Scolarisation des filles : la réussite de Sinendé au Bénin Odile Akpaka et Aimé Gnimadi Institut international de planification de l éducation
Scolarisation des filles : la réussite de Sinendé au Bénin
Les idées et les opinions exprimées dans ce volume sont celles de l auteur et ne représentent pas nécessairement celles de l UNESCO ou de l IIPE. Les appellations employées dans ce volume et la présentation des données qui y figurent n impliquent de la part de l UNESCO ou de l IIPE aucune prise de position quant au statut juridique des pays, territoires, villes ou zones, ou de leurs autorités, ni quant à leurs frontières ou limites. La publication de ce document a été financée grâce à la subvention de l UNESCO et aux contributions de plusieurs États membres de l UNESCO, dont la liste figure à la fin de ce document. Publié par : l Institut international de planification de l éducation 7-9, rue Eugène Delacroix, 75116 Paris, France e-mail : info@iiep.unesco.org Site web de l IIPE : www.unesco.org/iiep Maquette de couverture : Composition : Linéale Production Impression et brochage : Atelier d impression de l IIPE IIEP/WD/144408/R1 UNESCO 2005
Présentation de la série Au Forum mondial sur l éducation, qui s est tenu à Dakar en avril 2000, la communauté internationale a réaffirmé son engagement à garantir l accès pour tous à une éducation de base de qualité à l horizon 2015. Les efforts accomplis ont entraîné une nette amélioration des taux de scolarisation. Malgré ces bons résultats, de très nombreux enfants n ont toujours pas accès à l éducation et d autres abandonnent l école. Il ne suffit donc pas d augmenter les ressources et les capacités des systèmes éducatifs pour résoudre efficacement le problème. Dans son projet de recherche sur une éducation de qualité pour tous, l IIPE étudie différentes idées novatrices visant à améliorer l offre d éducation de base et son fonctionnement afin de la rendre plus souple et plus ouverte au large éventail des besoins des enfants et des adolescents non scolarisés ou en état de précarité. Parmi ces idées nouvelles, on peut citer : tous les programmes qui visent à améliorer l «éducabilité» des enfants d âge préscolaire ou scolaire par le biais de programmes de santé et de nutrition ; les expériences d enseignement non formel menées à travers le monde, qui font appel à d autres formes d organisation de l enseignement et de la formation, à des méthodes d enseignement et d apprentissage différentes et qui aident les enfants et les adolescents à combattre l exclusion ; les nouvelles méthodes de gestion qui laissent aux communautés une plus grande latitude dans la conduite et l organisation de l éducation de leurs enfants. 5
Présentation de la série Il faut espérer que ces innovations s étendront et qu elles influenceront l organisation et la gestion des systèmes éducatifs traditionnels. Gudmund Hernes Directeur, IIPE 6
Table des matières Présentation de la série 5 Liste des abréviations 9 Liste des tableaux 11 Liste des graphiques 12 Liste des encadrés 12 Résumé 13 Introduction 15 Chapitre 1. Évolution récente de l éducation au Bénin 21 Progrès du système éducatif formel 21 Politique éducative 22 Augmenter la scolarisation des filles : l avènement d «Éducation et communauté» 27 Principes, objectifs et mise en œuvre d EDUCOM 29 Chapitre 2. Évolution de la situation à Sinendé 33 Sinendé au démarrage du projet EDUCOM 33 Le chemin parcouru 36 Chapitre 3. Stratégies porteuses et facteurs déterminants 49 Stratégies porteuses pour la promotion de la scolarisation des filles 49 Facteurs déterminants 58 Chapitre 4. Actions efficaces 67 Au niveau des écoles 67 Au niveau des structures sous-préfectorales et locales 76 7
Table des matières Au niveau des femmes 79 Actions menées par des acteurs de la société civile, des ONG et d autres programmes 82 Chapitre 5. Les défis à relever 89 Encore beaucoup d enfants non scolarisés 89 Déperdition des filles plus importante que celle des garçons 93 L offre éducative n a pas suivi l augmentation de la demande 97 La qualité de l enseignement demeure un problème 100 Nouveau contexte créé par la décentralisation 106 Problèmes économiques non résolus 108 Chapitre 6. Implications pour la mise en place des stratégies au niveau national 113 Quelles leçons tirer au niveau national des stratégies porteuses pour la promotion de la scolarisation des filles? 113 Comment tenir compte des facteurs déterminants de succès dans une commune? 119 Comment faire de l éducation des filles une priorité aux différents niveaux? 122 Conclusion 125 Références 129 8
Liste des abréviations ADEA APE ATAPE BEPC CEG CEP CI CL CM CN CSP Association pour le développement de l éducation en Afrique Association des parents d élèves Assistance technique aux associations de parents d élèves Brevet d études du premier cycle Collège d enseignement général Certificat d études primaires Cours d initiation (première année de l enseignement primaire) Conseil local Cours moyen Cellule nationale Comité sous-préfectoral EDUCOM Projet Éducation et Communauté EQF GF GV IIPE MCC École de qualité fondamentale Groupement féminin Groupement villageois Institut international de planification de l éducation Ministère de la Culture et de la Communication 9
Liste des abréviations MENRS MEPS Ministère de l Éducation nationale et de la Recherche scientifique Ministère des Enseignements primaire et secondaire MPREPE Ministère du Plan, de la Restructuration économique et de la Promotion de l emploi ONG PNUD SBEE UCP Organisation non gouvernementale Programme des Nations Unies pour le développement Société béninoise d électricité et d eau Union communale des producteurs UNESCO Organisation des Nations Unies pour l éducation, la science et la culture UNICEF USAID Fonds des Nations Unies pour l enfance Agence des États-Unis pour le développement international VIH/sida Virus de l immunodéficience humaine/syndrome d immunodéficience acquise 10
Liste des tableaux Tableau 2.1 Évolution des effectifs par sexe et du pourcentage de filles dans l enseignement primaire à Sinendé (1994/1995-2003/2004) Tableau 2.2 Évolution des effectifs d élèves dans l enseignement secondaire à Sinendé (1996/1997-2003/2004) Tableau 2.3 Taux de couverture comparés en eau potable au 31 décembre 2002 Tableau 2.4 Évolution comparée du nombre d abonnés de la SBEE en eau (1996-2002) Tableau 4.1 Réalisations d EDUCOM selon les enseignants Tableau 4.2 Projets mis en œuvre à Sinendé dans le sillage d EDUCOM Tableau 5.1 Taux bruts de scolarisation en pourcentage à Sinendé et ailleurs au Bénin, en 2002/2003 Tableau 5.2 Structure du corps enseignant à Sinendé en 2003/2004 Tableau 5.3 Taux globaux de redoublement par sexe aux niveaux local, départemental et national en 2001/2002 et 2002/2003 Tableau 5.4 Taux globaux de promotion par sexe aux niveaux local, départemental et national en 2001/2002 et 2002/2003 11
Liste des graphiques Graphique 2.1 Évolution comparée des effectifs d écoliers par sexe à Sinendé (1994/1995-2003/2004) Graphique 2.2 Variation annuelle en pourcentage et par sexe des effectifs d écoliers à Sinendé, entre 1994/1995 et 2003/2004 Graphique 2.3 Évolution comparée des effectifs d élèves de l enseignement secondaire par sexe à Sinendé (1996/1997-2003/2004) Liste des encadrés Encadré 1. Encadré 2. École, amie des communautés Extraits du cahier des rapports quotidiens de l animatrice coordonnatrice de la recherche-action 12
Résumé Cette étude présente le projet Éducation et Communauté (EDUCOM) et son succès en matière de scolarisation des filles dans la commune de Sinendé, située dans le nord du Bénin. Ce projet a été développé à partir de 1994 dans le cadre de la coopération entre le Bénin et l UNICEF, dans le but de favoriser la scolarisation en général et celle des filles en particulier. Sa spécificité a été de se fonder sur une approche communautaire et holistique du développement. Le projet a été mis en œuvre dans plusieurs communes du Bénin, parmi lesquelles Sinendé. Dans cette commune, l augmentation des taux de scolarisation a été significative suite à la mise en œuvre du projet. Des résultats positifs ont par ailleurs été obtenus en termes de parité. Cette étude examine les caractéristiques du projet EDUCOM, les résultats obtenus à Sinendé suite à son application, les défis qu il reste à relever, les stratégies porteuses et les facteurs déterminants d une telle réussite dans cette commune, ainsi que les leçons à tirer pour une reproduction de ces résultats ailleurs qu à Sinendé. Si des facteurs propres à Sinendé expliquent la réussite obtenue en matière de scolarisation tel que l environnement socioculturel de cette commune il n en demeure pas moins que d autres éléments pourraient se révéler déterminants pour une réussite similaire dans d autres localités. Une approche participative et décentralisée, l intégration de la problématique homme/femme dans le traitement de la question de la scolarisation des filles, la mise en place d une communauté éducative pour la réussite des élèves ainsi que le recours à des médiatrices sont ainsi 13
Résumé présentés par l étude comme des stratégies porteuses pour la promotion de la scolarisation des filles, ailleurs qu à Sinendé. Des facteurs clés pour une reproduction de cette réussite dans d autres localités sont par ailleurs identifiés : leadership des autorités politicoadministratives, adéquation des intérêts des différents groupes sociaux avec les objectifs du projet, politique de communication sur les questions éducatives et de genre, existence d une culture de suivi du projet. Il est en outre indispensable qu aux différents niveaux politico-administratifs la question de la scolarisation des filles soit une véritable priorité. 14
Introduction Justification de l étude Depuis 1990 et la Conférence de Jomtien (Thaïlande), la scolarisation des filles mobilise les différents acteurs impliqués dans les systèmes éducatifs. Des programmes pour la promotion de la scolarisation des filles ont été mis en œuvre dans maints pays. Le bilan Éducation pour tous, préparé dans le cadre du Forum mondial sur l éducation, a montré que des progrès importants ont été réalisés en matière d équité. Mais il reste des défis tout aussi importants à relever, particulièrement en Afrique subsaharienne, pour que «d ici 2015 tous les enfants, notamment les filles, [...] aient la possibilité d accéder à un enseignement primaire obligatoire et gratuit de qualité et de le suivre jusqu à son terme» et pour «éliminer les disparités entre les sexes dans l enseignement primaire et secondaire [...] et instaurer l égalité dans ce domaine d ici 2015 en veillant notamment à assurer aux filles l accès équitable et sans restriction à une éducation de base de qualité avec les mêmes chances de réussite» (Cadre d action de Dakar). Pour y parvenir, il est essentiel de capitaliser les expériences réussies et de tirer des leçons des insuffisances identifiées. Dans cette optique, l évolution de la scolarisation et les progrès importants réalisés à l égard de celle des filles à Sinendé, commune enclavée du nord de la République du Bénin, méritent une étude approfondie qui enrichira la réflexion sur les stratégies efficaces pour la scolarisation des filles et favorisera l adaptation de ces stratégies à des contextes différents. 15
Introduction Objectifs de l étude Cette étude vise à : faire connaître les progrès accomplis dans le domaine de la scolarisation, en particulier celle des filles, par une commune enclavée du nord- Bénin ; identifier les facteurs déterminants aux différents niveaux (élèves, parents et communautés, enseignants, autorités, partenaires au développement, etc.) qui ont permis une évolution positive de la situation éducative dans cette commune ; analyser les stratégies et actions qui se sont révélées les plus efficaces ; établir les liens entre la promotion de l éducation de base et celle des autres domaines de développement ; proposer des pistes de réflexion pour relever les défis actuels ; dégager quelques implications pour la mise en œuvre des stratégies porteuses au niveau national. Cadre géographique, administratif et démographique de l étude La commune de Sinendé est située au nord-ouest du département du Borgou, à quelque 150 km au nord-ouest de Parakou, chef-lieu du département et capitale du nord-bénin. Elle est limitée au nord par la commune de Gogounou dans le département de l Alibori, au sud par la commune de N Dali, à l est par la commune de Bembèrèkè et à l ouest par les communes de Djougou (département de la Donga) et de Péhonko (département de l Atacora). Sinendé couvre une superficie estimée à quelque 2 300 km 2 (environ 9 % de la superficie totale du département et 2 % de la superficie du Bénin), dont plus de la moitié est occupée par des 16
Introduction terres cultivables et le quart, par des forêts classées en recul du fait de la pression anthropique. Au recensement général de la population et de l habitat de 1992 (RGPH2), Sinendé abritait 40 769 habitants, dont 20 670 de sexe masculin et 20 099 de sexe féminin. Le groupe ethnique dominant est constitué par les Batombu (66 %), suivi des Gando (24 %) et des Peuhls (7 %). Dix ans après, au recensement de 2002, cette population est estimée à 63 373 habitants, soit un accroissement global de 55,4 %. Le taux d accroissement annuel inter censitaire a été de 4,51 % pour une moyenne départementale de 4,37 % et une moyenne nationale de 3,25 %. Alors qu elle n était qu une simple circonscription administrative territoriale au moment du démarrage du projet EDUCOM au milieu des années 1990, Sinendé est depuis décembre 2002, à l instar des 76 autres communes du Bénin (anciennes sous-préfectures et circonscriptions urbaines), une collectivité territoriale décentralisée, dotée d une personnalité juridique et d une autonomie financière. La commune de Sinendé est subdivisée en 35 villages et quartiers de ville regroupés au sein de quatre arrondissements, dont trois ruraux (Fô-Bouré, Sèkèrè et Sikki) et un quatrième, plus urbanisé, qui abrite le chef-lieu de la commune dont il porte le nom. Méthodologie Pour atteindre les objectifs sus-mentionnés, cette étude a été réalisée en suivant quatre étapes : recherche documentaire, collecte de données auprès des différents acteurs impliqués de près ou de loin dans le processus, analyse de contenu et mise en cohérence, et enfin rédaction du document. Il a été consulté l essentiel des documents : 17
Introduction relatifs aux programmes d action du gouvernement I et II, aux documents de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP), au bilan commun de pays des Nations Unies au Bénin et à la réforme de l éducation ; élaborés sur la scolarisation des filles ; relatifs aux programmes de coopération Bénin-UNICEF ; de formulation, de mise en œuvre et de suivi du projet EDUCOM ; de statistiques scolaires. La lecture de ces documents a alimenté la réflexion tout au long du travail. La collecte de données primaires a été réalisée à Sinendé, à Parakou et à Cotonou, en janvier et février 2004. Elle a consisté en des entretiens individuels et des entretiens de groupe sur la base d un guide d entretien adapté à chaque cible (autorités communales et anciennes autorités souspréfectorales, chefs de services déconcentrés, leaders religieux et leaders d opinion, autorités scolaires, directrice du foyer de jeunes filles, directeurs, enseignants, médiatrices et coordonnatrices, parents et représentants de différents groupements villageois ou féminins, élèves, garçons et filles, des écoles primaires et des collèges). Les guides d entretien ont été axés autour des points suivants : les facteurs qui expliquent l évolution positive de la scolarisation des filles à Sinendé ; les stratégies les plus pertinentes utilisées dans le projet EDUCOM ; les actions qui, selon les personnes rencontrées, ont été les plus efficaces pour l inscription et le maintien des filles à l école ; leur contribution aux résultats obtenus ; le point de vue des acteurs sur l évolution des idées et des comportements liés à la scolarisation des filles ; les institutions/groupes moteurs de ces changements ; 18
Introduction l évolution du statut des filles et des femmes, et les facteurs d évolution ; les relations entre EDUCOM et les autres projets de développement à Sinendé. Au total, 145 personnes ont été rencontrées dans le cadre de cette étude : 32 au cours d entretiens individuels et 113 lors de 15 entretiens de groupe. Ces entretiens ont été menés soit par les auteurs de l étude, soit par les «médiatrices», qui seront présentées plus loin. L analyse du contenu des entretiens et des documents consultés, de même que la rédaction du rapport, ont été réalisées en fonction des objectifs du projet, des groupes cibles et des résultats attendus. Les différents acteurs engagés dans ce combat pour la scolarisation des filles ont verbalisé leur expérience vécue. Cette capitalisation verbale a favorisé chez certains une prise de conscience du chemin parcouru, en termes de changements des mentalités et des défis à relever. Beaucoup de témoignages ont été cités dans les termes mêmes des intéressés. La confrontation des différents points de vue et la comparaison des perceptions selon les rôles joués par chacun ont enrichi l analyse de ces entretiens. 19
Département du ZOU 1 ABOMEY 2 DJIDJA 3 AGBANGNIZOUN 4 COVE 5 ZA-KPOTA 6 ZOGBODOMEY 7 BOHICON 8 OUINHI 9 ZANGNANADO Département du COUFFO 1 APLAHOUE 2 KLOUEKANME 3 LALO 4 TOVIKLIN 5 DJAKOTOMEY 6 DOGBO Département du MONO 1 LOKOSSA 2 ATHIEME 3 BOPA 4 COME 5 GRAND-POPO Département de l'atlantique 6 HOUEYOGBE 1 ABOMEY-CALAVI 2 ALLADA 3 ZE 4 KPOMASSE 5 OUIDAH 6 SO-AVA 7 TOFFO 8 TORI-BOSITO Département du PLATEAU Département de l'ouémé 1 PORTO NOVO 2 ADJARA 3 ADJOHOUN 4 AGUEGUE 5 AKPRO-MISSERETE 6 AVRANKOU 7 BONOU 8 DANGBO 9 SEME-KPODJI Département du LITTORAL 1 COTONOU 1 KETOU 2 IFANGNI 3 POBE 4 ADJA-OUERE 5 SAKETE
Chapitre 1 Évolution récente de l éducation au Bénin Progrès du système éducatif formel Au cours de l année scolaire 2002/2003, 4 865 écoles primaires publiques et privées béninoises ont ouvert leurs portes à 1 233 214 écoliers 1, dont 717 077 de sexe masculin et 516 137 de sexe féminin, les filles représentant 41,85 % de l ensemble des effectifs. Le taux brut de scolarisation était de 98,30 % pour les deux sexes, de 114,30 % pour les garçons et de 82,30 % pour les filles. Le taux net de scolarisation était estimé à 83,6 % pour les écoliers des deux sexes, à 96,69 % pour les garçons et à 70,51 % pour les filles. Ces disparités significatives sont encore plus marquées dans certaines régions et en zone rurale. Neuf ans plus tôt (année scolaire 1993/1994), ces effectifs étaient estimés à 664 485 écoliers des deux sexes. Ces effectifs ont donc quasiment doublé en moins d une décennie : ils se sont en effet accrus de 85,6 % pour les deux sexes. Le taux brut de scolarisation s est nettement amélioré, puisqu il était estimé en 1993/1994 à 71 % pour les deux sexes. De 1993/1994 à 2002/2003, les effectifs de l enseignement secondaire général sont passés de 105 128 à 283 560 élèves, soit un accroissement de 173,7 % en neuf années scolaires. Cette augmentation des effectifs totaux des secteurs public et privé a permis une progression du taux brut de 1. Tous les chiffres cités dans ce chapitre sont issus des annuaires statistiques produits par le ministère chargé de l Enseignement primaire et secondaire. 21
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin scolarisation dans l enseignement secondaire de sept points au cours de la période allant de 1993/1994 à 2001/2002, en passant de 11,5 % à 19,3 %. Ces indicateurs traduisent globalement les progrès réalisés par le système éducatif formel au cours de la décennie passée. Les résultats obtenus par le système scolaire local de Sinendé, qui seront présentés dans la suite du document, s inscrivent dans ce mouvement d ensemble de progression de l éducation formelle au niveau national. Plusieurs facteurs expliquent ces progrès, parmi lesquels la mise en œuvre d une politique éducative décidée au début des années 1990, au sortir de la Conférence nationale des forces vives. Politique éducative 1. Le diagnostic du système Les états généraux de l éducation, qui se sont tenus en 1990, et l audit organisationnel et fonctionnel du ministère de l Éducation nationale, réalisé dans le cadre du projet PNUD-UNESCO, intitulé «Assistance à la formulation d une politique nationale et d un programme d investissement pour le secteur de l éducation au Bénin», ont recensé et analysé l ensemble des problèmes rencontrés dès les premières années de la mise en œuvre de la réforme de 1975. Ces problèmes sont relatifs : (1) à l insuffisance des infrastructures ; (2) au nombre insuffisant du personnel enseignant ; (3) à la faible qualification de ce personnel ; (4) au faible taux de rendement interne de l ensemble du système, caractérisé par des redoublements et des abandons élevés ; (5) à une très mauvaise application du principe d initiation des élèves aux activités productives ; (6) à un encadrement et à un contrôle pédagogiques défaillants dus à une grave insuffisance du personnel chargé de ce type d activités ; (7) au manque de matériel didactique ; (8) au rejet quasi généralisé de cette réforme par les parents d élèves ; etc. 22
Évolution récente de l éducation au Bénin Le document cadre de politique éducative adopté par le gouvernement en 1991 au terme de ce diagnostic a retenu six grands axes représentant les six objectifs fondamentaux assignés au système éducatif : (1) l égalité des chances pour tous ; (2) le renforcement de la qualité de l enseignement ; (3) la réhabilitation de l appareil institutionnel ; (4) la formation à l autoemploi ; (5) la régulation des flux à tous les niveaux ; (6) la maîtrise des coûts de l éducation. 2. Réforme de l enseignement primaire C est l enseignement primaire qui, dans le cadre de la politique éducative, a bénéficié d une véritable réforme dès 1992/1993, dont l objectif global était d instituer un système d enseignement primaire efficace, équitable et viable sur une base permanente. Les objectifs spécifiques suivants ont été visés : (1) améliorer la qualité du système d enseignement primaire à travers le renforcement et l amélioration des systèmes et des apports ; (2) augmenter les chances d accès à l enseignement primaire de qualité fondamentale (équité) ; (3) instituer un système d enseignement primaire durable et viable financièrement ; (4) mettre en place un système efficace de planification et de gestion qui susciterait une large participation du public à l enseignement primaire. Pour atteindre ces objectifs, 15 plans d actions regroupés en quatre grands volets (planification ; pédagogie ; réforme institutionnelle ; mobilisation des ressources et participation du public) ont été élaborés et mis en œuvre. Avec d autres préoccupations, la problématique d accès sous-tend le volet planification dont les quatre plans d action sont : (1) école de qualité fondamentale (EQF) ; (2) augmentation des chances d accès ; (3) carte scolaire ; (4) système d information. Les plans d action «EQF» et «augmentation des chances d accès» ont constitué le cadre conceptuel et opérationnel, en fixant des objectifs précis et en définissant les actions à mettre en œuvre pour les atteindre. 23
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin En ce qui concerne le plan d action «EQF», il s est agi en effet de : (1) définir pour l école un niveau minimal de qualité fondamentale ; (2) conduire progressivement toutes les écoles à ce niveau. Le plan d action «augmentation des chances d accès» a, quant à lui, visé à créer au niveau de l offre et de la demande d éducation, sur les plans quantitatif et qualitatif, les conditions favorables à l augmentation des chances de tous les enfants béninois d accéder à l école, sans distinction de sexe, de région ou d origine socio-économique et socioculturelle. L orientation stratégique globale alors retenue s est traduite par une politique tenant compte des réalités socioéconomiques locales et encourageant la participation des communautés intéressées et des ONG. Dans le cadre d une telle orientation, les actions suivantes ont été prévues et partiellement exécutées depuis le début de la réforme : constitution d une base de données statistiques ; définition des normes relatives à l accès et évaluation des écoles par rapport à ces normes ; amélioration de la qualité de l offre au travers de celle des infrastructures et des services ainsi que d une implantation rationnelle des écoles ; promotion de la scolarisation en général, en prenant les mesures adéquates pour stimuler la demande et favoriser en particulier la scolarisation des filles et des personnes handicapées. Un arrêté a ainsi été pris pour supprimer le paiement des frais de scolarité par les filles en zones rurales. Cette mesure a été étendue quelques années plus tard aux garçons issus de ces mêmes zones. Un autre arrêté portant création du service s occupant de la scolarisation des jeunes filles a également été pris ; élaboration d une politique de frais d écolage destinée à favoriser la scolarisation en fixant des taux tenant compte des réalités socioéconomiques. 24
Évolution récente de l éducation au Bénin Les plans d action «carte scolaire» et «système d information» constituent le support nécessaire pour la réalisation des objectifs des plans d action «EQF» et «augmentation des chances d accès», en permettant de disposer d une base d informations et de données fiables et adéquates sur lesquelles les diverses actions peuvent se fonder. 3. Table ronde du secteur éducatif En 1996, la table ronde du secteur éducatif a repris, actualisé, renforcé et/ou précisé les objectifs définis par le document cadre de politique éducative de 1991 en s inspirant des réflexions, leçons et expériences acquises entre-temps par le système éducatif et en exploitant les premiers résultats de la réforme de l enseignement primaire en cours. L orientation stratégique donnée lors de la table ronde a consisté à agir conjointement sur l offre et la demande d éducation afin d atteindre le taux brut de scolarisation de 78 % en l an 2000, taux devant être équitablement réparti entre les régions et les sexes. De façon spécifique, il s est agi : (1) d assurer une répartition géographique équitable et judicieuse des écoles ; (2) de diversifier les voies d accès à l éducation pour ceux et celles qui ont dépassé l âge scolaire ; (3) de développer les activités d éveil de la petite enfance ; (4) d assurer l intégration des enfants handicapés ; (5) de promouvoir la scolarisation des filles ; (6) d intégrer l école à la communauté ; (7) d assurer progressivement la gratuité de l école (MENRS, MCC et MPREPE, 1996). 4. Défis actuels de la politique éducative L augmentation des effectifs et la généralisation des nouveaux programmes d étude dans l enseignement primaire engendrent des contraintes pour le développement et la qualité de tout le système éducatif formel, en particulier pour l enseignement secondaire par ailleurs confronté 25
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin à une pénurie préoccupante d enseignants. Il est suggéré des réformes de l enseignement secondaire pour faciliter : dans l enseignement général, une prise en charge plus efficace de l afflux des élèves en provenance de l enseignement primaire, ce qui nécessite, entre autres, le développement de stratégies spécifiques pour favoriser l esprit d entreprise des élèves, la formation continue des enseignants et le renforcement de leurs corps de contrôle ; dans l enseignement technique et professionnel, une adaptation des programmes aux besoins de développement du pays et au marché du travail, une meilleure intégration des opportunités du secteur productif privé et de nouvelles passerelles entre éducation formelle et informelle ; dans les deux sous-secteurs, le développement du nombre d écoles et le recrutement d enseignants plus qualifiés ; en général, la scolarisation des filles et des groupes défavorisés. Les disparités de développement entre les ordres d enseignement sont préjudiciables à l efficacité interne et externe de l ensemble du système éducatif national. Elles appellent à une redéfinition des priorités de la stratégie sectorielle de l éducation amorcée depuis novembre 1999. Un processus d élaboration d un plan stratégique décennal de développement de l éducation a été depuis lors mis en chantier par une équipe technique, en concertation avec l ensemble des partenaires de l État. Le but est d actualiser la stratégie sectorielle en intégrant l ensemble des niveaux d enseignement dans les priorités. Les réflexions sur les nouveaux arbitrages intra-sectoriels à considérer, en vue d un usage optimal des ressources disponibles et limitées et d un développement plus harmonieux de l ensemble du système éducatif national, sont donc en cours. Ce processus fait suite à l adoption du plan d action Éducation pour tous (EPT) d ici à 2015, élaboré par le gouvernement avec l appui des partenaires, en particulier l UNESCO. 26
Évolution récente de l éducation au Bénin Les réflexions en cours portent sur la façon de : (1) favoriser la croissance économique dans une perspective de réduction de la pauvreté, en offrant progressivement aux plus démunis de nouvelles opportunités pour sortir de leur pauvreté ; (2) développer un enseignement de base de qualité primaire et secondaire (premier cycle) adapté aux besoins de développement du secteur informel agricole et non agricole ; (3) soutenir les enseignements technique, professionnel et supérieur qui concourent à produire un capital humain adapté aux besoins du secteur moderne ; (4) améliorer les rendements internes et externes des divers ordres d enseignement ; (5) développer un secteur privé mieux articulé aux niveaux post-primaires de la stratégie sectorielle globale de l éducation (Débourou et Gnimadi, 2003). Augmenter la scolarisation des filles : l avènement d «Éducation et communauté» Jusqu à la réforme du début des années 1990, la scolarisation des filles ne constituait une préoccupation que pour une poignée d acteurs du système éducatif formel. Les parents voyaient en elle la meilleure manière d engager des frais pour une entreprise vouée à l échec, lié aux grossesses répétées en cours de scolarité et ne permettant pas souvent à la jeune fille de poursuivre ses études. Les contraintes économiques étaient aussi souvent avancées par les parents, qui se plaignaient du coût de l école. Les contraintes socioculturelles en relation avec les rôles traditionnellement dévolus à la fille et à la femme pesaient lourd également dans la décision des parents de ne pas scolariser les filles. La faible scolarisation des filles était enfin liée au contenu des programmes d études, qui, aux dires des parents, ne répondaient pas à ce qu ils attendaient de l école. Ils préféraient les laisser tout simplement au foyer, où elles étaient initiées à leurs rôles d épouse, de mère et d agent économique, en attendant de rejoindre le mari qui leur avait été choisi. 27
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Des études et des initiatives isolées prises avant la réforme à propos de la question de la scolarisation des filles ont permis d inscrire cette préoccupation en bonne place dans les documents de la réforme. Même s il est difficile de parler d une véritable politique de scolarisation des filles, aucun document spécifique de ce type n ayant été réellement adopté par les autorités en charge du système éducatif formel, on peut signaler l existence d une volonté et d orientations politiques qui se sont traduites, dès les années 1990, par la mise en œuvre d actions destinées à promouvoir la scolarisation des filles. En effet, c est dans ce contexte plutôt favorable à plus d équité que les autorités politiques ont mis en place, avec des partenaires internationaux (UNICEF, USAID, Banque mondiale), des actions pour la promotion de la scolarisation des filles. Celles-ci comportaient des mesures d exemption des frais de scolarité pour les filles, la mise en place de foyers régionaux pour les cinq meilleures élèves filles de chaque sous-préfecture devant aller au collège ou au lycée et la création d un réseau pour la sensibilisation sur la scolarisation des filles. Le projet EDUCOM a été conçu dans le cadre du programme de coopération Bénin-UNICEF 1994-1998 et sa mise en œuvre a démarré dans ce contexte politique plutôt favorable. Partant du constat des contreperformances du système scolaire et de la marginalisation des filles dans l éducation formelle, le ministère de l Éducation nationale et l UNICEF, dans le cadre de la préparation du programme quinquennal de coopération 1994-1998 de cette agence avec le Bénin, ont fait réaliser une rechercheaction intitulée «Implication des communautés dans une expérience d éducation non formelle des filles en milieu rural». L objectif était de mettre en place, en harmonie avec les communautés concernées, une formation concertée et susceptible d améliorer le niveau et le mode de vie des femmes des zones rurales. 28
Évolution récente de l éducation au Bénin Malgré les difficultés inhérentes à toute entreprise de ce genre, les résultats obtenus par les acteurs impliqués dans cette recherche-action (communautés, chercheurs, agents de développement, etc.) ont été suffisamment positifs et convaincants pour amener le ministère de l Éducation nationale et l UNICEF à vouloir réaliser un projet centré sur la scolarisation des filles, basé sur une approche communautaire et un traitement global des besoins éducatifs (éducations formelle et non formelle). Principes, objectifs et mise en œuvre d EDUCOM Le projet EDUCOM s est inscrit à partir de 1994 dans le cadre de la réforme du système éducatif. Les partenaires de ce projet ont voulu impliquer les communautés à toutes les étapes du démarrage (diagnostics communautaires, élaboration de microplans et signature de contrats de partenariat) afin d apporter une réponse effective aux besoins éducatifs des acteurs/bénéficiaires, en particulier les besoins éducatifs des filles et des femmes, par l instauration d une nouvelle relation entre l école et la communauté. EDUCOM visait, au démarrage, les objectifs suivants : favoriser la scolarisation en général, et celle des filles en particulier, pour que le taux de scolarisation augmente de 25 à 40 % dans les zones couvertes par le projet ; promouvoir des projets d éducation communautaire en faveur de 30 % des jeunes filles âgées de 11 à 15 ans non scolarisées ou déscolarisées ; assurer la prise en charge d au moins 50 % des enfants de moins de 6 ans dans les villages du projet ; assurer la formation de 50 femmes par village et par an en activités génératrices de revenus. À partir de 1999, EDUCOM est devenu l un des deux volets du programme sectoriel de la coopération Bénin-UNICEF, dénommé «Appui 29
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin au développement social». Les objectifs étaient toujours focalisés autour des besoins éducatifs des filles et des femmes. EDUCOM a été appliqué dans les communes de Kétou (département du Plateau), de Klouékanmé (département du Mono), de Djidja (département du Zou), de Bembèrèkè et de Sinendé (département du Borgou) ainsi que dans la circonscription urbaine de Djougou (département de la Donga). Au total 103 villages réunissant plus de 260 000 habitants de cinq des 12 départements du Bénin ont été impliqués dans ce projet. Au niveau central, EDUCOM est sous la responsabilité de la Direction de l enseignement primaire (DEP), appuyée par une cellule nationale (CN) multisectorielle comprenant des représentants des différents ministères chargés de l Éducation, de la Santé, des Affaires sociales, du Développement rural à même de garantir une vision holistique du développement. Très convaincue de la force de l approche communautaire, la première Direction de l enseignement primaire impliquée dans ce projet a participé personnellement à la mise en place d EDUCOM auprès des communautés et des autorités sous-préfectorales. L UNICEF, de son côté, s est beaucoup engagé dans l accompagnement et le suivi de ce projet sur les plans tant technique que financier. Quelques principes essentiels ont guidé la mise en œuvre d EDUCOM, à savoir : la nécessité de garder à l esprit une vision globale de la problématique du développement, l éducation n étant qu une porte d entrée ; le souci de contribuer à la promotion des ressources locales des zones bénéficiaires du projet par leur mobilisation en vue d un développement endogène ; l obligation de résultats en termes de changement des comportements ; l importance d instaurer de nouvelles relations entre l école et la communauté ; 30
Évolution récente de l éducation au Bénin l habilitation des acteurs à tous les niveaux pour un partage des responsabilités et le renforcement des capacités des communautés ; le souci de pérennisation des acquis, ce qui suppose un choix réfléchi des activités à mettre en œuvre. Cette démarche et les objectifs énoncés plus haut se fondent sur quelques-unes des grandes orientations définies à Jomtien, à savoir : une vision élargie de l éducation prenant en compte, dans les zones où est implanté le projet, à la fois l éducation des enfants au sein de l école, les besoins d apprentissage des adolescentes (déscolarisées ou non scolarisées) et des femmes, ainsi que les autres besoins éducatifs exprimés par les communautés ; la priorité aux filles et aux femmes, par la promotion de l équité dans les inscriptions des enfants à l école (50 % pour chacun des sexes) et un accent sur le maintien des filles dans le système éducatif ; le renforcement des partenariats : collaboration entre les différents secteurs, engagement effectif des communautés dans la résolution des problèmes d éducation du milieu ; la nécessité d impliquer les communautés des zones concernées au processus de satisfaction de leurs besoins éducatifs : développement des capacités d analyse et de résolution de problèmes ainsi que des capacités d administration et de gestion. Les actions d EDUCOM sont conçues et mises en œuvre à trois niveaux : au niveau national par la CN présidée par la Direction de l enseignement primaire au ministère des Enseignements primaire et secondaire (MEPS), appuyée techniquement et financièrement par l UNICEF ; au niveau intermédiaire par le comité sous-préfectoral (CSP) ; au niveau local par le conseil local (CL), les associations de parents d élèves (APE) et les enseignants. 31
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Au niveau d une zone spécifique d intervention comme Sinendé, les actions de la CN concernent l appui à la planification des activités par le CSP, la mise à disposition des ressources financières, la supervision des actions conduites sur le terrain et la formation des membres du CSP et des médiatrices. Au niveau de la commune, le CSP et les médiatrices travaillent soit directement avec la population, soit avec les structures organisées comme les CL, les groupements villageois (GV), les groupements féminins (GF) et les APE au niveau des villages, soit encore avec les enseignants. Au niveau local, l essentiel des actions s exécute directement avec les communautés, les élèves et leurs parents, les enseignants, etc. Les actions des niveaux intermédiaire et local concernent la conscientisation, l information et la formation, la mise à disposition de crédits au profit des femmes pour des activités génératrices de revenus, etc. Dans ce processus, l UNICEF a joué un rôle de premier plan. Celuici ayant très tôt perçu l importance du rôle des mères dans la scolarisation des filles, certaines des actions retenues et mises en œuvre dans le cadre d EDUCOM (crédits, activités génératrices de revenus, espace enfance, etc.) ont visé clairement à créer pour les mères d écolières des conditions leur permettant de libérer leurs filles afin qu elles aillent à l école. L utilisation de contrats de partenariat entre les communautés et le projet, aujourd hui fréquente, était alors une innovation. Enfin, cette agence a joué un véritable rôle d animateur qui a permis de faciliter et de stimuler la coopération intersectorielle, peu répandue alors. L approche holistique développée dans le cadre d EDUCOM, aussi bien à Sinendé que dans les autres sites, doit beaucoup à ce rôle de facilitateur et d animateur joué par l UNICEF. 32
Chapitre 2 Évolution de la situation à Sinendé Sinendé au démarrage du projet EDUCOM Comme dans ses autres sites, EDUCOM a démarré par une étude du milieu de Sinendé (Alagbe, Chabi et Doko, 1994). Cette étude a été réalisée entre avril et juin 1994 et les résultats obtenus ont servi à lancer les activités dès la rentrée scolaire 1994/1995. 1. Dans le domaine de la scolarisation Au démarrage d EDUCOM, il y avait 15 écoles primaires publiques dans toute la sous-préfecture de Sinendé, dont seulement cinq avec un cycle complet de six classes. Au total, elles avaient accueilli au cours de l année scolaire 1994/1995 2 700 élèves, dont 1 838 garçons et 862 filles, ces dernières représentant 32 % des effectifs. Le taux brut de scolarisation dans la commune était estimé à 24,5 % pour les écoliers des deux sexes. Il était de 32,8 % pour les garçons et de 14,9 % pour les filles. Le seul collège situé dans le chef-lieu avait un effectif inférieur à 200 élèves, dont moins d un cinquième était représenté par les filles, et était menacé de fermeture, compte tenu de son effectif en régression. En 1995, un seul candidat avait réussi au Brevet d études du premier cycle (BEPC). L intérêt des populations pour la scolarisation de leurs enfants, en particulier pour la scolarisation des filles, était encore assez faible. Aussi, l inscription de nouveaux enfants s effectuait-elle tous les deux ans dans les dix écoles à cycle incomplet. L évolution des groupes pédagogiques suivait 33
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin un cours dont les règles étaient difficilement maîtrisables par des acteurs externes au corps enseignant. Le parcours scolaire de l enfant était parfois si étrange qu il était source de découragement et d abandon. Le faible niveau de scolarisation des enfants de la sous-préfecture contrastait cependant avec les efforts que consentaient les communautés pour l école. En effet, dans nombre de villages, l école, ainsi que le logement du directeur, étaient construits et équipés en mobilier sur les ressources propres des communautés. Cet effort se poursuivait dans l entretien, l extension et la modernisation des infrastructures (écoles reconstruites en matériaux définitifs, par exemple). Partout, les communautés dépensaient annuellement des sommes allant de 40 000 à 100 000 francs CFA (Communauté financière africaine) pour le fonctionnement de l école du village. Le faible taux de fréquentation combiné aux efforts financiers et matériels des communautés en faveur de l école et à la présence d enseignants dans les écoles permettaient dès lors un encadrement relativement correct des élèves. 2. Dans les autres domaines de développement Dans le cadre de l étude du milieu réalisée en 1994, Sinendé a été décrite comme une sous-préfecture enclavée, dotée de peu d infrastructures et d équipements. Reliée à la route inter-états Cotonou-Niamey (Niger) par une piste d une soixantaine de kilomètres, elle n était pas électrifiée. Les communications y étaient très difficiles. Il n existait pas de service des postes, télécommunications et télédiffusion (PTT). Il n y avait pas de téléphone. Les moyens de transport en commun se limitaient souvent pour les liaisons interurbaines aux taxi-motos et à quelques taxis-brousse aux horaires très irréguliers. Le déplacement à l intérieur de la sous-préfecture était rendu pénible en raison des pistes peu carrossables une fois passée la période de ramassage de coton. Le centre-ville ne disposait pas d un marché véritable, ni de boutiques permettant l approvisionnement en produits 34
Évolution de la situation à Sinendé de première nécessité, obligeant les commerçants et nombre d agents économiques à se rendre à Parakou (distant d environ 150 km) pour leurs activités ou tout simplement pour faire des provisions. Un tel déplacement nécessitait souvent une journée. La principale activité économique est l agriculture. Selon les services techniques agricoles, cette activité occupait alors plus de 90 % de la population. Sinendé fait partie de la zone cotonnière du Borgou, premier département producteur de coton au Bénin. La principale culture de rente de Sinendé est donc le coton. Mais à côté de cette culture, le maïs, l igname, le sorgho et le manioc jouent un rôle de plus en plus important, non seulement comme cultures vivrières mais également comme spéculations de rapport. Sur le plan sociosanitaire, la couverture des communautés était assurée par quatre unités villageoises de santé (dont seulement deux étaient fonctionnelles) quatre centres de santé d arrondissement et un centre communal de santé. Le personnel de santé comprenait un médecin-chef, deux sages femmes, huit infirmiers et un agent villageois de santé. On comptait en tout 40 lits d hospitalisation, soit une moyenne d un lit pour 1 000 habitants. Les affections les plus courantes étaient le paludisme, les maladies diarrhéiques et les broncho-pneumopathies. L approvisionnement en eau potable restait un problème majeur dans certains villages de la sous-préfecture. En effet, Sinendé repose sur un affleurement granitique qui ne facilite pas le forage des puits. La souspréfecture comptait 37 forages équipés de pompes manuelles, une rampe d eau de six robinets, dix puits modernes (à grand diamètre), deux retenues d eau à but pastoral. Le taux de couverture en eau potable était estimé à un point d eau pour 766 habitants. Outre les services publics déconcentrés de la commune, on pouvait signaler la présence de la Caisse locale de crédit agricole et mutuel 35
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin (CLCAM) dans Sinendé-centre ainsi que celle de quelques caisses rurales d épargne et de prêt (CREP) dans les autres arrondissements. En raison de son enclavement et de sa pauvreté relative en infrastructures sociocommunautaires, Sinendé ne disposait d aucun équipement pour la distraction ni des jeunes, ni des adultes malgré les importants revenus procurés par le coton et les autres cultures (maïs, sorgho, igname, etc.). Le chemin parcouru 1. Dans le domaine de la scolarisation Données quantitatives De 1994/1995 à 2003/2004, le nombre d écoles primaires publiques est passé de 15 à 34, soit un taux d accroissement de 127 % sur les neuf années scolaires. En termes d effectifs scolarisés, le nombre total d écoliers (tableau 2.1 et graphique 2.1) qui était de 2 700 au début de la période est passé à 8 327 en 2003/2004, soit une augmentation de 208,4 %. Les effectifs de garçons se sont accrus de 121,4 % alors que le nombre d élèves filles augmentait de 393,9 %. En effet, dans ce mouvement d ensemble, la contribution des élèves filles à l accroissement des effectifs a été la plus forte. Alors qu elles représentaient 32 % des effectifs en début de période avec seulement 862 écolières pour 1 838 garçons, cette participation est passée à 45 % des effectifs totaux en 1999/2000 avec 2 526 écolières. Dans le même temps, les effectifs masculins passaient à 3 037 écoliers. Au cours de l année scolaire 2003/2004, les écolières ont atteint la parité, leurs effectifs (4 257) représentant 51 % des effectifs totaux, soit 8 327 écoliers comme sus-mentionné. 36
Évolution de la situation à Sinendé Tableau 2.1 Évolution des effectifs par sexe et du pourcentage de filles dans l enseignement primaire à Sinendé (1994/1995-2003/2004) 1994/1995 1995/1996 1996/1997 1997/1998 1998/1999 1999/2000 2001/2002 2003/2004 Filles 862 1 026 1 295 1 735 2 205 2 526 3 374 4 257 Garçons 1 838 1 992 2 302 2 560 2 956 3 037 3 632 4 070 Total 2 700 3 018 3 597 4 295 5 161 5 563 7 006 8 327 % de filles 32 34 36 40 43 45 48 51 Source : Enquête auprès de la circonscription scolaire de Sinendé, 2004. Graphique 2.1 Évolution comparée des effectifs d écoliers par sexe à Sinendé (1994/1995-2003/2004) 4 500 4 000 3 500 Filles Garçons 3 000 Effectifs 2 500 2 000 1 500 1 000 500 0 1994/1995 1995/1996 1996/1997 1997/1998 1998/1999 1999/2000 2001/2002 2003/2004 Année scolaire Source : Enquête auprès de la circonscription scolaire de Sinendé, 2004. 37
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin En termes de progression annuelle, le rythme d accroissement des effectifs féminins a oscillé entre 14,6 % et 34 % au cours de la période. Pour les effectifs masculins, cette variation s est située dans une fourchette de 2,7 % à 19,6 %, plus faible que le taux d accroissement des effectifs féminins et celui de l ensemble des deux sexes (graphique 2.2). S agissant de l évolution des taux nets de scolarisation et des taux d abandon, il n est pas possible d établir une comparaison entre la situation au démarrage d EDUCOM et la situation actuelle, faute d indicateurs de départ. Graphique 2.2 Variation annuelle en pourcentage et par sexe des effectifs d écoliers à Sinendé, entre 1994/1995 et 2003/2004 Taux de variation en % 40 35 30 25 20 15 10 5 Variation filles Variation garçons Variation ensemble 0 1994/1995 1995/1996 1996/1997 1997/1998 1998/1999 1999/2000 2001/2002 2003/2004 Source : À partir des données d enquête auprès de la circonscription scolaire de Sinendé, 2004. En 1999/2000, la sous-préfecture de Sinendé avait toujours un seul collège d enseignement général (CEG) qui totalisait un effectif de 38
Évolution de la situation à Sinendé 499 élèves, dont 402 garçons et 97 filles, ces dernières représentant 19,4 % de l ensemble des collégiens. En classe de sixième, l effectif de 244 élèves était constitué de 55 filles, soit 22,5 % du total des élèves. En classe de troisième, il était de 57 élèves, dont 11 filles (19,3 %). À la rentrée scolaire 2003/2004, la commune de Sinendé comptait quatre CEG à raison d un collège par arrondissement. Trois nouveaux CEG ont été ouverts à partir de l année scolaire 2000/2001 dans les autres arrondissements, sur l initiative des communautés et avec leur financement pour l essentiel. En 2003/2004, l effectif total a atteint 1096 élèves, dont 272 de sexe féminin, soit 24,8 % de filles. Ceci constitue une amélioration de 5,4 points par rapport à la situation de 1999/2000 et de 6,8 points par rapport à celle de 1996/1997. En termes de progression des effectifs totaux, on observe que le nombre d élèves a plus que doublé en quatre années scolaires, passant de 499 à 1096 entre 1999/2000 et 2003/2004. Quant aux effectifs féminins, ils sont passés de 97 à 272 élèves au cours de la même période, soit une progression de 180 % en quatre ans contre 105 % pour les garçons. Cette arrivée massive d élèves dans l enseignement secondaire, avec une participation féminine en progression d année en année, est l un des résultats majeurs des actions menées par EDUCOM dans cette commune depuis l année scolaire 1994/1995. En effet, les premières cohortes des écoles EDUCOM ont commencé à intégrer l enseignement secondaire dès l année scolaire 2000/2001. Cette évolution est retracée par le tableau 2.2 et le graphique 2.3. 39
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Tableau 2.2 Évolution des effectifs d élèves dans l enseignement secondaire à Sinendé (1996/1997-2003/2004) Années scolaires 1996/1997 1997/1998 1999/2000 2001/2002 2002/2003 2003/2004 Filles 43 61 97 177 187 272 Garçons 196 268 402 601 662 824 Total 239 329 499 778 849 1 096 % de filles 18,0 18,5 19,4 22,8 22,0 24,8 Source : Enquête auprès des quatre CEG de la commune de Sinendé, 2004. Graphique 2.3 Évolution comparée des effectifs d élèves de l enseignement secondaire par sexe à Sinendé (1996/1997-2003/2004) 1200 1000 Nombre d'élèves 800 600 400 Filles Garçons Total 200 0 1996/1997 1997/1998 1999/2000 2001/2002 2002/2003 2003/2004 Année scolaire Source : Enquête auprès des quatre CEG de la commune de Sinendé, 2004. 40
Évolution de la situation à Sinendé Données qualitatives Au terme d une dizaine d années d intervention à Sinendé, il est aisé d observer un changement de comportement des communautés face à la scolarisation en général, et à celle des filles en particulier. «Même si EDUCOM finit, on est déjà formé, on n a plus besoin d être sensibilisés à la scolarisation des filles», affirme la Présidente des associations féminines. Une telle modification induit-elle des changements durables dans les représentations de la fille et de la femme (statut de second rang) dans la société? Il est sans doute trop tôt pour le dire. Quoi qu il en soit, les propos entendus ici et là laissent envisager une amorce de changement de perception à cet égard. Le film documentaire réalisé dans le cadre de la rechercheaction 2 et qui a offert aux communautés de Sinendé l occasion de jouer un rôle mobilisateur en faveur du changement des représentations sociales porte un titre évocateur, suggéré par les communautés : École, éclaire notre avenir! Ce film, comme d autres actions réalisées par EDUCOM à Sinendé, donne une image largement positive de l école et des enseignants, perçus comme une source de lumière au profit de la communauté. Parmi les témoignages recueillis, nombreux sont ceux qui affirment que la scolarisation est devenue l affaire de tous. L émulation entre les familles, très fières lorsque l une de leurs filles obtient le BEPC, a un effet stimulant selon plusieurs de nos interlocuteurs. Le premier adjoint au maire, pour nous prouver que les idées sur la scolarisation ont changé, précise : «Même les vieilles disent que les filles doivent étudier». «Des mères ne veulent pas que leurs filles soient comme elles, elles désirent qu elles soient autonomes, qu elles aient un travail et elles incitent les filles dans ce sens», 2. Une recherche-action a été menée entre la fin 1999 et 2002. Elle a été conçue et exécutée dans le cadre d EDUCOM pour rechercher des solutions au problème du non-maintien des filles dans le système éducatif. Dans la suite du document, celle-ci sera mentionnée sous l expression «recherche-action». 41
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin rapporte un enseignant. Autre signe d évolution qui nous a été signalé : les jeunes hommes veulent épouser des filles scolarisées. Un groupe de garçons, élèves du CEG de Sinendé-centre, déclare : «Oui, les filles ont changé, elles se prennent plus au sérieux à l école, surtout s il y a le soutien de leurs parents. Elles se disent que si elles travaillent bien, elles peuvent devenir fonctionnaires. Il y a quand même des inconscientes qui tombent en grossesse des élèves garçons, des professeurs ou d autres personnes [ ] Les garçons aussi ont changé, ils ne veulent pas que les filles les dépassent. Ils font beaucoup d efforts et leurs résultats sont meilleurs de nos jours» Nombre d élèves affirment avoir observé des changements au sein de leur propre famille : «Pour nos familles, la scolarisation est une bonne chose, elle conduit à l avenir de leurs enfants. Pour elles, l école est la lumière qui nous permettra d acquérir des connaissances pour notre futur» Certaines écolières ont le sentiment que les maîtres leur accordent plus d importance qu auparavant : «Non, les maîtres ne font pas de différence, parce que nous sommes tous égaux, nous avons tous droit à la même éducation, au même enseignement...» Par ailleurs, elles pensent avoir changé : «Nos comportements ont changé, nous ne dormons plus en classe, nous n allons plus dans les vidéoclubs, nous posons des questions aux enseignants...» Selon un notable de Sikki, «les filles ne travaillaient pas à l école avant, c est comme si EDUCOM avait fait un gri-gri, avait insufflé la force pour travailler mieux que les garçons, de telle manière que le regard des parents sur la fille change, la fille est vue comme capable de réussir comme les garçons.» Le directeur du CEG de Sinendé-centre estime que les parents savent que l école va leur arracher leurs filles, mais qu ils n ont pas d autre choix et que cela est devenu naturel. 42
Évolution de la situation à Sinendé Ce changement qualitatif a bien été décrit par l ancien sous-préfet au cours de l entretien qu il nous a accordé : «Dans la sous-préfecture de Sinendé, aujourd hui commune de Sinendé, suite à notre sensibilisation et avec les exemples donnés et le cas des succès enregistrés avec les filles dans les collèges et même dans l exercice de certaines fonctions, la vision de la scolarisation des filles a beaucoup changé. On ne trouve plus inutile qu une fille aille à l école puisque, aujourd hui, tous les parents savent que leur fille peut devenir médiatrice, maîtresse, professeur, sage-femme, secrétaire GF, ministre même, ou travailler à l UNICEF ou dans les bureaux de la mairie, etc.» Donc elle n est plus destinée à devenir seulement ménagère ou à rester à la maison pour filer du coton ou, comme on le disait ici en pays baatonu, elle n est plus faite pour renforcer la maison d autrui. Elle peut désormais venir dire à la maison : «Papa, de quel côté puis-je aussi construire ma case pour mes moments de présence à la maison?» Toutes ces idées sont celles qui ont été énoncées lors des rencontres de sensibilisation ou de débats avec les communautés à la base à Sinendé. Voilà pourquoi nous disons que la situation a positivement changé, à la satisfaction des différents intervenants. 2. Dans d autres domaines de développement Évolution dans le domaine social Dans ce domaine, le phénomène le plus remarquable est l apparition d un changement dans la nature des relations entre hommes et femmes et la prise progressive d assurance de la part de ces dernières. Les propos de l ex-secrétaire général de la sous-préfecture de Sinendé sont éloquents à cet égard : «Les mentalités ont beaucoup changé. On assiste à un véritable changement de comportement : inscription spontanée des enfants à l école, de plus en plus par les deux parents [...] Les femmes sont présentes dans toutes les organisations villageoises (APE, etc.). Dans certains bureaux, elles 43
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin occupent des postes à responsabilités... Il y a eu effectivement une évolution dans le statut des femmes dans la commune. Les facteurs d évolution sont les suivants : (1) causerie/formations, etc. ; (2) les femmes ne se laissent plus faire : à l occasion de la réalisation du Plan de développement communal (PDC), et plus particulièrement lors du diagnostic communautaire réalisé dans le cadre de l élaboration de ce plan en 2003, les femmes ont présenté les meilleures cartes des villages et les ont mieux défendues ; (3) les hommes commencent à comprendre que les femmes gagnent du terrain. Ce n est plus seulement leur point de vue qui passe. Certains hommes reconnaissent humblement la justesse de la position des femmes...» En écho à ces propos, le responsable du développement rural affirme : «Les femmes osent parler devant les hommes, avant elles avaient honte, maintenant les femmes ont beaucoup plus confiance en elles-mêmes et les maris ne minimisent pas leurs actions...» Plusieurs exemples de la participation des femmes aux choses publiques ont été donnés. Des femmes sont présidentes des CL ; dans tous les bureaux des APE il y a au moins deux femmes (ceci suite à une exigence du projet Assistance technique aux associations de parents d élèves, ATAPE) ; les femmes ont créé leur union de productrices de coton ; elles participent aux pesées de coton. Pour résumer ces changements, le responsable du centre social schématise : «Autrefois on disait que le couteau de la femme ne coupe pas le fromage, aujourd hui le couteau de la femme coupe même les viandes les plus dures.» Des changements s amorcent, même s ils sont encore timides, dans la distribution des tâches domestiques : dans certains foyers on peut assister à un début de partage entre garçons et filles, les premiers balayant et puisant de l eau, ce qui était impensable il y a quelques années. L excision, si elle n a pas totalement disparu, est devenue beaucoup plus rare. Les autorités et les communautés dans leur grande majorité refusent désormais une telle pratique. EDUCOM n a pas eu à travailler 44
Évolution de la situation à Sinendé particulièrement par rapport à cette coutume, mais son recul est révélateur de l évolution générale des attitudes à l égard de la femme dans la commune. La pratique de l adoption des enfants par des parents plus ou moins proches apparaît comme un fait marquant dans la culture baatonu. La justification la plus répandue consiste à dire que la décision de confier un enfant à des tiers ou d accueillir d autres enfants chez soi procède de la volonté de renforcer les liens de parenté au sein de la famille élargie ou encore d offrir à ces enfants l opportunité de découvrir, loin de leurs géniteurs, les réelles difficultés de la vie, ce qui relève d un souci éducatif évident. C est ainsi qu une partie des enfants, et surtout les filles, sont traditionnellement envoyés en adoption dès l âge de quatre à cinq ans chez leurs oncles, tantes ou grands-parents. Ils y restent jusqu à leur majorité conjugale pour y recevoir une éducation conforme à la culture baatonu. Scolariser un enfant adopté, c est rompre cette chaîne de solidarité traditionnelle et, jusqu à une époque très récente, très peu de parents adoptifs osaient braver la tradition en envoyant à l école des enfants confiés, ceci d autant plus qu une telle initiative entraîne des charges pour les parents adoptifs et les prive d une main-d œuvre gratuite et docile. L un des motifs majeurs de la faible scolarisation des filles trouve son fondement dans cette pratique qui arrange les géniteurs et la famille adoptive au détriment des enfants et de leur avenir. Ce phénomène, encore très vivace il y a quelques années, a connu un recul grâce à l intervention d EDUCOM. Aujourd hui, la pression sociale et les efforts de conscientisation du CSP et des médiatrices obligent les parents adoptifs à inscrire à l école les enfants qui leur sont confiés. Dans les entretiens, il nous a été rapporté que certaines filles «sous tutelle» sont envoyées à l école, ce qui était inimaginable avant. Ainsi la Présidente du GF de Sékokparou dit avoir six enfants à la maison, dont quatre confiés, tous et toutes allant à l école. L obligation de scolariser les enfants adoptés a par ailleurs un effet dissuasif sur les candidats à l accueil de cette main-d œuvre docile. Il semblerait en outre que certaines 45
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin mères ne veulent plus que leurs filles soient confiées, de peur qu elles ne soient pas envoyées à l école. Évolution dans le domaine des infrastructures socio-économiques L accès à l eau potable reste un problème majeur pour la commune de Sinendé malgré les progrès observés au cours de ces dernières années. Au 31 décembre 2002, la commune disposait pour ses localités rurales de 58 forages équipés de pompe manuelle et de 49 puits modernes. Ces 107 points d eau (tableau 2.3) permettaient alors un taux de couverture des populations rurales en eau potable estimé à 54,19 % soit environ un point d eau pour 462 habitants ce qui est largement en dessous de la moyenne départementale estimée à 71,13 %. Tableau 2.3 Taux de couverture comparés en eau potable au 31 décembre 2002 Sinendé Borgou Forages à pompe manuelle 58 672 Puits modernes 49 724 Infrastructures Adduction d eau villageoise 0 6 d accès à l eau potable Poste d eau autonome 0 0 Point d eau 107 1 432 Population (milieu rural) 3 49 358 503 274 Taux de couverture 54,19 % 71,13 % Source : Enquête auprès du Service départemental de l hydraulique du Borgou, 2004. L accès à l eau courante fournie par la Société béninoise d électricité et d eau (SBEE), essentiellement distribuée dans les zones urbaines, touche 3. Les indicateurs fournis par les services de l hydraulique se rapportent exclusivement aux populations des zones rurales. L approvisionnement des zones urbaines relève de la SBEE. Les 49 358 habitants mentionnés dans ce tableau correspondent donc à ceux vivant en zone rurale à Sinendé, dont la population totale était estimée à 63 373 habitants en 2002. 46
Évolution de la situation à Sinendé d une façon générale peu de Béninois, en particulier les ruraux. Au niveau de la commune de Sinendé, le nombre d abonnés a progressé de 31 personnes en six ans, passant de 124 à 155 de 1996 à 2002 (tableau 2.4). Tableau 2.4 Évolution comparée du nombre d abonnés de la SBEE en eau (1996-2002) 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 Population totale en 2002 Sinendé 124 146 157 135 139 156 155 63 373 Source : Institut national de la statistique et de l analyse économique (INSAE), Tableau de bord social, 2000 et Enquête auprès de la SBEE, 2004. Des tentatives ont vu le jour au cours de la dernière décennie pour permettre l accès à l énergie électrique en zone rurale. Elles ont eu pour cadre différents projets dont certaines localités de la commune de Sinendé ont bénéficié. Ainsi, le projet «préélectrification de gros villages à moindre coût et à gestion communautaire» a permis de réaliser des ouvrages à partir de groupes électrogènes dans Sinendé-centre, à Niaro et Sèkèrè, entre 1998 et 2003. Dans le cadre de la recherche-action sur la scolarisation et le maintien des filles à l école, conçue et exécutée par EDUCOM, dix écoles dont le CEG de Sinendé-centre ont été dotées de modules électriques alimentés à l énergie solaire. Grâce à cette action, 20 salles de classes, 10 bureaux de directeurs d écoles et 10 magasins ont pu être éclairés à l énergie électrique ; 10 postes téléviseurs et 10 magnétoscopes ont par ailleurs été installés dans ces écoles. Évolution dans le domaine socio-économique L agriculture continue de rythmer la vie économique des hommes et des femmes de Sinendé. Contrairement à d autres communes fortement productrices de coton, Sinendé, probablement en raison de son enclavement, 47
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin n a pas réussi à attirer sur elle l attention de l industrie d égrenage de coton. La diversification de l activité économique à laquelle on a assisté à partir de la fin des années 1990 n a donc pas été dans le sens de l émergence d activités industrielles ou même commerciales. L agriculture s est néanmoins quelque peu diversifiée, les populations cherchant ainsi à échapper à la monoculture du coton dont elles se sentent de plus en plus dépendantes, surtout lorsque les cours internationaux chutent. Les cultures qui ont bénéficié ces dernières années d une attention de la part des populations sont l anacarde, l igname et le maïs, ces deux dernières évoluant d un statut de cultures vivrières vers un statut mixte de cultures vivrières et de cultures de rente. Comme la plupart des populations de la zone cotonnière du département du Borgou, les habitants de Sinendé ont vu leur situation socio-économique se détériorer progressivement. De surcroît les revenus monétaires procurés par le coton sont souvent utilisés pour des dépenses de prestige plutôt que pour une diversification et un développement des activités économiques. Cette situation est d autant plus préoccupante que la participation financière des communautés au développement de la scolarisation décrit ci-dessus a été possible grâce au revenu procuré par le coton depuis environ une vingtaine d années. 48
Chapitre 3 Stratégies porteuses et facteurs déterminants Au vu de cette évolution très positive dans le domaine de la scolarisation, en particulier celle des filles, et dans le domaine du statut des femmes à Sinendé, la première question porte sur les éléments qui expliquent de tels résultats. Tout de suite après celle-ci vient une seconde question : pourquoi, dans cette commune, les stratégies, utilisées également dans d autres sites, ont-elles généré de tels effets? Répondre à ces deux questions est essentiel si l on veut reproduire ailleurs les stratégies qui se sont, dans ce cas, révélées porteuses et espérer y obtenir des fruits similaires. Stratégies porteuses pour la promotion de la scolarisation des filles La lecture de la documentation relative à EDUCOM et à la rechercheaction, ainsi que l analyse des entretiens individuels et collectifs menés dans le cadre de ce travail permettent de mettre en exergue cinq stratégies mises en œuvre pour la promotion de la scolarisation des filles avec succès : (1) implication effective des communautés ; (2) mise en place et responsabilisation du CSP ; (3) valorisation du rôle des médiatrices ; (4) conscientisation ; (5) approche holistique. Pour la clarté de l exposé, nous présenterons chacune d elles séparément, bien que de nombreux liens les unissent. 1. Implication effective des communautés Dès le démarrage, EDUCOM a eu pour but de répondre aux besoins éducatifs des communautés, avec les communautés. Dans le cadre de 49
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Sinendé, il est possible de reprendre la définition de la communauté que donne Sagbohan : «C est à la fois un endroit, les gens vivant en cet endroit, l interaction entre ces gens, les sentiments qui naissent de cette interaction, la vie commune qu ils partagent et les institutions qui règlent cette vie» (Sagbohan, 1991, p. 4). Tout au début, l implication des communautés a été considérée comme un moyen, un instrument dont la mise en œuvre devait faciliter la satisfaction des objectifs du projet. Très vite, elle a été perçue comme un processus dans lequel les communautés se sont engagées, en identifiant leurs besoins éducatifs et en recherchant les moyens pour les atteindre. Progressivement, la collaboration est devenue partenariat et les différents organes représentatifs des populations se sont investis dans la planification, la mise en œuvre et le suivi des activités. Contrairement aux pratiques de certains programmes, l implication des collectivités ne s est nullement réduite à leur contribution financière. Tout au long de ce document seront relatés des exemples où les populations, avec le concours du CSP et des médiatrices, ont eu à réfléchir ensemble, au cours d assemblées générales, de discussions de groupes ou de réunions périodiques, aux problèmes liés à la scolarisation en général, et à celle des filles en particulier, à mettre en commun leurs idées, à prendre des décisions, à élaborer des plans et à se répartir des tâches et des responsabilités. Le dialogue avec les différents groupes sociaux et entre les membres des communautés villageoises a été un vecteur essentiel de leur implication. Durant les premières années les contrats de partenariat, préparés avec les communautés et le CSP, puis finalisés avec l appui de la CN d EDUCOM, étaient signés par les représentants des communautés villageoises, le CSP, la Direction de l enseignement primaire président de la CN du projet et l UNICEF. Ces contrats définissaient les activités et les ressources humaines, organisationnelles et financières à mettre en œuvre pour la réalisation commune de ces activités. 50
Stratégies porteuses et facteurs déterminants Il est certain que tous les habitants n ont pas été impliqués et ne se sont pas sentis concernés avec la même intensité. Les leaders locaux, c est-à-dire les chefs religieux, certains notables, les chefs de village, ont été rapidement impliqués. Ainsi, au niveau des campements peuhls, chaque chef de campement devait inscrire lui-même les enfants à l école. Dans chacun des villages, les femmes, en tant que groupements ou individuellement en tant que mères d élèves, se sont mobilisées les premières, en raison des avantages que le projet leur proposait (crédits et formation). Les hommes se sont parfois plaints au cours des premières années, estimant que le programme avantageait les femmes. Au sein des comités mis en place pour la scolarisation des filles et leur maintien à l école, les femmes étaient largement majoritaires. Cependant les hommes ne se sont pas mis à l écart et se sont engagés dans la vie et la gestion des écoles, les uns par le biais des bureaux des APE, les autres dans le cadre des GV (groupements de producteurs de coton). Les directeurs des écoles concernées se sont impliqués plus facilement que les enseignants. Ces derniers voyaient en effet en EDUCOM un surcroît de travail et craignaient, parfois, le regard et le contrôle des parents. Il a fallu plusieurs ateliers pour que les enseignants se sentent vraiment concernés et se mobilisent pour rendre les écoles «amies des communautés». L implication des autorités politico-administratives et des responsables sectoriels s est faite dans le cadre du CSP. 2. Mise en place et responsabilisation du comité sous-préfectoral (CSP) Ce comité a été mis en place lors de l installation d EDUCOM, en 1994, à Sinendé. À l instar des CSP installés dans les autres zones d accueil d EDUCOM, le CSP de Sinendé était présidé par le sous-préfet et comptait parmi ses membres tous les responsables des services déconcentrés de l État travaillant à la sous-préfecture (développement rural, santé, 51
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin éducation, alphabétisation, affaires sociales, gendarmerie), la présidente des associations féminines, les présidents de l Association de développement de la sous-préfecture et de la coordination des associations de parents d élèves ainsi que les médiatrices. «Je fais entendre la voix des femmes au CSP», affirme la présidente des associations féminines. Responsabilisés pour le succès ou l échec de la scolarisation des filles à Sinendé, les membres du CSP se sont réellement engagés. Cette collaboration intersectorielle et cette implication de tous les secteurs pour l éducation ont fait dire au responsable du développement rural : «L éducation est devenue la chose de tout le monde, nous avons eu la volonté de réussir ensemble.» Cette structure originale s est organisée sur la base d un plan d action annuel, conçu par tous les membres du CSP lors d une réunion annuelle de planification regroupant plusieurs CSP. Au cours d une séance mensuelle, véritable cadre de concertation, le CSP de Sinendé fait un bilan des activités prévues pour le mois et une répartition des tâches, par secteur, à exécuter pour le mois suivant. Chaque responsable a un paquet minimum d activités à entreprendre qu il intègre dans ses activités sectorielles. Aussi n est-il pas étonnant d entendre un infirmier, membre du CSP en l absence du médecinchef de Sinendé, parler de la «fiche de suivi scolaire». Par leur présence régulière sur le terrain, une à deux fois par semaine, des membres du CSP ont eu à aller vers les communautés, en particulier là où surgissaient difficultés et obstacles, à faire le suivi/évaluation de la mise en œuvre des contrats de partenariat et des plans d action locaux, à animer, peu avant la rentrée scolaire, des débats avec les communautés sur la base des statistiques de l année scolaire précédente en commentant et en faisant commenter les taux de promotion ou de redoublement, par exemple. Selon les termes du sous-préfet en charge de la sous-préfecture de 1996 à 2003, et selon de nombreux témoignages recueillis, le CSP a été un moteur essentiel dans les résultats obtenus en matière de scolarisation 52
Stratégies porteuses et facteurs déterminants des filles. On verra dans les facteurs déterminants les raisons qui en expliquent le dynamisme particulier et la synergie d action. Le CSP, fort du pouvoir politico-administratif qui est le sien, a osé lutter contre certains us et coutumes ou pratiques traditionnelles constituant un obstacle à la scolarisation des filles dans le milieu, tout en encourageant les attitudes favorables à la scolarisation en général, et à celle des filles en particulier. Plusieurs membres du CSP ont déploré que celui-ci se révèle être quelquefois une structure lourde, difficile à gérer, où émergent parfois certaines rancœurs accumulées dans l exercice quotidien des fonctions de chacun. Par ailleurs, il y a eu des périodes où le quorum était difficile à réunir, surtout à l approche des élections. Certains regrettent aussi de ne pas avoir eu plus de responsabilités individuelles et de ne pas avoir bénéficié de davantage de formations. Tous saluent en revanche le travail des médiatrices et leur collaboration au sein du CSP. 3. Valorisation du rôle des médiatrices Présentes depuis le démarrage d EDUCOM dans les différents sites, les médiatrices assurent l interface entre les communautés et les niveaux sous-préfectoral aujourd hui communal et central. Femmes, jeunes 35 ans en moyenne originaires du département, locutrices des langues parlées dans la zone de travail, elles sont toutes de niveau universitaire (licence ou maîtrise) dans des disciplines comme le droit, la sociologie, l économie, la géographie. Recrutées avec ou sans expérience professionnelle, elles ont bénéficié de formations de courte durée. Travaillant avec l Association de développement et les délégués de quartier, toujours au côté des communautés, sans être impliquées dans l administration, elles ne sont pas perçues par les communautés villageoises comme des «donneuses d ordre», mais elles rappellent aux uns et aux 53
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin autres les engagements qu ils ont pris, discutent avec les mères ou avec les collégiennes, aident à la réinsertion de certaines après leur accouchement, etc. Parce que ce sont des femmes, le dialogue est plus vite établi avec les autres femmes de la communauté, qui ont confiance en elles. En raison de leur bonne intégration, elles peuvent être informées d un projet de mariage et intervenir, ou faire intervenir, d autres acteurs pour éviter un mariage précoce et un retrait de l école ou du collège. Elles accompagnent les communautés dans différentes tâches : planification villageoise, mobilisation des acteurs et des ressources, promotion de la scolarisation, développement des activités génératrices de revenus après l apprentissage, etc. «Les médiatrices nous réveillent», dit un membre du CSP. Simultanément, un autre membre du CSP réaffirme qu «il n y a pas d action isolée des médiatrices». Elles portent à la connaissance du CSP certains problèmes qu elles ont identifiés sur le terrain ; elles ont un effet d entraînement. Les médiatrices constituent la cheville ouvrière de toutes les actions de développement qui sont conduites sur le terrain. C est pourquoi elles sont en contact avec tous les services aussi bien publics que privés (ONG, associations, etc.) qui s y déploient, nous a-t-on dit. En relation fréquente avec la CN, elles n hésitent pas à faire entendre la voix des différents groupes sociaux avec lesquels elles sont en contact régulier. L image des médiatrices est particulièrement positive au niveau des communautés, et plus spécifiquement au niveau des femmes et des filles. Elles prouvent, par leur présence et leurs interventions, que les capacités intellectuelles des femmes n ont rien à envier à celles des hommes. Elles constituent un véritable modèle de référence dans une zone où les femmes qui ont fait des études supérieures sont très peu nombreuses et ne résident pas dans le milieu. 54
Stratégies porteuses et facteurs déterminants «Les parents veulent que leurs filles soient comme les médiatrices, sur la moto», nous a-t-on confié à maintes reprises (chaque médiatrice dispose d une moto pour ses déplacements vers les villages). Certains précisent même une moto bleue (comme celle des médiatrices!). Dans les entretiens de groupes réalisés avec des collégiennes, plusieurs d entre elles ont exprimé le souhait de devenir médiatrices, au même titre que sages-femmes, professeurs ou avocates. Ces collégiennes voyaient principalement le rôle de sensibilisation des médiatrices. 4. Conscientisation Lors d un entretien avec des femmes d un GF, celles-ci nous ont confié : «Après le départ de la médiatrice, on discutait entre nous de ce qu elle nous avait dit.» Cet exemple montre bien le travail d appropriation que les communautés, et en particulier les femmes, ont eu à faire. Une autre femme explique : «Si je vais à une formation, au retour je fais le compte rendu de toute la formation à mon mari.» Partager l information, communiquer avec les autres le fruit des réflexions, telles sont quelques-unes des démarches qui ont permis une prise de conscience progressive. En effet le travail réalisé par les uns et les autres va bien au-delà de la sensibilisation, pour favoriser une prise de conscience. Débutée avec EDUCOM, cette conscientisation a été la principale stratégie de la recherche-action qui a été mise en œuvre entre la fin 1999 et 2002, dans la sous-préfecture de Sinendé uniquement. Il s agissait de susciter des changements de représentations et, par là même, des modifications de comportement. Un travail interactif et participatif (communauté/ encadrement) a conduit les différents partenaires à analyser et verbaliser leurs comportements, à mettre ainsi à jour leurs représentations du système scolaire et de la place des filles dans ce système et, enfin, à travailler à lever les entraves à la scolarisation en général et à celle des filles en particulier. 55
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Une revue des politiques menées au Bénin (Gbenou, Gnimadi, Odjo, Orou Bagou, Tchitchi, 1999) et en Afrique subsaharienne (ADEA, 1999) au cours de la dernière décennie révèle que, dans l ensemble, les politiques de promotion de la scolarisation des filles ont été construites sur des efforts en vue du changement des comportements des communautés en faveur de l accès des filles à l école, sans pour autant s interroger sur les véritables fondements sociologiques et psychologiques de ces comportements. En d autres termes des efforts sont faits pour changer un phénomène (comportement vis-à-vis de la scolarisation des filles) sans que les causes (représentations vis-à-vis de la fille/femme et de l école) aient véritablement fait l objet d une investigation en vue de leur changement. L approche genre et développement a imprégné tout le diagnostic communautaire réalisé dans cet esprit. La place des femmes dans la société de Sinendé aujourd hui, la répartition des tâches, le pouvoir des uns et des autres, sont des questions qui ont été largement discutées avec les différents groupes sociaux. Au cours de débats houleux entre les participants de différents groupes hommes d un côté, femmes de l autre ; personnes âgées d un côté, jeunes de l autre, chaque groupe cherche à se donner raison et à rejeter les torts à l autre quant à la sous-scolarisation des filles. Mais le plus souvent un consensus finit par arriver : «Nous avions commencé par comprendre et, avec ces dernières rencontres, les choses sont de plus en plus claires dans nos têtes.» Le processus mis en œuvre dans la recherche-action a révélé une contradiction fondamentale entre les représentations que les communautés ont de la fille et de la femme statut de second rôle et les comportements récents favorables à la scolarisation et au maintien des filles à l école. Une amorce de changement est perceptible au travers des entretiens menés, les représentations négatives de la fille et de la femme régressant. Le corps enseignant apparaît néanmoins largement en retrait par rapport à la communauté quant aux représentations sociales des filles et des garçons. 56
Stratégies porteuses et facteurs déterminants Les enseignants ont en effet une vision beaucoup plus pessimiste que celle des chefs de ménages concernant l avenir et les rôles futurs des filles. 5. Approche holistique La porte d entrée d EDUCOM a toujours été la question de la scolarisation des filles. Mais conscient qu il n y a pas un problème scolaire isolé, mais plutôt un problème de développement, l UNICEF a privilégié dès le début du projet une approche holistique. Qu il s agisse de l étude du milieu, base des activités, ou des premiers diagnostics communautaires, toutes ces activités ont mis l accent sur l ensemble des besoins ressentis et exprimés par les populations. Certes, EDUCOM n a jamais prétendu régler les problèmes d eau, par exemple, mais dans leur rôle d interface, il revient aux médiatrices de faciliter la mise en relation des communautés avec ceux qui pourront les aider, d une manière ou d une autre, à régler ce problème. La composition plurisectorielle et la collaboration intersectorielle, tant au niveau du CSP (voir la section Mise en place et responsabilisation du comité sous-préfectoral) que de la CN, permettent de donner corps à cette orientation stratégique. Les actions menées avec les GF vont dans le même sens, étant entendu que la satisfaction des besoins économiques des femmes a un impact sur la scolarisation des filles et leur maintien à l école. Dans le domaine de l éducation et de la formation, la prise en compte des besoins éducatifs ne s est pas limitée à l école primaire. Il s est agi de l éducation à l école et en dehors de l école, de la formation des filles et des femmes déscolarisées ou non scolarisées, de l éducation nutritionnelle au travers de la formation des «mères animatrices», de l éducation à la santé avec la formation des matrones. Petit à petit certains de ces volets ont été pris en charge par d autres programmes et projets, mais le souci d une approche holistique demeure. Ces cinq stratégies ont été mises en œuvre dans les six sous-préfectures et circonscriptions où EDUCOM s est implanté, au travers d actions qui 57
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin seront présentées plus bas (chapitre 4). Mais auparavant il convient de se demander pourquoi elles ont été particulièrement porteuses à Sinendé. Facteurs déterminants Cinq facteurs déterminants ont pu être identifiés : l environnement socioculturel de Sinendé, la maturation des faits sociaux, le leadership positif des autorités, l adéquation des actions d EDUCOM aux intérêts des différents groupes sociaux et le suivi régulier à tous les niveaux. 1. Environnement socioculturel de Sinendé Selon les informations données par son maire, premier responsable depuis 2003 et fils de la commune, Sinendé a connu beaucoup de brassages dans son histoire et n a pas, à la différence de certaines communes du nord ou du sud-bénin, des habitudes rigides dans son mode de fonctionnement. L absence de chefferies traditionnelles en est l illustration ; les chefs de villages sont même souvent des jeunes. Les Wassangari ne seraient pas venus à Sinendé pour conquérir de nouvelles terres, mais plutôt pour expérimenter une nouvelle organisation sociale. Ouvert aux innovations, Sinendé «digère et voit s il faut cracher ou avaler», nous a-t-on également dit. L enclavement dont Sinendé a souffert, et continue en partie à souffrir (en 2004, il n y avait pas de téléphone à Sinendé et aucune route bitumée ne relie la ville aux autres communes), suscite, à l inverse de ce qui se passe dans d autres localités, une certaine curiosité à l égard de ce qui est «étranger» et nouveau. Cette perméabilité aux innovations a été confirmée par plusieurs personnes rencontrées : ainsi dans le domaine des expressions verbales, les nouveautés sont rapidement connues et assimilées. Un tel terrain est donc favorable aux idées nouvelles et au changement. 58
Stratégies porteuses et facteurs déterminants De même, sur le plan religieux, à la différence de ce qui existe dans d autres zones fortement islamisées, aucun refus de scolariser les filles n est lié à la religion. Bien au contraire, à maintes reprises, l imam de Fo-Bouré (un des quatre arrondissements de la commune) ainsi que celui de Sinendécentre ont soit exhorté les parents à scolariser leurs filles, soit fustigé les comportements néfastes à la scolarisation, au maintien et à la réussite des filles à l école. Comme déjà indiqué, un certain intérêt pour la scolarisation se manifestait déjà avant qu EDUCOM ne s établisse à Sinendé, puisque les GV et l Union sous-préfectorale des producteurs (USPP) finançaient la construction des salles de classe et leur équipement. D autres facteurs sociaux peuvent également expliquer le succès des stratégies précédemment présentées. 2. Maturation des faits sociaux En nous référant aux analyses faites par plusieurs de nos interlocuteurs, nous pouvons dire que l évolution des mentalités en matière de scolarisation dans cette commune est due à plusieurs facteurs sociaux qui ont grandement facilité la réussite des stratégies précédemment décrites. Qu ils se livrent au petit commerce ou exercent des métiers de l artisanat, les parents des enfants en âge d être scolarisés sont obligés d aller vers les grands centres urbains du département ou même du pays. Là ils se heurtent aux difficultés liées à la non-maîtrise de la langue française, parlée et/ou écrite, et en particulier aux tracasseries de l administration ou du circuit financier. «Ils se promettent alors d éviter à leur progéniture cette situation de ténèbres dans laquelle ils se trouvent et, à leur retour, on les voit contourner les décisions et les barrières que constituent leurs propres parents pour prendre en main la question de la scolarisation de leurs enfants», nous a-t-on expliqué. À Sinendé, à la fin des années 1990, plus que dans les autres communes du département, on a pu observer comment les secrétaires des GV et les femmes secrétaires des GF narguaient, rabrouaient et trompaient les 59
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin producteurs qui n avaient pas d «intellectuels» dans la famille, comment les gendarmes traitaient les «non lettrés» et profitaient des moindres occasions pour rançonner les paysans sans «parents intellectuels», et enfin comment les familles riches d un étudiant ou d un cadre travaillant à l extérieur de la commune pouvaient considérer avec mépris les autres familles. «Toutes ces attitudes, tous ces comportements ont fait prendre conscience aux autres familles que l école est désormais la clé du monde, la chose qui affranchit l esclave Gando, place le Peuhl dans le groupe des «Batombou», c est-à-dire dans le cercle des grands. L école est désormais perçue comme un bouclier pour la vie, un titre d honneur pour soi-même et pour son entourage», estime l ancien sous-préfet, dont on verra ci-dessous le rôle décisif. Certains facteurs socio-économiques ont également joué en faveur de la scolarisation, en particulier celle des filles, et ont rendu plus effectives l implication des communautés et la conscientisation. Le développement de la culture attelée, la modernisation de l habitat, l implantation de nouveaux points d eau, une plus grande capacité d initiative de la part des femmes dans leurs activités économiques et une meilleure gestion de leur temps ont diminué les besoins en main-d œuvre enfantine. Les filles ont, de ce fait, été moins absorbées par les corvées d eau ainsi que par la participation à d autres tâches qui, autrefois, ne leur laissaient aucun répit. À cela s ajoutent les insistantes sensibilisations des médias et en particulier des radios de proximité. De même «la dotation en postes téléviseurs dans certaines écoles a permis aux femmes de voir ce qui se fait dans le sud du pays», remarque la présidente des associations féminines de Sinendé. Il faudrait également citer certains événements tels que des funérailles qui ont marqué les esprits, en étant financées par les filles scolarisées du défunt, ou encore les investissements réalisés dans les 60
Stratégies porteuses et facteurs déterminants villages de ses parents par telle femme, originaire de Sinendé et ayant fait des études supérieures. 3. Leadership positif des autorités politico-administratives Le Secrétaire général de la sous-préfecture, en service à Sinendé de 1995 à 2002, véritable mémoire du CSP, et les Sous-préfets qui se sont succédé à la tête de la sous-préfecture ont tous été des artisans inlassables de la scolarisation des filles et de leur maintien à l école. C est grâce à l engagement personnel de ces acteurs que le CSP a été un moteur essentiel dans la «machine EDUCOM». Rédigeant les comptes rendus des réunions du CSP, rappelant aux membres la réunion à venir, le Secrétaire général a facilité la synergie d action. Ce sont le Sous-préfet et le Secrétaire général qui ont stimulé la participation des responsables sectoriels, qui ont insisté pour l insertion des activités EDUCOM dans les activités quotidiennes de chaque membre du CSP et qui ont associé tel ou tel membre du CSP à leurs tournées régulières sur le terrain. Une médiatrice raconte comment le Sous-préfet attendait un moment, puis la relançait, demandant où elle en était de telle ou telle activité. Dans les autres sites, ce sont les médiatrices qui relancent, plutôt que les autorités. «Me fondant sur les dispositions de la Constitution du 11 décembre 1990, qui rend l école obligatoire pour tous les enfants d âge scolaire, garçons comme filles, j ai programmé dès les mois d août et septembre 1996 une grande tournée de sensibilisation au niveau de tous les villages, hameaux formés, quartiers de ville et campements peuhls de la sous-préfecture pour rappeler que l école est obligatoire pour tous les enfants ayant atteint l âge d y aller. Je profitais de la même occasion pour dire que d ici deux ans, tous les hameaux, tous les grands campements peuhls devaient avoir leur école ; et dans cette action, nul ne sera de trop et aucun sacrifice ne sera de trop car nous serons amenés à briser des tabous, des us et coutumes et certaines pratiques traditionnelles», déclare l ancien Sous-préfet. 61
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Au-delà de ces interventions ponctuelles, les autorités politicoadministratives ont joué un rôle important en responsabilisant non seulement les membres du CSP, mais aussi les comités locaux pour la scolarisation des filles, les bureaux des APE, les anciens maires ou les organisations de femmes, et en rencontrant pour des discussions et conseils les parents encore réticents, en particulier ceux à qui on avait confié des fillettes et qui n entendaient pas les scolariser. Le Sous-préfet a su nouer des alliances pour soutenir certaines de ces actions comme celles du CSP relatives à la scolarisation des filles, qui amenaient à renier certains us et coutumes tels que la garde des enfants, l excision, le retrait des écolières pour le mariage de lignage. D autres actions ont par ailleurs rencontré davantage l intérêt des groupes sociaux. 4. Adéquation des actions d EDUCOM aux intérêts des différents groupes sociaux Ceux qui ont eu à travailler avec des communautés rurales savent que celles-ci ont conscience des avantages concrets qu elles peuvent tirer d un programme. Et quand c est le cas, elles sont très motivées pour y participer. Plusieurs de nos interlocuteurs, et en particulier la plus ancienne des médiatrices, ont évoqué cette adéquation entre les actions d EDUCOM et les intérêts de plusieurs des groupes sociaux de Sinendé. Ainsi les organisations paysannes ont compris qu EDUCOM pourrait partager avec elles le fardeau de l équipement des écoles et que leurs efforts financiers en faveur de l éducation allaient être rentabilisés. Les communautés ont reconnu les très faibles taux de scolarisation dans la sous-préfecture, principalement ceux des filles. Le CEG était menacé de fermeture vu les effectifs réduits qu il accueillait. Enfin les faits sociaux, mentionnés plus haut, ont convaincu ces communautés qu elles avaient la possibilité de changer quelque peu le cours des choses. 62
Stratégies porteuses et facteurs déterminants Les femmes ont pris conscience qu elles n étaient pratiquement pas représentées dans les structures de producteurs de coton et qu elles étaient trompées lors des pesées de coton. Elles ont alors vu l intérêt qu elles auraient à scolariser leurs filles. Différents exemples tel que celui de la directrice du foyer de jeunes filles à Parakou, originaire de la commune, leur a également prouvé que les activités pour la scolarisation de leurs filles pouvaient être avantageuses pour elles. Au niveau des écoles, les directeurs ont pris conscience que le projet allait faciliter leur travail, en particulier pour le recrutement des élèves filles qui, jusque-là, nécessitait des efforts de persuasion de leur part. Bien intégrés eux-mêmes, ils ont alors aidé la médiatrice à trouver sa place dans le projet. Certains des responsables sectoriels, regroupés au sein du CSP, ont estimé que leur secteur avait aussi quelque chose à gagner dans cette collaboration intersectorielle. Ainsi, le responsable du développement rural, qui disposait à l époque d une seule animatrice rurale, a estimé que le travail avec les femmes, initié dans le cadre d EDUCOM, allait dans le même sens que celui qu il avait entrepris et ne pouvait que renforcer le travail du spécialiste des organisations paysannes. Le Sous-préfet, en poste à partir de 1996, témoigne également en ces termes : «Je puis dire que la présence du projet EDUCOM dans la sous-préfecture à mon arrivée a été pour moi un heureux concours de circonstances, étant entendu que l action pour la scolarisation dans le département [ ] ainsi que l alphabétisation étaient des éléments constitutifs de nos cahiers des charge, à la prise de fonction en qualité de sous-préfet et, ma foi, cela correspondait aussi à mes engagements personnels.» 63
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin 5. Suivi régulier à tous les niveaux Ce suivi régulier consiste, d une part, en l appui technique apporté par la CN d EDUCOM et l UNICEF et, d autre part, est le résultat de l implication effective des communautés, de la responsabilisation d un grand nombre de personnes, de l engagement du CSP et des médiatrices ainsi que du leadership des autorités politico-administratives. C est pourquoi il apparaît comme un facteur déterminant à Sinendé. Nous insisterons d abord sur le suivi des élèves. Outre le système fille pour fille et la fiche de suivi scolaire dont il sera question plus bas, qui constituent des moyens de suivi de la scolarisation des filles, ce souci anime tous les acteurs. Dès qu un problème surgit, comme le risque qu une fille soit retirée de l école, des membres de la communauté (la présidente d un groupement féminin, un membre du bureau APE ou même un jeune du village) préviennent le directeur d école, une médiatrice ou le président de la coordination du bureau APE pour qu ils interviennent à temps. «Des jeunes venaient également signaler les personnes qui tentaient de «gâter» la scolarisation de certaines grandes filles dans leur village ou dans leur quartier de ville», nous a confié un responsable. Ce suivi communautaire de la présence des filles à l école, de leurs performances et de leur devenir scolaire est très particulier à Sinendé. Le suivi des collégiennes par les médiatrices est aussi important, celui-ci les amenant parfois à intervenir dans les familles pour que telle ou telle fille ayant accouché reprenne ses études. Toutes les instances existantes, comme les comités locaux, les comités pour la scolarisation des filles, les bureaux des APE, les bureaux des GF, s organisent pour le suivi des plans d action ou des contrats de partenariat. Un début de culture de suivi s est progressivement mis en place au niveau local avec en arrière-plan, comme déjà signalé, une certaine émulation entre 64
Stratégies porteuses et facteurs déterminants les villages : si dans tel village, des filles ont réussi leur BEPC, pourquoi pas chez nous? Le suivi régulier réalisé par le CSP a déjà été évoqué. Dans d autres sites, le CSP se déplace plus difficilement et de manière moins spontanée. Les réunions mensuelles dont il a été question précédemment ont également constitué un précieux instrument de suivi. Enfin le suivi de la CN a été vécu comme un appui : «Les membres de la CN ne viennent pas en contrôleurs, ils respectent le CSP, mais s il y a un dérapage, ils ramènent les gens habilement», nous a-t-on dit. 65
Chapitre 4 Actions efficaces Au niveau des écoles 1. Amélioration des conditions et du cadre de travail des élèves et des enseignants À l occasion d une enquête auprès de tous les enseignants de Sinendé en 2000, il leur a été demandé de dire ce qu ils savaient des réalisations d EDUCOM dans la commune. À plus de 71 %, ils ont répondu «dotation de l école en mobilier». La seconde réalisation qu ils ont mentionnée est la dotation des écoles en matériel didactique (33 % d entre eux) (tableau 4.1). Les huit réponses suivantes ont porté sur la distribution de prix aux élèves les plus méritants, à la construction de latrines et de citernes dans les écoles, etc. Au total, ce que les enseignants ont retenu des actions/réalisations d EDUCOM en premier, c est l amélioration des conditions et du cadre de travail de leurs élèves d abord, et d eux-mêmes ensuite. Même si les enseignants ont reproché à EDUCOM au début de sa mise en œuvre, et par conséquent à l UNICEF, de ne pas construire de salles de classe comme le font d autres projets, ils ont fini par comprendre l importance et l utilité des prestations qui rendent l environnement de travail plus agréable et les efforts plus productifs, d autant plus qu à Sinendé, les communautés interviennent pour la construction d infrastructures en cas de défaillance des pouvoirs publics. Les parents d élèves confirment dans leur ensemble les propos des enseignants. Lors d un entretien avec un groupement féminin d un village 67
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin de l arrondissement de Fô-Bouré, il nous a été déclaré : «Les appuis en mobilier et matériel didactique aux écoles nous aident beaucoup car on ne nous demande plus de cotiser pour la fabrication des tables-bancs et puis nos enfants ne sont plus assis à même le sol.» Tableau 4.1 Réalisations d EDUCOM selon les enseignants N Réalisations % de réponses 4 01 Dotation de l école en mobilier 71,3 02 Dotation de l école en matériel didactique 33 03 Distribution de prix aux meilleurs élèves 17 04 Construction de latrines à l école 11,7 05 Construction de citernes dans l école 8,5 06 Fiche de suivi scolaire 4,3 07 Éducation non formelle des filles et des femmes analphabètes 4,3 08 Sensibilisation permanente des parents 3,2 09 Améioration du taux de scolarisation 3,2 10 Formation des enseignants 3,2 Source : Gnimadi et Bani, 2000. L absence d énergie électrique et de distraction saine dans la commune a été identifiée par les communautés comme un des obstacles au maintien des enfants à l école et à leur réussite scolaire. En effet, une telle situation ne favorisait pas les études le soir, surtout pour les filles, obligées de faire d abord les travaux domestiques et ménagers avant de pouvoir apprendre leurs leçons ou faire leurs devoirs. En revanche, elle favorisait la fréquentation des vidéoclubs non contrôlés, seuls lieux de distraction, qui se sont révélés être de véritables pièges pour les écolières et les collégiennes les fréquentant. Dans la recherche de solutions à ce problème, la recherche- 4. La somme des pourcentages (%) de réponses est supérieure à 100 parce qu un même répondant a pu donner une ou plusieurs réponses. L enquête s adressait à l ensemble des enseignants de Sinendé qui, au cours de l année scolaire 1999/2000, étaient au nombre de 120. 68
Actions effi caces action a procédé à la dotation, à titre expérimental, de dix couples écoles/ communautés 5 d équipement audiovisuel communautaire (téléviseur et magnétoscope alimentés à l énergie solaire), ainsi qu à l éclairage de deux salles de classes et du bureau du directeur dans chacune de ces écoles. En raison de l éloignement de certaines écoles de leur domicile, certains parents n acceptent pas de scolariser leurs enfants, ces derniers ne pouvant rentrer chez eux à midi. Les difficultés liées à la durabilité des cantines soutenues par le Programme alimentaire mondial (PAM) ont amené EDUCOM à imaginer une forme de cantine dite «cantine autogérée» qui tire son originalité de la collecte des vivres locaux, faite juste après les récoltes, auprès des communautés. Ces vivres stockés sont utilisés durant la période de soudure, pour offrir le repas de midi aux élèves «actionnaires» et à ceux reconnus comme vraiment nécessiteux. La gestion du stock est assurée par un comité comprenant l administration de l école, des membres de l APE et de la communauté. Cette innovation a bien fonctionné au départ et a contribué à l expansion de la scolarisation. Elle a toutefois connu des difficultés en raison, entre autres, de la non-contribution de certains parents aux ressources financières nécessaires pour l achat des condiments. 2. Formation des enseignants Au niveau de l enseignement primaire interviennent trois catégories d enseignants : les instituteurs et les instituteurs adjoints, les instituteurs 5. L idée de couple «école/communauté» est au cœur même de la démarche d EDUCOM. Elle est fondée sur le souci de ne pas envisager l école comme une structure externe à la communauté à laquelle elle appartient. Pour atteindre les performances qu on attend d elle, l école doit faire corps avec sa communauté d accueil. C est dans cet esprit que les équipements audiovisuels installés grâce à la recherche-action sont appelés à bénéficier tant à l école qu à la communauté. Ils sont ainsi utilisés au sein de l école pour la formation et la distraction des élèves et des enseignants, mais aussi des autres membres de la communauté (voir ci-dessous la section École, amie des communautés). 69
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin contractuels et les instituteurs contractuels adjoints, et enfin les enseignants communautaires ou répétiteurs. EDUCOM organise régulièrement au profit de ces trois catégories d enseignants deux types de formation, l un destiné au renforcement de leurs compétences pédagogiques, l autre étant plus orienté vers le changement des comportements en relation avec la scolarisation des filles. Le premier type de formation a surtout permis d organiser des sessions au profit de tous les enseignants sur la gestion des classes multigrades, la pédagogie des grands groupes, etc. Des modules spécifiques ont été conçus et se sont déroulés au profit des enseignants communautaires pour leur offrir les premières notions de pédagogie. Le second type de formation organisé au profit des enseignants porte sur des thèmes propres à EDUCOM : l approche de ce projet et la mise en œuvre de ses innovations, la responsabilité des enseignants dans l éducation des élèves filles, l équité en salle de classe, la convention relative aux droits de l enfant, etc. Alors que dans les autres zones EDUCOM, ce type de formation s est adressé exclusivement aux enseignants des écoles primaires, il a été étendu à Sinendé aux enseignants des écoles secondaires, notamment grâce à la recherche-action. Selon des élèves filles avec lesquelles nous nous sommes entretenus : «Il y a eu des changements dans la méthode, les enseignants expliquent mieux les leçons et ils ne se fâchent pas quand on leur pose des questions. Ils nous désignent beaucoup plus qu auparavant, nous sommes suivies maintenant au même titre que les garçons...» 3. Innovations pour le maintien des filles à l école EDUCOM a expérimenté et développé, dans les écoles primaires des zones d intervention, des innovations pédagogiques désormais connues sous les appellations suivantes : système «fille pour fille» ; école, amie des communautés ; fiche individuelle de suivi scolaire ; et cantine autogérée, déjà présentée. 70
Actions effi caces Le système «fi lle pour fi lle» Il consiste à faire accompagner les écolières de niveau 1 du cours d initiation au cours élémentaire par des aînées du cours moyen appelées Bèrè dans les zones nord et Dada dans les zones sud d EDUCOM. C est un mécanisme de parrainage. L assistance demandée aux plus grandes porte essentiellement sur les tâches suivantes : accompagner les fillettes à risque à l école, leur apprendre à se tenir propres, veiller sur elles pendant la récréation, les aider notamment à prendre leur petit déjeuner afin de leur épargner toutes sortes de brimades, les initier à la lecture et à l écriture les mercredis après-midi et les samedis, informer l instituteur ou l institutrice des causes d absence de certaines filleules. Les critères à respecter pour être sélectionnée comme Bèrè ou Dada sont les suivants : vivre dans la même concession ou dans le même quartier que la filleule, être soi-même assidue à l école, y avoir une bonne attitude, être de bonne moralité. S agissant des filleules considérées comme des filles à risque, elles doivent répondre à l un ou l autre des critères suivants : être un enfant «sous tutelle» ou un enfant «confié», c est-à-dire un enfant placé auprès de tiers, être de santé fragile, appartenir à une famille monoparentale, être la première de la concession à aller à l école, être timide, etc. Lancé depuis 1996, ce mécanisme, qui se greffe aisément aux pratiques traditionnelles, a contribué, entre autres, à rassurer certaines élèves peu à l aise dans le milieu scolaire et à éviter certains abandons. Dans Bembèrèkè, commune proche de Sinendé, il a été proposé de mettre sur pied un système «garçon pour garçon». École, amie des communautés Il s agit d amener progressivement les acteurs de l école à changer l idée selon laquelle l école est la chose de l État, afin de rapprocher davantage l école des communautés, de sorte que son animation bénéficie 71
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin d une meilleure coopération entre populations et enseignants. L ambition est de faire de chaque maître un bon parent d élève et d amener chaque adulte du milieu à devenir un acteur pour la promotion de l école, par sa contribution à la mobilisation des ressources, à la résolution des problèmes de l école et à la lutte contre l analphabétisme. L école devrait devenir, par son ouverture à la communauté, un espace de culture de l égalité des chances : elle cesserait d être le refuge des doués, et les ateliers artisanaux accueillant les apprentis, celui des enfants supposés les moins doués. Le concept d «école, amie des communautés» se résume en un certain nombre de critères dix dans la plupart des cas (encadré 1), auxquels les communautés et les directeurs/enseignants doivent progressivement adhérer, et permettant aux écoles d être qualifiées comme amies des communautés. «Il s agit en fait d une sorte de pacte scellé entre l école et les communautés qui s engagent ensemble à intégrer les problèmes scolaires à leurs préoccupations de tous les jours. Ce faisant, l école devient l affaire du village et le village, l affaire de l école» (LIFAD, 2001). La scolarisation des filles fait partie de ces critères. Encadré 1. École, amie des communautés Une école amie des communautés est une école où : 1. L association des parents d élèves (APE) participe à la gestion de l école, sur le plan administratif, matériel et financier, ainsi qu à la résolution de ses problèmes. 2. Les horaires sont discutés avec l APE pour les adapter aux réalités du milieu. 3. Les communautés participent à l entretien et à l amélioration des locaux et domaines de l école. 4. Les locaux de l école sont utilisés, en dehors des heures de classe, par le milieu pour d autres activités communautaires éducatives (alphabétisation, éducation à la santé, etc.). 72
Actions effi caces 5. Les acteurs pratiquent l étude du milieu pour faire découvrir aux apprenants les besoins de développement de la localité. 6. Certaines activités éducatives spécifiques au milieu et favorables à l amélioration immédiate des conditions de vie de la communauté sont organisées. 7. Des compétences, utiles et utilisables à la vie dans le milieu, sont développées chez les apprenants. 8. Des membres de la communauté interviennent, selon leurs compétences, dans les activités d apprentissage. 9. Les langues nationales sont enseignées à l école, à côté du français. 10. Les parents d élèves ont un droit de regard sur les comportements des enseignants. Source : EDUCOM, 1996. Grâce à ce concept, les familles prennent une part appréciable dans la gestion des établissements scolaires au travers des APE. «Les parents acceptent d envoyer leurs enfants à l école, ils comprennent maintenant ce qui se passe à l école, comment les contributions sont gérées, etc. Les enseignants, l école ne font plus peur aux villageois, nous sommes associés et nous participons aux achats des fournitures de l école, cotisons pour payer certains enseignants et bénéficions des compte rendus de tout ce qui se passe à l école [...] Les parents, les enseignants sont la main dans la main pour gérer l école. Les parents savent que c est leur école et que c est à eux de faire leur possible pour que l école soit bien gérée.» Ces propos sont ceux des membres du GV de Wari Bariba rencontrés lors de l enquête qualitative. Aujourd hui, dans beaucoup de villages EDUCOM, les communautés n hésitent pas à se mobiliser pour : (1) construire ou réhabiliter des infrastructures scolaires qu elles équipent ; (2) recruter et payer les «enseignants communautaires» ; (3) partager avec les enseignants et les apprenants leurs expériences personnelles sur des sujets donnés ; (4) utiliser 73
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin au besoin le domaine scolaire en dehors des heures de classe pour des activités éducatives (alphabétisation, sensibilisation sur la vaccination et autres). Il convient de préciser que parmi toutes les zones d intervention d EDUCOM, Sinendé est celle où cette action a particulièrement été efficace. Elle a été en effet dopée par des facteurs déterminants qui seront détaillés plus tard. La fi che individuelle de suivi scolaire C est un instrument de communication mensuel entre l élève, ses parents et l enseignant. Conçue pour les parents nombreux à être analphabètes la fiche individuelle de suivi scolaire facilite le suivi et la capitalisation des performances scolaires cumulées de l élève. À l instar de la courbe de croissance des enfants, l évolution des performances de l élève est présentée de manière accessible aux parents, même analphabètes, grâce à un graphisme et des symboles élémentaires. La fiche de suivi scolaire, utilisée dans toutes les écoles des zones EDUCOM, vise les objectifs suivants : faciliter le suivi scolaire par les parents et l élève lui-même, assurer une meilleure efficacité interne (limiter les redoublements et les abandons), favoriser la progression de chaque élève, etc. Elle comprend trois parties d analyse des performances : une zone de contre-performance notée de 0 à 5, une zone médiane et une zone d excellence à partir de 8. Elle donne certes un travail supplémentaire aux enseignants, mais elle leur permet de s interroger sur les performances de leurs élèves. Cette fiche n a probablement pas atteint ses objectifs en matière d efficacité interne, mais elle constitue un outil de dialogue entre les familles et les enseignants, les parents ayant été formés à l intérêt et l utilisation de cette fiche. Plusieurs directeurs d école primaire ont signalé qu à la vue des faibles performances révélées par cette fiche, certains pères se déplacent pour demander ce qui se passe. Cette fiche a permis à des parents de prendre conscience des risques de redoublement encourus par leur fille et d adopter des mesures pour éviter ce redoublement. 74
Actions effi caces Mise en place de groupes d études du soir et organisation de distractions saines Pour les études du soir, des discussions entre les associations de parents d élèves et les enseignants ont débouché sur des modalités pratiques (motivation et organisation des enseignants pour assurer la discipline et l ordre lors des séances du soir, sans pour autant faire de ces séances des cours obligatoires induisant des charges supplémentaires pour les parents). Il a même été mis en place à Sinendé une vidéothèque gérée par l animatrice coordinatrice, en vue de l exploitation du matériel audiovisuel et de séances de distraction saine, de formation et de sensibilisation. Un système de gestion durable des installations et équipements est instauré progressivement, dans le but de former les membres des comités de gestion et de maintenance des équipements ainsi que de favoriser une exploitation judicieuse de ces derniers. Ce système comprend : (1) un comité de gestion constitué de parents d élèves, d enseignants et d élèves ; (2) l existence de fonds pour faire face à la maintenance et payer le gardien là où les communautés ont décidé d en recruter afin d assurer la sécurité des installations et des équipements. Suivi de la scolarisation et du maintien des fi lles Il s agit de contribuer au suivi de la scolarisation et du maintien des filles à l école en favorisant un meilleur contrôle de ces filles, en luttant contre les pratiques qui consistent pour des mineures à ne pas rentrer au domicile familial avec, parfois, la complicité de leur mère. La stratégie mise en œuvre a consisté à responsabiliser quatre membres du bureau APE (deux hommes et deux mères d élèves) pour s occuper particulièrement du suivi de la scolarisation et du maintien des filles à l école. Après quelques mois de mise en oeuvre de cette action, une demidouzaine de filles ayant abandonné l école pour différentes raisons en 75
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin particulier pour cause de grossesse précoce ont pu réintégrer l école soit dans l enseignement primaire, soit au collège, selon le cas. Par ailleurs, les membres des comités de suivi de la scolarisation et du maintien des filles à l école visitent souvent de façon inopinée les écoles lors des études du soir pour s assurer que les élèves parties de la maison sont effectivement présentes à l école. Au niveau des structures sous-préfectorales et locales 1. Formation du Comité sous-préfectoral (CSP) À l instar des CSP de l ensemble des zones d intervention EDUCOM, le CSP de Sinendé a bénéficié de différentes formations, surtout de la part de la CN. Ces formations ont porté sur les méthodes d élaboration, de mise en œuvre et de suivi de plans d action au profit des populations. Certains membres du CSP se sont également formés au cours de visites d échanges avec des CSP d autres sites EDUCOM. Dans le cadre de la recherche-action, des formations ont eu lieu à Sinendé, dans le domaine de l analyse genre et développement ainsi que dans les méthodologies de recherche-action et de diagnostic communautaire. La formation des principaux acteurs locaux du système éducatif formel et des membres du niveau intermédiaire (CSP) en analyse genre et développement a visé à augmenter leur réceptivité sur cette question et à leur permettre de travailler à la modification des représentations sociales et des comportements jugés néfastes pour la scolarisation des filles, tout comme d encourager ceux qui y sont favorables. Plus précisément, cette formation a été l occasion de sensibiliser les membres du CSP EDUCOM à la problématique et à l analyse genre et développement afin de les aider à identifier, analyser et changer les représentations et les comportements, les attitudes et les pratiques qui constituent des freins à la scolarisation des filles. On a vu plus haut que certains membres du CSP auraient aimé bénéficier d un plus grand nombre de formations. 76
Actions effi caces 2. Formation des conseils locaux (CL) Le premier niveau opérationnel d EDUCOM est le village au sein duquel est élu un conseil local de mise en œuvre, de suivi et d évaluation du projet. Il regroupe les principaux acteurs de développement du village et compte 9 à 13 membres. Le CL (1) sensibilise, organise et mobilise la communauté pour la résolution des problèmes de développement ; (2) appuie les groupements de femmes et de jeunes filles de la localité. «Les membres du CL ont sensibilisé les parents pour l obtention de la participation communautaire pour les réalisations de ces projets», ont déclaré les enseignants de l école primaire de Yarra lors d un entretien de groupe. Comme l a déclaré le responsable du développement rural : «Le CL a les yeux sur l école, les enseignants et les élèves.» Les CL constituent les structures de pérennisation du projet et bénéficient à ce titre d un renforcement continu de leurs capacités au travers de formations sur l animation des communautés, la conduite de réunions, la gestion, la microplanification, etc. Ces formations sont données soit par le CSP, soit par la médiatrice. À Sinendé, les CL ont également reçu une formation sur l analyse genre et développement ainsi que sur la Convention relative aux droits de l enfant. Des femmes sont, dans certains villages, présidentes ou trésorières de ces conseils, ce qui représente un pas important dans l affirmation de la position des femmes que le projet a favorisée. Les CL travaillent en synergie avec les associations de parents d élèves pour la conscientisation au profit de la scolarisation et du maintien des élèves à l école, en particulier des filles. 3. Formation des bureaux des APE et renforcement du rôle de ces associations Tout comme les CL, les APE jouent un rôle déterminant dans le développement de la scolarisation à Sinendé, et plus spécifiquement dans la scolarisation et le maintien des filles à l école. Les premières 77
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin actions d EDUCOM en leur direction ont été de veiller, dans ses zones d intervention, à ce que de telles associations soient créées dans tous les villages et quartiers de villes abritant une école. Toutes les écoles de Sinendé (maternelles, primaires et secondaires) ont ainsi leur APE. Ces structures ont par la suite bénéficié de différentes formations et informations sur les droits et devoirs des parents d élèves, sur leur rôle en tant qu interlocuteurs incontournables des enseignants et sur leur mission dans le processus de développement de la scolarisation dans la commune. Très tôt, elles ont pris leurs responsabilités à cœur. Grâce à elles, les enseignants ne sont plus obligés de parcourir les domiciles pour recueillir les inscriptions à chaque rentrée scolaire. Selon l ex-secrétaire général de la commune, non seulement les APE aident à l inscription des enfants à la rentrée scolaire, mais elles procèdent au recensement des «poches de résistance». Le CSP, alors informé, intervient pour que les parents résistants finissent par inscrire leurs enfants à l école. Le projet ATAPE a beaucoup œuvré pour le renforcement des capacités des APE. Les actions menées par ce projet d une part, et par EDUCOM dans le cadre de la recherche-action, d autre part, ont contribué à la dynamisation des APE en travaillant (1) à l amélioration du fonctionnement de ces associations ; (2) au renforcement du nombre et de la position des femmes au sein des bureaux desdites associations. Il s est agi de procéder au renouvellement des bureaux existants en respectant les textes régissant l organisation et le fonctionnement des bureaux des APE. À l occasion de ces renouvellements, les membres ont été invités à faire entrer des femmes dans les bureaux, à des postes à responsabilités. Les membres des bureaux APE renouvelés ont reçu une formation sur la Convention des droits de l enfant (CDE) et sur l approche genre en vue de changements de comportements en faveur de la scolarisation et du maintien des filles à l école (équité de traitement des enfants, garçons et filles). À la fin 2002, les bureaux APE de 29 écoles primaires sur 32 ont été renouvelés, ce qui représente un taux d exécution de plus de 90 %, tandis 78
Actions effi caces que les quatre CEG ont tous renouvelé leurs bureaux APE. Des femmes sont entrées dans tous les bureaux où elles étaient absentes ; ailleurs, elles sont venues renforcer celles qui y étaient déjà. Dans ces bureaux remaniés, plusieurs femmes occupent désormais des postes à responsabilités (viceprésidentes, trésorières, commissaires aux comptes, secrétaires, responsables à l infrastructure ou à la scolarisation des filles, etc.). Au total il y avait à la fin 2002, dans les 33 écoles ayant renouvelé les bureaux de leurs APE, 79 femmes sur 297 membres desdits bureaux, soit 27 % de femmes. Ce taux était inférieur à 10 % avant ces renouvellements. Au niveau des femmes 1. Les femmes, actrices et bénéficiaires d EDUCOM Ici comme pour les autres catégories d acteurs et formes d intervention, il convient de garder à l esprit l existence de deux lectures : il est tout d abord nécessaire de retenir que les femmes ont été bénéficiaires d actions spécifiques de la part d EDUCOM qui ont permis le renforcement de leur position au sein de la communauté, et de rester par ailleurs attentif au fait que les femmes ont elles-mêmes initié et conduit des actions dont l un des effets les plus marquants est leur visibilité actuelle au sein de la société de Sinendé. Seule fait l objet de l examen ci-après la première lecture. Les actions menées par les femmes elles-mêmes au sein des APE et des CL, soit pour l inscription et le maintien des enfants, en particulier les filles, soit pour le développement de leur village, ont déjà été évoquées et ne seront pas reprises. 2. Octroi de crédits et dotation en matériel de transformation L attribution aux femmes de crédits sous forme d argent liquide remboursable et de matériel de transformation pour des activités génératrices de revenus (production artisanale d huile et de galettes d arachide, 79
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin production de beurre de karité, achat, stockage et vente différée de céréales, etc.) font partie du contrat de partenariat entre les communautés, les autorités et EDUCOM, respectivement représentés par les CL, le CSP et la CN. Au départ, ces prestations d EDUCOM au profit des femmes ont constitué la contrepartie que recevaient les mères en échange de leur engagement à libérer leurs filles pour qu elles soient scolarisées et maintenues à l école. En effet, l une des causes majeures de la faible scolarisation féminine était l utilisation des filles par leur mère pour des tâches domestiques (garde d enfants plus jeunes, ménage, etc.) et économiques (petit commerce, activités de transformation, etc.). Ces facilités accordées aux femmes les ont progressivement conduites à se rendre compte qu elles pouvaient, au prix d une meilleure organisation de leur temps, se passer partiellement de leurs filles dans l exercice de leurs activités économiques, même si pour ce qui concerne les tâches ménagères les filles continuent à être beaucoup plus sollicitées que les garçons. Par ailleurs l acquisition d une certaine forme d autonomie économique, induite par les activités génératrices de revenus menées par les femmes, a contribué à renforcer leur position au sein de la communauté et de ses structures organisées (CL, APE, etc.). Le témoignage du coordonnateur de l alphabétisation de la commune de Sinendé est assez éloquent à ce propos : «Les femmes dans les bureaux APE sont écoutées et sont efficaces, et celles qui sont dans les comités du suivi de la scolarisation des filles assurent pleinement leur devoir d aller de maison en maison pour conscientiser leurs proches. Avant, les femmes attendaient leur mari pour la résolution de tous leurs problèmes et elles n avaient pas un mot à dire devant les hommes. Aujourd hui, les femmes n attendent plus leurs maris et arrivent même à prendre des décisions en l absence des maris. Les femmes sont par conséquent écoutées.» 80
Actions effi caces Même si au début certains hommes étaient réticents à la délivrance de ces crédits dans le cadre d EDUCOM, certainement parce qu ils auraient souhaité en bénéficier eux-mêmes, ils ont fini par se convaincre du bienfondé de ces actions, du fait de leurs effets visibles et d un soulagement évident pour leur propre porte-monnaie. Ainsi, évoquant les résultats des actions d EDUCOM dans le maintien des filles à l école, les membres du bureau d un groupement villageois (GV) de Yarra ont pu déclarer : «Parmi les actions importantes pour le maintien des enfants à l école, il y a [...] les crédits aux femmes pour les activités génératrices de revenus pour l entretien des enfants. Nous les hommes, nos revenus sont annuels, situés après la vente de coton. Alors les femmes, avec leurs activités, prennent en charge les filles et tous les enfants en général qui n abandonnent plus à cause d un bic de 100 francs ou d un cahier de 125 francs.» De même, avec les bénéfices issus de ces activités génératrices de revenus, les mères parviennent à donner à leurs enfants l argent du petit déjeuner, ce qui permet non seulement à l enfant de se nourrir, mais aussi de ne pas se sentir différent de ses camarades. Cet élément a été mentionné à plusieurs reprises dans les entretiens comme un facteur important pour les parents et pour les enfants. 3. Formation en alphabétisation et gestion Cette action concerne essentiellement l éducation non formelle incluant l alphabétisation et l apprentissage d activités génératrices de revenus pour l auto-emploi. Il s agit de contribuer à freiner l exode rural des jeunes filles et des femmes en leur offrant l opportunité de renforcer leurs capacités organisationnelles, techniques et de gestion afin de les rendre plus aptes à la conduite de leurs activités et à une vie associative productive. L action permet parfois le démarrage d une expérience professionnelle sur place grâce à EDUCOM. La maîtrise de l alphabétisation facilite la tenue des outils de gestion et l animation des CL, l analyse des besoins en formation, l élaboration de microplans d action et, au total, l émancipation des apprenantes qui, au départ, sont déscolarisées ou non scolarisées. 81
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Toutefois, cette action a connu quelques problèmes, à Sinendé comme dans les autres sites EDUCOM. Ces difficultés sont liées au non-respect des engagements pris par les communautés dans les contrats de partenariat qui stipulent que (1) l administration d EDUCOM assure la formation et le recyclage périodique des maîtres et maîtresses d alphabétisation et fournit le matériel de formation (tableau, livrets, etc.) ; (2) la communauté identifie le maître ou la maîtresse d alphabétisation, fournit le local de formation, inscrit les apprenantes et prend en charge le dédommagement des alphabétiseurs. Ces engagements n ont pas toujours été respectés car d autres projets ou ONG offrent les mêmes prestations en prenant en charge l intégralité des frais. De plus, il semble que le caractère discontinu de l alphabétisation dans les langues nationales et son absence de relation avec l éducation formelle la rendent peu attrayante aux yeux des populations à Sinendé. Actions menées par des acteurs de la société civile, des ONG et d autres programmes 1. Actions des acteurs locaux de la société civile Impliqués eux aussi dans le mouvement en cours à Sinendé pour le développement de la commune, les autorités religieuses, les notables et les organisations paysannes en particulier l Union communale des producteurs (UCP) ont contribué au succès de la scolarisation dans cette commune. Dans le cadre de la recherche-action, notamment, la collaboration et l engagement des responsables religieux et leaders communautaires dans le processus de suivi et de maintien des filles à l école ont constitué un important axe d intervention. La stratégie mise en œuvre a été l animation de proximité. L encadré et les témoignages ci-après soulignent le rôle joué à cet égard par l imam de Sinendé et le pasteur de l Union des églises évangéliques du Bénin (UEEB), tous deux très influents dans le milieu. 82
Actions effi caces Leur engagement est très bénéfique pour les actions d EDUCOM auprès des communautés à Sinendé. Encadré 2. Extraits du cahier des rapports quotidiens de l animatrice coordonnatrice de la recherche-action Rencontre avec l imam de Sinendé et avec le pasteur de l Union de églises évangéliques du Bénin (UEEB) de Sinendé : «L imam était entouré d un certain nombre de sages. La visite avait pour but de prendre un rendez-vous avec lui. Mais à l annonce du sujet, il a manifesté le désir que la séance de travail se fasse sans délai. Les questions qui ont suivi ont permis de passer en même temps à la séance de sensibilisation sur le maintien des filles à l école et la nécessité que les sages comme eux participent au suivi de ces filles. Le débat a duré un peu plus d une heure de temps, mais en résumé, les sages ont rejeté tout le tort sur les jeunes eux-mêmes tous sexes confondus, et sur l évolution de la vie d aujourd hui, dont certains aspects ne sont pas favorables à une bonne éducation des enfants. Ils ont toutefois promis de faire de la sensibilisation dans leur entourage. «Quant au pasteur de l Union des églises évangéliques du Bénin (UEEB), il a indiqué que la scolarisation des filles est une grande préoccupation de son Église qui a déjà eu à faire enregistrer plusieurs émissions sur le sujet, émissions souvent diffusées en plusieurs langues sur les antennes de l Office de radiodiffusion et télévision du Bénin (ORTB), antenne de Parakou. «La diffusion de ces émissions sera poursuivie et intensifiée», a-t-il promis. Source : Gnimadi et Bio Sanna, 2003. Les entretiens qui ont eu lieu avec ces deux autorités religieuses confirment leur engagement. Le premier nous a dit : «Pendant les prêches, je dis que pour bien vivre sur cette terre, il faut l école et pour bien vivre dans l au-delà il faut la prière.» Quant au second, il affirme «ne jamais rater une occasion de sensibilisation» et dire régulièrement à ses fidèles qu ils font «un péché s ils sacrifient un enfant, garçon ou fille». 83
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Quant aux organisations paysannes, aussi bien au niveau local qu à celui de la commune, elles se sont senties toujours responsabilisées dans le processus qui se déroulait dans leur milieu (voir section sur l implication des communautés). Au-delà de leur participation multiforme évoquée ici ou là dans cette étude, il convient d insister sur l organisation à Sinendé les 22 et 23 novembre 2002 des premières Journées de réflexion sur le maintien des filles à l école, dans la salle de réunion de l UCP. Ces rencontres visaient à entretenir la mobilisation et l engagement des populations de Sinendé en faveur du maintien des filles à l école. Ont pris part à ces journées tous les présidents des bureaux APE des écoles primaires et des CEG de la commune, tous les directeurs d écoles primaires et des CEG, toutes les présidentes des groupements féminins (GF) de la commune, de même que tous les membres du CSP/EDUCOM. 2. Actions des ONG et projets Aujourd hui, plusieurs ONG et projets interviennent à Sinendé dans différents secteurs de développement socio-économique, à savoir l éducation formelle et non formelle, la protection de l enfant, la santé familiale, l eau et l assainissement, la gestion de l environnement, la réalisation d infrastructures socio-économiques, la production agricole et différentes formes d activités génératrices de revenus. Avant l arrivée d EDUCOM, Sinendé était «comme un désert en matière d intervention des projets et des ONG», ont estimé plusieurs responsables. Les seuls acteurs présents étaient les services déconcentrés de l État, qui assuraient plus une présence routinière qu ils n apportaient de véritables prestations en faveur du développement du milieu. Plusieurs témoignages recueillis lors de l enquête qualitative auprès des acteurs locaux de développement et des membres de la communauté sont éloquents à cet égard. Ainsi le Coordonnateur de l alphabétisation a pu déclarer : «C est EDUCOM/RA [recherche-action] qui est le projet pilote, c est lui qui a entraîné les autres projets dans les localités où il travaille. Il leur a 84
Actions effi caces indiqué des personnes avec qui ces projets pourraient travailler.» L ex- Secrétaire général de la sous-préfecture n a pas dit autre chose en indiquant : «EDUCOM et la recherche-action ont préparé le terrain et les autres sont venus s installer.» Selon les dires de l ex-sous-préfet, l arrivée de certains partenaires a été consécutive à des démarches de la sous-préfecture appuyée par l UNICEF : «Pour mener à bien cette action de scolarisation, il fallait avoir des partenaires hors de la sous-préfecture pour appuyer en idée comme en financement certains volets de nos activités. Dans ce cadre, nous avons réussi à faire venir des ONG partenaires dans les domaines de l éducation et/ou de la microfinance avec l appui de notre partenaire permanente, l UNICEF.» Dans ce cadre, des dispositions pratiques prises par le CSP ont permis d optimiser les interventions des uns et des autres : «Avec la venue de plusieurs partenaires, il fallait éviter des concurrences inutiles, des duplications inouïes sur le terrain. Pour éviter ces situations, nous avons dû mettre sur pied une structure de coordination des interventions des partenaires, une innovation qui a fait tâche d huile au niveau des autres CSP du Bénin.» L intervention des ONG et la mise en œuvre de projets à Sinendé dans le sillage d EDUCOM sont rapidement présentées dans le tableau 4.2 avec leur domaine d action, leur stratégie d intervention, les localités, les acteurs et bénéficiaires de ces actions, de même que l année de leur arrivée dans la commune. Il convient de préciser que certaines de ces structures se sont déjà retirées, leurs actions étant arrivées à terme. Tous ces projets ou ONG ont eu des relations de travail avec EDUCOM, notamment grâce à la présence des médiatrices qui constituent pour eux d inestimables sources d information au démarrage de leur intervention. Par la suite, des formes de partenariat plus ou moins formalisé se sont instaurées entre EDUCOM et des acteurs locaux de développement. Ces intervenants sont les suivants : Agence de financement des initiatives de base (AGeFIB) ; 85
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Projet Assistance technique aux associations de parents d élèves (ATAPE) ; Crédit d appui à la scolarisation (CAS) ; Coordination nationale des initiatives et projets d emplois nouveaux (CIPEN) ; Programme Health Education in Primary School (HEPS) ; Projet d appui au développement de l élevage dans le Borgou (PADEB) ; Programme de promotion intégrée de santé familiale (PROSAF) ; Projet de gestion des terroirs et des ressources naturelles (PGTRN) ; Programme d appui au développement du secteur de l approvisionnement en eau potable et de l assainissement du milieu rural (PADEAR) ; Projet d appui au monde rural (PAMR) ; Projet de microfinance et de commercialisation (PROMIC). 3. Actions des autres programmes de l UNICEF Lors de la revue annuelle 2000 du programme de coopération Bénin- UNICEF 1999-2003, il a été fortement recommandé de créer une plus grande synergie entre les programmes sectoriels constituant le programme de coopération et, au-delà, d instaurer un mécanisme de collaboration entre les acteurs de développement opérant dans les différents sites d intervention de l UNICEF. Ce mécanisme visait à éviter les duplications et à assurer des économies de temps, d énergie et de ressources pour une action intégrée et efficace. C était la toute première fois que les responsables des secteurs et des différents programmes se réunissaient pour tenter d assurer une planification commune, de s entendre sur une analyse commune de la situation de la zone, de dégager les points de convergence et de définir des activités qui devraient s implanter peu à peu, en vue de concrétiser cette volonté d œuvrer ensemble en faveur du développement de la zone. Sinendé a été retenue parmi les trois sites UNICEF ayant accueilli cette initiative. 86
Actions effi caces Tableau 4.2 Projets mis en œuvre à Sinendé dans le sillage d EDUCOM Projet CAS PADEB Domaine d intervention Protection de l enfant Développement de l élevage Stratégies d intervention Activités génératrices de revenus Santé animale ; appui aux GF PROSAF Santé familiale Renforcement des capacités (des agents de santé et des relais communautaires) PGTRN PADEAR PAMR CIPEN AGeFIB ATAPE HEPS PROMIC Gestion des terroirs et des ressources naturelles Eau et assainissement Réalisation d infrastructures communautaires ; protection de l enfant Promotion de l auto-emploi Construction de classes ; activités génératrices de revenus Renforcement de la participation de la société civile dans la gouvernance du système éducatif primaire Assainissement en milieu scolaire Microfinance et activités génératrices de revenus Reboisement et protection des mares Participation communautaire Participation communautaire ; appui aux GF (activités génératrices de revenus, santé nutritionnelle) Appui aux initiatives de base Construction de deux modules de trois classes ; appui à trois groupements mixtes Construction d écoles ; formation des APE Construction de latrines dans les écoles Appui à la mise en place d associations de services financiers communautaires (ASF) ; formations diverses Localités / villages 10 villages sur 35 Bénéficiaires / acteurs Élèves ; GF 35 villages Éleveurs ; GF 35 villages Toute la communauté 35 villages Éleveurs ; agriculteurs ; GF 35 villages Toute la communauté 14 villages et 29 groupements 35 villages Artisans ; GF ; GV. 35 villages Communautés pauvres des villes et des campagnes Villages avec écoles Communauté ; GF ; GV ; APE 35 villages Associations de services financiers (ASF) ; GF ; GV Année d installation à Sinendé 2001 2000 1999 2000 1998 1999 1998 2000 APE 1996 Élèves 1997 2002 87
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Cette démarche a permis de rendre plus visible l intervention de l ensemble des programmes sectoriels et transversaux de l UNICEF à Sinendé. À titre d exemple on pourrait, parmi tous ces programmes, insister sur les activités du programme d appui au développement communautaire (DEVECOM) dans les domaines ci-après : formation des APE et des associations de parents d alphabétisés (APA) au processus de participation active aux activités de mobilisation des ressources financières et humaines et de prise en charge progressive des projets, formation des maîtres alphabétiseurs et autres acteurs de terrain au processus d élaboration et d utilisation des livrets d alphabétisation produits par DEVECOM, organisation d ateliers de production de matériels didactiques pour la postalphabétisation et l éducation des adultes, formation sur le développement local au profit des acteurs de la commune de Sinendé, etc. 88
Chapitre 5 Les défis à relever Malgré les grands progrès réalisés ces dernières années à Sinendé en matière d éducation, des problèmes importants demeurent. En prendre conscience, les analyser et rechercher avec l ensemble des acteurs impliqués des solutions pérennes est une nécessité pour que le travail réalisé à Sinendé permette un réel développement. Nous verrons successivement quelques-uns des défis qu il convient de relever (1) l existence d un grand nombre d enfants encore non scolarisés ; (2) la déperdition des filles, plus importante que celle des garçons ; (3) l offre éducative en-deçà de la demande ; (4) la faible qualité de l éducation ; (5) le nouveau contexte créé par la décentralisation ; (6) les problèmes économiques non résolus. Encore beaucoup d enfants non scolarisés Certes les progrès réalisés par les communautés pour relever le défi de la scolarisation sont, comme on l a vu plus haut, remarquables : le nombre d enfants scolarisés a été multiplié par trois en neuf ans (entre 1994 et 2003), tandis que les effectifs féminins ont été multipliés pratiquement par cinq durant la même période. Mais les taux bruts de scolarisation témoignent de l importance du travail qu il reste à faire pour que tous les enfants aillent à l école : en 2002/2003, le taux brut global de scolarisation était de 68,48 %, en étant plus élevé chez les filles (71,25 %) que chez les garçons (66 %) (tableau 5.1). En comparant les taux de l année précédente, on peut noter une augmentation de plus de cinq points pour le taux brut global de scolarisation, l augmentation pour les filles (sept points) ayant, là encore, été supérieure à celle des garçons. 89
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin 1. Réticences de certains parents Le tableau ci-dessous permet de comparer les indicateurs de Sinendé, en termes d accès, à ceux du département et du pays. Tableau 5.1 Taux bruts de scolarisation en pourcentage à Sinendé et ailleurs au Bénin, en 2002/2003 Filles Garçons Global Sinendé 71,25 66,00 68,48 Borgou/Alibori 63,42 80,94 72,28 Cotonou 78,89 98,93 88,13 Bénin 82,30 114,30 98,30 Source : MEPS, 2003. Au vu de ces taux, Sinendé apparaît encore loin derrière les moyennes nationale et départementale, même si le taux brut de scolarisation des filles est meilleur à Sinendé que dans le département. Les propos du Chef de circonscription scolaire vont dans le même sens que ceux d un groupe de garçons, élèves de l école primaire de Fô-Bouko. Le premier reconnaît que «pour certains [parents], l école n est toujours pas une priorité», et ces élèves de CM1 et CM2 de déplorer : «Nos parents disent que l école n apporte rien, ils veulent même qu on laisse l école pour aller au champ et les aider [ ] la mentalité de nos parents n a pas complètement changé car jusqu à aujourd hui, ils disent que l école coûte trop cher et qu ils sont pauvres.» Les causes d une telle situation ne diffèrent guère de celles identifiées habituellement dans la région. Le coût d opportunité de l école demeure un problème pour certains parents qui acceptent d envoyer à l école une partie de leurs enfants d âge scolaire mais pas tous. La prise en charge financière des enseignants communautaires par les parents n est certainement pas étrangère à de telles attitudes. Les difficultés économiques et la pauvreté 90
Les défi s à relever effective que connaissent plus particulièrement certaines familles constituent une contrainte que nul ne peut nier et sont souvent citées en cas de retrait de l enfant de l école avant qu il n atteigne le CM2. La qualité de l éducation n est pas non plus sans effet sur les choix éducatifs des parents. Investir pour que l élève redouble plusieurs fois et finisse, découragé, par abandonner au CE2, est vécu par les parents comme une pure perte. Les très forts taux de redoublement enregistrés au niveau de la circonscription scolaire de Sinendé accroissent les réticences. D autres se demandent aussi ce que l élève qui a passé quelques années dans l enseignement primaire sait faire de plus ou de mieux que celui qui n a pas été scolarisé. L amélioration de la qualité de l enseignement est l un des défis qu il est urgent de relever. Même si le phénomène d adoption d enfant, fait essentiel dans la culture baatonu, a régressé ou si certains parents adoptifs (oncles, tantes ou grands-parents) scolarisent des enfants qui leurs sont confiés, ce n est cependant pas le cas de tous. Les réticences parmi les populations peuhles à l égard de la scolarisation, principalement celle des garçons, n ont par ailleurs pas toutes disparues. Prendre en compte les pratiques de transhumance, au cours desquelles les enfants suivent leurs parents, s avère nécessaire pour que chaque enfant de Sinendé en âge d être scolarisé le soit effectivement. 2. Risque de sous-représentation des garçons : le cas des enfants bouviers L accent mis depuis plusieurs années sur la scolarisation en général, et celle des filles en particulier, a profité plus aux filles qu aux garçons, comme l évolution des effectifs et les taux bruts de scolarisation l ont montré. Plusieurs personnes au cours des entretiens ont eu à s inquiéter de la sousreprésentation actuelle des garçons à l école à Sinendé et quelques-uns vont 91
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin jusqu à envisager l appui de «médiateurs», à l instar de ce qui a été fait pour les filles. Selon les membres d un groupe de garçons de CM1 et CM2 de l école primaire de Sokka, le plaidoyer en faveur de la scolarisation des filles amène certains parents à préférer envoyer toutes les filles à l école «car les filles s occupent plus de leurs parents quand ces derniers vieillissent», dit-on à présent dans le milieu de Sinendé. Le cas le plus fréquemment évoqué pour la non-scolarisation des garçons est celui des enfants «bouviers». La première activité confiée aux garçons dès 6-7 ans est la conduite des bêtes de trait au pâturage. L enfant bouvier erre de longues heures derrière les animaux, à travers la brousse devenue sèche, à la recherche de nourriture pour les bêtes. «L adoption de la culture attelée peut être considérée comme un pas considérable vers la modernisation de l agriculture, mais elle pose pour l instant un problème : l alimentation et l abreuvement des bêtes, en saison sèche surtout», écrivait en 1994 le rédacteur de l étude du milieu préalable au démarrage d EDUCOM dans Sinendé. La situation n a guère changé et constitue l un des plus grands obstacles à la scolarisation des garçons. L enfant bouvier est tantôt un garçon confié à son oncle, tantôt un fils gardé par le père pour l aider alors que les autres sont à l école. Des expériences ont été réalisées en matière de stockage de l herbe dans des fosses, mais les résultats n ont pas été satisfaisants. Les autorités et le responsable du développement rural sont conscients de la nécessité de trouver avec les cultivateurs des solutions pour résoudre le problème des enfants bouviers. Prévoir des espaces fourragers, stocker les graines de coton pour nourrir les bêtes, développer la mécanisation du travail agricole, telles sont quelques-unes des propositions évoquées au cours des entretiens. D autres solutions sont également pratiquées par certains producteurs qui engagent des saisonniers pour s occuper de leurs bêtes et envoyer tous les enfants à l école. Selon nos informateurs, les cultivateurs commencent à garder moins de bêtes avec eux et à les rendre aux Peuhls dès le travail terminé. 92
Les défi s à relever Il faut citer aussi le cas des garçons qui abandonnent l école en cours de route, dans le but de gagner de l argent en s occupant par exemple d un champ de coton, activité beaucoup plus rentable à leurs yeux que les cours du CM1 ou autre. Le directeur du CEG de Sinendé-centre se dit témoin de l abandon des classes dès les premières pluies par certains collégiens qui vont nettoyer leur champ. L abandon chez les filles est plus souvent lié à d autres facteurs. Déperdition des filles plus importante que celle des garçons La bataille pour le maintien des filles à l école primaire, engagée depuis les débuts d EDUCOM et renforcée pendant la recherche-action aux différents niveaux (primaire et collège), a connu de réels succès, comme en témoignent les proportions d élèves filles aux CM1 et CM2 et la diminution des taux d abandon aux CE2 et CM1 en 2002/2003 (ces taux sont même inférieurs à ceux du département et du pays). Néanmoins, la majorité de nos interlocuteurs ont rappelé que la déperdition chez les filles est proportionnellement plus importante que chez leurs frères. 1. Des pesanteurs socioculturelles persistantes Les disparités de statut entre garçons et filles ainsi qu entre hommes et femmes demeurent, bien que certaines évolutions soient patentes. Comme l a révélé la recherche-action, même si près des deux tiers des personnes interrogées reconnaissent un certain rôle social à la femme, seulement 15 % de ces personnes entrevoient celui-ci comme un rôle de décision ou même de codécision avec les hommes. Près de quatre chefs de ménage sur cinq se prononcent pour la subordination de la femme à l homme dans le foyer. Les propos recueillis auprès d un groupe de femmes demeurent d actualité : «La femme est souvent considérée comme une étrangère dans son ménage [ ] Même nos propres enfants garçons que nous mettons au monde pensent que nous sommes des êtres faibles ; nous sommes toujours marginalisées.» 93
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Lors de la recherche-action, il était apparu que les communautés concevaient très difficilement que la réussite d une femme passe par l école. Au contraire, l école était souvent perçue comme un obstacle à son insertion sociale, celle-ci devant se réaliser selon les normes culturelles en vigueur par le mariage et la maternité. Ce n est pas en trois ou quatre ans que des représentations si profondément inscrites vont disparaître. Tant que les filles font un «petit séjour» à l école (expression utilisée par des parents dans un milieu rural du sud du Bénin) et qu elles en sortent à 10 ou 12 ans, de telles disparités peuvent persister car ce «petit séjour» ne remet pas en cause le statut de second plan et le rôle de la femme. En revanche, si un nombre important de filles obtient le certificat d études primaires (CEP) ou va au collège, des bouleversements peuvent intervenir et remettre en cause certaines pratiques traditionnelles et autres privilèges. Il est donc compréhensible que, de manière consciente ou non, ces transformations sociales soient freinées. Les déperditions en fin d enseignement primaire et au collège vont dans le sens du statu quo sociologique. Les processus de changement des mentalités demandent bien évidemment du temps. Les mariages précoces ne peuvent pas avoir disparu en si peu de temps. Ainsi, selon nos informateurs, la famille poussera, s il le faut, la jeune fille promise pour un mariage à quitter les bancs de l école et ce par différents moyens, y compris par la grossesse ou des moyens occultes. 2. Grossesses non désirées «Au fur et à mesure qu elles grandissent et atteignent l âge de la puberté, leur nombre diminue du fait des mariages et des grossesses non désirées», ont affirmé plusieurs de nos interlocuteurs. La question des grossesses non désirées comme facteur de risque d interruption ou d arrêt de la scolarité est revenue dans nombre d entretiens et touche des élèves des écoles primaires et des CEG. Les efforts faits par les parents semblent se heurter sans cesse à cette question. Nombre de celles qui obtiennent le 94
Les défi s à relever CEP et font la fierté de leur famille se retrouvent seules lorsqu elles viennent d un village éloigné du CEG, exposées à des tentations et des propositions, souvent suivies de grossesses. La directrice du foyer de jeunes filles de Parakou, confrontée à ce même problème avec les élèves du foyer, déplore la précocité sexuelle des jeunes filles de Sinendé, dont elle est elle-même originaire. «Dès 12 ans, elles ne dorment plus dans la case maternelle, certaines mères protégent même les sorties de leurs filles. Les mères doivent être sensibilisées à l éducation, les filles ne sont pas éduquées actuellement.» Avant l installation de postes de télévision dans dix écoles/ communautés, réalisée dans le cadre de la recherche-action, les projections de film vidéo suivies de musique, de jeux au clair de lune ou de soirées dansantes constituaient la principale distraction des jeunes. Les rencontres avec des hommes bien plus âgés y étaient lourdes de conséquences entre autres des grossesses non désirées et le risque d infection par le VIH/sida. Il est apparu que près d un quart des parents ne contrôle pas l heure à laquelle les enfants se couchent le soir, et près d un cinquième des parents (19 %) reconnaît que leurs filles élèves sont encore dehors après 22 heures. Certains avouent leur incapacité à maîtriser les mouvements de leurs filles encore écolières, d autres accusent les mères qui couvriraient ces sorties nocturnes. Ce laxisme de nombreux parents et l absence de prise de responsabilité parentale posent problème et témoignent de mutations mal maîtrisées dans une société auparavant très stricte. La question de savoir comment les communautés, et en particulier les familles, peuvent assumer leurs responsabilités éducatives à l égard de ces jeunes filles, tout juste sorties de l enfance, dans une société où elles-mêmes ont tant de mal à se retrouver, n est pas suffisamment prise en compte dans la réflexion sur l éducation aujourd hui. Malheureusement les comportements de certains enseignants qui oublient totalement leur rôle d éducateurs laissent eux aussi beaucoup à 95
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin désirer. Plusieurs personnes ont évoqué les certificats ou bulletins de notes «payés en nature». Lors du diagnostic communautaire, il est apparu que 47 % des enseignants de Sinendé considèrent sans aucun émoi leurs élèves filles comme des partenaires sexuelles potentielles et ils ne sont que 41 % à rejeter cette éventualité, tandis que 12 % ne se prononcent pas. Comme le signale la directrice du foyer de jeunes filles, le maître est encore souvent le premier homme dans la vie de ces futures femmes, avec tout le risque des infections sexuellement transmissibles. De plus, les attitudes de certains enseignants constituent des freins à la scolarisation des filles et à leur évolution scolaire. Même si des ateliers sur la responsabilité des enseignants dans l éducation des filles et sur les questions de genre ont été réalisés, des problèmes demeurent. Le gouvernement a récemment fait paraître un texte qui prévoit des sanctions contre les enseignants commettant des abus sexuels sur leurs élèves. En tant que tel, ce texte constitue un pas dans la résolution de ce problème, à condition qu il soit effectivement appliqué. Il en est de même pour les résolutions prises par les APE lors des journées de réflexion sur le maintien des filles à l école. Ces mesures de répression contre ceux qui mettent des élèves enceintes révèlent une volonté de rendre l homme plus responsable de ses actes et de ne pas pénaliser seulement la jeune femme. Des amendes devraient être payées par le responsable de la grossesse. Ainsi, si celui-ci est un élève, il ne reprendrait les cours qu en même temps que la jeune maman. Mais il semble que ces mesures ne sont pas effectivement appliquées. Les médiatrices ont également commencé un travail d éducation sexuelle avec des collégiennes et les Béré (grandes sœurs dans le système fille pour fille) sur la base de discussions et d informations. Des femmes d un GF ayant eu connaissance de ce travail ont souhaité qu il soit continué, compte tenu de son importance et de leurs propres difficultés à parler des questions sexuelles avec leurs filles. Ce travail doit non seulement être continué, mais aussi amplifié et coordonné avec les interventions relatives 96
Les défi s à relever au VIH/sida. Celles-ci doivent également être développées et davantage intégrées à la vie quotidienne. Après l accouchement, certaines élèves reprennent le chemin des cours, souvent avec l appui des médiatrices qui jouent là encore leur rôle d interface entre la famille, la jeune maman et les autorités scolaires. Mais d autres abandonnent, et elles sont les plus nombreuses. L offre éducative n a pas suivi l augmentation de la demande Faire face à une telle augmentation des effectifs n est évidemment pas aisé. Les problèmes que nous allons exposer, à savoir l insuffisance d enseignants et d infrastructures d accueil, ne sont pas spécifiques à Sinendé : on les rencontre en effet dans tout le pays. Ils y sont néanmoins particulièrement aigus du fait de la forte demande éducative, stimulée par le projet et désormais auto-entretenue par les communautés. 1. Insuffisance d enseignants Comme le dit un haut responsable du secteur éducatif : «Les parents ont envoyé les enfants en grand nombre et nous sommes incapables de les encadrer. Si on n y prend pas garde, le risque de retour de manivelle est grand.» En 2001/2002, le ratio élèves/maître a été l un des plus élevés du Bénin dans la circonscription scolaire de Sinendé : il a été estimé à 61,3 élèves par maître pour des moyennes départementale de 54,4 et nationale de 53. La pénurie d enseignants a amené toutes les communautés du pays à recruter des jeunes du milieu pour encadrer les élèves, parfois appelés «répétiteurs» et le plus souvent «enseignants communautaires». 97
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Le pourcentage d enseignants communautaires, recrutés par les communautés de Sinendé et payés par elles, ne cesse d augmenter : il est passé de 31 % en 1999/2000, à 42 % en 2002/2003 et à 47,47 % en 2003/ 2004, comme l indique le tableau 5.2. L école primaire de Sikki illustre la situation de la plupart des écoles primaires de Sinendé. En effet, dans cette école, qui a par ailleurs un taux de parité filles/garçons largement favorable aux filles, la situation se présente comme suit : il y a seulement deux enseignants qualifiés sur dix, les autres étant soit des enseignants contractuels (titulaires du BEPC, non formés au métier d enseignant et payés par l État), soit des enseignants communautaires. Seulement 22,78 % du corps enseignant local soit légèrement plus d un enseignant sur cinq en situation de classe dans la circonscription scolaire de Sinendé sont des enseignants qualifiés pour exercer le métier. Les autres (77,22 %) sont des enseignants communautaires et des enseignants contractuels. Parmi les enseignants communautaires, nombre d entre eux n ont pas le BEPC, titre académique requis pour enseigner dans l enseignement primaire, et certains n ont que le CEP. Les communautés les recrutent néanmoins, étant donné les besoins en enseignants et leur désir de trouver des emplois aux jeunes qui ont été scolarisés. Tableau 5.2 Structure du corps enseignant à Sinendé en 2003/2004 Hommes Femmes Total % Instituteurs et instituteurs adjoints 35 1 36 22,78 Contractuels et contractuels adjoints 43 4 47 29,75 Enseignants communautaires 65 10 75 47,47 Total 143 15 158 100 Source : Enquête auprès de la circonscription scolaire de Sinendé, 2004. Les parents, même les mieux intentionnés à l égard de l école, se plaignent de la charge financière qui pèse sur eux au travers des GV, à savoir le paiement des enseignants communautaires. Lorsque la campagne cotonnière n a pas été bonne, la charge est plus lourdement ressentie. 98
Les défi s à relever Certaines classes n ont pas de maître. Ainsi, dans quelques CI (cours d initiation première année de l enseignement primaire), les enfants ont été inscrits mais ne vont pas en classe faute de maître, soit parce que la communauté n a pas trouvé en son sein d enseignants communautaires (l offre se fait désormais rare à Sinendé), soit parce qu elle ne peut pas le payer en plus de ceux qu elle paie déjà pour les autres classes. L absence de maître est pour les parents réticents un argument de poids dont on a parlé plus haut. Au cours de l année scolaire 2003/2004, le CEG de Sinendé-centre, avec 642 élèves et 12 classes, ne comprend que 4 professeurs titulaires et 29 vacataires, la grande majorité d entre eux étant des fonctionnaires ou des cadres d ONG intervenant dans Sinendé, titulaires d un diplôme d enseignement supérieur, mais d aucune qualification en tant qu enseignant. L absence d enseignants et de formation professionnelle initiale ainsi que l insuffisance de formation continue (en dépit de quelques formations organisées autour des responsables d unités pédagogiques pour l enseignement primaire) risquent de mettre en cause les acquis, tels que ceux de Sinendé, et constituent à l heure actuelle un handicap majeur pour le développement d un enseignement de qualité au Bénin. Donner la priorité effective à l éducation, recruter massivement, assurer une formation initiale et continue sont des impératifs auquel l État ne peut se soustraire. 2. Problème des infrastructures d accueil Depuis de nombreuses années, les écoles de Sinendé ont été construites et équipées en mobilier par les communautés, à travers les groupements de producteurs de coton. Des logements pour les directeurs ont même été construits et les efforts pour l entretien et l extension des bâtiments étaient déjà visibles dans la plupart des villages en 1994, comme cela a déjà été rapporté. 99
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin L appui de plusieurs projets a permis aux communautés de Sinendé de réaliser au cours de ces dernières années un certain nombre d infrastructures d accueil là où elles n existaient pas, ou d augmenter le nombre de classes dans des écoles qui n avaient que deux ou trois salles. Mais aujourd hui la pression est telle que ces infrastructures sont souvent insuffisantes. Des classes se font sous des apatams 6. Dans quelques localités, les directeurs n arrivent pas à prendre tous les enfants qui se présentent pour l inscription, faute de structures d accueil. Les inscriptions pour la première année se font désormais bien avant la rentrée et dans certains cas il n y a pas de place pour les retardataires. Même si les communautés de Sinendé contribuent à la réalisation d infrastructures, il leur est de plus en plus difficile de faire face à l intégralité des charges. Les contraintes risquent de s aggraver, d autant que les parents sont de plus en plus nombreux à se rendre compte de la faible qualité de l enseignement. La qualité de l enseignement demeure un problème Là encore le problème n est malheureusement pas spécifique à la circonscription scolaire de Sinendé. Il y est toutefois particulièrement aigu et Sinendé n est pas loin de battre des «records» de redoublement. 1. Redoublements et qualité de l apprentissage Les taux globaux 7 de redoublement des filles et des garçons sont très élevés, comme le montre le tableau 5.3. 6. Un apatam est une paillote ouverte sur un ou plusieurs côtés. 7. Globaux : du CI au CM2. 100
Les défi s à relever Tableau 5.3 Taux globaux de redoublement par sexe aux niveaux local, départemental et national en 2001/2002 et 2002/2003 Taux globaux de redoublement en % 2001/2002 2002/2003 Sinendé Masculin 29,64 32,75 Féminin 30,43 33,67 Ensemble 30,01 33,20 Département Masculin 21,80 24,77 (Borgou/Alibori) Féminin 23,41 25,84 Ensemble 22,47 25,23 Bénin Masculin 20,43 21,53 Féminin 21,75 22,31 Ensemble 20,96 21,85 Source : MEPS, 2003. Il apparaît que les taux globaux de redoublement (du CI au CM2) sont nettement supérieurs à Sinendé en comparaison de ceux du département et du pays. Les écarts se sont même creusés. Plus de 11 points séparent en 2002/2003 les taux globaux de Sinendé et ceux de l ensemble du pays. Les différences entre les taux globaux de redoublement des garçons et ceux des filles ont également augmenté en 2002/2003. À partir du CE2, le phénomène du redoublement a touché près de la moitié des filles, et a même atteint au CM2 57 % et 58,6 % des élèves filles, respectivement en 2001/2002 et 2002/2003. Les taux de redoublement des garçons à ce niveau ne semblent pas s être améliorés : ils s élevaient à 45,49 % en 2001/2002 et à 55,85 % en 2002/2003. Les taux globaux de promotion pour les deux sexes sont encore loin de ceux des niveaux départemental et national, comme en témoigne le tableau 5.4. La circonscription scolaire accusait à cet égard un déficit de plus de dix points en 2001/2002 et en 2002/2003 par rapport au département 101
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin auquel elle appartient ainsi qu à l ensemble du pays. Les taux de promotion diminuent pour les garçons comme pour les filles, principalement à partir du CE2. Tableau 5.4 Taux globaux de promotion par sexe aux niveaux local, départemental et national en 2001/2002 et 2002/2003 Taux globaux de promotion en % 2001/2002 2002/2003 Sinendé Masculin 59,74 58,12 Féminin 56,85 57,82 Ensemble 58,39 57,98 Département Masculin 71,29 68,01 (Borgou/Alibori) Féminin 69,20 66,52 Ensemble 70,41 67,37 Bénin Masculin 71,90 70,39 Féminin 69,10 68,70 Ensemble 70,77 69,70 Source : MEPS, 2003. Au cours d entretiens avec des élèves, plusieurs d entre eux ont estimé qu «avec les nouveaux programmes, l élève même doit faire une intense activité de réflexion et faire des recherches», et que «les enseignants ne se fâchent plus lorsque nous leur posons des questions d éclaircissements». Malgré ces échos encourageants, même pour ceux qui parviennent à franchir le cap de l enseignement primaire et vont au CEG, la qualité des apprentissages laisse souvent à désirer, comme le constatent aussi bien le directeur du CEG de Sinendé-centre que la directrice du foyer de jeunes filles de Parakou. Plusieurs facteurs rendent compte de la faiblesse de ces performances : les uns sont liés à l environnement, les autres au système éducatif, d autres 102
Les défi s à relever encore aux élèves eux-mêmes. À Sinendé le niveau d instruction est très faible puisque plus des deux tiers des parents n ont pas été scolarisés : c est le cas de 56,1 % des hommes et de 77,5 % des femmes. À peine 10 % des hommes ont atteint le CM2 ou sont titulaires du CEP contre 5,6 % des femmes. Il est certain que dans ces conditions, le suivi scolaire des élèves à la maison est, sinon impossible, du moins très limité pour la majorité des parents. L absence d électricité dans la majorité des maisons de Sinendé ne permet pas non plus aux élèves de travailler aisément chez eux le soir. Si un tel environnement peut certes se retrouver dans d autres communes du département, il n en demeure pas moins que Sinendé en est particulièrement démunie. Le contrôle des enfants est relâché comme on l a noté plus haut, et nombre d élèves ne sont pas en mesure le lendemain d être attentifs en cours pour avoir veillé tard le soir dans des vidéoclubs. Même si quelques améliorations ont pu être notées dans le partage des tâches domestiques entre les garçons et les filles, la surcharge d activités réalisées par les filles et les enfants «confiés» demeure. La faiblesse des rendements scolaires et de la qualité des apprentissages, à Sinendé comme ailleurs, est à mettre en relation avec les insuffisances du système éducatif lui-même. En dehors de quelques formations données aux enseignants et de la fiche de suivi scolaire, EDUCOM n a pas beaucoup travaillé sur le volet pédagogique compris au sens large. Les forts taux de redoublement au Bénin, et à Sinendé en particulier, relèvent d une tradition à laquelle les enseignants et les autorités scolaires tiennent. Pour qu ils puissent admettre, comme maintes études l ont montré, que les redoublements n ont qu une efficacité très limitée, il faudrait, entre autres, que les enseignants soient beaucoup plus soutenus dans la recherche des solutions aux faibles performances de certains de leurs élèves. 103
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Bien qu il ne soit pas possible d analyser les résultats scolaires à Sinendé en relation avec la catégorie professionnelle des enseignants (enseignants titulaires, enseignants contractuels, enseignants communautaires), on sait, d après certaines études, que nombre d enseignants contractuels s investissent dans leur travail afin de pouvoir être recrutés comme fonctionnaires et que les enseignants communautaires exercent souvent cette fonction «en attendant mieux». La proportion croissante d enseignants communautaires dans les écoles de Sinendé a certainement un impact sur ce qui se passe dans les classes. Recrutés par les communautés, payés par leurs structures organisées, certains d entre eux estiment ne pas avoir de comptes à rendre aux directeurs des écoles où ils exercent. Ils échappent par leur statut au contrôle des autorités des circonscriptions scolaires, inspecteurs et conseillers pédagogiques. Pour ces autorités scolaires, ils sont regroupés dans la catégorie des «non identifiés», vocable lourd de significations. Dans bien des cas, ce sont les classes de CI et CP (cours préparatoire deuxième année de l enseignement primaire) qui leurs sont confiées, classes où les effectifs sont les plus importants, où l attention à chaque enfant est le plus nécessaire et où l apprentissage du français comme langue d enseignement est très difficile. Les nouveaux programmes d enseignement, orientés vers l acquisition de compétences, demandent en outre des initiatives et des efforts d adaptation, auxquels les enseignants communautaires, en particulier, n ont pas été suffisamment préparés. Un de nos interlocuteurs a insisté sur la responsabilité des enseignants, en général, dans la faible qualité des apprentissages et en appelle à une prise de conscience des maîtres et des rares maîtresses : «Les enfants ne peuvent pas être toujours sans classe, car le maître a voyagé, car le maître est en formation, car le maître est en réunion ou bien les élèves sont en train de faire son jardin, sa clôture Les maîtres doivent s investir davantage, car l avenir du pays se situe dans l éducation. Cet investissement doit être encore plus fort chez les maîtresses, qui doivent être absolument fières de faire avancer les filles du milieu.» 104
Les défi s à relever Les élèves ont eux aussi leur part de responsabilité dans les faibles performances scolaires. L assiduité, le travail régulier ne sont pas le lot commun. Beaucoup d élèves voient que le chemin est très long avant de cueillir les fruits de la scolarisation et se découragent. Tous ne peuvent pas dire comme ces filles, élèves de l école primaire de Fô-Bouko : «Les comportements des filles ont changé à l école, elles ne dorment plus en classe ; car nous évitons d aller au vidéoclub ; nous suivons mieux les cours.» On peut conclure avec le prêtre catholique de Fô-Bouré : «Je crois que les parents seront disposés à envoyer leurs enfants à l école quand ils verront que ceux-ci avancent, grandissent et apprennent chaque année, sans doubler. Ils ne sont pas en mesure de les aider à apprendre leurs leçons car la plupart d entre eux sont illettrés, mais ils savent bien combien chaque enfant leur coûte à la fin de l année. S ils voient qu ils avancent, ils payeront de bon gré l argent et ils feront plus d efforts pour les maintenir à l école.» Aujourd hui la bataille pour la qualité de l éducation doit être l affaire de tous, au même titre que celle en faveur de l accès et du maintien des filles à l école. Même si le problème de la qualité de l éducation n est pas spécifique à Sinendé, il y est particulièrement contraignant, comme on l a vu plus haut, et peut remettre en question pas mal d acquis s il n est pas attaqué avec détermination et organisation. 2. Problème du devenir des jeunes Pour plus de 60 % des chefs de ménage ayant participé au diagnostic communautaire, les garçons sont appelés à «aider la société à résoudre ses problèmes, travailler pour la communauté en donnant le bon exemple [ ], exécuter les travaux d homme», tandis que 31 % de ces chefs de ménage (hommes et femmes) estiment que les filles sont appelées à jouer des «rôles d information, d éducation et de sensibilisation des femmes de la communauté». Avec réalisme, seuls 13 % des chefs de ménage pensent que l école permettra d obtenir plus tard un emploi. 105
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Dans les entretiens avec les élèves des écoles primaires et des CEG de Sinendé, les filles comme les garçons ont exprimé l espoir de devenir des fonctionnaires ou d avoir un emploi qui favoriserait le développement de leur milieu, y compris, comme on l a vu précédemment, devenir médiatrice. Selon eux, leurs parents partageraient cet espoir. Toutefois, l enseignement que reçoivent ces élèves, garçons et filles, de l enseignement primaire et des CEG, les prépare-t-il à ces rôles que les chefs de ménage définissaient, ou n a-t-il que trop tendance à faire comme si tous devaient avoir un emploi salarié? L objectif n est pas seulement d envoyer les élèves au collège : que deviendront-ils après le collège ou après le lycée? Réfléchir à ces questions, avec les communautés, suffisamment engagées dans l éducation à Sinendé, permettrait peut-être d éviter de grosses déceptions demain et, là aussi, un «retour de manivelle». Ce peut être le rôle des élus locaux avec les autorités scolaires de Sinendé. Nouveau contexte créé par la décentralisation Au Bénin, comme dans plusieurs pays d Afrique de l Ouest, la décentralisation se met peu à peu en place. En décembre 2002 ont eu lieu les premières élections au niveau de chaque commune (ex sous-préfecture) pour que les populations élisent les maires et les conseillers communaux, originaires de la commune, qui doivent la diriger pendant cinq ans. Ce processus crée un nouveau contexte dans lequel s inscrivent désormais les stratégies et actions pour l éducation comme pour les autres secteurs de développement. 1. Quelle priorité est donnée à l éducation par les élus locaux? Selon les termes du maire, «l éducation est en bonne place dans le plan de développement quinquennal de Sinendé.» Il y est prévu de recruter 70 enseignants en cinq ans, de rechercher des partenariats pour 106
Les défi s à relever la construction de plusieurs modules de classe, de sensibiliser pour la scolarisation de tous, en particulier des garçons. La formation des parents d élèves, les animations par le biais du sport ou du théâtre et des mesures d incitation tant pour les enseignants que pour les élèves sont également inscrites dans ce plan. Le maire a évoqué avec nous la «disponibilité» de la commune et les projets de création de structures d appui. Il a en outre réaffirmé que «le programme est toujours planifié et exécuté avec la mairie» et que celle-ci «délègue aux médiatrices une part de son autorité». Cependant plusieurs de nos interlocuteurs ont émis quelques inquiétudes : «On se cherche maintenant avec le nouveau système» ; «Le conseil communal pour l éducation ne s est pas réuni régulièrement» ; «L engagement des élus locaux pour l éducation n est pas toujours visible», etc. Afin que les nouveaux élus des différentes communes impliquées dans EDUCOM puissent s imprégner des différentes stratégies utilisées, des ateliers d information et de planification ont été organisés à leur intention. Ont-ils le sentiment qu EDUCOM est leur «chose», comme ce fut le cas pour les précédentes autorités politico-administratives? Probablement pas de la même manière, dans la mesure où ce programme a débuté bien avant leur installation à Sinendé. Cependant il est certain que pour préserver les acquis et maintenir l implication des communautés dans la scolarisation des garçons et des filles, il importe que les nouvelles autorités s engagent elles-mêmes aux côtés des communautés et fassent de l éducation une priorité effective. Quant à la Direction de l enseignement primaire et l UNICEF, ils devront s attacher à bâtir un nouveau type de collaboration avec les élus locaux. 2. Décentralisation et approche sectorielle À la différence de ce qui existe dans certains pays, le processus de décentralisation au Bénin ne se traduit pas par une collaboration étroite entre 107
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin les services déconcentrés et les autorités élues. Les responsables des services déconcentrés sont certes consultés par rapport à tel ou tel problème sectoriel, mais la décision appartient en dernier ressort au conseil communal réunissant le maire et les conseillers communaux, tous élus et particulièrement attentifs aux préséances politiques liées à une telle situation. Dans ces conditions, une structure comme le comité sous-préfectoral (CSP) devenu comité communal éducation (CCE), dont on a vu l importance stratégique, a besoin d être repensée. Mais la synergie qu un tel comité provoque demeure un levier très efficace dont le développement d une commune, que ce soit celui de l éducation, de la santé ou du développement rural, ne peut se passer. Aujourd hui certains responsables sectoriels disent : «La synergie est au frigo, le système de régulation entre responsables sectoriels mis en veilleuse.» Quelles que soient les modalités retenues, le pouvoir local et les services déconcentrés doivent pouvoir définir ensemble des objectifs et planifier des activités qui permettront une collaboration des différents secteurs entre eux, dans la mesure où les problèmes vécus par les communautés ne sont pas isolés les uns des autres, mais au contraire rejaillissent les uns sur les autres. La résolution du problème de la scolarisation des enfants bouviers en est un exemple frappant, de même que celui de l amélioration de la situation économique des familles, qui a évidemment des retentissements sur la scolarisation des garçons et des filles. Problèmes économiques non résolus Malgré une amélioration des indicateurs macro-économiques du Bénin au cours des 10 à 15 dernières années (le taux moyen annuel de croissance a été estimé à 5,3 %, tempéré par une inflation dont le rythme moyen annuel était de 3,6 % sur la période 1996-2001), les indicateurs sociaux traduisent une aggravation de la pauvreté, surtout en milieu rural. Le département du 108
Les défi s à relever Borgou, dont fait partie la commune de Sinendé, est l un de ceux que frappe prioritairement la pauvreté aussi bien monétaire que non monétaire, du fait de certains comportements économiques et sociaux (dépenses somptuaires en mariage et funérailles, entre autres). 1. Organisation défectueuse du paiement aux producteurs Selon certaines informations recueillies sur le terrain, les retards dans le paiement du coton aux producteurs deviennent de plus en plus fréquents et s accumulent. Le désengagement de l État du secteur rural, sous l impulsion de ses partenaires financiers internationaux, s est fait au profit des organisations de producteurs et du secteur privé, qui assurent maintenant la totalité de l importation et de la distribution des intrants agricoles et représentent plus de la moitié des capacités d égrenage de la filière coton, principale pourvoyeuse de devises pour l État et de revenu monétaire des populations de Sinendé. Le retrait quelque peu brutal des services techniques publics d «encadrement du monde rural» et l insuffisante préparation des organisations paysannes, de même que l affairisme doublé souvent d amateurisme des acteurs du secteur privé national, ont désorganisé la seule filière économique naguère porteuse dans le pays, la filière coton. Les manifestations majeures de cette situation sont des retards dans la commercialisation et une accumulation des arriérés de paiement des sociétés d égrenage vis-à-vis des paysans qui ne sont plus sûrs de rentrer dans leurs fonds (certains arriérés remonteraient à la campagne 2001/2002). Une certaine confusion règne, des structures parallèles ayant été créées pour contourner les structures officielles. Pour certains acteurs de la filière, il faut une organisation accrue des structures mises en place, pour d autres il faut entièrement revoir les mécanismes actuels et refondre la structuration existante. En attendant, les producteurs souffrent. 2. Problème de gestion après paiement Le problème n est pas nouveau, mais bien entendu il est encore plus complexe avec les retards de paiement accumulés que nous venons 109
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin d évoquer. C est seulement lors du paiement du coton, qui est normalement un paiement annuel, que les producteurs disposent d une certaine masse monétaire. Or c est le temps des fêtes et des mariages ci-dessus évoqués, celui des investissements en achat de bétail, en amélioration de l habitat. Le plus souvent, les producteurs n ont alors plus d argent disponible pour faire face aux dépenses courantes, que ce soit celles liées à l éducation ou à la santé. Ce problème est d autant plus crucial que les sources de revenus se limitent encore trop souvent au coton. 3. Insuffisante diversification des sources de revenus Le coton demeure l unique culture de rente et l évolution des prix du marché international, liés aux subventions de la production cotonnière dans certains pays du nord, a des conséquences immédiates pour les populations de pays africains tels que le Bénin. La baisse du cours du coton sur le marché international a débuté en 1997, avec une parenthèse en 2000. «Cette décrue s est transformée en chute libre en 2001», écrit Linard (2003, p. 24). Comme l analyse Stiglitz, prix Nobel d économie, cité dans le même article : «Avec de tels subsides (4 milliards de dollars par an), les fermiers états-uniens sont tentés de produire des quantités énormes de coton, provoquant une baisse considérable des prix» Ainsi, la chute des cours mondiaux du coton est-elle douloureusement ressentie au niveau de la production béninoise, qui diminue, et au niveau des investissements issus des ventes de coton, comme par exemple la construction des infrastructures scolaires dans des communes telles que Sinendé. Les cultures vivrières les plus importantes sont, comme on l a dit plus haut, le maïs, l igname, le sorgho et le manioc. Face aux difficultés économiques des ménages liées au comportement erratique des cours du coton, ces produits, autrefois cultivés essentiellement pour l autoconsommation alimentaire, évoluent progressivement vers le statut de produits mixtes (vivriers et commerciaux). En effet, une partie de plus 110
Les défi s à relever en plus appréciable de cette production de maïs, d igname et de manioc fait l objet d une intense commercialisation entre les zones excédentaires comme Sinendé, et les zones déficitaires au plan national et dans la sous-région ouest-africaine (Niger, Mali, etc.). Le problème majeur que rencontrent les producteurs dans ce nouveau contexte est lié à l insuffisante rentabilisation de ces activités qui s explique par l absence d un système de stockage et de conservation efficace, capable de réguler les cours des produits et de permettre aux producteurs de vendre au bon moment et aux meilleurs cours. D autres efforts ont été réalisés ces dernières années en matière de diversification des sources de revenus. C est ainsi que des anacardiers ont été plantés en grand nombre. Mais l absence de stratégie concertée des producteurs face à un négociant souvent en situation de monopsone ne leur permet pas de dégager des prix et des conditions de vente profitables pour eux. Il est clair que lorsqu elle ne s accompagne pas d une recherche de marchés diversifiés et d un renforcement des capacités de négociation des producteurs et des productrices, la diversification des cultures ne peut pas, dans la plupart des cas, atteindre ses objectifs économiques. Revaloriser les savoir-faire locaux, apprendre aux producteurs de nouveaux itinéraires technico-économiques et de nouvelles méthodes d organisation et de gestion, concilier activité agricole et protection de l environnement sont quelques-unes des orientations qui peuvent favoriser la diversification des sources de revenus. L éducation à l école et hors de l école a son rôle à jouer dans ce processus de transformation économique et sociale. C est dire, là encore, la nécessaire synergie entre les différents secteurs de développement et la place primordiale de l éducation dans un tel processus. 111
Chapitre 6 Implications pour la mise en place des stratégies au niveau national En dépit de certaines difficultés qui demeurent et qui constituent les défis que nous venons de présenter, la réussite de Sinendé en matière de scolarisation des filles apparaît nettement. Ceci, alors que les efforts fournis dans le cadre de la promotion de la scolarisation des filles au niveau national ont certes permis une nette progression des effectifs féminins, mais n ont pas conduit à une évolution de l écart entre le taux brut de scolarisation des garçons et celui des filles, qui est demeuré quasiment le même au niveau national, soit plus de 30 points au détriment des filles. Il est donc important de réfléchir aux implications relatives à la mise en place des stratégies utilisées par EDUCOM à Sinendé. Quelles leçons tirer au niveau national des stratégies porteuses pour la promotion de la scolarisation des filles? L expérience, dans les différents domaines du développement, a souvent montré la grande difficulté à étendre au niveau national des stratégies qui ont fait preuve de leur efficacité à une échelle réduite. Notre optique ne sera donc pas de réfléchir en termes de généralisation, mais plutôt en termes de mise en œuvre des orientations stratégiques dans des zones où la scolarisation des filles connaît des contraintes particulièrement importantes. Des projets ou programmes qui seront mis en place dans ces zones pourraient s inspirer de l expérience acquise par EDUCOM depuis bientôt dix ans. La synergie des cinq stratégies évoquées plus haut, à savoir (1) implication des communautés ; (2) mise en place d un comité 113
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin sous-préfectoral multisectoriel ; (3) valorisation du rôle des médiatrices ; (4) conscientisation ; (5) approche holistique, est très importante. C est cette synergie qui renforce leur efficacité. Dans cette section, nous verrons successivement l importance d une démarche participative, d une approche décentralisée, d une intégration de la problématique homme/femme dans le programme, ainsi que de l influence déterminante des enseignants et des médiatrices. 1. Fonder le programme sur une démarche participative La participation des acteurs dans leur ensemble est essentielle dans tous les programmes de développement, particulièrement ceux relatifs à l éducation des filles. L engagement des familles et des communautés dans la résolution des problèmes d éducation qui se posent à elles est incontournable. Mais l implication des communautés est un processus qui prend du temps. Plusieurs fois il nous a été rappelé dans les entretiens que c est «un travail de longue haleine». Trop de projets et trop de partenaires au développement qui appuient ces projets veulent des résultats rapides, qui pourront figurer dans un rapport annuel. Dans le cas présent, il faut reconnaître à l UNICEF le mérite d avoir su attendre de tels résultats. Cette implication des communautés permettra, entre autres, aux messages de sensibilisation de ne plus être seulement des éléments exogènes, mais d être assimilés et repris par certains membres de ces communautés qui se les approprieront progressivement et plaideront eux-mêmes en faveur de la scolarisation des filles. Dans le cadre de la scolarisation des filles, l engagement des mères est primordial : l envoi des filles à l école les prive d un appui dans la réalisation de leurs activités domestiques ou économiques ; de plus, ce sont souvent elles qui assurent la charge financière de la scolarisation de leurs filles. 114
Implications pour la mise en place des stratégies au niveau national La participation des leaders d opinion et chefs religieux qui pourront servir de levier à l adhésion des pères est aussi à rechercher dès le début de l analyse des contraintes. Matérialiser les engagements des communautés dans un contrat, comme cela s est fait dans EDUCOM ou dans les «dina» 9 à Madagascar, est une pratique qui a beaucoup d intérêt les premières années du processus, mais qui s use parfois à force d être reprise. Ces contrats sont négociés et élaborés lors d assemblées qui regroupent les responsables des différentes structures sociales du milieu. En raison de son efficacité quand elle est bien intégrée aux règles sociales connues et acceptées des communautés, il convient de rester attentif au maintien tout au long du processus de l intérêt que suscite cette pratique au début d une nouvelle aventure avec les communautés. Le risque est en effet grand de voir les acteurs «s endormir sur leurs lauriers» dès que les premiers résultats positifs en matière d accès des filles à l école sont perceptibles, oubliant que les transformations sociales souhaitées doivent aller au-delà du seul changement de comportement visible et viser parfois les bases mêmes de la société impliquée. 2. S arc-bouter sur une approche décentralisée L UNICEF, la Direction de l enseignement primaire, la cellule nationale ont certes donné des orientations, animé les ateliers de planification, appuyé techniquement et financièrement le projet, etc., mais ils ont aussi su déléguer les responsabilités aux acteurs intermédiaires (au CSP et, plus tard, à la commune) et locaux (aux différentes structures communautaires). C est ainsi que des solutions spécifiques ont pu être identifiées et mises en œuvre dans chacune des zones. 9. Les «dina» malgaches sont traditionnellement des contrats verbaux que les membres d une communauté s engagent à respecter pour régler un problème touchant cette communauté. En cas de non-respect, les contrevenants sont astreints à une amende. 115
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin Sans cette approche décentralisée l implication des différents secteurs de développement n aurait pas été possible. L éducation, et plus particulièrement celle des filles, peut, au niveau décentralisé, être considérée comme un problème devant mobiliser l énergie de tous, non pas seulement de manière théorique, mais concrète. L existence au niveau intermédiaire (au niveau communal pour le Bénin) d une structure multisectorielle qui planifie les activités pour l éducation des filles, qui les intègre aux activités quotidiennes de chaque secteur et en assure le suivi est un atout important pour la mise en œuvre d un programme pour l éducation des filles. Dans le même esprit, comme on l a dit plus haut, la question scolaire n est pas un problème isolé. Aborder les problèmes de manière holistique, comme l a fait EDUCOM, est probablement une condition de crédibilité auprès des communautés qui ont bien d autres problèmes qu elles jugent souvent plus vitaux que celui de la scolarisation de leurs filles. Là encore cela suppose une approche décentralisée. 3. Intégrer la problématique homme/femme dans le traitement de la question de la scolarisation des filles Quel que soit le nom donné à l analyse par les communautés des contraintes, exogènes et endogènes, à la scolarisation des filles, il est important que les différents groupes sociaux réfléchissent et partagent le fruit de leurs réflexions sur les raisons qui les motivent à ne scolariser qu un nombre réduit de filles. Ce travail a été réalisé au démarrage d EDUCOM et approfondi par la suite lors de la recherche-action. Pousser les uns et les autres à ne pas se focaliser sur les seuls problèmes économiques, mais à exprimer les mobiles socioculturels et les représentations, parfois inconscients, qui empêchent la scolarisation des filles, est nécessaire. Sans ce travail préalable qui favorise la prise de conscience des freins, les actions, même planifiées par les communautés elles-mêmes, risquent de ne pas cibler les vrais problèmes. 116
Implications pour la mise en place des stratégies au niveau national Plusieurs études ont montré que, dans maints pays, la problématique hommes/femmes est à la base de la sous-scolarisation des filles. Ce n est pas un hasard si à Sinendé, parallèlement à l amélioration de la scolarisation des filles, on a remarqué des changements dans la position et le statut des femmes dans les familles comme dans la sphère publique ainsi que dans le comportement des hommes à leur égard. Initier tous les acteurs à cette problématique apparaît indispensable. 4. Mettre en place une communauté éducative pour la réussite des élèves L infl uence des enseignants est capitale dans cette communauté éducative. Il importe qu ils accompagnent le processus et répondent aux attentes des populations. Il est souhaitable de les responsabiliser dans un tel programme, plus que cela n a été fait dans EDUCOM, du moins au début. Leurs comportements agissent sur les performances des filles et sur la confiance qu elles ont en elles. Ils influent aussi beaucoup sur les relations entre l école et les communautés. La question de savoir comment susciter chez eux la volonté de s investir davantage dans leur travail est primordiale pour tout le système, mais elle dépasse le cadre de ce travail. L État doit revoir le plus rapidement possible toute la question du recrutement, de la qualification, de la motivation et, de façon globale, des conditions de vie et de travail des enseignants. Relever le défi de la qualité, dont les liens avec le maintien des filles à l école sont évidents, est une nécessité. Dans le cadre de cette étude, nous ne pouvons donner que quelques grands axes sur ce point. L apprentissage centré sur l apprenant, tel que le préconisent les nouveaux programmes d enseignement en vigueur au Bénin, est certes difficile dans les classes pléthoriques que doivent gérer certains enseignants. Mais il suppose surtout une certaine attitude des enseignants et un suivi 117
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin individuel des performances et des aptitudes de l élève que la fiche de suivi scolaire, lancée dans le cadre d EDUCOM, peut grandement faciliter. Cet apprentissage centré sur l apprenant génère une certaine organisation de la classe, de l espace et du temps scolaires que les enseignants ont rarement appris à mettre en œuvre. Des contrats didactiques passés avec les élèves, permettant à ces derniers de devenir ainsi acteurs de leur apprentissage, pourraient faciliter une convergence des regards sur l activité des apprenants. L accompagnement de tous les enseignants qu ils soient titulaires, contractuels, communautaires est une nécessité. Il peut être réalisé par les directeurs d école, à condition que ceux-ci soient préparés et formés à cette fonction. Les conseillers pédagogiques et inspecteurs doivent par ailleurs suivre et rencontrer périodiquement les enseignants dans leur classe, mais aussi hors de l école (dans le cadre des unités pédagogiques par exemple) pour identifier avec eux les difficultés qu ils éprouvent, celles que rencontrent les élèves dans leur apprentissage, et rechercher les solutions à ces difficultés afin d éviter les fausses solutions que constituent bien souvent les redoublements. La question de la qualité de l apprentissage ne relève pas uniquement des enseignants ni des autorités scolaires. On sait que le partenariat école/parents a un impact sur les apprentissages. EDUCOM a beaucoup impliqué les communautés pour la promotion de la scolarisation des filles, principalement en termes d accès et de maintien. Il faut maintenant les impliquer davantage au niveau des actions pédagogiques, en travaillant avec les enseignants pour que ceux-ci comprennent la complémentarité de leurs rôles. La réussite scolaire de chaque élève, et pas seulement en termes de performances scolaires, doit devenir l affaire de l élève lui-même, de son enseignant et de sa famille. Au nombre des éléments de cette réussite, il importe de développer chez les élèves, et ce dès l école primaire, les compétences essentielles qui leur permettront de faire face aux risques de VIH/sida. Apprendre 118
Implications pour la mise en place des stratégies au niveau national en particulier aux élèves filles, dont on sait la plus grande vulnérabilité à négocier, à s affirmer, à prendre des décisions, est indispensable. La mise en place de comités ad hoc dans chaque école s avère urgente. L éducation par les pairs devra également être développée dans ce cadre. 5. Créer une nouvelle fonction : les médiatrices Les médiatrices ont eu un rôle charnière et essentiel dans la dynamique du programme EDUCOM analysé plus haut. Nous insisterons dans cette section sur un point : leur présence dans le milieu a été pour les parents hésitants une preuve concrète que les filles peuvent réussir autant que les garçons, dans leur vie scolaire et professionnelle. Elles servent de modèles : des élèves filles veulent ainsi devenir plus tard médiatrices, et des parents présentent à leurs filles la fonction de médiatrice comme un modèle à atteindre. Dans les deux premières années d EDUCOM, conscient de l importance de ces exemples concrets, l UNICEF a voulu enregistrer dans les souspréfectures à faible scolarisation féminine des témoignages de femmes scolarisées issues de ces sous-préfectures et y résidant. Mais l activité n a pratiquement pas pu être réalisée, faute de femmes à enregistrer. C est dire à quel point, dans ces zones sous-scolarisées, la présence de jeunes femmes de niveau universitaire est essentielle. Comment tenir compte des facteurs déterminants de succès dans une commune? Certains facteurs peuvent donc expliquer pourquoi les stratégies utilisées ont permis d obtenir à Sinendé les résultats qui sont les siens : (1) environnement socioculturel ; (2) maturation des faits sociaux ; (3) leadership positif des autorités politico-administratives ; (4) adéquation des actions d EDUCOM aux intérêts spécifiques de certains groupes 119
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin sociaux ; (5) suivi régulier à tous les niveaux. Il n est pas évident de trouver, au démarrage d un projet ou d un programme pour la promotion de la scolarisation des filles, ces différents facteurs dans la zone d intervention. Certains peuvent être développés, en particulier par le renforcement de la motivation et des capacités des autorités politico-administratives, par l identification des intérêts des différents groupes sociaux, par une politique de communication, et par le développement d une culture de suivi auprès des différentes structures. 1. Renforcement de la motivation et des capacités des autorités politico-administratives Chacun reconnaît à Sinendé l influence et l efficacité des équipes qui se sont succédé à sa tête. Étant donné le parti pris d une approche décentralisée et l importance accordée à la synergie des différents secteurs, il est nécessaire que les autorités de la commune aient le sentiment que le programme d éducation des filles est tout d abord le leur avant d être celui du ministère ou d un partenaire au développement, qu elles aient un fort désir de réussir dans le domaine de l éducation des filles de leur commune et qu elles en aient les capacités. Un travail de préparation pour développer leur implication, un esprit d équipe et une telle volonté d agir est essentiel. De même le renforcement des capacités de planifi cation, d animation, de suivi et d évaluation, etc., doit être démarré dès le début du programme. Il nous a également été dit que les ateliers regroupant les CSP de plusieurs zones ont eu un effet d émulation, les autorités de Sinendé ne voulant pas faire piètre figure à côté de leurs pairs. C est dire que ces renforcements peuvent se faire tantôt au niveau de chaque commune, tantôt au niveau d un regroupement de plusieurs communes. 120
Implications pour la mise en place des stratégies au niveau national 2. Identification des intérêts des différents groupes sociaux Il importe d identifier les intérêts des différents groupes sociaux pour en faciliter l adéquation avec les actions d un programme de développement. Au cours du diagnostic communautaire qui permet d analyser les différentes contraintes à la scolarisation des filles et qui sert à la conscientisation, il est bon de déterminer en quoi et comment un tel programme va répondre aux attentes des groupes, et quelles alliances doivent être établies. Parmi ces groupes, les femmes, les enseignants, les leaders du milieu, les groupes organisés sont prioritaires et doivent savoir quels avantages immédiats, individuels ou collectifs, ils vont tirer dudit programme. Leur implication en sera de ce fait grandement favorisée. À l occasion du diagnostic communautaire, l environnement socioculturel sera mieux connu et il sera possible d identifier tant les points forts sur lesquels le programme pourra s appuyer que les points faibles dont il faudra tenir compte. 3. Politique de communication L apport des médias, et particulièrement des radios communautaires, a été souligné plusieurs fois. Ces radios apportent des exemples concrets aux populations et entraînent ainsi leur adhésion à la scolarisation des filles. Tout comme d autres moyens de communication, elles doivent également être utilisées pour contribuer à la «maturation des faits sociaux». Il est nécessaire de développer une véritable politique de communication qui s articulera autour de deux grands axes : (1) cultiver une certaine ouverture d esprit en montrant aux populations ce qui se fait ailleurs, dans des milieux culturellement proches ainsi que d autres milieux plus éloignés ; (2) faire connaître tout au long du programme les progrès, les succès de tel ou tel village afin de montrer aux autres villages que de telles réalisations sont possibles dans leur milieu. Des échanges de cassettes entre les différentes radios communautaires (à condition bien entendu que ce soit dans la même 121
Scolarisation des fi lles : la réussite de Sinendé au Bénin langue) peuvent également être faits et avoir un rôle de stimulation et d émulation. 4. Développement d une culture de suivi auprès des différentes structures Le suivi régulier a été identifié comme un facteur déterminant dans les succès de Sinendé et comme un gage de pérennisation des acquis. Il est donc important de développer une culture de suivi dans le cadre d un programme pour la scolarisation des filles. Pour ce faire, il est souhaitable de responsabiliser les différentes structures existantes ou mises en place dans la réussite ou l échec de la scolarisation des filles. Les contrats de partenariat et les plans d action constitueront les cadres dans lesquels les suivis se dérouleront. Des outils très simples, élaborés avec les structures elles-mêmes, seront utilisés pour apprécier l évolution des activités dont elles sont responsables. Des rencontres périodiques seront organisées pour partager les informations issues des suivis. Des actions pour remédier aux problèmes identifiés lors de ces suivis seront programmées. Progressivement le suivi apparaîtra aux uns et aux autres comme une clé du succès. Comment faire de l éducation des filles une priorité aux différents niveaux? Le Bénin dispose d un certain nombre d atouts pour que l écart entre le taux de scolarisation des filles et celui des garçons se réduise, sans pour autant que ce dernier régresse ou stagne. Et pourtant ce n est pas la situation que révèlent les indicateurs. On peut se demander si la scolarisation des filles est une priorité effective. Elle est certes régulièrement évoquée dans les propos officiels sur la politique éducative, de même qu il existe un réseau pour la scolarisation des filles et, au sein du ministère de l Enseignement primaire et secondaire, un service pour la scolarisation des filles. Mais quels sont les pouvoirs de ces structures lorsqu il s agit de mettre en œuvre 122
Implications pour la mise en place des stratégies au niveau national la politique éducative? N a-t-on pas souvent tendance au niveau central à laisser aux ONG, nationales ou internationales, aux coopérations bilatérales et aux organismes internationaux le soin de mettre en œuvre, en coopération avec les directions concernées, des programmes pour la scolarisation des filles? Faire le point sur les orientations stratégiques en matière d éducation des filles pourrait permettre de raviver la volonté politique de faire de l éducation en général, et de celle des filles en particulier, une «priorité prioritaire» et de stimuler la motivation des différents responsables. À cette occasion on pourrait capitaliser les acquis, faire le bilan des stratégies porteuses comme celles développées dans le cadre d EDUCOM et cibler les zones prioritaires. Ce travail fait au niveau central serait affiné au niveau départemental pour identifier les orientations spécifiques à chaque département. Les autorités communales, nouvellement élues, vont être amenées, si elles sont décidées à développer effectivement leur commune, à faire de l éducation une priorité dans la perspective d un développement intégré. Il n est pas possible en effet de parler de développement réel sans s appuyer sur l éducation de tous, garçons et filles, hommes et femmes. Faire de l éducation une priorité les obligera à dialoguer avec les communautés sur un certain nombre de problèmes qui constituent aujourd hui des goulots d étranglement pour l éducation de tous, en particulier le travail des enfants, le mariage précoce des filles, le VIH/sida, la place de la fille et de la femme dans la société. 123
Conclusion Tout au long de ce document, l analyse a été centrée sur l histoire d une réussite en matière de scolarisation des filles à Sinendé où des défis importants restent à relever, en particulier celui de la qualité du processus d enseignement et d apprentissage, sans laquelle il ne servirait à rien que les communautés et les familles se mobilisent pour la scolarisation des filles. Force est de constater une modification de la perception relative à l accès des filles à l école et une évolution des représentations de la fille/femme, même si celle-ci en est encore à ses débuts. La promotion de la scolarisation des filles a été au centre de toutes les stratégies porteuses présentées dans le chapitre 3. La recherche-action, initiée dans le cadre du projet EDUCOM, qui s est focalisée sur la recherche de solutions aux problèmes liés au maintien des filles à l école, a permis de mettre à jour les perceptions du système scolaire et celles relatives à la place des filles dans ce système et, par là même, a contribué à lever certaines entraves. Certaines innovations, comme la fiche de suivi scolaire par exemple, ont été lancées aussi bien pour les filles que pour les garçons, même si les filles étaient les premières visées. Pour favoriser le confort du lecteur, nous résumons ici quelques-unes des mesures spécifiques à la promotion de la scolarisation des filles, mises en œuvre dans le cadre de Sinendé : choix exclusif de jeunes femmes pour jouer le rôle d interface entre les communautés et les autres acteurs du projet ; choix de jeunes femmes ayant fait des études supérieures et pouvant éventuellement servir de modèles ; 125
Conclusion formation des enseignants sur leurs responsabilités par rapport à la scolarisation des filles ; formation des différents responsables, aux niveaux national, communal et local, sur les questions de genre, et mise en relation des problèmes liés à la scolarisation des filles avec ces questions ; formation des bureaux des associations de parents d élève sur les changements de comportement en faveur de la scolarisation et du maintien des filles à l école ; appui à l installation et à la fonctionnalité des comités locaux (au niveau des villages) pour la scolarisation des filles en vue d assurer le suivi de la scolarisation et du maintien des filles à l école ; mise en œuvre du système fille pour fille ; formation des femmes dans le domaine de l alphabétisation et de la gestion ; mise en place de crédits pour les mères avec comme corollaire l inscription et le maintien des filles à l école ; organisation d espaces enfance pour libérer les mères et les aînées (afin qu elles soient scolarisées ou formées dans d autres espaces) ; journées de réflexion sur le maintien des filles à l école. Le but d EDUCOM, mis en œuvre dans le cadre des programmes de coopération Bénin-UNICEF, a toujours été de répondre aux besoins éducatifs des communautés avec les communautés. Celles-ci ont à plusieurs reprises exprimé la volonté d agir sur leur environnement, pour que celui-ci leur permette de vivre mieux. Il importe donc de développer au niveau des jeunes, des hommes et des femmes, des capacités de réflexion, d analyse critique, de négociation, de communication qui permettront aux uns et aux autres de faire les choix les plus adaptés à leur situation. 126
Conclusion Dans cette optique, l école est un espace privilégié d apprentissage et d éducation, mais il n est pas le seul. La famille, les groupes communautaires, les lieux de travail, les médias, la vie sociale, etc., constituent eux aussi des espaces d apprentissage avec lesquels l école doit établir les liens nécessaires. Oublier ou déprécier ces espaces risquerait de créer des déséquilibres profonds au niveau de la société. Il importe aux autorités nationales et locales de donner toute leur valeur aux autres espaces et d intégrer l école dans cet environnement d apprentissage. Ce travail de valorisation et d intégration, une fois encore, ne peut se réaliser qu avec la participation effective des communautés elles-mêmes et avec le concours de tous les secteurs d activité. Les populations de Sinendé ont fait la preuve depuis bientôt dix ans de leur engagement à se développer. Puissent les acquis de leur expérience qui a été présentée ici servir à d autres, au Bénin comme ailleurs. 127
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Publications et documents de l IIPE Plus de 1 200 ouvrages sur la planification de l éducation ont été publiés par l Institut international de planification de l éducation. Un catalogue détaillé est disponible ; il présente les sujets suivants : Planifi cation de l éducation Généralité contexte du développement Administration et gestion de l éducation Décentralisation participation enseignement à distance carte scolaire enseignants Économie de l éducation Coûts et financement emploi coopération internationale Qualité de l éducation Évaluation innovations inspection Différents niveaux d éducation formelle De l enseignement primaire au supérieur Stratégies alternatives pour l éducation Éducation permanente éducation non formelle groupes défavorisés éducation des filles Pour obtenir le catalogue, s adresser à : IIPE, Unité de la communication et des publications (info@iiep.unesco.org) Les titres et les résumés des nouvelles publications peuvent être consultés sur le site web de l IIPE, à l adresse suivante : www.unesco.org/
L Institut international de planification de l éducation L Institut international de planification de l éducation (IIPE) est un centre international, créé par l UNESCO en 1963, pour la formation et la recherche dans le domaine de la planification de l éducation. Le financement de l Institut est assuré par l UNESCO et les contributions volontaires des États membres. Au cours des dernières années, l Institut a reçu des contributions volontaires des États membres suivants : Allemagne, Danemark, Inde, Irlande, Islande, Norvège, Suède et Suisse. L Institut a pour but de contribuer au développement de l éducation à travers le monde par l accroissement aussi bien des connaissances que du nombre d experts compétents en matière de planification de l éducation. Pour atteindre ce but, l Institut apporte sa collaboration aux organisations dans les États membres qui s intéressent à cet aspect de la formation et de la recherche. Le Conseil d administration de l IIPE, qui donne son accord au programme et au budget de l Institut, se compose d un maximum de huit membres élus et de quatre membres désignés par l Organisation des Nations Unies et par certains de ses institutions et instituts spécialisés. Président : Dato Asiah bt. Abu Samah (Malaisie) Directrice, Lang Education, Kuala Lumpur, Malaisie. Membres désignés : Carlos Fortín Secrétaire général adjoint, Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), Genève, Suisse. Thelma Kay Chef, Comité des problèmes sociaux émergents, Commission économique et sociale pour l Asie et le Pacifique des Nations Unies (CESAP), Bangkok, Thaïlande. Jean-Louis Sarbib Premier Vice-president pour la région Afrique, Réseau du développement humain, Banque mondiale, Washington, DC, États-Unis d Amérique. Lavinia Gasperini Chef, Service de la vulgarisation, de l éducation et de la communication, Division de la recherche, de la vulgarisation et de la formation, Organisation des Nations Unies pour l alimentation et l agriculture (FAO), Rome, Italie. Membres élus : Aziza Bennani (Maroc) Ambassadeur, Déléguée permanente du Maroc auprès de l UNESCO. José Joaquín Brunner (Chili) Directeur, Programme d éducation, Fundación Chile, Santiago, Chili. Talyiwaa Manuh (Ghana) Directrice, Institut d études africaines, Université du Ghana, Legon, Ghana. Philippe Mehaut (France) LEST-CNRS, Aix-en-Provence, France. Teiichi Sato (Japon) Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire et Délégué permanent du Japon auprès de l UNESCO. Tuomas Takala (Finlande) Professeur, Université de Tampere, Tampere, Finlande. Raymond E. Wanner (États-Unis) Conseiller principal sur les questions intéressant l UNESCO, Fondation des Nations Unies, Washington, DC, États-Unis. Pour obtenir des renseignements sur l Institut, s adresser au : Secrétariat du Directeur, Institut international de planification de l éducation, 7-9, rue Eugène Delacroix, 75116 Paris, France