Une approche systémique de la veille stratégique entre formel et informel.



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Transcription:

Une approche systémique de la veille stratégique entre formel et informel. Business Intelligence Systems organization: between formal and informal. Résumé Cet article s intéresse aux aspects organisationnels et humains liés à la mise en œuvre d un système d information de veille stratégique en entreprise. L idée principale étant d apporter des clés d interprétation aux managers qui souhaitent implémenter/renouveler les activités de veille dans leurs organisations. A la lumière d une revue de la littérature nous proposons une analyse des systèmes de veille considérant les aspects formels et informels de ces derniers. Des préconisations managériales sont formulées et une illustration à travers un cas réel est développée. Manelle Guechtouli ESCEM Ecole Supérieure de Commerce Et de Management Tours-Poitiers 11 rue de L ancienne comédie-bp5 86001. Poitiers. Te l : 05 49 60 53 02 MGuechtouli@escem.fr Mots clefs : Veille stratégique, organisation, formalisation. Abstract This paper is about human and organizational issues of a Business Intelligence (BI) system. The idea here is to help managers who want to implement/refresh BI activities in their companies. After a literature review, we suggest to analyze organizational issues in BI systems by considering their formal and informal aspects. Results are widely discussed. Key-words: Business Intelligence, organization, formal, informal.

Introduction Depuis plusieurs décennies, les auteurs en Gestion évoquent les difficultés liées au management en environnement complexe [Drucker, 1992, Avenier, 1997, Gadille et d Iribarne, 2000]. Qu elle soit justifiée par le phénomène de mondialisation, les développements incessants des TIC ou par la crise actuelle des marchés financiers, cette complexité renvoie au fait que les entreprises perçoivent leur environnement comme à imprévisible et hautement concurrentiel. Dans une telle conjoncture, comment aider les managers à faire face à cette complexité/imprévisibilité perçue? Notre article s'inscrit justement dans cette perspective. Précisément, nous nous intéressons au support de la prise de décision stratégique en situation perçue complexe. Nous considérons ici une pratique particulière de management de l information : la veille stratégique. Présentée comme un système informationnel, dont le but est de fournir, d analyser puis de diffuser des informations à valeur ajoutée auprès des décideurs. La veille peut ainsi être vue comme une pratique managériale qui vise à répondre aux différentes attentes d information des décideurs pour leur permettre de s adapter aux évolutions informationnelles de l environnement externe de leur entreprise [Thiétart, 1990]. De fait, les pratiques de veille stratégique visent à accroître la réactivité de l entreprise en détectant des signaux faibles [Ansoff, 1975] ou signes d alerte précoce [Lesca, 2001] qui permettent à l entreprise de s adapter aux changements en émergence ou à venir dans son environnement. Ces pratiques s inscrivent clairement dans une perspective d aide à la décision à travers un management de l information stratégique. Dans la littérature, un consensus semble s être établi autour de l utilité et de l intérêt de la veille stratégique. Des travaux fondateurs d Aguilar [1967] à des recherches plus récentes [Hannon, 1997 ; Brouard, 2002 ; Choo, 2002 ; Salles, 2003], elle apparaît comme indispensable pour le maintien des performances des entreprises, voire pour leur survie. Le constat qui remonte du terrain révèle cependant un certain paradoxe : l intérêt que semblent porter les managers à ces pratiques est manifeste, ils considèrent la veille comme essentielle à la survie et à la pérennité de leurs organisations. Dans le même temps, ces managers avouent souvent ne pas savoir précisément en quoi consistent les activités de veille, ni comment les mettre en place. En effet, H. Lesca et Raymond [1993] distinguent à ce sujet deux types de situations auxquelles le chercheur se trouve confronté, lorsqu il intervient en entreprise pour concevoir et mettre en œuvre un système de veille stratégique. Dans la première situation, l entreprise prétend être à l écoute de son environnement tout en étant dans l incapacité de décrire d'une part, de quelle façon elle réalise cette écoute et d'autre part, quelles sont les pratiques de veille qu elle utilise réellement. Dans la seconde situation, l entreprise reconnaît ne pas être sensible aux activités de veille stratégique. Ce constat nous amène à reprendre le questionnement suivant : pourquoi la veille stratégique n est-elle pas pratiquée et repérée de façon plus précise par les acteurs dans les entreprises? Il semblerait que l une des difficultés les plus importantes dans un contexte de veille soit précisément liée à la manière dont le processus est organisé (quelle structure, quels acteurs, quel type de management, etc.), notre article vise précisément à répondre à ce type de questionnement et à assister les managers lors de la mise en place un système de veille stratégique. Nous reviendrons globalement, dans un premier temps, sur la manière de faire de la veille en nous basant sur des références relevés dans la littérature, puis nous pousserons la réflexion pour essayer de comprendre comment la veille peut être formalisé dans l entreprise concrètement (quelle formalisation? quelles interactions?) Enfin, nous illustrerons nos propos par une étude de cas récente dans une grande entreprise du secteur industriel. Comment faire de la veille? Plusieurs modèles de veille stratégique sont proposés dans la littérature consacrée aux systèmes d aide à la décision. La majorité de ces modèles s inspirent d une démarche largement reconnue, celle du «cycle du renseignement». Principalement, cette démarche comprend les étapes suivantes [Alquier et Salles, 1997] : l expression des besoins ; la recherche d informations ; l exploitation (vérification, traitement, analyse, synthèse) ; la diffusion aux destinataires. Le schéma de veille exposé ci-avant a servi de base à la majorité des modèles de veille dans la littérature. Il n en reste pas moins incomplet, très simplifié et réducteur. De façon générale, les chercheurs dans leurs pratiques ou leurs observations comme les praticiens dans leurs actions au quotidien constatent les limites de ces modèles. En effet, le système de veille stratégique est perçu complexe car transverse à l entreprise dans la mesure où il implique différentes unités de l entreprise en interaction. Par conséquent, de nombreux acteurs à différents niveaux sont mobilisés. Ce système fait donc intervenir des compétences diverses et complé 2

1. Expression des besoins Décisions et actions 2. Recherche d information 3. L exploitation de l information formalisé dans une organisation. La question principale de cet article traite explicitement de l organisation et de la formalisation du système de veille en entreprise. Pour répondre à cette question, notre article suggère une réflexion autour de deux aspects, d abord autour de la formalisation du système de veille puis autour de l organisation des acteurs au sein de ce système. Ces deux aspects découlent d une revue de la littérature et sont explicités dans les paragraphes suivants. 4. Diffusion aux destinataires Figure1 Le système de veille selon le cycle de l information mentaires dont les intérêts et motivations peuvent parfois être contradictoires [H. Lesca et Kriaa, 2004]. Pour tenter de dépasser les aspects limités de ce modèle synthétique, plusieurs auteurs proposent une modélisation plus élaborée du système de veille. Les approches sont différentes mais nous pouvons globalement les catégoriser en deux catégories : les auteurs qui se focalisent et cherchent uniquement à détailler une seule des étapes du processus de veille [H. Lesca et al.,1997a ; Salles et al., 2000]. Leurs modèles gagnent en simplicité, en compréhension et voient leur dimension pédagogique renforcée. Toutefois, cela peut conduire à négliger, dans une certaine mesure, les autres phases du système tout en ne permettant pas la prise en compte de ce dernier dans sa globalité. D autres recherches proposent une approche plus globale du système de veille [Thiétart, 1990 ; Choo, 2002 ; Lesca, 2003]. Dans ce cas, les modèles produits restituent une vision d ensemble du processus mais peinent à fournir des descriptions pointues de chacune des phases qui le composent. De ces deux situations découlent une certaine ambiguïté et des difficultés conséquentes lors de la mise en œuvre de systèmes de veille stratégique. Il semblerait ces modèles de veille décrit dans la littérature restent plutôt théoriques et peu utilisés dans la pratique. En effet, présenter un des modèles précédent à un manager lui permettra au mieux- de comprendre le déroulement d un processus de veille, de connaitre les différentes phases et leur enchaînement mais la mise en œuvre du système global en entreprise restera floue. Plusieurs questions restent en suspens quant à la manière dont, concrètement, un système de veille peut être implanté/développé dans une entreprise : quelle organisation? Quelle structure? Quelle formalisation? Quels acteurs? Quelles règles d interaction? etc. Notre but étant d aider le manager dans ce contexte en tentant de préciser la manière dont un système de veille peut être La formalisation du système de veille stratégique en pratique Dans les années 1970, les processus de veille commencent à être formalisés en entreprise avec l apparition de «cellules de veille» : ceux que l on appelle communément «les veilleurs» constituent un personnel à temps plein chargé par le management de faire de la veille et affecté à un service particulier de l entreprise (souvent la stratégie, le marketing ou la R&D 1, [Hannon, 1997]). Ces cellules de veille témoignent d un passage d une veille individuelle à une veille organisationnelle et reflètent une prise de conscience du caractère nécessairement collectif de la veille. De fait, vu le nombre de sources d information qui existent pour une entreprise (les informations publiées, les informations collectées via les clients, les fournisseurs, les vendeurs, etc.) la tâche de collecte d information semble accablante voire impossible si elle est confiée à une ou deux personnes dans l entreprise [Gilad et Gilad, 1983]. En effet, les capacités cognitives humaines étant naturellement limitées [H.A. Simon, 1986], ces personnes seraient vite submergées par la quantité d informations à traiter. De plus, Gilad [1989, p. 32] note que, souvent, les entreprises qui assignent uniquement un seul analyste aux taches de collecte, d analyse et de diffusion de l information de veille rencontrent des difficultés à convaincre les managers d utiliser les résultats du processus de veille et à gagner en crédibilité et en pertinence quant aux informations de veille H. Lesca [1994] précise ainsi que l écoute intelligente et attentive de l environnement ne peut être que l affaire de l entreprise toute entière et non pas uniquement d une partie de ses membres. Si l on accepte l aspect collectif de la veille on comprend alors le besoin d une organisation des activités de veille et des ressources allouées, cette organisation pouvant être formelle ou informelle [Gilad, 1989, p. 67]. Nous verrons cela plus en détail dans les paragraphes suivants. 1 Recherche et Développement. 3

Mise en place du système de veille : entre formelle et informelle Toutes les entreprises n ont pas forcément besoin d une approche organisée concernant les problématiques de veille [Gilad, 1989]. En effet, l entreprise peut opter pour une démarche de veille organisée ou pas selon ses préférences et son mode de fonctionnement. Concrètement, l entreprise se trouve face à un certain nombre de questionnements concernant notamment la manière d organiser ses activités de veille, les acteurs concernés par ces activités, le support du management dans ce contexte, etc. S agissant de ce dernier point, remarquons la difficulté qu éprouve parfois le management d une entreprise à expliciter l organisation de son système de veille. En effet, si la partie «formelle» du système est souvent visible, celle qui est «informelle» semble difficile à déterminer. De plus, les managers doivent pouvoir justifier leurs choix quant à l allocation des ressources (humaines et matérielles) de l entreprise. Dans ce contexte, décider du degré de formalisation du processus de veille semble d autant plus complexe. Afin de mieux comprendre cet aspect du système de veille, considérons de manière simpliste que ce dernier peut être placé sur un axe représentant un continuum allant du formel à l informel ( Figure 2 Degrés de formalisation du système de veille). Nous pouvons considérer les deux cas extrêmes représentés : le système formel et le système informel. SIVS informel Formalisation SIVS formel Figure 2 Degrés de formalisation du système de veille Opter pour un système purement formel implique que l entreprise connaît a priori ses besoins et qu elle a identifié ses cibles et les personnes concernées par le processus de veille. Dans ce cas, les veilleurs sont souvent désignés par le management, le processus de veille est clairement identifié et l information souvent centralisée. Il semblerait que plus le processus est formalisé (avoir une procédure préalablement définie), plus il correspond à des zones de problèmes connus et déjà analysés avec précision [Pateyron, 1997]. Par opposition, dans un processus purement informel, aucune procédure n est mise en place par le management, chaque employé décide de la manière dont il organise ses propres activités de veille, selon ses préférences et ses compétences. Dans ce cas, la veille est souvent «éclatée» dans l entreprise, la centralisation de l information dépend du type d organisation choisi par les acteurs. Il semble difficile d avoir un retour sur la vision stratégique de l entreprise s il n y a pas de lien formel entre les veilleurs et la stratégie de l entreprise. Le processus de veille informel soutient avant tout des informations informelles (comme les informations orales ou les rumeurs) qui circulent plus facilement et plus rapidement dans ce contexte. Prendre le temps de formaliser une information peut avoir des conséquences négatives. Certains auteurs comme Pateyron [1997] soutiennent notamment que le fait de formaliser une information prend du temps par rapport à une information non formalisée. Ce temps pris peut avoir une influence sur l utilité de l information car plus elle date et moins elle a d intérêt. Les deux approches précédentes sont radicalement opposées et les points de vue diffèrent quant au choix de l approche la plus avantageuse. A ce sujet, Gilad et Gilad [1983] concèdent plus d avantages et moins d inconvénients au processus formel tandis que Romani et Bournois [2000] préconisent une communication informelle (entre le responsable veille et son réseau afin de faire fonctionner le dispositif). Pour notre part, nous avons choisi de relativiser les résultats des auteurs précédents. En effet, notre but n est pas de trancher en faveur de l une ou de l autre des approches. Il consiste plutôt à comprendre l utilité de chacune d elle pour pouvoir aider des managers à comprendre les tenants et les aboutissants dans chaque contexte. Nous allons résumer les avantages et inconvénients de chaque type de système dans le tableau suivant : 4

Système de VS 2 formel Avantages Cible les informations selon les besoins de la stratégie et du management Elimine les redondances et aide les acteurs à focaliser leur attention. Centralise l information, facilite son évaluation, sa validation et sa diffusion à un réseau prédéfini. Inconvénients Coûteux en termes de mise en place, de maintenance, et de formations/ Stages au personnel et retour sur investissement difficile à évaluer. Rigidité du système car imposé par le management et difficile à évaluer en termes de performance. Encourage la collecte de l information sans pour autant être garant de sa qualité. Système de VS informel Peu coûteux en termes de mise en place, de maintenance, et de formations/ Stages au personnel. Pas de pressions du management, non obligatoire. Transverse à l organisation et peu rigide. La qualité peut prendre le pas sur la quantité en l absence de pressions hiérarchiques. Redondance des sources et des informations. Manque d une fonction centralisée d évaluation et de validation de l information. Pas de vision stratégique et pas de détermination systématique des besoins et des priorités. Dépend uniquement du bon vouloir de l employé. La recherche d information n est pas structurée et la diffusion parfois aléatoire. Tableau 1 Avantages et inconvénients d un système de VS formel/ informel 3. Précisons par ailleurs que ce qui nous intéresse ici n est pas l information de veille en elle-même, qui peut être considérée suivant sa source comme formelle ou informelle 4, mais uniquement le processus que l on formalise ou non selon les besoins, préférences et organisation fonctionnelle de l entreprise. De plus, le choix entre organisation formelle ou informelle de l entreprise n est pas forcément catégorique, l entreprise peut très bien opter pour un équilibre entre les deux approches (Figure 3). Par exemple, une entreprise peut avoir mis en place un processus de veille formel, et dans le même temps, on peut constater l émergence d un processus informel qui viendrait se greffer au processus formel. En effet, des acteurs pourraient avoir des activités de veille en dehors de ce qui est prescrit par le management. Acteur 1 Directeur veille Cellule de veille formelle Acteur 4 Veilleur1 Veilleur2 Veilleur3 Acteur 2 Acteur 6 Acteur 5 Acteur 3 Acteur 7 Lien formel Lien informel Figure 3 Illustration d un réseau formel et informel 2 Veille Stratégique. 3 Inspiré de Gilad et Gilad [1989, p. 67]. 4 Il existe plusieurs typologies de l information dans la littérature, celle de Petyron [1997] suggère que l information peut être classée selon son origine comme formelle ou informelle. 5

La figure précédente pourrait en l occurrence illustrer le cas où des employés de l entreprise (indépendants du service de veille) pratiquent des activités de veille pour le besoin de leur métier. Les vendeurs par exemple ont notamment besoin de s informer sur l environnement concurrentiel de l entreprise pour pouvoir fixer leurs prix de vente. Ils ne font pas partie du service de veille mais peuvent être en contact avec ce dernier. Cela ne les empêche pas de «faire de la veille» à leur niveau de manière non formelle dans le cas où ils n ont pas de directives du management dans ce cadre. Finalement, un système de veille stratégique étant lié à plusieurs paramètres (contexte, environnement de l entreprise, mode de communication, etc.). Il s avère complexe pour une entreprise de trancher explicitement entre système formel et informel mais semble plus judicieux de décider en termes de degré de formalisation du système de veille. En effet, cela reviendrait à se représenter la formalisation du système dans une perspective moins catégorique et plus évolutive. Dans ce cadre, le degré de formalisation déterminerait la proportion du formel et de l informel dans un système de veille, ce dernier pourrait être plus ou moins formel selon les besoins et préférences de l organisation. De plus, une fois le degré de formalisation du système défini, il reste à décider de la structure du système de veille. Lors de nos différentes observations en entreprise, il apparaît que la structure du système de veille est souvent influencée par le degré de formalisation de ce dernier et plus le système est formalisé, plus les acteurs tendent à être organisés en structure centralisée. Finalement, l organisation du système de veille passe autant par une détermination du degré de formalisation du système que par l organisation des ressources humaines à l intérieur du système. Dans cette perspective, il semble utile de définir les règles d interactions entre les acteurs du système de veille et de comprendre leur mode de fonctionnement collectif. A ce sujet, il apparaît dans la littérature dédiée que les «acteurs de la veille» soient souvent organisés en réseau. Organisation de la veille en réseau Plusieurs auteurs suggèrent que l organisation des acteurs du système de veille se fait en réseau ou parlent explicitement de «réseau de veille» [Gilad, 1989, S. Amabile, 1997 ; Romani et Bournois, 2000 ; Kriaa, 2006]. Des auteurs comme Martinet et Ribault [1989, p. 237] préconisent des activités de veille coordonnées par «une équipe de spécialistes animant un réseau de correspondants». Gilad [1995] propose la formation d un réseau multidisciplinaire de ressources humaines à l intérieur et à l extérieur de l entreprise qui serait motivé pour communiquer de l information de veille 5[Gilad, 1995, p.5]. Par ailleurs, Fayard [2000] insiste sur l utilité d une organisation en réseau dans un contexte de veille stratégique et stipule qu «outre son caractère organisateur et connecteur, le réseau est l instrument idéal du traitement du signal faible et du bruit à partir d une intention qui ne répugne pas à se remettre en cause pour gagner en qualité et en efficacité». De fait, le réseau peut être vu comme «une puissante clé d interprétation des phénomènes organisationnels. Penser réseau c est penser interactions, imbrications, adaptations et mouvement. ( ). Le réseau est une forme d organisation régi par des dynamiques internes et des stratégies sociales» [Christian, 1994, p. 179]. La notion de réseau apparaît également à travers le concept de «réseau d attention» [S. Amabile, 1997, p. 359], l auteur propose en effet de concevoir le système de veille comme un «réseau d attention» en reprenant la définition de Coudret qui voit le réseau comme «un espace organisationnel non coercitif mobilisant conjointement les compétences d acteurs autonomes dans une stratégie de disponibilité industrielle» 6. Déterminer la structure du réseau est très important mais souvent négligé dans la littérature dédiée. En effet, Miller [1999, p. 56] souligne concernant les liens entre les veilleurs et les décideurs que «les problèmes de structure sont critiques mais sont souvent omis». De plus, [Gilad, 1995, p.2] constate que «généralement, les PDG américains qui ressentent des difficultés dans leurs activités de veille sont ceux qui les structurent mal ou les délèguent aux mauvaises 5 A cross-disciplinary network of human sources inside and outside the company that is motivated to communicate competitive information, [Gilad, 1995, p. 5]. Traduit de l anglais par nous. 6 Cités par S. Amabile [1997, p.362] 6

personnes» 7 [Gilad, 1995, p.3]. Cet argument nous encourage d autant plus à accorder de l importance à la structure et aux choix des acteurs du système de veille. Cela nous amène encore une fois à notre question problématique, comment est sensé s organiser un système de veille dans une entreprise? D après les éléments précédents il pourrait effectivement s agir d une organisation en réseau. Afin de tenter de confronter les aspects théoriques précédents à ce qui se passe sur le terrain, nous avons décidé d étudier la structure et l organisation d un système de veille stratégique dans une organisation et d en déterminer les aspects formels et informels afin de pouvoir formuler des suggestions aux entreprises à ce sujet. Le cas de l entreprise Omega 8 L entreprise Omega est une grande entreprise du secteur industriel. Leader sur son marché en termes de volumes et de chiffres d affaires, elle subit les assauts de ces concurrents et cherche inlassablement à conserver sa place de leader. Afin d étudier la manière dont les activités de veille étaient organisées dans l entreprise Omega, nous avons mené une étude selon la méthodologie de cas enchâssés (Musca, 2006) et cela en deux temps. D abord en observation non participante en menant une série d entretiens semi-directifs auprès des veilleurs de l entreprise et de certains des responsables liés aux activités de veille (45 entretiens d une durée moyenne de deux heures). Nous avons ensuite intégrer l entreprise en observation participante pendant plusieurs mois en assurant des activités de veille au sein de la plus importante cellule de veille de l organisation, nous avons pu collaborer étroitement avec les veilleurs de l organisation. Les données recueillies à travers nos différentes observations ont été analysées en utilisant le logiciel de traitement de données qualitatives Nvivo. Les observations relatives à l organisation du système de veille vont être exposées dans les paragraphes qui suivent. Nous les avons organisées selon les différentes phases de collecte, traitement et diffusion de l information de veille en explicitant la manière dont les activités de veille de l entreprise s intègrent dans ces phases. L organisation de la veille chez Omega L entreprise Omega possède une cellule de veille dédiée en interne. Malgré leur statut formel, les acteurs de cette cellule sont difficiles à identifier et à approcher. En effet, lors de notre observation non participante, le responsable veille a clairement refusé de nous mettre en contact avec ses collaborateurs du système de veille pour des raisons de confidentialités. Ce dernier nous apprend qu il reste même discret sur sa propre identité en interne lors de l envoi de mail à caractère stratégique. «Les mails que j envoie sont signés «l équipe Market intelligence» ( ) peu de gens connaissent mon identité en fin de compte.» Cellveille2. De même, les interactions entre cette cellule centrale et le reste de l organisation furent difficile à déterminer car extrêmement complexes. Une grande partie de ces interactions est informelle, irrégulière et empruntant différents supports (mails, réunions, téléphone, etc.). Le système de veille chez Omega est officiellement organisé en trois cellules de veille principales à travers l entreprise et coordonnées par une cellule centrale en stratégie. Le rôle de cette cellule est de gérer toutes les informations de veille provenant des veilleurs dans l entreprise. Cette cellule est également censée coordonner les veilleurs de l entreprise et faire le lien entre ces derniers et la stratégie. Ainsi, la cellule coordonne les équipes de veilleurs dans les trois principales structures de l entreprise, à savoir les 3 BU (Business Unit) de l entreprise. 6.1 La cellule de veille centrale de l entreprise Cette cellule est censée gérer les veilleurs de l entreprise et centraliser les informations de veille. Elle dépend de la direction stratégie. Cette cellule est composée de 3 acteurs : un manage, un coordinateur veille et une analyste. 7 Traduit par nous. 8 Pour des raisons évidentes de confidentialité liées à la sensibilité des données recueillies, nous resterons discrets quant au nom et aux informations pouvant permettre d identifier l entreprise. 7

PDG Directeur stratégie Cellule Coordinateur Manager Centrale compétition veille Coordinateur Analyste Figure3: Organigramme cellule de veille centrale L organigramme de la cellule est présenté ci-après. Les salariés de la cellule de veille font de la veille à temps plein et de manière formelle, c'est-à-dire que les activités de veille font officiellement partie de leur charge de travail et qu ils sont notamment évalués par rapports à ces activités. Au sein de cette cellule, le terme veille stratégique (ou plus exactement «Market intelligence») semble avoir une connotation fortement politique. En effet, en plus de ses activités «veille», le coordinateur veille a en charge les relations entre l entreprise et les organismes externes, c'est-à-dire les analystes de l industrie. Il en va donc, dans une certaine mesure, de l image de marque de la société. 6.2 Interactions de la cellule de veille centrale La cellule de veille centrale est censée gérer les informations qui remontent des équipes de veilleurs des trois unités marché ou qui proviennent de toute l organisation. Cette cellule centrale coordonne les différents veilleurs disséminés dans l entreprise. Elle est en interaction avec plusieurs personnes à des niveaux hiérarchiques différents. Le schéma suivant reprend les interactions de cette cellule avec les autres cellules de veille de l entreprise qu elle est officiellement censée coordonner. Il fait aussi apparaître les différents veilleurs de l entreprise en relation avec la cellule de veille. Ces derniers jouent un rôle d expert et participent au comité de veille de manière officielle. Interactions informelles Interactions formelles «En fait mon poste officiel c est strategy analyst (en résumé c est market intelligence plus industry analyst relations) ( ) Gérer les industry analyst relations consiste à gérer les relations avec les analystes de l industrie comme Frost & Sullivan etc.» CellVeille2. La cellule de veille centrale joue également un rôle pour centraliser l information notamment à travers les réunions mensuelles du comité de veille. Ce rôle lui donne un caractère transverse dans l organisation. «Le service de veille est en relation avec tous les segments de l entreprise ( ). Au niveau corporate, on est une centrale d information mais, on essaie aussi de centraliser tous les chiffres. Si quelqu un au Qatar me demande des informations pour battre un concurrent, on va faire le maximum pour l aider. On peut faire aussi des recherches ad hoc.» CellVeille2. «On s est aperçu ( ) qu il y avait plein de services de renseignement chez «Omega» mais qu ils étaient tous éclatés. Il fallait centraliser l information pour ensuite pouvoir la diffuser» CellVeille2. Figure 4 Interactions des veilleurs dans l'entreprise La cellule de veille centrale de l entreprise est clairement identifiée : ses acteurs ont des activités de veille officielles, explicitement définies et intégrées dans leurs objectifs annuels personnels. Ils sont, par conséquent, jugés sur ces activités par le management et doivent accomplir un certain nombre de tâches afin explicitement définies. A cette cellule de veille centrale et formelle, viennent se greffer d autres acteurs. Il s agit des veilleurs provenant des 3 autres équipes de veilleurs de l entreprise (provenant des 3 BU). Ces veilleurs ne font pas partie de la cellule de veille centrale mais font officiellement partie du comité de veille. Par conséquent, ils ont des obligations implicites envers la cellule de veille centrale. La veille fait donc partie de leurs tâches offi- 8

cielles mais de manière partielle, car ils ont d autres responsabilités par ailleurs. Ils peuvent par conséquent être considérés comme des veilleurs formels car ils sont en charge, officiellement, de renseigner la cellule de veille. Les autres participants au comité de veille y prennent part en qualité d expert. Leurs interactions avec la cellule de veille ne sont pas toujours formelles. Par ailleurs, chaque veilleur possède son propre réseau de veille. Il s agit de sources d information qui peuvent se situer dans ou hors de l entreprise. Ces «sources» correspondent parfois à d autres acteurs n ayant (souvent) aucune obligation formelle de renseigner les veilleurs. Comme nous l avons déjà évoqué, la structure la plus importante est celle de la BU1. Elle semble avoir des activités de veille particulièrement développées. 6.3 L équipe veille de la BU1 La BU1 possède une place prépondérante dans l entreprise (70% du CA). Elle est dotée de l équipe de veille la plus importante de l entreprise. Cette dernière comprend cinq salariés et un stagiaire. Cette équipe n a pas d équivalent dans les autres structures de l entreprise (les autres BU). Nous avons par conséquent décidé d étudier cette équipe de veilleurs en particulier. L organisation et le fonctionnement de cette dernière, ainsi que ceux de la cellule de veille centrale, seront détaillés dans les paragraphes suivants. Cette équipe de veille, que nous appellerons VBU1 se compose de trois ingénieurs, un stagiaire et un manager. Son rôle est d établir le plan stratégique précis de l entreprise pour son segment de marché et de fournir des informations et des analyses concurrentielles. Chaque ingénieur a un rôle prédéfini quant à la surveillance de l environnement concurrentiel. Selon ses compétences et son domaine de prédilection, il interviendra différemment dans le système de veille. En effet, deux personnes s intéressent à l analyse de marché et cherchent à faire des pronostics réalistes quant à l évolution du marché. Une personne s intéresse aux produits des concurrents et doit établir une base de données comparative à ce sujet. Une autre personne est responsable «prix», elle cherche, notamment, à connaître les prix pratiqués par les concurrents ainsi que leurs marges. Enfin, le manager a pour rôle de coordonner toutes ces activités. Les membres de cette équipe ont des activités de veille (essentiellement concurrentielle) à temps partiel, ils ont d autres responsabilités par ailleurs. «La veille concurrentielle constitue 50% de mon travail» VBU1_3. «La base de données sur les produits concurrents n est qu une partie de mon travail» VBU1_4. Les acteurs de la cellule VBU1 9 sont organisés autour d un manager qui supervise toutes leurs activités y compris celles liées à la veille. La cellule dépend directement du directeur marketing avec lequel elle interagit au quotidien. Elle est également en relation avec le service d analyses stratégiques de l entreprise à travers la cellule de veille centrale. De plus, chaque acteur de la cellule possède son propre réseau à l intérieur ou à l extérieur de l entreprise, réseau comprenant différentes sources d information. «Nous sommes en relation avec une dizaine d analystes marchés en Corporate» VBU1_2. 6.3.1 Les activités de veille de la cellule VBU1 Les activités de veille de cette cellule sont très peu formalisées. Aucune procédure n est définie pour faire remonter l information ou l analyser. Chacun est libre d organiser son travail comme il le souhaite et cela semble convenir aux acteurs. «Ce n est pas formalisé ( ) mais il n y a aucun besoin de formaliser» VBU1_4. Seule la diffusion de l information est soumise à certaines instructions. En effet, la cellule VBU1 est responsable de la communication des informations de veille à travers deux procédés. Le premier concerne la newsletter hebdomadaire. Le second consiste à effectuer une revue régionale de la concurrence ainsi qu une cartographie bi-annuelle de l environnement concurrentiel. 6.3.1.1 La newsletter de l équipe VBU1 Il s agit d une e-newsletter hebdomadaire spécialisée. C est essentiellement une revue de presse résumée et commentée à travers un éditorial. Cette newsletter est envoyée par mail à une liste de diffusion composée essentiellement de directeurs marketing et vente, des correspondants de la cellule VBU1 en région, des responsables produits, les directeurs stratégie et R&D, en 9 Veille Business Unit 1 9

plus de toutes les personnes qui demandent à la recevoir. «La newsletter est un condensé d informations concurrentielles» VBU1_4. «Ce sont des informations qui viennent essentiellement de la presse ou des salons» VBU1_1. Réseau formel Cellule de veille centrale Analystes en régions (correspondants) Cellule VBU1 6.3.1.2. Les revues régionales de la concurrence et le fichier concurrence La cellule VBU1 est chargée, deux fois par an, de faire une présentation complète sur la concurrence, consolidée avec un réseau d acteurs en région (à travers des réunions en conférence téléphonique). Cette présentation positionne l entreprise dans son marché par rapports aux concurrents, analyse les forces et faiblesses de ces derniers, tente de déterminer leur stratégie, etc. Concrètement, chaque membre de l équipe VBU1 joue un rôle dans la création d une cartographie de la concurrence selon ses compétences et ses connaissances. Le fichier, constitué à cette occasion, est ensuite envoyé aux correspondants de la cellule dans chaque région à des fins de consolidations. Dans un troisième temps, le fichier consolidé est envoyé au management et à d autres responsables ciblés dans l organisation (directeurs responsables du service stratégie, responsables ventes ou produits, etc.). Chaque membre de l équipe VBU1 contribue à créer la partie du fichier qui concerne ses compétences de manière quasi-indépendante. Nous avons recensé trois problématiques générales pour les quatre acteurs en place 10 : une première concernant les produits, une autre les prix et les implantations des usines et, enfin, la dernière concerne les ventes et les prévisions. Le manager joue le rôle de coordinateur et vérifie la cohérence de l ensemble du fichier crée autour de ces problématiques. Le stagiaire fait le lien entre les acteurs et apporte une aide à chacun des membres de l équipe. Finalement, nous pouvons schématiser les interactions de la cellule VBU1 avec son environnement à travers la figure suivante : 10 Le quatrième acteur : l analyste financier étant en congé maternité, son travail fut réparti entre l analyste marché et le stagiaire. Réseau informel Figure6 Interaction cellule VBU1 et environnement Les relations entre la cellule de veille centrale et l équipe VBU1 peuvent, parfois, apparaître difficiles, voire tendues. En effet, le coordinateur veille semble avoir un statut un peu «flou» aux yeux des membres de l équipe VBU1, ce qui peut être source de confusion et de malentendus. «En corporate, ils ne font pas vraiment d analyse, ce n est pas très poussé ( ). Le corporate est censé gérer les équipes de veilleurs dans chaque BU, mais il se trouve qu il n y a pas d autres équipes comme la nôtre dans les autres BU ( )» VBU1_4. «L équipe Market Intelligence fait la même chose que nous( ).» VBU1_1. L organisation du système de veille général n est pas clairement formalisée. Par conséquent, les acteurs ont parfois du mal à situer leur travail dans le contexte global de l organisation. De plus, les tâches ne semblent pas être réparties de manière très précise et équilibrée. Cela mène notamment à une certaine redondance dans les activités des uns et des autres. Une meilleure répartition des tâches pourrait faire gagner un temps précieux à des acteurs déjà très occupés. 6.3.2 Les outils de la VBU1 Au-delà des réseaux d acteurs, chaque individu utilise ses propres outils comme support à son activité de veille. Il s agit essentiellement d abonnements payants à des sites d information et d analyse ou des outils d alertes sur Internet. Il n existe pas de processus formel de collecte d information en interne. Les tentatives dans ce contexte furent décevantes. La dernière, en 2002, concernait la mise en place d un outil pour formaliser la col- 10

lecte de l information. Les veilleurs de la cellule VBU1 ont collaboré avec un «analyste processus» en interne. Cet outil était une base de données, sous format Excel, destinée aux acteurs sur le terrain (vendeurs, techniciens, etc.). L objectif de cette base était de faire remonter des informations sur les concurrents. L outil n a pas eu le succès escompté. En effet, il ne fut pas utilisé au quotidien et peu d informations furent effectivement renseignées. L outil fut rapidement abandonné car jugé trop complexe par les acteurs sur le terrain. «L outil mis en place était trop complexe ( ) en plus, les gens trouvent toujours le moyen de dire qu ils sont trop occupés pour renseigner quoi que ce soit!» VBU1_4. «Franchement, j ai tellement d outils à remplir, je n ai que faire d un outil en plus! Si les gens du management ont besoins d informations pour la stratégie, ils n ont qu à les demander directement je n ai pas le temps pour remplir encore un outil!» Veille_Ind1. Depuis, les acteurs de la cellule de veille sont récalcitrants quant à la mise en place d un processus formalisé de collecte d information. Ils doutent fortement de l utilité et de l intérêt d un tel processus. En effet, l entreprise a notamment pour projet d intégrer un outil de collecte d information de veille stratégique au CRM 11 déjà en place. Si cette démarche est en cours de construction et n a donc pas encore abouti elle rencontre pourtant des échos défavorables. «En termes de processus, un outil oracle va être intégrer au CRM, c est encore un projet pour l instant ( ) je ne pense pas qu il sera utilisé». VBU1_1. «Ça ne marchera pas, c est trop complexe ( ), en plus le CRM est contre-intuitif». Veille_Ind1. Finalement, il apparait que la motivation des acteurs joue un rôle important dans ce contexte. En effet, si ces derniers ont une opinion négative vis-à-vis de l outil, ils ne l utilisent pas. La prise en compte de leurs opinions est donc primordiale. Cette prise en compte passe par le questionnement et la compréhension de leurs motivations. L analyse des données effectuée nous a permis d aboutir à un certain nombre de résultats que nous avons choisis de présenter sous forme de recommandations destinées aux managers/responsables veille. 7 Résultats et recommandations L idée ici est de présenter le résultat de notre étude en confrontant nos observations sur le terrain (analysés ciavant) aux aspects théoriques recensés dans la littérature. 11 Customer Relationship Management. Plusieurs points sont soulevés, certains viennent conforter des aspects déjà présents dans la littérature tandis que d autres sont plutôt «émergents» directement issus de notre étude exploratoire. Nous avons choisis de présenter nos résultats sous formes de recommandations afin de les rendre plus accessibles aux managers. Pour répondre à notre question de recherche précédente qui rappelons-le, abordait de manière spécifique la manière dont un SIVS pouvait être organisé dans une entreprise nous avons mis en perspective un certain nombre de points. D abord l entreprise formalise, au moins en partie, son système de veille. Pour des raisons déjà explicitées, cette formalisation permet de faciliter les interactions entre les acteurs mais soutient aussi l identification de ces derniers (savoir quelles personnes contacter si l on a besoin d obtenir/d envoyer une information de veille en particulier). L entreprise doit communiquer autour de ces pratiques de manière appropriée. Par ailleurs, formaliser le système permet également d avoir l appui de la direction. En effet, quand l activité est informelle, les veilleurs ont du mal à légitimer leur rôle et à persuader les acteurs de l entreprise de collaborer. D un autre côté, les systèmes sont souvent organisés en réseau dans un contexte de veille. Nos résultats encouragent une structure centralisée (un animateur ou un responsable veille) car nous avons constaté l utilité d avoir, au moins, une personne qui centralise l information. Cette personne (ou structure) peut être en charge de la coordination et de l organisation des activités au sein du système de veille. Elle peut également jouer le rôle indispensable d animateur du système en organisant des réunions entre veilleurs ou en instaurant des incitations directes pour les veilleurs. Notre étude suggère également de se baser sur les pratiques qui existent déjà dans une entreprise pour éviter les phénomènes de résistance au changement. En effet, de nombreux acteurs ont besoin de faire de la veille par rapport à leur métier (les vendeurs, les commerciaux, les ingénieurs R&D, etc.). Ces acteurs ont également des procédures pour communiquer l information dans l entreprise, au moins pour ce qui est de l information opérationnelle (comme les systèmes de reporting ou les bases de données). Notre modèle propose de se greffer sur un dispositif déjà existant en y ajoutant l aspect «veille». Il s agit, par exemple, d ajouter une case concurrence à un weekly ou de créer un fichier concurrence dans une base de données. Globalement, nos suggestions consistent à repenser le système de veille de manière globale et fonctionnelle. Nous retenons que l organisation du système dépend, de façon sensible, du management et de la manière 11

dont ce dernier perçoit et soutient les activités de veille. La formalisation du système de veille est une question de degré et dépend essentiellement d éléments contingents à l organisation (comme la manière dont les acteurs communiquent, la culture organisationnelle, etc.). Si les résultats de notre recherche suggèrent une organisation formelle du SIVS, ils indiquent, dans le même temps, que certains aspects de ce système gagnent à rester informels. En particulier, nous recommandons une structure du système en réseau centralisée en soulignant l importance de la fonction de l acteur (ou des acteurs) qui centralise l information de veille, anime et organise le SIVS. Notre cas pratique autour de l organisation du système de veille stratégique à l entreprise Omega nous a essentiellement permis de faire certaines suggestions aux managers pour améliorer l opérationnalisation et le fonctionnement de leur SIVS. L idée étant de permettre à ces acteurs en particulier et à d autres de pouvoir comprendre comment un SIVS pouvait être organisé dans une entreprise et de mettre en perspective certains des enjeux qui lui sont liés. 12

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