune en moyenne 35 salariés, soit 2,1 millions d emplois perdus. En estimant qu une moitié de ces entreprises n auraient pas pu se développer toutes en France, la Fondation Concorde arrive donc à ce chiffre de 1 million d emplois perdus. Et ce ne serait pas fini. Plusieurs indicateurs laisseraient entendre une accélération des Emprunts toxiques : Dexia plus souple que l État La société 100 % publique de financement local (SFIL), qui a remplacé Dexia, traite moins bien les collectivités locales que son prédécesseur. C est ce qu affirme la mairie d Unieux (Loire). En 2011 et 2012, elle avait passé un accord avec Dexia pour abaisser le taux d intérêt d un prêt «toxique» de 24,8 % à 4 %. Un accord que la SFIL FRANÇOIS GUILLOT/AFP Le sénateur Philippe Marini, président de la commission des finances, demande des comptes à Bercy. La France aurait perdu 1 million d emplois du fait de la surtaxation des entrepreneurs. départs depuis un an : hausse de 40 % à 75 % des mises en vente de biens immobiliers à Paris et à Neuilly, rumeurs de départs d équipes dirigeantes, la dernière en date étant celle de Dassault Systèmes. Pour obtenir des estimations plus précises que les imposables à l ISF (autour de 700 par an depuis dix ans) ou les redevables de l exit tax (250 depuis son instauration en mars 2011), le sénateur P h i l i p p e Marini, président de la commission des finances, réclame à Bercy les données sur les départs à l étranger des redevables à l impôt sur le revenu, avec une segmentation par tranche du barème et pays de destination. Réunis la semaine dernière à Évian, les entrepreneurs de l association CroissancePlus n y sont pas allés par quatre chemins. «Si rien ne change, notamment sur la taxation des plusvalues, l année prochaine, la réunion sera organisée de l autre côté du lac Léman!» n a pas maintenu en De son côté, Dexia a jusqu au 5 avril pour faire appel de sa condamnation dans le procès avec la Seine-Saint- Denis. Bercy pousse en ce sens, car le jugement a révélé une faille juridique sur l obligation d affichage du TEG (taux effectif global) qui pourrait menacer les crédits existants en cas de contentieux FACEBOOK : ET S IL FALLAIT PAYER? Mark Zuckerberg a déposé fin janvier un brevet étonnant pour rendre Facebook payant. En fait, pour faire payer à l internaute l absence de publicité. Le réseau social offrirait l option d enlever la colonne de droite bourrée de publicités et de liens sponsorisés. Dit autrement : si un internaute n aime pas la pub, il devra payer Marc Zuckerberg, le dirigeantfondateur de Facebook. L Oréal, meilleur service de presse du CAC 40 L ancien communiquant Vincent de La Vaissière vient d achever sa 5 e étude qualitative bisannuelle «VcomV CAC ». Selon les 170 journalistes interrogés, les cinq meilleurs services de presse du CAC 40 sont cette année ceux de L Oréal, d Axa, de Pernod Ricard, d Air liquide et enfin de France Télécom. Deux milliards de déficit en plus pour la sécu. Le déficit du régime général de la sécurité sociale, qui devait atteindre 11,4 milliards d euros en 2013, va déraper d au moins deux milliards. C est la conséquence mécanique de la faiblesse de la masse salariale, synonyme de cotisations sociales en baisse. GUILLAUME BAPTISTE/AFP VLADIMIR ASTAPKOVICH/AFP SOMMAIRE COULISSES 3 > Exil fiscal : la tentation de traverser le lac Léman. L ÉVÉNEMENT 4 Big data : la nouvelle révolution. 6 > Banques : vos données les intéressent. > Assurance : des risques mieux identifiés. 7 > Une nouvelle ère du marketing : ne plus rater sa cible. > Le b.a.-ba du big data. LE BUZZ 8 L ŒIL DE PHILIPPE MABILLE Les trois erreurs de François Hollande. 10 > Le chômage achève un quinquennat de hausse quasi continue. > École 2.0 cherche génies de l informatique. Contactez M. Niel. 11 Pourquoi la zone euro ne sera plus jamais comme avant. L ENQUÊTE 12 Santé animale : guerre au couteau entre pharmaciens et vétérinaires ruraux. ENTREPRISES INNOVATION 14 «Zéro déchet», le credo de l économie circulaire. TERRITOIRES / FRANCE 16 Lacq entre dans l ère de l après-gaz pour devenir une «Carbon Valley». 17 Lyon expérimente la «ville intelligente» en temps réel. TERRITOIRES / INTERNATIONAL 18 Une cure radicale allège la dette santé de la région des Abruzzes. 19 > Haro sur les poulaillers de la Basse-Saxe! > ON EN PARLE À BRUXELLES LE CARNET DE FLORENCE AUTRET Credit crunch, le dernier tabou européen? VOS FINANCES 20 Le viager, un placement souvent rentable et qui demeure éthique. LES ANALYSES 21 Capital-risque : mais où est passé le risque? 22 Immobilier : acheteurs ou vendeurs, qui a le pouvoir? 23 Un accord UE - États-Unis trop alléchant sur le papier? LES IDÉES / LES CHRONIQUES 24 Mais à quoi sert l Europe? 25 > Face à nous : trois défis et un grand bouleversement. > Les importations, ce sont 2 millions d emplois! L INTERVIEW 26 Marc de Garidel, PDG d Ipsen : «Il y a un avant et un après-mediator.»

4 4 L ÉVÉNEMENT LA TRIBUNE VENDREDI 29 MARS milliards d euros C est le potentiel de création de valeur par an pour les administrations en Europe, selon McKinsey, dont 120 à 200 milliards d euros d économies, de 7 à 30 milliards en diminuant les fraudes et les erreurs et de 25 à 110 milliards en améliorant la collecte des impôts. JON IWATA/AFP «Votre valeur ne viendra plus de ce que vous savez mais de ce que vous partagez. Bien plus de décisions seront prises en se fondant sur des éléments prédictifs plutôt que sur l instinct.» VIRGINIA ROMETTY, DIRECTRICE GÉNÉRALE D IBM 42 % C est la part des machines et objets connectés (véhicules, capteurs médicaux, systèmes embarqués, caméras de sécurité, jouets, etc.) dans la production de données en 2020, contre 30 % en 2012, selon IDC. «BIG DATA» : LA NOUV LE CONTEXTE Mails, recherche Internet, activité sur les réseaux sociaux On estime que le volume de données produites double tous les deux ans. Une fois agrégé, filtré et analysé, ce déluge de data est un formidable outil aux mains des entreprises pour mieux connaître et cibler leurs clients. LES ENJEUX S il suscite un véritable engouement, le big data, qualifié par certains de «nouvel or noir», pose la question du respect des données personnelles. Vie privée contre big business, qui va gagner? DELPHINE CUNY Big data. C est la nouvelle expression à la mode, qui succède au cloud computing dans les dernières tendances high-tech à adopter sans tarder. C est un ensemble de technologies et de méthodes consistant à analyser, à des fins généralement prédictives, le flot de données produites par les entreprises, les organisations et les individus, mais aussi les objets s ils sont connectés, dans des volumes et à une vitesse sans précédent. Un concept un peu flou, apparu il y a deux, trois ans, qui englobe les mails, SMS, photos, vidéos, commentaires ou changements de statuts sur les réseaux sociaux, sessions de connexion, relevés d étiquettes ou de capteurs électroniques, signaux de géolocalisation, etc., envoyés à foison chaque minute partout dans le monde. La courbe est exponentielle et les chiffres sont vertigineux : on estime actuellement que le volume de données produites double tous les dixhuit à vingt-quatre mois ; le géant des équipements de réseaux mobiles, Ericsson, prédit qu il y aura 50 milliards d objets connectés (voitures, frigos, compteurs intelligents, etc.) dans le monde d ici à 2020, contre une douzaine de milliards aujourd hui. Le mouvement de libération des données publiques par les administrations (open data), très avancé aux États-Unis, constitue aussi un accélérateur du phénomène big data. Ce déluge d informations, qui se mesure en exaoctets, c est-à-dire en milliards de gigaoctets (Go), et même en «zettaoctets» (milliers de milliards de gigas), serait le «nouveau pétrole», selon une expression attribuée à Clive Humby, le créateur des cartes de fidélité du distributeur britannique Tesco, très en pointe sur le sujet : une ressource brute qu il faut extraire, raffiner, distribuer, etc., pour en tirer profit. Pour Ginni Rometty, la patronne d IBM, cette «nouvelle ressource naturelle», qu elle compare à «un tsunami d informations», va tout changer, au point de prédire que «le réseau social sera la nouvelle ligne de production d une entreprise». VOLUME, VARIÉTÉ, VITESSE ET VALEUR Le big data sera «la nouvelle frontière de l innovation, de la concurrence et de la productivité», selon le cabinet McKinsey, auteur d un rapport fondateur sur le sujet en Ce volume et cette multitude de formats de données (texte, vidéo, son, transaction, etc.), dont la réalité est indiscutable, sont devenus impossibles à traiter, stocker et analyser avec les outils traditionnels de 4,4 millions d emplois dans le monde, dont 1,9 million aux États-Unis, devraient être créés d ici à 2015 grâce au big data, d après le cabinet Gartner. gestion de base de données et d analytique décisionnelle, mais aussi à présenter de façon intelligible dans des graphiques classiques (naissance de la «datavisualisation»). Volume, variété, vitesse, ce sont les trois critères définissant le phénomène big data. On y ajoute souvent la valeur ou la véracité, car toutes ces données n ont pas la même importance et ne sont pas forcément fiables ni monnayables (elles peuvent contenir des erreurs ou doublonner, etc.). Selon le cabinet IDC, 23 % des données numériques pourraient être utiles au big data si elles étaient bien marquées («taguées») et analysées, alors que seulement 3 % le sont. Cela fait beaucoup d informations et de contenus sans «valeur». Que vaut en soi un tweet, un «j aime», un commentaire sur un forum ou un billet de blog? Agrégées, filtrées, analysées, toutes ces données peuvent rapporter gros, selon les promoteurs de ce nouveau big bang. «Le secteur informatique a tendance à inventer de nouveaux mots ou concepts tout le temps. Nous avons voulu savoir si ce n était qu une comète, qu un effet de mode, et quantifier le potentiel de création de valeur pour l économie mondiale, les différents secteurs et les individus aussi, qui est réel», explique à

5 VENDREDI 29 MARS 2013 LA TRIBUNE L ÉVÉNEMENT C est le nombre de créations d emplois (notamment des «experts en données») qui devraient être générées par le big data en France dans les cinq ans, selon l Association française des éditeurs de logiciels. DR «Davantage de données, ce n est pas toujours de meilleures données. Twitter ne représente pas tout le monde. Il y a des utilisateurs à comptes multiples, des faux gérés par des robots, des inactifs qui suivent sans publier, etc.» DANAH BOYD, CHERCHEUSE CHEZ MICROSOFT RESEARCH 300 milliards d euros C est le potentiel de création de valeur par an pour le système de santé américain, selon McKinsey. ELLE RÉVOLUTION La Tribune l un des experts du big data, Matteo Pacca, directeur associé de McKinsey en France. Il évoque des sommes se chiffrant en «centaine de milliards d euros par secteur». Par exemple, le secteur public en Europe pourrait réduire ses coûts de 15 à 20 %, diminuer la fraude et améliorer la collecte des impôts pour un total de 250 milliards d euros par an. Pour les groupes de la grande distribution, le recours au croisement des données pourrait se traduire par un potentiel d amélioration de 60 % de leur rentabilité opérationnelle. Plus généralement, «une meilleure utilisation des services de géolocalisation pourrait rapporter 100 milliards d euros aux différents fournisseurs de services et 700 milliards d euros aux consommateurs, qui bénéficieraient par exemple de la possibilité d acheter un produit moins cher et plus près de chez eux», fait valoir Matteo Pacca. UN CIBLAGE MARKETING PLUS PRÉCIS Cette révolution, rendue possible par la forte baisse des coûts de stockage, selon la fameuse loi de Moore (sur l évolution de la puissance des ordinateurs), et par de nouvelles méthodes de calcul en «parallélisme massif» (comme MapReduce, développé par Google, et la plate-forme Hadoop, sorte de librairie de calculs parallèles), devrait concerner tous les business, mais aussi tous les individus, les administrations et les services publics (transports, fisc, sécurité sociale et même police). La recherche médicale est l un des domaines les plus concernés : des programmes big data existent déjà dans la génomique et l imagerie, afin de traiter plus vite d immenses jeux de données pour le séquençage à haut débit. Cette nouvelle ressource encore peu exploitée que sont les données peut se traduire en immenses gains d efficacité : meilleur suivi de l activité ou de la chaîne logistique, détection des erreurs, maintenance prédictive, donc optimisation des processus opérationnels et réduction des coûts. C est aussi la possibilité d un meilleur ciblage marketing, donc une augmentation du chiffre d affaires et une croissance «Il y a plus de données sur les Français chez certaines organisations américaines qu à l Insee.» UN EXPERT CHEZ MCKINSEY Le marché mondial, qui pesait quelque 27,7 milliards de dollars en 2012, devrait doubler d ici à des parts de marché. D ailleurs, «dans un contexte économique morose, les entreprises sont très intéressées par les nouveaux axes de croissance que laisse espérer le big data, elles cherchent surtout à faire des ventes additionnelles : leurs demandes se concentrent donc sur la focalisation des offres et la segmentation marketing», indique l expert de McKinsey. Trois secteurs sont particulièrement concernés, selon lui : la distribution, du fait de grandes bases de clients et d historiques d achats qui recèlent un potentiel énorme, la santé (pharmacie et assurance santé), pour l analyse de la performance des médicaments (avant leur mise sur le marché, en phase de test, et après, pour mesurer leur efficacité), et enfin la banque-assurance, pour mieux cibler les produits financiers et surtout l analyse du risque, en corrélant avec la météo par exemple (lire page 6). Selon un rapport de Transparency Market Research, les services financiers, la santé et le secteur public ont représenté plus de 55 % du marché du big data en De façon plus transversale, c est le marketing qui sera le plus touché par cette rupture, passant des petits échantillons représentatifs des enquêtes de marché à des jeux de données de très grande ampleur, en flux ininterrompu. De nouveaux métiers voient le jour, notamment celui de data scientist, «scientifique des données», pro des statistiques, capable d interpréter et de croiser les données, et de chief data officer (CDO) ou «responsable de la qualité des données», au même niveau hiérarchique que le directeur marketing et le directeur informatique, chargé de faire lien entre les deux départements. L Association française des éditeurs de logiciels (Afdel) a milité pour la mise en place d un fonds de financement consacré au big data d un montant de 300 millions d euros, en partenariat publicprivé, estimant que la création de valeur pourrait atteindre 2,8 milliards d euros et emplois directs d ici cinq ans. La «feuille de route numérique» du gouvernement, adoptée lors d un séminaire organisé par le Premier ministre le 28 février dernier, a identifié le big data comme l une des cinq technologies stratégiques pour lesquelles Matignon va mobiliser 150 millions d euros d aides à la R&D, dans l espoir de faire émerger des entreprises de rang mondial. Le cabinet américain Gartner estime que le big data créera 4,4 millions d emplois dans le monde d ici à 2015, dont 1,9 million aux É t a t s - U n i s. E n Europe, «il en faudra 2 millions dans les cinq à dix ans», considère de son côté l expert de McKinsey. «2013 sera l année de l adoption à grande échelle des technologies de big data», prédit d ailleurs Gartner. LA «BUSINESS INTELLIGENCE» RÉINVENTÉE En France, quelques pionniers se sont lancés dans l expérience, notamment dans la banque et l assurance, mais le pays est plutôt en retard. Selon une étude IDC de septembre dernier, seules 8 % des entreprises françaises avaient mis en place des solutions big data. Le marché mondial, qui pesait déjà quelque 27,7 milliards de dollars en 2012, devrait doubler en quatre ans pour approcher 55 milliards de dollars en Le marché de l analytique des réseaux sociaux va tripler et dépasser les 4,4 milliards,

6 6 L ÉVÉNEMENT LA TRIBUNE VENDREDI 29 MARS 2013 «BIG DATA» : LA NOUVELLE RÉVOLUTION les investissements consacrés aux logiciels de big data vont plus que doubler (de 2,9 à 6,4 milliards de dollars en 2016) et 80 % des dépenses resteront concentrées sur les services IT (recrutement de spécialistes, conseil, etc.). Pour autant, le traitement de données n est pas une discipline nouvelle et certaines solutions ressemblent fort à de l informatique décisionnelle réinventée, du data mining nouvelle génération en y ajoutant un peu de Facebook et de Twitter, sous les habits neufs du big data. «Bien sûr, c est une nouvelle forme de business intelligence. Mais se demander ce qu il y a de neuf avec le big data, c est un peu comme dire que voyager en avion ou en voiture, c est la même chose», sourit Matteo Pacca, qui souligne la nouveauté du déferlement d informations en temps réel qu il faut traiter au plus vite pour en tirer parti. D ailleurs, les poids lourds de ce marché naissant ne sont autres que les acteurs installés du stockage, du logiciel et de l analytique, IBM, EMC, HP, Microsoft, Oracle, SAS et SAP, l un des rares européens, sans parler des géants américains qui prospèrent grâce aux données personnelles : Google, Facebook, Amazon, etc. «Il y a plus de données sur les Français chez certaines organisations américaines qu à l Insee», relève l expert de McKinsey. BIG DATA, MEILLEUR AMI DE BIG BROTHER? Car l autre versant de cette ruée vers l or du big data, c est le respect de la vie privée et des données personnelles, qui préoccupe à raison les gouvernements, la Commission européenne et les Cnil (commissions nationales de l informatique et des libertés) de l UE, qui travaillent sur des règles pour le respect de l anonymat et sur des dispositifs d autorisation préalable (opt-in). Le cabinet IDC considère que le plus fort potentiel du big data réside dans les données issues des caméras de surveillance, pour faire diminuer la criminalité, endiguer les embouteillages, etc. La police de Memphis, dans le Tennessee, a réduit de 30 % le nombre de crimes grâce au logiciel analytique d IBM qui a permis d établir une corrélation entre les viols et la présence de cabines téléphoniques, qui ont depuis été installées en intérieur. On ne peut que s en réjouir. Demain, essaiera-t-on de prédire les crimes et de neutraliser les criminels en puissance, comme dans le film Minority Report ou la récente série Person of Interest, avec toutes les dérives que l on peut redouter? BANQUES : VOS DONNÉES LES INTÉRESSENT S il permet aux banques de mieux comprendre leurs clients pour leur proposer des produits adaptés à leurs besoins, le big data facilite aussi la gestion de risques tels que l insolvabilité des emprunteurs. CHRISTINE LEJOUX S est un secteur qui il regorge de données sur ses clients, c est bien la banque. Il ne se passe pas une journée (ou presque) sans qu un client ne soit en contact avec sa banque, ne serait-ce que via ses paiements par carte. Un acte qui, s il est analysé, permet par exemple à celle-là de s apercevoir que tel client se rend moins souvent que de coutume au restaurant et fréquente davantage des magasins à bas prix. Ce qui peut laisser penser qu il va au-devant de difficultés financières. Une intuition qui peut être corroborée par le décryptage de données externes, comme ses états d âme sur Facebook ou Twitter. Le big data, c est-à-dire l analyse de ces monceaux de données provenant non seulement des systèmes d informations des banques, mais également des réseaux sociaux, des forums de discussions sur Internet, etc., permet d établir des profils de clients beaucoup plus précis qu à l aide de «simples» statistiques. Si bien que la banque est alors en mesure de proposer à son client un produit véritablement adapté à sa problématique actuelle. UN FACTEUR DE DIFFÉRENCIATION «Bien qu elles détiennent un très grand nombre d informations personnalisées sur leurs clients, les banques les avaient jusqu à présent moins exploitées que d autres secteurs comme la distribution, frappée plus tôt que le secteur bancaire par une forte pression économique», explique Bruno de Saint- Florent, responsable du département services financiers chez Oliver Wyman. Mais, avec les accords de Bâle III et le renforcement des fonds propres des banques, ainsi que l engouement des clients pour les services bancaires en ligne, «la taille du bilan financier et l étendue du réseau d agences, qui conditionnaient auparavant la création de valeur dans le secteur bancaire, sont aujourd hui sous contraintes. L utilisation de l information devient un actif central, qui, dans un environnement stagnant, différenciera demain les acteurs en croissance de ceux qui seront en perte de vitesse», affirme Bruno de Saint-Florent. «La plupart des banques américaines estiment que le big data est nécessaire pour être compétitif aujourd hui. D où une course à celle qui analysera le plus vite et de la manière la plus précise ces masses de données», renchérit Marc Atallah, directeur au sein du cabinet Deloitte. Les banques n utilisent pas seulement le big data à des fins de marketing, mais aussi pour se protéger contre certains risques, comme l insolvabilité d un emprunteur. Alors que le traditionnel credit scoring est basé sur une quinzaine de critères seulement, la société ZestFinance, cofondée par un ancien de Google, exploite les milliers de données disponibles sur un client. Ce qui permet d estimer si finement les risques de défaut de paiement que ZestFinance se prévaut d un taux de défaut inférieur de 50 % à celui des meilleurs acteurs du crédit à court terme, aux États-Unis. Dans la même veine, Crédit mutuel Arkea a développé une application calculant les ratios de solvabilité de la totalité de sa clientèle en moins d un quart d heure, contre deux jours pour un simple échantillon de clients avec les traditionnelles méthodes statistiques. ASSURANCE : DES RISQUES MIEUX IDENTIFIÉS Les assureurs pourraient utiliser le big data pour mettre en place une tarification liée au comportement de leurs clients. Une évolution en catimini, et qui remettrait en question le vieux modèle assurantiel. IVAN BEST Le développer, mais sans trop le dire. Le big data, les assureurs ne l assument pas toujours. Il faut dire que le côté Big Brother pourrait effrayer les citoyens-consommateurs. Et que l utilisation de nouvelles techniques est susceptible de donner une longueur d avance sur la concurrence, à conserver le plus longtemps possible. Ainsi, une grande compagnie, qui refuse de voir son nom cité, a mis au point un système ingénieux de prévision des consultations médicales, en utilisant la masse de messages échangés par les internautes sur les forums consacrés à la santé (une idée venue de Google, qui a cartographié une épidémie de grippe). «Avec ce dispositif, il est possible de prévoir les consultations quatre Les retraits et paiements par carte, une des nombreuses sources d information des banques sur leurs clients. [GODONG/AFP] à cinq mois à l avance», estime Julien Cabot, directeur associé du cabinet de conseil en informatique Octo. L intérêt pour l assureur? Anticiper les besoins des patients, et pouvoir mener une politique de prévention beaucoup plus ajustée : en communiquant rapidement auprès de ses clients, cette compagnie peut couper court à des rumeurs sur telle ou telle affection et éviter des consultations médicales inutiles. L analyse ne résulte pas d un survol des forums médicaux : « messages laissés par les internautes sont traités tous les mois», souligne Julien Cabot. L utilisation du big data va bien au-delà. Les assureurs ont toujours été friands de données, sur la base desquelles ils établissent des corrélations, afin de déterminer un risque moyen. Des données parfois coûteuses à recueillir, des enquêtes étant nécessaires. Aujourd hui, avec le big data, c est quasiment le trop-plein Il pourrait même provoquer un véritable changement de modèle pour les assureurs. Car la technique rencontre l évolution de la société. VERS L INDIVIDUALISATION DU CALCUL DU RISQUE Jusqu à maintenant, les assurés acceptaient plus ou moins de voir leurs risques tarifés selon leur appartenance à un groupe. C était la base du modèle de 1945, fondé sur des solidarités professionnelles : en matière de santé, par exemple, les jeunes fonctionnaires acceptaient de cotiser plus, pour les «vieux» agents de l État. L assurance fonctionne traditionnellement sur ce modèle de rattachement de chaque client à tel ou tel groupe, qui présente tel ou tel risque. Mais les consommateurs, de plus en plus individualistes, veulent aujourd hui payer en fonction de leur propre risque. Et la technique le permet. Ainsi, pour l assurance auto, le pay as you drive s est beaucoup développé aux États-Unis et en Grande-Bretagne et arrive en France. Cela va au-delà d un tarif selon le kilométrage. L assureur place un boîtier dans la voiture, qui lui permet de connaître le nombre de kilomètres parcourus mais aussi le comportement du conducteur : a-t-il tendance à accélérer et freiner brusquement? Roule-t-il souvent la nuit? C est en fonction de ces paramètres que le tarif sera ajusté. Au risque de surprendre son client, qui se considère bien sûr comme un bon conducteur, et donc un bon «risque».

7 VENDREDI 29 MARS 2013 LA TRIBUNE L ÉVÉNEMENT 7 UNE NOUVELLE ÈRE DU MARKETING : NE PLUS RATER SA CIBLE «Ce n est pas le boulot des consommateurs de savoir ce qu ils veulent», avait coutume de dire Steve Jobs, qui méprisait les études de marché. Cette approche, qui a longtemps prévalu dans certains secteurs, survivra-t-elle à la révolution du big data? DELPHINE CUNY Le déferlement de données en provenance des consommateurs crée un vrai changement de paradigme pour les spécialistes du marketing qui n ont jamais eu à leur disposition autant d informations pour mieux cerner l acheteur. Les réseaux sociaux, forums, blogs et toutes les données partagées depuis un smartphone sont une mine de renseignements pour les entreprises : les millions d interactions sur Facebook, Twitter et Foursquare, croisées avec des données internes à l entreprise ou avec des données publiques et passées au crible d outils d analyse prédictive, sont comme une immense boule de cristal planétaire. ADIEU LA MÉNAGÈRE DE MOINS DE 50 ANS? «On ne répondra plus aux besoins de segments de consommateurs, fondés sur le lieu, l âge ou le revenu, mais les entreprises pourront servir les individus», prédit ainsi la directrice générale d IBM, Virginia Rometty, qui considère que le big data signera «la mort de la moyenne» le consommateur moyen et l avènement de «l ère du vous». Alors, adieu la ménagère de moins de 50 ans? «C est un changement fondamental, une vraie révolution dans l approche des marketeurs, qui doivent intégrer de nouvelles variables comme l heure, le lieu ou même la météo. On peut désormais dresser le profil très précis d un consommateur à Paris un jour de pluie entre 16 heures et 17 heures», observe Thomas Husson, du cabinet Forrester. «L enjeu essentiel, c est la modélisation des comportements des consommateurs dans une approche prédictive. Le but est Toulouse a fait appel à IBM et à la start-up Apicube pour analyser pendant un an plus de 1,6 million de documents. de proposer des services plus contextualisés et plus personnalisés. C est là que se joue la différenciation de demain. Mais les enjeux techniques sont importants, il faut généralement revoir tout le système de CRM [customer relationship management, «gestion de la relation client», ndlr] derrière.» Les données de géolocalisation, les préférences affichées sur les réseaux sociaux permettent d aller beaucoup plus loin que les cookies, ces témoins de connexion qui suivent votre navigation sur Internet mais que l on peut supprimer, d autant qu il s agit de données généralement partagées volontairement, pour bénéficier d alertes, de réductions. La distribution est en pointe dans le domaine. Amazon a été pionnier avec son moteur de recommandations tirant profit des millions de recherches de ses clients. Au Royaume-Uni, le géant de la distribution Tesco, avec ses 16 millions de clients en possession de sa carte de fidélité Clubcard, s est aussi mis très tôt au croisement des données : les historiques d achat avec le trafic routier mais surtout avec la météo, trois fois par jour, pour cibler les promotions et ajuster ses têtes de gondole. Une hausse de 10 degrés et il augmente de 300 % la quantité de viande de barbecue mise en vente ou plutôt les rayons de sandwiches en centre-ville. LES POLITIQUES S EN EMPARENT AUSSI Le marketing est aussi touché dans la fonction d achat d espaces, qui est de plus en plus automatisée (programmatic buying), sur des plates-formes en ligne : les quelques millisecondes qui séparent l arrivée d un internaute sur un site et l affichage d une publicité sont utilisées pour évaluer le contact potentiel et réaliser le processus d enchères en temps réel (real-time bidding). Les décisions reposent désormais sur des données et des algorithmes et se traduisent par un meilleur ROI des campagnes publicitaires, en évitant notamment la déperdition de messages qui ne s adressent pas à la bonne cible. Analyse du sentiment, de l opinion, e-réputation : le marketing politique aussi a compris tout l intérêt du big data. On sait que Barack Obama a réuni autour de lui une vraie équipe de combat rompue à l analyse des données des réseaux sociaux et des statistiques démographiques. En France, la ville de Toulouse a aussi fait appel à IBM et à la start-up Apicube pour analyser pendant un an plus de 1,6 million de documents issus de forums de discussions, de Twitter, de Facebook, de blogs, mais aussi de médias, pour «analyser son empreinte sociale sur Internet» afin de «mesurer et comprendre les préoccupations de ses citoyens», «entretenir avec eux un dialogue en temps réel» et adapter ses décisions (investissements ciblés, amélioration d un service particulier, etc.). Le géant britannique de la distribution Tesco cible ses promotions en croisant plusieurs fois par jour l historique d achat de ses clients avec la météo ou le trafic routier. [OLI SCARFF/AP] Le b.a-ba du «Big Data» HADOOP Le couteau suisse des données massives Qui dit big data dit généralement Hadoop. Présentée comme le couteau suisse du XXI e siècle, c est une plate-forme logicielle open source, écrite en Java, développée par un ingénieur de Yahoo mais désormais gérée par la fondation Apache, qui fonctionne un peu comme un système d exploitant pilotant de nombreuses machines ou processeurs opérant en parallèle : elle sert à traiter des volumes très importants de données «non structurées», c est-àdire dans des formats très variés, ce que les outils de business intelligence et de gestion de base de données classiques ne peuvent faire. Hadoop a été adopté par quasiment tous les géants du big data (Yahoo, Facebook, Amazon, IBM, HP, SAP, etc.). Sa première version est sortie il y a quinze mois seulement, des alternatives émergent comme Cassandra, Isilon, etc. DONNÉES PUBLIQUES La mine d or L ouverture des données publiques est un mouvement qui a précédé le phénomène du big data mais qui contribue à l amplifier. Indicateurs démographiques, sociologiques ou médicaux, comptes publics, horaires, temps d attente et trafic des transports publics : ces vastes jeux de données qu il faut structurer permettent de créer des tableaux de bord et des cartographies (en comparant par exemple les dépenses des communes). Résultat : de plus grandes lisibilité et transparence de l action publique mais aussi une flopée de nouveaux services innovants, utiles aux usagers et citoyens, lancés par des start-up. La réutilisation des données issues du secteur public pourrait générer un chiffre d affaires de 27 milliards d euros par an dans l Union européenne, selon une évaluation de la Commission. Elle doit être gratuite, selon Bruxelles, qui considère que les contribuables ont déjà payé et qu il faut «libérer cette mine d or», selon l expression de Neelie Kroes, commissaire européenne chargée de la Société numérique. Y compris les données issues de la recherche : toutes les études financées par l Union devront être accessibles. En France, le droit des citoyens à accéder aux documents publics remonte à la loi Cada (commission d accès aux documents administratifs) de Mais la démarche d ouverture est récente, avec la création, en 2011, d Etalab, une mission qui a créé un portail unique national, data.gouv.fr, qui donne accès à plus de informations publiques. OPT-IN ET ANONYMAT Le credo de la Cnil et de Bruxelles L utilisation massive des données issues d actes d achat, de géolocalisation ou des historiques de navigation sur Internet rend la question du respect de la vie privée plus aiguë, sans changer le fond d un problème préexistant (marketing responsable, démarchage non agressif ). Pour la commission nationale de l informatique et des libertés (Cnil) et la Commission européenne, il s agit de rester vigilant à l égard de l utilisation qui est faite de ces données et du respect de certaines règles, en particulier l opt-in, l acceptation préalable par le consommateur (par exemple, de livrer le lieu où il se trouve ou pour les cookies des sites Web) et surtout l anonymisation des données, à des fins de profilage et de s e g m e n t a t i o n m a r k e t i n g. Bruxelles a préparé une directive sur les données à caractère personnel, qui peuvent être «un nom, une photo, une adresse de courriel, des coordonnées bancaires, des messages publiés sur des sites de socialisation, des renseignements médicaux ou l adresse IP d un ordinateur». Le non-respect des règles de l Union européenne est passible d amendes pouvant atteindre 1 million d euros ou 2 % du chiffre d affaires annuel global d une entreprise. D.C.

8 8 LE BUZZ LA TRIBUNE VENDREDI 29 MARS 2013 >> IL A OSÉ LE DIRE «Après Chypre, il faut se poser la question sur d autres pays en Europe où le secteur financier est surdimensionné.» JACQUES ATTALI, PRÉSIDENT DE PLANET FINANCE, CITANT «LE LUXEMBOURG, QUI EST UN PARADIS FISCAL». L ŒIL DE PHILIPPE MABILLE DIRECTEUR ADJOINT DE LA RÉDACTION Les trois erreurs de François Hollande DR Jusqu à présent, François Hollande a fait trois grosses erreurs. La première n avait pas été perçue comme telle au départ : il s agit de la suppression de la défiscalisation des heures supplémentaires, votée l été dernier. Coûteuse pour les finances publiques et critiquable dans son principe, cette mesure de Nicolas Sarkozy pour contourner la loi sur les 35 heures avait un avantage, celui d augmenter le salaire ouvrier en France. Sa suppression en pleine crise a fait d autant plus mal que l Insee vient de révéler que le pouvoir d achat a baissé de 0,4 % en Du coup, la gauche au pouvoir se voit reprocher par son électorat populaire de la défendre moins bien que son prédécesseur. Pour ceux qui espéraient le changement, la désillusion est d autant plus grande que la courbe du chômage s envole, frôlant le dernier record de La deuxième erreur est l affaire dite des «Pigeons». Le rapprochement de la taxation du travail et du capital non seulement ne rapporte presque rien en termes de recettes fiscales, mais elle détruit aussi le dynamisme entrepreneurial du pays, à en croire les intéressés eux-mêmes, qui poussent le gouvernement à corriger le tir. Le sentiment général dans le monde de l entreprise, c est que la gauche est en train de casser le moteur de la croissance par une politique fiscale à rebours de ce qui se fait à nos frontières. Et qui fait partir les talents. Troisième erreur, enfin, le fameux crédit d impôt compétitivité emploi, inventé, dit-on, par François Hollande luimême et que les employeurs peinent à concevoir comme une vraie baisse du coût du travail, malgré les efforts de communication du gouvernement. Il faut ne jamais avoir dirigé d entreprise pour penser qu un crédit d impôt suffit à redonner envie d embaucher. Cette mesure, qui a été dessinée pour et par quelques secteurs industriels en crise, rate sa cible en ce qui concerne l immense armée des PME qui ne voient que baisse des commandes et hausse de leurs charges. LA POULE AUX ŒUFS D OR DU BIG DATA Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous produisons tous des données sans même y penser. On dit que cette ressource est le nouvel or noir du XXI e siècle, mais c est bien plus. L énergie est par nature limitée : la data est potentiellement illimitée, sinon par les capacités de stockage. Cette révolution industrielle peut produire le meilleur, dans la santé (on parle de «médecine computationnelle»), la sécurité, la prévision des risques. Elle peut permettre aux entreprises d être plus productives et de mieux connaître leurs clients, pour leur offrir un meilleur service au meilleur prix. C est une économie horizontale où une start-up dispose des mêmes capacités de calcul qu une multinationale. Les barrières à l entrée s estompent : le talent est récompensé, le rapide mange le lent et il y a une prime aux comportements «disruptifs» qui osent bousculer les schémas traditionnels. Mais le big data est aussi capable de fabriquer le Big Brother des temps modernes, avec des robots froids et sans âme qui vont ficher, segmenter, surveiller l activité humaine et en sauront plus sur nous-mêmes que nous n en serons jamais capables avec notre mémoire limitée et heureusement souvent sélective. Une régulation s impose. «Il faut ne jamais avoir dirigé d entreprise pour penser qu un crédit d impôt suffit à redonner envie d embaucher.» Pour l instant, tout repose sur un échange implicite : je te rends un service, tu me donnes tes données. Mais rien n est jamais gratuit. Les citoyens-consommateurs commencent à s inquiéter de la perméabilité de leurs données privées. Et les États se demandent comment taxer ces flux qui traversent les frontières de façon encore plus insaisissable que les capitaux. Deux camps s affrontent. Celui de l autorégulation, dont l argument est le même que celui utilisé hier par la finance : tout frein réglementaire ou fiscal sera nuisible à la croissance et à l emploi dans un secteur sur lequel repose en partie notre avenir. Les États-Unis, qui ont envoyé les grands monopoles de l Internet à la conquête du monde, se montrent plus pragmatiques que l Europe, qui commence à montrer les dents. On parle d une future Cnil (Commission nationale de l informatique et des libertés) européenne et le débat fait rage sur la taxation du numérique. Reste à trouver la martingale pour que la régulation, évidemment nécessaire, ne tue pas au passage la poule aux œufs d or Si l enjeu est de lutter contre les stratégies d évitement fiscal des géants du net (Gafa : Google, Apple, Facebook, Amazon), c est plus une question de coopération internationale, traitée au niveau de l OCDE. S il s agit de taxer les données, c est autre chose : comment taxer un travail gratuit mais créateur de valeur? La réponse est contenue dans la question. On ne peut taxer que la valeur créée. N allons pas réinventer l impôt sur les portes et fenêtres du XXI e siècle! LE MEILLEUR DE LA SEMAINE SUR LATRIBUNE.FR SUR LE PODIUM LE PLUS PARTAGÉ L Espagne veut aussi instaurer une taxe sur les dépôts bancaires Madrid pourrait lever auprès des banques une taxe de 0,2 % sur le montant des dépôts qu elles détiennent. L Espagne affirme que cet impôt nouveau n a rien à voir avec celui de Chypre PUBLIÉ LE 21 MARS LE PLUS LU Coup de gueule de Tracfin contre les billets de 500 euros «Je ne comprends toujours pas pourquoi nous fabriquons des billets de 500 euros», regrette le patron de Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins), Jean-Baptiste Carpentier, qui rappelle qu une étude britannique a conclu que plus de 80 % de la circulation de ces coupures est liée à la fraude et à la criminalité. PUBLIÉ LE 22 MARS LE PLUS COMMENTÉ La crise chypriote révèle les craintes de quatre Français sur dix pour leur épargne Selon un sondage Ifop pour le journal Sud- Ouest Dimanche, quatre Français sur dix pensent qu ils pourraient se retrouver dans une situation similaire. Allant plus loin, 13 % des sondés sont sûrs que l État finira par prélever directement sur leurs comptes bancaires. PUBLIÉ LE 24 MARS REPÉRÉ PAR LA RÉDAC Espagne : vers un taux de chômage à plus de 27 %? Cinq millions d Espagnols au chômage en mars, soit 26,1 % de la population active. Et ce n est pas fini : le taux pourrait grimper à 27,1 % en 2013, selon la Banque d Espagne. LA VIE DE LA COMMUNAUTÉ Les meilleures contributions sur latribune.fr et les réseaux sociaux LE TWEET «Il faudra que je pense à demander un accès Web sur mon tire-palette, moi!» à propos de l article «Les salariés français passent un mois par an à surfer au bureau à des fins personnelles!» LE COMMENTAIRE «Ce monsieur est un self-made-man qui veut donner leur chance à ceux qui en veulent. [ ] Les vrais entrepreneurs ne travaillent pas que pour le culte de l argent, mais parce qu ils veulent construire quelque chose qui les dépasse.» >> jeff à propos de l article «La Free school de Xavier Niel formera génies par an gratuitement» L OPINION >> Cahuzac, Sarkozy, la semaine magistrate, par J.-C. Gallien «Deux épisodes qui, au-delà de l agenda politique, s imposent aussi dans celui des médias et semblent venir célébrer à la fois l affirmation d un journalisme d investigation et l activité indépendante de la justice.» LE DIAPORAMA Ces champions français rachetés par des groupes étrangers 1 / Dailymotion serait dans le collimateur de Yahoo. 2 / Aufeminin. com éblouit Axel Springer (2007). 3 / Meetic.fr fait craquer l américain Match.com (2011). Retrouvez la totalité du classement sur latribune.fr

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10 10 LE BUZZ LA TRIBUNE VENDREDI 29 MARS 2013 Après une hausse de 0,6 % en février, il y a désormais 3,187 millions de chômeurs inscrits en catégorie A en France métropolitaine. À une encablure du triste record de 1997 (3,195 millions). Le chômage achève un quinquennat de hausse quasi continue! LE TRISTE RECORD NE SERA PAS pour février! Avec une progression de 0,6 % ( ) le mois dernier (+ 10,8 % sur un an) du nombre des demandeurs d emploi en catégorie A, le nombre total des chômeurs inscrits dans cette catégorie atteint désormais en métropole , à une encablure du record absolu de 1997 (3,195 millions). En vérité, ce cap est purement symbolique tant comparaison n est pas raison. Depuis 2009, le système de comptabilisation du nombre des chômeurs a été modifié. En d autres termes, entre 1997 et 2013, les différentes >> catégories de demandeurs d emploi inscrits à Pôle emploi ne sont plus les mêmes, pour mieux tenir compte, notamment, des demandeurs d emploi ayant exercé une très courte activité à temps partiel. Enfin, maintenant, les statistiques concernant les chômeurs dans les DOM doivent être comptabilisées dans les données officielles. En réalité donc, en incluant les DOM, le nombre des demandeurs d emploi LES COMPTES fin février s élève à (+ 0,6 % sur un mois et + 10,6 % sur un an). Le niveau «officiel» par rapport à 1997 est donc déjà dépassé, mais, encore une fois, les bases ne sont plus les mêmes, la comparaison a un intérêt mineur. «La problématique n est pas du tout la même qu il y a seize ans : ce chiffre reflétait alors une récession passée, celle de Aujourd hui, on n imagine pas que Le chômage de longue durée (plus d un an) touche désormais personnes. [ÉRIC PIERMONT/AFP] la conjoncture puisse se retourner rapidement, donc on ne va pas s arrêter à ce niveau-là de chômage», estime Philippe Waechter, directeur de la recherche économique chez Natixis, alors que l Insee prédit une croissance «quasi nulle» jusqu à fin juin «À l époque, le solde entre les jeunes arrivant sur le marché du travail et les seniors le quittant tournait autour de personnes par an, contre à actuellement. Pour stabiliser le chômage, il fallait donc créer beaucoup plus d emplois. Ce devrait donc être plus simple aujourd hui, mais on n y parvient pourtant pas : cela montre que la situation est bien plus dégradée. Et encore, la démographie nous a évité plusieurs centaines de milliers de chômeurs supplémentaires!», analyse de son côté Éric Heyer, économiste à l OFCE. LE CHÔMAGE DES PLUS DE 50 ANS EN FORTE HAUSSE La progression du nombre des demandeurs d emploi apparaît aujourd hui comme une tendance lourde. Depuis février 2008, soit soixante mois, le chômage a connu (toujours pour la seule catégorie A) huit mois de baisse et cinquantedeux mois de hausse. Si cette fois on tient compte du nombre des demandeurs d emploi inscrits dans les catégories A, B et C, leur nombre atteint (avec les DOM) , soit de plus en un mois (+0,6 %) et une progression de 9,7 % sur un an. Un autre cap symbolique, celui des 5 millions de chômeurs inscrits dans ces trois catégories, est donc en passe d être dépassé En regardant dans le détail les chiffres, il y a encore de quoi s inquiéter. Si le chômage en métropole (catégorie A) des moins de 25 ans est en hausse de 10 % sur un an, soit légèrement en dessous de la moyenne (10,8 %), en revanche, celui des seniors des plus de 50 ans s envole de 16,6 % sur un an. Et le chômage de longue durée (plus d un an) n en finit plus de monter. Il concerne maintenant personnes, soit une hausse de 14,7 % sur un an. Pis, le chômage de très longue durée touche plus de personnes, en progression de 18,3 % sur un an. JEAN-CHRISTOPHE CHANUT LU SUR LE SITE «À force d avoir sauvé des emplois pendant des années, personne n a pensé à créer des emplois. Avec des salariés (ceux qui ont un emploi) et des syndicats qui refusent toute réforme et des gouvernements qui prétendent toujours pouvoir tout arranger mais sans dire comment, il ne faut pas s étonner. La faute à qui? Aux autres, bien sûr» (Changement Le fondateur de Free va créer et financer une école qui formera gratuitement à l informatique jeunes avec ou sans qualification. École 2.0 cherche génies de l informatique. Contactez M. Niel ELLE NE S APPELLERA pas la «Free school» même si elle sera bien gratuite, mais «42» un nombre révéré par les geeks, «l ultime réponse à la vie, l univers et le reste», selon le livre culte de science-fiction Le Guide du voyageur galactique, de Douglas Adams. Cette école, qui ouvrira réellement ses portes en novembre prochain dans le XVII e arrondissement de Paris, permettra de «former génies par an», selon Xavier Niel, le fondateur multimilliardaire de Free, qui finance sur ses deniers personnels cette initiative. Les candidats, âgés de 18 à 30 ans, avec ou sans le bac, peuvent déjà s inscrire en ligne sur le site de l école. Les meilleurs profils seront retenus puis mis en compétition cet été pendant un mois. Seuls d entre eux, les meilleurs et les plus motivés, seront gardés pour la rentrée, qui débutera en novembre. La formation, entièrement gratuite, >> L ICONOCLASTE durera trois ou cinq ans en fonction des individus. Aucun diplôme certifié à la sortie mais des compétences très recherchées : architecte logiciel ou réseau, développeur Web ou de jeux vidéo, expert en sécurité, administrateur réseau, chef de projet informatique, etc. «Cela fait vingt-cinq ans que je crée des entreprises de nouvelles technologies. Le problème, ce n est pas de trouver les idées mais les talents», observe Xavier Niel. Or «aujourd hui on a le choix entre des universités qui ne forment pas des gens créatifs et des écoles privées dont le critère d entrée est l argent», déplore ce patron iconoclaste qui a arrêté ses études en classe prépa scientifique. Cette nouvelle école «sera un endroit différent, une pédagogie vraiment innovante ouverte à tous, même à des jeunes en échec scolaire, et des infrastructures de haute qualité», a-t-il promis mardi matin lors d une conférence de presse au siège d Iliad, la maison mère de Free, entouré des trois autres initiateurs du projet : le directeur général de 42, Nicolas Sadirac, fondateur de l école informatique Epitech et de la avec Kwame Yamgnane, qui sera DG adjoint tout comme Florian Bucher, un ancien d Epitech. Leur ambition est de créer «la meilleure école d informatique en France» et «l école du futur» dans de beaux locaux tout neufs de m 2 appelés «Heart of Code» ouverts vingt-quatre heures sur vingtquatre, sept jours sur sept. Nicolas Sadirac imagine «une école 2.0, une école du peer to peer», où l apprentissage doit être collectif, considérant que «la connaissance n a plus d importance aujourd hui, tout est sur Google, il faut développer des compétences». «ON VA POUVOIR GÉNÉRER EMPLOIS» Xavier Niel n en est pas à sa première initiative dans le domaine. Il est avec ses compères Marc Simoncini, le fondateur de Meetic, et Jacques-Antoine Granjon, celui de vente-privee.com, à l origine de la création de l École européenne des métiers de l Internet (EEMI), située au palais Brongniart, qui accueille 150 élèves payant leur scolarité euros par an. «Plutôt pour des formations de webmaster», souligne l homme le plus riche du Web français au cours actuel, sa participation de 59 % dans Iliad vaut quelque 5,5 milliards d euros. 42 est un organisme à but non lucratif «financé en totalité» par Niel. «J apporte le financement pour dix ans», a-t-il expliqué, soit 50 millions au total sur la période (l équivalent de euros par étudiant). Déplorant le retard pris par la France, qui n est qu au 20 e rang mondial sur le plan du numérique, il considère que «seule l initiative privée peut faire avancer les choses. Ce n est pas la peine de compter sur les pouvoirs publics, qui ne regardent que le passé et ce qui peut être sauvable, mais jamais l avenir», a-t-il lancé. «On va former personnes brillantissimes par an et, avec un facteur multiplicateur, on va pouvoir générer emplois supplémentaires», s emballe-t-il. «Chez Free, nous sommes toujours en manque de talent. On veut étendre le vivier», fait-il valoir, affirmant qu «on n aurait pas fait la Freebox avec des gens sortis d écoles d ingénieurs». DELPHINE CUNY

11 VENDREDI 29 MARS 2013 LA TRIBUNE LE BUZZ 11 La monnaie unique est encore une fois sauvée. Mais la zone euro ne sort pas indemne de cette folle semaine marquée par les rebondissements et la laborieuse recherche de résolution de la crise chypriote. Tour d horizon de ce qui a changé. Pourquoi la zone euro ne sera plus jamais comme avant LA CRISE CHYPRIOTE qui a secoué l Europe au cours de la semaine dernière a clairement marqué un tournant. Malgré les assurances des responsables européens affirmant que «Chypre est un cas spécial», il faut bien constater que la zone euro n est désormais plus la même. Voici pourquoi. 1. L IRRÉVERSIBILITÉ DE L EURO, JUSQU À QUAND? L ultimatum de la BCE à Chypre jeudi a brisé un tabou : celui de l irréversibilité de l entrée dans la zone euro. Jusqu ici, la ligne officielle avait toujours été que l on ne pouvait exclure quiconque de la zone euro et que les traités ne prévoyaient pas cette option. Mais la BCE a montré cette fois qu elle était prête à mettre dans la balance la participation d un pays à la zone euro. En menaçant de couper le programme d accès à la liquidité d urgence (ELA), elle a dessiné ce qui ressemble à une procédure d exclusion de la zone euro. Certes, les Européens n ont pas pris le risque d engager cette procédure, mais on sait à présent qu il est désormais possible d être chassé de la zone euro. L euro n est plus un «processus irréversible.» Et lorsque l on se souvient des propos de Volker Kauder, le chef du groupe parlementaire CDU au Bundestag, invitant l Italie à poursuivre les réformes ou à «sortir de l euro», cette nouvelle jurisprudence laisse songeur 2. LE MAUVAIS EXEMPLE DU REFUS DE LA SOLIDARITÉ Jusqu à présent, la solidarité entre États membres de la zone euro avait joué pleinement, moyennant des sacrifices considérables des pays aidés. Mais ce modèle a vécu. Désormais, les Européens appliquent la devise «aide-toi, le ciel t aidera». L aide de l extérieur (le fameux bail out, >> LA JURISPRUDENCE en anglais) n a pas été seulement, comme à l accoutumée, accompagné d un plan d austérité sévère, mais elle a été conditionnée à un bail in, autrement dit à un financement par les ressources propres du pays, et plus précisément celles des déposants. Sur ce point, les Européens ont été inflexibles. Les Européens, et en particulier les Allemands, rechignent donc désormais ouvertement à payer pour les «autres.» Cela est sans doute lié à la campagne électorale qui a débuté outre-rhin, mais une fois cette logique de bail in adoptée, il est bien difficile de revenir en arrière et de réinstaurer des bail out complets. Jeroen Dijsselbloem, le président de l Eurogroupe, a prévenu lundi que le plan chypriote servira de modèle pour les autres plans. Avant de se rétracter devant la panique provoquée par ses propos. Mais le mal est fait. Manifestation contre les mesures d austérité, le 26 mars, devant le Parlement chypriote. Sans son secteur financier, l économie de l île risque de finir en champ de ruines. Cela n a pas arrêté des Européens décidés à faire un «exemple». [MILOS BICANSKI/GETTY IMAGES/AFP] Cela change considérablement la nature de la zone euro, car à présent un ministre d un pays membre, comme le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, peut demander à un autre pays de la zone euro de «changer son modèle économique.» Un pays qui demande de l aide place en réalité désormais son avenir dans les mains de ses partenaires, et il est loisible à ces derniers de décider de réduire à néant l un des rares points forts de l économie d un pays pour obtenir ce bail in. Et donc de décider de leur avenir économique. Quoi qu en dise le Parlement de cet État «souverain». Sans son secteur financier, l économie chypriote sera désormais un champ de ruines. Mais cela n a pas arrêté des Européens décidés à faire un «exemple». C est pour cette raison qu Angela Merkel a refusé la participation du fonds de retraite chypriote : il fallait frapper les dépôts pour réduire à néant le secteur financier chypriote. Les futurs postulants sont donc prévenus. 3. LA FIN DE L ÉGALITÉ En piochant dans les dépôts bancaires, les Européens ont considéré que les déposants chypriotes n avaient pas les mêmes droits que ceux du reste de la zone euro. Il y a donc désormais deux types de citoyens en zone euro. Or, dimanche, dans le JDD, le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, a déclaré que cette taxe sur les dépôts serait impossible en France. La crise de 2008 a, par ailleurs, montré que les «grands» pays de la zone euro refusaient de laisser leurs banques faire faillite. Berlin a nationalisé partiellement Commerzbank pour éviter sa faillite et donc l application de la garantie des dépôts à euros. Du reste, à l époque, Angela Merkel avait même déclaré qu elle garantissait l intégralité des dépôts dans les banques allemandes. La conclusion, c est qu il existe désormais en zone euro deux types de citoyens. Les uns voient leurs propriétés garanties, les autres non. 4. UNE ZONE EURO FRACTURÉE ET FRAGILISÉE Une nouvelle page de l histoire de l euro s ouvre. Nicosie va restreindre le mouvement des capitaux. Une procédure certes légale et prévue par l article 65 du traité de fonctionnement de l UE, mais lourde de conséquences. Car cela signifie que deux agents économiques d une même zone monétaire ont accès à des services et des possibilités différentes au sein de cette même zone. Un Chypriote installé en Allemagne pourra continuer à transférer ses euros où il le désire dans la zone euro, retirer au distributeur automatique sans souci, investir en euro dans n importe quel pays de l UEM. Un Chypriote resté au pays verra les possibilités contenues dans les euros qu il détient fortement réduites. Autrement dit, un euro chypriote n est pas un euro allemand. La zone euro est désormais fracturée. C est un précédent très dangereux, car c est le fondement même de ce à quoi devait servir l euro qui est remis en question : désormais, la monnaie unique n est pas un instrument de paiement universel dans sa propre zone monétaire. Rien d étonnant donc à ce que Moody s reconnaisse lundi matin que les conséquences de la crise chypriote étaient «négatives pour l ensemble de la zone euro». Et la France, suiviste de Berlin durant toute cette semaine et se cachant derrière des arguments moraux hors de propos, a bien tort de se croire à l abri. Elle rappelle ainsi le comportement du César Birotteau de Balzac prétendant, trois mois avant sa faillite, que «tout failli est suspect». ROMARIC GODIN

12 Pendant 12 L ENQUÊTE LA TRIBUNE VENDREDI 29 MARS 2013 SANTÉ ANIMALE Le ministère de l Agriculture et l Europe veulent réformer GUERRE AU COUTEAU LE CONTEXTE Les vétérinaires prescrivent et vendent euxmêmes des médicaments. Ceux-ci représentent un marché évalué à un milliard d euros par an, dont le quart concerne les antibiotiques. Un système pernicieux, car exposé à la tentation de prescrire plus pour gagner plus. L ENJEU Diminuer les prescriptions des antibiotiques au bétail dont la viande est consommée par les Français, ce qui entraîne un grave problème de santé publique. Au point que le ministère de l Agriculture a lancé fin 2011 un plan «antibiorésistance». Depuis, pharmaciens et vétérinaires se renvoient la balle. ON RECENSE VÉTÉRINAIRES en France, pour seulement 200 pharmaciens vétérinaires. Mais Stéphane Le Foll est confronté à un risque politique : les deux syndicats représentant pharmaciens Le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, le ministre de l Agriculture, Stéphane Le Foll (à g.), et le ministre délégué à l Agroalimentaire, Guillaume Garot (au centre), lors d une visite au Salon de l agriculture, en mars dernier. [THOMAS SAMSON/AFP] commencent à s inquiéter des contrôles et condamnations à répétition dont ils sont la cible. Des voix s élèvent, y compris parmi les vétérinaires, pour le retour à une administration «plus impartiale». JEAN-PIERRE GONGUET «des années, les pharmaciens ont vendu du Mediator à des femmes de 40 ans qui n avaient pas d acné. Ils savaient ce qu ils vendaient, ils savaient à qui ils vendaient. Jamais ils n ont refusé de servir le client parce que la prescription n était pas correcte. Avec le médicament vétérinaire, c est pareil. Que les pharmaciens ne nous disent pas qu ils sont les rois de la pharmaco vigilance et les meilleurs protecteurs des animaux : 0,26 % des signalements de risques sur les médicaments viennent d eux, tout le reste vient de nous!» L argument de Claude Andrillon, vétérinaire à Guéret et responsable du syndicat des vétérinaires libéraux, est polémique. Très polémique même, car un pharmacien ne peut contester une ordonnance prescrivant un médicament autorisé pour lequel il n y a eu aucune alerte. Mais Claude Andrillon est très énervé contre les pharmaciens qui vendent du médicament vétérinaire. Et ces derniers le lui rendent bien : ils se disent victimes de contrôles incessants, persécutés par des procédures judiciaires à répétition engagées en douce, selon eux, par les vétérinaires du ministère de l Agriculture. Quelques-uns sont même désormais interdits d exercer, d autres sont frappés lourdement au porte-monnaie Le Quotidien du pharmacien s en est ému. Au point de faire claquer une «une», en février : «Qui veut la mort de la pharmacie vétérinaire?» Très désobligeant pour les vétérinaires. Du coup La Dépêche vétérinaire (dont Claude Andrillon Les revenus d un vétérinaire en milieu rural dépendent à 70 % de la vente des médicaments. est par ailleurs le rédacteur en chef) a répliqué en publiant en mars un dossier sur «Les dessous du clash» pas franchement à la gloire des pharmaciens. L enjeu est clair : la vente du médicament vétérinaire. Un milliard d euros chaque année. Sur ce milliard, le quart concerne les antibiotiques que vendent entre autres les vétérinaires. Il faut en effet savoir que les vétérinaires sont une profession déontologiquement à part, baignant dans un quasiconflit d intérêts permanent : ils prescrivent et ils vendent des médicaments. Et ils vendent même beaucoup plus qu ils ne prescrivent. Les revenus d un vétérinaire dans le monde rural dépendent en effet à 70 % de la vente de médicaments, contre 30 à 35 % en ville. En clair, la profession assure son niveau de vie (un peu plus de euros en moyenne, selon l ordre des vétérinaires) avec les marges que lui octroie l industrie pharmaceutique. Des marges avant (elles peuvent aller jusqu à 45 % du prix de vente du médicament) comme des marges arrière ( les «remises de fin d année» pour les vétérinaires qui ont «bien» prescrit). Un système pernicieux où la tentation peut être grande pour un vétérinaire de prescrire plus pour gagner plus. Mais les pharmaciens vétérinaires ont eux aussi besoin de vendre du médicament : «On ne représente que des parts infimes du marché, explique Guy Barral, pharmacien vétérinaire dans le Rhône : 5 % du médicament vétérinaire vendu, 2 % seulement des antibiotiques. Les vétérinaires font tout pour limiter la concurrence, les éleveurs se fournissent directement chez eux et certains vétérinaires ne font même pas payer l acte si l éleveur leur prend les médicaments et que l éleveur ne vient pas se fournir, probablement moins cher, chez nous. La concurrence avec eux, ça n existe pas.» Les vétérinaires ne nient pas. Mais ils expliquent. «Aller à la ferme pour une consultation de vache à 30 euros, ce n est pas viable. Une consultation de vache débouche souvent sur 100 à 150 euros de médicaments, explique Michel Baussier, le président de l ordre des vétérinaires. Mais j entends des bêtises comme le fait que des vétos ne donnent pas l ordonnance si on ne leur prend pas de médicaments. C est faux. Personne ne fait de rétention d ordonnance. En revanche, il est possible qu un véto dise à un éleveur : T es gentil de m appeler constamment à 2 heures du matin pour tes vêlages, mais tu pourrais quand même me prendre des médicaments. Ça, oui, ça a pu arriver» DÉCOUPLER LA VENTE DE LA PRESCRIPTION Toujours est-il que les pouvoirs publics s en sont émus. Et c est Bruno Le Maire, alors ministre de l Agriculture, qui met le feu aux poudres lorsqu en novembre 2011 il publie son plan antibiorésistance. Les vétérinaires se crispent immédiatement sur un point : la mesure 29, prévue pour «réviser l encadrement des pratiques commerciales liées à la vente des antibiotiques, en particulier par la suppression de contrats de coopération commerciale et la limitation des marges susceptibles d influencer la prescription». Bruno Le Maire ajoute : «Les vétérinaires doivent être affranchis des pratiques commerciales qui peuvent influencer leurs approvisionnements.» C est dit en langage diplomatique mais c est net : le ministre parle du conflit d intérêts et veut l arrêter. Immédiatement la profession fonce chez le ministre, Claude Andrillon en tête. «Ce n était pas

13 VENDREDI 29 MARS 2013 LA TRIBUNE L ENQUÊTE 13 les modalités de la prescription médicamenteuse pour les animaux d élevage AUTOUR DES ANTIBIOS 75 % DES VÉTÉRINAIRES APPROUVENT le principe des relations commerciales de leur profession avec les laboratoires pharmaceutiques, et seulement 18 % sont favorables à la fin acceptable, commente de son côté le président de l Ordre. Pendant des années, les antibiotiques ont été considérés comme une bonne pratique ; on en découvrait sans cesse et les éleveurs, de plus en plus productivistes, nous en demandaient toujours plus. Et nous aurions dû, nous seuls, être désignés comme les responsables et, en prime, perdre nos marges? Tout cela sous prétexte que l on est envahi de viande brésilienne non contrôlée, de poulets américains nourris à l antibiotique et de poissons chinois qui nagent dedans?» Pour les vétérinaires, qui reconnaissent les dangers de l overdose d antibios chez les animaux, le principal problème vient quand même d ailleurs. De l alimentation animale, précisément, qui engloutit à elle seule 50 % des antibiotiques en France. Or elle est vendue par les industriels, pas par les vétérinaires même s ils la prescrivent! Lors d un rendez-vous de novembre 2011, les vétérinaires suggèrent à Bruno Le Maire de moraliser la vente chez d autres qu eux-mêmes, en particulier chez les pharmaciens vétérinaires. Bruno Le Maire saisit ses services, lance une plainte contre X, et les En décembre dernier, Le Parlement européen a voté un texte où il demande de «limiter aux vétérinaires le droit de prescrire des antimicrobiens». Mais rien n est encore obligatoire. [CLAUDIUS THIRIET/AFP] «descentes» chez les pharmaciens ayant une clientèle d éleveurs commencent. Elles durent toujours aujourd hui. Ils ne sont que quelques centaines mais beaucoup sont contrôlés, notamment les leaders syndicaux des pharmacies rurales : on murmure que les inspecteurs du ministère de l Agriculture conseillent les juges pour trouver des griefs tels que le défaut d ordonnance ou, pire, le «compérage» (l entente illicite entre vétérinaire et pharmacien). Les contrôles de comptabilité et les instructions se multiplient. Pour faire bonne mesure, les vétérinaires y ajoutent une campagne de dénigrement : «Ils sont pharmaciens parce qu ils ont été recalés à l école vétérinaire», répète par exemple en boucle un responsable syndical. Reste que le problème du conflit d intérêts demeure. Et là, les vétérinaires ont du souci à se faire. Le Parlement européen vient ainsi de voter un texte sur l antibiorésistance en décembre 2012 où il demande de «limiter aux vétérinaires le droit de prescrire des antimicrobiens» et de «séparer le droit de prescrire du droit de vendre des antimicrobiens, ce qui supprime les des remises financières accordées par les laboratoires, selon un sondage de La Lettre vétérinaire. La quasi-totalité de la profession dit bien assumer le conflit d intérêts prescripteur-vendeur. incitants économiques liés aux prescriptions». Rien d obligatoire pour l instant, les vétérinaires le savent. Mais le Parlement est patient : les députés arriveront à leurs fins un jour, ils le savent aussi. Stéphane Le Foll, l actuel ministre de l Agriculture, a d ailleurs parfaitement anticipé puisqu il répète depuis des semaines que, dans le cadre de FOCUS l antibiorésistance, «s il faut aller jusqu au découplage de la prescription et de la vente de médicaments, il ira». Il attend le rapport sur la question de la mission confiée au Conseil général de l alimentation, de l agriculture et des espaces ruraux, et sur la manière de mettre en œuvre la fameuse mesure 29 de Bruno Le Maire. Il sera rendu en avril afin que le Parlement puisse voter un texte à l automne. L ÉLEVAGE AUX ANTIBIOS A ENCORE UN BEL AVENIR Les hauts fonctionnaires de la mission ont semble-t-il compris qu ils devaient proposer des mesures fortes à Stéphane Le Foll, au moins sur les antibiotiques, sujet hautement sensible dans l opinion. Le découplage de la prescription et de la vente sur ce type de médicaments ou l interdiction faite aux vétérinaires de vendre certains antibiotiques de la nouvelle génération, essentiels en 50 % des antibiotiques consommés en France le sont par l alimentation animale. médecine humaine, semblent inévitables à court terme. Un geste politique fort de la part d un ministre qui veut être le leader européen de l agroécologie, même s il ne touche pas à la grande majorité des médicaments vendus par les vétérinaires. Mais le problème économique ne sera toujours pas surmonté. La profession de vétérinaire, contrairement à celle de médecin généraliste, est en effet encore tentante financièrement pour les étudiants. Même en milieu rural : «La vente de médicaments assure un revenu correct aux praticiens, ce qui a l immense avantage de permettre aux pouvoirs publics de maintenir un réseau de professionnels sur tout le territoire sans avoir à débourser un centime, explique Michel Baussier. C est un avantage de santé publique, un avantage économique considérable. Au Royaume-Uni, Margaret Thatcher a laminé le réseau des vétos de campagne. Du coup, lors de la fièvre aphteuse, les Anglais arrivaient toujours trop tard et ont dû brûler des troupeaux entiers. En France, avec notre maillage, nous avons localisé immédiatement les foyers et circonscrit la maladie. Il n y a pratiquement pas eu d abattage.» Si l État veut conserver ce maillage, il devra compenser une perte de revenus entraînée par le découplage prescription-vente. Pour la médecine animale, c est la politique agricole commune qui joue le rôle de la Sécurité sociale et qui, en rémunérant les éleveurs, assume indirectement le revenu des vétérinaires (et des laboratoires pharmaceutiques). Est-ce sain? Pas vraiment. D abord parce que les laboratoires ne sont pas des mécènes et qu ils cherchent avant tout à écouler leurs produits. Ensuite parce que, crise oblige, ils commencent à réduire les marges aux vétos depuis un an ou deux : Zoetis, la nouvelle branche du médicament pour animal du géant Pfizer, a ainsi décidé d appliquer une ristourne unique : 15 % pour tous, non négociable! Enfin, parce ce que la solution de rechange n est pas prête. Comme le dit Claude Andrillon, «la demande est tellement forte dans le monde que l élevage industriel aux antibios a, malheureusement, de beaux jours devant lui». L Europe veut des prescriptions justifiées Anna Rosbach, députée européenne danoise, est l auteure du rapport le plus récent sur l antibiorésistance. La résistance aux médicaments est un phénomène inévitable qui découle des traitements antimicrobiens. Mais il atteint des proportions effarantes : «Au sein de l Union, de l Islande et de la Norvège, les bactéries résistantes aux antimicrobiens provoquent quelque infections et décès par an et représentent un surcoût d au moins 1,5 milliard d euros en soins de santé et en perte de productivité», écrit-elle dans son rapport de novembre Comme en plus ces antibios donnés aux animaux, et qui se retrouvent un jour ou l autre dans le corps humain, sont encore vendus sans ordonnance dans certains États membres, que les progrès des États sont lents et que souvent les éleveurs préfèrent acheter des antibiotiques que de laver leurs étables, elle a proposé un plan de lutte contre la résistance aux antimicrobiens. Parmi les mesures : le refus de l usage régulier d antimicrobiens pour les traitements prophylactiques dans les élevages et la restriction de la prescription et l utilisation des antibiotiques aux cas pour lesquels un vétérinaire a établi qu il existait une justification clinique claire, et le cas échéant épidémiologique, pour traiter tous les animaux. Adopté à l unanimité en commission.

14 14 ENTREPRISES & INNOVATION LA TRIBUNE VENDREDI 29 MARS 2013 «Zéro déchet», le credo de l économie circulaire RECYCLAGE De la reconversion à la réutilisation à l infini de certaines molécules, les pratiques visant à préserver les ressources non renouvelables se multiplient en se réclamant de l économie circulaire. Tour d horizon, à la veille de la semaine du développement durable. DOMINIQUE PIALOT Où mieux que sur un bateau est-on d i r e c t e m e n t confronté à la nécessité d économiser les ressources? La navigatrice anglaise Ellen MacArthur, qui a créé en 2010 une fondation consacrée à l économie circulaire, le répète à l envi. Si ce terme en vogue recouvre différentes réalités, les rapports commandés par la Fondation Ellen MacArthur au cabinet McKinsey en exposent clairement les principes et les enjeux. Publiés lors des deux dernières éditions du forum de Davos, ils situent d emblée le sujet sur le plan économique. Il s agit de rompre avec l éternel refrain «extraire-fabriquer-jeter». Sous l effet de la croissance démographique, de l urbanisation et d une explosion sans précédent de la classe moyenne mondiale consommatrice de produits finis, ce modèle traditionnel s avère en effet incompatible avec la finitude des ressources naturelles. Surtout, il expose entreprises et gouvernements à la volatilité des prix et aux aléas d approvisionnement de certaines matières premières. Sur les 65 milliards de tonnes de celles-ci injectées dans l économie (en 2010), 80 % ne sont valorisées sous aucune forme en fin de vie des produits qu elles ont servi à fabriquer. Insoutenable à long terme. D où l idée d un modèle industriel dans lequel la réparation des produits ou leur réinjection dans l économie sous une forme différente repousserait à l infini leur fin de vie. À l image d un vêtement en coton usagé, d abord envoyé dans un circuit d occasion avant d être utilisé comme garnissage dans l ameublement puis transformé en matériau d isolation pour le BTP. Pour pousser le concept d économie circulaire jusqu au bout, les fibres de coton pourraient in fine retourner à la nature. C est pourquoi le recours à tout produit chimique doit être évité lors de la fabrication. Par ailleurs, les sources d énergie utilisées se doivent d être le plus renouvelables possible. DE L AUTO AU PANTALON, TOUT EST RÉUTILISABLE Dans le système visant le zéro déchet, le recyclage en est un maillon essentiel. «L économie circulaire consiste à réintégrer une matière qui a déjà été utilisée dans la fabrication du même produit», précise Jean-Philippe Carpentier, président de Federec, Fédération de la récupération, du recyclage et de la valorisation. À l image de son entreprise Nord Pal Plast, qui fournit à des fabricants de bouteilles le plastique récupéré à partir de bouteilles usagées. Aujourd hui, «l économie circulaire se formalise et devient plus visible en entrant dans le champ politique», observe-t-il. Federec est membre fondateur de l Institut de l économie circulaire, créé en février 2013 par le député vert François-Michel Lambert, viceprésident de la commission «développement durable et aménagement du territoire» de l Assemblée nationale. Aux côtés d autres parlementaires dont la FOCUS sénatrice de Paris et ancienne secrétaire d État à l Écologie Chantal Jouanno, l institut rassemble des établissements d enseignement et de recherche (Kedge Business School), l écoorganisme en charge de la collecte et du recyclage du papier, Ecofolio, et des entreprises : La Poste, qui utilise ses camions de livraison pour collecter du papier à recycler, GrDF, qui transforme les déchets en énergie, ou encore le Syndicat français de l industrie cimentière, qui utilise des coproduits d autres Dans ce modèle, les services plus que les produits garantissent les revenus des entreprises. industries pour alimenter ses usines en combustibles alternatifs, moins polluants et moins onéreux que le charbon. Avec l objectif de présenter au Parlement d ici à 2017 une loi sur l économie circulaire comme il en existe déjà dans certains pays, l institut entend identifier les freins à lever et les leviers à actionner pour instaurer cette économie d un nouveau genre. D après les calculs de McKinsey, l économie circulaire permettrait une division par deux des coûts de fabrication des téléphones portables grâce à une récupération systématique des vieux appareils et à un démontage facilité permettant de récupérer les matériaux qui les composent, dont les métaux rares, de plus en plus stratégiques. Elle pourrait faire économiser au Royaume-Uni 1,1 milliard de dollars par an en transformant en énergie et en compost les déchets alimentaires aujourd hui enfouis. Pour l industrie automobile mondiale, l économie serait de 170 à 200 milliards de dollars. En Europe, des évolutions réglementaires permettraient de lever certains freins. Mais le principal défi réside au sein même des entreprises, qui doivent inventer de nouveaux modèles afin de préserver leurs revenus tout en vendant moins (de volume, d exemplaires, etc.). C est tout le défi de l économie de la fonctionnalité, où le service remplace le produit via des systèmes de location, leasing, etc. Ce système est utilisé de longue date par des groupes aussi différents que Xerox (qui depuis toujours vend des quantités de pages imprimées ou de copies et non des imprimantes) ou Michelin, qui vend à certains de ses grands comptes (dont les compagnies aériennes) des kilomètres parcourus. Le modèle fait tache d huile et touche aussi désormais des produits de grande consommation tels que les jeans loués par L entreprise américaine Interface produit des dalles de sol à partir de filets récupérés auprès de pêcheurs philippins. [INTERFACE] L upcycling, version branchée d une reconversion «vers le haut» Alors que sur certains produits (comme le papier) on en est encore à devoir convaincre les consommateurs que l objet recyclé présente les mêmes qualités que le produit fabriqué à partir de matière vierge, une tendance bien différente se développe depuis quelques années. L upcycling, un terme anglo-saxon sans véritable équivalent en français, consiste à rendre un objet plus beau encore dans sa seconde vie que dans sa première. En d autres termes, un recyclage vers le haut, à l opposé d un produit au rabais. De nombreuses entreprises et figures du luxe, de la mode et du design se sont positionnées sur ce créneau. Parmi les dernières initiatives françaises, la maison Hermès a créé Petit h, une marque d accessoires faits à partir des chutes de ses matériaux. Quant au breton 727 Sailbags, il transforme les voiles des Pen Duick d Éric Tabarly en sacs très chics. Le leader français de l accueil en entreprise Phone Régie s associe, lui, à la styliste Sakina M sa pour transformer en pochettes pour ipad les uniformes de ses hôtesses.

15 VENDREDI 29 MARS 2013 LA TRIBUNE ENTREPRISES & INNOVATION 15 La société Baudelet fabrique du lave-glace 100 % écologique à partir d eaux de récupération traitées par évapo-concentration. [BAUDELET ENVIRONNEMENT] Une cabine téléphonique de Deutsche Telekom transformée en bibliothèque de rue. Une idée que France Télécom veut adapter dans l Hexagone. [MAISON DE L EUROPE DES YVELINES] 3,9 % DU PIB EUROPÉEN ÉCONOMISÉ Les économies résultant d une généralisation de l économie circulaire sont évaluées par McKinsey à milliards de dollars par an pour l Europe, selon qu elle adopterait un scénario de transition ou plus affirmé, soit de 3 à 3,9 % du PIB européen. De nouvelles pratiques de consommation en période de crise Selon l observatoire Cetelem 2013, 52 % des Européens veulent éviter de payer grâce au partage, à l échange, au troc et à la récupération 59 % des Européens (63 % des Français) achètent d ores et déjà des produits d occasion, et 68 % déclarent qu ils le feront autant, voire plus, à l avenir. LE RECYCLAGE FRANÇAIS, UN SECTEUR QUI PÈSE 12 MILLIARDS D EUROS Au lendemain du Forum «Nouvelles matières premières» des 20 et 21 mars, Federec a publié les chiffres du secteur pour 2012 : 44,3 millions de tonnes de matériaux recyclés, un chiffre d affaires de 12,4 milliards d euros dont 3 milliards à l export, et emplois. la société néerlandaise Mud Jeans, moyennant un prix d entrée et un coût de location mensuel, avec possibilité de faire réparer les accrocs et de le troquer contre un neuf après un an. Objectif affiché par Mud Jeans : s assurer du retour et du recyclage des jeans. LA CRISE RENFORCE LA TENDANCE AU «PARTAGE» Dans ces nouveaux modèles économiques, ce sont les services, dont, dans certains secteurs, des contrats de performance, qui garantissent les revenus des entreprises. La multiplication des interactions entre clients et fournisseurs induit des relations différentes et favorise une plus grande fidélité. À plus ou moins brève échéance, tous les secteurs devront s adapter à cette nouvelle donne, qui correspond aussi à de nouvelles attentes des consommateurs, en partie dictées par des contraintes budgétaires accentuées par la crise économique actuelle. Autopartage, location d appartements entre particuliers la multiplication des sites de location mais aussi d échanges et de troc en tous genres reflète cette tendance au partage. Aux acteurs historiques d un secteur de prendre position sur ces nouvelles chaînes de valeur, sous peine de se faire couper l herbe sous le pied par de nouveaux venus. C est ce qu a su faire par exemple Citroën avec Multicity sur le marché de la mobilité, qui ne se résume pas à celui de l automobile. Certains n ont pas attendu la «mode» de l économie circulaire pour optimiser l utilisation des ressources, mais progressent en permanence à mesure que les technologies progressent. Ainsi, le fabricant américain de revêtements de sols Interface, fondé par Ray Anderson, figure emblématique de l écologie industrielle aujourd hui décédé, s est toujours montré exemplaire sur le plan de son impact environnemental. En 2012, son opération Net-Works, menée en coopération avec la Zoological Society of London, a permis de collecter un million de tonnes de filets auprès de pêcheurs indonésiens. À partir des 20 millions de tonnes qu il espère collecter, Interface fabriquera des dalles de sol. Le bénéfice environnemental se double d un bénéfice social, les pêcheurs étant rémunérés pour rapporter leurs filets. Dans le nord de la France, la société familiale Baudelet fait feu de tout bois pour traiter sur son site papier, carton, plastique et bois, mais aussi de plus en plus de déchets organiques transformés par méthanisation et, bientôt, des combustibles de substitution. À partir du biogaz issu des lixiviats produits par l enfouissement des déchets ultimes, Baudelet alimente son affinerie d aluminium, qui fournit à l industrie automobile des lingots de métal recyclé. Différentes techniques permettent également de récupérer de l eau à partir des lixiviats. Utilisée pour refroidir l usine d aluminium et nettoyer le site, cette eau est aussi transformée en lave-glace pour les 150 véhicules qui y circulent. Ce produit biologique agréé est également vendu à des entreprises de transports, et depuis peu à des particuliers. «Cela fait connaître notre démarche environnementale au grand public», souligne la responsable de la communication, Caroline Poissonnier. D autres initiatives relevant de l économie circulaire pourraient bien marquer encore plus les esprits. Tel le projet de France Télécom, inspiré par son homologue allemand Deutsche Telekom, de transformer des cabines téléphoniques en bibliothèques de rue! L entreprise bretonne 727 Sailbags réalise des objets (fauteuil, ci-dessus) en recyclant des voiles de bateaux, y compris de navigateurs célèbres. [727 SAILBAGS] EN SAVOIR PLUS Organisée chaque année par le ministère de l Écologie, du Développement durable et de l Énergie, la 11 e édition de la Semaine du développement durable se tient du 1 er au 7 avril. Phone Régie a fait appel à l artiste éthique Sakina M sa pour recycler les uniformes en fin de vie de ses hôtesses d accueil en pochettes pour ipad (ci-dessus). [PHONE RÉGIE]

16 16 TERRITOIRES / FRANCE LA TRIBUNE VENDREDI 29 MARS 2013 Grâce à un engagement constant de plusieurs opérateurs, le bassin de Lacq compte emplois, n en ayant perdu que 300 en vingt-trois ans. [DR] Repères 130 MILLIONS D EUROS ( C est l investissement pour cette nouvelle usine de Toray, à Lacq. 600 EMPLOIS ( 50 devraient être créés dans un premier temps au sein de la nouvelle usine de Lacq. Et l on parle de 80 emplois à terme SALARIÉS ( dans le monde sont employés par le groupe Toray, qui a réalisé un chiffre d affaires de 15,5 milliards d euros sur l exercice Le potentiel de la filière de production de la fibre de carbone est énorme : de tonnes en 2012, la demande devrait passer à tonnes en Après soixante ans d exploitation par Total, le gisement de gaz de Lacq, près de Pau, dans le Béarn, est LE FOCUS presque épuisé. Mais, Lacq va devenir une «Carbon Valley». Autrement dit un bassin de production de DE LA SEMAINE matériaux composites à base de carbone. Ainsi, le puissant groupe japonais Toray y installe actuellement une unité de production de fibres de carbone. L État et les collectivités locales se sont battus pour impulser ces nouvelles filières. Lacq entre dans l ère de l après-gaz pour devenir une «Carbon Valley» NICOLAS CÉSAR, À BORDEAUX OBJECTIF AQUITAINE un symbole fort en ces temps de crise et de débat sur la C est désindustrialisation de la France. Le puissant groupe japonais Toray a choisi d implanter une nouvelle usine de m 2 pour produire des matériaux composites sur le bassin de Lacq, près de Pau. Un investissement de 130 millions d euros. Après le Japon et les États-Unis, la France va ainsi devenir le troisième pays dans ce secteur pour ce géant nippon qui réalise un chiffre d affaires de 15,5 milliards d euros et emploie salariés dans le monde. Cette usine, qui devrait être mise en service en mai 2014, est implantée sur un terrain acheté à Total. Le groupe pétrolier cherche à compenser son départ du site de Lacq prévu pour 2013 avec la fin de l exploitation du gisement naturel de gaz, découvert en Dans cette unité sera fabriquée la matière première de la fibre de carbone le polyacrylonitrile ( tonnes par an dès 2015), actuellement importée du Japon. L arrivée de la première des trois lignes de production va créer 50 emplois directs. Son premier client sera l usine de Toray (ex-soficar) à Abidos, qui produit de la fibre de carbone à quelques kilomètres. Le site compte 330 salariés et va donc se développer. Les plus optimistes parient sur un doublement des effectifs de Toray à Lacq dans cinq ans. Poussé par une demande croissante (15 % par an) de fibre de carbone, Toray ambitionne de faire de Lacq sa base européenne pour fournir des secteurs tels que l aéronautique, l automobile et l éolien. «L Airbus A320, c est 8 % de composite carbone. L A350, ce sera 50 %», souligne Bernard Martin, PDG de Toray. Sur le marché, la demande mondiale s envole. De tonnes en 2012, elle sera de en «Cet investissement est d abord guidé par une volonté stratégique de se rapprocher d Airbus, qui souhaite sécuriser son approvisionnement. Cette usine, la seule en Europe, nous permettra d être plus réactif par rapport au marché», explique Bernard Martin. Mais «rien ne se serait fait sans les collectivités locales», insiste-t-il. Le conseil régional d Aquitaine, le conseil général des Pyrénées-Atlantiques et la communauté de communes de Lacq soutiennent ce projet à hauteur de 4 millions d euros chacun. LACQ S EST IMPOSÉ FACE À UN CONCURRENT CORÉEN «C est un concours financier important, mais justifié par les perspectives considérables d emploi qu il générera», soulignent les élus locaux, qui ne cachent pas leurs objectifs de faire de Lacq la «Carbon Valley». En réalité, «c est le fruit d une politique industrielle menée sur ce territoire depuis trente ans», rappelle Bernard Martin. En 1983, le gouvernement français considérait déjà la fibre de carbone comme matériau stratégique et avait missionné Elf Aquitaine (tombé par la suite dans l escarcelle de Total), qui avait créé à Lacq la Soficar (Société des fibres de carbone), la seule unité française de production de fibres de carbone, alors détenue à 65 % par Elf et à 35 % par Toray.. En 1992, le bassin industriel de Lacq a perdu, entre autres, Pechiney, qui a fermé son usine employant 600 personnes. «Pour compenser, nous avons développé de nouvelles filières. Nous sommes passés de la chimie de l extraction à la chimie de la molécule avec l aide de la Sobegi [Société béarnaise de gestion industrielle, ndlr] qui héberge et accompagne de nouvelles entreprises sur 300 hectares puis à la chimie de l énergie avec l arrivée d Abengoa, groupe espagnol spécialiste des biocarburants», analyse David Habib, président PS de la communauté de communes de Lacq, député des Pyrénées- Atlantiques et maire de Mourenx. Les collectivités locales ont dynamisé les centres de recherche comme le GRL (groupement de recherches de Lacq). Et ont lancé en 2000 Chemparc, un groupement d intérêt public impliquant l État, les collectivités locales, mais aussi les universités et les syndicats. Ce site unique en France regroupe quatre plates-formes classées Seveso et propose aux entreprises (24 aujourd hui) une offre de services clés en main et des mutualisations permettant de faire de belles économies d échelle. Ne serait-ce qu entre 2009 et 2012, 409 millions d euros ont été investis sur le bassin de Lacq, dont 43 millions de fonds publics. À cela, il faut ajouter un lobbying politique intense. En 2008, David Habib s était rendu à Toray au Japon pour vanter les atouts de Lacq : son savoir-faire, ses infrastructures, une bonne cohabitation avec les habitants, un appui financier des collectivités locales. Voilà comment Lacq a fait la différence avec l autre concurrent, la Corée. Comprendre l actualité pour mieux gérer son patrimoine Conférence animée par Pascale Besses-Boumard Chroniqueuse à La Tribune Prochaine rencontre à Rennes Vendredi 12 avril 2013 à 8h30 Inscriptions et renseignements :

17 VENDREDI 29 MARS 2013 LA TRIBUNE TERRITOIRES / FRANCE 17 Lyon expérimente la «ville intelligente» en temps réel LE GRAND CHANTIER De multiples innovations en matière de mobilité durable et de gestion de l énergie doivent voir le jour cette année dans la capitale des Gaules. Elles sont soutenues par des structures consacrées au développement, à l expérimentation et à la duplication de ces initiatives innovantes. De quoi renforcer l attractivité de la métropole. DOMINIQUE PIALOT Connaître l état du trafic une heure à l avance ou les temps de trajet selon les différents modes de transport possibles, puis être guidé en temps réel pour modifier son choix en cas d imprévu ce sera bientôt possible pour les Lyonnais. Ce seront là des premières à l échelle européenne et mondiale. «Aujourd hui, on peut seulement connaître le trafic en temps réel sur un mode unique ou des prévisions multimodales calculées sur la base de données théoriques non actualisées en temps réel», rappelle Alain Pittavino, président de Cityway. Cette filiale de Veolia Transdev est partenaire du Grand Lyon, d IBM et d Orange Business Services au sein d Optimod Lyon, projet de mobilité durable sélectionné par l Ademe dans le cadre d un appel à manifestations d intérêt, dans lequel s inscrivent ces deux innovations. GUIDAGE SUR SMARTPHONE, CONTAINERS MODULAIRES Ce n est là qu une parmi des dizaines d autres initiatives innovantes qui doivent voir le jour cette année dans la capitale des Gaules dans le cadre de son programme «Lyon, ville intelligente». «Nous sommes à une époque charnière 190 millions d euros, c est le budget mobilisé par l ensemble des expérimentations en cours dans le Grand Lyon. pour les villes en général et pour Lyon en particulier», martèle Gérard Collomb, sénateur et maire de Lyon, à un an des prochaines élections municipales. Les villes, qui concentrent 50 % de la population mondiale et bientôt 70 %, sont responsables de 80 % des émissions de gaz à effet de serre mais produisent aussi l essentiel du PIB mondial. Si elles contribuent donc grandement à l aggravation des déséquilibres climatique et énergétique, elles sont aussi les plus à même d y apporter des solutions. C est en tout cas le credo des métropoles et des entreprises qui développent des méthodes innovantes de gestion des flux en tous genres qui se concentrent au cœur des villes : hommes, énergie, eau, déchets, véhicules, etc. La liste des expérimentations qui seront menées en 2013 à Lyon est impressionnante. Les projets s appliquent essentiellement à la mobilité, à l énergie et aux services numériques. Outre le GPS multimodal, Optimod Lyon contient un volet destiné à optimiser les tournées des opérateurs de fret urbain et un outil de guidage sur smartphone. Citylog vise à décongestionner la distribution urbaine de marchandises grâce à des conteneurs modulaires et à des consignes permettant de livrer les points de vente en dehors des heures de «Nous ne sommes pas clients mais cocréateurs des solutions, car la ville intelligente a besoin de vision politique.» KARINE DOGNIN-SAUZE, VICE-PRÉSIDENTE DU GRAND LYON, EN CHARGE DU PROJET pointe. Géovélo adapte le GPS à la petite reine ; un dispositif de covoiturage dynamique permettra bientôt de trouver ipso facto un véhicule à partager ; de nouveaux systèmes d autopartage entre particuliers et entreprises et entre plusieurs entreprises voisines seront testés Même fourmillement de projets côté énergie et réseaux intelligents. Berceau du déploiement du compteur intelligent d ERDF, Linky, avec appareils installés depuis 2011, le Grand Lyon en expérimente différentes applications, dont le suivi en temps réel de la consommation par les clients et l intégration des énergies renouvelables provenant des quelque points de production de la région. Le nouveau quartier Lyon Confluence a été choisi par le Nedo (homologue japonais de l Ademe française), qui a investi 60 millions d euros pour en faire son terrain d expérimentation européen. Le démonstrateur Smart Community comprendra des bâtiments à énergie positive, dont 32 appartements équipés de tablettes pour piloter leur consommation, des véhicules électriques alimentés en électricité solaire, des compteurs intelligents pour l électricité mais aussi pour le gaz et l eau Ce projet est développé au sein d un vaste partenariat public-privé qui réunit Toshiba, tête de pont japonaise, Bouygues Immobilier, Veolia Transdev et Grand Lyon Habitat AU SERVICE D UN «STYLE DE VIE À LA LYONNAISE» Karine Dognin-Sauze, vice-présidente du Grand Lyon en charge des nouvelles technologies et coordonnatrice du projet de ville intelligente, a effectué une grande partie de sa carrière au sein de l entreprise américaine Electronic Arts, créatrice du jeu SimCity. Mais, loin d envisager une ville intelligente désincarnée, elle entend au contraire affirmer «un style de vie à la lyonnaise» et souligne le caractère (peut-être) non totalement duplicable de l initiative. «Nous ne sommes pas clients mais cocréateurs des solutions, insiste-t-elle, car la ville intelligente a besoin de vision politique.» Gérard Collomb souhaite pour sa part «rendre la vie heureuse et douce en ville». Autre signe de l importance accordée à la composante humaine, le dispositif Watt & Moi, mis en place par Grand Lyon Habitat et ERDF auprès de locataires équipés de Linky, fait l objet d un suivi en sciences humaines et sociales. Le projet lyonnais actuel s appuie donc sur un passé riche d une histoire industrielle remarquable (mécanique, santé, chimie, transport), des pôles de compétitivité de niveau international et un esprit entrepreneurial affirmé. Mais ce qui est en jeu, c est l avenir de l agglomération. Et là, Karine Dognin- Sauze affiche son ambition : «Faire de la ville intelligente un levier d innovation et d attractivité.» Le projet comprend donc aussi un volet d accompagnement des acteurs destiné à «créer les conditions de l innovation». Plusieurs plates-formes technologiques et instituts d excellence y sont consacrés, ainsi que des lieux de coworking et des dispositifs d innovation partenariale. UN BON MARCHEPIED À L EXPORT La cellule d expérimentation, destinée à valider un modèle économique, une technologie ou un produit et à en tester l appropriation par les usagers, peut servir de marchepied à l export pour certaines solutions. Opticity, coordonnée par le Grand Lyon avec plus de 20 partenaires dont Madrid, Turin ou Göteborg, a ainsi pour vocation de déployer dans d autres villes européennes le concept d Optimod Lyon, donnant l accès au secteur privé à des données de mobilité pilotées par le secteur public. L ensemble des expérimentations en cours représente un budget de 190 millions d euros. Avec un tel engagement financier (dont 185 millions d origine privée et 2,5 millions issus des investissements d avenir), Lyon espère attirer dans l agglomération petites et grandes structures désireuses de développer leurs contributions à la ville intelligente dans un environnement favorable et veut aider celles qui les y auront testées à les vendre ailleurs. Piétons, cyclistes, automobilistes, usagers des transports en commun, etc., seront guidés en temps réel pour optimiser leurs déplacements. [GRAND LYON] Les projets de gestion des flux menés à Lyon s appliquent surtout à la mobilité, à l énergie et aux services numériques. [GRAND LYON]

18 18 TERRITOIRES / INTERNATIONAL LA TRIBUNE VENDREDI 29 MARS 2013 LE GRAND CHANTIER En Italie, cette région située à l est de Rome est en train de résorber en quelques années son déficit et les dettes colossales de son système de santé. Le président de région, Gianni Chiodi, a en effet réussi à convaincre le gouvernement de lui donner tous les pouvoirs dont il avait besoin, y compris l autorité sur les services de l État. Une cure radicale allège la dette santé de la région des Abruzzes LIVIO ANTICOLI/AFP JEAN-PIERRE GONGUET Je reconnais volontiers que le fonctionnement n est pas parfaitement démocratique, mais ça marche, non?» Gianni Chiodi sourit. L air doux, très charmeur, ce quinqua italien, président de la région des Abruzzes, trompe un peu son monde : ces quatre dernières années, il a développé une stratégie des plus musclées pour remettre sa région sur pied. Gianni Chiodi est un centriste de droite affilié au Peuple de la liberté, parti que préside Silvio Berlusconi. Mais il est surtout proche de Mario Monti. Il aurait même dû entrer au gouvernement si ce dernier n avait pas perdu les élections. «De toute façon, je pense que les Italiens vont devoir revoter dans six mois, on verra bien ce qui sortira des urnes», philosophe-t-il. Gianni Chiodi est, comme Mario Monti, économiste. Davantage versé dans la comptabilité que dans la macroéconomie, ce qui l a énormément aidé lorsqu en 2008 il a conquis la région. Car il trouve des comptes catastrophiques. Surtout dans le domaine de la santé. Sur les 4 milliards de dettes de la région, il y en a 2,6 milliards pour ce seul secteur. Dans une petite région de 1,4 million d habitants, c est un record. Depuis, d autres régions ont fait pire, comme celle, voisine, du Lazio, qui a atteint les 5 milliards de dettes l année dernière dans le seul secteur de la santé. Ce sont les régions en effet qui gèrent la santé en Italie, et elles n ont guère été performantes sur la question. «Lorsque je suis arrivé, se rappelle Gianni Chiodi, je me suis rendu compte que la région avait 35 hôpitaux, dont certains fonctionnaient de manière hallucinante. Dans l un, on a trouvé 150 personnes employées pour deux malades par jour en moyenne. Dans un autre, on a découvert que le même lit était, sur les livres c o m p t a b l e s, affecté à trois malades différents. A priori, les trois étaient fictifs! Quant aux médicaments, c était l inflation permanente. L une des premières réformes que j ai mises en place à d ailleurs concerné «Pour éviter les trafics, j ai institué une centrale d achats unique pour les médicaments.» GIANNI CHIODI, PRÉSIDENT DE LA RÉGION DES ABRUZZES Les hôpitaux des Abruzzes ont été logiquement débordés par l afflux de blessés lors du tremblement de terre de L Aquila, en avril Mais cette tragédie (plus de 300 morts) a permis d ouvrir la voie à des réformes radicales du système de santé, conduites par le président de la région. [GIAMPIERO SPOSITO/REUTERS] les médicaments : pour éviter les trafics, j ai institué une centrale d achats unique auprès de laquelle, après contrôle de l ordonnance et des soins, tous les médecins doivent se fournir. Et ne sont délivrés que les médicaments nécessaires, pas les boîtes entières. Bien sûr, les infirmiers ont protesté et le combat a été terrible contre eux, mais j ai maintenu ma décision!» UN PRÉSIDENT DISPOSANT DE TOUS LES POUVOIRS Lorsque Gianni Chiodi dit «je», ce n est pas par mégalomanie. C est plutôt qu il est le seul à décider car, depuis 2009, il est également «commissaire à la santé» de la région des Abruzzes. Il a été nommé en Conseil des ministres à ce poste, équivalent de celui d un préfet de région à la santé. L idée en est venue aux Italiens après le tremblement de terre de L Aquila, la capitale des Abruzzes. Pour la reconstruction, Silvio Berlusconi, alors chef du gouvernement, avait trouvé plus simple et plus rapide de nommer le président de région, Gianni Chiodi, commissaire à la reconstruction. Du coup, ce dernier avait à la fois autorité sur les services régionaux et sur les services de l État. Gianni Chiodi a été parfait dans le rôle, et le système a été reconduit pour la santé. D un côté, il décide donc des impôts nouveaux ou des restructurations en tant que président de région et, de l autre, en tant que préfet, il les fait appliquer immédiatement. «J ai donc décidé de supprimer 250 postes de conseillers à la santé, de réduire à huit le nombre des hôpitaux en concentrant personnel et matériel, de fermer toutes les structures inutiles comme les communautés de montagne et de fusionner ou de supprimer les filiales administratives du système dans la région. Les maires ont manifesté pendant des mois, mais je voulais réduire la dette de 25 % et la dépense publique de santé d un tiers en trois ans!» Gianni Chiodi, s il a été violent dans ses choix de restructuration, n a toutefois pas tenu qu un raisonnement purement comptable. Pour compenser les fermetures d hôpitaux et de centres de soin, il a développé tout un réseau pour favoriser l hospitalisation à 2,6 milliards d euros de dettes de la région, sur un total de 4 Mds, relevaient du secteur santé en Depuis, la dette santé a baissé de 1,3 Md d euros. domicile. Il a également mis en place des reconversions pour les personnels, et la réforme s est faite à effectifs (à peu près) constants. La stratégie a été payante, même si l élu régional surveille le système de soins comme le lait sur le feu et qu il a demandé au gouvernement de rester commissaire à la santé tant que le système ne sera pas assaini. IMPÔTS À LA BAISSE POUR LES PLUS DÉMUNIS «En 2015 nous devrions être à l équilibre et en 2016 nous commencerons à renverser la tendance en étant excédentaires en exploitation», affirme-t-il. Pour l instant, il tient sa feuille de route et il économise 40 millions par an sur la gestion du système. À tel point que habitants des Abruzzes ont eu un cadeau fiscal sur leur feuille de paie de janvier : la région pouvait en effet lever un impôt prélevé directement sur le salaire pour le système de santé. Début 2013, il a été supprimé sur les plus bas salaires, et ces prélèvements régionaux vont d ailleurs être réduits jusqu à 60 %, de manière progressive, pour tous les autres habitants. Gianni Chiodi sait que le système adopté a été, malheureusement, facilité par le tremblement de terre de 2009, qui a favorisé une certaine fin du morcellement administratif, institutionnel et économique traditionnel des régions italiennes. Mais les résultats sont bons : 600 millions de dettes en moins en 2011, 700 millions d économies supplémentaires en 2012! Du coup, le gouvernement italien a déjà nommé d autres présidents de région commissaires à la santé. En fait, les Italiens sont en train de mettre en place de manière un peu étonnante ce dont beaucoup de régions, en particulier françaises, rêvent : la disparition du préfet de région sous l autorité du président de région, et la possibilité pour ce dernier de lever l impôt en tant que de besoin et de contrôler les services déconcentrés de l État.

19 VENDREDI 29 MARS 2013 LA TRIBUNE TERRITOIRES / INTERNATIONAL 19 Haro sur les poulaillers de la Basse-Saxe! LE FOCUS DE LA SEMAINE Une série de scandales remet en question le modèle d élevage intensif de la première région agricole allemande. L arrivée inédite d un ministre de l Agriculture vert à Hanovre va-t-elle changer la donne? PAULINE HOUÉDÉ, À BERLIN Du maïs fourrage importé de Serbie contaminé, des œufs étiquetés bio mais sortis tout droit des batteries d élevage Si l Europe entière semble découvrir les dessous de son industrie agroalimentaire, en Allemagne, c est le Land de Basse- Saxe qui est surtout montré du doigt. La première région agricole allemande vient d essuyer plusieurs scandales qui mettent au jour les négligences ou fraudes d un secteur soumis à une forte pression sur les prix. Une mauvaise publicité pour une branche déjà mal aimée outre-rhin. «Le modèle agricole est depuis longtemps remis en question, mais les critiques ont nettement augmenté depuis environ cinq ans. Ce mouvement s est élargi et ne concerne plus seulement les militants pour la protection des animaux», note Stephan von Cramon-Taubadel, professeur à l université de Göttingen. En ligne Plus de la moitié des volailles d Allemagne, plus du tiers des œufs et un tiers du porc proviennent de la Basse-Saxe. [VOLKER HARTMANN/AFP] de mire : les porcheries, poulaillers et abattoirs géants industriels qui ont fait la réussite économique du secteur et de la région, et dont de plus en plus d initiatives de citoyens veulent bloquer les nouvelles installations. Mais le grand changement dans un Land qui abrite aussi les usines Volkswagen, l autre grand pilier de l économie régionale, c est l arrivée de l écologiste Christian Meyer aux commandes du ministère de l Agriculture du Land, à la suite de la courte victoire, fin janvier, de la coalition des sociauxdémocrates (SPD) et des Verts aux élections régionales. «TOUT LE MONDE PROFITAIT DE LA TOLÉRANCE» Une quasi-révolution dans une région où la politique agricole est depuis des décennies le pré carré Repères KM 2 ( La Basse-Saxe (environ 8 millions d habitants) est le deuxième Land allemand en superficie, dont plus de la moitié est consacrée à l agriculture. N O 1 ( Le Land est la première région agricole, devant la Bavière PERSONNES ( sont employées dans le secteur agroalimentaire de la région. 21 % ( En 2010, la région totalisait environ 21 % des bénéfices du secteur agricole allemand. des conservateurs de la CDU. Christian Meyer a promis un tournant agricole, avec un retour aux petites structures ou encore le développement de l agriculture biologique, en retard dans la région (2,9 % seulement de ses surfaces cultivées). «Les possibilités sont limitées, souligne Stephan von Cramon- Taubadel. Beaucoup de décisions sont prises à Bruxelles et à Berlin. Les structures sont par ailleurs déjà là, et beaucoup d argent a été investi dans les grands élevages. Mais il peut engager un changement de cap.» En harmonisant la réglementation sur les permis de construire des grosses usines ou encore en intensifiant les inspections «pas toujours régulières ni suffisamment strictes dans le passé. La politique locale s est montrée tolérante parce que tout le monde en profitait», raconte le chercheur. Aujourd hui, la méfiance est très forte chez les éleveurs, qui redoutent une hausse des coûts de production dans une industrie où le prix reste l argument de vente numéro un. «Tout le monde veut plus de produits bio, un meilleur bien-être animal, mais les consommateurs achètent comme avant et privilégient les produits les moins chers. Les autres restent dans les rayons», explique avec agacement Thorsten Riggert, éleveur porcin à la tête de la fédération des agriculteurs de Basse-Saxe, inquiet pour l avenir de la profession. ON EN PARLE À BRUXELLES LE CARNET DE NOTRE CORRESPONDANTE, FLORENCE AUTRET Credit crunch, le dernier tabou européen DR Qui aurait dit qu un jour la Commission européenne se ferait l avocate du livret A pour financer des infrastructures sociales ou qu elle s interrogerait sur les risques de la fair value, autrement dit la comptabilisation des actifs financiers à la valeur de marché? Eh bien, ce moment est apparemment venu. DANS LE LIVRE VERT SUR LE FINANCEMENT à long terme de l économie que la Commission a publié le 25 mars, l expression credit crunch reste taboue. Mais l Europe n en a pas moins un sérieux problème de financement de ses investissements. Tel est l aveu manifeste de la Banque centrale européenne quand elle justifie ses interventions sur les marchés de la dette des États pour cause d engorgement des «canaux de transmission de la politique monétaire». Par là, il faut entendre que les taux de refinancement historiquement bas faits aux banques ne sont pas répercutés sur le marché du crédit. Les Espagnols, Italiens et autres «Méridionaux» en savent quelque chose. Les règles de liquidité qui s imposeront un jour ou l autre aux banques même si elles ont réussi à convaincre les banquiers centraux et les régulateurs de retarder leur entrée en vigueur réduisent inexorablement leur appétence pour les engagements de long terme, typiquement les financements d infrastructures. Bruxelles se demande en substance comment drainer la richesse des Européens, autrement dit leur épargne, vers l investissement productif et propose d explorer toutes les voies possibles pour faire revenir le fioul monétaire dans le moteur économique par une voie autre que celle du crédit bancaire. Les investisseurs institutionnels, assureurs et autres fonds de pension sont une piste. Moyennant quoi on songe à revoir les règles dites «solvabilité II» dans le secteur de l assurance alors qu elles ne sont même pas encore en application. Les marchés? Actuellement, seulement 15 % des dettes des entreprises sont levées sous la forme d obligations privées. Le capital-risque reste embryonnaire, d autant que les marges des bourses de valeurs ont été laminées par la libéralisation des marchés, qui a laissé glisser le gros des marchés d actions des marchés organisés vers les banques. À PRÉSENT, BRUXELLES S INTERROGE. La bien nommée fair value, autrement dit l inscription des actifs financiers à leur valeur de marché dans le bilan des acteurs financiers, a fait diminuer la part des actions financement par excellence des entreprises dans leur portefeuille. Elle peut, reconnaît Bruxelles, «nuire à la stabilité et au financement à long terme». Sans en avoir l air, ce Livre vert sur le financement de l économie a tout d une remise en question des principales options réglementaires adoptées depuis quinze ans. Comme quoi la crise finit par avoir raison des plus solides tabous. Mais admettre que pendant de longues années le système financier n a pas permis de faire les bons arbitrages entre sécurité et risque, créant ici des bulles d actifs immobiliers ou autres et ailleurs une pénurie de crédit, est une chose. Trouver le moyen d y remédier en est une autre. EST-IL VRAIMENT POSSIBLE d investir à long terme en pleine phase de deleveraging (désendettement) forcé des institutions financières et des États? On veut bien croire qu avec une fiscalité plus intelligente et une meilleure utilisation des moyens publics il soit possible de faire mieux. Mais avec près de 90 % de dettes sur le PIB, l Europe reste bel et bien enkystée dans une crise du crédit sans précédent. Actuellement, seule l Allemagne, créancier par excellence, est à même de faire les investissements nécessaires à son Energiewende, son tournant énergétique. L excès de crédit a tué le crédit. Ce n est qu en touchant à la fortune des créanciers que l on pourra retrouver des marges de manœuvre. Mais ce tabou-là reste, plus de quatre années après le début de la crise, encore tenace.

20 20 VOS FINANCES LA TRIBUNE VENDREDI 29 MARS 2013 LE BON PLAN Gel des pensions, difficultés croissantes des régimes complémentaires : la retraite suscite de plus en plus de questions et d angoisses. Raison de plus pour anticiper au mieux cette échéance. Investir en viager trouve aujourd hui de plus en plus d adeptes. À juste titre, car cet investissement présente de nombreux atouts, pour les vendeurs comme pour les acquéreurs. Le viager, un placement souvent rentable et qui demeure éthique PASCALE BESSES-BOUMARD De tous les investissements immobiliers, le viager est sans doute celui qui a la moins bonne cote. Et pour cause : on lui reproche d être fondé sur un aspect peu moral, à savoir la spéculation sur la mort de quelqu un. Pour mémoire, le viager occupé (qui représente 95 % du marché, par opposition au viager libre) permet à un propriétaire d un certain âge de vendre son bien en récupérant une partie en cash (le bouquet) et une autre partie sous forme d une rente à vie, calculée dès la cession du bien. Avec, bien évidemment, cet aléa pour l acheteur : plus le vendeur profitera des bienfaits de la vie, plus le bien immobilier lui coûtera cher. D où la décote concédée lors de la fixation du prix par rapport à la valeur vénale du bien. Décote qui varie entre 40 et 60 %. LES BANQUES RÉTICENTES À PRÊTER POUR DU VIAGER S il n a pas bonne image pour ces raisons morales, le viager recèle cependant de nombreux avantages pour les deux parties prenantes. Côté investisseur, acheter un bien en viager est un placement de long terme qui correspond parfaitement à la constitution d une épargne retraite. De fait, en calculant le bon rapport entre le bouquet et les rentes mensuelles, l acquéreur peut investir dans un actif qui sera bien entretenu (puisque le locataire qui l occupe n a pas intérêt à le laisser se dégrader) et qui prend de la valeur avec le temps, et ce alors que les rentes restent fixes (ou presque : elles sont justes indexées au coût de la vie). «Le pari peut certes être risqué si le vendeur vit au-delà des statistiques habituelles, mais le retour sur investissement peut s avérer très intéressant», soutient ainsi Alexandre Boutin, directeur ingénierie patrimoniale chez Fiducée Gestion privée. «Il faut considérer le viager comme un produit retraite mais aussi comme un placement éthique, fait également remarquer Hélène Leraitre, expert immobilier Fnaim. Car en recourant à ce type d investissement, on permet à des personnes âgées de financer leurs vieux Repères LES VENTES EN VIAGER EN 2011 ( sur transactions au total en France (soit 0,65 % du total). EN 2010 ( EN 2006 ( L essentiel du marché du viager se concentre en Île-de-France. [LUZULEE/FOTOLIA] jours. On ne spécule pas ici sur la mort du vendeur. On lui permet de toucher une rente à vie, alors qu ils sont nombreux à toucher des retraites bien modestes, celles-ci risquant en plus aujourd hui d être gelées.» Il faut savoir, toutefois, que les banques n aiment pas financer le système du viager car elles ne sont pas, dans ce cas précis, les premiers prêteurs. Du coup, pour investir dans ce type de bien il faut avoir la trésorerie nécessaire. De même est-il primordial d anticiper très en amont le versement des rentes, car en cas de non-paiement le vendeur peut annuler la cession en faisant valoir la clause résolutoire, et ce sans verser aucune indemnité ACHETER «UNE PART» PLUTÔT QU UN BIEN? «Cet investissement peut être très intéressant comme il peut s avérer trop onéreux par rapport à la valeur du bien acquis. Pour mutualiser les risques, je conseille de réaliser plusieurs opérations en viager, quitte à se mettre à plusieurs pour y parvenir», recommande de son côté Hervé de La Tour d Artaise, président de CGPC (Association française des conseils en gestion de patrimoine certifiés). Pour lui, il ne faut pas y consacrer plus de 5 % de son patrimoine total. Hélène Leraitre propose pour sa part d investir dans un fonds d investissement en viager sous forme d une SCI dans laquelle l investisseur place de l argent bloqué vingt ans et récupère, à terme, le fruit des placements et des plusvalues réalisées par le fonds. «Ce fonds permet aux investisseurs d acheter une part et non plus un bien dont la valeur est liée à sa libération. Les biens retenus sont situés en Îlede-France, là où se situe l essentiel du marché du viager pour un montant de 4 millions d euros au total, la moitié ayant déjà été souscrite depuis un an.» Côté vendeur, le viager présente, là aussi, de réels atouts. Surtout lorsque le propriétaire n a pas d héritiers ou de descendants directs, qu il a du mal à joindre les 60 % c est, selon l usage, la décote maximale à laquelle on peut prétendre en achetant un bien en viager. deux bouts ou qu il veut, de son vivant, aider ses enfants. De même, cette solution trouve tout son intérêt pour permettre au vendeur de financer les coûts d une maison de retraite en cas de dépendance. «Cette solution est effectivement pertinente puisqu en cas de libération du bien de façon anticipée la rente est réévaluée à la hausse», précise Hélène Leraitre. Le calcul de la rente est très variable puisqu il dépend d un grand nombre de paramètres. Dont l âge du vendeur, mais aussi du nombre de personnes vivant dans le bien vendu. On parle ici d une ou deux têtes, pour un couple. L idée étant que, en cas du décès de la première personne, le conjoint puisse lui aussi percevoir la rente jusqu à son décès. Dans ce cas, la rente est moins importante puisque l acquéreur devra payer plus longtemps. De même est-il possible d organiser le versement d une rente pour un enfant handicapé à charge d un couple ou d une personne seule et qui n a pas les moyens, ni physiques ni financiers, de se loger. Et c est là aussi où le viager est un placement éthique, puisqu il soulage de façon pérenne des personnes soucieuses d organiser leur transmission lorsqu ils ont ce genre de problèmes. POUR INVESTIR VIA UN FONDS, IL FAUDRA ATTENDRE Reste à trouver le bon compromis, et pour l acquéreur qui a le souci de faire un bon investissement, et pour le vendeur qui souhaite se constituer un complément de retraite sans léser ses héritiers. Pour ce faire, il est indispensable d en parler à des professionnels de l immobilier. Très encadrée, la transaction passe de toute façon devant notaire, de manière justement à ne pas faciliter les escroqueries. Ceux qui souhaiteraient investir via un fonds, sur le modèle de celui développé par Hélène Leraitre, devront encore attendre un petit moment, l Autorité des marchés financiers limitant cette possibilité aux seuls investisseurs avertis. Au grand dam des assureurs qui aimeraient bien pouvoir proposer ce type de produits dans leurs contrats d assurance-vie. Une demande de référencement est en cours, mais on ne sait pas encore quand le gendarme des marchés financiers donnera son quitus. En attendant, le gel constaté sur les transactions immobilières a également touché le marché du viager, lui aussi en repli, selon les dernières statistiques disponibles auprès des agents immobiliers. Par jugement prononcé le 29 janvier 2013, le Tribunal de Grande Instance de Nanterre a constaté que Yves, Jean-Marie CORRIGOU, né le 1 er mars 1959 à TANANARIVE (MADAGASCAR) et dont le dernier domicile connu est à BRUXELLES (Belgique) 39, rue Saint-Ghislain a cessé de paraître au lieu de son domicile ou de sa résidence sans que l on ait eu de nouvelles depuis plus de vingt années. DECLARATION D ABSENCE Le Tribunal a déclaré son absence et ordonné la publication d un extrait du jugement.

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