Introduction Michel Dreyfus L économie sociale et solidaire 1? occupe aujourd hui une place importante dans la société française, comme le montre la place qui lui est accordée par la presse, les médias, ainsi que les très nombreux écrits, les colloques et les débats de toutes sortes qui lui sont consacrés. La plupart des formations politiques font mine de s y intéresser. associations, coopératives et mutuelles défendent l économie sociale et sont rejointes désormais sur ce terrain par la plupart des organisations syndicales. À cet ensemble imposant, il faut ajouter une partie du monde de l entreprise et de la banque, les collectivités locales, sans oublier ce bras armé de l état qu est la Caisse des dépôts et consignations. À la suite du changement politique survenu en juin 2012 a été confié à Benoît hamon un ministère délégué de l économie sociale et solidaire et un projet de loi sur cette dernière était en cours d adoption en juin 2014. qui ne se déclare pas de nos jours en faveur d une démarche solidaire? qui n est pas partisan du développement durable? une telle unanimité amène à réfléchir et pose une question de fond : de quoi parle-t-on? qu est-ce que l économie sociale? pour y répondre, deux manifestations importantes ont eu lieu en 2013 sur l histoire de l économie sociale. tout d abord, un colloque a été consacré aux 120 ans du Crédit coopératif et il s est tenu dans les locaux du Cedias-musée social le 9 avril 2013. il a été suivi, le 24 avril, d une journée d étude au sénat, consacrée à la valorisation du patri- michel dreyfus est directeur de recherches émérite au Cnrs, Centre d histoire sociale (Chs) du xx e siècle, université de paris 1. 1. on ne peut entrer ici dans le débat des rapports entre économie sociale et économie sociale et solidaire. par souci de simplification, nous ne traiterons ici que de l économie sociale. 7
Michel Dreyfus moine de l économie sociale ainsi qu à ses perspectives d avenir en france et en Europe ; le Cedias-musée social a été un des organisateurs de cette journée. Ce numéro de Vie sociale s inscrit dans la suite de ces deux manifestations. 8 Le recours à l histoire est indispensable à la compréhension et à la définition de l identité de l économie sociale aujourd hui. or, force est bien de constater que cette histoire reste très largement à écrire. Le terme d économie sociale a été popularisé, on le sait, par Charles Gide en 1900, avant de disparaître au lendemain de la Grande Guerre et ce pour six décennies. il fait à nouveau surface à la fin des années 1970 et connaît un début de reconnaissance institutionnelle par la gauche arrivée au pouvoir en 1981. pourtant, le terme d économie sociale est beaucoup plus ancien. il a été utilisé pour la première fois au début du xix e siècle par Chateaubriand qui décrit ainsi une cité idéale : «Ensuite, on va travailler dans les champs, et si les propriétés sont divisées afin que chacun puisse apprendre l économie sociale, les moissons sont déposées dans des greniers communs pour maintenir la charité fraternelle 2.» Chateaubriand établit ainsi un lien entre l organisation collective du travail et la pratique caritative. il ne pouvait évidemment envisager une société autre qu agricole. tout au long du xix e siècle, la notion d économie sociale a accompagné l évolution vers une société de plus en plus urbaine et industrielle, mais cette évolution fut bien plus longue qu on ne l a longtemps cru : en 1914, et pour ne parler que de l Europe, seules l allemagne et l angleterre étaient des sociétés fortement urbanisées. En cette année 2014, où l on commémore le centenaire de la Grande Guerre, il convient de se souvenir de cette persistance du poids du monde rural dans les sociétés européennes : il faut attendre l entre-deux-guerres pour voir véritablement la montée du salariat. Lorsque Charles Gide essaie de définir en 1900 ce qu est l économie sociale, il le fait dans une france où le monde rural reste prédominant : le passage vers une france en majorité ouvrière et urbaine devait se faire au début des années 1930. L histoire de l économie sociale renvoie encore trop souvent à celle du socialisme utopique à laquelle un nombre considérable de travaux ont été consacrés. mais si le socialisme utopique a incontestablement influencé l économie sociale au xix e siècle, cette dernière est également fille de trois autres courants de pensée. tout d abord, le christianisme, et notamment par l intermédiaire de frédéric Le play, considéré maintenant comme un des pères de la sociologie. un des principaux disciples de frédéric Le play est émile Cheysson qui, jusqu à sa mort 2. françois-rené de Chateaubriand, Atala, paris, Garnier-flammarion, 1964, réédition de l édition de 1805, p. 112.
Introduction en 1910, sera un des responsables du musée social 3. de son côté, le libéralisme a aussi influencé l économie sociale à partir de la seconde moitié du xix e siècle à travers des figures telles que frédéric Bastiat, John stuart mill et Léon Walras. plus tardivement, il faut compter enfin avec le solidarisme exposé en 1896 par Léon Bourgeois dans son petit livre, Solidarité : le solidarisme inspire très largement le parti radical fondé cinq ans plus tard. il ne saurait être question de présenter ici toutes ces influences en détail mais ce rappel a pour but de pointer les limites d une histoire par trop mémorielle et trop largement mythique. or, s il existe une synthèse magistrale de l histoire de l économie sociale au xix e siècle 4, ce travail reste à faire pour le court xx e siècle. Cette démarche est d autant plus nécessaire que notre méconnaissance de l histoire de l économie sociale rejoint celle de l histoire du musée social à partir de la Grande Guerre. L on connaît relativement bien ses débuts, son histoire glorieuse jusqu en 1914. mais ensuite, en dépit de quelques travaux, l histoire de l institution reste encore très largement à écrire. Elle ne pouvait être faite complètement dans ce numéro de Vie sociale mais il n en pose pas moins des jalons. Les articles composant ce dossier ont donc pour objet de combler cette lacune historique, mais ils nourrissent également la réflexion sur des questions sociétales de fond : le poids du monde rural dans l hexagone, le changement du rôle de l état dans la société avant et après la Grande Guerre, l action des coopérateurs et des mutualistes dans le domaine de la banque et de la santé. Le musée social occupe une place centrale dans tous ces débats et ce pour plusieurs raisons. fondé en 1895, il fut, comme on le sait, jusqu à la Grande Guerre, le principal lieu de rencontre pour tous ceux qui pensaient le «social», en débattaient et y intervenaient 5. «antichambre de la Chambre», ce fut au musée social que furent élaborées les grandes lois sociales, notamment celle sur les retraites ouvrières et paysannes en 1910 et celles relatives au logement social. Le musée social fut aussi étroitement lié au développement du mouvement coopératif, en france comme à l étranger, puisque l alliance coopérative internationale tint son second congrès en octobre 1896 dans ses locaux. il en fut de même pour le mouvement mutualiste : la fédération nationale de la mutualité française (fnmf)y fut fondée en 1902 et son premier président, Léopold mabilleau, était alors directeur du musée social. 3. rappelons également que la bibliothèque du Cedias-musée social conserve en dépôt les 3 000 volumes de la bibliothèque de la société d économie et de sciences sociales, fondée par frédéric Le play. 4. andré Gueslin, L invention de l économie sociale. Idées, pratiques et imaginaires coopératifs et mutualistes dans la France du xix e siècle, paris, Economica, 1998, 430 p. 5. Cf. Janet horne, Le Musée social. Aux origines de l État providence, paris, Belin, 2004. 9
Michel Dreyfus Ces constats ont conduit à construire ce dossier autour des articles suivants. tout d abord, olivier Chaïbi explore la nature des financements qui ont accompagné l économie sociale entre 1848 et 1914. on connaît assez bien les projets qui ont été envisagés au début de la seconde république et on a entendu parler de la Banque du peuple de proudhon. mais quelle a été ensuite la place de l associationnisme, de la mutualité et de la coopération dans le domaine bancaire? quelle a été l influence du crédit populaire durant ce long demi-siècle? par qui a-t-il été mis en pratique et quel public a-t-il touché? antoine savoye traite d un aspect complètement méconnu des premières années du musée social, à travers la présentation de sa section agricole et de ceux qui l animèrent, depuis sa fondation en 1900 jusqu à la Grande Guerre. L existence de cette section montre que l institution de la rue Las Cases fut loin de s intéresser seulement aux questions urbaines, à une époque où la france était encore un pays en majorité rural. 10 michel dreyfus retrace l histoire du musée social durant la Grande Guerre et jusqu à la fin de la décennie 1920. Le mouvement mutualiste et notamment la fnmf, suite à la démission de Léopold mabilleau de toutes ses fonctions en 1921, prennent leur distance du musée social. En revanche, les liens de l institution de la rue Las Cases avec le mouvement coopératif, notamment sa branche de la production, ainsi que les acteurs du logement social s intensifient à travers des personnalités comme paul doumer. maria Grazia meriggi dresse un panorama de l histoire des mouvements coopératif et mutualiste en italie, de l unité italienne à la seconde Guerre mondiale. Elle met l accent sur leurs deux caractéristiques essentielles. tout d abord, le mouvement coopératif est né principalement dans le monde agricole, que ce soit en italie du nord ou en sicile. Ensuite, le parti socialiste italien s intéressa très vite à ces deux formes d organisation et particulièrement au mouvement coopératif. Cette attitude était alors originale au sein de la seconde internationale. Le parti socialiste italien conservait cet intérêt au lendemain de la Grande Guerre mais l arrivée du fascisme au pouvoir bouleversa la situation. Charlotte siney-lange fait un tableau des œuvres mutualistes. on commence à connaître dans ses grandes lignes l histoire du mouvement mutualiste mais on sait encore bien peu de choses sur ses réalisations. Elles sont fort anciennes puisque la première pharmacie mutualiste aurait été ouverte à Lyon en 1857 et la première clinique à montpellier en 1909. par la suite, les mutualistes diversifièrent leurs terrains d intervention : ils constituèrent des cliniques dentaires, des dispensaires contre la tuberculose, des cliniques chirurgicales, des
Introduction établissements spécialisés dans la prise en charge de la santé mentale, etc. Les syndicats ouvriers s aventurèrent sur ce terrain mais de façon bien plus modeste et plus tardive : la CGt confédérée au début des années 1920 et les unitaires, ou communistes de la CGt réunifiée, sous le front populaire. Enfin, patricia toucas-truyen montre comment la notion mutualiste de solidarité s est déclinée durant une longue époque allant du second Empire à nos jours. À la solidarité balisée et circonscrite qui se développe sous le second Empire se substitue, mais avec lenteur, une solidarité obligatoire dans le cadre de l intervention croissante de l état dans le social. Cette solidarité est interpellée aujourd hui par le libéralisme sur le terrain de la santé. dans un ordre d idées assez proche, on pourrait évoquer les risques de «banalisation» qui menacent désormais coopératives, mutuelles et, de façon plus large, l ensemble du secteur bancaire de l économie sociale. C est dire combien l examen de l histoire la plus ancienne rejoint les problèmes les plus actuels. Lorsque fut fondé le musée social, il n y avait aucun rapport entre les mouvements coopératifs et mutualistes : ces deux composantes de l économie sociale coexistaient, mais de façon lointaine. seuls de rares théoriciens, dont les plus connus sont Charles Gide et émile Cheysson, refusant cette situation, cherchèrent à y remédier. C est pourquoi nous republions une conférence faite par ce dernier au musée social en 1898, dans laquelle il exhortait les deux mouvements à unir leurs forces. mais il fallut attendre une soixantaine d années pour que se fasse ce rapprochement selon des modalités qui ne peuvent être retracées ici. il n a pas non plus été possible de traiter dans ce dossier de l histoire des associations. Ces dernières y auraient pourtant eu toute leur place. La loi de 1901 est fondatrice pour elles mais aussi pour un certain nombre de partis politiques qui se constituent peu après. au même moment, Charles Gide élabore la notion d économie sociale. mais associations, coopératives et mutuelles vivent alors de façon séparée. si leur examen rétrospectif permet de mieux définir ces trois composantes, il est impossible en revanche de parler d un mouvement unifié de l économie sociale dans les années 1900. Longtemps moins puissantes que les coopératives et les mutuelles, les associations ont ensuite comblé leur retard. À partir du milieu des années 1960, leur taux de croissance annuel s élève à 5,6 %, soit plus du double de la période commençant en 1938. Ce décollage précède de peu le moment où la notion d économie sociale réapparaît. au nombre de 300 000 à la fin des années 1960, les associations sont près de 1,2 million actuellement. Elles sont très impliquées dans la prise en charge du social, notamment dans le domaine de la vieillesse et du handicap. À elles seules, les associations investies dans l action sociale et la santé représentent 36 % 11
Michel Dreyfus des budgets associatifs et 42 % des associations employeurs 6. Le musée social, qui est devenu en 1963 le Cedias-musée social (Centre d études, de documentation, d information et d action sociales), est très fortement engagé aujourd hui sur les terrains des politiques sociales, de l intervention et de l action sociale. il y a là une convergence très importante qui doit être prise en compte. 12 Ce numéro devait enfin comporter un article d anthony Lorry et de michel prat sur la place du musée social dans la réflexion relative à l économie sociale, de sa fondation à la Grande Guerre. Cette place est fondamentale, et elle l est bien au-delà de 1914. on le voit, d abord à la lecture des très nombreuses publications émanant des mouvements coopératifs et mutualistes, français et étrangers, consultables à la bibliothèque du Cedias-musée social. une rapide consultation de son catalogue informatisé 7 montre la multiplicité de ces publications tout au long de l histoire de l institution de la rue Las Cases : une telle richesse témoigne de sa proximité avec les mouvements coopératifs et mutualistes jusqu à nos jours. Le Cedias-musée social fut en effet un lieu de rencontre essentiel entre ces différents mouvements, même si, durant un siècle, des inflexions se produisirent inévitablement avec ces derniers. nous avons déjà évoqué l éloignement avec la mutualité survenu au lendemain de la Grande Guerre. au même moment, les liens semblent plutôt se consolider avec le mouvement coopératif, principalement sa composante de la production ; il reste à vérifier ce qu il en est avec la coopération de consommation. au sein du mouvement coopératif, cette composante tient le haut du pavé jusqu au début des années 1970, avant de marquer le pas et de passer au second plan à partir de la décennie suivante, suite à la faillite de la fncc (fédération nationale des coopératives de consommation) en 1985-1986. Ces inflexions, ces changements montrent la complexité de l histoire du monde de l économie sociale. Le Cedias-musée social y a occupé depuis plus d un siècle une place importante. La disparition tragique d anthony Lorry au début du mois de janvier 2014 n a pas permis de traiter de la façon dont le musée social, à ses débuts, est intervenu dans ce débat. il faudra bien y revenir un jour. En attendant, que ce numéro soit dédié à sa mémoire. 6. viviane tchernogog, Le paysage associatif français 2007 : mesures et évolutions, paris, dalloz, 2007. 7. Ce catalogue est depuis septembre 2011 accessible en ligne : http://cediasbibli.org