Allocution d Alain ROSSIGNOL, Ancien conseiller culturel dans les pays d Afrique francophone «Nul n est prophète en son pays» a-t-on coutume de dire. Berceau de la langue française, la France et sa population n ont pas toujours cru devoir se mobiliser pour la porter et la supporter, estimant sans doute que ce n était pas nécessaire. Créée par Jean-Marcel Lauginie en 1984, l Association «Actions pour promouvoir le français des affaires» (nous fêtons donc son trentième anniversaire!) a institué, dès 1987, une manifestation destinée aux élèves et étudiants des disciplines économiques et commerciales en forme de sensibilisation à l emploi des mots justes en français dans le vocabulaire des affaires. À cette époque, j avais la responsabilité, en Afrique francophone subsaharienne et dans l océan Indien, de l enseignement des sciences et technologies tertiaires, couvrant ainsi 25 pays francophones, la plupart issus des colonisations françaises et belges. Lépold Sédar Senghor, ancien président de la République du Sénégal, académicien, à l aube des indépendances des pays d Afrique francophone s était ainsi exprimé : «Dans les décombres de la colonisation nous avons trouvé cet outil merveilleux : la langue française». Et les Africains ont su faire de cette langue une langue d enseignement, de communication et un vecteur solide des échanges économiques. Il en est résulté une appétence croissante pour la langue française (dont il est important de remarquer qu il s agit d une langue partagée qui n a de française que la source mais qui a su irriguer une Francophonie de près de 220 millions de locuteurs). 1
De là à organiser «le Mot d Or» dans ces pays, il n y eut qu un pas, qui fut franchi dès 1989 par la première organisation de la manifestation à Abidjan en Côte d Ivoire. Le côté ludique de ce «jeu» fut d emblée apprécié. Grâce à des mécènes motivés, il a rapidement été possible de proposer des prix de qualité aux lauréats, dont un voyage en France pour le premier d entre eux. Cette perspective a fait croître les effectifs de manière exponentielle, passant de quelques dizaines à plusieurs centaines de candidats par manifestation en très peu d années. Après la Côte d Ivoire, c est le Sénégal, le Cameroun, Djibouti, l île Maurice, la Mauritanie, le Mali, Madagascar qui connurent, de manière régulière, ce moment fort de la Francophonie. J eus la chance de pouvoir animer un certain nombre de ces belles fêtes, hautes en couleur, et marquées par l enthousiasme de ses participants. À la relecture de mes interventions, je constate que les thèmes récurrents ont trait : - au prétendu déclin de la langue française - à la nécessité de laisser vivre la langue française dans ses transformations et ses adaptations - au pluralisme des langues. Qu il me soit permis de citer, ici, quelques extraits. «Grâce à la langue française, les poètes et les écrivains africains ont pu s exprimer et être compris bien au-delà des frontières de leurs pays, leurs idées ont pu se développer beaucoup plus rapidement que s ils s étaient exprimés dans leurs langues maternelles. Léopold Sédar Senghor, Édouard Maunick, poète mauricien, Tchicaya U Tam si, écrivain congolais s ils ont pu nous faire connaître leurs chants, voire quelquefois leurs langues, c est qu ils ont acquis l audience nécessaire par le français.» Abidjan, 1989 2
«Les commissions de terminologie ont à se pencher sur le berceau des mots : leur mode de création est tellement divers! La meilleure et la plus simple des solutions est d entériner l usage lorsque celui-ci n a pas dénaturé le mot. C est ainsi que «ticket» est parfaitement admis, depuis longtemps, bien que d origine anglaise (mais le mot a luimême été intégré dans la langue anglaise à partir du français «étiquette» : nous importons du vocabulaire, mais nous en exportons aussi, et la «balance linguistique» n est peut-être pas aussi déficitaire qu il n y paraît!). «Une autre façon d adapter la terminologie francophone aux exigences du monde moderne est de franciser les mots (manager en manageur, container en conteneur, etc Mais la plus séduisante des solutions consiste à créer les mots, à faire de chacun, selon l heureuse formule d Édouard Maunick, un «orpailleur» de la langue française» Dakar 1993 «Il est important de prendre conscience que le français est aussi la langue des affaires, des sciences, de la technique, en un mot de la modernité même si, au-delà de l instrument de communication qu elle représente entre locuteurs issus du même ferment linguistique, la langue est aussi vecteur de valeurs culturelles. La France de la déclaration des droits de l homme et du citoyen a donné le ton à la Francophonie. Mais sans l enrichissement qu apportent, dans leurs diversités, les autres pays de l espace francophone, la langue française n aurait pas ce dynamisme et cette singulière originalité qui la rend si évolutive, imaginative et moderne. L»essencerie» sénégalaise, ou la «tabagie» mauricienne sont des réalités quotidiennes qui colorent le vocabulaire de la francophonie. Le métissage linguistique est une autre façon de répondre à l uniformisation linguistique et au choc des cultures. La part de l autre est présente et à un monde qui privilégie les antagonismes répond ainsi plus facilement un monde de solidarité.» Ile Maurice 2001 3
«La Francophonie doit devenir un espace d échange et de solidarité Nord-Sud pour un développement humain et durable. Faire de l espace francophone un espace d échange et de solidarité réelle entre le Nord et le Sud, c est assurer à la Francophonie une plus grand affirmation et un plus grand rayonnement sur la scène internationale. Ainsi d exprimait un chef d État africain lors d un sommet de la Francophonie à Paris. La langue française, outil de communication internationale, pouvait et devait jouer un rôle dans la conquête des marchés. Dans un contexte de mondialisation des échanges, face à ce que certains ont appelé «l anglo-marchand», la langue française, riche de la clarté et de la précision de son vocabulaire, constitue un contrepoids efficace.» Djibouti 1995 «Si l on maîtrise la vie des mots, si l on pose quelques garde-fous, il est possible d éviter que ne se fige la langue. Elle peut alors s adapter aux dernières technologies, nous faire découvrir des mots nouveaux, soit forgés de toute pièce, soit adaptés à partir des habitudes de langage. Car une langue doit être avant tout vivante. «D abord par l usage que l on en fait. Les mots se forment et se déforment «entre viol et caresse» comme dit Édouard Maunick, poète mauricien de la francophonie. Et puis les métissages, les croisements, les influences diverses l enrichissent et la complètent.» Dakar 1992. Je termine ces «bonnes feuilles» par une citation d Amin Maalouf, auteur francophone libanais, que j évoquais en 2001 à Maurice : «La seule voie possible est celle d une action volontaire qui consoliderait la diversité linguistique, et l installerait dans les mœurs, en partant d une idée simple : aujourd hui, toute personne a besoin, à l évidence, de trois langues. La première, sa langue identitaire ; la troisième, l anglais. Entre les deux, il faut obligatoirement promouvoir une deuxième langue, librement choisie Pour chacun elle serait, dès l école, la principale langue étrangère, mais elle serait bien 4
plus que cela aussi, la langue du cœur, la langue adoptive, la langue épousée, la langue aimée». Après cette présentation quelque peu archéologique du Mot d Or en Afrique francophone et dans l océan Indien, je me réjouis de constater la pérennité de ces manifestations qui perdurent, malgré la grande difficulté à les organiser à distance. N avons-nous pas aujourd hui des candidats qui nous viennent du continent africain? En se tournant vers d autres pays, d autres cultures, nous posons les bases de la paix dont nous avons tant besoin, surtout ces temps-ci. Comme le soulignait un récent ministre français de la culture, évoquant le rôle de l Unesco, cette organisation doit maintenant sauver la pluralité. Ce projet n est pas uniquement culturel. Il est profondément politique, au sens le plus élevé de ce terme. Parce qu il est le fondement de la paix. La diversité culturelle n est pas une arrogance. Elle n est pas un réflexe de survie. Elle n est pas un cri minoritaire. C est une main tendue. Une marque de respect. Une urgence, dans le monde d aujourd hui, pour enrayer la spirale des intégrisme et enclencher celle de la paix et de l humanisme. L actualité, heureusement, nous conforte dans l espoir que ces mots ont un sens. J écoutais hier France Inter, et son célèbre «Jeu des mille euros». L une des questions posées aux candidats était la suivante : «Comment désigne-t-on en français l action d abuser, généralement pour usurper son identité, d un usager d internet, cette action étant habituellement appelée en anglais phishing?». La réponse fut immédiatement donnée par les candidats : «hameçonnage». Hier soir, sur France 5, dans l émission «La grande Librairie», François Busnel présentait, entre autres, deux auteurs étrangers ayant adopté la langue française : William Boyd pour son dernier ouvrage intitulé «Solo» et Laura Alcoba, d origine argentine pour son livre «Le bleu des abeilles». S exprimant tous deux en français, ils ont dit comme la langue française, avec ses intonations variées et 5
son vocabulaire précis constituait le vecteur préféré de leur expression. Deux émission d hier, deux raisons supplémentaires de se réjouir de cette langue que nous avons en partage avec tant de locuteurs de cultures si diverses. Je conclurai par ces mots, prononcés hier par le Secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf : «La langue française demeure, aux côtés d autres grandes langues internationales, la langue de la création, de la recherche, de l innovation, de la société de l information, de l emploi, la langue officielle et de travail des organisations internationales «La Francophonie, c est avoir l audace de penser que nous avons, ensemble, une emprise sur notre destinée commune.» 6