Inégalités de salaires et de revenus, la stabilité dans l hétérogénéité



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Transcription:

Inégalités de salaires et de revenus, la stabilité dans l hétérogénéité Gérard Cornilleau Des inégalités contenues, des classes moyennes fragiles Le débat sur les salaires n est plus aujourd hui dominé par la question du coût du travail. Les baisses de charges sur les bas salaires ont ramené ce coût à un niveau compatible avec la concurrence des pays du même groupe que la France, et la fin de la chute de l emploi non qualifié a été exemplaire de l affaiblissement de la question du coût du travail. Mais, depuis quelques années, est apparu un autre débat, fondé sur une impression d opposition croissante entre une France du milieu et du bas de l échelle, soumise aux rigueurs de la modération salariale, et une France de cadres dynamiques ayant retrouvé le chemin de la croissance. Cette impression est-elle fondée? On verra que les données disponibles mettent en évidence une relative stabilité de la distribution des revenus avec toutefois une tendance à la dégradation relative de la position des couches moyennes ou intermédiaires qui ne bénéficient ni des hausses administrées du SMIC et des prestations sociales minimales, ni des hausses de salaires et de revenu dont peuvent bénéficier les classes supérieures. Evolution générale des salaires et des revenus 1 De 1960 à 2004, le salaire net annuel moyen (exprimé en euros de 2005) est passé de 9 900 à 22 500, autrement dit il a été multiplié par 2,3 en 44 ans. Au cours de cette longue période, l échelle des salaire est restée très stable puisque le salaire minimum est passé de 4 300 à 12 100 nets (soit une multiplication par 2,8) et que le seuil du 9 ème décile de la répartition des salaires nets (90 % des salariés ont un salaire inférieur à ce seuil) est passé de 16 900 à 36 100 nets (soit une multiplication par 2,1). Le tableau 1 retrace les évolutions décennales des salaires nets moyens, minimum (Smig puis Smic), médian (seuil qui partage en deux parts égales la population des salariés), du 1 er décile (10 % des salariés ont un salaire inférieur au seuil) et du 9 ème décile. 1 Sur l évolution des salaires sur très longue période voir : Alain Bayet et Dominique Demailly, Salaires et coûts salariaux, 45 ans d évolution, INSEE Première, n 449, mai 1996.

Tableau 1 : Salaires nets annuels moyens des salariés à temps pleins dans les entreprises (hors administrations) en euros de 2005 1960 1970 70/60* 1980 80/70* 1990 90/80* 2000 2000/90* 2004 2004/2000* salaire net moyen 9 900 14 700 4.0% 19 300 2.8% 20 900 0.8% 22 100 0.6% 22 500 0.4% salaire minimum 4 300 6 000 3.4% 9 100 4.3% 10 200 1.1% 11 100 0.8% 12 100 2.2% 1er décile 4 400 6 600 4.1% 9 500 3.7% 10 500 1.0% 11 400 0.8% 12 300 1.9% salaire net médian 8 400 11 900 3.5% 16 100 3.1% 17 200 0.7% 18 200 0.6% 18 100-0.1% 9ème décile 16 900 24 100 3.6% 31 000 2.5% 34 200 1.0% 35 400 0.3% 36 100 0.5% Minimum / Décile 9 25.4% 24.9% 29.4% 29.8% 31.4% 33.5% Minimum / Médian 51.2% 50.4% 56.5% 59.3% 61.0% 66.9% Médian / Décile 9 49.7% 49.4% 51.9% 50.3% 51.4% 50.1% Décile 9 Minimum 12 600 18 100 21 900 24 000 24 300 24 000 Décile 9 Médian 8 500 12200 14 900 17 000 17 200 18 000 Médian Minimum 4 100 5 900 7 000 7 000 7 100 6 000 *Taux de croissance annuels moyens Source : Insee, Dads.

Au-delà de la grande stabilité relative de la distribution des salaires moyens deux faits peuvent être notés : - Les bas salaires sont nettement contraints par le salaire minimum qui se confond pratiquement avec le seuil du premier décile. En conséquence, le bas de la hiérarchie salariale dépend beaucoup des décisions publiques. Au cours des années soixante (jusqu en 1968), les faibles hausses du salaire minimum contribuaient à l élargissement par le bas de la distribution salariale. Les années 2000 sont fortement affectées par les 35 heures et les hausses du Smic accordées dans le cadre de la réforme Fillon qui ont contribué à écraser le bas de la distribution des salaires ; - Sous l effet d une croissance rapide et du maintien des niveaux relatifs de l échelle des salaires, les écarts absolus de niveau de salaire réels ont augmenté jusqu à la fin des années soixante-dix. Dans un contexte de forte hausse des revenus à tous les niveaux de l échelle, cette croissance des inégalités absolue a été peu ressentie. Inversement, depuis les années quatre-vingt, le sentiment d inégalité semble contredit par la hausse relative des bas salaires et la stabilisation des écarts de niveau de vie entre les salaires élevés, le salaire médian et les bas salaires. Cette contradiction résulte du contexte de faible croissance générale des revenus salariaux. Les graphiques 1 à 4 permettent de visualiser ces évolutions générales ainsi que la forte rupture de pente de la hausse des salaires nets avant et après le choc pétrolier de 1974.

Graphique 1 : Salaires annuels nets en de 2005 (entreprises, salariés à temps plein) 38500 33500 9ème décile 28500 23500 Salaire moyen 18500 13500 8500 3500 Source : Insee, Dads. 1er décile 1960 1962 1964 1966 1968 1970 1972 Salaire minimum 1974 1976 1978 1980 Salaire médian 1982 1984 1986 1988 1990 1992 1994 1996 1998 2000 Graphique 2 : Taux de croissance annuel du pouvoir d'achat du salaire net annuel moyen 2002 2004 6.0% 5.0% 4.0% 3.0% 2.0% 1.0% 0.0% -1.0% -2.0% -3.0% 1961 1962 1963 1964 1965 1966 1967 1968 1969 1970 1971 1972 1973 1974 1975 1976 1977 1978 1979 1980 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 Source : Insee, Dads.

Graphique 3 : Echelle relative des salaires (en % du seuil du 9ème décile) 55,0% 50,0% 45,0% Salaire médian 40,0% 35,0% 30,0% 25,0% 20,0% Seuil du 1er décile Salaire minimum 1960 1962 1964 1966 1968 1970 1972 1974 1976 1978 1980 1982 Graphique 4 : échelle absolue des salaires ; différences absolues de salaires annuels réels (en 2005) 1984 1986 1988 1990 1992 1994 1996 1998 2000 2002 2004 23000 Différence 9ème décile - 1er décile 18000 Différence 9ème décile - Médiane 13000 8000 3000 Source : Insee, Dads. 1960 1962 1964 1966 1968 1970 1972 1974 1976 1978 1980 Différence Médiane - 1er décile 1982 1984 1986 1988 1990 1992 1994 1996 1998 2000 2002 2004

Evolutions moyennes par catégories sociales En 2004, le salaire moyen des professions intermédiaires représentait un tout petit plus de 50 % du salaire moyen des cadres et professions intellectuelles supérieures. Celui des ouvriers et des employés un peu plus du tiers. Au cours des 20 dernières années, le pouvoir d achat du salaire net moyen des cadres a augmenté de 0,2 % par an et celui des ouvriers de 0,4, alors que le salaire net réel moyen des professions intermédiaires et des employés diminuaient respectivement de 0,4 et 0,1 % par an. Tableau 2 : Salaires nets annuels moyens des salariés à temps pleins dans les entreprises (hors administrations) en euros de 2005 Cadre et professions intellectuelles supérieures Professions intermédiaires Employés Ouvriers 1984 43 000 25 000 16 200 15 400 1994 42 000 24 200 16 700 16 100 2004 44 400 22 900 15 800 16 600 Taux de croissance annuel moyen 2004/1984 0.2% 0.4% 0.1% 0.4% Source : Insee, Dads.

Sur longue période l évolution des salaires par catégories sociales est caractérisée par une hausse des salaires relatifs des ouvriers et des employés (graphique 5). Graphique 5 : Les salaires par catégories sociales (en % du salaire moyen des cadres) 65% 60% Professions intermédiaires 55% Cadres moyens 50% 45% 40% 35% 30% 25% 20% Source : Insee, Dads. Employés 1960 1962 1964 1966 1968 1970 1972 1974 1976 1978 1980 1982 1984 Ouvriers 1986 1988 1990 1992 1994 1996 1998 2000 2002 2004 L augmentation relative des salaires des ouvriers et des employés s est produite après 1968 jusqu au début des années 1980. Depuis le milieu des années 1990, le mouvement a tendance à s inverser avec une baisse du niveau relatif du salaire net des employés et plus encore des professions intermédiaires. Celles-ci auraient perdu presque 10 points de salaire relativement aux cadres supérieurs entre 1994 et 2004. Au cours des toutes dernières années, le salaire des employés serait aussi en forte baisse relative. Ces évolutions suggèrent une croissance des inégalités au cours de la période la plus récente. Celle-ci est toutefois hétérogène, puisque les ouvriers seraient épargnés. Mais cette conclusion doit être tempérée par le fait que de nombreux changements structurels affectent les évolutions moyennes par catégories sociales.

Ainsi : - La population des cadres rajeunit sous l effet de la croissance des effectifs alors que celle des ouvriers vieillit. Il en résulte qu à écart de salaire inchangé par âge, la moyenne relative des salaires ouvriers se rapproche de celle des cadres ; - La réduction des postes d ouvriers non qualifié tend à augmenter le salaire moyen des ouvriers ; - La répartition sectorielle et par taille d entreprise des différentes catégories influence également les évolutions moyennes : au cours de la période la plus récente les employés, sur représentés dans le secteur tertiaire et dans les petites entreprises, ont souffert de la conjoncture de ces secteurs. L impact des carrières Comme on l a vu, il est parfois difficile d interpréter les évolutions statistiques moyennes. Ainsi, la hausse du salaire moyen ouvrier résulte pour partie de la réduction de l emploi et de la disparition des moins qualifiés. L augmentation plus limitée des salaires des cadres résulte quant à elle, partiellement, du rajeunissement de cette population. D autre part, les évolutions moyennes masquent les évolutions individuelles qui résultent du jeu des carrières : un individu appartenant à un groupe dans lequel l amplitude des carrières est faible verra son salaire dépendre principalement des évolutions générales. En sens inverse, dans les groupes à carrière ascendante forte, une faible hausse de la moyenne statistique pourra être compatible avec des augmentations individuelles plus élevées. Compte tenu des différences importantes dans les carrières il est donc indispensable pour comparer le devenir salarial des groupes sociaux de s appuyer sur des données individuelles. L analyse de l évolution des salaires par cohortes montre que le choc du milieu des années soixante dix a cassé le mouvement général de hausse des rémunérations moyennes sur l ensemble de la vie active d une génération à l autre 2. A partir des générations nées au début des années quarante, le salaire moyen baisse jusqu à la génération 1956. Il se stabilise pour les générations suivantes, mais les salaires d embauche diminuent, ce qui est compensé par des débuts de carrière plus rapides. En 2 Malik Koubi, «Les carrières salariales par cohorte de 1967 à 2000», Economie et statistiques, n 369-370, 2003.

outre la dispersion des carrières salariales augmente nettement ce qui accroît les inégalités. En ce qui concerne les catégories sociales, l évolution individuelle de salaires met en évidence la plus grande concentration de la variation des salaires des employés et surtout des ouvriers qui bénéficient beaucoup moins de l effet de carrière que les cadres et les dirigeants d entreprise. Les évolutions quinquennales de salaires individuels (graphique 8) qui incorporent les effets des ruptures de carrière (qui expliquent les baisses de rémunération) et ceux qui résultent de l ascension sociale (passage à une catégorie supérieure), montrent ainsi qu alors que 17 % des cadres ont obtenus une hausse de salaire réel supérieure à 5 % entre 1992 et 1997, seuls 12 % des professions intermédiaires, 10 % des employés et un peu moins de 7 % des ouvriers sont dans le même cas. Les ouvriers qualifiés apparaissent même très mal lotis puisqu ils sont aussi nombreux que les cadres à avoir connu une baisse de salaire (16,4 % contre 16 %) alors que dans les autres catégories ceux qui connaissent des baisses de salaires sont un peu moins nombreux (11 % des professions intermédiaires et des employés, 14,5 % des ouvriers non qualifiés). Ainsi les évolutions moyennes de salaires par catégories sociales masquent la dégradation de la situation relative des catégories moyennes et inférieures relativement aux cadres et aux dirigeants. Parce qu ils bénéficient de moins d opportunités de promotion que les catégories ouvrières en particulier, celles-ci voient leurs évolutions salariales dépendre de la conjoncture beaucoup plus que les cadres. Dans un contexte d atonie générale, leurs situations individuelles sont en conséquence plus souvent stagnantes.

% Graphique 8 : Evolutions quinquennales (de 1992 à 1997) des salaires individuels par catégories socio professionnelles ( % de salariés ayant connus en 5 ans une baisse, un stagnation ou une hausse de leur salaire réel) 80 77.4 78.37 78.63 77.04 70 60 50 40 66.88 Cadres et chefs d'entreprise Professions intermédiaires Employés Ouvriers qualifiés Ouvriers non qualifiés 30 20 10 16.04 10.96 11.52 16.41 14.53 17.07 11.64 10.1 6.54 6.84 0 Baisses (sal < -2 %) stagnation (-2 % < sal <5 %) Hausses (sal > 5 %) Les revenus des ménages par catégories sociales Si l on s intéresse au revenu réel et au niveau de vie des individus des différentes catégories sociales, il faut s appuyer sur l examen de l évolution de l ensemble des ressources des ménages net des cotisations et des impôts directs, calculée en tenant compte de la taille des familles 3. En général le calcul est réalisé en regroupant les revenus des personnes qui vivent au sein d un même famille et en les divisant par le nombre d unités de consommation caractéristiques du ménage 4. Les écarts de niveaux de vie par catégories sociales sont plus faibles que les écarts de salaires du fait en particulier des prestations sociales sous conditions de ressources et de la progressivité du prélèvement direct (graphique 9). 3 Pour une analyse complète de l évolution des niveaux de vie, voir : Pascal Chevalier, Olivier Guillemin, Aude Lapinte, Jean-Paul Lorgnet ; Les évolutions de niveau de vie entre 1970 et 2002, Données sociales, la société française, édition 2006. 4 L échelle d équivalence utilisé pour ce calcul est en général celle de l OCDE modifiée qui attribue une unité de consommation au premier adulte du ménage, 0,5 aux autres personnes ayant plus de 14 ans et 0,3 aux enfants de moins de 14 ans.

Graphique 9 : Salaires et niveaux de vie par catégories sociales (en % du salaire moyen et du niveau de vie moyen des cadres) 70% Niveaux de vie 65% Professions intermédiaires 60% 55% 50% 45% Employés 40% Salaires 35% Ouvriers 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 Ainsi, alors que le salaire moyen net des ouvriers représentait en 2003 environ 37 % de celui des cadres, le niveau de vie des familles ouvrières relativement aux familles de cadres atteignait environ 50 %. Les sources disponibles ne permettent pas d étudier l évolution du niveau de vie par catégories sociales sur très longue période. On ne dispose que des 7 années de 1996 à 2003. Sur cette période néanmoins, on observe une réduction assez nette du salaire relatif des ouvriers, des employés et des professions intermédiaires. Toutefois la redistribution par les prestations sociales et les impôts a compensé l augmentation des inégalités de revenus primaires ce qui aura permis de maintenir à peu près constante la répartition finale des niveaux de vie.

Synthèse Sur longue période, le fait principal concernant l évolution des revenus salariaux reste la rupture du milieu des années 70 qui a suivi immédiatement les chocs pétroliers. Celle-ci a concerné l ensemble de la hiérarchie salariale et autant les cadres que les ouvriers, les employés ou les professions intermédiaires. Cette évolution ne s est pas accompagnée en France d une accentuation des inégalités qui, au contraire, ont continué à régresser au cours des années 1980 et 1990. La réduction des inégalités salariales a résulté en particulier de la dynamique du salaire minimum dont la hausse volontariste a été très forte. Le système de transfert socio-fiscal a aussi joué son rôle et contribué, notamment au cours de la période la plus récente pendant laquelle une tendance à la réouverture de l éventail des salaires est apparue, à limiter les inégalités de niveaux de vie. C est au plan individuel et par génération que les évolutions salariales ont sans doute conduit aux résultats les moins favorables.