Cahier du C.I.E.L Colette Cortès (ed.)

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1 Cahier du C.I.E.L Colette Cortès (ed.) DES FONDEMENTS THÉORIQUES DE LA TERMINOLOGIE Contributions de Danielle CANDEL John HUMBLEY Michel LEFÈVRE Dardo DE VECCHI Anne WAGNER Francis DEBUIRE Jean-Michel BENAYOUN Colette CORTÈS Réunies et présentées par Colette CORTÈS C.I.E.L. EA 1984 (Centre Interlangue d Études en Lexicologie) Université Paris 7 Denis Diderot et Equipe VoLTer (Vocabulaire, Lexique et Terminologie) Université du Littoral - Côte d'opale

2 Centre Interlangue d'études en Lexicologie Cahier du C.I.E.L Colette CORTÈS (Ed.) DES FONDEMENTS THÉORIQUES DE LA TERMINOLOGIE Travaux du Centre Interlangue d'études en Lexicologie (C.I.E.L.) de Paris 7 (EA 1984) et de l'équipe Volter de l'université du Littoral - Côte d'opale Recueil publié avec le concours des Conseils Scientifiques de l Université de Paris 7 Denis Diderot et de l'université du Littoral - Côte d'opale

3 DES FONDEMENTS THÉORIQUES DE LA TERMINOLOGIE Introduction (Colette Cortès) 5 Résumés des contributions 9 Danielle CANDEL CNRS Université Paris 7 (UMR 7597) Wüster par lui-même 15 John HUMBLEY (C.I.E.L., Université Paris 7) La réception de l'oeuvre d'eugen Wüster dans les pays de langue française 33 Michel LEFÈVRE (VOLTER, Université Paris IV) Terminologie et discours "empratique". 53 Dardo DE VECCHI (Euromed-Marseille et C.I.E.L. Université Paris 7). La terminologie de la communication d'entreprise : bases d'une pragmaterminologie 71 Anne WAGNER (VOLTER, Université du Littoral - Côte d Opale) Les marques de lisibilité comme éléments de planification du discours juridique 85 Francis DEBUIRE (VOLTER, Université du Littoral Côte d Opale) La notion d'existence en terminologie 105 Jean-Michel BENAYOUN (C.I.E.L., Université Paris 7) Terminologie et sémiologie de la communication publicitaire 121 Colette CORTÈS (C.I.E.L., Université Paris 7) Terminologie et syntaxe de la classifiance 135 Compte rendu de l'ouvrage édité par Caroline de Schaetzen : Terminologie et société La Maison du dictionnaire 2004 (CR de Colette Cortès) 163 Comité de lecture : Colette Cortès (UFR E.I.L.A., Paris 7), Maria Marta Garcia Negroni (UFR E.I.L.A., Paris 7), Zélie GUÉVEL (Université de Laval, Québec) Brigitte Handwerker (Université Humboldt, Berlin), Klaus Hölker (Université de Hanovre), John Humbley (UFR E.I.L.A., Paris 7).

4 C.I.E.L. Centre interlangue d'études en lexicologie Université Paris 7 Denis Diderot UFR. E.I.L.A. Responsable : Professeur Colette Cortès Les Cahiers du C.I.E.L. constituent la publication du Centre Interlangue d'études en Lexicologie qui regroupe des lexicologues et traductologues anglicistes, germanistes, hispanistes et francisants de l'ufr E.I.L.A. (Études Interculturelles de Langues Appliquées) de Paris 7. On y trouve rassemblés les résultats des exposés et discussions de son séminaire mensuel. et les actes de ses journées d'études Cette publication est destinée à permettre au groupe C.I.E.L. d'ouvrir le dialogue avec les collègues linguistes des autres universités françaises et étrangères intéressés par les problèmes de lexicologie. Les cahiers du C.I.E.L. peuvent être commandés à l'adresse (complète) suivante : C.I.E.L. (Centre interlangue d'études en lexicologie). Responsable : Professeur Colette Cortès. Université de Paris 7 Denis Diderot. UFR E.I.L.A. Case Courrier 7002 Bâtiment S - Bureau Place Jussieu Paris Cedex 05 Prix: 12 à adresser par chèque à l'ordre de Monsieur l'agent-comptable de l'université de Paris 7.

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6 INTRODUCTION Le Cahier du C.I.E.L aborde quelques aspects théoriques de la terminologie, avec tout d'abord une relecture de l'ouvrage fondateur d'eugen Wüster, puis un panorama de quelques questionnements à propos da la terminologie et de ses applications, renouvelés par une étude plus systématique des langues de spécialité, par une attention plus grande à l'ancrage social et pragmatique de la terminologie et par une analyse plus précise des phénomènes de dénomination. Si la lexicographie a depuis bien longtemps dépassé la querelle entre la définition de re et la définition de dicto, concluant définitivement qu'il est tout aussi impossible de donner des informations sur le contenu conceptuel des unités lexicales sans parler des connaissances qu'ils véhiculent, que de transmettre des connaissances encyclopédiques sans renseigner sur les conditions d'emploi des unités lexicales utilisées à cet effet, certains commentaires sur les pratiques terminographiques pourraient laisser croire que la terminologie est beaucoup plus à l'aise pour étudier le contenu spécialisé des termes que leur fonction autonymique. Or cet ouvrage démontre que la terminologie n'occulte pas (et n'a sans doute jamais occulté) la double lecture référentielle et autonymique des termes. L'ouvrage couvre un large champ de recherche qui s'étend des fondements théoriques aux fondements linguistiques de la terminologie. Dans les quatre premiers articles, la terminologie est traitée en tant que discipline, dans sa genèse et ses implications sociologiques et pragmatiques. Dans les quatre suivants, c'est le rôle du langage comme médiateur de la transmission de l'information qui est considéré. Dans les deux premiers articles de cet ouvrage, Danielle Candel et John Humbley nous donnent la primeur d'un travail qu'ils effectuent avec Gerhard Budin de l'université de Vienne sur l'œuvre jamais éditée en français d'eugen Wüster, œuvre de ce fait mal connue et souvent mal jugée par la communauté des linguistes francophones. Danielle Candel souligne que, «certes, pour Wüster, l analyse du concept prévaut sur l étude du signe linguistique», mais que ce fondateur de la terminologie accorde une réelle importance à la description des usages dans leurs variations, ce qui témoigne d'un indéniable intérêt pour le langage. John Humbley montre également que le manque

7 INTRODUCTION d'accès aux textes fondateurs de Wüster (faute de traduction) conduit le lectorat français potentiel à un jugement souvent négatif, fondé sur une interprétation erronée. «Etant donné que la plupart des écrits de Wüster ne sont disponibles ni en français ni en anglais, il s avère que les oppositions affichées portent davantage sur les orientations générales que sur le détail de ses analyses.» Les deux articles suivants mettent en évidence les implications sociologiques et pragmatiques de la terminologie. Michel Lefèvre s'interroge sur le type de discours produit dans les langues de spécialité, qui sont le cadre des principales terminologies ; pour lui, «la langue de spécialité peut se résumer à un discours empratique : il s agit d un discours ancré dans des situations concrètes, elliptique, et à forte valeur signalétique». Quant à Dardo de Vecchi, il jette les bases d'un pragmaterminologie, «par delà la terminologie (qui peut rendre compte des expressions des concepts [termes]) et la socioterminologie (qui tient compte des lieux, voire des réseaux de circulation)». La pragmaterminologie permettrait de mettre en évidence les raisons d être et l utilité des termes en fonction des actions à réaliser dans un domaine spécialisé et de leurs conditions de réalisation. Dans l'article suivant d'anne Wagner, sur l'organisation du texte juridique, c'est la médiation de la transmission de l'information par la structure même du texte qui est considérée et «les marqueurs de lisibilité» se révèlent être des «éléments de planification du discours juridique» qui «influent sur l application de la règle sans toutefois la figer». Les trois derniers articles portent sur le terme lui-même, les conditions de son existence et de sa création. Francis Debuire pose le problème de l'existence des termes dans la pratique du traducteur et de l'enseignant, problème qui est aussi celui de la légitimité de la création terminologique. Dans «Terminologie et sémiologie de la communication publicitaire», Jean-Michel Benayoun étudie les relations entre l'objet commercial et sa nomination «dans une perspective terminologique et sémiologique qui envisage à la fois le cadre de référence construit entre la chose créée, l'objet à publiciser et ses propriétés, et l'étape ultime de la création lexicale ellemême.» Pour finir, Colette Cortès propose une approche sémanticosyntaxique de la création des termes de la forme : [N + Adjectif] en montrant que les conditions d'emploi de l'adjectif dans un discours classifiant jouent un rôle au moins aussi important que le mode de création du terme lui-même. Les articles contenus dans cet ouvrage ont déjà fait l'objet d'une communication orale lors d'une journée d'étude qui a eu lieu à Boulogne-surmer le 12 mars A cette occasion, deux équipes de recherche en lexicologie et terminologie, le CI.E.L. de Paris 7 et l'équipe VoLTer de l'université du Littoral - Côte d'opale, ont décidé de mettre en place une collaboration sous forme de journées d'études annuelles soit à Boulogne-surmer, soit à Paris. 7

8 Cahier du CIEL 2004 Le C.I.E.L. (Centre interlangue d'études en lexicologie) qui regroupe des lexicologues, terminologues et traductologues anglicistes, germanistes, hispanistes et francisants, s'est donné pour objectifs, au-delà de l'explicitation des règles de constitution et d'utilisation du lexique, l'étude des langues de spécialité et de leurs terminologies ; la question de savoir s'il existe une langue générale marquée à côté de ces langues spécialisées lance un fascinant défi que relèvent certaines communications de ce volume sur le conditions d'usage des termes, sur la textualité de la terminologie et sur les phénomènes de dénomination. L'équipe VoLTer (pour «Vocabulaire, Lexique et Terminologie») est une composante du laboratoire équipe d accueil Centre d Etudes et de Recherches sur les Littératures et Civilisations Européennes (C.E.R.C.L.E.) de l'université du Littoral - Côte d'opale, un pôle universitaire qui s'étend sur la région de Boulogne-sur-mer, Calais, Dunkerque, etc. VoLTer a pour objectif de réaliser des travaux de recherche et des publications dans le domaine de la lexicologie et lexicographie. Il sert de pôle de réflexion et de recherche pour les enseignants de l Université du Littoral Côte d Opale que cette orientation intéresse, notamment pour les intervenants dans le DESS (M2) «Langues et Technologies» où les étudiants sont formés à la traduction spécialisée et technique et à l utilisation d outils informatiques d aide à la traduction. L équipe VoLTer regroupe donc actuellement des enseignantschercheurs qui ont une activité de recherche dans le domaine des langues de spécialité ou qui ont réalisé ou sont en train de réaliser des publications de nature lexicographique. Je remercie les collègues de l'université du Littoral - Côte d'opale pour leur chaleureux accueil à Boulogne-sur-mer le 12 mars 2004 et pour leur participation à la publication de ce volume. Je tiens à remercier également, au nom de tous les membres du C.I.E.L. et de tous les contributeurs aux Cahiers du C.I.E.L., l'artisan très discret de nos parutions, Robert Cortès, qui met depuis dix ans à la disposition de l'équipe sa compétence et son légendaire sens de la précision, en un mot son goût incomparable de l'efficacité et du travail bien fait. Colette Cortès Directeur scientifique du C.I.E.L. 31 octobre

9 RÉSUMÉS DES ARTICLES CONTENUS DANS CE VOLUME Danielle Candel Wüster par lui-même Une synthèse de quelques principes exposés par Eugen Wüster, «le père» de «la terminologie moderne», dans sa Einführung in die allgemeine Terminologielehre und terminologische Lexikographie, montre que ce théoricien et praticien de la terminologie a une vue de la terminologie sans doute bien plus large que ce que l on en dit. Certes, pour lui, l analyse du concept prévaut sur l étude du signe linguistique ; il affiche, d une façon générale, une tendance à la «biunivocité» normalisatrice, en rappelant la stabilité des relations entre mots et concepts, ce qui implique le danger qu il y aurait à laisser évoluer polysémie ou synonymie. Néanmoins, il accorde une réelle importance à la description des usages dans leurs variations. La description linguistique n est nullement étrangère à ce texte théorique sur la terminologie. Cet aspect assez peu connu de E. Wüster est illustré au moyen d exemples relatifs à la sémasiologie, à la polysémie, à la synonymie, ou aux limites de la normalisation. Qu en est-il du rôle de la phraséologie par rapport au terme isolé, de l oral par rapport à la stabilité de l écrit, des variations diachroniques ou géographiques? Et que dire des transferts sémantiques, et, en particulier, des transferts de savoirs entre domaines d expérience? Pour terminer, c est l écriture de E. Wüster dans son ouvrage qui peut elle-même servir de terrain d analyse : on s est demandé dans quelle mesure E. Wüster mettait lui-même en pratique le recours à la synonymie, l un des ennemis théoriques de la terminologie : il apparaît qu il l utilise couramment, entre autres lorsqu il expose ses propres choix terminologiques. Cet article propose de nombreuses citations du texte original de E. Wüster, traduites. On espère qu il aidera à compléter la connaissance que l on a de cet auteur, qui n a peutêtre pas été assez lu dans le texte.

10 Cahier du CIEL 2004 John Humbley La réception de l œuvre d Eugen Wüster dans les pays de langue française Eugen Wüster est généralement reconnu comme le fondateur de la théorie de la terminologie, mais son héritage est fortement contesté dans les pays de langue française, contrairement à ce qu on peut observer dans d autres pays. La réception positive et négative de ses idées est examinée, dans ce travail, selon les orientations théoriques des chercheurs francophones, et certaines lignes de démarcation sont mises en évidence. Il en ressort que la rupture avec la théorie wüstérienne est plus forte lorsqu il s agit de définir de nouveaux paradigmes de recherche, en particulier par rapport à la prise en compte de relations sociolinguistiques et textuelles ou encore dans la définition du concept. Etant donné que la plupart des écrits de E. Wüster ne sont disponibles ni en français ni en anglais, il s avère que les oppositions affichées portent davantage sur les orientations générales que sur le détail de ses analyses. Michel Lefèvre Terminologie et discours «empratique» La nature spécifique d une terminologie scientifique ou technique, d une «langue» de spécialité a parfois été vu dans le fait qu il s agit d une «langue» à part, non naturelle, ou du moins formant un sous-système linguistique distinct, répondant à des critères précis : univocité et économie. Mais conférer ainsi un statut à part à la «langue» de spécialité n occulte pas le fait qu il s agisse d une langue soumise aux mêmes contraintes que toute autre langue fonctionnant avec un ensemble de signes. Il semble donc utile de la considérer plutôt comme un «discours» de spécialité, avec des spécificités essentiellement pragmatiques. Une ancienne notion évoquée par Karl Bühler rend compte de ces particularités : la langue de spécialité peut se résumer à un discours empratique ; il s agit d un discours ancré dans des situations concrètes, elliptique, et à forte valeur signalétique. 10

11 RÉSUMÉS Dardo de Vecchi La terminologie dans la communication de l entreprise : bases d'une pragmaterminologie L objectif de cette communication est de considérer que les échanges entre les acteurs d une organisation parmi lesquels les entreprises dépendent non seulement des terminologies employées mais aussi des lieux où elles circulent et des actions et pratiques qui les motivent. C est le besoin qui détermine la terminologie mise en œuvre par la communauté. En ce sens, et par delà la terminologie (qui peut rendre compte des expressions des concepts [termes]) et la socioterminologie (qui tient compte des lieux, voire des réseaux de circulation), c est une pragmaterminologie qui mette en évidence les raisons d être et l utilité des termes que nous cherchons à développer pour tenir compte des implications de ces expressions terminologiques en fonction des actions à réaliser dans l'entreprise et de leurs conditions de réalisation. Anne Wagner Les marqueurs de lisibilité comme éléments de planification du discours juridique La lisibilité du droit anglais résulte d un compromis entre un discours et un contenu sémantique dont l agencement technique influence l expression. L imprégnation rituelle conduit les concepteurs et les utilisateurs à coder les phases d expression et d application du droit. Ces formulations synthétiques sont remarquables tant dans les champs visuel que textuel. Elles influent sur l application de la règle sans toutefois la figer. L influence coutumière devient une source de création du droit par la liberté de mouvement suggérée des marqueurs et des signaux argumentatifs. Cette planification du discours a pour effet de rendre, au fil du temps, plus complexe mais plus sociale l expression juridique. Francis Debuire La notion d'existence en terminologie Un enseignant traducteur, qui se consacre à la langue elle-même sous toutes ses formes, littéraire / journalistique / technique et doit utiliser de nombreux dictionnaires, unilingues, bilingues, étymologiques, etc., est fréquemment confronté au problème fondamental de l existence ou de la non- 11

12 Cahier du CIEL 2004 existence d un terme ou d une expression. Plus il avance dans ses travaux, plus ce problème gagne en acuité et revêt des aspects divers et complémentaires : le premier stade concerne le droit à l existence, défini par le respect ou non des règles internes de la langue concernée. vient ensuite l identité : il trouve des termes dont il ignorait l existence, constate l absence d autres qu il pensait bien réels, relève des vides injustifiables, rencontre alternativement des vies très longues, très courtes, à éclipses, ainsi que des résurrections. Il peut aussi assister à une naissance, création de l humour ou de l art. Dans certains cas, il doit même s avouer incapable d établir une vérité incontestable. évidemment, la question devient encore beaucoup plus complexe lorsque deux langues sont impliquées comme dans la traduction ou l élaboration de dictionnaires bilingues et qu il doit répertorier les «existences parallèles». Or, dans tous les cas, il est condamné à trouver des solutions. Jean-Michel Benayoun Terminologie et sémiologie de la communication publicitaire S'intéresser à la communication publicitaire permet de se concentrer sur les relations entre l'objet commercial et sa nomination, en considérant l'aspect spécifique de la dénomination en lien avec les fondements de la référentiation. Nous aborderons ces opérations dans une perspective terminologique et sémiologique qui envisage à la fois le cadre de référence construit entre la chose créée, l'objet à publiciser et ses propriétés, et l'étape ultime de la création lexicale elle-même. Le terminologue capitalise sur les propriétés de l'objet en le nommant pour que la désignation choisie confère au produit un caractère d'unicité en s'appuyant sur ses propriétés. Il pose ainsi une unité lexicale évocatrice d'un programme de sens connoté. La création d'une lexie est un acte qui lie le terme et le produit dans une relation référentielle induite. Le produit n'existe que si le terme qui le désigne a su créer d'abord une puissance évocatrice référentielle puis capitaliser la référence elle-même. Le mot est à la fois relation à un capital de propriétés, de sens ou de grammaire, et créateur lui-même de propriétés et d'une grammaire véhiculée. A travers l'étude de noms de marques et de leurs slogans en anglais et en français, nous considérons les relations complexes entre le terme et son objet, entre le cadre de référence et celui de la connotation. Nous nous intéresserons aux séquences lexicales créées, 12

13 RÉSUMÉS émergences néologiques d'un programme de référentiation unique, et aux unités lexicales dont le sens nouveau est défini par le slogan publicitaire qui les accompagne, slogan dont la mission essentielle est de construire l'image référentielle du produit à diffuser. Le consommateur, en s'appropriant l'objet, fait sienne l'image référentielle créée. Colette Cortès Terminologie et syntaxe de la classifiance L'article montre que l'étude syntaxique de l'adjectif constitue un apport très intéressant pour la terminologie. Les adjectifs dénominaux et déverbaux du français font à juste titre l'objet d'études terminologiques récentes (Marie-Claude Lhomme 2004) car ils représentent un pourcentage important des adjectifs recensés dans des termes de la forme : [N + Adjectif], mais il convient aussi de les replacer dans l'ensemble des adjectifs français ; la classification très homogène, fondée sur une définition prototypique des propriétés de l'adjectif et sur les écarts par rapport à ce prototype, proposée par Jan Goes (1999), est présentée dans ce travail et permet de conclure que les adjectifs les plus productifs dans les termes de la forme : [N + Adjectif] sont, très généralement, les adjectifs les moins prototypiques (Chapitre 3). Mais l'article montre surtout qu'on ne parviendra jamais à un classement des adjectifs pertinent pour le terminologie à partir de listes d'adjectifs, car un même adjectif peut appartenir à plusieurs classes d'emploi ; ce qu'il importe de considérer pour permettre l'interprétation d'unités de la forme : [N + Adjectif] comme terme, ce n'est pas l'adjectif lui-même, mais son emploi dans un contexte approprié. L'opposition classifiance / non classifiance de l'adjectif proposée par Jean-Claude Milner (1978) se révèle d'une grande efficacité pour distinguer les emplois des adjectifs (Chapitre 1) et l'illustration de ce phénomène dans le Catalogue de la Redoute (Chapitre 2) montre que, dans ce genre de textes, se mêlent deux types de discours, un discours descriptif contractuel, marqué par l'emploi classifiant des adjectifs, et un discours publicitaire de séduction, marqué par l'emploi non classifiant des adjectifs. Ce travail montre finalement que tout classement des adjectifs, qu'il relève ou non de la terminologie, doit se fonder nécessairement sur l'analyse de leurs combinatoires et de leur interprétation en discours. 13

14 Cahier du CIEL

15 WÜSTER PAR LUI-MÊME Danielle CANDEL CNRS Université Paris 7 (UMR 7597) C est une synthèse de quelques grands principes généraux exposés par Eugen Wüster dans sa Einführung in die allgemeine Terminologielehre und terminologische Lexikographie 1 que nous proposons dans ces lignes. Comme l indique le titre de cet ouvrage, il lie la terminologie à la lexicographie terminologique. Ce théoricien et praticien de la terminologie est souvent présenté comme le père de la terminologie moderne. Prendre en compte ses réflexions, suivre le cours de ses pensées et de son évolution, bref, retourner à ses écrits théoriques, est donc une étape essentielle pour la connaissance de la terminologie moderne, dont il aida l éclosion dès ses écrits de 1931 (sur ces travaux et ceux qu il a influencés, v. notamment E. Wüster 1993, Budin 1998). Pourtant, cet auteur n a sans doute pas été lu assez souvent dans le texte. Lire E. Wüster peut être un moyen sûr de situer la terminologie à la place qui lui revient, dans un ensemble de disciplines, au cœur des sciences du langage, ou bien par rapport à elles 2. C est aussi l occasion de faire tomber certaines barrières rigides trop souvent mises en avant entre les terminologies et théories terminologiques, telles que celles qui sépareraient de manière radicale une terminologie pure et dure de positions terminologiques plus contemporaines et de théories plus nuancées (pour un exposé des idées sur E. Wüster d une part, et des différents mouvements qui les guident, v. Humbley 2004, ici même ; v. aussi Antia 1 2 e éd., posthume, 1985 (Copenhagen School of Economics, Copenhague). La 1 e éd. date de 1979 (Springer Verlag, Vienne) ; la 3 e éd. est de 1991 (Romanistischer Verlag, Bonn). 2 L idée de la présente étude est née à l issue d échanges avec John Humbley (Université Paris 7) et Gerhard Budin (Université de Vienne).

16 Cahier du CIEL , Myking ). A relire la Einführung in die allgemeine Terminologielehre und terminologische Lexikographie, il apparaît que si E. Wüster défend impérativement une biunivocité normalisatrice (I), et s il met en garde contre les écarts par rapport à une telle ligne de conduite, écarts qu il observe le cas échéant et qu il regrette (II), il constate, conçoit, envisage véritablement les usages dans leurs variations (III). Cette dernière partie retiendra notre attention tout particulièrement, mais il sera intéressant aussi de s interroger sur l usage que E. Wüster fait lui-même de la synonymie dans son propre texte : les termes par lesquels il se reformule sont sans doute caractéristiques de sa propre terminologie (IV) QUELQUES APHORISMES DE WÜSTER 1.1. Cadre général de la terminologie Dans l ensemble de ses travaux, E. Wüster se situe par rapport à la linguistique, à l ontologie, aux sciences de l information et de la documentation, à la normalisation, et en particulier à la normalisation technique. La terminologie se trouve aux confins de plusieurs disciplines (Budin 1997, Oeser 1998). Dans l ouvrage qui nous occupe, il prend soin de poser d abord quelques cadres généraux particulièrement importants, en proposant une distinction entre terminologie et linguistique : Ein wesentlicher Unterschied zwischen Terminologielehre und Sprachwissenschaft ist darin zu suchen, dass die Terminologielehre Anleihen bei der Logik und bei der Ontologie machen muss und sich mit einer dritten formalen Wissenschaft überschneidet, nämlich der Informationswissenschaft. (5) 5 [Il y a une différence essentielle entre la terminologie et la linguistique, c est que la terminologie doit faire des emprunts à la logique et à l ontologie et qu elle se recoupe avec une troisième science formelle, à savoir la science de l information.] Il rappelle avant tout l extrême importance et la suprématie des concepts, position qu il expose à maintes reprises, sans ambiguïté et avec insistance : Die Sprache besteht jedoch überwiegend aus Wörtern, die keine Eigennamen 3 Voir aussi la très récente contribution de T. Cabré Merci à Jack Feuillet pour son aide dans les traductions en français de certaines citations. 5 Le chiffre entre parenthèses qui suit chaque citation de Wüster est une marque de pagination qui renvoie à la seconde édition posthume de

17 D. CANDEL - Wüster par lui-même sind, sondern die als Benennungen unmittelbar den Begriffen zugeordnet sind. (6) [La langue est cependant constituée principalement de mots, qui ne sont pas des noms propres, mais qui, en tant que dénominations, sont directement classés sous les concepts.] 1.2. Des éléments de " terminologie pure et dure " Il lui tient à cœur de souligner la stabilité des relations entre mots et concepts, entre dénominations et significations, préalable nécessaire, selon lui, à toute compréhension (il utilise pour cela les adjectifs bleibend [stable] et unveränderlich [invariable] ) : Ein Sprachsystem ensteht dadurch, dass die Zuordnung zwischen den Benennungen und ihren Bedeutungen eine bleibende, d.h. relativ unveränderlich ist. Sonst gäbe es keine Verständigung. (78) [Un système linguistique se forme par le fait que le rapport entre les dénominations et leurs significations est un rapport stable, c est-à-dire relativement invariable. Sinon, il n y aurait pas de compréhension.] pour embrayer tout naturellement sur le concept de la biunivocité, et, en corollaire, sur ceux de l homonymie, de la polysémie et de la synonymie : Von der bleibenden sprachlichen Zuordnung ist in der Terminologie zu verlangen, dass sie, um einen Ausdruck aus der Mathematik zu gebrauchen, eineindeutig ist. D.h., dass grundsätzlich jedem Begriff nur eine einzige Benennung zugeordnet ist, und umgekehrt. ( ) Es sollte also weder mehrdeutige Benennungen (Homonyme und Polyseme), noch Mehrfachbenennungen für einen Begriff (Synonyme) geben. (79) [A partir de ce rapport linguistique stable, on doit exiger de la terminologie qu elle soit, pour utiliser une expression empruntée aux mathématiques, biunivoque, c est-à-dire que, fondamentalement, à chaque concept ne soit attribué qu une seule signification, et inversement. ( ) Il ne devrait donc pas y avoir de dénominations ayant plusieurs sens (homonymes et polysèmes), ni plusieurs dénominations pour un seul concept (synonymes).] Si l on arrête là l exposé de la théorie de E. Wüster, cette dernière semble pour le moins rigide. Il faut d ailleurs ajouter que E. Wüster précise à plusieurs reprises qu il désapprouve tout écart à cette attitude, qui risquerait de compromettre la bonne compréhension du message. 17

18 Cahier du CIEL QUELQUES RECOMMANDATIONS CONCER- NANT L ATTITUDE DU TERMINOLOGUE L attitude de E. Wüster est claire : il exprime de manière redondante son attachement aux principes ainsi énoncés. Il encourage à éviter, d une part, les pièges de l ambiguïté ; il invite d autre part à tendre vers la normalisation et les règles qu elle implique. Il met en garde contre des écarts qu il jugerait regrettables Eviter le risque d ambiguïté L emploi de nombreuses marques de modalisation est particulièrement intéressant dans le cas de ce discours se réclamant clairement de la théorie et proposant, qui plus est, des lignes de conduite en terminologie : c est que nous sommes loin de prises de positions péremptoires et l auteur souligne au contraire les alternatives rencontrées, solutions, interprétations et réactions multiples qui s offrent au locuteur ou au théoricien. En fait, le recours à des formules de nuances et de précautions telles que kann entstehen [peut naître], möglich [possible], kann bedeuten [peut signifier] souligne l ampleur du risque, particulièrement réel, de laisser se créer l ambiguïté, la non-rigueur terminologique : Verkürzt man eine aus zwei Substantiven mit verbindender Präposition gebildete Wortgruppe, so kann durch den Wegfall der Präposition Zweideutigkeit entstehen. (48) [Si l on abrège un groupe de mots constitué de deux substantifs reliés par une préposition, la disparition de la préposition peut faire naître une ambiguïté.] Wird von der richtigen Gliedfolge abgewichen, so sind Missdeutungen möglich. (49) [Si l on s écarte de la séquence correcte, de mauvaises interprétations sont possibles.] La consigne est donnée, en même temps, de réagir. C est une véritable injonction, une incitation à la non-ambiguïsation ( zweideutig [ambigu], verwechselt werden [être confondu], Unklarheiten [obscurités], missverstanden [mal compris] ), par les verbes sollte vermeiden [devrait éviter], darf nicht [n a pas le droit], müsste [devrait] ), es empfielt sich [il convient de], entstehen können [pouvoir résulter] ). L auteur regrette que les choses ne soient pas plus claires ( leider [malheureusement] ) : Auch die Benennung zusammengesetztes Zeichen wird für fragmentierte Zeichen verwendet. Man sollte sie vermeiden, weil sie zweideutig ist, denn sie 18

19 D. CANDEL - Wüster par lui-même kann ebensogut Zeichenverbindung bedeuten. (61) [On utilise également la dénomination signe composé pour des signes fragmentés. On devrait l éviter, parce qu elle est ambiguë et peut signifier aussi bien combinaison de signes.] Hörzeichen, d.h. Schall als Zeichen, darf nicht verwechselt werden mit Zeichen für einen Schall. Die Benennungen Schallzeichen und Lautzeichen werden leider in beiden Bedeutungen verwendet. (59) [Signe auditif, c est-à-dire son en tant que signe, ne doit pas être confondu avec signe pour un son. Les dénominations signal acoustique et signe phonétique sont malheureusement employées dans les deux sens.] Fortlassung eines Untergliedes : ( ) Dadurch können Unklarheiten entstehen. ( ) In der Fachsprache aber müsste es ungekürzt heissen : Entweder Fernseh- Sendergerät oder Fernseh-Empfangsgerät (49 et 50) [Suppression d un sous-membre : ( ) Il peut en résulter des obscurités. Exemple : Dans la langue courante, on entend toujours par poste de télévision un appareil de réception. Mais dans la langue de spécialité, cela devrait s appeler, sans raccourci, soit poste émetteur de télévision, soit poste récepteur de télévision.] Es empfiehlt sich, Benennungen zu suchen und zu benutzen, die nicht in dieser Weise missverstanden werden können. (65) [Il convient de chercher et d utiliser des dénominations qui ne puissent pas être mal comprises.] 2.2. Tendre à la normalisation et à la désambiguïsation C est le fait de tendre à quelque chose qui est souligné à maintes reprises. Les tendances sont vivement encouragées, ce qui ressort tout particulièrement de l emploi de zielt auf [vise à], anstreben [tendre à], trachten [viser à]. La prescriptivité est clairement annoncée, avec muss [doit], es empfiehlt sich [il est recommandé] : Die Terminologie ( ) zielt auf Zweckmässigkeit, und diese wird durch die Soll-Normen verkörpert. (p.3) [La terminologie vise à la conformité, et celle-ci est incarnée par les normes prescriptives.] In der Terminologie muss möglichst grosse Einheitlichkeit des Sprachgebrauches angestrebt werden. (85) [En terminologie on doit tendre à la plus grande unité possible de l usage.] Die terminologische Gemeinschaftsarbeit darf sich nicht darauf beschränken, festzustellen, was ist. Sie muss danach trachten, den so widerspruchsvollen Sprachgebrauch zu vereinheitlichen und zu verbessern. (89) [Le travail terminologique commun de doit pas se limiter à constater ce qui est. 19

20 Cahier du CIEL 2004 Il doit viser à unifier et à améliorer l usage qui est si contradictoire.] Et la recommandation qui va dans le sens de ces tendances est donnée comme telle, de manière explicite : Wenn für einen Begriff mehrere äquivalente Merkmale zur Verfügung stehen, empfiehlt es sich besonders für den technischen Bereich, beim Definieren und Benennen die Nachfolge Rangordnung einzuhalten : ( ). (16) [Quand, pour un concept, on a à sa disposition plusieurs signes, il est recommandé en particulier dans le domaine technique de définir et de dénommer en respectant la hiérarchie dans la succession : ( ).] On reconnaîtra bien là qu on est chez un normalisateur, dont le but est de désambiguïser, de clarifier, de toucher du doigt et de voir s établir, autant que faire se peut, la relation de biunivocité. Mais la richesse de la réflexion de l auteur, et la prise en compte de situations multiples, dans lesquelles on peut être amené à faire un choix, voire plusieurs choix différents, est perceptible chez lui tout au long de cet ensemble d analyses et de postulats. S il constate des états de fait, s il reconnaît à la langue des éléments de stabilité que d aucuns qualifieraient d imparables, il introduit aussi toute une gamme de nuances. En même temps, il insiste beaucoup sur l attitude qu il convient d avoir, qu il recommande. Car vraiment, c est de tendances qu il s agit véritablement, et d efforts, même si, comme on l a vu, les recommandations sont là : c est qu il y a des choix, et donc, aussi, des solutions multiples. Bref, les attitudes, les points de vue, les perspectives sont pluriels. C est pourquoi il serait malvenu de ne pas prendre en compte tant d autres éléments pourtant bien présents chez E. Wüster, dans son discours, son langage, ses usages. 3. WÜSTER CONSTATE ET RECONNAÎT LA VARIABILITÉ DES USAGES ET LA VARIATION LINGUISTIQUE Ce théoricien de la terminologie reconnaît bien des éléments d instabilité. De ce fait, son ouvrage propose une forme de discussion, voire de remise en cause de quelques grands principes, dont on tend généralement à croire qu il les admet sans réserve (Humbley, 2004) Retour sur quelques grands principes Ce qui est réputé faire la spécificité de la terminologie, essentiellement par rapport à la linguistique, à la lexicologie et à la lexicographie (v. notamment T. Cabré [1992] 1998), c est l intérêt porté au concept (opposé à la dénomination), c est donc une démarche onomasiologique 20

21 D. CANDEL - Wüster par lui-même (et non une démarche allant du signe vers le concept), c est une relation stable et biunivoque entre le terme et le concept (qui éliminerait donc polysémie, synonymie et homonymie), et c est un effort de normalisation. Qu en est-il dans l ouvrage analysé? Ces paramètres y sont-ils systématiquement défendus? La sémasiologie : elle n est pas occultée En dépit d une démarche terminologique communément reconnue comme étant onomasiologique par essence, la sémasiologie n est pas ignorée et il est tenu compte du cheminement qui la caractérise : Zum Identifizieren und Fixieren eines Begriffes ist eine Benennung oder ein anderes Zeichen unentbehrlich. Geht man umgekehrt vom Zeichen für den Begriff aus, so wird der Begriff die Bedeutung des Zeichens oder dessen Sinn genannt. (7) [Pour identifier ou fixer un concept, une dénomination ou un autre signe est indispensable. Si l on part inversement du signe vers le concept, alors le concept sera appelé la signification du signe ou son sens.] La biunivocité : elle n est pas vérifiée Le grand principe de biunivocité, tant décrié chez E. Wüster, est pourtant loin d être chez lui une règle générale : un exemple en est la concurrence entre l internationalisme ISO d une part, et les emplois respectifs de IEC en anglais et C.E.I. [sic] en France : In den Wissenschaften ist es zweckmässig, international gleiche Kürzungen zu verwenden, auch wenn die vollständigen Benennungen verschieden sind. Das wird heute für wichtiger angesehen, als dass die Kürzungen der jeweiligen Landessprache entsprechen ( ). (44) [Dans les sciences, il est approprié d employer les mêmes abréviations internationales, même si les dénominations complètes sont différentes. On tient cela pour plus important aujourd hui qu une conformité avec les abréviations respectives des différentes langues nationales ( ).] Il n y a pas forcément biunivocité, ISO, IEC et C.E.I. étant finalement des termes en concurrence La polysémie : elle est agréée D une part E. Wüster atteste explicitement une forme de polysémie. Il précise d autre part qu une dénomination qui, dans certains cas, est monosémique, peut, dans d autres cas, être polysémique ; et enfin il affirme que la monosémie n est pas nécessaire : Die Verwendung des Ausdrucks Übertragungshomonym vermeidet man in diesem Falle. Man spricht dann lieber von Polysemie (= Mehrsinnigkeit durch 21

22 Cahier du CIEL 2004 Übertragung). Die einander zugeordneten Übertragungshomonyme werden dann unter der Benennung Polysem zusammengefasst. (81) [On doit dans ce cas-là éviter d employer l expression homonyme de transfert. On parle plutôt de polysémie (= plurisignification par transfert). Les homonymes de transfert classés les uns par rapport aux autres sont ensuite regroupés sous l appellation de polysème.] Eine eindeutige Benennung im engeren Sinne ist eine solche, die in einem gegebenen Sprachzusammenhang nur eine einzige aktuelle Bedeutung hat, obwohl sie vielleicht mehrsinnig ist. (82) [Une dénomination monosémique dans un sens plus étroit est une dénomination qui, dans un contexte donné, n a qu une seule signification actualisée, bien qu elle puisse être polysémique.] Die Unterscheidung zwischen einerseits Einsinnigkeit und andererseits Eindeutigkeit im engeren Sinne ermöglicht es, die theoretische Forderung nach Eindeutigkeit in der Terminologie auf die allein wirtschaftliche Forderung einzuschränken : Die Benennungen sollen eindeutig sein, brauchen aber keinesfalls einsinnig zu sein. (82) [La distinction entre, d une part, monosémie et, d autre part, univocité au sens plus étroit, permet de limiter l exigence théorique de clarté dans la terminologie à la seule exigence économique : les dénominations doivent être univoques, elles n ont absolument pas besoin d être monosémiques.] La synonymie : elle est agréée E. Wüster atteste la synonymie, moyennant, certes, quelques réserves : Selbst in der Terminologie können Synonyme mit Sinnformunterschieden nicht ganz unterdrückt werden. (84) [Même dans la terminologie, des synonymes avec des différences sémantiques formelles ne peuvent pas être entièrement refoulé.] Prudent, il constate pourtant ce phénomène en terminologie d une façon générale, notamment à travers ce que nous appellerons les différents niveaux de langue et degrés de spécialisation : Synonyme mit Gefühlswertunterschieden sind in der Terminologie eigentlich überflüssig. Trotzdem muss man z. B. mit Synonymen unterschiedlicher Stilhöhe rechnen, wie sie die technische Hochsprache (das ist die Sprache der Normen) von der Werkstattsprache unterscheidet. (84) [Des synonymes à connotations affectives sont à vrai dire superflus en terminologie. Cependant, on doit compter par ex. avec des synonymes de différents niveaux de style, comme celui qui distingue la langue technique relevée (c est-à-dire la langue des normes) de la langue des ateliers.] En particulier, il s attache à différentes versions abrégées des termes, qui forment, il le précise expressément, des synonymes : Gelegentlich kann es von Nutzen sein, eine ausführliche und eine kürzere Form nebeneinander als Synonyme zur Verfügung zu haben ( ). (47) [Occasionnellement, il peut être utile de disposer côte à côte d une forme développée et d une forme plus courte comme synonymes ( ).] 22

23 D. CANDEL - Wüster par lui-même Deux formes concurrentes existent donc bien au cœur d un même texte, d un même discours, comme il ressort des deux extraits suivants : Verschiedene Kürzungsgrade derselben Benennung. ( ) Die ausführlichere, selbsterklärende Form würde dann z.b. im Verkehr mit solchen Personen zu verwenden sein, die mit dem betreffenden Sachgebiet weniger vertraut sind, oder sie kann zur ersten Einführung des betreffenden Begriffes in einer Veröffentlichung dienen. Später kann dann in derselben Veröffentlichung stets die kürzere Form verwendet werden. (47) [Différents degrés d abréviation pour une même dénomination. ( ) La forme la plus détaillée et qui s explique d elle-même devrait alors s employer, par ex., dans la communication avec des personnes qui sont moins familiarisées avec le domaine de spécialité en cause, ou bien elle peut servir à la première introduction du concept en question dans une publication. Par la suite, c est la forme abrégée qui peut être employée dans la même publication.] Die Ableitung Hobler ist besonders kurz, aber auch am wenigstens klar. Sie könnte ausser für eine Maschine auch als Benennung für ein Werkzeug oder einen Menschen gemeint sein. Erst durch den Sprachgebrauch, also durch Konvention, würde ihre Bedeutung auf den gewünschten Umfang eingeengt. (47) [Le dérivé Hobler est particulièrement court, mais il est aussi le moins clair. Il pourrait s appliquer aussi bien à une machine qu à un instrument ou à un homme. C est seulement par l usage, donc par convention, que sa signification pourrait se restreindre à l extension souhaitée.] L auteur marque bien ainsi la coexistence d usages multiples, et, comme on le voit dans l exemple ci-dessous, il incite à la création de dénominations multiples pour un même concept : Wenn man sich für einen der verschiedenen Kürzungsgrade entscheiden will, ist es wichtig zu wissen, ob die zu bildende Benennung nur in Einzelfällen verwendet werden soll, oder ob sie eine stehende, etwa gar zu normende, Benennung sein soll. Im ersten Falle muss eine ausführliche Form, etwa eine Wortgruppe, gewählt werden ; im zweiten Falle kann eine kürzere Form, etwa ein abgeleitetes Wort, ausreichen. (47) [Si l on veut se décider pour l un des différents degrés d abréviation, il est important de savoir si la dénomination à créer ne doit être employée que dans des cas isolés ou si elle doit devenir une dénomination permanente, qui serait même à normaliser. Dans le premier cas, il faut choisir une forme détaillée, par exemple un groupe de mots ; dans le second cas, une forme abrégée peut suffire, par exemple un dérivé.] La normalisation : elle n est pas sans limites Il y a des limites à la normalisation, comme le montre nettement un exemple négatif de normalisation, entre deux propositions successives différentes, touchant l Allemagne et l Autriche : ( ) ein Beispiel aus der neuesten Zeit : Vor einigen Jahren hat das DIN, Deutsches Normungsinstitut, die Schraubenzieher in Schraubendreher 23

24 Cahier du CIEL 2004 umbenannt. Das Österreichische Normungsinstitut hat sich dieser Änderung nicht angeschlossen. Das Ergenbis war wieder eine Sprachspaltung zwischen Nord und Süd ; zumindest bisher. Es ist sehr zweifelhaft, ob die angeblich grössere Logik der Benennung Schraubendreher mit der Sprachspaltung nicht viel zu teuer bezahlt ist. (97) [( ) un exemple tout récent : il y a quelques années, le DIN, association allemande de normalisation, a débaptisé les Schraubenzieher [mot à mot : qui tire les vis ] en Schraubendreher [mot à mot : qui tourne les vis ]. L ÖN, association autrichienne de normalisation, ne s est pas ralliée à ce changement. Le résultat a été à nouveau une fracture linguistique entre le Nord et le Sud ; au moins jusqu à présent. Il est vraiment à se demander si la prétendue plus grande logique de la dénomination Schraubendreher n est pas bien trop cher payée par la fracture linguistique.] 3.2. Quelques centres d intérêt de Wüster : éléments de linguistique descriptive et terminologie La terminologie n est pas seulement activité de normalisation. Elle est aussi considérée par notre auteur comme objet de recherche en soi. Eléments de linguistique descriptive et terminologie font bon ménage. C est ainsi par exemple qu est prise en compte, au sein de la terminologie, sa dimension contemporaine, en synchronie. Les études sur les vocabulaires scientifiques et techniques 6 sont de nature historique, philologique. Se pencher sur des termes de spécialité en synchronie et dans le domaine contemporain, dans le cadre de recherches en terminologie, voilà qui semble être une véritable innovation : Die Terminologie aber braucht, wie schon gesagt, synchronishe Untersuchungen. Und das ist Neuland. (103) [Mais, comme on l a dit, la terminologie a besoin de recherches synchroniques. Et c est une terra incognita.] Comme nombre de linguistes du discours, de descriptivistes qui cherchent à analyser les mots en contexte, l auteur déplore une lacune concernant l usage insuffisant de la phraséologie : Satzwörterbücher. ( ) In den meisten technischen Fachwörterbüchern sind solche Angaben nur unzureichend vertreten. (111) [Dictionnaires phraséologiques ( ) Dans la plupart des dictionnaires spécialisés, de telles indications sont insuffisamment représentées.] Ein bekannter Mangel von Fachwörterbüchern hängt mit der Vernachlässigung der Phraseologie zusammen : Die Benennungen der Vorgänge werden meist, 6 On cite, pour le français, et pour les périodes 1950 à 1965, ceux de Peter Wexler (La formation du vocabulaire des chemins de fer en France ( )), 1950, de Bernard Quémada (Introduction à l étude du vocabulaire médical ( )), 1955, de Louis Guilbert (La formation du vocabulaire de l aviation),

25 D. CANDEL - Wüster par lui-même wenn überhaupt, nicht im Infinitiv, sondern nur als Verbalsubstantive aufgenommen. (112) [Un défaut bien connu des dictionnaires spécialisés est lié à la négligence de la phraséologie : les dénominations des processus sont enregistrées la plupart du temps, si toutefois elles sont enregistrées, non pas à l infinitif, mais comme substantifs verbaux.] Il éloigne les barrières de l écrit et souhaite que l oral soit davantage pris en compte : Wichtig wäre es, Angaben über die Aussprache zu finden : Wie wird eine Abkürzung im Herkunftsland und im Gastland ausgesprochen? (109) [Il serait important de donner des indications sur la prononciation : comment prononce-t-on une abréviation dans son pays d origine et dans le pays d accueil?] Enfin, un autre paramètre d usage que E. Wüster souhaite encourager est la fréquence. Il est utile de se référer aux analyses fréquentielles, en particulier dans l apprentissage du vocabulaire : Denn die Häufigkeit der Benennungen ist wichtig für die Erlernung und Verwendung des terminologischen Grundwortschatzes. (109) [C est que la fréquence des dénominations est importante pour l apprentissage et l emploi du lexique terminologique de base.] 3.3. La variation linguistique La variation linguistique est perceptible notamment dans l étude du changement linguistique : Sprachentwicklung, auch Sprachwandel genannt, ist der natürliche Bedeutungsund Benennungswandel. (96) [L évolution linguistique, appelée également changement linguistique, est le changement naturel de la signification ou de la dénomination.] Auch das Streben nach Verkürzung der Ausdrucksmittel ist eine Rechtfertigung für Sprachwandel. (96) [Le désir d abréger les moyens d expression est une justification du changement linguistique.] La variation interlinguistique est elle-même largement observée. L auteur s en est notamment expliqué à propos des sigles, on l a vu plus haut. Et de conclure : ( ) in vielen Fällen gibt es keine genaue Entsprechung. Die nationalen Begriffssyteme sind eben veschieden. ( ) Einfaches Übersetzen geht nicht. (93) [( ) dans beaucoup de cas, il n y a pas de correspondance exacte. C est que les systèmes conceptuels nationaux sont différents. ( ) Une simple traduction, cela ne va pas.] Parmi les éléments d instabilité reconnue par E. Wüster, la variation diachronique a une importance particulière, comme dans l évaluation des synonymes. Elle est nettement soulignée ici par l emploi des marques 25

26 Cahier du CIEL 2004 temporelles nicht mehr [plus], bisher [jusqu à présent], ou encore ursprünglich [à l origine] et bisherig [jusque là] : Die Benennung Bleistift entspricht nicht mehr dem Stande der Technik. (50) [La dénomination Bleistift [crayon] ne convient plus à l état de la technique.] In dem Wort Drehstahl war das Oberglied Stahl nicht mehr treffend ( ). Es gibt jetzt auch Drehwerkzeuge mit Schneiden aus anderen Werkstoffen ( ) (50) [Dans le mot Drehstahl, le premier membre n est plus pertinent ( ). Maintenant il existe aussi des aciers de tournage qui sont faits à partir d autres matériaux.] Femtometer ist das, was man in der Physik bisher X-Einheit genannt hatte ( ). (45) [Femtometer est ce que l on avait appelé jusqu à présent en physique Unité X.] Entstehung von Äquivalenz : oft führt aber die Normung ( ) dazu, dass Merkmale, die ursprünglich nicht äquivalent waren, äquivalent werden. In deisem Falle wird die eine von den bisherigen Benennungen überflüssig. (17) [Naissance d équivalence : mais souvent la normalisation ( ) conduit à ce que des signes qui, à l origine, n étaient pas équivalents, deviennent équivalents. En ce cas, l une des dénominations utilisées jusque là devient superflue.] Verlust der Äquivalenz : umgekehrt kommt es oft vor, dass ( ) Merkmale, die ursprünglich als äquivalent anzusehen waren, später zu verschiedenen Begriffen insbesondere zu Begriffen verschiedenen Umfanges führen. ( ) die Rangordnung der Merkmale (verliert) ihre Gültigkeit, und die verschiedenen Begriffe können nebeneinander notwendig werden. ( ) Fahrrad ist heute ein Oberbegriff für Zweirad und Dreirad. (17) [Perte de l équivalence : en revanche, il arrive souvent que ( ) des signes qui, à l origine, étaient à considérer comme équivalents, conduisent ultérieurement à des concepts différents en particulier à des concepts d extension différente. ( ) le signe perd sa validité, et les différents concepts peuvent devenir indispensables ( ) Fahrrad est aujourd hui l hypéronyme de deux-roues et de tricycle).] 3.4. La variabilité des usages La variabilité des usages est abordée ici par trois biais différents : la variation stylistique, la variabilité individuelle et la variabilité liée aux transferts de domaines. La variation stylistique fait considérer la question de la Ist-Norm ( norme de ce qui est, donc la norme descriptive, qui s oppose à la Soll-Norm, norme de ce qui doit être, donc la norme prescriptive dans toutes ses exigences) : ( ) für jede Stilschicht gilt eine andere Ist-Norm. (3) [( ) à chaque niveau stylistique, sa propre norme descriptive.] 26

27 D. CANDEL - Wüster par lui-même La variabilité de l expression est très explicitement prise en compte, et nous sommes bien loin, ici, d une norme prescriptive générale. Les paramètres de variabilité vont de l idiome à l individu et à la situation de production langagière, en passant par une riche gamme incluant les espaces géographiques, les domaines, les forces extérieures de régulation : Es muss festgestellt werden : Für welche Sprache, für welches Land, für welches Fachgebiet gilt eine bestimmete Benennung und eine bestimmte Definition? Welche Autorität empfiehlt diese Benennungen und Bedeutungen? Ja sogar manchmal : Welcher Autor hat sie verwendet, und zwar wann? (85) [On doit établir les faits suivants : Pour quelle langue, pour quel pays, pour quel domaine de spécialité telle ou telle définition est-elle valable? Quelle est l autorité qui recommande ces dénominations et significations? Et même parfois : Quel auteur les a employées et à quelle occasion?] Der Grenzfall einer Sprachgemeinschaft ist ein einzelner Autor, der seine individuelle Sprache spricht. (85) [Le cas-limite d une communauté linguistique est celui d un auteur qui parle sa langue individuell.] La variabilité est également liée aux transferts de domaines. Dans ces cas, elle intervient selon différents niveaux de vulgarisation, qui peuvent entraîner un changement définitionnel : Die Definition eines mathematischen Begriffes muss in einem mathematischen Lehrbuch genauer sein als in einem allgemeinen technischen Wörterbuch. (30) [Le définition d un concept mathématique doit être plus précise dans un manuel de mathématiques que dans un dictionnaire technique général.] ou bien cette variabilité se traduit par un emprunt formel on est alors en néologie de sens : Manche Fachausdrücke werden dadurch gewonnen, dass eine Benennung aus einem anderen Sachgebiet oder aus einer Mundart übernommen wird. (36) [Maintes expressions techniques sont acquises par l emprunt d une dénomination à un autre domaine ou bien à un dialecte.] enfin, elle occasionne un transfert sémantique : Oft ist es zweckmässig, weil kürzer, einen Begriff nicht durch eine neue Elementenverbindung zu benennen, sondern durch Bedeutungsübertragung. (53) [Souvent il est approprié, parce que plus court, de ne pas nommer un concept par une un nouveau terme complexe, mais par transfert de signification.] ou encore une forme d homonymie conceptuelle, telle que la désigne E. Wüster, par le recours au terme Sinnformhomonyme : Ein Beispiel : D Fluss und D Strom sind in ihrer gemeinsprachlichen Bedeutung Fast-Synonyme. In der Elektrotechnik aber haben sie durch Bedeutungsübertragung wesensverschiedene Bedeutungen erhalten : Der Fluss bedeutet Kraftlinienbündel, der Strom Elektronentransport. Es sind also derselben Sinnform (d.h. Grundbedeutung) verschiedene Endbedeutungen zugeordnet. (81) [Un exemple : All. Fluss [ rivière ] et All. Strom [ fleuve ] sont des 27

28 Cahier du CIEL 2004 quasi-synonymes dans la langue commune. En revanche, dans l électrotechnique, ils ont reçu par transfert de signification des sens différents : Fluss [ flux ] signifie faisceau de lignes de force et Strom [ courant ] transport d électrons. On a donc assigné à la même forme sémantique (c est-à-dire au sens fondamental) différentes significations finales.] 4. MAIS QUELLE EST LA TERMINOLOGIE DE WÜSTER DANS SON PROPRE TEXTE? Il est frappant de voir combien, à travers les années, à travers les décennies, E. Wüster s est lu et relu, corrigé, combien il a réécrit ses textes. En analysant de la sorte quelques-uns de ses manuscrits, on est étonné de voir tant de reformulations et de si nombreuses hésitations chez ce normalisateur qu il est par ailleurs. C est que ses textes sont souvent de simples tapuscrits annotés : E. Wüster tapait et classait très systématiquement ses écrits, c était un homme de système, et qui revenait régulièrement et systématiquement sur l ouvrage. On ne s étonnera pas, alors, de constater qu il a lui-même usé de la reformulation et de la synonymie. C est même par le biais d une étude de la reformulation synonymique de E. Wüster qu il est possible de délimiter le coeur sa terminologie. C est précisément dans ce but d établir un glossaire commenté de la terminologie E. Wüster dans Einführung in die allgemeine Terminologielehre und terminologische Lexikographie que nous y avons relevé systématiquement les termes ayant donné lieu à des reformulations synonymiques (pour la méthode, v. Candel 1994). Nous ne ferons qu aborder ici cette recherche, en présentant directement quelques-uns des résultats obtenus. Un ensemble de termes a donné lieu à une claire reformulation et ces formes de base ont pu être rendues elles-mêmes par des synonymes. L analyse a donc été menée sur cet ensemble, les termes et leurs synonymes, soit 133 termes, dont on estime qu ils ont été mis en avant de manière particulière par l auteur. Le plus souvent, les synonymes sont introduits et utilisés sans détours, sans précautions d emploi. Il arrive que deux synonymes soient proposés consécutivement (c est le cas à dix reprises), et plusieurs termes sont répétés dans l ouvrage, reformulés à l identique, avec le même schéma synonymique. Dans cet ensemble de termes de base reformulés synonymiquement, la plus grande famille de mots est bien celle de Begriff [concept]. Dans l ensemble, il est vrai, c est pour imposer la préséance quasi-absolue du concept, du non-linguistique, sur le linguistique. Plusieurs entrées ou synonymes sont formés sur le terme Zeichen [signe]. 28

29 D. CANDEL - Wüster par lui-même Néanmoins, le cœur de ce corpus présente un riche ensemble de termes comme Benennung [dénomination], comme Definition, comme Polysemie et Mehrsinnigkeit, comme Ungefährsynonyme, Fastsynonyme et Quasisynonyme. Comment ces termes sont-ils reformulés? C est, dans la plupart des cas, sans qu apparaisse une implication personnelle forte de la part de l auteur : dans leur grande majorité ces synonymes sont introduits de la manière la moins nuancée, la plus objective, la plus radicale : il y a bien, dans la théorie terminologique de E. Wüster, place pour la synonymie. EN GUISE DE CONCLUSION La systématisation de la normalisation est, certes, une tendance très présente chez E. Wüster. Et cette tendance, qu il appelle de ses vœux précisément, semble dominer, parfois, l application de la consigne elle-même. Théoricien de la terminologie, E. Wüster avait aussi eu pour ambition de faire un énorme dictionnaire ; il y a assidûment travaillé ; partisan de la science des langues universelles, il a aussi été confronté aux réalités terminologiques de différents idiomes ; une activité en vérité extrêmement large, et une implication dans un grand nombre de projets et de recherches l ont constamment exposé aux réalités et variations langagières, interlinguistiques et intralinguistiques : c est un homme de pratique, de terrain. Il n a pas fait de la normalisation technique ou terminologique de salon. Il connaît les réalités des échanges normatifs, et les fluctuations enregistrées lors des efforts terminologiques, il a su analyser les échanges langagiers qui font en grande partie l intérêt des études de linguistique descriptive. Ce maître de la théorie terminologique invite aussi à prendre en compte ces variations linguistiques. Ainsi la tendance à la normalisation et à la systématisation à outrance est modulée chez lui par le fait qu il est bien conscient, finalement, du vœu pieux que représente une terminologie rigoureuse : Auch in der Terminologie muss das Verlangen nach vollständiger Eineindeutigkeit ein frommer Wunsch bleiben, phrase que l on rendra par : Même en terminologie, le désir de parfaite biunivocité doit rester un vœu pieux 7. 7 Eugen Wüster, 1985 [2 e éd. posthume], Einführung in die allgemeine Terminologielehre und terminologische Lexikographie (Copenhagen School of Economics, Copenhague), p

30 Cahier du CIEL 2004 REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES Antia, B. E. (2001) Metadiscourse in Terminology : Thesis, Antithesis, Synthesis, Terminology Science & Research, Termnet, Vienne, 12/1-2, Budin, G. (1997) Terminologische Wissensmodellierung, in G. Budin et E. Oeser Eds, Beiträge zur Terminologie und Wissenstechnik, Termnet, Vienne, Budin, G. (1998) The Wüster Archive a special node in an European digital archive netwok, in E. Oeser et C. Galinski Eds, Eugen Wüster ( ) Leben und Werk Ein österreichischer Pionier der Informationsgesellschaft, Termnet, Vienne, Cabré, M. T. ([1992] 1998) La terminologie, Théorie, méthode et applications, Les presses de l Université d Ottawa, Armand Colin, Traduit et adapté par Monique C. Cormier et John Humbley, 322 p. Cabré, M. T. (2004) Theories of terminology : their description, prescription and explanation, Terminology, 9/2, Candel, D. (1994) Le discours définitoire : variations discursives chez les scientifiques, in Sophie Moirand, Abdelmadjid Ali Bouacha, Jean-Claude Beacco, André Collinot Eds, Parcours linguistiques de discours spécialisés, Peter Lang, Humbley, J. (2004) La réception de l'œuvre d'eugen Wüster dans les pays de langue française, dans ce volume. Myking, J. (2001) Against Prescriptivism? The Sociocritical Challenge to Terminology, Terminology Science & Research, Termnet, Vienne, 12/1-2, Oeser, E. (1998) E. Wüster and his impact on the philosophy of science, in E. Oeser et C. Galinski Eds, Eugen Wüster ( ) Leben und Werk Ein österreichischer Pionier der Informationsgesellschaft, Termnet, Vienne, Wüster, E. (1979) [1 e éd. posthume], Einführung in die allgemeine Terminologielehre und terminologische Lexikographie, Springer, Vienne ; 1985 [2 e éd. posthume], The LSP Centre, Unesco Alsed Lsp Network, Copenhagen School of Economics, Copenhague ; 1991 [3 e éd. posthume], Romanistischer Verlag, Bonn. Wüster, E. (1993) [éd. posthume et reprise de Linguistics 119 (1974), ], Die Allgemeine Terminologielehre ein Grenzgebiet zwischen Sprachwissenschaft, Logik, Ontologie, Informatik und den Sachwissenschaften, in H. Picht et C. Laurén Eds, Ausgewählte Texte zur Terminologie, Termnet, Vienne,

31 D. CANDEL - Wüster par lui-même 31

32 Cahier du CIEL

33 LA RÉCEPTION DE L ŒUVRE D EUGEN WÜSTER DANS LES PAYS DE LANGUE FRANÇAISE John HUMBLEY C.I.E.L. Université Paris 7 1. UNE RÉCEPTION CONTRASTÉE Eugen Wüster est généralement reconnu comme le fondateur de la théorie de la terminologie, mais son héritage fait actuellement l objet d une révision en profondeur qui s exprime différemment non seulement selon les points de vues linguistiques mais aussi selon les diverses aires géographiques. La contestation de ce que Wüster lui-même a appelé la théorie générale de la terminologie est connue depuis longtemps dans les pays de langue française, où elle prend la forme d une remise en cause radicale de la plupart des postulats de Wüster. En revanche, les terminologues de langues allemande et scandinaves ont poursuivi leurs recherches dans la continuité de cette théorie générale 8. Leo Weisgerber, linguiste qui a beaucoup influencé Wüster dès l époque de sa thèse, rappelle, un quart de siècle plus tard, l importance de ce travail de pionnier : C est ainsi que la question des rapports plus profonds entre langue et culture matérielle nous mena dans des domaines totalement inexplorés. [ ] En 1931 est paru un ouvrage qui modifia de fond en comble l état de la science dans cette 8 Traduction de l auteur.

34 Cahier du CIEL 2004 discipline. Pour la linguistique, la thèse de Wüster, [Normalisation linguistique internationale en technologie] fut quelque chose de complètement neuf. On ne pourra plus jamais ignorer cette immense quantité de problèmes soulevés et de documentation présentée, le tout en quelque 400 pages. C était la somme de décennies d efforts toujours plus intenses que la technologie a consenti au langage. C est un aperçu du processus de développement de la langue dans la sphère contemporaine de l'existence à l échelle mondiale; c était la mise à plat des problèmes cruciaux de la maîtrise linguistique de la culture matérielle ; c est enfin l immense réalisation d un chercheur solitaire qui a créé un point d ancrage pour un développement linguistique, qui risquait d échapper au contrôle de ses intéressés du fait des défis quotidiens à l échelle internationale. (Weisgerber 1958 : 430) Pour Weisgerber, les dimensions sociolinguistiques des progrès technologiques et les liens avec la transmission des connaissances sont présentées clairement, et pour la première fois, dans la thèse de Wüster. Il ne manque à l appel aucun problème qui détermine les efforts consentis consciemment et inconsciemment par ceux qui doivent insérer le langage dans le développement de la culture matérielle, pour pouvoir s appuyer sur une méthodologie, garder le cap et présenter les résultats. [ ] Pour le linguiste, [Wüster] permet non seulement de découvrir la langue de spécialité, que le linguiste n a pas vu naître (et qui dépasse de loin en quantité tout ce que nous savions déjà de la langue générale et spécialisée); mais aussi de prendre conscience de la grande quantité de problèmes inhérents aux changements technologiques, qui déterminent la construction de la langue dans tous les domaines et pour tous les concepts, comme les produits linguistiques, les aides à la connaissance, le manque d unité internationale au niveau des signes, un aperçu des fonctions du signe, dans les relations entre forme linguistique et sens, de la coordination linguistique interne et externe, jusqu au problème de fond de la dénomination, la fonction primordiale de la capacité langagière de l Homme. (Weisgerber 1958 : 431) L exception française est signalée et commentée, surtout à partir de 2001, par Johan Myking et Bassey Antia. Pour caractériser les différentes prises de positions, le premier propose une typologie (Myking 2001 : 55), qui distingue trois attitudes ; l une, qualifiée de modérée et loyale, qu il représente lui-même, l exemple type étant l étude Terminologie unter der Lupe (Laurén, Myking et Picht 1998), traduction du suédois, mise à jour significative de l approche classique, mais passée inaperçue dans les pays de langue française ; la deuxième, radicale et subversive, qui prend la forme de la socioterminologie et de la terminologie socio-cognitive, que nous analyserons ici, et la troisième, radicale et loyale, qui propose un réaménagement en profondeur de la doctrine de base, sans en remettre en cause les fondements. Cette dernière posture serait représentée par Berta Toft (1998), qui, avec d autres Scandinaves, développe surtout les techniques de structuration de la connaissance. Pour Myking (2001 : 56), l attitude radicale et subversive est celle des terminologues unilingues, tandis que les deux autres seraient caractérisées par une approche plurilingue. Il explique 34

35 J. HUMBLEY - Réception de E. WÜSTER que les préoccupations de traduction et de transfert de connaissance nécessitent une priorité accordée à l onomasiologie, tandis que le souhait de voir la motivation incorporée dans le paradigme terminologique aurait poussé les tenants du socio-cognitivisme en particulier vers une démarche sémasiologique. Il se demande même (2001 : 59) si les critiques adressées à Wüster ne viseraient pas en réalité les structures de la terminologie officielle en France. Bassey Antia (2001) pour sa part relève des erreurs d interprétation commises par les opposants de Wüster, notamment au sujet de la synonymie, de la place de la métaphore, de l analyse des termes en contexte, et plus généralement du rôle de la description dans la démarche terminologique. 2. LES PREMIÈRES RÉACTIONS EN FRANCE Au-delà des considérations portant sur les orientations de la recherche, on peut également signaler un relatif isolement des pays francophones (et anglophones) par rapport à la pensée wüstérienne. Sa thèse (Wüster 1931) ne trouve pour ainsi dire aucun écho dans les publications de langue française, pas plus que son dictionnaire exemplaire (Wüster 1968), qui pourtant comporte des entrées et une introduction en français. C est dans le cadre de la traduction que l on parle pour la première fois de Wüster dans le contexte français (Mounin 1963). Les terminologues ne le découvrent que bien plus tard. Robert Dubuc (1978), auteur du premier manuel moderne de langue française, ne le connaît pas. Alain Rey, dans le Que sais-je? consacré à la terminologie, publié pour la première fois en 1979, connaît visiblement bien la théorie de Wüster, mais il cite très peu son auteur, du moins explicitement. L universitaire québécois Guy Rondeau (première édition 1981) présente pour la première fois au public francophone toute l étendue de la recherche déjà réalisée en Europe centrale et de l est depuis les années 1930 et expose dans ses grandes lignes et sous une lumière tout à fait positive l essentiel de la pensée de Wüster. La seule critique prend la forme d une interrogation sur le classement en domaines qui s applique facilement dans le cas de sciences exactes, [mais] sa correspondance à la réalité peut poser des problèmes dans d autres types de disciplines (Rondeau 1983 :12). Malgré le sérieux de la présentation de Rondeau, il faut attendre l édition française du Manuel de terminologie de Helmut Felber (1987) pour qu on l on puisse accéder en français au détail de la pensée de Wüster. En fait, les terminologues avertis connaissaient certains de ses principes de base de par les normes de terminologie de l ISA et plus tard, de l ISO, qui furent très directement inspirées par Wüster. En un mot, pour le public de langue française des années 1970 et 1980, Wüster était connu de seconde main, via l ISO, l UNESCO et 35

36 Cahier du CIEL 2004 les publications d INFOTERM. Nous nous proposons dans les lignes qui suivent de continuer l analyse de Myking et de Bassey Antia, du moins pour les auteurs francophones, mais en nous penchant surtout sur d autres écrits. Nous espérons, par cette analyse, mieux comprendre l évolution de la terminologie moderne dans les pays francophones, et mieux rendre compte de la circulation des idées dans l espace européen, qui de par sa diversité linguistique reste très morcelé même entre linguistes. Danielle Candel, dans le présent volume, continue pour sa part le travail de Bassey Antia, en remettant en perspective les points critiqués par les opposants. Si l on souhaitait continuer la classification de Myking, on serait tenté de ranger les premiers exégètes français de Wüster dans la catégorie des modérés et des loyaux. Georges Mounin avait lu la traduction française de La normalisation du langage technique : problèmes et état actuel 9. Il salue le travail d un des pionniers dans ce domaine depuis trente ans et l une des deux ou trois autorité mondiales en la matière et la définition des termes qui, grâce aux travail des terminologistes atteint le statut d élément linguistique reconnu (Mounin 1963 : 127). Il applaudit l idée d un système formé par les interconnexions des notions (Mounin 1963 : 129) et entrevoit la possibilité de renouer avec les analyses de Descartes, de Dalgarno et Wilkins et de Leibnitz (Mounin 1963 : 131 et 133)) grâce au système logique d éléments de définition (caractères chez Wüster), qui permettent la structuration d un système sémantique (Mounin 1963 : 130). Pour Alain Rey, en 1979, l importance de Wüster est à chercher moins dans les problèmes de traduction et de définition que dans l élaboration de la théorie du concept : Les écoles terminologiques constituées, en général dépendantes, à travers Eugen Wüster, de la linguistique germanique de la première moitié du XX siècle, adoptaient une définition assez stable de notion (all. Begriff, angl concept, russe ponjaitie) : construction mentale utilisée pour classer les objets individuels du monde extérieur ou intérieur par une abstraction plus ou moins arbitraire. (R , recommandation en cours de discussion, Rey 1979 : 30) Rey engage la discussion avec Wüster, tout en reconnaissant clairement les limites de la définition du concept contenue dans une proposition de norme ISO de l époque, mais l inscrit dans un cadre d analyse plus vaste, faisant ressortir également ses avantages. 3. LA CONTINUITÉ DE LA PENSÉE DE WÜSTER 9 Revue de documentation 26/ :

37 J. HUMBLEY - Réception de E. WÜSTER Si Rey considère l interprétation de Wüster dans le cadre du mentalisme, Pierre Lerat (1989 : 53) réfutera explicitement cette accusation. Fondateur du Centre de terminologie et de néologie, organisme de recherche et de documentation crée au sein du Centre national de la recherche scientifique, Pierre Lerat place sa théorie dans la lignée de Wüster, vieillie dans ses formulations mais non en ce qui concerne l essentiel : l idée que la terminologie est d abord affaire de concepts, contrairement à la lexicologie et à la lexicographie. (Lerat 1988 : 12) Pour lui, la place de Wüster comme fondateur de la discipline est incontestable. La terminologie en tant que science du langage n a guère qu un demi-siècle d existence, et son seul théoricien à proprement parler est son fondateur, Eugen Wüster. (Lerat 1989 : 51). La meilleure façon de faire avancer la terminologie ne peut être que de développer les fondements du paradigme de Wüster [ ] La première chose à faire est d examiner les sources doctrinales de Wüster [ ] (Lerat 1989 : 52) Lerat réinterprète le schéma sémiotique de Wüster en termes du célèbre triangle, inspiré d Ogden et Nash, utilisé et adapté par Wüster, intégrant les éléments de sémantique descriptive. Il s appuie dans cette démarche sur un article, publié l année précédente Terminologie et sémantique descriptive (Lerat 1988). Pour Lerat, la démarche wüsterienne est bel et bien linguistique (il s agit d un modèle lexical), qui s inspire très directement de Saussure, même si l article de 1989 se place davantage dans une perspective sémiotique que celui de Nous verrons que les avancées prônées par Lerat à la fin des années 1980, notamment la prise en compte d autres paramètres dans la description linguistique et conceptuelle comme le prédicat privilégié action typique et l argument logique contigu objet connexe dans une relation prédicative de premier ordre (Lerat 1988 : 18) seront de fait adoptées plus tard par les opposants de Wüster. En 1995, Lerat continue de se réclamer de Wüster, mais prend davantage de distance par rapport aux questions de sémantique. "Comment se situe la terminologie en matière de sémantique? Chez Wüster, elle a souffert pendant longtemps de la confusion entre signifié (lexical, donc intralinguistique) et concept (plus ou moins internationalisable, parce qu'extralinguistique ou interlinguistique). La solution a été dans la prise en compte exclusive du concept, c'est-à-dire dans un retour à la triade sémiotique classique: signe, concept et objet. Le prix à payer est élevé: pour qu'il y ait relation biunivoque entre un signe et sa dénotation, il faut que le signe soit désambiguïsé, d'où un éclatement du vocabulaire en autant de termes que l'on distingue de domaines et de sous-domaines de connaissances. Première faiblesse du modèle: les domaines n'étant que des simplifications destinées à faciliter le travail des documentalistes, leur découpage varie d'un système documentaire à l'autre. Deuxième faiblesse: d'une culture à l'autre, y compris d'une école scientifique à une école concurrente, les conceptualisations ne sont stabilisables que moyennant une forme de normalisation qui suppose un 37

38 Cahier du CIEL 2004 consensus à la fois en matière de définition et de dénomination, et qui est donc doublement précaire." (Lerat 1995 : 7) Le sémanticien François Rastier adopte une attitude semblable: les théories de Wüster représentent pour lui le point de départ de la compréhension de la signification en intelligence artificielle. La théorie de Wüster (développée surtout chez Felber et dans les normes ISO Rastier 1995:35) est pour lui un modèle qui s'oppose à la sémantique proprement lexicale. Il n'hésite pas à en pointer les insuffisances. [ ] selon Wüster les concepts ou notions correspondent au système de la langue (cf Felber 1987: 84-85). Deux questions se posent ici: comment les concepts relèveraient-ils du système de la langue, puisqu'ils ne diffèrent pas selon les langues? Et comment soutenir par ailleurs que les signifiés relèvent du système de la langue? Il faudrait pour cela que le lexique en relève, ce qui est douteux, et omettre que le sens résulte de l interprétation des textes oraux et écrits par des sujets situés. [ ] Bref, la terminologie est ici tributaire des limites de la philosophie du langage; cette tradition a longtemps préexisté à la linguistique, et traite toujours de la pensée plutôt que du langage, ou du langage en termes de pensée; du langage plutôt que des langues; des signes plutôt que des textes. (Rastier 1995 : 40) Il revient à Gabriel Otman de continuer et de développer la terminologie dans la direction préconisée par Lerat. Dans Les représentations sémantiques en terminologie (Otman 1996) l alliance entre la linguistique saussurienne et la démarche de Wüster devient une nécessité : La notion de système [ ] est à la base de la linguistique saussurienne. Cette notion, sous le nom de structure, a donné naissance au structuralisme et à la linguistique structurelle. Parallèlement, E. Wüster, père-fondateur de la terminologie moderne, a fondé l essence même de la terminologie sur la notion de système. [ ] Nous cherchons, par ailleurs, à faire le lien entre le système de signes de l approche linguistique, le système conceptuel de l approche terminologique et la théorie des systèmes qui sous-tend toute approche à vocation modélisatrice. (Otman 1996 : 5) Si Otman cite relativement peu Wüster 10, il s inspire de plusieurs théories linguistiques, dont celle du prototype, des travaux sur la méronymie, sans parler du dialogue qu il établit avec l intelligence artificielle, pour élargir l éventail d outils susceptible de continuer la mission wüstérienne de la structuration des connaissances, aboutissant au réseau sémanticoterminologique. (Otman 1996 : 97 et seq.) Son insistance sur l importance des définitions, des représentations graphiques, de la connaissance des experts, la recherche des propriétés du terme, tout place Otman dans la lignée wüstérienne, au point que l on s étonne qu il n y ait pas eu de dialogue avec les collègues de B. Toft, représentants de l attitude radicale et loyale, telle 10 Cependant, il analyse le Dictionnaire de la machine-outil en termes de taxinomie. (Otman 1996 : 42) 38

39 J. HUMBLEY - Réception de E. WÜSTER qu elle est définie par Myking. 4. DES APPLICATIONS DE LA TERMINOLOGIE WÜSTÉRIENNE La démarche proprement wüstérienne continue en France sous des formes variées. Maryvonne Holzem, par ailleurs critique de la théorie générale, aborde la parenté terminologie-documentation dans un livre qui établit le parallélisme des deux démarches et qui retrouve une grande similitude entre les postulats des deux fondateurs : Paul Otlet pour la documentation et Eugen Wüster pour la terminologie. La théorie générale de la terminologie mise au point par Eugen Wüster en 1934 [sic], apportera une réponse théorique et pratique à ces besoins en reprenant à son compte le postulat d équivalence entre la notion et son terme au sein d un système de classification des notions propre à un domaine. [citation de Felber 1987 p 81]. Ce principe général rappelé par Felber démontre à quel point dénomination et classification sont liées. (Holzem 2000 : 89) Parmi les travaux de terminologie réalisés plus tard selon une méthodologie inspirée de Wüster et d une démarche clairement conceptuelle, citons les travaux de Skora Setti (1999), qui développe l étude du concept sous la forme des éléments de la définition. Son livre est peut-être le seul publié récemment en France à ranger dans la catégorie 1 de Myking. Celui-ci a certainement raison de souligner l importance de la pratique de la traduction dans la réception de Wüster ; on constate effectivement parmi les francophones, une attitude bien plus positive lorsqu il s agit de régler les problèmes de la traduction technique. C est sans doute le Bruxellois Marc van Campenhoudt qui est allé le plus loin dans ce sens. Il exprime des réserves au niveau de la théorie de Wüster, qu il considère comme dépassée ou peu adaptée dans un contexte de linguistique : D'un point de vue théorique, le modèle quadripartite de Wüster est peu compatible avec l'approche saussurienne du signe. De même, ses projets de normalisation ne s'inscrivent guère dans le fil de la linguistique descriptive. On peut donc considérer que les théories de Wüster ont fort vieilli, ce qui explique que nous avons veillé à élargir le champ des références à des études de linguistique plus récentes. (Van Campenhoudt) Van Campenhoudt ne s interdit pas pour autant d utiliser le modèle wüstérien pour la pratique de la traduction, de telle sorte que son Abrégé de terminologie multilingue est surtout concentré sur la théorie du concept et des liens entre concepts. Il reste que le travail de Wüster a le mérite de mettre l'accent sur des aspects qui se doivent d'être sérieusement envisagés par tout terminographe. - La place de l'objet : Dans les domaines techniques, le fait de se 39

40 Cahier du CIEL 2004 demander quelle est la désignation de chaque objet concret pour chaque langue traitée est une garantie sérieuse de fiabilité. Il est donc intéressant d'inclure une illustration dans la fiche terminologique, du moins lorsque c'est possible. Une telle démarche est, en effet, difficilement envisageable pour certains domaines relevant des sciences humaines (droit, assurances, protection sociale...). - L'idée de notion ou concept : La comparaison des désignations des objets concrets, envisagés dans différents contextes, permet de s'apercevoir que la réalité n'est pas toujours appréhendée de la même manière d'une langue à l'autre. Arriver à traduire, c'est d'abord arriver à s'entendre sur les limites précises de ce que l'on désigne. Philippe Thoiron (1996), également didacticien de la traduction scientifique et technique, a pour sa part développé la théorie de l archi-concept, qui s inspire davantage des sémanticiens (Martin, Rastier, Pottier et Wierzbicka) que de Wüster, mais qui développe l analyse des traits caractéristiques inhérents à la démarche wüstérienne. Dans le domaine de la traduction, il convient de signaler aussi la thèse de Romaine Deschamps (2002), d inspiration plus linguistique que celle de S. Setti. Deschamps, par ailleurs co-auteure d un dictionnaire multilingue du développement local (ATEA, CRIDEL (1997), souhaitait démontrer qu une démarche conceptuelle s imposait lorsqu il s agissait de réaliser un dictionnaire multilingue dans un domaine administratif où les concepts varient fortement d une communauté linguistique à une autre. Le recours à l analyse conceptuelle est marqué à deux occasions clés du projet : celle de la structuration du domaine multidisciplinaire et multiacteur, qui précède l analyse proprement linguistique de la documentation, et puis celle de l établissement des équivalents dans neuf langues européennes. Au cours du projet, les auteurs se sont vu obligés d aménager les a priori théoriques, dont ceux de Wüster, mais la démarche conceptuelle est restée le fil conducteur de toute la démarche. On note que l approche multilingue, qui vise la traduction et l explication des différences institutionnelles, implique, comme le suggère Myking (2001), le recours à une analyse conceptuelle, nécessairement proche de celle préconisée par Wüster. 5. LA SOCIOTERMINOLOGIE La contestation organisée de la doctrine wüstérienne vient surtout des socioterminologues issus de l Université de Rouen. Il n est pas inutile de rappeler dans ce contexte la provenance des linguistes engagés dans l aventure 40

41 J. HUMBLEY - Réception de E. WÜSTER de la socioterminologie, qui a pris forme en Basse-Normandie dans les années 1980 et les années Louis Guespin, son père spirituel, était l assistant à Nanterre de Louis Guilbert, grand spécialiste non seulement de la linguistique contemporaine, mais aussi de l histoire des vocabulaires scientifiques et surtout techniques du français 11 et de son expression contemporaine : la néologie. Il était entouré de sociolinguistes, notamment de Jean-Baptiste et de Christiane Marcellesi et de Bernard Gardin, cofondateur du groupe de recherche langue et travail, axé sur l étude des phénomènes de langage dans le milieu du travail. J.-B. Marcellesi, spécialiste de la situation linguistique en Corse, développe un modèle d analyse des situations linguistiques appelé glottopolitique, qui focalise sur les situations de minorisation linguistique. Cette approche est déjà perceptible dans la thèse de Christiane Marcellesi (1972) portant sur le langage des pupitreurs, premier témoignage du français de l informatique, pas celui des ingénieurs, mais celui des exécutants, unique en son genre. Gardin cosigne avec Marcellesi (1974) un manuel de sociolinguistique, premier en France à porter ce titre. Les recherches menées par Guespin portent entre autres sur les échanges linguistiques dans un laboratoire de biologie et la situation linguistique des pays d Afrique du Nord, surtout pour la communication scientifique et technique. L influence qu a exercée Louis Guilbert sur les études françaises de terminologie est déterminante. Il est à l origine de tout un courant de recherche sur la vulgarisation des vocabulaires scientifiques et techniques 12, illustré par Marie-Françoise Mortureux, Daniel Jacobi et surtout par le groupe CEDISCOR animé par Sophie Moirand, mais qui n engage pas le dialogue avec Wüster, par ailleurs peu préoccupé par cette thématique. Nous nous limitons donc aux aspects en rapport avec les linguistes directement concernés. On relève, dans les études que Louis Guilbert a menées sur la constitution des vocabulaires techniques, les attitudes qui sont systématiquement reprises plus tard par les sociolinguistes. Tout d abord, il situe ses études terminologiques fermement dans l'étude de la langue, avec un point de vue sociologique : Une étude de lexique se situe à la charnière de la signification, là où opère la liaison entre les signes et les données de l'expérience. C'est un fait bien connu que le lexique se constitue par le dépôt naturel de tout l'extra linguistique; il s'articule sur la réalité sociale et sur son développement historique. A. Meillet, 11 Ses deux thèses, portant sur l élaboration du vocabulaire de l aéronautique (1965) et de celui de l astronautique (1965), s inscrivent dans la tradition lexicologique française qui remonte à Antoine Meillet en passant par Marcel Cohen et illustrée pour l histoire du vocabulaire par Georges Matoré et continuée par Jean Dubois et Peter Wexler, et, dans une orientation plus lexicographique par Bernard Quemada. 12 L étude sur l astronautique (Guilbert 1967) est entièrement consacrée à la vulgarisation. 41

42 Cahier du CIEL 2004 démontrant les rapports de la linguistique et de la sociologie a écrit : "Le groupe de faits linguistiques où l'action des causes sociales est dès maintenant reconnue et le plus exactement déterminée est celui des innovations apportées aux sens des mots." (Guilbert 1965 : 8) Il conteste également l idéal de la monosémie et, indirectement, la division en domaines étanches. Dans le vocabulaire technique de l aviation, nous sommes loin d avoir rencontré une série de termes monosémiques ; au contraire, la plupart sont polysémiques. Ceux qui ont été empruntés à d autres techniques ou à d autres sciences revêtent au moins deux significations ; ils ont dû être adaptés à leur nouvel emploi par un processus de spécification résultant du contexte lexical ou par l adjonction au terme de base emprunté d un adjectif ou d une détermination équivalente réalisant le transfert sémantique. Quant aux néologismes de forme, aux néologismes étymologiques, la référence à la base ou aux bases qu ils contiennent entraîne une suggestion de signification, au moins dans une période transitoire, nullement conforme à la monosémie. Guilbert 1965 : 338) Guilbert ne devait pas connaître Wüster ; dans le passage cité ci-dessus, il réagit contre Guyton de Morveau. La contestation spécifique de la théorie de Wüster vient plutôt de la génération suivante, initiée par Yves Gambier, élève de Gardin et depuis longtemps installé à l Université de Turku en Finlande, où il enseigne la traduction. Ses critiques à l égard de ce qu il continue d appeler la terminologie dominante s expriment pour la première fois dans le cadre d un colloque organisé par Pierre Lerat et Jean-Pierre van Deth en 1986 consacré à la fertilisation terminologique dans les langues latines ; son article sur le développement d une terminologie des pluies acides (Gambier 1987) est largement cité par Myking. Il suffit ici de rappeler que le sujet traité par Gambier s éloignait nettement des préoccupations de Wüster : les pluies acides ne relèvent pas d un domaine particulier : il s agit d un phénomène nouveau (à l époque) dont l explication et le traitement se trouvent au sein de nombreux domaines constitués ; il s agit d un vocabulaire en voie de constitution et il s agit, en dernier ressort, d une posture de recherche différente : non pas celle d un expert, d un acteur du domaine qui cherche à favoriser la communication internationale, mais celle d un linguiste, qui cherche à décrire l état de la langue et à rendre compte de la circulation des idées (voir à ce sujet Holzem 1998). Sa profession de traducteur et sa connaissance de la terminologie scandinave ne l empêchent pas de porter un regard très négatif sur les théories de Wüster, comme nous le verrons plus bas. Dans un article programmatique, publié dans les Cahiers de linguistique sociale de Rouen, Gambier (1991) structure les critiques qu il adresse à la théorie de Wüster. Gambier laisse entendre que la doctrine terminologique qu il combat n est pas seulement celle de Wüster, mais surtout de ceux qui se réclament de lui. En 1991 on ne peut penser qu à Felber, mais sans doute aussi à Lerat et aux tentatives de réhabilitation que nous venons de passer en 42

43 J. HUMBLEY - Réception de E. WÜSTER revue. La terminologie dominante aujourd hui ne peut être assimilée à une origine unique, à un seul nom. Toutefois en choisissant Wüster, ingénieur et industriel ( ), on voudrait s attarder sur un travail fondateur : de par son ancienneté (1931) et de par les postulats formulés (qui devaient sous-tendre les méthodes de collecte, de traitement des notions et des termes) et souvent repris tels quels. (Gambier 1999 : 49) Bien qu il ne le cite jamais (aucun ouvrage de Wüster ne figure dans sa bibliographie), il connaît visiblement les normes de terminologie de l ISO : Le terme doit être bien motivé, systématique, productif (source potentielle de dérivés), précis, aussi bref que possible, sans variation orthographique ou morphologique. [ ] (Gambier 1991 : 41, allusion à la norme ISO 704) Il commence par critiquer la démarche de classification hiérarchique des concepts 13, calquée sur celle de la documentation. D autres postulats marquent la théorie, notamment telle qu elle a été formulée par E. Wüster, I. Dahlberg, G. Wersig : on devrait classer d abord les notions dont les rapports constituent un système logique au sein d un domaine donné (cr ; I.Ia : Lerat 1990). En corollaire, les techniques documentaires de classification sont indispensables (cf. I.1d). (Gambier 1991 : 41) Gambier rappelle l importance, dans ce cadre, des concepts qui appartiennent avant tout à un réseau hiérarchisé, à un domaine d emploi qui ne s identifie pas au contexte des usagers. Dans ce cadre, la définition occupe une place prépondérante ; elle sert à délimiter une notion, grâce à d autres notions connues. (Gambier 1991 : 42) Sous-entendu, la nécessité de déterminer le sens dans le contexte, celui qui est donné par les usagers, non celui des définitions, élaborées par rapport à un système de concepts. La définition cherche à fixer les sens des termes et en ceci elle représente un pas vers l idéal de la biunivocité (un terme qui exprime un seul concept, ce concept exprimé par cette même dénomination), qui appelle les foudres de Gambier. Le postulat de biunivocité est intenable, sauf peut-être pour certains secteurs des sciences dites exactes (mathématiques, chimie ). Il stabilise, selon une obsession fétichiste, les rapports signifié-signifiant de chaque signe : il fige les rapports entre les notions (négation même du mouvement des connaissances). Ce formalisme a des allures de fascisme linguistique ; le contrôle des sens et des dénominations élague toute tension sur le marché des sens, des langues. Il renoue avec le modèle duel du signe, déjà esquissé par Aristote, Platon (Gambier 1991 : 42) 13 L ISO, dans ses versions françaises, hésite entre concept et notion. Dans les versions de langue anglaise, concept est toujours employé. Depuis au moins 20 ans, la version française des mêmes normes retenait la traduction notion, mais la révision de 2001 remet concept à l honneur. Pour la traduction du manuel de Wüster, Benennung est rendu systématiquement par notion, mais compte tenu de cette révision, la traduction est également remise en cause. 43

44 Cahier du CIEL 2004 L origine de cette exigence est sans doute l héritage logiciste du Cercle de Vienne, à qui Wüster doit effectivement beaucoup. Mais aux yeux de Gambier, la normalisation se fait chez Wüster aux dépens de toute analyse sociale ou discursive. On note en passant la référence approbatrice à ceux qui tiennent compte des réalités sociales s agit-il des linguistes de l Ecole de Prague? Les préoccupations de Wüster ont été d éliminer les ambiguïtés des communications scientifiques et techniques. Mais ses positions sur la langue (suite de mots dont le sens est indépendant de son emploi) et sur le signe (à la fois distension du rapport signifié/signifiant et figement de ce rapport) ont été imprégnées par sa vision positiviste, et son approche systémique a été avant tout logiciste (prépondérance du système des notions) : dès lors, sa visée s est faite normalisatrice, ignorante des fonctionnements socio-discursifs des termes. Cette attitude réductrice sert peut-être à l heure actuelle l essor des BT [banques de terminologie]; elle dessert certainement les efforts d aménagement terminologique confrontés aux réalités socio-linguistiques. [allusion aux écoles soviétique et tchécoslovaque] (Gambier 1999 : 49) Pour Gambier, ce n est pas uniquement le prétendu enfermement de la terminologie, repliée sur le domaine, qu il critique, c est la place même des sciences dans la société qui est visée : Avec Wüster, la terminologie a cherché à se faire pratique, rationnelle : estelle pour autant devenue scientifique, avec ses postulats idéalistes, son refoulement des rapports sociaux, son aveuglement sur l interpénétration des savoirs, sa méconnaissance de la place, du statut, de la nature des sciences dans la société? Les sciences de l ingénieur ne suffisent pas à couvrir tous les champs d activité? (Gambier 1991 : 50) Le plus frustrant, pour Gambier, serait la vocation normalisatrice de la terminologie qui s exprimerait dans l approche de Wüster. Le volontarisme normalisateur serait-il le destin forcé de la terminologie? Oui, sans doute, si on se place dans la lignée du rationalisme idéaliste d un Wüster et de sa mystique objectiviste. Non, si la terminologie ose questionner ses postulats de départ, ses partis pris sur la langue générale et les LSP, son autonomie proclamée (cf Rey, 1979), ses prolongements avec la normalisation, son attitude envers la créativité néologique C est le sens qu on veut donner à la socio-terminologie - terminologie non plus a priori travaillant sur des termes-étiquettes, des objets à épingler mais fondée sur l émergence et la circulation des notions et des termes, et leurs transformations incessantes." (Gambier 1991 : 51) On retrouve ici sous la plume de Gambier une accusation souvent répétée à l adresse de Wüster, que les termes ne seraient que des étiquettes (affirmation démentie dans l article de Danielle Candel dans ce volume). On note surtout le programme de la socioterminologie émergeante : l étude de la circulation, des changements constatés des termes. L objet de l étude est donc nettement autre que celui poursuivi par Wüster, d où la réorientation méthodologique. Mais a-t-on jeté le bébé avec l eau du bain? Gambier ne 44

45 J. HUMBLEY - Réception de E. WÜSTER désarme pas : en 2001 il stigmatise encore les postulats idéalistes, son volontarisme logiciste. (Gambier 2001 : 113) François Gaudin, élève de Louis Guespin, est celui qui a certainement le plus amplement illustré la démarche sociolinguistique. Plus œcuménique que Gambier, il est plus mesuré dans les critiques qu il adresse à ce qu il appelle encore en 2003 la terminologie dominante. Tout en reconnaissant le rôle fondateur de Wüster, Gaudin insiste aussi sur le "blocage" complet de sa théorie. L'optique conceptuelle de Wüster contredit, au-delà de Saussure, le consensus largement partagé par l'ensemble de la communauté des scientifiques du langage; le postulat de l'unité de la pensée et du langage. (Gaudin 1993 : 26) Il importe de ne pas sous-estimer l'importance de l'obstacle épistémologique que constitue la persistance de conceptions pré-saussuriennes toujours vivaces de nos jours. En effet, leur présence dans l'enseignement de Wüster est d'autant plus dommageable que la diffusion de sa "Théorie générale de la terminologie" continue, notamment à Vienne, où de nombreux terminologues reçoivent une formation issue de la théorie de Wüster. Nous pensons que l'impact de cette théorie, sa diffusion internationale et son autorité auprès des organismes internationaux contribuent à figer de nombreux débats. Cela importerait moins si les dysfonctionnements occasionnés par la méconnaissance du fonctionnement de la langue n'étaient si nombreux et coûteux. (Gaudin 1993, 27). Gaudin rejette explicitement la lecture saussurienne que Pierre Lerat fait de Wüster. [ ] l'effort de Pierre Lerat (1989) pour placer l'école de Vienne en héritière du linguiste genevois nous paraît discutable. Nous ne pourrions honnêtement y souscrire: il est vrai qu'il se réfère à des textes allemands inédits en France que nous ne connaissons pas, mais c'est à partir du triangle incriminé qu'il révise et actualise les conceptions de Wüster. Nous ne saurions aller en ce sens car cela reviendrait, selon nous, à établir une relation directe entre chaque "chose" réelle - fût-elle "concept" - et le nom. Or l indépendance essentielle de la langue nous paraît constituer un impératif de tout premier ordre à ne jamais perdre de vue." (Gaudin 1993 :75) On retrouve dans les écrits des sociolinguistes de nombreuses critiques de la terminologie officielle (celle des Commissions ministérielles de terminologie notamment), mais celles-ci semblent indépendantes de celles qui sont adressées aux wüsteriens. 6. DE LA TERMINOLOGIE SOCIO-COGNITIVISTE À LA TERMINOLOGIE TEXTUELLE Pour Myking, l autre école de terminologie qualifiée de radicale et subversive est celle des socio-cognitivistes. Puisque ceux-ci s expriment 45

46 Cahier du CIEL 2004 peu en français, nous nous contenterons de quelques remarques sur l article de Rita Temmerman paru dans Terminologies nouvelles 21, pour qui la démarche classique est celle de la normalisation. Sous la forte influence de l école de Vienne, Wüster 1993, Felber 1984, la discipline de la terminologie a été réduite à un ensemble de principes de normalisation. (Temmerman 2000 b, 58) Elle revendique en particulier la prise en compte de la théorie du prototype pour remplacer les définitions aristotéliciennes de la terminologie classique (cf B. Zawada et P. Swanepoel 1994). Nous relevons ailleurs (Humbley à paraître) l absence de toute référence de la situation plurilingue, comme si les processus cognitifs qui participent à la créativité terminologique n étaient liés à aucune langue. Bien que passés sous silence chez Myking, les tenants de l approche terminologie et intelligence artificielle partagent avec les socioterminologues une opposition systématique aux enseignements de la terminologie viennoise. Depuis 1993 des spécialistes de l intelligence artificielle et de la terminologie se rencontrent tous les deux ans, jetant des ponts désormais bien fréquentés entre les deux domaines. Regroupés autour des linguistes Gabriel Otman, Didier Bourigault, Anne Condamines (Otman 1996 : 166) et, plus tard, Monique Slodzian, les tenants de cette approche soulignent leur opposition à Wüster dans des termes qui se rapprochent de ceux des socioterminologues. Anne Condamines reprend à son compte la critique du terme-étiquette : Deux éléments [ ] semblent avoir éloigné les travaux sur la terminologie de la linguistique et ce malgré le rapprochement préconisé par Wüster. [ ] Héritant du positivisme du XIXème siècle, les terminologues ont parfois tendance à ne considérer les termes que comme des étiquette d éléments de la réalité. (Condamines 1994 : 31) Pour cette linguiste, les termes peuvent être analysés au même titre que tout signe linguistique, ce qui rejoint précisément l idée de Pierre Lerat, qui devait sauver l approche wüstérienne! Nous pensons que, s intégrant dans le système linguistique d une langue de la même façon que n importe quel mot, le terme doit être avant tout considéré comme un signe linguistique. (Condamines 1994 : 31) Monique Slodzian, comme Gambier, récuse le terme pur, univoque sans connotation, le domaine, et l instrument de sa structuration, l arbre du domaine, autant d éléments clés de l approche de Wüster. Chacun des points du programme de la VGTT (Vienna General Theory of Terminology) découle du postulat selon lequel la connaissance scientifique procédant du raisonnement logique, il est possible de bâtir un système sémiotique optimal entièrement fondé sur la logique. L unité minimale est le terme, pur de toute connotation, univoque, précis et monoréférentiel." Seconde notion constitutive, celle de domaine, qui est au terme ce que le contexte est au mot. 46

47 J. HUMBLEY - Réception de E. WÜSTER La notion de schéma et d arbre de domaine découle de la croyance positiviste en l unité de la science derrière laquelle se profile un modèle cumulatif de la connaissance. Slodzian 1995 : 14 Elle analyse en détail les postulats philosophiques de la théorie de Wüster, qu elle considère comme inadaptés à ses ambitions, car trop réducteurs. La conceptologie de Wüster participe du processus réductionniste dans la mesure où constituer un concept ou un objet, c est le dériver à partir d autres concepts (objets) en remontant par degré jusqu aux concepts (objets) fondamentaux. On établit ainsi l arbre généalogique des concepts. (Slodzian 1993 : 227) Elle préconise à la place la mise au point d une terminologie textuelle, qui s appuie sur des corpus dépouillés grâce à des extracteurs puissants de terminologie. L ensemble de ces recherches ont périmé une représentation purement taxinomique des connaissances et montré la nécessité de sortir du toutparadigmatique de la terminologie traditionnelle pour passer à un modèle hybride, intégrant le syntagmatique, c est-à-dire les termes en fonctionnement dans les textes. Cette perspective met fin à l aliénation bien connue de la terminologie classique qui ignore la dimension syntaxique du lexique. Elle rejoint les préoccupations de la linguistique de corpus qui acquiert une importance croissante en IA. (Slodzian 1995 : 17) En se repliant sur les objets, Wüster s est enfermé dans une vision purement paradigmatique de la terminologie (Slodzian 1993 : 229). Avec Didier Bourigault, linguiste et auteur de plusieurs logiciels d extraction de terminologie, M. Slodzian plaide pour un abandon pur et simple de la doctrine de Wüster. Il est illusoire de chercher à aménager la doctrine : le postulat d une signification conçue comme discrète ou discrétisable, objectivante et permanente qui caractériserait le terme a priori est antinomique avec la terminologie textuelle. Les reformulations théoriques superficielles qui ont apparu ces dernières années sont vaines. [ ] La terminologie doit sortir d une sémiotique du signe fondée sur la triade terme/concept/référent qui la rend inapte à aborder le texte. (Bourigault et Slodzian 1999 : 31) REMARQUES EN GUISE DE CONCLUSION On peut comprendre, en lisant ces lignes, que la théorie de Wüster est perçue comme une entrave à une approche de la terminologie qui prend comme point de départ l analyse d un corpus textuel relativement important. Compte tenu de l importance que Wüster attachait à la documentation, témoignée par la richesse des Archives tenues à l Université de Vienne, on est en droit de se demander si les deux attitudes sont vraiment antinomiques. Au delà du débat d idées, on est frappé par la violence des propos, et par 47

48 Cahier du CIEL 2004 la volonté de se démarquer de la terminologie dominante. Les allusions vont du psychologique ( ses préceptes les plus dogmatiques", "la survivance d un positivisme révolu (Slodzian : 1994) ; obsession fétichiste (Gambier 1991 : 42)), au médical ( son aveuglement sur l interpénétration des savoirs ) voire au politique ( fascisme linguistique (Gambier 1991 : 42)) ou libéralisme ( marché du sens (Gambier 1991 : 42)). En outre, on s étonne que les représentants de la terminologie dominante ne soient jamais mentionnés nommément. Wüster est invoqué plutôt que cité, la seule exception semble être François Gaudin, qui critique nommément Pierre Lerat. Ces critiques témoignent d une volonté de ramener la terminologie au sein de la linguistique. Mais, malgré leurs démentis, on relève une parenté avec ceux qui cherchent à aménager l héritage wüstérien : réinterprétation du concept en termes de sémantique, prise en compte d autres types de critères de classement, volonté de dégager une représentation de la connaissance. Lorsque Pierre Lerat, en 1988, relit Wüster, il se positionne comme précurseur des exploitations de l intelligence artificielle. Pour conclure, on donne la parole à Pierre Lerat, qui annonce ce que les terminologues de TIA préconiseront. [.. ] Wüster a mis l accent sur une autre intersection de la terminologie et de la philosophie : l ontologie. Par exemple, sont des relations ontologiques les dépendances conceptuelles d ordre spatial ou temporel, ou encore la relation partie de.[lerat renvoie explicitement au manuel de Wüster]. Dans un langage plus moderne, on pourrait parler d inférences pragmatiques pour désigner les propriétés de cette nature, telles que si c est une maison, alors il y a un toit, ou si tu es enseignant, tu as beaucoup de vacances. [ ] Quand les inférences sont nécessaires ou très probables, elles se prêtent au calcul, comme le montrent les systèmes experts. (Lerat 1988 : 15) L époque de l opposition systématique à Wüster est certainement révolue ; mais tant que ses écrits ne seront pas disponibles en français et en anglais, il est inévitable que les lectures qu on en fait soient de seconde main, et, de ce fait, peu fiables. Il est encourageant de constater que la recherche fondamentale sur l œuvre d Eugen Wüster progresse : un projet Amadeus (France-Autriche) visant à exploiter les Archives Wüster tenues par l Université de Vienne est en cours, et une thèse sur la réception de Wüster dans les pays de langue anglaise, française et espagnole a été inscrite à l Université de Montréal. Ce genre d initiative contribuera sans doute à dépassionner le débat. BIBLIOGRAPHIE 48

49 J. HUMBLEY - Réception de E. WÜSTER ATEA, CRIDEL (1997), Dictionnaire multilingue de l aménagement du territoire et du développement local. Paris. La Maison du Dictionnaire. 695 p. ANTIA, Bassey F. (2002), compte rendu de Terminologie und Wissensordnung dans LPS and Professional Communication, 2/1. ANTIA, Bassey F. (2001), Metadiscourse in Terminology : Thesis, Antithesis, Synthesis, Terminology Science and Research, 12/1-2, p BOURIGAULT, Didier et Monique SLODZIAN (1999), Pour une terminologie textuelle, Terminologies nouvelles, 21, p CABRE, Maria Teresa (2000), Terminologie et linguistique : la théorie des portes, Terminologies nouvelles, 21, p CABRE, Maria Teresa (2004), Theories of terminology, their description, prescription and explanation Terminology 9:2 p, CONDAMINES, Anne (1994), Terminologie et représentation des connaissances, La Banque des mots, numéro spécial CTN N 6, p DESCHAMPS, Romaine (2002), Adéquation de l approche terminologique à la spécificité d un secteur multidisciplinaire d activités Thèse, doctorat nouveau régime. Université Paris 13. DUBUC, Robert (1992 [1978]), Manuel pratique de terminologie, 3 édition, Brossard, Linguatech. 144 p. FELBER, Helmut (1984, édition française 1987), Manuel de terminologie, Paris, UNESCO, Infoterm. 375 p. GAMBIER, Yves (1987), Problèmes terminologiques des pluies acides: pour une socioterminologie, Meta, 32/3, ; GAMBIER, Yves (1991),: Présupposés de la terminologie: vers une remise en cause. : Cahiers de linguistique sociale, 18, GAMBIER, Yves (2001), Socioterminologie : une terminologie remise sur ses pieds, Terminogramme, 102, GAUDIN, François (1993), Pour une socioterminologie. Des problèmes sémantiques aux pratiques institutionnelles, Rouen, Université de Rouen. 255 p. GAUDIN, François (2002), Socioterminologie: Une approche sociolinguistique de la terminologie. Duculot De Boek Université GUILBERT, Louis (1965), La formation du vocabulaire de l'aviation, Paris. Larousse. 712 p. GUILBERT, Louis (1967), Le vocabulaire de l'astronautique: Enquête linguistique à travers la presse d'information à l'occasion de cinq exploits de cosmonautes. Presses de l'université de Rouen/Larousse. 361p. HOLZEM, Maryvonne (1998), Approche scientométrique et socioterminologique des pluies acides comparaison de deux articles, Les séminaires de l ADEST, ADESTHolzem.htm HOLZEM, Maryvonne (2000), Terminologie et documentation ; pour une meilleure circulation des savoirs. Paris ADBS Editions. HUMBLEY, John (2003), Metaphor and secondary term formation, Les Cahiers du CIEL, Université Paris 7, La métaphore en langue générale et en langue de spécialité. LAUREN, Christer, Johan MYKING, Heribert PICHT (1998), Terminologie unter der Lupe, Vienne, TermNet. 49

50 Cahier du CIEL 2004 LERAT, Pierre (1988), Terminologie et sémantique descriptive, La Banque des mots, numéro spécial 1 CTN, p LERAT, Pierre (1989), Les fondements théoriques de la terminologie, La Banque des mots, numéro spécial 2 CNT p LERAT, Pierre (1995), Terme, mot, vocable, La Banque des mots, numéro spécial CNT N 5. p MARCELLESI, Christiane (1972), Approche synchronique du vocabulaire de l'informatique (3è génération), thèse de l Université Paris X Nanterre 822 p. MARCELLESI, Jean-Baptiste et Bernard GARDIN (1974) Introduction à la sociolinguistique. La linguistique sociale. Larousse. 263 p. MOUNIN, Georges (1963), Les problèmes théoriques de la traduction, Paris. Gallimard. 296 p. MYKING (Johan), 2001, Against Prescriptivism. The Social-critical challenge to Terminology, Terminology Science and Research, 12/1-2, p OTMAN, Gabriel (1996), Les représentations sémantiques en terminologie. Paris. Masson. 216 p. PAASCH (H.), 1901 : De la quille à la pomme de mât. Dictionnaire de marine en anglais, français et allemand illustré de nombreux dessins explicatifs, 3e édit., Anvers, H. Paasch et Hamburg, Eckardt & Messtorff. RASTIER, François (1995), Le terme : entre ontologie et linguistique? La Banque des mots, numéro spécial CNT N 5. P REY, Alain (1993 [1979]), Terminologie : noms et notions, Paris, Presses universitaires de France, Collection "Que sais-je?" n p. RONDEAU, Guy (1984 [1981]), Introduction à la terminologie, 2 édition, Chicoutimi, Gaëtan Morin Editeur, 238 p. SETTI, Skora (1999), La relation concept-objet autour de la définition des termes, Vienne, TermNet Publisher. 347 p. SLODZIAN, Monique (1993), Åg La VGTT et la conception scientifique du monde Åh, Le langage et l Homme, Bruxelles. SLODZIAN, Monique (1994), Åg La doctrine terminologique, nouvelle théorie du signe au carrefour de l'universalisme et du logicisme. ALFA, Terminologie et linguistique de spécialité, 7/8 SLODZIAN, Monique (1995), "Comment revisiter la doctrine terminologique aujourd hui?" La Banque des mots : Terminologie et Intelligence Artificielle. Vol. numéro spécial: 7 p TERMMERMAN, Rita (2000 a), Towards New Ways of Terminology Description. The sociocognitive approach. Amsterdam/Philadelphie. John Benjamins. TEMMERMAN, Rita (2000 b), Une théorie réaliste de la terminologie: la sociocognitivisme, Terminologies nouvelles 21, p THOIRON, Philippe, Pierre ARNAUD, Henri BEJOINT, Claude Pierre BOISSON (1996), Notion d archi-concept et dénomination, Meta XLI /4, TOFT, Bertha (1998), Terminologi og leksikografi: nye synsvinkler på fagene, LexicoNordica 5 p VAN CAMPENHOUDT, Marc, Abrégé de terminologie multilingue, WEISGERBER (Leo), 1958, Ein Markstein Angewandter Sprachwissenschaft! Begegnung mit Eugen Wüster : Eugen Wüster zum 60 Geburtstag, 50

51 J. HUMBLEY - Réception de E. WÜSTER Sprachforum 3/2 (1958), p reproduit dans PICHT, SCHMITZ (dir.) Terminologie und Wissensordnung. TermNet Publisher. Vienne. WÜSTER, (Eugen), (1979) 1985, Einführung in die Allgemeine Terminologielehre und terminologische Lexikographie. Handelshøjskolen i København ZAWADA (B.), SWANEPOEL (P.), 1994, On the Empirical Adequacy of Terminological Concept Theories : The Case for Prototype Theory, Terminology 1/ 2, p

52 Cahier du CIEL

53 TERMINOLOGIE ET DISCOURS «EMPRATIQUE» Michel LEFEVRE VoLTer, Université Paris IV Voici ce qu on pouvait lire en 2003 sur le site du Ministère de l Agriculture, des Pêcheries et de l Alimentation du Québec : «Dès que l Agence canadienne d inspection des aliments (ACIA) a confirmé un diagnostic d encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), communément appelée «maladie de la vache folle», chez une vache abattue en Alberta fin janvier, le Ministère de l Agriculture, des Pêcheries et de l Alimentation (MAPAQ) a entrepris de renforcer son système de surveillance [ ]». Cette citation est emblématique de beaucoup d autres qui comportent dans un même contexte une double, voire triple évocation de la même réalité : «maladie de la vache folle», «encéphalopathie spongiforme bovine» et «ESB». Les auteurs de ce genre de redondances semblent juger utile et important de faire une distinction nette entre l expression qualifiée de «commune» et celle qui obtient, implicitement, le statut de terme savant, scientifique ou technique. La question que nous nous posons ici est de savoir ce qui distingue vraiment «maladie de la vache folle» de «encéphalopathie spongiforme bovine», donc de savoir quel est vraiment le statut de la terminologie spécialisée par rapport à la langue dite «commune». Les travaux publiés dans le domaine de la terminologie ces dernières années montrent un souci évident et croissant de fournir des éléments de réponse à cette question, afin notamment de donner des fondements épistémologiques à ce domaine souvent qualifié de nouveau, et qui a donc grand besoin de se démarquer de domaines scientifiques connus, comme la linguistique ou la lexicologie et la lexicographie. Nous avons passé en revue un certain nombre de points de vue

54 Cahier du CIEL 2004 souvent assertés par les terminologues afin de les mettre en perspective avec notre distinction de départ et de voir s ils fournissent une explication satisfaisante pour cette redondance, avant de proposer à notre tour une piste de réflexion qui nous semble insuffisamment explorée en terminologie et qui situe l opposition entre langue «commune» et «langue de spécialité» essentiellement sur le terrain de la pragmatique. 1. LA TERMINOLOGIE CONÇUE COMME UN SYSTÈME DIFFÉRENT DE LA «LANGUE COMMUNE» Un premier groupe d auteurs que nous avons consulté afin de percer la signification de la distinction citée plus haut estime en effet que la césure à laquelle nous nous intéressons est celle entre la langue proprement dite (et qualifiée de «commune») et un système nouveau, différent, non naturel, dit «langue scientifique et technique». Les termes ne seraient donc pas de même nature que les signes linguistiques, puisque résultant d une construction artificielle, alors que le système «langue» est un système naturel. Plusieurs arguments sont avancés pour corroborer cette conception Les termes scientifiques et techniques résultent d une normalisation du langage Les scientifiques postulent que l usage de la langue (naturelle «commune») ne permet pas une communication scientifique sans faille. «Aber die Normierung [der Alltagssprache] ist für die wissenschaftlichen Belange derart unzureichend, daß man - ausgehend von der Alltagssprache und gegebenenfalls direkt in sie übersetzbar- neue Sprachen (Fachsprachen und künstliche Sprachen) einführen mußte und muß 14» (Bausch : 51). Il est insuffisant de normer la langue naturelle, d où la nécessité de créer des systèmes langagiers normés et artificiels. Est-ce cette différence de type de langue qui explique la redondance de termes, l un («maladie de la vache folle») étant la traduction en langue «commune» de l autre («encéphalopathie spongiforme bovine»)? Cela 14 Georg Klaus : Die Normierung der Sprache in semiotischer Sicht. In : Georg Klaus. Die Macht des Wortes. Berlin (DDR): 1969, S «Mais la normalisation de la langue commune est tellement insuffisante pour les besoins de la science qu il a fallu et qu il faut encore mettre en place de nouvelles langues (langues de spécialité et langues artificielles) inspirées de la langue commune et directement traduisibles vers cette dernière.» 54

55 M. LEFEVRE - Discours empratique paraît peu convaincant. Les deux expressions ont la même abstraction, sont soumises aux mêmes contraintes morphologiques et syntaxiques, comme le prouve d ailleurs le passage d «ESB» à «BSE» en allemand et en anglais. L idée de la normalisation, de la construction de toutes pièces de systèmes terminologiques et langagiers ne suffit pas à faire du résultat de ces actions des langues non naturelles. Les termes scientifiques et techniques sont aussi des signes linguistiques, fonctionnant dans le même système langue, avec le même lien arbitraire qui les lie aux choses du monde. En outre, «maladie de la vache folle» établit avec le monde un lien tout aussi «normé» que «encéphalopathie spongiforme bovine». Tout signe linguistique, de par sa nature arbitraire, ne peut être compris par un autre usager de la même langue que s il existe un consensus sur les liens potentiels qu il peut établir avec le monde, Le travail de «création» du terminologue concerne ce consensus, il ne concerne pas la langue elle-même La langue scientifique et technique est une combinaison d un nombre limité d unités Cela est illustré notamment par la terminologie médicale utilisant les racines grecques et latines en nombre limité, comme par exemple dans «encéphalopathie». Les terminologues vérifient ce constat aussi pour la langue technique : «In [der] Aufgliederung der genormten Terminologie in der Technik, die sich auf Termini erstreckte, konnte eine deutlich begrenzte Anzahl von sprachlichen Elementen [herausgearbeitet werden], die in unterschiedlicher Kombinatorik auftauchen 15» (Bausch : 28). Mais cela ne fait pas de la langue médicale, scientifique ou technique une langue différente de la langue commune, puisque le fonctionnement de toute langue consiste précisément à pouvoir former des combinaisons à l infini à partir d unités (lexèmes et morphèmes) en nombre (théoriquement) fini dans le système. La combinaison d unités à désigné relativement flou (comme «maladie») avec d autres unités qui le déterminent progressivement (comme «de la vache folle») garantit ainsi une précision maximale, exactement comme le font «encéphal-, spongiforme, bovine» pour «-pathie». Les deux expressions ont donc le même principe de fonctionnement, décrit par exemple par André Martinet avec l idée de la «double articulation» : «On aperçoit ce que représente d'économie cette première articulation 15 Dieter Möhn : Sprache - Schlüssel zur Technik. Originalbeitrag in : Bausch (1976). «En décomposant la terminologie normée de la langue des techniciens, qui comporte environ termes, on a pu dégager un nombre nettement limité d éléments linguistiques qui apparaissent dans des combinaisons variées.» 55

56 Cahier du CIEL 2004 [ ].Quelques milliers d'unités, comme tête, mal, ai, la, largement combinables, nous permettent de communiquer plus de choses que ne pourraient le faire des millions de cris inarticulés différents. La première articulation est la façon dont s'ordonne l'expérience commune à tous les membres d'une communauté linguistique déterminée. Ce n'est que dans le cadre de cette expérience, nécessairement limitée à ce qui est commun à un nombre considérable d'individus, qu'on communique linguistiquement. L'originalité de la pensée ne pourra se manifester que dans un agencement inattendu des unités. L'expérience personnelle, incommunicable dans son unicité, s'analyse en une succession d'unités, chacune de faible spécificité et connue de tous les membres de la communauté. On ne tendra vers plus de spécificité que par l'adjonction de nouvelles unités, par exemple en accolant des adjectifs à un nom, des adverbes à un adjectif, de façon générale des déterminants à un déterminé.». (Martinet : 14) Le principe d économie postulé comme propre à la langue scientifique et technique («Es gilt, eine klare Ordnung in den technischen Fachsprachen - besonders in der Schicht der wissenschaftlichen Fachsprachen - zu entwickeln, die es ermöglicht, die Sprache in angemessener Form ökonomisch zu benutzen und Energie einzusparen 16» (Bausch : 29)), est donc un principe présent dans toute langue naturelle. Enfin, le fait de puiser dans les lexèmes d une langue morte ne produit pas un système artificiel, tout au plus un sous-système d emprunts, phénomène banal en langue La langue «commune» serait sujette à polysémie et homonymie, la langue scientifique et technique est univoque Il s agit du postulat le plus souvent évoqué pour justifier la différence de nature entre la langue «commune» et la langue scientifique et technique : cette dernière serait un système artificiel où à chaque signifié correspond exactement un concept. «Aufgrund der historischen Entwicklung und der Notwendigkeit, die Sprache den variierenden Umweltanforderungen anzupassen, [sind] die Beziehungen zwischen Begriff, also gedanklichem Konstrukt, und Bezeichnung, also sprachlichem Ausdruck des gedanklichen Konstrukts, nicht mehr eindeutig. Die bekannten Probleme der Homonymie, Synonymie, Quasi-Synonymie, Polysemie sind besondere Kennzeichen der natürlichen Sprachen. Demgegenüber sind künstliche Sprachen Sprachen, die daraufhin konstruiert sind, eine eindeutige Zuordnung von Begriff und Bezeichnung zu gestatten 17». 16 Dieter Möhn : Sprache - Schlüssel zur Technik S 29. «Il s agit de développer un agencement clair dans la langue technique et particulièrement dans la langue scientifique qui permette d utiliser la langue avec une parcimonie judicieuse et d économiser de l énergie.» 17 Gernot Wersig : Probleme und Verfahren der Terminologiearbeit. In : Der 56

57 M. LEFEVRE - Discours empratique (Bausch : 43) Mais il ne s agit précisément que d un postulat, d un voeu pieu de terminologue. S il est probablement vrai qu un signe a toutes les chances de voir son signifié évoluer avec le temps, cela est vrai aussi pour les signes que forgent les terminologues. Ceux-ci ne créent donc pas des langues nouvelles, mais des sous-systèmes de néologismes dans la langue «commune». Ces néologismes auront toutes les chances, s ils ont une certaine pérennité dans la langue, de devenir eux-mêmes ambigus, polysémiques, parce que ces signes, une fois existant dans le système, mènent une «vie sémiologique» autonome, nonobstant les velléités des terminologues pour vouloir contrôler cette vie sémiologique. «L'arbitraire des signes [de la langue] entraîne théoriquement la liberté d'établir n'importe quel rapport entre la matière phonique et les idées. Il en résulte que ces deux éléments unis dans les signes gardent chacun leur vie propre dans une proportion inconnue ailleurs, et que la langue s'altère, ou plutôt évolue, sous l'influence de tous les agents qui peuvent atteindre soit les sons soit les sens. Cette évolution est fatale ; il n'y a pas d'exemple d'une langue qui y résiste. Au bout d'un certain temps on peut toujours constater des déplacements sensibles. Cela est si vrai que ce principe doit se vérifier même à propos des langues artificielles. Celui qui en crée une la tient en main tant qu'elle n'est pas en circulation ; mais dès l'instant qu'elle remplit sa mission et devient la chose de tout le monde, le contrôle échappe. L'espéranto est un essai de ce genre ; s'il réussit, échappera-t-il à la loi fatale? Passé le premier moment, la langue entrera très probablement dans sa vie sémiologique ; elle se transmettra par des lois qui n'ont rien de commun avec celles de la création réfléchie, et l'on ne pourra plus revenir en arrière. L'homme qui prétendrait composer une langue immuable, que la postérité devrait accepter telle quelle, ressemblerait à la poule qui a couvé un oeuf de canard : la langue créée par lui serait emportée bon gré mal gré par le courant qui entraîne toutes les langues.» (Saussure : 110) «Maladie de la vache folle» et «Encéphalopathie spongiforme bovine» sont des expressions toutes deux récentes dans le même système langue, et c est leur caractère de néologisme qui garantit pour l heure une certaine univocité. Elles désignent une réalité qui nous paraît clairement identifiée. On peut imaginer pour les deux expressions au même titre une évolution vers des emplois métonymiques ou métaphoriques, par exemple pour qualifier une personne prise de vertige, titubant ou trébuchant sans raison, etc. Le statut Sprachmittler II. 2 (1973), S «En raison de l évolution historique et de la nécessité d adapter la langue au besoins changeant du monde extra-linguistique, la relation entre le concept, échafaudé par la pensée, et la désignation, c est-à-dire l expression langagière du concept, n est plus univoque. Les problèmes connus de l homonymie, de la synonymie, de la quasi-synonymie, de la polysémie sont caractéristiques des langues naturelles. Les langues artificielles sont, au contraire, des langues construites dans le but de permettre un lien univoque entre concept et désignation.» 57

58 Cahier du CIEL 2004 postulé de «langue artificielle» n empêchera pas cette évolution. Toute terminologie est certes un sous-système où les néologismes sont courants, et en cela effectivement une construction forgée de toutes pièces par les scientifiques et les terminologues. Mais tout terme nouvellement créé est, dans les lexiques, daté avec précision, car l évolution des concepts eux-mêmes fait qu à une date ultérieure, un terme déjà assigné à un concept le soit à un autre, plus récent, différent ou remplaçant le premier. Par exemple, le terme «satellite» indiquait dans la langue des astronomes, un «satellite naturel», comme la lune. Depuis un demi-siècle, ce terme désigne, lorsqu il n est pas spécifié autrement, un «satellite artificiel». Ce qui différencie les deux termes de la redondance dans le texte de départ n est donc pas une différence de statut linguistique: les deux expressions «maladie de la vache folle» et «encéphalopathie spongiforme bovine» font toutes deux partie du même système linguistique, il s agit de deux signes que nous pouvons sans peine replacer dans le cadre Saussurien de la «langue» comme unités arbitraires et abstraites. Les caractéristiques qui différencient ces deux expressions sont-elles alors à rechercher dans le système «langue» luimême? 2. LA TERMINOLOGIE CONÇUE COMME UN SOUS-SYSTÈME DE SIGNES LINGUISTIQUES C est en se plaçant dans un cadre systémique que l on commence à percevoir la pertinence d un terme scientifique et technique à côté d un signe à désigné identique mais ne se situant pas dans un environnement systématique : «encéphalopathie» est un hyperonyme comportant plusieurs hyponymes dont «encéphalopathie spongiforme». Le réseau terminologique, donc le sous-système organisé de termes, est certainement mieux à même d être mis en perspective avec le système des concepts correspondant que les unités non systématiquement organisés de la langue dite «commune». De même, la facilité accrue de passage d un système de langue à l autre dans le cadre de la traduction justifie aussi l organisation de réseaux terminologiques parallèles dans les différentes langues. Mais outre ces avantages d organisation, existe-til une justification dans le fonctionnement des signes pour expliquer la double dénomination de départ? Les terminologues qui estiment que les termes et non-termes sont des signes linguistiques de même nature recherchent la différence à plusieurs niveaux dans le fonctionnement du signe Au niveau du signifié 58

59 M. LEFEVRE - Discours empratique Le signifié d un terme doit être exempt de toute surcharge d ordre émotionnel ou connotatif. «Une notation comme H 2 O n'a généralement pas d'autre charge de sens que celle qu'elle a dans le système où elle s'inscrit. Alors que ses équivalents linguistiques, que ce soit sous les signes «eau», «Wasser», «water», «agua», «aqua», etc. ont dans les langues une surface sémantique et une dimension émotionnelle très grande. Ils y évoquent l'eau comme élément liquide, élément régénérateur, principe de vie, de propreté, de pureté, de résurrection, etc. Ainsi, si le signe linguistique comporte une dimension dénotative (il renvoie généralement à un référent relativement situable), il contient aussi une dimension connotative (il évoque des images et des représentations structurées dans et par la langue, la société, les individus).» (Depecker : 35) La vie sémiologique des unités de la langue fait que les signifiés se chargent de sèmes issus de l environnement social, culturel, etc. des utilisateurs de la langue. Cela pourrait bien sûr être le cas de «maladie de la vache folle» où notamment l adjectif «folle» se charge de toutes sortes de connotations, avec de plus le refus de la part des médecins d utiliser ce terme en psychiatrie, car il ne comporte selon eux aucune désignation précise, mais uniquement des connotations péjoratives. Il est cependant possible de donner une définition non émotionnelle, en rapprochant le mot (en tenant compte de son étymologie) de la notion d instabilité, ce qui est bien le symptôme observable chez une «vache folle». D un autre côté, il n est pas sûr que «spongiforme» soit vraiment exempt de toute connotation péjorative non voulue par les scientifiques qui utilisent ce terme. On pourrait se poser la même question pour le qualifiant «bovine». Mais l objection principale à ce point de vue défendu par Depecker et des sémiologues comme Bernard Pottier est que les connotations sont des éléments extra-linguistiques, d ordre sociologique et culturel, et ne relèvent donc pas du signe lui-même, mais de son utilisation en contexte. Cette notion de connotation nous envoie donc hors du système de la langue, vers la pragmatique Au niveau de la référence et du concept «Historiquement, la terminologie s'est constituée comme discipline dans le cadre et dans les milieux de la normalisation technique, et les idées et les manières de travailler restent imprégnées par cette origine: Les désignations sont, le plus souvent, des étiquettes sur des concepts, et les mots ou termes ne doivent avoir qu'un seul sens dans un domaine considéré». (Depecker : 19). La terminologie doit être exacte et univoque. Si l on accepte ce postulat du terminologue, cela n explique pas en quoi «maladie de la vache folle» 59

60 Cahier du CIEL 2004 serait différent d «encéphalopathie spongiforme bovine», puisque les deux expressions cherchent à faire coïncider de la manière la plus univoque possible un signe à un concept précis. C est le jeu fondamental de l énonciation qui à chaque moment cherche à faire coïncider le plus exactement possible des signes puisés dans la langue à des représentés du monde. Une expression de la langue «commune» comme «maladie de la vache folle» peut très bien établir un lien univoque et pérenne entre le signifié et le concept sans que le travail de normalisation du terminologue n ajoute fondamentalement quelque chose à ce type de lien en assignant le même concept au signifié d «encéphalopathie spongiforme bovine». D un autre côté, l univocité du terme scientifique et technique exigée par les terminologues commence, dans les analyses récentes, à être ressentie comme une tâche impossible, Depecker (19) parle de «l'acharnement des terminologues à réduire le terme à un sens hypothétiquement unique et utopiquement monosémique». La tradition des terminologues consiste à concilier l impossible «assignation» définitive d un signifié à un concept et un seul, et la nature du signe, chargé de connotations, par un travail sur le signe, en l «appauvrissant», c est-à-dire en cherchant à supprimer les connotations et leurs éventuelles interactions avec le concept. Mais il faut insister sur le fait que le concept lui-même pose d énormes problèmes, il n est pas unique ni même exact. «Maladie de la vache folle» et «encéphalopathie spongiforme bovine» sont, sur le plan linguistique (donc du signe, signifiant et signifié) relativement clairement délimités et stables, malgré des possibilités d utilisation métaphorique ou des connotations dépassant le concept. Ils fonctionnent dans le système «langue» par opposition à d autres signes (isonymes d «encéphalopathie spongiforme», par exemple), et ne semblent pas interférer avec beaucoup de synonymes ou homonymes (ils se distinguent aussi des expressions «maladie de Kreuzfeld Jacob» et «tremblante du mouton»). Le problème est le concept : on a attribué un signifié (un nom de maladie) à un concept inconnu, c est-à-dire à une maladie dont on ne connaissait, au moment de l assignation du terme au concept, que des symptômes («maladie de la vache folle» est une description de symptôme comportemental) et, plus tard, les signes physiologiques («encéphalopathie spongiforme»). Mais cela nous renvoie une nouvelle fois en dehors de la langue, le concept étant le représenté du monde. La nature du concept dépend donc de celui qui nous fournit la représentation du monde. Une nouvelle fois, le problème de la terminologie se trouve placé là où peu de terminologues le situent : dans la pragmatique. 60

61 M. LEFEVRE - Discours empratique 3. TERMINOLOGIE ET PRAGMATIQUE Ce qui différencie en premier lieu les deux expressions «maladie de la vache folle» et «encéphalopathie spongiforme bovine» est le locuteur implicite, un «je» parlant invisible qui est sociologiquement différent : «maladie de la vache folle» est l expression de l éleveur, de l agriculteur, celui qui connaît et observe le troupeau et détecte des comportements anormaux qui, s ils sont récurrents, correspondent à une pathologie précise. «Encéphalopathie spongiforme bovine» est l expression du vétérinaire, du physiologiste, qui autopsie et analyse les animaux malades. Il constate l état anormal et caractéristique de la cervelle du malade. La langue scientifique et technique est donc, c est une évidence, mais on l oublie trop souvent, la langue des scientifiques et des techniciens. La langue commune englobe, pour des raisons culturelles, la langue spécialisée des agriculteurs et des éleveurs. Cette donnée socio-linguistique fondamentale fait que non pas chaque science doit établir son propre vocabulaire et sa propre langue, comme il est souvent affirmé, mais chaque catégorie socio-professionnelle, cherchant ainsi non seulement à ancrer toute la cognition qui lui est spécifique dans la langue, mais aussi à se démarquer des autres personnes, à créer une sorte de code secret accessible à un groupe de personnes autorisées. A cela s'ajoutent en outre d autres faits pragmatiques qui caractérisent la langue dite scientifique et technique La langue scientifique et technique est ancrée dans la pratique et l action Cela a certes été reconnu par les terminologues eux-mêmes : «Terminologiearbeit muß sich immer an den Bedürfnissen der Praxis orientieren. Der systematische Zusammenhang der Begriffe muß dem späteren Sprachverwender noch einsichtig und zu vermitteln sein, sonst geht die praktische Zielrichtung der Terminologiearbeit verloren.» (Bausch : 48) 18 Il faut cependant préciser les choses. Les recherches en pragmatique ont montré que tout énoncé est ancré dans une vie «pratique», où les locuteurs agissants agissent entre autres aussi par l acte d énonciation. Chaque énoncé (ou chaque «parole» au sens de Saussure) est donc unique car ancré dans une 18 Gernot Wersig : Probleme und Verfahren der Terminologiearbeit. S. 48. «Le travail en terminologie doit se faire en fonction des besoins de la pratique. Les rapports systémiques entre les concepts doit pouvoir être perçu par et transmis à d autres locuteurs, sinon l objectif pratique du travail en terminologie est perdu.» 61

62 Cahier du CIEL 2004 situation, un contexte unique. La particularité de la langue scientifique et technique est qu elle s ancre dans l activité spécifique d une catégorie socioprofessionnelle qui se répète et qui cherche à ritualiser des gestes qui ne doivent donc pas rester uniques, elle s ancre dans un métier, une recherche, une réflexion. En d autres termes, elle s ancre dans des situations, des contextes qui sont structurés, organisés, récurrents : c est la langue du technicien. Pour ce qui est de la langue scientifique, il faut se rappeler ce qui caractérise fondamentalement la science : la découverte de phénomènes récurrents, qui se répètent de la même manière lorsque les conditions sont les mêmes, c est ce qu on appelle les «lois naturelles». Le scientifique est à la fois technicien lorsqu il répète des processus bien définis de réflexion et de recherche, et définisseur de concepts nouveaux lorsqu il découvre des principes récurrents. Ce qui caractérise la langue scientifique et technique, c est d accompagner, de mémoriser et transmettre des processus et des lois récurrents. Mais cela ne permet toujours pas de distinguer «maladie de la vache folle» et «encéphalopathie spongiforme bovine «: les deux expressions, nous l avons vu, peuvent être considérées comme des termes relevant chacun d un milieu socio-professionnel différent. En effet, le terme»maladie de la vache folle» devient terme dès lors qu il décrit un phénomène récurrent dans la pratique de l élevage. «Encéphalopathie spongiforme bovine» est un terme dès lors qu il décrit l aspect physiologique récurrent du cerveau d une bête malade. Ce qui les distingue en vérité, c est la chronologie de la pratique qu ils accompagnent : d abord l éleveur constate le comportement anormal d une bête (c est une observation externe), ensuite le vétérinaire découvre l état anormal du cerveau de la bête. En effet, la langue scientifique et technique accompagne surtout la pratique, le processus incessant de la recherche et des découvertes. La langue scientifique et technique est aussi celle qui colle immédiatement à la découverte du monde, à la nouveauté en matière de connaissance. C est bien le concept qui manque de stabilité dans le lien signifié-concept. Chaque jour, les concepts scientifiques sont actualisés, différenciés, précisés voire remis en question. Les signifiés qu on assigne à ces concepts doivent suivre le mouvement, la langue scientifique et technique est une langue en mouvement qui accompagne la pratique La langue scientifique et technique est un discours De même que le signifié n est pas relié à la réalité, mais au concept, à la représentation de la réalité, en quelque sorte au discours des scientifiques sur la réalité, de même la caractéristique spécifique de la langue scientifique et technique (par rapport à celle dite «commune») n est pas d être directement liée à la pratique, mais au discours que font les praticiens sur la pratique. La 62

63 M. LEFEVRE - Discours empratique terminologie est un discours, c est-à-dire un ensemble d actes d énonciation qui non seulement révèlent la présence implicite d un locuteur, mais ancrent ces énoncés dans un temps, dans un lieu définis, et contiennent une intention, un objectif, qui par exemple peut être didactique, ou au contraire, de nature à rendre mystérieux, secret un contenu qui n est réservé qu à une certaine catégorie d allocutés. Lorsque Saussure construit sa théorie du signe dans le Cours de Linguistique Générale, il fait donc un cours, un discours de nature didactique pour enseigner une pratique dans l appréhension de la langue. Le caractère didactique est souligné par le choix de la triade terminologique «signe/signifié/signifiant». Il y a là effectivement une différence fondamentale entre «maladie de la vache folle», terme issu d un discours d où ne perce aucune intention particulière, le terme dénomme simplement, ou, si l on préfère, désigne un certain concept. Or dénommer à l exclusion de toute autre chose a souvent été considéré comme une caractéristique de la langue scientifique et technique : il s agit d établir des liens fixes entre un signifié et un concept afin d obtenir des désignations univoques. Mais nous affirmons qu au contraire, ce qui fait d «encéphalopathie spongiforme bovine» un terme à plus juste titre que «maladie de la vache folle», c est ce qui s ajoute à la simple désignation. Ce terme en effet dévoile une pratique (médicale) organisée, structurée, une méthode de diagnostic et de dépistage. Ce terme ne prend sa véritable valeur que dans le cadre de l enseignement de la médecine occidentale moderne. Un terme n est donc pas une unité qui est «réduite» à un simple lien signifiéconcept sans aucun ajout qui pourrait être perçu comme scorie nuisible à l hypothétique objectivité terminologique. Un terme est au contraire une unité de discours, véhiculant la subjectivité du locuteur et une intention de communication. Une terminologie est éminemment partisane, relevant d une école de pensée, d un groupe socio-professionnel se démarquant de tous les autres Le discours scientifique et technique est elliptique Si un terme s inscrit dans un discours structuré et intentionné, on ne manque pas de constater que bon nombre de discours de nature scientifique et technique sont elliptiques : pensons aux dialogues réduits au strict minimum entre les médecins dans une salle d opération, pensons aux descriptions scientifiques reposant avec prédilection sur croquis et schémas où figurent les termes strictement nécessaires à la démonstration. Rappelons aussi l existence, au niveau de la langue, de sous-systèmes terminologiques essentiellement constitués de substantifs, dans une moindre mesure d adjectifs et de verbes. Cela nous permet de jeter un jour nouveau sur le postulat «63

64 Cahier du CIEL 2004 d économie» déjà évoqué plus haut, mais qui, semble-t-il, est à situer au niveau du discours. Nous appuierons ci-après notre démonstration sur la description de l ellipse faite par Karl Bühler dans son ouvrage Sprachtheorie de LA LANGUE SCIENTIFIQUE ET TECHNIQUE EST «EMPRATIQUE» Karl Bühler explique l ellipse dans la langue par l absence de nécessité, dans une situation de communication donnée (surtout si cette dernière est ritualisée et récurrente), d inclure dans le discours tous les éléments récursifs. On peut alors très bien communiquer par de simples mots correspondant aux variables de la situation. «Der in Kooperation mit seinesgleichen praktisch tätige, schaffende Mensch bleibt oft stumm, solange jeder das Tun des anderen vollständig versteht und sich sachgerecht benimmt. Dann aber kommt eine Konstellation, für welche unsere formelhafte Beschreibung zutrifft, und der Mund eines Partners öffnet sich. Es ist manchmal nur ein Wort nötig, ein beliebiges Sprachzeichen wie rechts, geradeaus oder dies oder Parkett sechste bis neunte Reihe und die Zusatzsteuerung, welche das Benehmen des Empfängers benötigt, ist erreicht. Das sind menschliche Reden, die wir später als empraktisch eingebaut beschreiben werden 19.» (Bühler : 39) Cette description, nous semble-t-il, correspond assez bien au discours scientifique et technique : il s agit, nous l avons vu, de discours s inscrivant dans une pratique («der Einbau des Sprechens in anderes sinnvolles Verhalten» Bühler : 52), et cette pratique contient des éléments récurrents. Tous les préalables au discours empratique sont donc réunis. Il nous paraît utile d analyser plus en détails quelques aspects développés par Bühler Discours empratique et situation implicite Bühler considère, conformément à ce qui a été par la suite le point de départ de la pragmalinguistique, que le signifié se trouve perçu différemment 19 «L homme qui agit, crée dans le cadre de sa pratique en collaboration avec d autres, reste souvent muet aussi longtemps que l un comprend parfaitement l action de l autre et se conforme à sa pratique. Puis arrive une constellation à laquelle correspond notre description, et la bouche de l un des partenaires s ouvre. Il suffit parfois d un mot, d un quelconque signe linguistique comme droite, tout droit, ou ceci ou loge premier rang et cela suffit pour guider l allocuté dans son comportement. Il s agit de discours que nous qualifierons plus tard d empratiques.» 64

65 M. LEFEVRE - Discours empratique en fonction de son environnement («Umfeld 20»). Cet environnement peut être le co-texte, mais en l absence de co-texte, lorsque le discours est fragmentaire, elliptique, c est le contexte situationnel (extra-linguistique) qui joue quasiment le rôle de ce «Umfeld». «Das wichtigste und interessanteste Umfeld eines Sprachzeichens [ist] sein Kontext ; das Einzelne erscheint mit anderen Seinesgleichen im Verbande, und der Verband erweist sich als wirksames Umfeld. Außer diesem Hauptfall aber gibt es noch [ ] Fälle eines zwar kontextfreien, aber keineswegs umfeldfreien Auftretens von Sprachzeichen.» (Bühler ) Les situations de la vie quotidienne décrites par Bühler pour illustrer les discours empratiques, le passager du tramway qui d un mot demande un billet, le client d un café qui d un mot («Schwarzen») commande un café se comprennent par la situation dans laquelle ces discours elliptiques sont insérés. Si nous quittons la vie quotidienne de tout le monde pour entrer dans l activité spécifique d un groupe socio-professionnel, nous observons le même type de discours empratique : «pince, scalpel, compresse» à la table d opération, «encéphalopathie spongiforme bovine» à la table d autopsie du vétérinaire constatant lapidairement le diagnostic. Les discours empratiques sont alors exclusivement empruntés à la langue scientifique et technique, le co-texte fournissant les autres informations. On pourrait alors aller plus loin et dire qu à chaque fois qu un locuteur issu d une catégorie socioprofessionnelle utilise le langage spécifique à son activité, il produit des discours empratiques qui sont soit insérés dans un contexte sans co-texte, soit dans un contexte d activité spécifique ET un co-texte qui est alors emprunté à la langue «commune». Un texte scientifique et technique peut alors se définir comme un discours empratique inséré dans un co-texte commun (ou dans des schémas et tableaux). Dans le texte de départ du gouvernement canadien, nous 20 Ausdruck und Begriff Umfeld, wie sie hier verwendet werden, stammen aus der Lehre von den Farben. Es waren Schüler EWALD HERINGS, welche das wichtige Phänomen des Farbenkontrastes in einfacher Art beschrieben und exakt bestimmt haben durch die Angabe, daß jedes Fleckchen Farbe auf einer Fläche dem Eindruck nach mitbeeinflußt wird von dem Umfeld des Fleckchens. Der Einfluß von Infeld und Umfeld ist, was kaum betont zu werden braucht, wechselseitig. (Bühler : 154). (Le terme et le concept d environnement, tels qu ils sont utilisés ici, proviennent de la théorie des couleurs. Des élèves d Ewald Hering ont décrit de manière très simple et caractérisé avec exactitude le phénomène des contrastes de couleur en signalant que la perception de la moindre petite tache de couleur sur une surface donnée est influencée par l environnement de la tache. La surface propre et l environnement s influent, cela va sans dire, réciproquement.) 21 «L environnement le plus intéressant et le plus important d un signe linguistique est le co-texte. L unité apparaît avec d autres de son espèce en union, et l union s avère être un environnement très efficace. Outre ce cas de figure principal, il y a aussi des signes qui apparaissent certes sans co-texte, mais pas sans environnement.» 65

66 Cahier du CIEL 2004 avons une insertion empratique «encéphalopathie spongiforme bovine» où un locuteur appartenant à un groupe socio-professionnel restreint s exprime dans le cadre de ses activités gouvernementales, ce discours empratique étant inséré dans un co-texte «commun» comportant «maladie de la vache folle» Discours empratique et diacrise Selon Karl Bühler, le déroulement des activités peut s effectuer sans intervention du langage tant que le déroulement est connu, prévisible, sans qu il y ait d hésitations. Mais dès que le déroulement de l activité arrive à un point où il faut préciser un choix, réorienter le cours de l activité, c est-à-dire lorsque les participants à l activité en arrivent à un point de «diacrise», le discours empratique intervient, comme des «îlots de parole» : «Sprachinseln tauchen im Meere des schweigsamen aber eindeutigen Verkehrs an solchen Stellen auf, wo eine Differenzierung, eine Diakrise, eine Entscheidung zwischen mehreren Möglichkeiten getroffen werden soll und bequem durch ein eingestreutes Wort getroffen werden kann. Sie tauchen auf und sind willkommen wie Namen und Pfeile auf Wegweisern willkommen sind an den Kreuzungspunkten der Pfade, denen man entlang geht 22.» (Bühler : 39) Ainsi le discours scientifique et technique peut être considéré comme n intervenant que dans les moments où l activité spécifique du groupe socioprofessionnel doit être aiguillé, soit sur fond silencieux (discours empratique sans co-texte) ou sur fond de co-texte en langue «commune». Cette idée de diacrise laisse apparaître le discours en langue spécialisée comme une succession de «noeuds» cruciaux auxquels il intervient, tous les autres discours étant soit superflus, soit en langue dite «commune». Et c est ainsi que l on retrouve les réseaux terminologiques très organisées (hyperonymes isonymes hyponymes), que l on peut facilement représenter comme des schémas en arbre, ou comme des parcours où chaque noeud (chaque ramification de l arbre) représente une telle diacrise. «Encéphalopathie» représente un tel noeud, une telle diacrise, «spongiforme» une autre, «bovine» une troisième. Le cheminement du physiologiste peut, dans le terme lui-même, être suivi d un point d aiguillage à l autre, ce que l on ne peut pas faire pour «maladie de la vache folle» Discours empratique et fonction signalétique 22 «Des îlots de parole apparaissent au milieu de la mer des échanges silencieux mais univoques aux endroits où il faut une différenciation, une diacrise, un choix entre plusieurs possibilités, ce pour quoi il suffit d un mot. Ces îlots apparaissent et sont les bienvenus comme des noms et des flèches sur les panneaux indicateurs sont bienvenus à la croisée des chemins que l on emprunte.» 66

67 M. LEFEVRE - Discours empratique Bühler insère une partie de son analyse des discours empratiques dans une réflexion sur la fonction signalétique du langage, du signe comme signal : «Es gibt nach meiner Auffassung von den Infusorien bis zum Menschen kein Lernen, in welchem neben allem anderen nicht das Reagieren auf Signale enthalten und objektiv nachzuweisen wäre; ja es charakterisiert und definiert geradezu das psychophysische System der Tiere, daß es auf tieferer oder höherer Stufe als Signalempfänger und Signalverwerter fungiert. [ ] Es zeigt sich, daß der biologische Quellpunkt der Zeichenproduktion zu finden ist überall dort und nur dort im höheren Gemeinschaftsleben der Tiere, wo eine soziale Situation die Erweiterung des Horizontes der gemeinsamen Wahrnehmungen verlangt 23.» (Bühler : 38) Cette notion assez primitive de la communication par production de stimuli et réactions à des stimuli mérite cependant d être appliquée aux discours empratiques de la langue scientifique et technique. D un point de vue pragmatique en effet, un discours (un texte) de nature technique ou scientifique se présente comme un texte n utilisant que des signes du même système langue pour apprendre à un allocuté comment le locuteur se représente une partie du monde. Sur un fond de langue «commune» se trouvent insérés dans le discours des termes dits scientifiques et techniques, qui se distinguent donc de la langue commune essentiellement par leur valeur pragmatique et, nous l avons vu, empratique. On pourrait considérer ces termes, ces insertions empratiques, comme des signaux particuliers, où le locuteur veut «élargir l horizon des perceptions communes», c est là que le locuteur «savant» (au sens premier du mot) veut faire élargir le savoir de son allocuté. Nous l avons vu, Bühler associe les signaux à l acquisition de connaissance, à l apprentissage. En effet, les insertions empratiques scientifiques et techniques sont des signaux pour indiquer une modification du champ cognitif qui, de plus restreint dans le co-texte, s élargit et s ouvre dans l insertion empratique. C est la nature du texte dans sa globalité, son intention communicative, qui déterminera si le lecteur est invité à entrer dans ce champ cognitif élargi il s agit des textes de nature didactique et les signaux participent alors à l apprentissage, à l acquisition d expériences nouvelles ou si le lecteur est exclu de cet horizon cognitif élargi ce sont alors les textes réservés aux lecteurs de la même catégorie socio-professionnelle, et les signaux sont ceux d un chiffrage, d un code dont on ne donne pas les clés. Dans le texte gouvernemental cité ci-dessus, «encéphalopathie 23 «Il n y a selon moi, depuis les êtres primitifs jusqu à l homme, aucun apprentissage dans lequel on ne pourrait trouver et démontrer objectivement, à côté de toutes les autres choses, la réaction à des signaux. C est même ce qui caractérise, définit le système psychologique des animaux qu il joue le rôle, à un niveau inférieur ou supérieur, de récepteur de signaux qu il analyse. Il s avère que l origine biologique de la production de signes se trouve à tous les endroits de la vie sociale de haut niveau des animaux, et uniquement là, où une situation sociale exige un élargissement de l horizon des perceptions communes.» 67

68 Cahier du CIEL 2004 spongiforme bovine» est un signal où le lecteur non seulement est informé sur la nature d une pathologie dangereuse (avec comme élément didactique, comme clé de compréhension, le terme «maladie de la vache folle»), mais aussi signale le caractère sérieux, scientifique, rigoureux avec laquelle les fonctionnaires compétents traitent le dossier et mènent la prévention dans le pays. C est aussi cette fonction signalétique des insertions empratiques de nature scientifique et technique dont se servent les publicitaires dans des discours du type : «Traitement de choc anti-rides et anti-relâchement. Cette émulsion riche et légère - Soin de jour liftant-raffermissant aux propriétés drainantes, dynamisantes, stimulantes, hydratantes et antiradicalaires, au filtre anti UVA/UVB possède une efficacité antirides significative dès la 2ème semaine. Une application quotidienne améliore en 1 mois tous les paramètres du vieillissement cutané : hydratation, densité, fermeté et relief 24.» Dans ce genre de discours, l accumulation d insertions empratiques de type scientifique («liftant-raffermissant aux propriétés drainantes, dynamisantes, stimulantes, hydratantes et antiradicalaires») ont comme seule fonction de signaler une efficacité pseudo scientifique (qualifiée souvent de «prouvée» sans que l on en fournisse la preuve) d un produit qui par ailleurs fait appel à des valeurs purement subjectives (beauté, agrément, bien-être). Dans ce cas, la fonction signalétique est utilisée sans qu il n y ait de diacrise (de cheminement de recherche avec des choix motivés), et sans qu il y ait en contexte de véritable pratique (protocole de recherche), cette pratique étant souvent affirmée («efficacité prouvée»), mais jamais présentée. Une insertion à valeur signalétique mais dénuée des autres caractéristiques du discours empratique perd évidemment toute sa valeur scientifique et devient un pseudo discours scientifique et technique à des fins exclusivement commerciales. CONCLUSION Peut-être ce texte de nature linguistique, donc à prétention scientifique, a- t-il permis d élargir l horizon des expériences et connaissances communes. Certes, il s adresse à une catégorie socio-professionnelle restreinte, susceptible de reconstituer un raisonnement qui, depuis Saussure, s est ritualisé dans un cadre structural. Le principal point de diacrise du raisonnement est que la particularité du langage scientifique et technique n est probablement pas à rechercher à l intérieur de la langue dans le fonctionnement des signes ; ce n est pas davantage à tel point extérieur à la langue qu il faut prendre en 24 page «soin du visage» du site Look-at.com. 68

69 M. LEFEVRE - Discours empratique considération la langue scientifique et technique comme un code à part. Les différences les plus évidentes semblent se situer sur le terrain de la pragmatique, avec des éléments clairement sociolinguistiques, et des éléments qui nous permettent d analyser l utilisation de la langue scientifique et technique comme une insertion elliptique empratique selon la description qu en fait Karl Bühler. Nous pourrons donc donner pour conclure la définition suivante de la langue scientifique et technique : il s agit de discours empratiques insérés dans l activité ou le discours sur l activité d un groupe socio-professionnel défini. BIBLIOGRAPHIE Karl-Heinz BAUSCH. Wolfgang H. U. SCHEWE, Heinz-Rudi SPIEGEL. Fachsprachen. Terminologie Struktur Normung. Beuth Verlag GmbH - Berlin Köln, Karl BÜHLER. Sprachtheorie. Die Darstellungsfunktion der Sprache. Gustav Fischer, Stuttgart, 1983 (1934). Loïc DEPECKER. Entre signe et concept. Éléments de terminologie générale. Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, André MARTINET. «Eléments de linguistique générale», Paris, Colin, Ferdinand de SAUSSURE. Cours de Linguistique Générale. Paris, Payot, 1995 (1916). 69

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71 D. de VECCHI - Pragmaterminologie LA TERMINOLOGIE DANS LA COMMUNICATION DE L ENTREPRISE : BASES D'UNE PRAGMATERMINOLOGIE Dardo de VECCHI C.I.E.L., Université Paris 7 Euromed-Marseille, École de management L objectif de cette communication est de montrer que les échanges entre les acteurs d une organisation - parmi lesquels les entreprises - dépendent non seulement des terminologies employées mais aussi des lieux où elles circulent et des actions et pratiques qui les motivent. C est le besoin qui détermine la terminologie mise en œuvre par la communauté. En ce sens, et par delà la terminologie (qui peut rendre compte des expressions des concepts [termes]) et la socioterminologie (qui tient compte des lieux, voire des réseaux de circulation), c est une pragmaterminologie que nous cherchons à développer pour tenir compte des implications de ces expressions terminologiques en fonction des actions et de leurs conditions de réalisation. PROBLÉMATIQUE INITIALE Si l on tient compte des orientations classiques de la terminologie telles que la normalisation, l étude des systèmes notionnels et l étude des langues spécialisées, comment peuvent être considérés les discours produits par une communauté comme l entreprise? Comment considérer un domaine de connaissance lorsqu il est appliqué à une activité et surtout exploité 71

72 Cahier du CIEL 2004 (économiquement) par une entreprise? Dans l exemple 1, sur lequel nous reviendrons, nous présentons un texte produit par un agent de la Régie autonome des transports parisiens (RATP). (1) Hier soir sur le 129, le 12ème a reçu l'ordre de la PG de faire un haut-le-pied pour Carnot. Le 12 étant arrivé en retard à la Mairie, la PG a fait tomber le feu pour le 9ème, qui a fait la navette à la place du 12. La charge étant très importante, la 5234 fut appelée en renfort sur la ligne. L'assureur la conduisant a rencontré une avarie d'ics en sortant du centre bus. Un habillage d'un 69 est donc prévu en attendant l'intervention des mécanos sur la Des exemples de ce type sont très fréquents dans les entreprises où les moyens linguistiques pour transmettre des informations sont d une grande économie mais créent, de ce fait, une frontière difficile à franchir pour le non initié. Dans cet exemple, une terminologie des transports, des transports publics, des transports publics par voie de surface et plus précisément par bus serait d utilité restreinte ou fort réduite, parce qu elle ne tiendrait pas compte des besoins terminologiques de la RATP. On peut certes voir comment la langue générale (LGP) s est spécialisée (LSP) pour énoncer les expressions propres au domaine des transports par bus, mais on voit aussi que la description et l analyse du texte (1) débordent du cadre de la LGP et de la LSP. D abord de la LGP, qui ne prend pas en compte lexicologiquement des unités comme 5234 dans le sens que le locuteur (et ses collègues) lui attribue. L étude déborde aussi du cadre de la LSP dont l'objectif est de faire de la normalisation parce que l entreprise a ses propres besoins de nomination (qui sont extérieurs aux normes imposées par les instances externes comme les organismes de normalisation). L étude déborde également du cadre de la LSP dans l'analyse des systèmes notionnels tant au niveau des macrodomaines (transports) que de microdomaines (transports par bus). Une étude de la LSP centrée sur l'entreprise devra réorganiser les productions discursives autour des termes qui sont produits dans cette entreprise et non ailleurs. Un compromis entre les deux derniers points de vue est à trouver, mais avec une perspective qui tienne compte de la question de savoir qui, où, pour qui et pourquoi la langue a formaté de telles expressions. Sur quelles bases alors observer, rendre compte et analyser ce type de textes? (Fig. 1) LGP LSP Entreprise Fig. 1 Place relative du discours d une entreprise 72

73 D. de VECCHI - Pragmaterminologie 1 DIVERSIFICATION DE LA NOTION DE DOMAINE La position occupée par le discours produit par une entreprise demande une explicitation en termes de domaines. Nous proposons d appeler domaine d'activité le sous domaine de connaissance où une activité est exercée, ce qui peut permettre par exemple de distinguer, à l intérieur d un même domaine de connaissance, deux terminologies qui exploiteraient un même fond sémantique commun. D un point de vue économique, lorsque deux entreprises au moins développent leur activité économique dans un même secteur d activité, c'est-àdire dans un même domaine d'activité, elles produisent pour des raisons de différentiation commerciale des terminologies différentes. Ce phénomène, que nous avons appelé parler d'entreprise (de Vecchi, 1999), est d autant plus accentué que la bataille commerciale est rude. Il est dès lors impossible de commercialiser des produits d une entreprise x avec les terminologies utilisées par son concurrent y. Les critères sont nombreux, mais l identité linguistique (voire terminologique) de la firme est fondamentale. Chaque entreprise se trouve ici dans ce que nous appelons un domaine d'exploitation. La notion de domaine se trouve démultipliée et rendue opérationnelle pour confronter non seulement des terminologies dont les concepts varient peu, du point de vue commercial, mais beaucoup du point de vue de la forme. Ainsi le terme forfait traverse-t-il le domaine de connaissance de l'économie et le domaine d'activité de la téléphonie mobile pour garder une composante sémantique constante au niveau LGP, mais dans le domaine d'exploitation de chaque firme il apparaît dans des conditions différentes selon les stratégies, la politique commerciale et le marketing de l entreprise. L'entreprise qui exploite une activité à l intérieur d une connaissance donnée définit alors un domaine d'exploitation propre à la communauté qui la compose. Les trois domaines se trouvent donc emboîtés : [Domaine de connaissance [Domaine d'activité [Domaine d'exploitation]]]. (Voir Fig. 2). Ce découpage permet de voir par la même occasion quelles sont les limites de la normalisation externe. Nous entendons par là les normes auxquelles une entreprise est tenue de se conformer. En revanche, rien n empêche une entreprise d appliquer des normes internes plus strictes que celles imposées par la législation, créant ainsi une normalisation interne (dans le cadre par exemple de politiques de différentiation vis-à-vis d une autre entreprise). 73

74 Cahier du CIEL 2004 Domaine de connaissance Domaine d'activité 1 Domaine d'activité 2 D. exploitation 1 D. exploitation 2 Fig. 2 : Emboîtement des domaines de connaissance, d'activité et d'exploitation 2 LA NOTION DE COMMUNAUTÉ 2.1. Mettre à profit la notion de communauté Même s il est possible de considérer l ensemble des locuteurs d une langue spécialisée dans un domaine de connaissance ou encore ceux d un domaine d'activité comme une communauté, l entreprise (ou organisation) présente des contours bien plus précis : on est ou on n est pas membre de l organisation. D autant plus que dans de nombreux cas cette appartenance est concrétisée par l existence d un lien contractuel. La notion de communauté linguistique a été très productive en linguistique, mais dans nos propos nous voulons la limiter au cadre contractuel qui formalise le lien entre les locuteurs. Toute organisation possède un schéma qui reflète la distribution des tâches que ses membres effectuent. Les organigrammes peuvent prendre des formes variées selon les modes de management. Quoi qu il en soit, la distribution de tâches en fonction des savoir-faire fractionne la globalité de l organisation premier stade de communauté en plusieurs communautés qui ont chacune leur savoir et leurs secteurs de compétences. Dans le cas des entreprises, et selon leur structure, on aura affaire par exemple à une direction marketing, une direction financière, une direction de la production, etc. 74

75 D. de VECCHI - Pragmaterminologie L entreprise peut être vue en conséquence comme une communauté de communautés dont l objectif final est de suivre un but commun sur la base d une collaboration en dépit des différents savoirs. On évoque ici les communautés réelles fondées sur l organisation de l entreprise, et non des communautés virtuelles ou parallèles créées sur la base de réseaux distincts de ceux imposés par l entreprise. La taille des entreprises ou leur étendue géographique ajoutent à cette fragmentation de communautés de savoir une fragmentation spatiale supplémentaire. Pour des raisons diverses, (délocalisation, logistique, etc.) une direction peut se trouver éloignée des sites de production ou de distribution. Bien qu à l heure actuelle les moyens de transmission des informations permettent de rapprocher des communautés distantes, la distance géographique reste cependant un critère important de dialectalisation, y compris pour des termes réputés homogènes. Localement, un groupe d individus travaillant ensemble peut doubler, pour des raisons de commodité ou de détente (Boutet : 1995), une expression donnée : la connaissance et le partage de ces paires d expressions servent en même temps à créer la cohésion du groupe, en suscitant l émergence de doubles registres d expression. Finalement, les actions sur un même objet peuvent être différentes selon les communautés. Un exemple de ce type de situation de fragmentation est celui des compagnies aériennes. Entre le service de réservations situé à un endroit donné, en passant par l agence émettrice du billet-papier (par opposition au billet électronique), et jusqu à la banque d enregistrement suivie du transport du passager jusqu à la livraison des bagages, ce sont non seulement les actions effectuées sur le billet lui-même qui diffèrent (lecture, découpage du billet, lecture électronique, etc.), mais aussi les communautés qui les réalisent. Il importe, pour que l ensemble du service de transport soit cohérent (et réussi dans le cas de la coproduction d un service), qu il y ait une compréhension des termes des uns par les autres et des actions effectuées et à effectuer. On voit ainsi apparaître le besoin d un continuum de compréhension terminologique entre les différentes communautés. C'est ce continuum qui devient alors le garant de la communication interne, de la compréhension entre communautés Mise en évidence des besoins de la communauté en tant que telle Considérée comme une entité qui ne saurait être isolée de son environnement, l entreprise a besoin des informations en provenance de l extérieur car elle est en interaction avec son environnement. Comme pour un organisme vivant, ces données influent sur son activité et ses modes d action, et agissent ainsi sur sa culture, considérée comme façon d agir et de réagir. Ces données nouvelles (informations) augmentent son capital de 75

76 Cahier du CIEL 2004 connaissances. Les informations obtenues peuvent être mises à profit ou diffusées en interne (communication interne) pour les besoins de fonctionnement de l entreprise, ou à l extérieur (communication externe), comme forme de gestion de son image ou de diffusion de commercialisation. L entreprise formule et reformule à sa manière les données qui lui sont nécessaires, contribuant ainsi à créer le sens qui lui importe (ce qui renforce la validité de ses propres expressions). Pour cette raison, les parlers d'entreprise (domaine d'exploitation) ne sont pas interchangeables et le besoin de transposition entre entreprises d un même domaine d'activité devient nécessaire. Ce que l entreprise X sait et fait, est formulé avec ses expressions. Les membres de la communauté sont dépositaires de ces savoirs dans la mesure où ils sont capables de rendre compte de leurs savoirs avec leur parler d'entreprise et non avec celui du concurrent Mise en évidence des fonctions des terminologies Les parlers d'entreprise créés par les différents domaines d'exploitation comportent à ce stade des fonctions multiples. Ils permettent non seulement d identifier la communauté (notamment dans les études comparatives entre entreprises), mais aussi un moment de son évolution. L évolution terminologique est motivée au moins par trois phénomènes : le progrès technologique, les besoins commerciaux et la créativité, motif d innovation. Si en général l évolution technologique met en œuvre des expressions nouvelles en permanence, les nouvelles performances d une technologie déjà existante viennent interférer. Il suffit de comparer deux versions d un même logiciel pour le constater. Quant aux besoins commerciaux, c est la reformulation différenciatrice des expressions, très liée aux besoins du marketing, qui modifie un parler d'entreprise. Finalement, mais la liste ne saurait être exhaustive, la créativité moteur d innovation est une source de nominations dont le suivi est impératif, au risque de perdre le fil de la compréhension d un stade de l évolution d un projet (de Vecchi, 2004). Les besoins discursifs de la communauté seraient incomplets si l on ne faisait pas mention de la diversité sémiotique dans laquelle les termes d un parler d'entreprise peuvent se présenter. Les concepts exprimés grâce aux termes d un parler d'entreprise sont exprimés tôt ou tard en langue, mais cela n invalide nullement d autres canaux d expression comme les couleurs, les signaux, les gestes ou encore les sons (qui en dépit de leur limite en tant que langages sont autant de véhicules d informations dans les entreprises). Pour ne citer qu un exemple, il suffit de penser aux chartes graphiques, couleurs et sons publicitaires qui identifient une entreprise et dont le changement représente un effort multiple, stratégique, financier, publicitaire, etc. 76

77 D. de VECCHI - Pragmaterminologie Les organisations, les entreprises s expriment donc grâce à leurs dialectes sociaux, les parlers d'entreprise, avec des ensembles sémiotiques plus ou moins vastes selon les cas et dont l évolution est rapide. Or, tout n étant pas numérisable, les corpus à traiter restent très hétérogènes, les expressions parfois difficiles à identifier et leur suivi difficile à tracer. 3 LE PARLER D'ENTREPRISE 3.1. Mise en évidence terminologique d un parler d'entreprise Exemple (2) Objectifs fixés = se débarrasser des stocks accumulés et libérer de la place pour construire des nouveaux bureaux. Réduire les coûts = ne plus louer des locaux à l'extérieur. Manière souhaitée = centraliser les effectifs de vente et de production. Nouveaux investissements = matériel informatique. Choix = accès à tous catalogues centralisés en un seul point. Nouveaux produits = à créer. Europe = ligne de cosmétiques. Développement = département. Perspectives = nouveaux produits pour le marché actuel. Les objectifs fixés permettent de réduire les coûts de la manière souhaitée. Cette économie vise des nouveaux investissements qui permettront d'augmenter la productivité et l'offre. Le client aura plus de choix. Le marketing se focalisera sur les nouveaux produits Europe. En même temps, le développement s'orientera sur d'autres perspectives. Objectifs fixés = atteindre 15 % des parts de marché. Réduire les coûts = de distribution. Manière souhaitée = réduction de 10 %. Nouveaux investissements = ouvrir une filiale à l'étranger. Choix = diversifier l'offre selon les deux pays. Nouveaux produits = en vente. Europe = design des flacons. Développement = stratégie. Perspectives = nouveaux marchés pour les produits vendus. On prend mieux conscience d'un véritable "parler d'entreprise" à partir des difficultés de compréhension que suscite l'ignorance de son fonctionnement. 77

78 Cahier du CIEL 2004 Nous citons ici deux exemples, tout d'abord l'exemple (2) ci-dessus, puis nous reprendrons l'exemple (1). Dans l'exemple (2), nous pouvons montrer comment, à partir des mêmes expressions, la construction du sens s'effectue différemment dans deux entreprises différentes. L'exemple (2) est issu d une fusion-acquisition de deux entreprises de cosmétiques. La colonne centrale contient le discours tenu par la direction après la fusion - discours qui semble parfaitement compréhensible. Cependant les expressions en caractères gras sont interprétées de manière différente par chacune des entreprises ayant fusionné. La colonne de gauche montre l'interprétation qui en est faite par les membre d l'entreprise A et La colonne de droite celle des membre de l'entreprise B. On voit que les expressions ne véhiculent pas les mêmes contenus pour chaque communauté d'auditeurs. Il est aisé de constater ici que la communication voulue par la direction ne se produit pas, même si l'expression linguistique apparaît sous une forme habituelle et non spécialisée. Pour l'exemple (1), déjà présenté plus haut et produit par un agent de la RATP, nous voulons montrer que le retrait des expressions des concepts vitaux à la communication entre les destinataires du message met en évidence le fait que la langue devient une structure d accueil des concepts dont la communauté a besoin (et qui pourraient être formalisés d une autre manière). Nous procéderons en deux étapes. Nous mettrons d abord en italique les termes qui appartiennent au parler de cette entreprise (1'), puis nous les retirerons en (1"). (1') Hier soir sur le 129, le 12ème a reçu l'ordre de la PG de faire un haut-le-pied pour Carnot. Le 12 étant arrivé en retard à la Mairie, la PG a fait tomber le feu pour le 9ème, qui a fait la navette à la place du 12. La charge étant très importante, la 5234 fut appelée en renfort sur la ligne. L'assureur la conduisant a rencontré une avarie d'ics en sortant du centre bus. Un habillage d'un 69 est donc prévu en attendant l'intervention des mécanos sur la (1") Hier soir sur le, le a reçu l'ordre de la de faire un pour. Le étant arrivé en à la, la a fait pour le, qui a fait la à la place du. La étant très, la fut appelée en sur la. L' la conduisant a rencontré une d' en sortant du. Un d'un est donc prévu en attendant l' des sur la. Sans la terminologie de l'entreprise, le texte (1) apparaît comme une coquille vide de tout contenu opérationnel pour l'entreprise. Quelles conclusions tirer de ces deux exemples (1) et (2)? Quatre axes se dégagent. 78

79 D. de VECCHI - Pragmaterminologie 3.2 Quatre axes d'approche du parler d'entreprise Axe terminologique Le passage de LGP à LSP apparaît clairement lorsqu il faut situer les expressions appartenant à un domaine particulier, qu il s'agisse d'un domaine de connaissance, d activité et plus encore d exploitation. Des expressions comme objectifs fixés, réduction de coûts (dérivé dans l exemple de réduire les coûts), retard, Mairie, renfort, assureur et la quantité de chiffres et sigles abscons pour celui qui n est pas dans l exploitation concrète de ce métier exigent d être situées. Dans les exemples (1) et (2), il est possible d en faire une terminologie qui reflète les contenus du texte et par delà les connaissances qu il est nécessaire d avoir pour construire cet univers de savoir qui permet de travailler dans l'entreprise en question, mais pas nécessairement ailleurs Axe socioterminologique Dans les exemples (1) et (2), la compréhension ne peut être assurée que si l on tient compte des acteurs mis en relation et des réseaux de circulation nécessaires pour fixer la valeur de ces termes ici et maintenant. Dans l'exemple (2), il s agissait de deux entreprises distinctes réunies en une seule et où l émetteur du message partait du principe que, parce qu il s agissait d une même langue, il était compris de manière identique par les deux communautés. Or il n en était rien : la langue divisait plus qu elle ne réunissait. Dans le deuxième cas, il faut être non seulement dans le domaine de connaissance du transport, dans le domaine d'activité du transport des bus et dans le domaine d'exploitation de la RATP, mais aussi dans la communauté des personnes concernées par ce travail même, et non ailleurs dans la même entreprise Axe pragmaterminologique Aux deux axes précédents, il faut ajouter des implications de ces expressions terminologiques en fonction des actions et des conditions de réalisation qu elles exigent. La Mairie ne désigne pas un simple arrêt, mais une étape dans un parcours imposé à un bus conditionnant de surcroît un respect des horaires. De la même manière, il est pertinent de se poser la question de savoir à partir de quand une charge est considérée comme importante, i.e. déclenchant des actions particulières. Il en va de même pour le 79

80 Cahier du CIEL 2004 rapport existant entre l habillage, ce à quoi il s applique (le 69) et les personnes ou matériels chargés de le faire, sans parler de l évaluation des coûts que cela requiert. Une pragmaterminologie doit pouvoir rendre compte d un état de connaissance grâce aux expressions de concepts dont la liste constituerait un axe paradigmatique, ainsi que des réseaux où cette connaissance est active et enfin des implications en fonction des actions dont la communauté a besoin Axe temporel Il est évident que ces trois axes ne sont valables qu à un moment t d une communauté. Ses évolutions sociale et technologique couplées à celle de la stratégie font que les termes se modifient, apparaissent ou disparaissent en fonction des besoins de la communauté. Les actes de nomination sont constants et leur évolution nécessite une trace permanente si la transmission d informations ou de connaissances veut être réussie. Il est impossible de travailler aujourd hui avec une terminologie obsolète. Le décalage nuit à la compréhension et, en termes d action, les erreurs peuvent être importantes. 3.3 Quelles applications pour cette perspective pragmaterminologique? Les pistes qui se dégagent étant nombreuses, nous ne ferons qu en énumérer quelques unes : - en ressources humaines : intégration et culture d'entreprise. - en gestion de connaissances (au-delà des pistes désormais classiques du knowledge management liées au traitement automatique des langues) : évolution, veille et stratégie. - en communication interne : synergie communicationnelle. - en communication externe : diffusion optimale et qualité des échanges garanties avec l extérieur (partenariats, fusions acquisitions, servuction, marketing, benchmarking). La fiche terminologique classique se voit alors augmentée des aspects sociaux et pragmatiques formatés spécifiquement par et pour la communauté qui doit en tirer profit. En effet, d après nos enquêtes (de Vecchi, 1995, 1996 et 1999), le nombre d expressions d un parler d'entreprise qui ne sont pas comprises par les utilisateurs eux-mêmes est parfois étonnant pour des communautés qui disent pourtant parler un même langage. Cette expression revient fréquemment d ailleurs dans la presse à propos des fusionsacquisitions, où les raisons financières ou stratégiques réunissent de manière logique des entreprises d un même domaine d'activité. 80

81 D. de VECCHI - Pragmaterminologie Si cette situation apparaît dans une seule langue, le français dans nos exemples, il est important de remarquer que dans les entreprises où, pour des raisons diverses (exploitation, production, etc.), l utilisation de langues différentes s impose, une pragmaterminologie doit tenir compte des équivalents dans d autres langues. L anglais n apparaît pas comme la solution miracle tant de fois évoquée, et ce d autant moins que, sauf cas particuliers, l accès homogène à une langue étrangère dans une entreprise est difficilement évaluable et que, dans la plupart des cas, la construction des représentations dans une langue autre que la langue maternelle n est pas un phénomène acquis d avance, et moins encore une garantie systématique si l on pense à l hypothèse de Whorf. CONCLUSION C est donc bien sur la base d une pragmaterminologie que doivent être analysés les échanges et les interactions des acteurs dans les communautés concernées par l utilisation d un parler d'entreprise en fonction des besoins sus mentionnés. Le parler d'entreprise a donc une triple dimension terminologique : notionnelle, sociale et pragmatique. Pour ces raisons, une pragmaterminologie à même de rendre compte des différents aspects conceptuels, de la circulation sociale des termes et des actions à effectuer, tout en gardant la validité des termes à un instant t de la vie de l organisation, se révèle indispensable. BIBLIOGRAPHIE AUGER P., Favoring individual creativity in order to develop innovation, WP, CEROG, IAE Université d Aix-en-Provence, 2003 AUSTIN J., Quand dire c est faire, Paris, Seuil, 1972 BARGIELA CHIAPPINI F. And HARRIS S., The Languages of business : an international perspective, Edinburgh University Press, 1997 BÉJOINT H. et THOIRON P., (Sous la direction de) Le sens en terminologie, Travaux du CRTT, Presses universitaires de Lyon, 2000 BELTRAN A. et RUFFAT M., Culture d'entreprise et histoire, Éditions d'organisation Université, 1991 BENVÉNISTE E., Problèmes de linguistique générale, Gallimard, vol. 1 et 2, BOLINGER D., Language The Loaded Weapon. The use and abuse of language today, Longman,1980 BORZEIX, A. et FRAENKEL, B. (Coord.), langage et Travail. Communication, cognition, action, CNRS Éditions,

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83 D. de VECCHI - Pragmaterminologie Le cas des entreprises, in La Revue des Sciences de Gestion, N 207, 2004 (de) VECCHI, D. M., Langues, marques, culture d'entreprise in Actes du Colloque Les marques françaises face à leur(s) langue(s), Université de Paris- Dauphine, Mars 2003, (à paraître) (de) VECCHI, D. M., Vous avez dit jargon, Paris, Eyrolles, 2002 (de) VECCHI, D. M., La terminologie en entreprise. Formes d une singularité lexicale. Thèse de doctorat, Université Paris 13, 1999 WHORF, B.L., Language, Thought and Reality, MIT Press,

84 Cahier du CIEL

85 LES MARQUES DE LISIBILITÉ COMME ÉLÉMENTS DE PLANIFICATION DU DISCOURS JURIDIQUE Anne WAGNER CERCLE, équipe VolTer Université du Littoral Côte d Opale The language of the law in all its pedantic, repetitive, mystical, prolix, turgid, ancient, etymological glory is hereinafter defended and revealed as what it really is : learned, fraternal, pellucid if not always stylish, efficient if not always concise, up-to-date in an old-fashioned sort of way. Res ipsa loquitur L.M. Friedman, Law and its Language (1964). INTRODUCTION Parmi les difficultés de compréhension d'un texte juridique auxquelles doit faire face le professionnel comme le néophyte, l on trouve l emploi d une signalisation propre au discours juridique anglais. Ces marques de lisibilité signes d un paradigme durable de visibilité ont pour rôle d éviter les conflits communicationnels (Wagner 2004) et d aboutir à une meilleure cohérence énonciatrice, que Kocourek (1982) définit comme suit : Pour nous, un texte est une suite de phrases liées entre elles par des éléments sémantiques et formels communs. Le rapport entre ces éléments communs s'appelle cohérence. La planification du discours juridique a pour objet, d une part, de rendre

86 Cahier du CIEL 2004 le texte lisible par ses indices discursifs véhiculant ainsi le sens du message avec un ordre logique reliant les phrases et les paragraphes entre eux. Mais elle met, d autre part, à la disposition du récepteur des repères cohésifs pour le texte (Moirand 1981: 36-37) que sont les articulateurs ou connecteurs, les mots clefs et les marques de l énonciation. La compréhension écrite ne passe pas uniquement par le regroupement des enchaînements logiques. Elle suppose au préalable une certaine réflexion qui a pour objectif : (1) la perception de la relation décisionnelle entre jugements ou situations de fait, (2) la gradation des rapports entre les points, (3) la décision de marquer les rapports d'importance entre les points, et par voie de conséquence, l'établissement d'un plan logique de présentation. Ainsi, ce processus de mise en œuvre et de pensée doit permettre la découverte du mécanisme et de l esprit d'un écrit juridique. Cette étude vise à montrer comment a été élaboré le canevas de l'écriture du texte juridique par ses différents marqueurs. L interprétation de l'esprit de la loi s'appuie sur la construction de phrases juridiques sensées (Robbin 1929: 84-85): Word must follow word in an orderly procession ; and when the last word has filed into its place, the whole army should be found drawn up so as to present exactly the formation from which it started. Suppose a regiment, massed in the form of a square, is ordered to pass through an opening too narrow to admit more than one man at a time, and to form upon the other side in the same square formation. As the men pass from the one place through the opening into another, so the words must pass from your mind by ear or eye into the mind of another ; and as the men break off from the square, rank by rank, in a certain order, and fall in again in the same order, so must the words progress from your mind and rearrange themselves in a certain order. Then, when the process is complete, they will be found drawn up in the mind of another, in the same formation as that in which they are drawn up in your own mind. Le but de ce processus de planification est de représenter ces marques de lisibilité ou opérations discursives qui aident à la compréhension du discours juridique et à sa simplification organisationnelle. Il concourt à saisir les intentions de communication de l émetteur qui cale ses messages sur les capacités et connaissances du récepteur. Ces indices ou signes cohésifs vont permettre d identifier les catégories sans les transformer. Leur recensement met en évidence les rapports situés des locuteurs dans l espace et dans le temps. L activité signalétique dans le discours juridique est très intéressante, elle permet d insister sur la collecte de renseignements amenant à une importante opération d aménagement du territoire discursif. Pour cela il ne suffit pas de simplifier les données de départ, mais il est nécessaire de mettre en valeur les détails importants et d éliminer les détails non significatifs. Car ces marques de lisibilité ont le même rôle que le code de la route, à savoir : 86

87 A. WAGNER - Planification du discours juridique 1- indiquer, 2- avertir, et 3- protéger. Il s agit donc d une typologie fonctionnelle très usitée qui marque à la fois une signalisation descriptive, explicative et prescriptive. C est donc dans ce décor inséparable d un ensemble culturel précis marque spécifique du Droit anglais - que le lecteur devra affronter la compréhension d un texte. Aussi ces efforts de présentation visuelle et donc de lisibilité supposent la mise en place de comportements spécifiques envers cette signalisation : une certaine vigilance ainsi que la maîtrise des textes à l étude. Par conséquent, la démarche de recherche tend à la visualisation du champ d application et la compréhension de son système de construction. Elle implique dans un premier temps la planification du discours juridique et son balisage visuel, puis dans un second temps l analyse de son mode de liage séquentiel. 1. LE BALISAGE VISUEL COMME ÉLÉMENT DE PLANIFICATION DU DISCOURS JURIDIQUE Le balisage visuel des textes juridiques est une marque de fabrique voulue tout aussi bien par le législateur que par le juriste dans sa planification du discours. Cette planification entretient un rapport très étroit avec le développement économique, la culture et la langue. Tout d abord, elle conjoint le transfert de connaissances au désir d identités nationales (Corbeil 1980 : 87). Puis, elle précise le degré d implication de l intervention juridique dans l évolution de la langue conditionnée par les précédents et par la législation en vigueur. Cette planification du discours juridique est donc à la base du statut écrit des actes juridiques anglais (la planification énonciative) et du noyau dur du corpus de ces actes (la terminologie). Les compétences rédactionnelles et techniques y jouent un rôle fondamental. Elles interviennent sur l évolution de l esprit de la loi à travers la retranscription qu elles en effectuent. Cette planification fait appel à un certain nombre d éléments spécifiques au droit anglais l usage d une terminologie à la fois souple et rigide et de système d abréviations spécifiques. Ce type rédactionnel, volontairement parcellisé et simplifié, véhicule ainsi en son sein les concepts mêmes du fonctionnement de l institution judiciaire. Aussi, l intervenant doit faire preuve d une absolue maîtrise terminographique et terminologique. Seule cette maîtrise amènera la constitution d écrits fiables et précis, ne laissant aucune ambiguïté quant à l esprit initial de ces textes. 87

88 Cahier du CIEL Lisibilité des textes législatifs Le document législatif se conforme à un seul et même protocole qui affirme sa vision organisationnelle du monde et de ses enjeux. Il prouve l universalité du modèle et son pouvoir absolu, ainsi que l élaboration d une stratégie dont la cible est unique et sous emprise. Ces caractéristiques mettent en évidence l oblitération rigoureuse des expériences subjectives et des sentiments de conviction Le balisage visuel de la loi L exemple de la loi Human Fertilisation and Embryology Act 1990 dévoile le protocole visuel employé qui s avère également valable pour toutes les lois du pays. Tous les éléments sont ordonnés de la manière suivante : le nom de Sa Majesté la Reine : Elizabeth II 25 l empreinte de la législation et de son administration : un titre court : Human Fertilisation and Embryology Act 1990 l année et le numéro du chapitre concerné : 1990 Chapter 37 un résumé du contenu de la loi (Titre long) : An Act to make provision in connection with human embryos and any subsequent development of such embryos ; to prohibit certain practices in connection with embryos and gametes ; to establish a Human Fertilisation and Embryology Authority ; to make provision about the persons who in certain circumstances are to be treated in law as the parents of a child ; and to amend the Surrogacy Arrangements Act [1 st November 1990] 26 la formulation officielle de la promulgation de la loi : BE IT ENACTED 27 by the Queen s most Excellent Majesty, by and with the advice and consent of the Lords Spiritual and Temporal, and Commons, in this 25 Autorité morale. 26 Date où l assentiment royal est donné ; il se trouve toujours entre crochets. 27 Ces trois premiers termes sont toujours écrits en majuscule. 88

89 A. WAGNER - Planification du discours juridique present Parliament assembled, and by the authority of the same, as follows : - la spécification interne du contenu législatif : 1 (1) : section 1, subsection 1 1 (2) (a) : section 1, subsection 2, paragraph a 1 (2) (a) (aa) : section 1, subsection 2, paragraph a, subparagraph a les annexes : L ensemble législatif est complété par les conventions, traités, amendements ou abrogations de lois antérieures. Leur accès est répertorié, à la fin de la loi, sous la forme de Schedule et divisés comme suit : SCHEDULE 1 28 SCHEDULE Le balisage textuel de la loi Il permet de mettre en évidence des singularités propres au discours. Cela confère au dispositif une spécialisation qui spécifie le langage de classe, les variantes lexicales restant pertinentes au regard des critères d écriture. Ces critères intègrent une syntaxe ainsi qu une sémantique analytique. La loi Family Law Act 1996 montre l exemplarité de ce propos. Phrase d'introduction : "This section deals with the circumstances under which a separation order may be converted into a divorce order, and the circumstances in which it may not be converted." Les deux propositions introduisent l'axe de réflexion. Ce paragraphe s organise selon 2 axes 1) "It may be converted on an application for a divorce order by either or both of the parties. ". L'emploi de may permet d'envisager l'équipossible. a) l'hypothèse : "If it is not then withdrawn," Dans la signalétique, la virgule met fin à l'hypothèse de départ et va contribuer à introduire la suite séquentielle. b) sa résolution : "a divorce order is to be granted". Le temps employé affirme que cela est possible. Cette dissection débouche naturellement sur la contraction de sens des deux éléments précédents pour aborder la construction intellectuelle et normative définitive. c) l hypothèse de la résolution provided the provisions of s.11 (dealing with the welfare of children) can be met (see s.4(3))." 28 Elles sont toujours écrites en majuscule. 89

90 Cahier du CIEL 2004 Le système de parenthèses - en gras - est utile au sens où il va permettre d affirmer le contenu thématique, puis d en préciser l affectation. Le second système de parenthèses écriture normale - introduit le terme diviseur du paragraphe : l'alinéa 3. Le point marque alors la fin de ce premier axe d orientation du sens de cette partie législative. L analyse du deuxième axe s organise selon le même processus : 2) "It may not be converted," a) la première hypothèse "if the second anniversary of the marriage has not been reached (s.4(1))," Sa résolution passe impérativement par le respect de l'indication législative introduite par le système de parenthèses (en gras). Sa spécificité se trouve émise par l'autre système de parenthèses (non gras). La virgule marque la simple hypothèse. b) la deuxième hypothèse "or if an order preventing divorce is in force (s.4(2)(a))," Elle est introduite par l'utilisation du connecteur or et par if. Le législateur précise le sens de l écrit en utilisant des parenthèses en gras dans le paragraphe 4, alinéa 2 (deuxième système de parenthèses) ainsi que l emploi d un petit a (troisième système de parenthèses). Les systèmes de parenthèses les plus importants sont les deux derniers, le premier n ayant pour fonction que de faire référence à la partie législative. c) la troisième hypothèse : "or if the time for reflection and consideration has been extended either on the other party's application or because there is a child of the family under 16 years (s.4(4))," L'introduction de cette hypothèse se fait également par le biais de or et if. Le système de parenthèses ne sert alors qu'à préciser où se situe dans le texte cette disposition législative. Or est également l'expression de la binarité (either / or). d) les restrictions : Le contenu n étant pas universel, le législateur en fixe les limites par : "but these restrictions (that is, those in s.4(4)) do not apply". Elles sont signalées par le marqueur restrictif but, puis sont précisées au sein du paragraphe 4 (parenthèses en gras). Première restriction hypothétique : "if there is an occupation or nonmolestation order in force,". Seconde restriction hypothétique : "or if delaying the order would be significantly detrimental to the welfare of any child of the family (s.4(5)(a) and (b))." Le point marque la fin des hypothèses restrictives intégrant le second axe 90

91 A. WAGNER - Planification du discours juridique d'orientation. Il se trouve expliqué (parenthèses en gras) dans le paragraphe 4. Résolution des restrictions sous les deux conditions marquées par l'utilisation de when et and : "These restrictions cease to apply when the extended period for reflection and consideration is up and when there are no longer any relevant children of the family. " 1.2. Lisibilité des productions jurisprudentielles Le balisage visuel des productions L'étude graphique des Law Reports 29 permet de constater le caractère immuable et répétitif utilisé pour leur rédaction. Cette étude a eu pour objectif de cibler les All England Law Reports. Son extension est possible car elle généralise ce procédé, la méthode de présentation de jurisclasseurs concernant des textes juridique différents étant la même. Outre le fait que ce schéma démonte le processus de réflexion et d'application de la loi, il révèle et met en évidence la volonté d'intégrer l évolution sociétale. On observe, en effet, son application à un groupe social ciblé. 29 L équivalent des jurisclasseurs français. 91

92 Cahier du CIEL 2004 Titre de l affaire Juridiction concernée Nom du ou des juges de la seconde instance Date des débats et/ou date de la conclusion en seconde instance Mots clefs des faits constants Faits constants (origine du procès) Objet du litige : prétentions et moyens des parties HELD Décision de la première instance Ame de la sentence du juge de première instance Notes : textes législatifs en argumentation pour la première instance Les précédents jugements pour la saisine de la seconde instance APPEAL motifs de l appel Noms des avocats des deux parties Date de décision de la seconde instance : The following judgment was delivered Seconde instance Nom du juge Les faits constants L objet du litige La discussion concernant la première instance La division de la seconde instance Discussion de la seconde instance Recherche de précédents et citations Décision de la cour 92

93 A. WAGNER - Planification du discours juridique Cette partie de l étude à eu pour objet de préciser que la lisibilité d un texte normatif est répétitive et similaire quel qu en soit le contenu de droit privé ou public. Ce protocole de lecture, visuel, permet de mieux saisir les motivations du rédacteur d un jugement : l exposé des faits par l analyse de la démarche institutionnelle et intellectuelle suggérée la volonté de procéder à la résolution des conflits en respectant et en précisant les requêtes des parties, les moyens mis en œuvre pour qu elles aboutissent, enfin, la certification, l authentification des motivations décisionnelles vont permettre d en faciliter la compréhension par les justiciables. Cette chronologie descriptive démontre l existence d un schéma type d écriture, tant dans la construction théorique que dans l'application pratique du Droit Anglais Le balisage textuel des productions Les Law Reports sont issus d'une technique très particulière se fondant sur des précédents et des lois afin d'aboutir à la démonstration du bien-fondé de l'action. En Angleterre, le droit se réfère à un code de règles ou de statuts pouvant être amendés ou interprétés afin de correspondre à un cas sans pour autant en changer la construction théorique. La responsabilité de l'acteur juridique, maître de l équité et de l application de la légalité le juge, se résume par son jugement en conformité avec la volonté initiale du législateur, source de la loi. Cette confrontation entre la théorie et l usage du droit peut s interpréter comme une équation simple dont l analogie peut révéler une source inattendue de lisibilité : (faits) + (problèmes) + (règles et forme propre) + (précédent) + (ratio) = réponse correcte ( + ou- erreur humaine) Son usage peut et doit être contredit. Toutefois, il éclaire le traducteur, voire l utilisateur dans son interprétation de la règle de droit. Selon ce postulat, la stricte application de cette équation par le juriste ou le système judiciaire contribue à interpréter le fonctionnement d'un processus indépendant d'enquête dans un esprit de recherche de la vérité ou de bon résultat. Dans ce processus systémique, voire normatif, le juriste apprend à identifier et à isoler les faits juridiques principaux (ou faits constants) de l'objet du litige. Leur identification permet l'application des règles de droit 93

94 Cahier du CIEL 2004 inhérentes au contenu, à la procédure et à la forme de l affaire pendante. Cette identification des faits, des problèmes, des règles appliquées à la situation conduit le juriste à examiner les précédents et à évaluer les autres variables pouvant entrer dans cette équation juridique. Le regard sur les précédents impose de re-consulter les traditions. Cette démarche est susceptible d être constitutive d une nouvelle ressource jurisprudentielle. Le juge et les juristes sont donc confrontés à devoir expliquer et justifier leurs solutions concernant la controverse. La résolution d une affaire ou d un conflit peut donc se concevoir comme l aboutissement d un juste cheminement de la pensée juridique. Le procès apparaît donc comme le résultat d'un raisonnement juridique objectif et indépendant. Il est bien évident qu'aucune institution n étant infaillible, aucune réponse correcte n est systématiquement envisageable. Cependant, d un point de vue technique et éthique, tout juriste se doit de perfectionner et d améliorer ses connaissances au regard de l évolution de la société et des mœurs dominantes. C est pour cette raison que l'équation incorpore la reconnaissance du facteur humain. Sa structure et son contenu proclament le droit comme étant un système de révélation juridique aboutissant à la disparition du facteur humain. Certaines réponses correctes restent cependant dépendantes des valeurs et des normes culturelles nationales ou locales. Le juge arbitre les prétentions des parties en fonction de la règle de droit. Il analyse la situation litigieuse et applique la ou les règles de droit, puis confronte les résultats de ses opérations. Il en découle la nécessité d une opération de déduction préalable du délibéré consistant à interpréter le contentieux en fonction de la règle de droit. L induction conduit à une réflexion personnelle, à une recherche confrontant la règle aux précédents. Une autre équation plus détaillée peut être proposée en vue d améliorer la lisibilité du texte. Elle se décompose en trois étapes : 1 ère : (faits constants) + (objets du litige) + (Obiter Dictum) = réponse + facteur humain. 2 nde : (précédents) + (motifs de l'appel) + (faits constants) + (objet du litige) + (réponse de la première instance) = Transfert à la seconde instance. 3 ème : (Saisine de la seconde instance) + (recherche de précédents) = réponse + facteur humain atténuant ou aggravant. Cette formulation précise ce que peut révéler un discours dans sa planification préalable à l énoncé d un délibéré. L enchaînement des trois étapes peut se décrire de la façon suivante : 1) La première conduit à préciser les faits à l origine du procès et les objets du litige. Le juge de la première instance doit rendre une décision motivée. Ces motifs sont propres à la cause, sincères et affirmatifs. Ils 94

95 A. WAGNER - Planification du discours juridique vont permettre le contrôle éventuel de l instance supérieure. La discussion juridique intègre l argumentation ainsi que la réfutation des objections. Son mérite se mesure tant à la force des idées qu à la cohérence de l exposé. Une part non négligeable de l argumentaire reprend le caractère social dans l application de la décision démontrant l adéquation du droit et du fait par le juge. 2) La seconde étape plus formelle reprend l énumération précise des différentes questions à traiter (le transfert) au regard de l'analyse de la décision antérieure et de sa motivation. Cette étape passe par la vérification par le juge de l'existence de précédents. 3) La troisième étape conduit ainsi le juge de la seconde instance à statuer au fond sur l affaire. Ses attendus lui sont propres et ne sont pas les seules conséquences des jurisprudences antérieures. Par contre, il discute la thèse précédente en des termes mesurés afin d affiner l interprétation et l esprit de la loi en vue de justifier s il retient ou non la décision antérieure. On peut remarquer qu une jurisprudence constante est encombrante car, par le processus jurisprudentiel, elle est sans force obligatoire, du fait qu elle est sujette à évolution. L intime conviction du juge est un des éléments essentiels dans ses explications du droit qui aboutissent à son délibéré. Dans la pratique, il procède à l élimination d éventuelles contradictions dans les motivations du juge de première instance. Il veille donc à la concordance des motivations dans l élaboration du dispositif. Il prend soin de maintenir l unité de l ensemble des parties, tant dans l articulation des attendus que dans leurs syllogismes qui conduisent au délibéré. Un des éléments importants consiste en la prise en compte dans le dispositif d une excuse, voire d une circonstance aggravante comme facteur humain pour la partie en cause. 2. LES MARQUES DE L ÉNONCIATION COMME ÉLÉMENT DE PLANIFICATION DU DISCOURS JURIDIQUE Dans cette partie, nous allons utiliser les apports théoriques de la linguistique afin de décrypter et d interpréter les métalangages, notamment ceux utilisés par les juristes. L énonciation, surtout par ses codes, ses abréviations ainsi que par la ponctuation, offre au lecteur la possibilité de traduire des éléments qui apparaissent obscurs, voire illisibles à ceux ne maîtrisant pas la théorie juridique et son application. Le discours juridique permet donc de visualiser le dispositif énonciatif 95

96 Cahier du CIEL 2004 utilisé pour l exposé des faits, les motifs et les conclusions. La lisibilité du document se caractérise par l utilisation de marques d énonciation et de propositions enchaînées. "Toute expression linguistique est argumentativement et énonciativement marquée. Ce qui signifie que, sur la base de marqueurs référentiels, de marqueurs énonciatifs et de marqueurs ou signaux d'arguments le destinataire-interprétant (re)construit un ou des espace(s) sémantique(s)" (Martin 1985: 303). La succession des propositions à l'intérieur d'un énoncé est donc fondamentale. Cette mise en relation ou liage consiste à se dégager de l'idée d'une proposition comme unité autonome. Comme le dit Combette (1986: 69): "l'absence d'apport d'information entraînerait une paraphrase perpétuelle ; l'absence de points d'ancrage renvoyant à du 'déjà dit' amènerait à une suite de phrases qui, à plus ou moins long terme, n'auraient aucun rapport entre elles". Il faut distinguer les liages marqués grammaticalement par des connecteurs (ou organisateurs) des liages marqués uniquement par la ponctuation. Ducrot (1984: 87) remarque ainsi que le discours tend à satisfaire : "a) une condition de progrès : il est interdit de se répéter : chaque énoncé est censé apporter une information nouvelle, sinon il y a rabâchage. b) une condition de cohérence : nous n'entendons pas seulement par là l'absence de contradiction logique, mais l'obligation, pour tous les énoncés, de se situer dans un cadre intellectuel relativement constant." Cette progression, proposée par Ducrot, implique à la fois cohérence et adhérence. D une part, la cohérence demande la liaison d'un ensemble d'idées ou de faits, imposant un tout logique. D autre part, l'adhérence associe deux propositions par le seul contact d expressions transitionnelles ou connectives. La modalité de liaison cohérence adhérence résulte de nombreux points marquant l'unité du discours. Par conséquent, toute proposition est à la fois un acte de référence défini par Benveniste (1974: 82) comme étant "partie de l'énonciation" et un acte d'énonciation impliquant la prise en charge du locuteur par le biais d'ancrage de l'énonciation. Une planification écrite et spécifique au droit s avère incontournable ; car elle permet la mise en place d'un aménagement discursif, marque d indication et de fléchage. Cet aménagement a donc pour but d éviter les problèmes d incompréhension. Les phrases et les paragraphes suivent une logique : chaque phrase est une étape, chaque paragraphe un point. Ils permettent le rapprochement de la phrase conclusive. Si les phrases ou les paragraphes n'ont pas d'enchaînement logique, ils interrompent le développement juridique et perdent ainsi de leur cohérence. L'étude de l'écrit juridique montre au législateur la nécessité de travailler 96

97 A. WAGNER - Planification du discours juridique avec une masse de données à la fois stable et en perpétuel mouvement (Bergson 1955). Un rapporteur doit penser avant de produire. Le raisonnement juridique créé gagne alors en logique. La recherche du rendu des modes d'écriture permet de dégager les relations et coordinations de chaque partie de l'écrit Les expressions transitionnelles ou connectives Lundquist (1987: 12) ajoute le constat suivant : "les premiers opérateurs argumentatifs fonctionnent comme des instructions locales d'orientation argumentative à partir desquels sont construites, grâce au principe de consistance argumentative, des anticipations concernant la cohérence globale du texte. Ces anticipations qui constituent le programme argumentatif, permettent de prédire l'orientation argumentative des séquences ultérieures et par conséquent d'identifier des séquences qui sont conciliables avec le programme argumentatif [et] d'identifier des séquences qui s'opposent au programme argumentatif, et de les classifier, par exemple, comme étant polyphonique" les marqueurs énumératifs d intégration linéaire "Dans les séquences descriptives, il semble bien que ces marqueurs servent à mettre de l'ordre dans un ensemble en segmentant le texte en parties et en introduisant parfois, au delà du linéaire, des niveaux hiérarchiques" (Adam 1990: 154). La comparaison de la continuité se compare à une pièce montée dont chaque niveau est une partie de l'explication discursive. Cette sédimentation des unités linguistiques suit un classement délicat. Pour Coltier et Turco (1988: 58): "la langue ne possède pas de morphèmes spécifiques pour le marquage linéaire des séries dans le discours. Cette fonction d'organisation est assurée par des emprunts à d'autres sous-systèmes : la numérotation (premièrement...), la structuration spatiale (d'un côté etc.) ou temporelle (d'abord...)". La linéarité impose le marquage de l'ouverture, du relais ou la clôture d'une séquence : a) Ceux-ci énumèrent uniquement un ordre dans le temps : "first, next, (the) second (one), finally". Commencer chaque discours par un de ces termes est efficace. Il permet l'énumération des points en ordre chronologique. Ce procédé, bien qu'essentiellement mécanique, est fréquemment utilisé. b) Il existe ceux qui permettent d'arranger la phrase : "secondly, a further reason", et 97

98 Cahier du CIEL 2004 c) ceux qui permettent de clôturer la phrase : "at last, eventually, finally, ultimately, as a conclusion" les marqueurs anaphoriques Certains ajoutent une spécification sur ce qui s'est passé auparavant : "especially, in particular, at least". D'autres signalent des ajouts à ce qui s'est passé auparavant : "in addition, furthermore, besides, also, indeed". Ceux qui indiquent des exceptions, des restrictions, des négations par rapport aux actions passées : "but, however, nevertheless, yet, on the contrary". Un mot ou une phrase dans une structure ou un paragraphe précédent peut être répété ou se retrouver dans une nouvelle structure. Ainsi, si la dernière phrase du paragraphe précédent évoque "a sense of personal security", le paragraphe suivant commence par "This sense of security...". Certains termes indiquent une cause ou un effet : ", therefore, thus, accordingly, as a result, consequently". Eventuellement, au lieu de se faire l'écho d'un mot ou d'une phrase, un nouveau paragraphe peut débuter par un syntagme de reprise se référant au sujet traité. Ces deux derniers procédés sont habituellement utilisés en accord avec un pronom démonstratif, tel que this / these: "From this legislative history, it appears...", "Applying these principles to the case,...", "against this background of judicial construction..." les marqueurs cataphoriques Certains marqueurs indiquent une cause ou un effet : "for the purpose of, with intent to, with a view to", d'autres, une éventualité : "in the case of, where, in the event of". Les connecteurs et les transitions ne donnent pas uniquement de la cohérence au développement. Ils fournissent des indices permettant au lecteur un suivi du raisonnement point par point. Dans le cas contraire, l'absence de marqueur fait perdre le fil du raisonnement au lecteur. Les mots ne permettent pas seulement de signaler tel ou tel changement dans la directive ou la concession à une autre partie. Ils permettent également d'introduire d'autres signes cohésifs dans une série (also, furthermore, similarly), ou un autre indice (later, finally) ou une conclusion (therefore, thus, accordingly) ou un résumé (to summarize, in short). 98

99 A. WAGNER - Planification du discours juridique 2.2. Les signaux argumentatifs La ponctuation apparaît comme un connecteur plus proche des concepts logiques que des concepts linguistiques. Selon J. Cortes, il s'agit d'un signe cohésif redondant, un élément n'apportant pas d'information nouvelle ou peu (J. Cortes 1985). C'est un système de signes permettant de rendre lisibles les divisions d'un texte écrit en phrases ou éléments de phrases. Il note certains rapports syntaxiques ou certaines nuances affectives de l'énoncé. Dans la langue parlée, ceux-ci s'expriment par des particularités dans le débit. C'est un aménagement qui maintient l'ordre dans l'énoncé, l'union ou la séparation des constituants, la liaison et les rapports entre les mots et les idées. La ponctuation est l'art d'indiquer dans le discours écrit par le moyen de signes conventionnels, soit les pauses à faire dans la lecture, soit certaines modifications mélodiques du débit, soit certains changements de registre de la voie la virgule La virgule marque une pause de courte durée. Dans une proposition, on met la virgule pour séparer les éléments semblables non unis par and ou or. Elle sépare tout élément ayant une valeur purement explicative. Dans un groupe de propositions, la virgule sépare les propositions de même nature ou marque les propositions compléments circonstanciels de valeur purement explicative les points de suspension Les points de suspension indiquent que l'expression de la pensée reste incomplète par réticence, par convenance ou pour une autre raison les parenthèses Les parenthèses s'emploient pour intercaler dans une phrase quelques indications accessoires ou essentielles l alinéa L'alinéa marque un repos plus important que le point. Il signifie une séparation établie entre une phrase et les phrases précédentes, en la faisant commencer légèrement en retrait à la ligne suivante, et ce, après un petit 99

100 Cahier du CIEL 2004 intervalle laissé en blanc. L'alinéa permet le passage d'un groupe d'idées à un autre le point virgule Dès que deux phrases ont une connexion logique, on peut y retrouver l'une des trois choses suivantes : 1) Leur auteur peut les écrire comme deux phrases séparées par un point ; 2) il peut les faire fonctionner ensemble, en les mettant en relation avec and ou d'autres connecteurs ; 3) il peut remplacer les connecteurs par un point virgule. C'est la dernière de ces possibilités qui a été le plus souvent négligée. Le point virgule est par lui-même une sorte de connecteur. Il marque une pause de moyenne durée. Il s'emploie pour séparer, dans une phrase, les parties dont au moins une est déjà subdivisée par la virgule, ou encore pour séparer des propositions de même nature ayant une certaine étendue. En l'utilisant à la place d'un point, l'écrivain précise qu'une connexion existe entre ces deux discours les deux points Les deux points sont un autre signe de cohésion. Leur utilité reste parfois méconnue. Il s'agit d'une marque d'anticipation suggérant une suite pouvant être une liste, une amplification, une spécification ou une citation. Ils annoncent l'analyse, l'explication, la conséquence, et la synthèse de ce qui précède le tiret Le tiret est une interruption délibérée de continuité. Le tiret s'emploie pour indiquer le changement d'interlocuteur ou pour séparer du contexte des mots, des propositions. Il présente des similitudes avec la virgule, mais apparaît plus abrupt ou emphatique. L'écriture juridique s'exprime à travers un langage soigneusement choisi. Par conséquent, elle utilise peu de tirets. Ces derniers donnent en effet l'impression d'arrêter le processus intellectuel et d'y adjoindre un autre cheminement de pensée. Parfois une interruption abrupte ou une pause n'en est cependant pas moins efficace. Elle permet en effet soit (1) d'indiquer un revirement radical de pensée ou de donner une idée contrastée ; soit (2) d'y adjoindre un commentaire ou d'éclairer le cheminement d'une idée nouvelle, pour la marquer ainsi d'une manière emphatique sans usage de virgule ou de parenthèses ; soit (3) d'indiquer une suspension du processus de raisonnement. 100

101 A. WAGNER - Planification du discours juridique CONCLUSION L examen des marques de lisibilité permet de tracer les lignes de démarcation du discours juridique. Les résultats obtenus corroborent le postulat selon lequel la caractérisation du discours juridique ne relève pas fondamentalement du vocabulaire en lui-même, mais de l emploi et de l agencement qui en est fait. Comme l'explique Humboldt (1974: 80) : "la langue n'est pas faite d'atomes isolés, chacun de ses éléments s'annonce comme simple partie d'un ensemble (...) l'acte d'entendement que requiert la conception du moindre terme (...) suffit à empoigner l'ensemble de la langue". En fait, la langue est "un instrument partagé, un espace commun, la condition première de l'échange" (Ibrahim 1994: 29) ainsi qu' "un système de signes oraux et/ou écrits liés à une histoire et à une culture" (Lerat 1975: 18). Ce type d aménagement du territoire discursif, ou la tendance à la normalisation et à la désambiguïsation, apparaît essentiel au discours juridique. Il crée un environnement spécifique, caractéristique de l'unité du langage juridique. Ses éléments constitutifs retranscrivent l'autorité des appareils législatif, exécutif ou judiciaire. Ils se reflètent à travers un certain cérémonial de distanciation au sein du discours. Ce rite passe par une planification spécifique apte à déterminer les conditions de réception, que sont le balisage visuel et les marques de l énonciation. Ces marques de lisibilité découlent d une volonté visible et affichée du législateur et du juge, à savoir : derrière la complexité du discours juridique agit un tropisme qui ne cesse de duper, non pas le simple justiciable qui a depuis longtemps compris que le système avait souvent d autres intérêts que le sien, mais bien le juriste luimême qui en manipule avec dextérité toutes les subtilités sans mesurer l effet d autopropagande qui en résulte et qui trouve sa source dans le structure même de la logique juridique (Prémont Marie-Claude, 2004 : 8). Par conséquent, lors de ce processus de planification du langage juridique, plusieurs opérations doivent être effectuées afin de mettre en valeur les marques de lisibilité : déplacement, simplification, élimination, et typification. Toutes ces opérations tendent vers une perception voulue du monde et ont pour rôle de mettre en valeur les modes de liage général ou séquentiel. C est un processus qui doit permettre de relever et de reconnaître les règles à analyser par un expert du domaine. Aussi, les sciences humaines sont complémentaires. L auteur de ce rapport espère que de nombreux anglicistes et linguistes 101

102 Cahier du CIEL 2004 s essaieront à comprendre la vie interne de l institution judiciaire, utilisatrice par essence du droit. 102

103 A. WAGNER - Planification du discours juridique BIBLIOGRAPHIE Adam, J.M. (1990) Eléments de linguistique textuelle, Mardaga, Paris. Benveniste, E. (1974) Noms d Agents et Noms d Actions, Gallimard, Paris. Bergson, H. ( ) La pensée et le mouvant, PUF, Paris. Coltier, D. et Turco, G. (1988) Des agents doubles de l organisation textuelle : les marqueurs d intégration linéaire in Pratiques, n 57, Combette, B. (1986) Introduction et Reprise des éléments d un texte in Pratiques, n 49, Cortes, J. (1985) Quelques points de terminologie in Le Français dans le Monde, n 192. Ducrot, O. (1984) Le Dire et le Dit, Editions de Minuit, Paris. Humboldt, von W. (1974) Introduction à l œuvre sur le Kavi et autres essais, Seuil, Paris (Traduction Caussat P.) Ibrahim, A.H. (1994) Supports Opérateurs Durées in Annales Littéraires de l Université de Besançon : Les Belles Lettres, Besançon. Kocourek, R. (1982) La Langue française de la technique, et de la science, La Documentation française, Paris. Lerat, P. (1975) Le poids des mots dans l enseignement apprentissage du FLE, Didier Erudition, Paris. Lundquist, L. (1987) Cohérence : marqueurs d orientation argumentative et programme argumentatif in Semantikos, vol.9, n 2, Martin, R. (1985) Argumentation et sémantique des mondes possibles in Revue internationale de philosophie, n 155, vol.4, Moirand, S. (1981) Situation d écrit, Clé International, Paris. Prémont, M.C. (2004) Tropisme du droit, Liber.Thémis, Montréal. Robbin, R. (1929) An Approach to Composition through Psychology, West Publishing, New-York. Wagner, A (2004) Hypercodification en Droit Anglais : en quête de sens in Hermes (à paraître). Wagner, A. (2004) Le diagnostic de la pluralité en droit médical anglais in Semiotica (à paraître). 103

104 Cahier du CIEL

105 LA NOTION D EXISTENCE EN TERMINOLOGIE Francis DEBUIRE CERCLE, équipe VolTer Université du Littoral Côte d Opale PRÉSENTATION DU PROBLÈME Le titre même pourrait surprendre : mettons aussitôt l accent sur le fossé existant entre les domaine physique et linguistique. L existence du soleil, de l eau est incontestable et indépendante de l homme. Le langage, en revanche, a été créé par l homme pour l homme. Par là même, exister a un autre sens. Et tous les linguistes, débutants comme chevronnés, se retrouvent devant la question toute simple mais à laquelle il est rarement possible d apporter une réponse aussi simple : ce substantif, ce verbe, cette expression existent-ils? 1. RÉACTIONS CLASSIQUES À LA QUESTION DE L'EXISTENCE D'UN TERME La réaction immédiate, bien humaine, est de penser : ce mot n existe pas, puisque je ne l ai jamais entendu/vu, lu. Malgré sa médiocrité, elle mérite quelques remarques : la première concernerait le critère auditif : bienheureux les phonéticiens qui peuvent se reposer sur des certitudes absolues ; il leur suffit

106 Cahier du CIEL 2004 d entendre le th de l anglais father, le Achlaut de l allemand rauchen pour affirmer : «ce substantif ou ce verbe n existe pas en français». Mais si les sons sont authentiquement français, «jamais entendu» ne se différencie plus de «jamais vu/ lu». la deuxième concerne donc l écrit : bon nombre de ces sons étrangers à notre langue ne peuvent être repérés à l écrit, car de tels groupements de caractères existent également en français, même s ils transcrivent bien sûr un autre son : th et surtout ch sont très courants. la troisième remarque laisse déjà entrevoir la complexité de la question : si vous entendez ou lisez les mots suivants : silare, gense, limonde, vos oreilles ou vos yeux ne sont pas choqués. Vous ne les connaissez certes pas, puisque je les ai créés par déformation de silure, ganse, limande,... mais ils pourraient très bien exister, une enquête sérieuse s imposerait si je ne vendais pas la mèche. La seconde réaction est complémentaire de la première ; elle consiste à penser aussitôt : «ce terme existe, puisque je l ai rencontré». Quel collègue chargé de cours de traduction ne l a pas entendu mille fois de la bouche d étudiants? «Je l ai vu dans le Harrap s». Cette réaction est-elle moins naïve que la précédente? En aucun cas. Il ne peut s agir que d un premier indice qui reste à confirmer par la découverte d autres sources. D autres aspects complémentaires sont à envisager : il arrive à tout le monde de mal lire, il faut donc qu on nous montre l article où le terme se trouve pour que nous puissions concéder à notre interlocuteur que nous le voyons bien comme lui. il peut s agir d une faute de frappe, d une coquille ; or, alors que dans des domaines grand public, cette erreur est normalement identifiée immédiatement comme telle, on se retrouve souvent bien perplexe dès que le cadre est plus technique. il y a parfois des gens qui croient qu un terme existe mais n ont pas le temps, le courage ou l honnêteté de vérifier ; même dans la presse de qualité, on constate régulièrement quelques bavures. Mais que dire de brochures techniques, de prospectus? Qui donc les a écrits? S agit-il d un texte original? Ou bien d une traduction effectuée dans le «sens version», et les risques augmentent déjà considérablement? Ou d une traduction dans «le sens thème», ou encore de la traduction d une traduction, et alors les risques d erreurs augmentent dans des proportions énormes. Arrivé à un tel stade, il est grand temps d entreprendre une «recherche d existence». 106

107 F. DEBUIRE - Notion d'existence 2. LA RECHERCHE D EXISTENCE ET SES CRITÈRES Elle s appuie nécessairement sur une méthode et nécessite des outils linguistiques et/ou des partenaires Les dictionnaires Le premier acte concret est de consulter des dictionnaires reconnus comme «sérieux». Pour les germanistes francophones, les deux piliers sont les unilingues, le Robert et le Duden, dans l ensemble extrêmement fiables. On peut parfois tirer aussi profit d autres ouvrages, le Littré, le Grand Larousse du 19 ème siècle, le Bescherelle, le Brockhaus, le Meyer. Dans le cadre d un travail de traduction, il faudrait ajouter les deux meilleurs bilingues actuels, le Harrap s nouvelle édition et le Hachette, tous deux beaucoup moins satisfaisants, mais n est-ce pas le lot des bilingues? S il s agit de termes vraiment techniques, il faut consulter un glossaire spécialisé sur support papier. S il n en existe aucun, on pense alors à rechercher une brochure d un produit analogue rédigée en français. On peut aussi être tenté de rechercher sur Internet : mais quel crédit accorder à tel ou tel terme qui y figure alors qu on relève déjà des absences de majuscule aux substantifs allemands? 2.2. L avis de l expert Pour les notices citées plus haut, la seule solution raisonnable semble être la consultation d un artisan réparant les appareils en question : il domine parfaitement son domaine limité, et connaît nécessairement le nom précis de chacune des pièces qu il est amené à commander chez le grossiste. Jamais un artisan n emploie un terme technique erroné ou issu d un autre jargon. Il en va bien entendu de même de tout expert en une matière, d un médecin, d un juriste, d un ingénieur, etc Le facteur statistique L intervention des statistiques dans la terminologie n a rien de nouveau ni de choquant, on en a besoin notamment pour éviter de mettre sur le même plan des termes certes synonymes mais de fréquence d emploi très diverses. Mais ici, il s agit d un autre aspect, plus sujet à caution, à savoir de prouver 107

108 Cahier du CIEL 2004 une existence à partir de données statistiques : d une part, on comprend bien qu il faut un certain nombre d apparitions d un terme dans des sources diverses pour qu on puisse exclure totalement la faute de frappe ou l ignorance d un rédacteur. mais d autre part, deux questions s imposent : * à partir de quel pourcentage reconnaît-on à un terme le droit d exister? La réponse ne peut qu être fluctuante, et donc peu satisfaisante pour l esprit. * surtout : qui va être à l origine de ces statistiques? Selon le milieu social, le niveau intellectuel, l âge, la région (surtout pour l Allemagne), les résultats risquent d être très divers, et donc peu exploitables. Prenons l exemple d un ouvrage très sérieux rédigé par un linguiste allemand de haut niveau, Franz Joseph Meißner, un Dictionnaire du français familier. Il s est fondé sur des sondages auprès d un échantillonnage «représentatif» de francophones pour établir ce qu il appelle un «degré de consensus». On est hélas frappé par un bilan pratique qui ressemble fort à un échec total, à deux titres divers : 1) l existence même de dizaines d expressions ayant obtenu un «degré élevé de consensus» doit souvent être contestée, malgré l aval de ces personnes représentatives : il en a classe : il en a marre il est à la côte : il est fauché ils ont mis un grand noir : ils ont fait le black out (sur les actualités de la guerre), etc. 2) la situation de cette existence à tel ou tel niveau de langage, mais nous ne nous attarderons pas sur ce point complémentaire L absence de toute recherche Le sens de cette éventualité, qui semble provisoirement un encouragement cynique à la paresse ou une provocation, s éclairera dans la suite de l exposé, car il existe bien des situations où il est vain et même à notre avis absurde d effectuer la moindre vérification. 108

109 F. DEBUIRE - Notion d'existence 3. UNE EXISTENCE PROTÉIFORME Si on fait le bilan d années de pratique de terminologie et de traduction, on est frappé par la multiplicité des formes que peut revêtir la notion d existence. Essayons d en dresser la liste la plus exhaustive possible Existence contestée et combattue On peut distinguer deux cas très différents : l envahissement du français par un nombre important de termes anglais. L apparition d un nouveau sabir, le franglais, souvent l expression d un jargon pseudo-scientifique, ainsi que la lutte contre ce phénomène ne datent pas d hier. On essaie régulièrement de substituer à un terme anglais un équivalent purement français, on supprime les doublons inutiles marchandising/ marchandisage, engineering/ ingénierie. Certes, bien des intégrations ont été parfaitement réussies, mais on comprend bien qu il ne faut pas se laisser submerger. Les Allemands, moins chatouilleux de leur indépendance linguistique que nous, sont bel et bien menacés par le déferlement souvent parfaitement inutile de termes anglais, parfois incompréhensibles! le second cas incite à la comparaison avec un avortement rendu nécessaire parce qu on a décelé dans le fœtus une malformation grave. Notre langue possède des lois précises de formation, de composition : ainsi, le suffixe able ajouté à un radical verbal indique principalement qu une personne ou une chose «peut être» + le verbe en question au passif, nous développerons cet exemple un peu plus loin. Par le passé, de rares extensions à des verbes intransitifs -n admettant donc pas de passif- sont apparues (navigable ; aucune, cependant, à partir de mourir ou dormir) ; mais que penser de l adjectif micro-ondable, que nous lisons sur bon nombre d emballages de produits surgelés? Il est écrit, mais nous lui refusons le droit à l existence, car il n y a pas de verbe micro-onder ; or, à part les adjectifs issus directement d adjectifs baslatins comme capable de capabilis, tous les autres sont en principe dérivés d un verbe. Dans l état actuel des choses, micro-ondable est donc un raccourci, très pratique, certes, mais assez monstrueux au premier abord de qui peut être cuit/réchauffé au micro-ondes. Reconnaissons pourtant qu il ne s agit pas d un cas isolé, mais d un 109

110 Cahier du CIEL 2004 phénomène général qui s est tellement développé après-guerre, notamment dans la presse et la publicité, et donc répandu aussitôt, qu il est irréversible et donnera à n en pas douter naissance à de nombreuses autres dérivations plus ou moins abusives mais en tout cas directement compréhensibles aux francophones, la dérive ayant été amorcée depuis quelques décennies par la formation de ces adjectifs à partir de substantifs (un présidentiable, et même premier-ministrable), pour gagner du temps, frapper le lecteur/auditeur, ou par penchant pour un jargon censé être la marque du professionnalisme (en fait : personne susceptible d être élue à la présidence/nommée au poste de premierministre) La limite du tolérable ne serait franchie que si on exprimait une autre valeur que celle de la modalité pouvoir Existence tolérée A partir de cette remarque, nous sommes amené à adopter une attitude souple à l égard de créations, de plus en plus nombreuses en raison de l accélération générale des nouveautés, dès lors qu elles respectent nos lois de formation. Que dire des médicaments déremboursés, de une qualiticienne, de la dictionnairique, de l encapsulation, faut-il contester leur droit à l existence? Nous ne le pensons pas, elles ne sont pas du tout la marque d une dégénérescence de la langue française, mais le reflet d un concept nouveau qui existe désormais bel et bien Existence fantomatique C est un peu comme dans certaines observations astronomiques : cette étoile existe-t-elle ou est-ce un reflet, un écho? Pour illustrer ce point, nous allons faire appel à l argot, parce qu il nous permet une démonstration très claire. Consultons l entrée argent d un dictionnaire de synonymes (Giraud 1981). Il propose une liste de 42 termes : artiche, as, aspine, aubert, beurre, blanc, blanquette, etc. Tout lecteur a aussitôt deux réactions opposées : l existence d un certain nombre de ces substantifs semble évidente : blé, fric, oseille, pognon. au contraire, d autres étonnent : aubert, blanquette, caire, japonais. Une recherche dans les dictionnaires est quasiment a priori vouée à l échec : il n y a pas trace des substantifs douteux dans le Robert, ni dans des 110

111 F. DEBUIRE - Notion d'existence ouvrages anciens, Littré, Larousse, Bescherelle. il est malheureusement exclu de consulter un homme de l art, car l argot concerné est un phénomène parisien du 19éme et du début du 20éme. il ne reste plus qu une possibilité : laisser le terme en attente, lire une masse énorme de romans populaires d époque dans l espoir de le trouver employé en situation par le titi ou l apache d alors. Travail de fourmi, mais seule méthode honnête. Et il ne faut surtout ne pas se référer à un certain Frédéric Dard, qui a pourtant le mérite de nous offrir une nouvelle forme d existence, l existence reconstituée Existence reconstituée Il a écrit ses romans policiers, les San Antonio, dans une langue consistant en un mélange de récupération de termes tombés en désuétude et de créations personnelles, pour s amuser et amuser le lecteur. Il s agit donc d un argot parisien reconstitué en laboratoire, d ailleurs sans la moindre volonté affichée d authenticité totale. Le succès a été si considérable qu est apparu un phénomène de cercle vicieux : nous relevons un mot d argot dans un de ces romans, nous le trouvons dans le Robert, mais la citation qui l illustre est extraite... d un San Antonio. Nous ne saurons donc sans doute jamais si ce terme a une existence autonome, en dehors du cerveau de Frédéric Dard Existence maintenue La comparaison qui s impose est celle des perfusions maintenant un patient en survie ; la survivance d un terme prend plusieurs aspects : une survivance en littérature, on parierait que vétillard a été supplanté définitivement par vétilleux, mais on le rencontre chez Céline. une survivance dans des éditoriaux, d un niveau linguistique supérieur à celui des articles purement informatifs : ainsi, sbire, suppôt, féal, reître, ferrailler, pour mieux dénoncer ou ironiser. un emploi nouveau, dans un domaine particulier, souvent technique, donne à un terme une seconde jeunesse : le cacochyme objecteur, rajeuni pour longtemps grâce à l adjonction de de conscience. Mais de toute façon, ce type d existence maintenue n a guère d importance, car la question fondamentale va plus loin : un terme meurt-il jamais? 111

112 Cahier du CIEL Existence achevée? On pense alors à la mort des végétaux, par rapport à celle d un mammifère dont le cœur s arrête de battre. Qui pourra dire quand un arbuste est mort? Il semble en première analyse en aller de même d un terme. La plus parfaite illustration est la que le Wahrig accorde à certains d entre eux (Unterschleif, Tutel, Seifner, etc.). Quel terme mérite cette croix? La réponse de bon sens qui jaillit est : «celui qui ne se dit plus». Un instant, on n a rien à redire à cela, puis on est assailli d objections diverses : la première est tout naturellement celle, déjà citée, de la relativité des emplois selon le milieu, l âge, la région, etc, il n est donc pas facile d établir que plus personne n emploie un terme. la seconde nous est fournie par la littérature, qui nous conduit à deux réflexions différentes : il faut faire preuve de la plus extrême méfiance à l égard des conclusions que seraient censé permettre la date de parution d un ouvrage. Interviennent ici des phénomènes divers : pur hasard, notoriété de l auteur, formule particulièrement frappante. surtout, le problème paraît mal posé : si on admet ce qui soulève rarement la moindre polémique -, que l œuvre de Molière ou de Goethe est immortelle, comment peut-on imaginer que tel terme figurant dans ces œuvres soit, lui, mortel? Il faut donc s en tenir à des formulations telles que celles du Robert : «Vieux, Vieilli», qui indiquent bien qu il n est plus en activité, mais à la retraite, figé dans le patrimoine de sa langue. La différence avec l arbuste mort apparaît donc désormais clairement Existence fugitive En opposition apparemment radicale avec ce qui précède, un phénomène s est développé considérablement au 20 ème siècle, en raison des progrès des sciences, des techniques et de la mode : si la nouveauté est un succès, les termes la concernant s enracinent dans la langue, mais si elle est un échec cuisant, ils sont oubliés presque en même temps que la chose elle-même. Un dictionnaire regroupant les termes français apparus puis disparus au 20 ème siècle peut contenir plusieurs milliers d articles. En fait, eux aussi sont entrés dans le patrimoine, la différence étant qu ils l ont fait si discrètement que presque personne ne s en est souvenu. 112

113 F. DEBUIRE - Notion d'existence 4. EXISTENCE POTENTIELLE Cette formulation légèrement - et volontairement - mystérieuse a le mérite de permettre de regrouper des aspects très différents mais conduisant à une conclusion unique. 4.1 Dérivations et compositions Examinons d abord le phénomène de dérivation et de composition en français : prenons l exemple des suffixes, et pour abréger, imposons-nous le domaine suivant : des suffixes d adjectifs, uniquement en able, -ible, uniquement ceux qui ont un sens négatif, expriment une impossibilité : est indivisible quelque chose qui ne peut être divisé, etc Si nous lisons la liste de ces quelques centaines d adjectifs proposée par le Robert, nous sommes frappé par le nombre élevé de ceux que nous n aurions pas crû exister et donc pas employés. Mais à l opposé, nous avons conscience de connaître certains autres adjectifs qui ne figurent pas dans cet ouvrage. Et surtout, c est là que nous voulions aboutir, nous avons la ferme conviction qu il existe en français, potentiellement, un très grand nombre d adjectifs en -able qui ne figurent dans aucun dictionnaire. Posons la question sous une forme brutale, provocatrice : existe-t-il dans une langue des termes qu on n entend pas, qu on ne lit jamais? Nous affirmons que oui, nous ajoutons même «évidemment», et nous pensons pouvoir le prouver grâce à deux arguments très différents : 113 le premier est purement technique : lorsque deux verbes ont en commun d être transitifs, de posséder un passif, il n y a aucune raison objective qu ils ne permettent pas des dérivations identiques, essayons de garder la même rigueur qu un physicien. Or, quelle est la situation actuelle? L anarchie! Un homme ne peut guère être approché/être abordé ; il est donc de facto respectivement inapprochable/inabordable, mais, officiellement, le premier adjectif n existe pas! Même flou général au niveau des substantifs correspondants : destructible, indestructible pas de substantif respectabilité oui irrespectabilité non Cette exploitation chaotique des richesses du français conduit trop souvent à la situation absurde suivante : on nie une possibilité qui, officiellement, n existe pas!

114 Cahier du CIEL 2004 inexpugnable oui expugnable non Et ce problème des «cases vides mais potentiellement pleines» est général. Ajoutons un argument de traducteur : n est-il pas fâcheux de se contraindre à des formulations indirectes telles que le caractère, l aspect, le côté + adjectif «accessoire, négligeable» alors qu un substantif serait fulgurant? Prenons l exemple : Le caractère exécrable d un tel comportement n aura échappé à personne : avant de tenter «exécrabilité», certains iront rechercher l aval d un dictionnaire : ils auraient pu se dispenser d une telle démarche, car ce substantif est conforme aux lois de formation françaises et compréhensible immédiatement de tous. En allemand : même démonstration avec les adjectifs homologues en bar ou lich, ainsi que les substantifs dérivés en barkeit ou lichkeit, même loterie dans le Duden que dans le Robert. nachprüfbar Nachprüfbarkeit oui überprüfbar Überprüfbarkeit non La langue allemande peut même parfois composer à l infini ; nous arrivons ici à un stade ultime d existence potentielle, «une existence à la carte», un peu comme deux corps chimiques stockés séparément, dont on prélève une certaine quantité pour donner naissance à un corps composé utile ponctuellement. Là où le français utiliserait une comparaison avec comme (gros comme le bras) ou une périphrase (de la largeur/de l épaisseur d un(e)...), l'allemand utilise par exemple des adjectifs composés de mesure en -breit, -dick, etc : fußbreit, schulterbreit, etc faustdick, fingerdick, bleistiftdick, etc Humour Un bon connaisseur de la langue peut, en exploitant à fond les possibilités de formation, mais aussi la liberté de créer des variations - comme en musique -, faire sourire un alter ego ou simplement atténuer la gravité de ses propos. Analysons ce point plus en détail : Terme isolé Commençons par retrouver une dernière fois nos adjectifs en able, ible. On trouve : indéfectible, pas de défectible et pourtant, ne peut-on imaginer la 114

115 F. DEBUIRE - Notion d'existence phrase suivante? : une amitié qu il proclamait indéfectible, mais se révéla bientôt, hélas, très défectible. Les termes savants permettent largement autant de compositions : ainsi, moi, on me définit objectivement comme lexicographe, peut-être m accorde-ton aussi le statut de lexicologue. On concède facilement que je sois lexicophile. Mais certaines personnes, agacées, ne sont-elles pas tentées de me traiter de lexicomane, voire de lexicopathe, et, dans la foulée, de dénoncer ma lexicomanie ayant viré à la lexicopathie aiguë? Tournure idiomatique Les variations sont également possibles à partir d une expression en principe figée. En voici deux exemples : enfoncer le clou : «désolé de devoir ainsi enfoncer encore une fois le clou» L interlocuteur : «J enfoncerai, mon cher, le même clou que vous/ J aimerais enfoncer, si vous le permettez, cher ami, un autre clou que le vôtre!» avec perte et fracas : est en principe figé, or un journaliste du Monde module avec bonheur : «C est un moyen de se débarrasser sans perte ni fracas de leurs salariés âgés.» L existence de telles formulations ne peut, on s en doute, être officialisée que lorsque l utilisation n est plus unique. Néanmoins, à la question d un étranger qui lui demanderait si l expression sans perte ni fracas existe en français, il me semble qu on devrait répondre : la forme consacrée est certes avec perte et fracas, mais elle peut engendrer à son tour, si le besoin s en fait sentir, son contraire, parfaitement français, correct, intelligible Potentielle ou effective? Il est une zone où apparaît un phénomène différent du précédent, dans la mesure où même un partenaire maîtrisant bien le langage ne peut immédiatement situer les termes employés par le locuteur. Il s agit cette fois d associations de termes d apparence bien française, parfois connus séparément. Prenons la liste suivante : l eau de feu, le pallier à aiguilles, le pignon de couronne, la réépreuve hydraulique de réservoir, l extrapolateur de densité, le dévidoir de brèche, la brassière de portée. Il est hors de question de justifier a priori n importe laquelle de ces formations : ces assemblages désignent-ils un nouveau concept ou une 115

116 Cahier du CIEL 2004 nouvelle chose? Cette courte liste est en fait très hétérogène : certains auront reconnu dans eau de feu l appellation amusante de l alcool qu on prête aux Indiens d Amérique dans les BD et westerns. Elle existe bel et bien. à l opposé, il semble vraiment difficile de faire le tri entre toutes les autres. On cherche dans tous les glossaires techniques possibles, puis sur Internet, mais ne trouve jamais rien. A quel professionnel s adresser? S agit-il après tout de termes techniques? Bien sûr, il reste la nature du document, le contexte, mais cela ne suffit pas toujours. Ici, il faudra parfois du flair et beaucoup de chance, car les probabilités, comme leur nom l indique, ne sont pas des certitudes. Dressons le bilan : pallier à aiguilles et pignon de couronne sont tirés d une notice technique de tronçonneuse, leur droit à l existence dépend du verdict du réparateur. réépreuve hydraulique de réservoir, je l ai lu par hasard peint sur une camionnette d artisan, il désigne donc l activité professionnelle de centaines de personnes, c est dire à quel point il existe, mais dans l ignorance de l immense majorité des Français! extrapolateur de densité peut en imposer par son côté scientifique, et pourtant, il est extrait de «Signé Furax», bel exemple du lexique tournant à vide à des fins comiques. quant au dévidoir de brèche et à la brassière de portée, je les ai associés artificiellement en feuilletant au hasard le Robert, on peut donc en principe nier leur existence. Mais ce qui n a l air dans un premier temps que d un jeu de potache littéraire évoque un problème plus sérieux, celui de la création (au niveau du lexique). Comique loufoque ou jeux dadaïstes développés ensuite par les surréalistes dans la technique de l écriture automatique, c est exactement la même chose, et cela s oppose radicalement à l exploitation systématique des possibilités de formation offertes par le français. Il ne s agit plus d existence potentielle, mais parfois de révélation d existences insoupçonnées, parce que, par exemple, situées dans l inconscient, le terme isolé ou le mot composé jouant cette fois deux rôles, celui du nouveau né et celui de l accoucheur du lecteur. A ce niveau, tout dictionnaire est impuissant, si la création artistique est destinée à rester unique, ponctuelle, comme la mélodie improvisée par le pianiste, loin de tout magnétophone, existence fugitive. Une autre remarque s impose aussi : nous avons atteint une limite, celle qui sépare la révélation géniale d une existence cachée et l arbitraire le plus total, le «n importe quoi», on pense naturellement ici aux questions 116

117 F. DEBUIRE - Notion d'existence similaires que posent certaines créations picturales d avant-garde. Cette surface badigeonnée uniformément de blanc existe-t-elle en tant que tableau? 5. EXISTENCES PARALLÈLES C est tout le problème du lexique bilingue. Ce sujet est si vaste qu il ne peut être qu évoqué superficiellement, uniquement pour souligner que dans la question traitée aujourd hui, le traducteur a une position essentielle. Voici un bref aperçu des divers cas qu il rencontre Equivalence parfaite Il peut évidemment exister dans une langue l équivalent parfait d un terme ou d une expression de l autre langue. la pomme : der Apfel, dormir : schlafen. On aurait tendance à penser que la vie quotidienne est garante d équivalences quasi systématiques, mais elle pose parfois déjà des problèmes. Citons sac face à Tasche, Beutel, Sack, boîte face à Dose, Büchse, Schachtel, etc. Au niveau des formulations imagées, il arrive que par miracle ou parce que la comparaison est évidente, on retrouve en allemand un sosie de l expression française : il dort comme une marmotte : er schläft wie ein Murmeltier (il s agit du même animal) Equivalence imparfaite A l opposé de l exemple cité à l instant : il dort comme une souche, la langue allemande n a pas eu l idée d une telle comparaison : er schläft wie ein (Mehl)sack, wie ein Stein. Dans le domaine intellectuel, les choses deviennent vite compliquées : il est vain de vouloir établir une identité totale entre avis, opinion, point de vue, idée, conception, conviction d une part, Meinung, Ansicht, Einstellung, Vorstellung, Anschauung, Überzeugung d autre part. 117

118 Cahier du CIEL Absence d équivalence Termes isolés pour des raisons touchant à culture et civilisation : les spécialités : Knödel, Labskaus/cassoulet, bouillabaisse les habitudes : Stammtisch/trêve des confiseurs l organisation : département/bund pour des raisons qu on a tendance à définir commodément comme relevant de la mentalité collective d un peuple : gouaille est très différent de Spottlust, truculent de urwüchsig apparemment sans raison, un vide soudain dans une langue face à une notion pourtant assez claire et simple : spröde/désinvolte Expressions Des exemples d inspirations totalement différentes d une langue à l autre, source de comique si on s amuse à traduire des expressions mot à mot dans l autre langue : er bindet ihm einen Bären auf lui attache un ours er zieht ihn über den Tisch il le tire par dessus la table Le français offre de son côté : le mène en bateau/ lui monte un bateau / lui fait prendre des vessies pour des lanternes, qui à leur tour, n ont aucun équivalent direct en allemand Equivalence nécessairement existante mais floue ou du moins extrêmement difficile à établir Tafel est un substantif allemand bien connu en vie quotidienne : ses correspondants français principaux sont le tableau (d école, par exemple), la planche (illustrée), la tablette (de chocolat). Mais si on consulte EurodicAutom, par exemple, on est confronté à la liste suivante : plaquette, panneau, planche, tablette, table, slab. Le domaine censé être concerné est bien entendu indiqué, mais à l usage, cela se révèle peu fiable, d abord en raison d erreurs, ensuite, parce que les domaines techniques s interpénètrent souvent, qu un même document peut utiliser des termes d informatique et de mathématiques, de photographie et de 118

119 F. DEBUIRE - Notion d'existence physique, d électricité et de mécanique, etc. Selon le cas, l identité de l homologue sera plus ou moins difficile à établir, alors même qu on a la certitude, à l opposé du langage standard, qu il existe bel et bien. Voici un exemple très caractéristique, tiré d une notice de débroussailleuse : fixer avec la vis à garrot (devenue plus loin vis à garret tabulaire à fourche) la mixture peut marturer ou se discier. CONCLUSION La notion d existence qui, a priori, semblait ne pas poser problème ou même ne pas être digne qu on s y consacre s est en fait révélée omniprésente sous des formes particulièrement variées. Certains paradoxes sont apparus, notamment le fait que des termes non rencontrés existent et qu à l opposé, des termes rencontrés n existent pas. Elle nous a fait parcourir un périple allant du flou le plus total à quelques vérités incontestables, a révélé parfois une part non négligeable de subjectivité, de hasard, de chance, laissé enfin entrevoir la place de la création ponctuelle, pouvant confiner à l art. Mais surtout : la quête systématisée de cette existence sous toutes ses formes ne serait-elle pas l essence même de la dictionnairique de demain? 119

120 Cahier du CIEL

121 TERMINOLOGIE ET SÉMIOLOGIE DE LA COMMUNICATION PUBLICITAIRE 30 Jean-Michel Benayoun CIEL, Université Paris VII S intéresser à la communication publicitaire permet de poser le problème de l objet en même temps que celui de sa nomination. C est là un des problèmes fondamentaux de la terminologie : celui qui s appuie sur la différence entre l opération de nomination, acte fondateur qui inscrit un terme en langue, et la double opération de dénomination et de désignation. Après une première partie focalisant sur les relations entre nomination et dénomination d un produit commercial, nous étudierons un aspect spécifique de la référentiation et des liens 31 qui se nouent entre la chose créée, l objet à publiciser et ses propriétés, d'une part, et entre la création lexicale et le cadre de référence, d'autre part. Dans cette perspective, nous aborderons la nomination et la dénomination dans le cadre particulier de la communication publicitaire pour mieux mettre en évidence les opérations sous-jacentes à la création néologique qui occupent le linguiste terminologue en relation avec le «trend-setter» en charge de l analyse du «véhicule sociologique», opérations préalables à la commercialisation d un produit. 30 Je tiens tout particulièrement à remercier C. Cortès pour sa lecture attentive et ses conseils avisés. 31 Liens entre nomination / dénomination et désignation / représentation et construction de la référence, lien entre nom et produit, entre la marque et le produit, entre le terme, et la représentation individuelle.

122 Cahier du CIEL NOMINATION, DÉNOMINATION : DE LA DÉSIGNATION AU CADRE DE RÉFÉRENCE Cela s appelle «jouer au meilleur tailleur». Imaginons une rue située dans Londres : la rue des tailleurs. Il n y a là que des tailleurs et autres costumiers. L enseigne du premier indique que nous avons là le meilleur tailleur de Londres. Celle du second nous présente le meilleur tailleur d Angleterre. Le troisième est le meilleur tailleur du Royaume-Uni. Et ainsi de suite, chacun posant un cadre de référence qui englobait celui évoqué par son prédécesseur. Jusqu à la dernière boutique qui, elle, appartient, c est ce qu indique l enseigne, au meilleur tailleur de la rue. Il s agit là, bien entendu, d une plaisanterie. Le linguiste lui, s intéresse à ce que l histoire ne dit pas, et ainsi à ce qui détermine sa chute. Il s intéresse au siège de la référence et à la manière dont se pose le cadre référentiel. L enseigne de notre histoire est un premier cadre à la fois visuel et cadre de la représentation. Le texte contenu y pose la référence. Il y aurait donc deux perspectives pour approcher la notion de dénomination : une «stricte», et une plus large qui adopte un point de vue spécifique, point de vue que l on pourrait qualifier de grammatical. L opération de dénomination est multiple. C est ce que précise l analyse étymologique de Paul Siblot : Une dénomination est, de façon stricte, la désignation d une chose ou d une personne par un nom, mais l usage a étendu le terme aux catégorisations adjectivales et verbales. En latin le préfixe dégagé de la préposition de, laquelle marque la séparation, l éloignement d un objet avec lequel il y avait contact, association, souligne l achèvement du processus de nomination. Il ajoute au sémantisme de nominare un aspect terminatif qui passe au déverbal et fait de la denominatio l aboutissement d un acte, ce qu on retrouve en français dans la distinction entre nomination et dénomination, termes désignant une même occurrence envisagé dans le premier de façon processuelle et dynamique, résultative et statique dans le second. La dénomination est de la sorte du côté de la langue entendue comme une nomenclature d étiquettes, celle dont les dictionnaires dressent l inventaire et recensent les sens véhiculés par les discours. Elle s oppose au processus de nomination, acte d un sujet qui tout à la fois nomme et catégorise dans l actualisation discursive. La dénomination consigne un des constituants de la prédicativité nominale. Pour que l on puisse désigner telle chose x par tel signe X, il faut que la classe des x aient été préalablement catégorisées et nommées. Et il faut que la langue ait enregistré l acte de nomination établissant ainsi entre la catégorisation et sa dénomination un lien référentiel conventionnel, stable, inscrit dans le code linguistique. Je ne peux appeler X tel x mondain qu en vertu d un prédicat de dénomination (Kleiber 1984), couvrant l ensemble des catégorisations référentielles (nominale, adjectivale ou verbale) ce qu on formule parfois : (x s appeler {X}). C. Détrie, P. Siblot, B. Vérine (2001, 75-76) La dénomination apparaît ainsi comme la résultante, au sens scientifique 122

123 J.-M. BENAYOUN - Sémiologie de la communication du terme, d un ensemble de forces, véritable synergie qui construit un sens en synthétisant des vecteurs à la fois temporels, spatiaux, puisqu il convient de les représenter, mais avant tout des vecteurs dynamiques. La dénomination se distingue de la nomination en ce que cette dernière est une opération fondatrice de la langue, qui dynamise une relation entre un terme et son référent actuel (J.-C. Milner) en inscrivant les propriétés objectales, productrices du sens. Nous retenons ici ce qu en dit Paul Siblot (2001) : Elle [la dénomination] s oppose au processus de nomination, acte d un sujet qui tout à la fois nomme et catégorise dans l actualisation discursive. Nous ne commenterons pas ici la notion du «sujet» (P. Ricoeur) à l origine d un acte. Nous lui préférerons celle qui considère l opération dans une perspective englobante. Nous ajouterons, toutefois, qu il existe une nécessaire chronologie entre cette opération fondatrice, la nomination, et l'opération dans laquelle s inscrit la dénomination. L une incluant l autre, et la dernière capitalisant un programme de sens pour établir une nomenclature. Une fois l opération lexicographique consignée, il convient de se placer du point de vue de l utilisateur qui, face à un objet, s interroge sur l étiquette qu il convient d employer pour en rendre compte. Cet utilisateur-là ne s arroge pas le droit d être acteur, ni opérateur fondateur d un acte de nomination. Cet acteur-là entend désigner l objet. Il implémente une opération de désignation, opération nécessairement postérieure, qui n existe que parce qu une étiquette a déjà enregistrée et actualisée en langue pour consigner les relations propriétales entre l objet et le terme, entre le terme et son approche lexicale, à la fois capitalisation et catégorisation, à la fois sens référentiel en production et en grammaire. Nous ferons nôtres ces mots de John Humbley : La dénomination «désigne à la fois le processus (comment on donne un nom à un concept ou comment on crée les termes, parfois appelés néonymie) et le nom issu de ce processus (le terme).» (J. Humbley, 2000, 2) Nous sommes là à la croisée de routes qui sous-tendent des perspectives différentes : Celle qu initie le créateur d un objet nouveau qui doit en diffuser la nécessaire particularité propriétale, d abord, Celle qu emprunte l utilisateur dont l attitude d une essence consumériste fait de lui une des origines sociolinguistiques de l appréhension du langage, Celle, enfin que suit le linguiste / terminologue, dont l objet est multiple et dont l une des pratiques est d enregistrer, de consigner et de nomenclaturer. L un a besoin de nommer pour qu un objet existe et puisse être particulier et donc distingué des choses déjà créées. Le second s enquiert de désignation et acquiert une chose dont les propriétés lui apparaissent aussi à 123

124 Cahier du CIEL 2004 travers le mot. Le dernier, lui, consigne et s appuie sur la dénomination. Pris dans leur ensemble, de la fondation à la norme, ces trois actes se complètent en une dynamique vectorielle de production du sens, en un mouvement qui va de la référence à son actualisation en passant par l inférence représentative et la puissance de dire. 2. APPROCHE SÉMIOLOGIQUE DE LA PRODUCTION DU SENS Au sein des micro-relations socio-économiques, la nécessité de commercialiser un produit est une opération complexe qui, à la fois, anticipe et suscite des réactions consuméristes. La relation du produit à l utilisation individuée est fondamentale parce que créatrice d une économie pas seulement linguistique. L outil terminologique doit être adapté, approprié. Il doit luimême être vecteur économique. La création d une lexie est un acte engagé dans une sociologie linguistique qui lie le terme et le produit dans une relation référentielle aux enjeux fondamentaux. Certains publicistes affirment que le produit commercial ne peut exister que si le terme a su créer d abord une puissance évocatrice référentielle puis capitaliser la référence, un monde qui se joue, en apparence, des conservatismes linguistiques. La syntaxe se plie et s adapte, elle-même participe à l acte créateur. La tradition crée et se recrée, elle se modifie selon des besoins langagiers. C est ainsi qu «avec Carrefour, je positive» ou que «Je roule Volvo» ou encore, qu une fois chez moi «Je deviens Canal», avant ou après le traditionnel «métro, boulot, dodo». Nous avons un jour bu de cette eau qui «vitalise la vie qui est en [nous]». Les créations ne sont pas uniquement d ordre lexical. Il y là une soumission certaine de la catégorie traditionnelle à l acte de création distinctive. La langue toute entière, jusqu en ses modalités opératoires, est l outil qui dicte la construction d une nouvelle référentiation linguistique. C est à ce titre aussi qu elle innove et impose de nouvelles collocations. Le monde des mots et de leur combinatoire devient le monde de l individuation, consommatrice de produits définis, de cadres dénotatifs et de références connotantes. Le mot est tout à la fois relation à un capital de propriétés, de sens ou de grammaire, et créateur lui-même, de propriétés et d une grammaire véhiculée. Ce sont là des perspectives d étude nouvelles qui nous imposent de considérer une relation complexe entre le terme et son objet, entre l objet et son capital référentiel. 124

125 J.-M. BENAYOUN - Sémiologie de la communication 3. LES NOMS DE MARQUES : CADRE DE RÉFÉRENCE ET CADRE DE CONNOTATION «La classe des noms de marques est hétérogène» nous dit Gérard Petit. Il ajoute même qu «elle ne se superpose pas à une des catégories lexicales traditionnellement reconnues». Les marques se regroupent, par exemple, autour de toponymes, de patronymes, de sigles, de séquences lexicales créées, concaténées Le linguiste / terminologue recense et enregistre ces relations du mot au nom. L individu utilisateur l ignore ou l oublie. La poubelle dans la cuisine à côté du bureau n est pas le représentant prototypique d une catégorie de N portant le nom de Monsieur Poubelle. Notre quotidien se joue de cette «coïncidence» métalinguistique. Cette poubelle est faite de propriétés, elle est d un entretien facile, elle est d une belle contenance, son aspect est agréable, son toucher est flatteur. Elle peut même «flatter» l image de soi qu elle renvoie et réfléchit, et pas uniquement par la brillance de son métal. Pour concrétiser les relations entre le produit et sa référence, prenons l exemple de telle marque automobile d origine étrangère qui capitalise la référence linguistique ainsi : «Je porte le nom d une marque allemande 32, je représente un produit, je suis solide et robuste.» La campagne publicitaire capitalisera ces qualités et choisira de matérialiser le bruit sourd d une portière qui se referme. Et peu à peu, l objet lui-même, l automobile, disparaît du message publicitaire. Pour évoquer l objet et permettre une identification immédiate par l individu consommateur, le créateur va focaliser la perspective sur le lien entre l objet et sa représentation référentielle. Il ne devient plus nécessaire de montrer l objet lui-même pour le représenter. Il suffit de poser son cadre de représentation, la route, de poser un ou deux sèmes du capital référentiel et de fonder la communication sur le lien qui sous-tend les relations de l un à l autre. Une autre marque 33 de même nationalité autrefois synonyme de vitesse, de puissance et de moteurs «gonflés», capitalise aujourd hui sur le silence. Il n est plus nécessaire de représenter ni de citer le produit ; le cadre référentiel est tel que la simple évocation d une pièce de musique classique entendue au bord d une route suffit à connoter l image du produit, ce qui permet l identification immédiate. Telle marque automobile française 34, créateur d un pot catalytique, devient le véhicule représentatif de la propreté. 32 Campagne publicitaire pour Mercedes. 33 Campagne publicitaire pour BMW. 34 Campagne publicitaire pour Peugeot. 125

126 Cahier du CIEL 2004 La campagne publicitaire peut ainsi se dispenser de matérialiser le produit lui-même, tant la relation métaphorique à ce qu il représente est forte. Il suffit de filmer des champs de blés, un ruisseau, une route et parallèlement de contribuer à alimenter une image écologique du produit et de la marque qui le crée. 4. CONSTRUIRE LE CAPITAL RÉFÉRENTIEL Dans la communication publicitaire, il n y a pas nécessairement création lexicale à proprement parler. Nous croisons ici le travail du linguiste, du psycholinguiste, du sociolinguiste et du sémiologue. Le travail sur le lexique est sous-tendu par celui de la nécessaire relation à sa référence et à son cadre de connotation. Cela devient ainsi la capitalisation de la relation du produit à une image. Certes, la marque Kodak est un exemple de création primitive «qui ignore les mots déjà existant (P. Siblot 2001, 204)» dont l analyse des constituants phonémiques souligne la relation à l onomatopée, au clic-clac du rideau de l obturateur qui se déclenche. L a-t-il su? L utilisateur l a oublié. Le capital référentiel se construit ailleurs. Il participe de la double démarche selon les termes de Claude Van Hoorenbeeck (1997), celle de la «reconnaissance» et celle de «l identification». L une et l autre font appel à des outils de décodage, dont le maniement conduit à des chemins différents. Pour synthétiser cela, nous dirons qu une fois l objet posé, le discours publicitaire construit une image référentielle afin de poser le cadre d expression de ses propriétés pour mettre en place les conditions nécessaires à la production du sens. Ces conditions révèlent des attitudes complexes que l on perçoit de l extérieur comme de constants allers-retours entre, par exemple, de simples noms de codes et des modalités linguistiques. Telle société de produits informatiques et d activités de communication, autrefois Terra Proxyma s appelle aujourd hui IS4. Telle autre s est appelée Lorem Ipsum pour devenir aujourd hui 62Avenue. La fusée expérimentale qui préfigure celle qui emportera Tintin vers la lune s appelle XFLR6. La fusée elle-même, celle qui sera habitée, ne s appellera pas. Une langue spécifique accepte le nom de code probablement parce qu il est «vendeur», une autre le refuse. La pilule du lendemain est désignée en France : RU 480 et s appelle «morning-after pill» en Grande-Bretagne. L industrie automobile, elle, quitte une ère prospère en Renault 10, 8, 14, et autres Peugeot 204, 403, ère qui a vu l avènement, entre autres, des mathématiques modernes. Peut-être dira-t-on que c est là une raison pour 126

127 J.-M. BENAYOUN - Sémiologie de la communication aborder une période de production de références nouvelles. Le discours publicitaire inscrit dans les nomenclatures des noms propres comme Kangoo, Twingo, Xsara, Xantia. Les noms de marques Peugeot, Renault sont des patronymes. Les produits eux sont uniques. Ils doivent être distincts les uns des autres et doivent parallèlement véhiculer des images distinctes. L image référentielle ainsi créée doit permettre une identification positive. Certaines images sont contre productives. Nous ne prendrons pour illustrer ce point que deux exemples de bévue. Le sémiologue, dans les années 80, publicise une automobile en lui associant l image de la poire ; poire que l on découpe, poire que l on déguste. Suave, juteuse, certes, mais qui a envie de s asseoir et de rouler dans une poire? La Renault 14 dont il est question est un échec de la communication d une entreprise. Plus récemment, les publicistes de cette même marque forgent le concept d «Avantime» sans penser à l image que cela véhicule dans une sociologie parisienne, par exemple, qui se veut «After» parce qu'on ne peut être des "avant", on naît nécessairement After. La critique a fait de l Avantime un produit Aftertime avant qu il ne voie le jour. Cette voiture ne s est jamais vraiment vendue. D autres créations furent plus abouties. L époque est cocooning et intérieurs douillets? On nous explique même que dans «Ville, il y a vie.». La langue accompagne la communication d entreprise qui installe dans la maison à vivre, des cuisines à vivre, alors que circulent des voitures à vivre 35. La relation n est pas simplement conceptuelle entre l objet, son cadre de référence et ses propriétés sémiques. Dans la même veine, Honda stigmatise et matérialise en image un jeu de mots en posant les 16 positions de la Honda Jazz. Un pot de fleur est posé sur la banquette arrière du véhicule. On peut lire en accompagnement le texte suivant : «Position N 1 : le lotus» L ancrage sémiologique est clair. Au-delà de la représentation du jeu de mots, on capitalise sur une représentation d un fait sociologique reconnu en posant le lotus avec ce qu il représente de calme, de détente, d inspiration et d image de soi. D autres créateurs s inscrivent dans la veine linguistique de ceux qui, un jour du moins, ont utilisé le verlan, la langue de gue et autres louchebems. Une marque japonaise crée une automobile qui capitalise sur la création. L Homme neuf est un homme créé. C est un homme qui crée et qui dit qu il crée. En prenant en mains sa langue, il (se) donne une nouvelle image de lui. Nissan forge ainsi, le «parler micra» et le slogan qui va avec : «Parlez-vous Micra?» La Micra est une «voiture exceptionnelle qui a son propre langage.» 35 Renault. 127

128 Cahier du CIEL 2004 Dans le cadre de la «micrattitude», les «trendsetters» chargés de la campagne publicitaire de ce véhicule imaginent une langue, originale qui «tronque», «concatène» et produit des néologisme en forme de motsvalises : Spure qui signifie spontanée et pure. Ce terme est repris sans modification apparente dans la campagne publicitaire diffusée dans les pays de langue anglaise : Spure qui signifie spontaneous and pure. Simpologique qui vient de la fusion de simple et de logique devient «simpo» en anglais. Dynamile, issu de la fusion de dynamique et facile, n'a pas été diffusé en anglais, pas plus que : Modtro : moderne et rétro ou Stite pour stoppe vite. Le discours publicitaire élabore ainsi un construit énonciatif qui crée une image particulière de cet objet <voiture> et la langue qui va avec, pour peu que l on accepte la «micramorphose». Claude Van Hoorenbeeck le dit ainsi : «le signifié de la marque peut ainsi se fondre dans son propre signifiant emportant ainsi toutes ses valeurs.» (Van Hoorenbeeck, 1997, 25). Il explique ici ce qu est le «produit-métonymie». Nous pouvons y voir également les étapes de la production du sens, de la création d un objet en lui construisant des propriétés nouvelles. En surface, la langue intervient par la saillance de néologismes qui diluent la responsabilité et donc l origine de l acte de création langagière. Ce n est plus simplement le produit-métaphore mais un outil qui va de la construction du sens d un terme au sens que ce même terme produit. Le discours publicitaire créée dès lors des néologismes en fondant tout un faisceau d images référentielles nouvelles. Une fois ces images construites, il convient de les définir pour favoriser l appropriation du terme. C est en les posant puis en les expliquant que le créateur alimente la relation du terme au produit et commente ainsi le lien du produit à son image référentielle. C est cet ensemble de relations que l utilisateur consomme. Il ne s approprie pas une automobile mais une image mosaïque de sens ou plutôt le produit avec la puissance référentielle qui l accompagne. Prenons un autre exemple : le monde des produits cosmétiques est, à plusieurs égards, révélateur d un comportement sociologique différent même si les relations sémiologiques qui sous-tendent certains comportements linguistiques sont très proches de ce que nous venons d étudier. Nous n envisagerons ces exemples que dans le but de comprendre ce que l on dénote et connote en créant. 128

129 J.-M. BENAYOUN - Sémiologie de la communication 5. DES MOTS POUR COMPRENDRE LES MOTS : CRÉATION ET FONCTIONS EXPLICATIVES RÉFÉRENTIELLES DU SLOGAN Prenons un premier exemple : Dior crée : Dior Capture R6080 et le slogan qui l accompagne est R comme rides, réduction, résultat, record. Nous revenons à des noms de code pour capitaliser sur un ancrage scientifique. La lettre R, n est pas à elle seule suffisamment explicite. Même si elle est l initiale d une trace d une nouvelle opération sur le terme et accompagne donc le retour sur certaines propriétés. C est ainsi, certainement qu il faut comprendre le RE de «Revolcanic» de Lancaster. Les concepteurs de produits cosmétiques créent des produits qui, disentils, «parlent aux sens». Les termes créés doivent s appuyer sur des images référentielles construites. C est une des nouvelles missions dévolues aux slogans qui accompagnent la désignation, qu elle soit néologique ou le produit d un glissement ou encore d un transfert. Une autre firme commerciale, «Loréal» crée des produits cosmétiques accompagnés des slogans suivants : Revitalift est un soin anti-ride Nutrissime est un soin de la peau Happyderm, Rendez votre peau heureuse Superhydratant et euphorisant de peau Avec «euphorisant de peau», il y a non seulement création lexicale mais nouvelle combinatoire syntaxique. Un autre exemple : pour le parfumeur «Lancôme» : Primordiale Optimum est «Le soin plaisir pour corriger en temps record les premiers signes de l âge» Body Sculptesse est Un soin galbant comme un collant? renversant Considérons maintenant cet exemple qui nous permet d envisager une autre catégorie de construction référentielle. La campagne publicitaire d un autre parfumeur, «Guerlain», entre tout à fait dans le cadre de cette étude. Les «trend-setters» posent un cadre référentiel et, par l intermédiaire de cette opération, définissent la marque sur laquelle ils communiquent. C est cette image créée qui joue le rôle d un dénominateur commun aux divers produits commercialisés. Ce même parfumeur, pour diffuser sa campagne dans les pays de langue anglaise, définit et fixe le cadre référentiel en ces termes : Beauty, luxury, tradition and modernity 129

130 Cahier du CIEL 2004 Intimist, sensuality New experience, rare, sensorial, magnificent Radiant vivacity, luminous fragility, intense moment. Cette «définition référentielle» met en relation des termes de catégories grammaticales différentes. Le langage de la publicité, s il utilise des termes existants et cela se comprend puisqu il s agit de définir un cadre, n en joue pas moins sur un type de construction rhétorique. Il pourrait s agir d une forme particulière proche du zeugme grammatical. Le produit «L instant», s il est facilement interprété par un public francophone, doit être appréhendé différemment dans les pays de langue anglaise. «L instant» sera accompagné du slogan suivant : A fragment of time, one moment in a continuum of moments But it becomes, with L Instant de Guerlain, a fresh eternity which moves, enchants and surprises For a few seconds of eternity. Dans d autres documents, on peut lire pour le même produit, le texte suivant : A new form of magic slowly envelops and transforms me An unexpected feeling of feminity overcomes me Time can stand still L instant becomes eternity. Nous noterons le recours à des outils de personnification. Le texte, ici, s inscrit dans la même veine déterminative en jouant sur l article indéfini qui s inscrit dans une ambiguïté grammaticale et sémantique. Nous remarquerons également la poésie combinée des mots, de la ponctuation et de la détermination qui joue sur les articles et les outils introducteurs en focalisant sur une gradation temporelle exprimée. La campagne parallèle pour un produit masculin véhicule une image sensiblement différente : Vetiver A modern man : genuine, sober, sure of his choices A new interpretation of freshness A point of view about masculinity A certain vision of elegance. Nous prendrons deux derniers exemples du même parfumeur. Le premier définit et complète l image de la marque, «Guerlain, Happylogy», dont on comprend aisément l objectif sous-tendant le choix de la fusion sémantique. Le dernier exemple, lui, lexicalise le suffixe superlatif qui devient radical : Issima The magic of beauty care At the heart of beauty, the world of Issima. On retrouve là, dans le «toujours plus», la stratégie du meilleur tailleur. Chez un autre parfumeur, «Chanel», les créateurs inventent un produit. Ils nomment en choisissant un terme qui n a rien d une création 130

131 J.-M. BENAYOUN - Sémiologie de la communication originale. Mais là, c est dans la connotation que se trouve la création : Allure Indéfinissable et totalement irrésistible Difficult to define. Impossible to resist. Slogan qui joue sur l ambiguïté formelle. Nous avons dans cet exemple une définition apparente et également la formalisation d une image référentielle nouvelle. En anglais l ambiguïté se situe également sur le jeu de la diathèse qui dilue les contours de l agentivité. L association de l ensemble joue sur l impossibilité de définir s il s agit du produit ou de la personne qui le porte. Indéfinissable dans les deux sens mais identification à la marque par jeu sur la diathèse. Nous choisirons pour finir un dernier exemple de néologisme conceptuel qui se définit en deux temps : Rénergie de Lancôme : Le complexe énergétique exclusif de Rénergie fortifie les fibres des cellules pour leur redonner volume et densité. C est la performance fermeté. Ainsi «remusclées», les cellules s imbriquent mieux entre elles pour renforcer votre épiderme. Rides et ridules s estompent. C est la performance anti-ride. La raison de la première occurrence du R, préfixe d énergie, ne paraît pas encore. Le concept doit s affiner et Rénergie évolue et devient plus «lisible» : Rénergie de Lancôme : Votre visage resplendit d une nouvelle énergie. 131

132 Cahier du CIEL CONCLUSION : UNITÉ TERMINOLOGIQUE ET PRODUIT SÉMIOLOGIQUE. LA PUISSANCE DE SIGNIFIER Comme nous venons de le voir par l étude de ces corpus constitués d exemples en anglais et en français, le cadre du niveau de l identification de la marque au produit est tout simplement dépassé. Nous approchons une dimension nouvelle véritable étape vers une «dialogisme de la nomination» (P. Siblot, 2001). Il nous faut considérer, dans un premier temps, l apport de la sémiotique qui pense le signe comme un concept duel liant signifié et signifiant, puis envisager un autre vecteur qui interroge le sens, sa construction et sa production. Nous sommes proches du concept guillaumien de «signifiance», qui réunit les trois unités que nous venons de citer en un ensemble de puissance, de potentialités, de significations. L unité terminologique, le mot, est la trace en surface d un travail sur un capital des possibles qui s ouvre et permet la production de significations, indissociables de leur grammaticalisation. Ce que met en évidence le traitement de ce corpus spécifique, c est un enchevêtrement d opérations qui nous entraînent de l objet à dénommer au produit désigné. On forge le mot en créant simultanément l image du signe, le référent et le terme lui-même. S ouvre alors une «puissance» de relations qui prend en compte le passage de la chose à l objet, de l objet à son image, puis au mot lui-même, jusqu à l utilisateur ultime, à la fois référence et image construites qui, en s appropriant l objet, vont s associer au produit. BIBLIOGRAPHIE Adamczewski H., Delmas C. (1982) Grammaire linguistique de l anglais. Paris : Nathan. Austin J.-L. (1991) Quand dire, c est faire, Le Seuil, «Points Essais» Benveniste E. (1966) Problèmes de linguistique générale, Gallimard, Paris Boutaud J.-J. (1998) Sémiotique et communication, L Harmattan, Paris Chomsky N. (1970) Le langage et la pensée, Payot, Paris Cortès C. (1993) «Grammèmes et lexèmes. De la notion de frontière en linguistique» in Lexique et construction du discours. Cahier du C.I.E.L Paris : IMP. ACRM. UP7 Delmas C. (1993) «De l extralinguistique au métalinguistique». Essai XI in Séminaire pratique de linguistique anglaise. Lapaire, J.-R., Rotgé, W., 132

133 J.-M. BENAYOUN - Sémiologie de la communication Toulouse : Presses Universitaires du Mirail Delmas C. (2001) «L article comme sténogramme propositionnel» in Les articles. SESYLIA, Paris III. Depecker, L. (2003) Entre signe et concept, Presses Sorbonne Nouvelle Détrie C., Siblot P., Vérine B., (2001) Termes et concepts pour l analyse du discours, Une approche praxématique, Honoré Champion éditeur, Paris Eco U. (1988) Le signe, Le livre de poche, Editions Labor, Bruxelles Frege G. (1892) «On Sense and Reference» in Modern Philosophy of Language. Ed. Maria Baghramian Greimas A.-J. (1970) Du sens, Seuil, Paris Guillaume G. (1973) Langage et science du langage. Paris : Nizet ; Québec : Presses de l'université Laval Guidère M. (2000) Publicité et traduction, L Harmattan, Paris Humbley J. (1997) «Quelques enjeux de la dénomination en terminologie» (2000) «Le titre : catégorie de nom propre?» dans Buvet, Le Pesant, Mathieu- Colas (dir.), Mélanges offerts à Gaston Gross, Bulag Jakobson R. (1966) Essais de linguistique générale, Editions de minuit Joly A., Paris-Delrue, L. (1990) «Mot de langue et mot de discours» in Modèles linguistiques. Tome XVII, fascicule 1. Lille : Presses de l Université de Lille III. Kleiber G. (1985) «Sur le sens : contre la représentation sémantique des noms chez Putnam», in Modèles Linguistiques. Tome VII, fascicule 2. Lille Merleau-Ponty M. (1945) La phénoménologie de la perception, Collection «Tel» (1976), Gallimard, Paris Milner J.-C. (1989) Introduction à une science du langage. Seuil, Paris Mounin G. (1970) Introduction à la sémiologie, Les éditions de minuit, Paris Nyckees V. (1998) La sémantique, Belin, Paris Petit, G. Le nom de marque déposée : nom propre, nom commun et terme (à paraître) Tardy M. (1983) La production du sens, L image fixe, La Documentation française Van Hoorenbeeck C. (1997) La nomination, Quorum, Ottignies. 133

134 Cahier du CIEL

135 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance TERMINOLOGIE ET SYNTAXE DE LA CLASSIFIANCE Colette CORTÈS C.I.E.L., Université Paris 7 Les études syntaxiques présentent de nombreux modèles très élaborés pour le traitement du groupe verbal et du groupe nominal, mais le groupe adjectival y fait souvent figure de parent pauvre. Quant à l'adjectif lui-même, il défie en général les tentatives de classement, tant sont variées ses caractéristiques morphologiques, syntaxiques et sémantiques. Là où une approche générale semble déboucher sur une impasse, il est sans doute nécessaire de développer plusieurs approches, peut-être partielles, mais en tout cas susceptibles de renouveler l'intérêt pour l'adjectif en dévoilant au moins une fonction originale et féconde. On montrera dans cet article que la terminologie peut jouer ce rôle de révélateur de certaines caractéristiques propres à l'adjectif. En effet, les investigations sur le fonctionnement de l'adjectif en langue générale et dans les langues spécialisées, qui se multiplient depuis environ deux ans, débouchent, me semble-t-il, sur un problème central. Un relevé terminologique (que ce soit dans les ouvrages les plus simples de la vie courante (catalogues de vente par correspondance par exemple) ou dans les ouvrages de maintenance d'appareils complexes) montre que certains adjectifs sont plus propres que d'autres à entrer dans la composition d'un terme. Étudier à la fois les régularités morphologiques, syntaxiques et sémantiques des adjectifs constitutifs de termes et les règles de constitution des termes de la forme : [N + Adjectif] sera le but de cet article. La propriété de l'adjectif qui est fondamentale pour la terminologie n'est ni sa forme (adjectif simple / adjectif dérivé), ni sa valence, ni sa signification dans ses différentes acceptions ; ce qui est déterminant, c'est sa capacité 135

136 Cahier du CIEL 2004 classificatoire. Jean- Claude Milner (1978) a su repérer, à travers des emplois très divers, cette propriété de l'adjectif qu'il désigne du nom de classifiance. La première partie de ce travail sera consacrée au rappel de la définition que Milner donne de l'opposition classifiance/ non classifiance et à l illustration de cette propriété par des exemples tirés du Catalogue de la Redoute Automnehiver et Printemps-été Nous verrons ensuite qu'il n'existe aucun marquage univoque de la classifiance et que tous les types d'adjectifs peuvent être classifiants ou non classifiants. Toutefois le relevé fait apparaître des probabilités plus ou moins grandes de voir apparaître tel type d'adjectif dans telle ou telle situation de communication. Nous essaierons d'observer quelques régularités à propos des termes les plus courants de la forme : [N + Adjectif] en français et nous rechercherons une hypothèse linguistique permettant de rendre au moins partiellement calculable et prédictible la constitution de ces termes. 1. DÉFINITION ET ILLUSTRATION DE LA CLASSIFIANCE DE L'ADJECTIF Dans son ouvrage de 1978, Milner propose une analyse syntaxique et sémantique formalisable et unifiée de phénomènes normalement disjoints dans les grammaires, comme par exemple l'interrogative et l'exclamative. Dans ce cadre général, les adjectifs constituent un révélateur de choix, car Milner (1978) montre que certains adjectifs sont compatibles avec l'interrogative et incompatibles avec l'exclamative, alors qu'à l'inverse, d'autres sont compatibles avec l'exclamative, est non compatibles avec l'interrogative. Il parle de "distribution complémentaire" entre les deux types de constructions. Les adjectifs compatibles avec l'interrogative et incompatibles avec l'exclamative sont dits classifiants et les adjectifs incompatibles avec l'interrogative et compatibles avec l'exclamative sont dits non classifiants. Dans le tableau ci-dessous, on indique que les adjectifs classifiants bleu et rouge dans les exemples : des livres bleus et des livres rouges, ont un comportement très différent des adjectifs comme "époustouflant, divin, génial, stupéfiant, abominable" en ce qui concerne la prédication, la négation et l'anaphore. Dans la première série d'exemples, des livres bleus et des livres rouges), le locuteur porte des jugements d'appartenance à des classe, alors que, dans la seconde série d'exemples (époustouflant, divin, génial, stupéfiant, abominable) le locuteur porte des jugements d'appréciation parfaitement subjective. 136

137 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance Tableau 1 Adjectifs classifiants Adjectifs non classifiants Exemples Vous rangerez les livres, les bleus à droite, les rouges à gauche. Époustouflant, divin, génial, stupéfiant, abominable. (Exemple Milner 1978, 299) (Exemple Milner 1978, 299) Prédication Celui-là est rouge : jugement C'est divin : pas de jugement Contexte négatif Emploi restrictif, emploi anaphorique d'appartenance à une classe. Ce livre n'est pas rouge, mais bleu : la négation aboutit à un changement de classe. Jusqu'à présent je n'ai lu que les bleus. d'appartenance à une classe. Ce n'est pas génial : la négation inverse le jugement d'appréciation. * Parmi tous ces films, je n'aime que les géniaux. Comme on le voit, l'emploi de l'adjectif classifiant permet de distinguer une sous classe (livres bleus) au sein d'un ensemble plus vaste (des livres), alors que l'emploi de l'adjectif non classifiant ne permet rien de tel et tous les tests proposés sur ces adjectifs non classifiants aboutissent seulement à moduler une forme d'appréciation. "C'est un fait bien connu qu'entre les adjectifs appréciatifs, il y a une sorte de continuité indivisible : d'abominable à affreux, de divin à extraordinaire, il n'y a ni différence mesurable, ni synonymie positive". (Milner 78, 301) Il convient d'insister sur le fait que l'opposition classifiant / non classifiant ne permet pas de distinguer des listes d'adjectifs étanches, mais que la complémentarité porte bien sur des emplois classifiants et des emplois non classifiants de l'adjectif, comme Milner le laisse entendre lui-même avec ses adjectifs mixtes ; ainsi l'adjectif heureux est classifiant dans les gens heureux n'ont pas d'histoire et non classifiant lorsque Germont et la Traviata se séparent à l acte 2, sur un déchirant : "Soyez heureux... Adieu ". Nous devons donc être bien conscients du fait que nous ne pourrons bien décrire ces propriétés qu'à condition de définir la classifiance comme l'interprétation sémantique dérivée d'une combinaison de marquages syntaxiques, sémantiques et énonciatifs dans un emploi donné de l'adjectif. Milner (1978) note que la gradation de l'adjectif est un facteur essentiel de l'opposition classifiant / non classifiant ; il écrit, page 269, "les adjectifs qui n'admettent pas le degré n'admettent pas non plus l'emploi A1 (= dans l'exclamative) : * Dieu est très, assez, plus éternel / * que Dieu est éternel! ". Il confirme, page 277, l'importance de cette caractéristique sémantique propre à l'adjectif : "En français, c'est un fait qu'il ne peut jamais y avoir ambiguïté entre une exclamative portant sur un adjectif, et une interrogative tout simplement parce qu'il est impossible de mettre en question le degré de l'adjectif." Nous verrons tout au long de ce travail que, pour l'adjectif, la propriété d'être ou de ne pas être graduable est un marquage essentiel pour le 137

138 Cahier du CIEL 2004 repérage des emplois classifiants ou non classifiants des adjectifs. Plus généralement, on pourra dire qu'un adjectif sera lu comme appréciatif ou graduable s'il se trouve dans un contexte où son interprétation dépend de la subjectivité du locuteur qui l'énonce puisqu'elle est la trace du point de vue du seul sujet de l'énonciation. En revanche, un adjectif sera lu comme classifiant si son interprétation ne nécessite pas ce détour par le point de vue du locuteur. On peut reprendre les termes de Catherine Kerbrat- Orecchioni : "lorsqu'un sujet d'énonciation se trouve confronté au problème de la verbalisation d'un objet référentiel, réel ou imaginaire, et que pour ce faire il doit sélectionner certaines unités dans le stock lexical et syntaxique que lui propose le code, il a en gros le choix entre deux types de formulations : - le discours "objectif" qui s'efforce de gommer toute trace de l'existence d'un énonciateur individuel ; - le discours "subjectif" dans lequel l'énonciateur s'avoue explicitement ("je trouve ça moche") ou se pose implicitement ("c'est moche") comme la source évaluative de l'assertion." C. Kerbrat- Orecchioni (1980, 71) Nous allons voir, dans un corpus constitué à partir du Catalogue de la Redoute Automne-hiver et Printemps-été 2004, comment ces deux types de discours, un discours "objectif" et un discours "subjectif", s'opposent et se répondent en permanence et quel rôle les adjectifs jouent dans cette confrontation. 2. TYPES DE DISCOURS ET OPPOSITION CLASSIFIANCE/ NON CLASSIFIANCE DANS L'EMPLOI DES ADJECTIFS DU CATALOGUE DE LA REDOUTE Mon projet, en ouvrant le Catalogue de la Redoute Collection Automnehiver et Collection Printemps-été 2004, était de rechercher quelques exemples d emplois d'adjectifs classifiants et de repérer en situation le paradigme dont ils font partie. Au-delà de ce relevé fructueux mais attendu, mon incursion dans le Catalogue de la Redoute m'a permis de plonger en pleine opposition classifiance / non classifiance, ce qui a été une découverte tout à fait inattendue. Nous noterons tout d abord quelques exemples typiques d unités terminologiques de la forme : [N+ Adjectif] à l intérieur de leur paradigme, puis quelques exemples d adjectifs non classifiants et nous montrerons que, selon qu ils fonctionnent comme classifiants ou non classifiants, les adjectifs appartiennent à des structures textuelles dont l intention communicative est 138

139 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance fondamentalement différente. Chaque objet présenté dans le catalogue est décrit dans un paragraphe structuré de façon régulière : la référence commerciale de l objet est suivie de la description de ses principales caractéristiques (exemples (1) à (4)). Sur le plan linguistique, la référence commerciale de l objet fait office de dénomination et la description de ses caractéristiques joue le rôle d un prédicat qui, selon la relation entre dénomination et description, correspond à la copule a(voir)/= se compose de ou à une définition fonctionnelle (sert à/ est utilisé pour). Si nous ramenons ainsi chaque paragraphe de description d un objet à la forme d un (ou plusieurs) énoncés descriptifs, nous pouvons considérer que le contexte du catalogue lui-même associe à chaque élément de cet énoncé une propriété pragmatique particulière : la dénomination de l objet est associée, en tant que sujet de la phrase descriptive, à un présupposé d'existence. la principale relation entre le sujet (qui désigne l objet décrit) et les éléments de description est une relation partie / tout, mais on trouve aussi couramment la relation fonctionnelle (sert à/ est utilisé pour). sur le plan illocutoire, l énoncé sous-jacent ainsi reconstitué est descriptif, c est-à-dire constatif, mais il est aussi porteur d une relation stipulatoire dans la mesure où il engage l énonciateur, puisqu il sert de base au contrat de vente entre la société La Redoute et les lecteurs du catalogue, qui sont aussi les futurs acheteurs potentiels Étude d'exemples Exemples de paragraphes descriptifs en a pour partie (Le TOUT est indiqué en majuscules et les parties en italiques) (1) LES SCIES CIRCULAIRES SKIL Guide parallèle, semelle extralarge pour une bonne stabilité et forme ergonomique pour une bonne prise en main. Garantie deux ans Modèle 1(5140 A) : 500 W. Vitesse 4200 trs/mn. Profondeur de coupe à 90 : 40 mm. Lame diamètre : 130mm. (Automne-hiver , 1103) (2) LES PONCEUSES VIBRANTES BOSCH Ponçage rapide et en finesse des surfaces planes. Plateau ponçage 92x182 mm. Forme ergonomique confortable et maniable à 1 ou 2 mains. (Automne-hiver , p 1103) (3) APPAREILS PHOTO ARGENTIQUES Les compacts d Olympus. Modèle 1 Objectif 28 mm. Obturateur de 1 / 140è à 1 / 40 è. Mise au point de 0,8m à l infini. Sensibilité de 100 à 400 ISO. Flash intégré avec réducteur yeux rouges. Horodateur. (Automne-hiver , 1165) (4) LES APPAREILS PHOTO NUMÉRIQUES Olympus. Autofocus. Flash multimodes (dont anti yeux rouges). Ecran LCD Couleur. Retardateur 12 sec. XD Card 16 Mo livrée. Liaison USB. Modèle pixels. 139

140 Cahier du CIEL 2004 Zoom numérique x 2,5 Ecran LCD 4,5 cm. Alim 2 piles AA fournies. (Automne-hiver , 1166) Exemples de paragraphes descriptifs fonctionnels (sert à/ est utilisé pour) : la description fonctionnelle est soulignée (5) LA SCIE EGOINE ET LA SCIE SAUTEUSE SCORPION BLACK ET DECKER Pour le bois, le plastique, les métaux et les tuyaux en coupes droites, arrondies et formes diverses. Les paragraphes descriptifs fonctionnels (sert à/ est utilisé pour) sont toujours suivis d une description partie-tout : (5 suite) LA SCIE EGOINE ET LA SCIE SAUTEUSE SCORPION BLACK ET DECKER 400 W. Variateur de vitesse de 0 à 5500 coups/mn. Système exclusif de fixation rapide de la lame. Livrée en coffret avec 2 lames scie égoïne et une lame scie sauteuse. (Automne-hiver , 1103) (6) LES PONCEUSES EXCENTRIQUES BOSCH Idéales pour le dégrossissage de grandes surfaces planes et bombées, mais aussi pour le ponçage ultra fin et le polissage grâce à son double mouvement excentrique/ rotatif. Diamètre plateau 125 mm. Abrasifs autoagrippants (changement rapide). (Automne-hiver , 1103) On le voit, la description fonctionnelle (sert à/ est utilisé pour) met en scène un utilisateur qui est aussi le bénéficiaire du produit. Elle apparaît donc comme moins neutre, moins distancée que la description partie / tout. Dans les exemples (7) et (8), les éléments entre parenthèses sont des éléments de vulgarisation qui permettent au lecteur de repérer la fonction des éléments de description indiquées avec l abréviation utilisée par le spécialiste. Par leur fonction didactique même, ils font référence au cadre de l'échange d'information entre rédacteur et lecteurs du catalogue. (7) LES CAMÉSCOPES NUMÉRIQUES SAMSUNG Format mini DV. Fonctions Easy Q (enregistrement simplifié) et Custom Q (mémorisation des réglages préférentiels). Livrés avec télécommande, adaptateur secteur et batterie Lithium. (Automne-hiver , p 1162) (8) LES CAMÉSCOPES ANALOGIQUES SAMSUNG Format Hi-8. Fonctions Easy Q (enregistrement simplifié) et Custom Q (enregistrement des réglages préférentiels de l utilisateur). Livrés avec adaptateur secteur et batterie Lithium longue durée. (Automne-hiver , 1164) Les vêtements, qui couvrent les trois quarts des pages du catalogue, n échappent pas à la régularité de structure analysée plus haut avec la dénomination de l objet à vendre suivie de la description de ses caractéristiques ; la principale relation entre dénomination et description correspond ici aussi au prédicat a (avoir) = se compose de (9), mais comme les vêtements sont des articles de mode qui doivent avant tout flatter le goût, la définition fonctionnelle (sert à/ est utilisé pour) laisse la place à un discours publicitaire destiné à séduire l acheteur potentiel ((10) Il a tout pour plaire!!! Des paillettes pour la touche fashion. Un tissu super confort et une jolie brillance). Dans ce cas, la stratégie du rédacteur consiste à convaincre le lecteur 140

141 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance du bien fondé de son achat. (9) LA JUPE À GODETS Formée de 7 panneaux. Ceinture en forme. Boutonnée devant par 5 boutons. Surpiqûres ton sur ton. Entièrement doublée. Tweed 50% laine, 30%, polyester, 20%, acrylique. (Automne-hiver , 74) (10) LE BATTLE-DRESS Il a tout pour plaire!!! Des paillettes pour la touche fashion. Un tissu super confort et une jolie brillance grâce au mélange du tissu super extensible 40% polyamide 54 % coton et 6% elasthane. Large ceinture en forme avec passants fantaisie et bouton. Taille descendue. 2 poches biais. 2 fausses poches avec rabat au dos garnies de paillettes. 1 poche avec rabat et soufflet sur la jambe garnie de paillettes. Patte réglable. (Automne-hiver , 72) L exemple (10) est très intéressant à un autre titre : il montre bien que le but des paragraphes de description contractuelle du catalogue est de donner toutes les informations susceptibles de convaincre un éventuel acheteur et non pas de l instruire, fût-ce même sur le vocabulaire de la mode du moment. En effet, le mot composé battle-dress, qui désigne la forme féminisée du pantalon de style surplus de l armée américaine, n est absolument pas défini, si ce n est par la photo. Très exceptionnellement, on peut trouver un paragraphe parfaitement rédigé, qui a la structure d une définition de type encyclopédique, comme pour le duffle coat (11) ; mais cette définition a avant tout pour but d amener un élément publicitaire : un vêtement mythique que l on porte pour son allure insouciante et authentique et elle ne fait pas partie du paragraphe contractuel descriptif dont nous venons de parler ; en effet, cette définition, tout comme le discours de séduction publicitaire (11 suite a), est présentée en gros caractères colorés et en surimpression sur l image, alors que seul (11 suite b) constitue un paragraphe de description contractuelle du catalogue en petits caractères noirs ou bleu foncé (avec néanmoins quelques éléments (superbe, très tendance) relavant du discours de séduction). (11) LE DUFFLE COAT de son origine à nos jours A l origine manteau des marins avec une capuche pour affronter les tempêtes, le duffle coat était en gros drap rugueux. Récupéré ensuite par la Royal Navy, les stars du cinéma et les étudiants des campus, il est devenu un vêtement mythique que l on porte pour son allure insouciante et authentique. (11 suite a) Contre vents et marées, 7 couleurs, un authentique de qualité qui aime la nouveauté! (11 suite b) Le duffle coat. Coupé dans un superbe velours de laine 80% laine, 20% polyamide. 7 coloris très tendance. Capuche tenante. Emmanchures droites. Empiècement épaules devant et dos. Fermé par brandebourgs et boutons bois ; 2 poches plaquées. (Automne-hiver , 107) L exemple (11) montre que coexistent, dans le Catalogue de la Redoute, deux types de discours qui correspondent à des stratégies commerciales bien différentes : 141

142 Cahier du CIEL 2004 un discours descriptif contractuel (mis en italique dans les exemples), un discours publicitaire de séduction (souligné dans les exemples). La coexistence de ces deux types de discours se trouve aussi bien dans les pages consacrées à l habillement que dans les autres rubriques (12). (12) LES ORDINATEURS PORTABLES PRESARIO COMPAQ Une autonomie remarquable (près de 5 heures) et des performances graphiques étonnantes! Modem 5- Kpbs V90. Une sortie TV S-Video. 1 port souris/clavier, 1 connecteur écran VGA, 1 port parallèle, 2 USB, 1 port modem, 1 port internet, une sortie hauts-parleurs et une entrée microphone multisport TM, 1 port IEEE (Automne-hiver , 1182) Il est remarquable que les adjectifs jouent un rôle de tout premier plan pour distinguer ces deux types de discours qui parfois s entremêlent, comme nous allons le voir en reclassant les adjectifs contenus dans les exemples (1) à (12) dans le tableau 2 en fonction de leur emploi classifiant ou non classifiant, ou autrement dit en fonction de leur emploi dans le discours publicitaire de séduction qui utilise les adjectifs dans leur emploi non classifiant, alors que le discours descriptif contractuel utilise les adjectifs dans leur emploi classifiant. Tableau 2 Discours descriptif contractuel Emploi classifiant des adjectifs (1) Scies circulaires. Guide parallèle. Semelle extralarge. Forme ergonomique. (2) Ponceuses vibrantes. Surfaces planes. Forme ergonomique. (3) Appareils photo argentiques, les compacts d Olympus. (4) Les appareils photo numériques Olympus. Zoom numérique. (5) Scie égoïne. Scie sauteuse. Système exclusif de fixation rapide de la lame. (6) Ponceuses excentriques. Double mouvement excentrique/ rotatif. Abrasifs autoagrippants. Discours publicitaire de séduction Emploi non classifiant des adjectifs Bonne stabilité. Bonne prise en main. Ponçage rapide et en finesse. Confortable et maniable à 1 ou 2 mains. Idéales pour le dégrossissage de grandes surfaces planes et bombées, mais aussi pour le ponçage ultra fin (changement rapide). 142

143 Tableau 2 (suite) C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance Discours descriptif contractuel Emploi classifiant des adjectifs Discours publicitaire de séduction Emploi non classifiant des adjectifs (7) Les caméscopes numériques. (Enregistrement simplifié). (Mémorisation des réglages préférentiels). (8) Les caméscopes analogiques. Batterie lithium longue durée. (9) La jupe à godets. Formée de 7 panneaux. Boutonnée devant par 5 boutons. Entièrement doublée. (10) Le battle-dress. Taille descendue. 2 fausses poches. Patte réglable. (11) Le duffle coat. Capuche tenante. Emmanchures droites. Empiècement épaules devant et dos. 2 poches plaquées. (12) Les ordinateurs portables. 1 port parallèle. (Enregistrement simplifié). (Enregistrement des réglages préférentiels de l utilisateur). Une jolie brillance. Tissu super extensible. Large ceinture. Un superbe velours de laine. 7 coloris très tendance. Une autonomie remarquable (près de 5 heures) et des performances graphiques étonnantes! 2.2. Tests Nous pouvons utiliser un certain nombre de tests syntaxico-sémantiques pour montrer une fois encore que l'opposition classifiance/ non classifiance marque bien la frontière entre deux types de discours : gradation : On peut vérifier que dans l emploi classifiant des adjectifs, aucune gradation n est envisageable, alors que dans l emploi non classifiant, des éléments de gradation sont attestés (super extensible, très tendance) ainsi que des adjectifs exprimant le haut degré (idéal, superbe, remarquable). Il faut noter qu un élément comme extra ou ultra peut être utilisé dans un emploi classifiant. Dans cet emploi, ces particules qui marquent le haut degré n ont plus une valeur d élément de gradation : Prenons l'exemple de Ecran plat / Ecran extraplat ou de Appareils photo Compacts / Appareils photo Ultra-compacts : Un vendeur qui présente sa marchandise peut dire : "Je peux vous proposer des Appareils photo Compacts et même des (Appareils photo) Ultra-compacts, si vous le souhaitez", alors qu'il évitera de dire : "* Je peux vous proposer des Appareils photo Compacts et même Ultra-compacts, si vous le 143

144 Cahier du CIEL 2004 souhaitez". En revanche, il pourra dire sans difficulté : "Ils sont performants et même très performants". Cela montre que dans Ecran plat / Ecran extraplat ou de Appareils photo Compacts / Appareils photo Ultra-compacts, l'adjectif ne sert plus à qualifier un nom, et ce faisant à le situer sur une échelle scalaire continue, mais à fixer une propriété définitoire, spécifique d'un terme. prédication : Lorsqu un adjectif classifiant est utilisé dans un contexte terminologique, il permet la formation d un terme de la forme [N + Adjectif classifiant] et dans ce cas, la reprise du terme entier est indispensable pour que le locuteur puisse porter un jugement d'appartenance à une classe * cet ordinateur-ci est portable (ceci est un ordinateur portable : terme), * cette scie est sauteuse (c est une scie sauteuse : terme), * la ponceuse que je viens d acheter est vibrante (est une ponceuse vibrante : terme). En revanche pour le adjectifs non classifiants, la prédication avec l adjectif est toujours possible ; elle permet alors un jugement subjectif du locuteur, et nullement un jugement d'appartenance à une classe (Ce velours de laine est superbe. L autonomie de cet ordinateur portable est remarquable (près de 5 heures) et ses performances graphiques sont étonnantes!) contexte négatif : la négation d un terme [N + Adjectif classifiant] aboutit à un changement de classe (Ceci n est pas une scie sauteuse, mais une scie circulaire), tandis que la négation d un adjectif non classifiant inverse le jugement d appréciation (Les performances graphiques de cet ordinateur ne sont plus aussi étonnantes aujourd hui). emploi anaphorique : un terme [N + Adjectif classifiant] peut être repris par l emploi anaphorique de l adjectif classifiant (Entre les ordinateurs de bureau et les ordinateurs portables, les préférés de Pierre sont les portables), alors que l emploi anaphorique de l adjectif non classifiant est beaucoup plus difficile (*Parmi les velours de laine, ceux que je préfère sont les superbes) Réseau terminologique et paradigme Un autre élément déterminant pour définir une structure [N + Adjectif classifiant] comme un terme est la question de savoir si, oui ou non, il entre dans un paradigme, même réduit à un petit nombre de termes, c'est à dire s'il relève d'un réseau terminologique, même minimal. Signalons quelques exemples, en partie déjà cités et toujours extraits du Catalogue de la Redoute : les téléviseurs extraplats les téléviseurs plats caméscopes numériques caméscopes analogiques appareils photo numériques appareils photo argentiques 144

145 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance scie égoïne scie sauteuse scie circulaire ponceuses vibrantes ponceuses excentriques cireuse aspirante cireuse shampooineuse chemise manches longues chemise manches courtes veste zippée veste boutonnée. Les unités terminologiques prennent leur statut en fonction du domaine à décrire et on observe ici le rôle centrale de la taxinomie : les vestes zippées et les vestes boutonnées font partie des vestes. Elles sont en relation de cohyponymie par rapport à Veste qui représente leur hypéronyme. Notons que le paradigme ne se réduit pas à la forme [N + Adjectif classifiant], mais qu il peut aussi comporter des éléments de la forme : [N +N] : balai mécanique balai vapeur. En revanche les adjectifs non classifiants ne constituent pas de termes et ils ne se présentent pas groupés dans des paradigmes dans le Catalogue de la Redoute, qu'il s'agisse du gril diététique (1151), des aspirateurs performants (1134) ou de la soie conquérante (83) Discours objectif, discours subjectif Pour terminer cette analyse de mon corpus, je voudrais souligner que, dans la majorité des articles de présentation des produits du Catalogue de la Redoute, s'imbriquent un discours subjectif destiné à promouvoir des arguments de vente qui flattent le goût des consommateurs et un discours objectif qui sert à décrire les produits avec la plus grande précision possible. Il importe d'observer que, dans de très nombreux cas, l opposition entre adjectif classifiant et adjectif non classifiant est le seul signal qui permet de distinguer ces deux types de discours. Ainsi, dans l'exemple (13), l'adjectif incontournable est le seul élément subjectif qui sert ici de marquage spécifique à l'implication des deux discours (Le discours subjectif est souligné et le discours objectif est en italique). Dans l'exemple (14), les adjectifs contenus dans les groupes nominaux : "dernières recherches, ligne moderne et belles couleurs" relèvent également du discours subjectif, alors que les adjectifs : électronique et télescopique relèvent du discours objectif. (13) CHEMISE MANCHES LONGUES La basique incontournable. Cintrée par pinces devant et dos. poignets devant et dos. Poignets boutonnés. Boutons ton sur ton. Bas rayé. (Printemps-été 2004, 40) (14) ASPIRATEUR UNIVERSE ET SPECIALIST DE PHILIPS Gamme issue des dernières recherches en matière de facilité d'utilisation. Dotée en plus d'une ligne moderne et de belles couleurs. 6 niveaux de filtration. Variateur électronique. Tube télescopique métal. Indicateur de remplissage du sac Capacité du sac 3L. Enrouleur de cordon. Cordon 145

146 Cahier du CIEL m.Rayon d'action 10 m Niveau sonore 76 db Dim 31 x 26 x 44 cm. Poids 5,9 kg. (Printemps-été 2004, 1136) Les exemples (15) et (16) sont un peu plus complexes. Pour marquer le discours subjectif, l' exemple (15) combine des adjectifs relevant du haut degré : 100% créatif, totalement économique, un adjectif subjectif de couleur : chatoyant et enfin une invitation au voyage qui justifie l'emploi adjectival de deux substantifs : Folk Tendance bohème, inspiré du folklore tzigane. L'exemple (16) est en deux parties : il comprend un texte publicitaire présenté en grandes lettres de couleurs en haut d'une page, puis l'article descriptif correspondant en petites lettres noires ; le texte publicitaire est paradoxalement à la première personne : le consommateur est directement mis en scène et son enthousiasme débordant se traduit par de nombreuses marques de gradation : totalement accro, couleurs presque "délavées", finition très sportswear, coton peigné si doux sur ma peau, et se termine par un jugement péremptoire qui s'interprète comme une promesse d'achat : ça change tout! Ce discours publicitaire se poursuit à la fin de l'article descriptif, avec à nouveau une série d'adjectifs gradués et un jugement péremptoire : la plus belle qualité de coton, plus souple, plus résistant et vraiment plus doux, ça j'aime. (15) URBAN SHOP 100% créatif, totalement économique. Folk Tendance bohème pour ce LINGE DE LIT brodé de couleurs chatoyantes, directement inspiré du folklore tzigane. Ça tombe bien, j'adore voyager. Pur coton. Coloris garantis à 60. (Printemps-été 2004, 801) (16 A) Je suis totalement accro des unis Soft Grey! Leurs couleurs presque "délavées", leur finition double piqûre très sportswear et ce coton peigné si doux sur ma peau... ça change tout! (16 B) Les unis SOFT GREY : Pur coton peigné, tissage serré (57 fils par cm 2 ). Finition double piqûre. Coloris garantis à 60. Valeur sûre. (16 C) Détail SOFT : tous les unis sont en coton peigné... la plus belle qualité de coton, plus souple, plus résistant et vraiment plus doux, ça j'aime. (Printemps-été 2004, 793) Comme on le voit, la ligne éditoriale du Catalogue de la Redoute repose sur deux types de discours imbriqués : l un, stipulatoire et contractuel, propose une description objective des produits, l'autre, subjectif, projette l'image d'un client potentiel d'avance enthousiaste à l'idée de consommer les produits Redoute et met en scène un rapport très valorisant du consommateur à l'objet consommé. Pour l'analyse linguistique que nous envisageons dans ce travail, il convient de considérer que la propriété classifiante d une suite [N + Adjectif] repose sur l interaction entre l intention discursive (objective ou subjective) qui sous-tend le texte et le potentiel de l adjectif. C est précisément à l étude de la participation de l adjectif à la formation des termes que nous consacrerons le chapitre suivant. 146

147 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance Dans ce chapitre, qui se veut résolument ouvert sur la terminologie et la définition de termes de la forme [N + Adjectif classifiant], nous laisserons totalement de côté les emplois non classifiants de l'adjectif, pour nous consacrer à l'étude des adjectifs classifiants. 3. ÉTUDE DES PROPRIÉTÉS DES ADJECTIFS SUSCEPTIBLES DE FORMER UN TERME DE LA FORME [N + ADJECTIF CLASSIFIANT] Quelle est la part de l'adjectif dans le processus de dénomination terminologique de la forme [N + Adjectif classifiant]? Nous allons voir qu'il n' y a aucun marquage univoque, mais tout de même quelques tendances comme la fonction (épithète ou attribut) de l adjectif, la place de l adjectif épithète, des facteurs morphologiques, syntaxiques, sémantiques et discursifs. Nous montrerons en 3.1. que la fonction déterminative des adjectifs postposés est directement en relation avec la fonction classifiante que leur confère le discours classifiant dans lequel ils s'insèrent. Puis nous proposerons en 3.2., à partir du classement des adjectifs du français de Jan Goes (1999) qui place la propriété "être adjectif" sur une échelle de prototypie, une hypothèse qui consiste à postuler une relation [N + Adjectif non prototypique] au coeur de la terminologie en français. Enfin, en 3.3., la présentation de l'étude des adjectifs dénominaux et déverbaux par Marie-Claude L'Homme (2004) nous permettra de confirmer l'importance des adjectifs dérivés dans la création terminologique Fonction déterminative des adjectifs postposés et classifiance Comme nous l'avons vu dans le Catalogue Redoute, les adjectifs classifiants relevés sont tous postposés, ce qui est généralement reconnu comme une propriété des adjectifs restrictifs en français, appelés aussi déterminatifs. Cette propriété correspond à la possibilité de restreindre l'extension du nom. Pour nous adjectif déterminatif est exactement synonyme d'adjectif restrictif. "Dans l'article épithète du GLLF, H Bonnard reconnaît la "caractérisation restrictive" comme marque propre de la postposition, avec des exemples comme : un ballon ovale, une fête nocturne. Cette épithète distinctive a, ou n'a pas (selon le déterminant sélectionné), le pouvoir d'identifier l'objet de discours présenté. Son pouvoir distinctif est sans doute plus évident si le GN a un déterminant défini : le ballon ovale, la fête nocturne. On comprendra 147

148 Cahier du CIEL 2004 alors que l'épithète est nécessaire et suffisante pour isoler un objet possible et un seul là où le substantif seul n'y suffirait pas. (...) Quand il ne s'agit pas d'isoler un objet de référence et un seul dans un contexte spécifique, l'adjectif postposé va servir à délimiter un sous-ensemble, à opérer une souscatégorisation. C'est ce que font les adjectifs restrictifs et c'est la raison pour laquelle ils sont postposés." (Michèle Noailly 1999, 98-99) Dans notre corpus tiré du Catalogue de la Redoute, on voit bien que nous avons affaire à des adjectifs postposés qui ont tous cette fonction restrictive par rapport au nom et qui délimitent un sous-ensemble des objets proposés au catalogue (les téléviseurs extraplats/ les téléviseurs plats, les caméscopes numériques / les caméscopes analogiques, les appareils photo numériques / appareils photo argentiques, la scie sauteuse / la scie circulaire, les ponceuses vibrantes / les ponceuses excentriques, etc.). Jan Goes (1999) rappelle que, dans la tradition grammaticale, les adjectifs restrictifs postposés n'ont pas toujours été confondus avec les autres adjectifs. Le terme épithète apparaît déjà dans la Rhétorique d'aristote, où il désigne un élément stylistique, surajouté, et non une fonction grammaticale. Cette définition restera telle quelle pendant de nombreux siècles : aux XVII e et XVIII e siècle encore, on distinguera entre l'épithète qui est un "nom adjectif" - et l'adjectif. Le premier est un simple ajout au "nom substantif" et appartient au domaine rhétorique (ex : le dur caillou); le second est indispensable à la compréhension et détermine le nom substantif : il appartient au domaine logico-syntaxique (ex : l'homme juste est en paix avec lui-même). (...) Pour Noël et Chapsal, tout adjectif qui n'est pas attribut est tout simplement un complément modificatif du substantif, tout de moins du point de vue de l'analyse logique. (Jan Goes 1999, 77) Interrogeons-nous sur les facteurs déterminants de la place de l'adjectif épithète. Jan Goes en propose plusieurs : Facteurs morphologiques : Jan Goes montre que le suffixe joue un rôle négligeable. "Reste la nature de la base. Assez curieusement, les auteurs cités ne parlent que très peu de la base du dérivé. (...) Or toutes les statistiques indiquent la tendance générale à la postposition des adjectifs dénominaux et déverbaux. Nous pensons que les adjectifs dérivés gardent des éléments du sémantisme verbal ou nominal de leur base, ce que Corbin appelle " le sens prédictible hérité de la base". Cette hypothèse permet d'établir un lien entre la morphologie, la syntaxe et la sémantique de l'adjectif dérivé". (Jan Goes 1999, 88) Facteurs syntaxiques : (AS = suite Adjectif + Substantif, SA = suite Substantif + Adjectif). "Lorsque le SN est introduit par le déterminant un (ou un autre déterminant indéfini), il n'y a qu'une seule fonction qui favorise l'antéposition : la fonction sujet (39,6% AS).Les fonctions attribut et COD ont plutôt l'effet contraire : 148

149 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance 29,3% de AS. La présence d'un complément prépositionnel auprès du substantif indéfini favorise AS (55%). Le déterminant le (ou un autre déterminant défini) favorise l'antéposition dans presque toutes les constructions." (Jan Goes 1999, 89) Facteurs sémantiques : "C'est dans une large mesure le substantif qui impose une variation de sens AS- SA à l'adjectif, ou ne le fait pas". (Jan Goes 1999, 97) "En postposition, nous avons affaire à la rencontre de deux parties du discours dans un rapport de sens plus nettement déterminatif ; c'est pourquoi la désémantisation sous l'influence de substantif sera moins importante (désémantisation = le sens de l'adjectif antéposé s'inscrit à l'intérieur du sémantisme du substantif qualifié et de cette façon, il peut être affaibli)." (Jan Goes 1999, 99) A ces facteurs morphologiques, syntaxiques et sémantiques, qui ne dépassent pas les frontières du groupe nominal, il convient, comme nous l'avons montré au chapitre 2, d'ajouter l'influence du contexte discursif dans lequel est employé l'adjectif postposé, c'est-à-dire, pour les adjectifs du Catalogue de la Redoute étudiés dans cet article, l'influence du discours classifiant ou non classifiant dans lequel ils s'insèrent. C'est seulement au niveau de la construction discursive que l'on peut espérer proposer une analyse unifiée et homogène, face à la complexité des formes de l'adjectif. Au niveau fonctionnel, il y a un grand intérêt à se servir de la notion de classifiance et à distinguer trois types de fonctionnement sémantique des adjectifs en général : les adjectifs qui relèvent de la sphère de l'actualisation du groupe nominal (comme les indéfinis) et qui commutent avec les déterminants (certains/ les), les adjectifs non classifiants qui correspondent à ceux qui sont dits généralement qualificatifs, les adjectifs classifiants qui correspondent à ceux qui sont dits généralement déterminatifs ou restrictifs. On peut aller jusqu'à faire l'hypothèse que, dans le cadre du discours classifiant, la postposition s'attache à une fonction. Je propose de confondre, dans le cadre d'un discours classifiant, la fonction de l'adjectif déterminatif postposé avec sa fonction classifiante. C'est une hypothèse qu'il faudra tester sur un très grand nombre d'analyses de corpus à l'avenir, mais elle a pour l'instant le mérite d'une relative simplicité et d'une grande clarté. Si nous analysons de plus près le classement des adjectifs proposé par Jan Goes, nous voyons se dessiner une thèse complémentaire à celle-ci et qui porte non pas seulement sur la place de l'adjectif, mais sur la nature des adjectifs qui entrent dans la composition des termes [N + Adjectif]. Etant donné que le classement des adjectifs du français proposé par Jan Goes (1999) repose sur une échelle de prototypie sur laquelle se répartissent les différentes classes d'adjectifs, nous allons essayer de montrer en 3.2. qu'une relation [N + 149

150 Cahier du CIEL 2004 Adjectif non prototypique] est au coeur de la terminologie en français Une relation [N + Adjectif non prototypique] au coeur de la terminologie en français? Partons du classement des adjectifs du français proposé par Jan Goes (1999) en fonction de leur capacité à exercer un maximum de fonctions adjectivales, du qualitatif au déterminatif, de l'épithète à l'attribut. Son classement s'appuie sur la notion de prototypie ; le taux de prototypie d'un adjectif se mesure à partir des propriétés suivantes : le caractère adnominal (Attr), la capacité à s'antéposer et se postposer (ANTEPOST), la gradation (Grad). [+/- Attr] : "Le propre de l'adjectif - attribut ou épithète - serait de rester adnominal, malgré le détachement relatif qui peut être opéré par la construction attribut. C'est là le comportement de l'adjectif "idéal", disons donc prototypique. Certains adjectifs refusent la distanciation impliquée par la fonction attribut, mais restent adnominaux dans leur fonction épithète ; ils s'éloignent par conséquent du prototype. Refuser la fonction épithète constitue cependant un refus du caractère adnominal tout court : les éléments en question ne sont donc plus des adjectifs. C'est pourquoi nous avons considéré la fonction épithète (postposée) comme nécessaire (mais non suffisante), tandis que l'attribut est non nécessaire et non suffisant. Sans être plus fondamentale que l'attribut, la fonction épithète prend plus de poids comme critère." (128) Cette capacité à être utilisé en fonction épithète et attribut est notée, dans la formulation de Jan Goes : [+/- attr]. ANTEPOST : "A côté de la fonction épithétique elle-même, c'est la souplesse de l'adjectif que nous considérerons comme une critère de prototypie : à cet égard, la possibilité de faire le mouvement ANTEPOST (= de l'antéposition à la postposition de l'adjectif) se révèle d'une importance cruciale". (107) L'adjectif prototypique doit avoir une zone AS (adjectif + substantif) = SA (Substantif + Adjectif) assez large, et un taux d'antéposition relativement élevé. Cette propriété est notée : [+ AS] [+ SA] (---> [+ ANTEPOST]). [+/- Grad] : La troisième propriété de l'adjectif prototypique est la gradation. Elle est notée [+/- très]. Cette grille de propriétés permettant de définir le taux de prototypie des adjectifs est appliquée systématiquement par Jan Goes à toutes les classes 150

151 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance d'adjectifs, qu'il répartit en fonction de leur morphologie lexicale : il oppose les adjectifs primaires (A : grand, court) et les adjectifs non primaires (B : harmonieux, remarquable), et parmi ces derniers, il distingue les adjectifs dénominaux, déverbaux, déadjectivaux, et les adjectifs synchroniquement non dérivés. C'est sur le croisement des critères de définition de la prototypie et des critères de morphologie lexicale que se fonde le classement des adjectifs proposé par Jan Goes. Nous résumons ci-dessous son classement. Mais auparavant, il convient toutefois de mettre en garde contre une lecture trop simpliste des listes d'adjectifs proposées ci-dessous. Les exemples d'adjectifs donnés ici sont uniquement une aide à la compréhension de la classification décrite. Comme les deux premières parties de cet article l'ont montré, on ne peut classer en fait que les emplois prévisibles des adjectifs dans un contexte déterminé. Il faut lire les listes données dans le travail de Jan Goes comme des suites de paris sur des probabilités d'emplois fondés sur des statistiques de fréquence. A Les adjectifs primaires "Les adjectifs primaires sont les adjectifs non dérivés qui appartiennent au vieux fonds de la langue." (227) "Ce sont les seuls adjectifs à donner des adjectifs déadjectivaux. (...) Il est exceptionnel qu'un adjectif primaire n'accepte pas la gradation (l'adjectif bai par exemple), fait qui laisse présumer d'un solide ancrage dans la catégorie de l'adjectif." (228) A1 Les adjectifs primaires voisins du prototype ou prototypiques. A11 Les adjectifs voisins du prototype sont presque exclusivement antéposés, ce que note la taille relative [+ AS] / [+ SA], [+ AS] apparaissant plus fréquemment que [+ SA] : exemples : grand, petit, bon, jeune, vieux, beau, long gros, seul, mauvais, haut propre, joli. [+ très] [+ AS] [+ SA] (---> [+ ANTEPOST]) [+ attr] 36 Ces adjectifs ne sont pas prototypiques à cause de deux propriétés : leur désémantisation fréquente, et pas seulement avec des 36 Le symboles employés par Jan Goes se lisent de la façon suivante : - [+ très] : adjectif graduable, - [+ AS] [+ SA] (---> [+ ANTEPOST]) : l'adjectif A11 peut être pré- ou postposé. La position en petite capitales [+ SA] est attestée, mais moins souvent que la position en grandes capitales [+ AS]. En A12, AS et SA ont la même taille car leur fréquence est comparable. - [+ attr] : l'adjectif peut être épithète (ce qui est le cas de tous les adjectifs, le cas non marqué) ou attribut. 151

152 Cahier du CIEL 2004 humains (un joli recul), une construction attributive assez rare. A12 Les adjectifs primaires prototypiques cumulent toutes les propriétés de l'adjectif : type court, ancien, faible, fort, léger, pur, vif [+ très] [+ AS] [+ SA] (---> [+ ANTEPOST]) [+ attr] A2 Les adjectifs primaires du groupe 2 : en dehors du prototype. [+ très] [- AS] [+ SA] [+ Attribut] ---> [- ANTEPOST] (rond, rouge) Les adjectifs de ce groupe (ex : rond, rouge), qui comprend notamment tous les adjectifs de couleur, ne s'antéposent que très difficilement, alors qu'ils se prêtent facilement à un emploi déterminatif (ballon rond, billet vert). Les adjectifs de couleur ne peuvent pas former d'adverbes, ils acceptent la gradation et peuvent fonctionner comme attributs. A3 Les adjectifs primaires du groupe 3 : adjectifs d'extension très réduite et refusant la gradation. (bai) [- AS] [+ SA] [+ attr] ---> [- ANTEPOST] [- très] Les adjectifs de ce groupe ne s'antéposent jamais, ne qualifient parfois qu'un seul substantif (cheval bai) et certains d'entre eux peuvent cependant remplir la fonction d'attribut. B Les adjectifs non primaires Les adjectifs non primaires sont des adjectifs dérivés. Le suffixe pèse peu dans la définition de l'extension. Jan Goes classe donc les adjectifs non primaires à partir de leur base (dénominaux BA, déverbaux BB, déadjectivaux BC). La tendance générale est à la postposition pour les adjectifs dénominaux et déverbaux, tendance qui se trouve renforcée pour les participes (présents ou passés) et les substantifs épithètes. BA Les adjectifs dénominaux. 152 BA1 Les adjectifs dénominaux voisins du prototype ou prototypiques. BA11 Les adjectifs voisins du prototype : accidentel, allégorique, allusif, anguleux, attentif, audacieux, autonome, autoritaire... [+ très] [+ AS] [+ SA] (---> [+ ANTEPOST]) [+ attr] L'antéposition est possible, mais relativement rare. Ces adjectifs peuvent presque tous qualifier un substantif BA12 Les adjectifs dénominaux prototypiques : gracieux, chaleureux, énigmatique, harmonieux, légendaire, puéril,

153 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance ténébreux, typique, voluptueux, vulgaire. [+ très] [+ AS] [+ SA] (---> [+ ANTEPOST]) [+ attr] BA2 Les adjectifs dénominaux du groupe 2 (en dehors du prototype) : boueux, broussailleux, coutumier, désertique, limitatif, temporaire théorique, torrentiel [+ très] [- AS] [+ SA] [+ attr] ---> ([- ANTEPOST]) La gradation s'apparente ici à la quantification (étang très poissonneux, sentier très boueux) et l'antéposition est exceptionnelle. BA3 Les adjectifs dénominaux du groupe 3 : agricole, annuel, asthmatique, astronomique, bilingue, cubique, cylindrique, imberbe, polaire, homéopathique rectiligne, thermal. [- AS] [+ SA] [+ attr] ---> [- ANTEPOST] [- très] Il s'agit d'adjectifs spécialisés (sciences et techniques : carnivore), d'adjectifs qui désignent les courants culturels et socio-politiques et d'adjectifs dimensionnels (circulaire, ovoïde). S'ils forment des adverbes, il s'agit d'adverbes de phrase (biologiquement parlant) BA4 Les adjectifs dénominaux du groupe 4 : adjectifs exclusivement épithètes : poulet fermier, lait d'un taux protéique élevé, manteau neigeux. [- AS] [+ SA] ---> [- ANTEPOST] [- très] [- attr] BB Les adjectifs déverbaux Ils sont deux fois moins nombreux que les adjectifs dénominaux. Les principaux suffixes rencontrés sont : -able, -atoire, -if, -eur. "Le pourcentage d'adjectifs attributs est plus élevé que pour les adjectifs dénominaux. De même nous avons trouvé beaucoup plus d'adjectifs avec compléments (soucieux de, profitable à). Les formes en in- exceptées, les adjectifs déverbaux proches du prototype acceptent facilement la gradation, mais ils forment beaucoup plus difficilement des adverbes."(jan Goes 1999, 264) BB1 Les adjectifs déverbaux voisins du prototype ou prototypiques. BB11 Les adjectifs voisins du prototype : [+ très] [+ AS] [+ SA] (---> [+ ANTEPOST]) [+ attr] acceptable, indicible, innommable progressif, soucieux, sinueux BB12 Les adjectifs déverbaux prototypiques : [+ très] [+ AS] [+ SA] (---> [+ ANTEPOST]) [+ attr] abominable, agréable, remarquable, irrésistible, inaccessible, 153

154 Cahier du CIEL 2004 indispensable, malveillant BB2 Les adjectifs déverbaux du groupe 2 : [+ très] [- AS] [+ SA] [+ attr] ---> [- ANTEPOST] abusif, prometteur, secourable, vindicatif Ces adjectifs se caractérisent par l'absence totale d'antéposition et ne forment pas d'adverbes. BB3 Les adjectifs déverbaux du groupe 3 : [- AS] [+ SA] [+ attr] ---> [- ANTEPOST] [- très] administratif, impondérable, indécelable, portable, végétatif Ces adjectifs, qui n'admettent pas la gradation mais des adverbes modificateurs possibles comme rapidement, n'admettent pas l'antéposition ni la formation d'adverbes ; enfin un complément en par est parfois possible (la côte est abordable par de gros bateaux). BB4 Les adjectifs déverbaux du groupe 4 : [- AS] [+ SA] ---> [- ANTEPOST] [- très] [- attr] compilatoire, directeur, éjecteur, fureteur, hallucinatoire, interrogateur, rotatif, sauveur, voyageur Ces adjectifs ne qualifient qu'un groupe très restreint de substantifs (dispositif accélérateur, panneau indicateur, mère porteuse, pigeon voyageur). Jamais antéposés, ils refusent la gradation. Nous laisserons de côté l'étude des adjectifs déadjectivaux (BC) et des adjectifs synchroniquement non dérivés (BD), qui n'ont pas un rôle aussi important que les dénominaux et les déverbaux pour la terminologie. Que conclure de toutes ces observations? Au début de ce sous-chapitre 3.2., nous nous demandions s'il y avait lieu de postuler une relation [N + Adjectif non prototypique] au coeur de la terminologie en français. Au terme de ce parcours, nous pouvons répondre positivement à cette question : nous voyons que les adjectifs déterminatifs classifiants que nous avons repérés dans le Catalogue Redoute par exemple sont essentiellement des adjectifs non prototypiques qui relèvent généralement des groupes 3 et 4, et occasionnellement du groupe 2. Ils conservent certes tous la propriété de constituer du matériau adnominal, mais ils n'admettent guère la gradation, toute antéposition est impossible, et ils ne peuvent que très rarement être utilisés en position attribut. Dans l' exemple de "scie circulaire" ou "scie sauteuse", les adjectifs s'analysent de la façon suivante : [- AS] [+ SA] ---> [- ANTEPOST] [- très] [- attr] 154

155 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance Les adjectifs dénominaux, qui constituent une classe très prolifique pour la terminologie, ont toutefois une place à part : les seuls adjectifs prototypiques qui apparaissent dans une unité terminologique sont les dénominaux (le cunéiforme monumental, une pierre volcanique). Des adjectifs comme typique, ou vulgaire, qui relèvent, selon Jan Goes, de la classe B12 des adjectifs dénominaux prototypiques, peuvent se trouver dans des unités terminologiques en tant qu'adjectifs classifiants : tumeur typique, latin vulgaire, nom vulgaire d'une plante ou d'un animal. "L'emploi relationnel 37 semble donc accessible à tout adjectif dénominal, pourvu qu'il ait un substantif support adéquat." (Jan Goes (1999, 255) Cela montre qu'il convient sans doute de donner une place à part à la syntaxe des adjectifs dénominaux (exemple relevant de la classe 2 : lait maternel et 3 : fruit juteux). Pour cela, on peut reprendre ici une des thèses de D. Corbin selon laquelle un dérivé possède un "sens prédictible hérité de la base" ; l'influence de la base sur le calcul du contenu sémantique de l'unité terminologique est si importante que l'on arrive fréquemment à une parasynonymie entre la paire [N + Adj] et la paire [N de N] : calcul budgétaire/ calcul du budget ; élection présidentielle/ élection du président, analyse sémantique / analyse du sens, etc. On peut se demander alors s'il n'y aurait pas lieu, dans le cas où ces paires parasynonymiques sont attestées, de postuler une syntaxe fondamentale commune [N + N] sur laquelle se fonderait l'interprétation sémantique de l'unité terminologique et de considérer le suffixe adjectival dans [N + Adj] et la préposition dans [N de N] comme les marquages superficiels et, dans certains cas, équivalents de la relation de structure profonde [N + N]. Cette hypothèse permettrait en outre de proposer un cadre syntaxique élégant pour rendre compte d'unités NN dans lesquelles le deuxième substantif est proche des adjectifs déterminatifs, dont il possède les caractéristiques syntaxiques (pas de gradation, antéposition impossible, refus de la position attribut.) : tarte maison, vêtements sport, problème cheveux. La syntaxe profonde [N + N] pourrait ainsi rendre compte d'un grand nombre d'unités lexicales dont le premier élément est un substantif et le second soit un substantif, soit un adjectif, soit un groupe prépositionnel, qui ont tous en commun leur fonction classifiante Une étude terminologique sur corpus des adjectifs dénominaux et déverbaux Bien sûr, il convient toujours de mesurer ses hypothèses à l'aune d'études 37 Pour Jan Goes, l'adjectif "relationnel" est équivalent à ce que nous avons appelé jusqu'ici adjectif déterminatif ou adjectif restrictif. 155

156 Cahier du CIEL 2004 terminologiques poussées et je voudrais pour finir évoquer un travail en cours dans ce domaine : l'analyse dirigée par Marie-Claude L'Homme (2004) des adjectifs dérivés sémantiques (ADS) dans la structuration des terminologies. Cette étude porte sur les adjectifs dénominaux et déverbaux dans la structuration de trois corpus spécialisés : ceux de l'informatique, du droit et de la médecine. L'auteur insiste notamment sur le lien particulier entre le nom ou le verbe formant la base de l'ads et le substantif qui sert de base à l'unité terminologique : "l'adjectif de "relation" exprime un actant du nom qu'il modifie et est souvent distingué des autres en raison d'un comportement syntaxique différent (par exemple, il ne peut être modifié par un adverbe et admet difficilement la position attributive)". Elle observe également que l'identification automatique des termes tient pour acquis "que le terme contenant la forme nominale correspondante sera sémantiquement équivalente (ex : épanchement sanguin = épanchement du sang)". Si elle ne parle pas directement de classifiance des adjectifs, elle observe avec F. Maniez (2002) que "les groupes comprenant un adjectif relationnel sont plus susceptibles de former un terme complexe, alors que ceux qui comprennent un adjectif qualificatif se comportent comme des collocations". M.-C. L'Homme (2004) définit les Adjectifs dérivés sémantiques (ADS) par deux propriétés essentielles : ils sont construits par conversion ou par affixation sur une base nominale ( constitutionnel) ou verbale (programmable) et ils ont un sens prédictible à partir de celui du verbe et du nom de base : on peut le paraphraser à partir du nom ou du verbe de base (imprimante configurable : qui peut être configurée). Cela exclut de son champ d'étude ce que Jan Goes appelle les adjectifs synchroniquement non dérivés, des "adjectifs comme clinique, dont la contribution à la structuration lexicale d'un domaine ne fait pas de doute, mais dont le sens ne peut se décrire à partir d'une base nominale ou verbale". Les résultats donnés dans M.-C. L'Homme (2004, 92) sont essentiellement de nature statistique, ce qui se révèle être un apport capital pour comprendre la structure terminologique des domaines étudiés. Ainsi elle observe une distribution différente des adjectifs selon les trois corpus (informatique CI, droit CD, médecine CM). Nous reproduisons ici les tableaux donnés par M.-C. L'Homme (2004, 92). Le tableau 3 (M.-C. L'Homme (2004, 92)) montre que les Adjectifs dérivés sémantiques dénominaux et déverbaux (ADS) représentent environ le quart des adjectifs dans le corpus de l'informatique (CI), et près de la moitié dans les corpus du droit (CD) et de la médecine (CM). Tableau 3 CInformatique CMédecine CDroit ADS

157 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance Autres adjectifs (qualificatifs, numéraux, adjectif régissant un syntagme prépositionnel) Adjectifs de type "clinique" Expressions figées ou semi figées, titres (personne morale, caractères gras Cour Suprême) cas problèmes Le tableau 4 indique la répartition des adjectifs dénominaux et déverbaux dans chacun des trois corpus étudiés, avec une grand majorité d'adjectifs dénominaux dans tous les corpus : 85,3% CM, 78,2% CD et une augmentation sensible des adjectifs déverbaux dans le corpus informatique : 39,4% CI. La présence de nombreux adjectifs déverbaux en informatique s'explique par l'importance de la description de processus dans ce domaine. Tableau 4 CInformatique CMédecine CDroit Adjectifs ,6% ,3% ,2% dénominaux Adjectifs déverbaux 82 39,4% 60 14,7% 82 21,8% M.-C. L'Homme (2004) étudie également les relations sémantiques entre ADS et leurs bases respectives, nominales (Tableau 5) ou verbales (Tableau 6) en fonction des corpus concernés. Elle juge également indispensable à l'avenir d'étudier les distributions et la polysémie des ADS. (Exemple : législatif : Texte législatif = texte de loi / Pouvoir législatif = pouvoir de légiférer). Relation Verbe-adjectif Tableau 5 1. L'actant 1 verbe CI évoluer, évolutif (spécification évolutive) CM activer, activateur (pouvoir activateur) prévenir, préventif (traitement préventif) CD déroger, dérogatoire (clause dérogatoire) discriminer, discriminatoire (acte discriminatoire) 2. L'actant 2 peut être verbé CI paramétrer, paramétrable (carte paramétrable) CM injecter, injectable (préparation injectable) CD dissocier, indissociable (disposition indissociable) 2. L'actant 2 est verbé CI formater, formaté (document formaté) CD justifier, injustifié (intrusion injustifiée) 157

158 Cahier du CIEL 2004 Relation Nom-adjectif Tableau 6 1 L'actant A possède, a, avec + nom CI CM CD Paraphrase par Prep + nom de base CI CM CD défaut, défectueux (secteur défectueux) symptôme, symptomatique (patient symptomatique) cellulaire (zone "richement' cellulaire) énergie, énergique (mesure énergique) expriment un "actant" non modifié (agent, patient, instrument, etc) Bureautique, bureautique (tâche bureautique) public, public (service public) plasma, plasmatique (concentration plasmatique) os, osseux (atteinte osseuse, fragment osseux) état, étatique (intervention étatique) gouvernement, gouvernemental (intervention gouvernementale). Le travail de M.-C. L'Homme (2004) confirme l'importance quantitative des adjectifs dérivés de noms et de verbes dans la terminologie du droit, de la médecine et de l'informatique, et montre la variété des structures sémantiques qui caractérisent ces adjectifs. Cette étude confirme également le rôle fondamental des adjectifs postposés déterminatifs classifiants dans la terminologie et l'importance relative des déverbaux et des dénominaux. Une étude sémantique complémentaire démontrerait sans difficulté la richesse d'interprétation de la structure [N + Adj] qui s'apparente dans le cas des ADS aux relations sémantiques [N+N] et à [N+ V], confirmant ainsi le statut hybride que Jan Goes reconnaît à l'adjectif, "entre nom et verbe". Il convient donc d'ajouter au statut hybride de l'adjectif le statut hybride de la structure [N + Adj], qui, dans le contexte classifiant de la terminologie, a la rigueur d'un terme inclus dans un paradigme, mais de par son histoire dérivationnelle, s'ouvre à une grande souplesse d'interprétation en fonction de la terminologie considérée et du discours classifiant dans lequel elle s'inscrit. Après avoir montré dans les chapitres 1 et 2 de cet article l'importance de la notion de classifiance et la façon dont cette notion prend corps dans le discours classifiant attesté dans le Catalogue de la Redoute, nous nous proposions de montrer quelles sont les principales propriétés de l'adjectif qui contribuent à la formation d'un terme de la forme [N + Adjectif classifiant]. Tout d'abord, nous avons souligné la coïncidence entre la fonction déterminative des adjectifs postposés et leur fonction classifiante (3.1.), puis, en nous appuyant sur le classement des adjectifs du français proposé par Jan Goes (1999), nous avons montré que, quelle que soit sa classe, l'adjectif non prototypique entre généralement dans la formation d'un terme : c'est donc une 158

159 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance relation [N + Adjectif non prototypique] qui est au coeur de la terminologie en français (3.2.); la classe des adjectifs dénominaux fait toutefois exception (ce qui lui confère une importance supplémentaire pour la création des termes), puisque c'est la seule qui offre la possibilité de former un terme de la forme [N + Adjectif classifiant] à partir d'un adjectif prototypique. Enfin l'étude des adjectifs dénominaux et déverbaux par M.-C. L'Homme (2004) montre (3.3.), d'une part, l'importance du domaine de spécialité dans lequel s'inscrit le terme, et confirme, d'autre part, la complexité et la souplesse sémantiques des adjectifs dénominaux et des déverbaux dans différents types de corpus spécialisés. CONCLUSION Au début de cet article, nous étions à la recherche d'une hypothèse linguistique permettant de rendre au moins partiellement calculable et prédictible la constitution de termes de la forme [N + Adj]. Nous n'avons pu qu'effleurer cet objectif et nous ne pouvons, en conclusion, qu'indiquer quelques pistes prometteuses pour des recherches supplémentaires. Les études sur l'adjectif que nous venons de présenter montrent que la structure d'un terme [N + Adj] tire sa valeur d'au moins trois plans syntagmatiques indissociables, qui exercent tous une influence égale sur la cohésion entre les deux parties du terme : le discours classifiant dans lequel le terme est employé, la place du terme dans le paradigme et dans le type de corpus auquel il appartient, la relation syntaxico-sémantique entre [N] et [Adj], qui dépend ellemême : du caractère plus ou moins prototypique de l'adjectif (cf Jan Goes 1999) de l'histoire dérivationnelle de l'adjectif lorsqu'il s'agit d'un dérivé (cf M.-C. L'Homme 2004). Une syntaxe de la classifiance repose nécessairement sur l'étude des adjectifs, mais elle devrait aussi étudier l'ensemble des épithètes classifiants possibles dans un corpus donné, qu'ils soient ou non de nature adjectivale. Dans ce cadre, il serait nécessaire de chercher comment construire une syntaxe commune à des types de relations comme [N + Adj], [N+N], [N+ prep + N]. A l'inverse, il conviendrait peut-être de réinterpréter l'absence de déterminant dans le GN : [N+N], [N+ prep + N] comme une forme d'adjectivisation. Comme on le voit, ce type d'étude nous mène à la frontière du groupe nominal et du mot composé, autrement dit à la frontière de la syntaxe et du 159

160 Cahier du CIEL 2004 lexique. On peut alors se demander si des propositions en termes de "patterns" ne seraient pas plus adaptées que la syntaxe classique pour rendre compte de ces questions fondamentales pour la description des langues. En tout cas, la question de la classifiance semble être au coeur du langage, car elle caractérise la compétence des sujets parlants dans l'interprétation terminologique. En effet, lorsqu'on se penche sur le slogan publicitaire (17), noté dans le métro le 8 mars 2004, on voit qu'il est tout à fait raisonnable de poser l'hypothèse que la connaissance des moules terminologiques classifiants fait partie de la compétence des sujets parlants : en effet sans mettre en œuvre cette compétence, les lecteurs de cette affiche ne sauraient la comprendre. (17) Des cils bonnet D, forcément ça avantage! Pump up the volume. Mascara volume pigeonnant. (Bourjois Paris, noté dans le métro le 8 mars 2004) L'exemple (17) montre également qu'il convient de postuler une seconde compétence des sujets parlants : celle qui concerne l'opposition entre un discours classifiant et un discours non classifiant. Ici, en effet, c'est un moule normalement dévolu à la classifiance qui est utilisé à contre emploi dans un contexte non classifiant. Et c'est ce contexte non classifiant qui entraîne l'interprétation non classifiante de "bonnet D" ( = "qui assure du volume"), alors que dans tous les contextes où le locuteur connaît cette expression (lorsqu'elle définit un type de soutien-gorge), elle est classifiante. Ce travail ne prétendait pas traiter de l'ensemble des phénomènes de classifiance, mais simplement montrer son importance pour les études de terminologie. Ainsi s'ouvre un champ de recherche très prometteur où linguistique et terminologie ne pourront que bénéficier de féconds apports mutuels. BIBLIOGRAPHIE : Goes, J. (1999) L'adjectif. Entre nom et verbe. Champs linguistiques Duculot. De Boeck et Larcier Bruxelles. Kerbrat- Orecchioni, C. (1980) L'énonciation. De la subjectivité dans le langage. Linguistique. Armand Colin ; Paris. L'Homme, M-C. (2004) Adjectifs dérivés sémantiques (ADS) dans la structuration des terminologies. Conférence "Terminologie, ontologie et représentation des connaissances" organisée à l'université Jean Moulin Lyon I, Atala 22 et 23 janvier Riegel, M. (1985) L'adjectif attribut. PUF Linguistique nouvelle ; Paris. Milner, J-C. (1978) De la syntaxe à l'interprétation. Quantités, insultes, exclamations. in Travaux linguistiques. Seuil ; Paris. 160

161 C. CORTÈS - Syntaxe de la classifiance Milner, J-C. (1989) Introduction à une science du langage. Des Travaux. Seuil ; Paris. Michèle Noailly, M. (1999) L'adjectif en français. Ophrys ; Paris. Flaux, N. et Van de Velde D. (2000) Les noms en français : esquisse de classement. Ophrys ; Paris. Schnedecker C. (2002) L'adjectif sans qualité(s) Langue Française 136 Larousse ; Paris. (décembre 2002) Wilmet, M. (1983) Les déterminants du nom en français. Essai de synthèse Langue Française 57 Larousse Paris (15-33). Wilmet, M. (1986) La détermination nominale PUF ; Paris. 161

162 Cahier du CIEL

163 Compte rendu Terminologie et Société COMPTE RENDU TERMINOLOGIE ET SOCIÉTÉ Textes rassemblés par Caroline de SCHAETZEN La Maison du dictionnaire, Paris 2004 L'ouvrage de Caroline de Schaetzen : Terminologie et société n'est pas seulement dédié à la mémoire d'ad Hermans, mais il doit véritablement l'homogénéité de sa thématique à la pensée féconde de ce terminographe et terminologue qui était Professeur de sociologie de l'institut Marie Haps, et dont l'activité de terminologue s'effectuait visiblement sous le regard exigeant du sociologue, incapable de séparer la terminologie des conditions de sa genèse au cœur d'une activité sociale et la restituant dans la complexité des relations entre les partenaires sociaux et des besoins de la communication sous toutes ses facettes. La première partie de l'ouvrage (intitulée : Sociologie de la terminologie et socioterminologie) est un hommage à l'œuvre théorique d'ad Hermans. La deuxième partie (intitulée : La vie sociale dans quelques vocabulaires) est plus appliquée, mais elle montre, précisément sur des ensembles de termes relevant de différents domaines, l'intérêt de la démarche qui découle de la socioterminologie et qui débouche sur des analyses d'une grande justesse. De la première partie, nous retiendrons essentiellement les apports théoriques des travaux d'ad Hermans tels qu'ils se révèlent dans cet ouvrage, tout d'abord à partir de l'article de François Gaudin, puis à partir de celui d'ad Hermans lui-même. Dans son article : Sociologie du vocabulaire scientifique selon Ad Hermans, François Gaudin insiste particulièrement sur l'originalité de la pensée de celui dont il reste le disciple reconnaissant et ému. Il cite (112) un passage très révélateur d'un article de 1991 (Ad Hermans : Sociologie des 163

164 Cahier du CIEL 2004 vocabulaires scientifiques et techniques. Quelques réflexions. in Les Cahiers de linguistique sociale, Université de Rouen, Rouen, n 18) : [Ad Hermans] affirmait que le sociologue devait s'efforcer de "considérer les terminologies elles-mêmes comme un phénomène culturel, comme le résultats de pratiques sociales. Ses prémisses seront les suivantes" : [prémisse 1] "une terminologie n'est pas nécessairement rationnelle et ne répond, par exemple, pas toujours à des besoins de dénomination"; [commentaire de François Gaudin : le choix des dénominations porte la trace de toute la complexité de la communication entre les individus qui n'est pas toujours rationnelle, d'une part. D'autre part, la complexité de le dénomination peut provenir du choix du terme lui-même. En effet, à côté de termes cryptiques (= termes "qui doivent être appris, et, cette condition remplie, chacun les comprend sans difficultés"), il existe des termes delphiques "surchargés de polysémie et qui doivent être, à chaque nouvelle utilisation glosés : (...) chaque auteur désirant innover doit préciser la signification qu'il donne à des notions tant de fois définies et conceptualisées : crédit, famille, langue, liberté, sociabilité, travail."] [prémisse 2] "une terminologie ne doit pas être considérée comme une retombée d'une activité technique ou scientifique. Une terminologie d'une discipline entretient des rapports étroits avec cette discipline, mais il reste à préciser le type de rapport." [commentaire de François Gaudin : Le rapport que la terminologie entretient avec la discipline n'est pas nécessairement exempte d'intention ludique ou esthétique, ce qui peut fragiliser la frontière entre les domaines de spécialisation et nuire à la communication entre non spécialistes, mais qui est inévitable dans tout corps social.] [prémisse 3] une terminologie ne doit pas être considérée comme un moyen de communication, bien qu'elle se représente spontanément comme tel et bien qu'il n'existe pas de vocabulaire scientifique ou technique qui ne soit utilisé comme moyen de communication." [commentaire de François Gaudin : La terminologie n'est pas à considérer seulement comme "un état mais comme un processus résultant d'interventions d'acteurs sociaux. La terminologie d'une discipline est alors le reflet de stratégies concertées ou non, de choix qui résultent d'une "morale langagière" ou, dans le cas d'une science jeune, qui contribuent à la construire". (...) "Le locuteur qui se place dans le champ scientifique ne peut faire l'économie, dès lors qu'il accepte les normes tacites qui en régulent l'activité, d'une réflexion sur l'éthique langagière de sa pratique." (115) Selon François Gaudin, il doit se demander si finalement la terminologie qu'il étudie a plutôt la fonction d'un "pacte social" ou d'une "arme de dissuasion" (116)] L'article d'ad Hermans lui-même, qui est le premier dans le volume, 164

165 Compte rendu Terminologie et Société atteste ce goût de la remise en cause des évidences, appliqué ici aux spécificités du vocabulaire de la sociologie. Il affirme tout d'abord la nécessité, pour toute élaboration d'une terminologie, de bien appréhender la relation entre la terminologie et la discipline au coeur de laquelle elle a été produite et de reconnaître différents niveaux d'accès à la discipline concernée. Pour travailler sur la sociologie, qui est une science humaine, A Hermans juge " utile de définir tous les outils des sciences humaines : concepts, avec la référence à la théorie dont fait partie le concept, mais aussi procédures ou démarches, avec leur champ d'application et techniques d'observation et d'analyse, avec remarques éventuelles sur les applications et les limites de ces techniques." (11). Toute terminologie scientifique doit prendre conscience de la distinction nécessaire entre ces différents champs d'élaboration de termes et, en outre, tenir compte des différents courants qui s'affrontent dans une discipline : "Les concepts ne peuvent être définis sans référence aux écoles théoriques qui les utilisent".(17) Au delà de la spécificité de la discipline, le terminologue doit tenir compte également des fonctions de la langue ("fonction idéationnelle d'information, fonction interpersonnelle et fonction textuelle" (33)), et de la culture au sein de laquelle la terminologie s'élabore (une culture est "ensemble formé des connaissances, des croyances, de la langue, de l'art, du droit, des mœurs, des coutumes, de la race et des habitudes acquises par l'individu comme membre d'une société" (34)). L'article d'ad Hermans montre que le terminologue doit être un spécialiste pour être un bon analyste de la discipline qu'il décrit, et, en particulier, il doit tenir compte de la dimension sociale de toute démarche aboutissant à la création de termes. Les autres articles de cette première partie apportent également des arguments pour une démarche sociotermonologique, qu'il s'agisse d'aménagement linguistique, de validation des termes ("l'autorité de la dénomination résulte de la pression du corps social" (Pierre Lerat, 92)), ou de formation des futurs terminologues, rédacteurs ou traducteurs. La deuxième partie de l'ouvrage est une recherche appliquée sur les terminologies de la sécurité alimentaire et du langage de l'économie, et là encore la composante socioterminologique saute aux yeux. Mais c'est sans doute l'article de Caroline de Schaetzen sur la terminologie de Tintin qui est l'illustration la plus fidèle d'une méthode d'analyse spécifique, issue des travaux d'ad Hermans. L'article de Caroline de Schaetzen est très original, par son thème d'abord, et par la méthode d'analyse ensuite. La Bande Dessinée est un type de texte particulier, qui nécessite un approche du texte et du dessin formant une unité. Pour aborder cette question, la parole est souvent donnée à Hergé ou à son biographe, P. Assouline (1996). L'œuvre est replacée dans son époque et 165

166 Cahier du CIEL 2004 les préoccupations éducatives de l'auteur sont soulignées, notamment en ce qui concerne le contenu et l'emploi des termes. Surtout, Caroline de Schaetzen montre que Hergé emprunte à de très nombreuses terminologies (vocabulaire des moyens de transport, vocabulaire policier et administratif, vocabulaire des sciences, vocabulaire des métiers, vocabulaire des explorateurs, vocabulaire du marché de l'art, etc.), et qu'il prend la précaution de les mettre toujours dans la bouche de personnages détenteurs d'un savoir spécialisé. C'est la méthode d'analyse d'une authentique terminologue qui est appliquée aux terminologies attestées dans les albums de Tintin, sans rien occulter de leurs conditions d'emploi. L'œuvre d'hergé est également évaluée avec ses prises de position parfois "politiquement (très) incorrectes", mais aussi avec les jeux de mots qui portent fréquemment sur les termes et les patronymes. Ce n'est pas la moindre des élégances de cet ouvrage (et surtout de celle qui en a rédigé ou "colligé" une grande partie) que d'avoir su traiter le sujet qui lui tenait tant à coeur avec à la fois le sérieux indispensable à tout travail scientifique de qualité et le recul, voire l'humour, qui est la vie. Si ce compte rendu paraît dans le Cahier du C.I.E.L consacré à quelques aspects théoriques de la terminologie, ce n'est pas une simple coïncidence due au calendrier des parutions bibliographiques. Il y a de nombreux liens entre les deux ouvrages : plusieurs articles du Cahier du C.I.E.L insistent sur l'importance de la socioterminologie, participant ainsi au même débat que l'ouvrage de Caroline de Schaetzen. quant aux articles qui abordent la question de la dénomination, en général plutôt sous l'angle linguistique, ils replacent nécessairement les termes dans un discours, c'est-à-dire une pratique sociale, qu'il s'agisse de slogans publicitaires ou de catalogues de vente par correspondance. On ne peut que souhaiter que ces deux ouvrages, qui ont des thématiques communes, suscitent réflexions et débats au service de la terminologie et de toutes les disciplines dont elle sollicite le concours. Compte rendu de Colette Cortès 166

167 U. P7 Cahier du C.I.E.L ISBN

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