Réhabiliter le patrimoine haussmannien Les questions contemporaines touchant au développement urbain de Paris et de sa région sur les prochaines décennies, récemment explorées à travers le travail de concertation mené par l Atelier du Grand Paris, portent en elles-mêmes, comme inscrites en filigrane, une autre interrogation, aussi sensible qu essentielle : celle du devenir des trames existantes, formes urbaines et figures architecturales entremêlées. Ainsi, l adaptation nécessaire des réseaux et infrastructures à une densité de population toujours croissante, la rénovation à l œuvre de nombreux quartiers d après-guerre dégradés, ou encore la transformation de grandes friches industrielles en nouveaux lieux de vie, sont autant de sujets sur lesquels sont sollicités nombre d étudiants et de praticiens de la ville ou de l architecture. On ne peut d ailleurs que se réjouir de voir émerger une politique urbaine cherchant enfin à reconnecter et à valoriser des sites longtemps marginalisés (que ce soit aux limites de Paris, en petite couronne ou en banlieue plus lointaine), et recomposer une identité de territoire en les intégrant. Aussi offrent-ils, par leur multitude et leur diversité, autant de champs possibles pour la fabrication de nouveaux modes de villes contemporains et vivants. Mais alors, que doit-il advenir du bon vieux Paris-intramuros? La trame haussmannienne en particulier, est-elle condamnée à contenter la cristallisation d un centre historique, dictée par un marché immobilier incontrôlable et par la gentrification inéluctable qui s ensuit? En proposant comme sujet d étude et d appel à projets, la transformation d un îlot haussmannien par son cœur, le PUCA/Réha 2 soulève une nouvelle question, comme un contrepied aux tendances de prospectives urbaines du moment. En y répondant, l Atelier Bastille a exploré, discuté, expérimenté, débattu, pour finalement proposer un projet sous la forme d un scénario de vie et de ville, qui tente de concilier réalité économique et utopie sociale par le biais d une faisabilité architecturale et technique.
Les cours mutualisables Le sujet est posé, comme une invitation à explorer en profondeur l unité architecturale la plus parisienne qui soit : l îlot haussmannien. On pousse alors les portes pour découvrir l arrière des façades impeccables qui confèrent à la ville sa scénographie urbaine si distinguée Sur cette parcelle du 11e arrondissement (rue de Montreuil), comme pour la majorité de ses voisines (la majorité des îlots du quartier et de l ensemble de la trame haussmannienne de la capitale), apparaît un envers du décor connu de tous : une cour à ciel ouvert sans relation aucune avec l espace public de la rue qu elle devrait pourtant prolonger, un sol bétonné servant tout au plus de local poubelle ou de garage à vélos, le tout soigneusement entrecoupé puisque muré le long de chaque séparation parcellaire. De chic et de toc? L état des lieux est assez désolant : comment une ville peut-elle à ce point se complaire dans son image, aussi dorée que datée? Paris ne s intéresserait qu à sa vocation touristique de vitrine, et encore, sous un angle assez réactionnaire? Ce faisant, elle tourne le dos non seulement à toute une richesse de possibles appropriations ou de réappropriations de son sol, de son cœur (de tous ces «cœurs d îlot), mais aussi à tous ses habitants ainsi qu à tous les commerçants, entrepreneurs, actifs, étudiants, membres d associations, bénévoles, bref : tous ces usagers qui par leur mode de vie et de travail sont autant d artisans de la ville par la fabrication de son espace public.
Retrouver le sol C est tout naturellement à hauteur d homme, sur la thématique du socle urbain, que nos premières pistes de réflexions se sont portées. Face à ce double constat d un front de rue trop hermétique et de cœurs d îlots aussi cachés qu inexploités, les idées surgissent, s emmêlent, se confrontent parfois et se rejoignent finalement sur ce point : transformation physique de l îlot et évolution pratique des usages seront indissociables, réciproquement au service l un de l autre. Ainsi, la formation d une nouvelle porosité entre trottoirs et fonds de cour ne pourra se faire que si les suggestions et dessins d aménagement font écho aux attentes des habitants et aux carences avérées du quartier en termes de programmation. Si l on considère en premier lieu la ville dans son entier, c est sans conteste le manque criant d espaces verts qui semble prioritaire. En se rapprochant de l échelle du quartier, on est tentés de développer une offre plus équilibrée en services ou équipements publics, lieux d activités et commerces : ateliers de répétitions ou salles associatives, buanderies collectives ou bureaux partagés, espaces d accueil, de représentation ou de restauration, etc. Le projet est aussi l occasion de repenser une programmation, qui soit à la fois adaptée à une population dense et changeante, mais aussi garante d une plus grande diversité (sociale, générationnelle, professionnelle). D un «socle d îlot» haussmannien massif et quasi-défensif, on ose une lente transformation vers un «seuil urbain» plus transparent, qui devient alors un support possible pour accueillir toujours plus de lieux de vie publics, couverts ou à ciel ouvert, si divers et changeants soient-ils. Envisagés comme prolongements intuitifs de la rue, ces «sols» construits et investis assurent leur double fonction : une première fonction de façade active et «dynamisante» depuis le front de rue, une seconde fonction de reconnexion dans l épaisseur bâtie.
Prendre un peu de hauteur Une fois posé ce besoin d ouverture et de transparence, nous ne perdons pas de vue que la vie privée doit garder une place privilégiée et protégée au cœur d un tel projet. La fonction résidentielle des immeubles de l îlot est essentielle, les évolutions qui pourraient être envisagées doivent se faire dans le sens d un apport mutuel entre usage privé et public des lieux. C est pourquoi la question des accès et de la distribution des logements s est à son tour trouvée au cœur de nos débats. Comment valoriser les espaces d entrée en hall d immeuble? Comment repenser les espaces communs des plans d étage courant, sans altérer la configuration des logements eux-mêmes? Peut-on optimiser les principes de circulations verticales? Y aurait-il un meilleur système de desserte horizontale à définir, et comment rendre le tout accessible à tous? Des bribes de réponses à toutes ces interrogations ont paradoxalement commencé à prendre forme à mesure qu une troisième thématique apparaissait dans les discussions : celle des extensions possibles, que ce soient des agrandissements intérieurs de logements existants ou des ajouts de constructions nouvelles sur l enveloppe actuelle.
Retomber sur ses pieds Ainsi une hypothèse assez extrême d extension par le haut, c est-à-dire de surélévation de 3 à 4 niveaux d un immeuble, nous oblige à revoir toute une distribution verticale de cœur d îlot, et par là-même à imaginer de nouvelles configuration d aménagement sur cour. De la même manière, offrons la possibilité aux résidents d agrandir leurs logements côté cour : cela nous amène à repenser les espaces communs et paliers. En dégageant les escaliers sur la cour, deux scénarii d extension d appartement apparaissent : sur l emprise regagnée des anciens paliers intérieurs d une part, et en investissant les extrémités des coursives extérieures créées d autre part. Pas à pas, le projet se cherche, s esquisse et retombe sur ses pieds : le juste équilibre est trouvé si chaque pièce de cet assemblage trouve son bénéfice propre et privé au sein de cette démarche globale, tout en contribuant en retour à valoriser le tout, c est-à-dire l usage public. Le projet s assimile, in fine, plus à une trame de possibles qu à une figure définitive et aboutie ; dans ce sens, le choix revient aux habitants eux-mêmes d opter ou non pour un projet d extension. Rien n est imposé, tout est proposé
«Paris est un sol où l on fait des racines» Telle qu elle se présente, la proposition de l Atelier Bastille sur cet îlot et ses «cours mutualisables» ne prétend certainement pas avoir valeur de réponse absolue ; au contraire, loin de nous l idée de poser une «recette» de transformation architecturale qu il s agirait d appliquer ensuite systématiquement. Ce serait d ailleurs passer à côté de cet incroyable potentiel que présente l héritage haussmannien : une trame urbaine forte, que la rigidité rend à la fois solide et humaine, qui ne demande qu à devenir le support de nouvelles histoires architecturales et urbaines. Considérons donc ce patrimoine urbain comme un point de départ pour une multitude de scénarii de villes, de petites expériences ponctuelles et partagées, autant de projets et d histoires qui puissent la traverser, peut-être la titiller, en bousculer discrètement la lecture, mais toujours avec respect et sans chercher à l ébranler. On empruntera à Le Corbusier une jolie formule en guise de conclusion, ou plutôt d ouverture : si Paris est un sol où l on fait des racines, et bien prenons-en de la graine! F.Chenu pour l Atelier Bastille 2012