Rimbaud par Jean Ristat

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1 Fondateurs : Jacques Decour ( ), fusillé par les nazis, et Jean Paulhan ( ). Directeurs : Aragon ( ), Jean Ristat. Les Lettres françaises du 7 mars Nouvelle série n 57. Rimbaud par Jean Ristat WV Umkehrung 56 Positions, 112 Champs Visuels (Moon), par Jorinde Voigt. Berlin DR Lettre à Jean-Claude Pirotte par Aymen Hacen Duong Thu Huong par Jean-Pierre Han Entretien avec le pianiste Evgeni Koroliov

2 SOMMAIRE Jorinde Voigt : Dessins inédits pour Les Lettres françaises. Jean Ristat : Rimbaud toujours. Page III Jean-Pierre Han : Le démon de la littérature. Pages IV Matthieu Lévy-Hardy : Lire ou les arcanes de l universel en littérature. Page IV Sébastien Banse : Ceux qui ne mendiaient pas. Page V Gérard-Georges Lemaire : Un cénotaphe pour Sebald. Page V Jean-Claude Hauc : D Éon, tel qu'en lui-même... Page V Marianne Lioust : Une vie, en marge. Page VI François Eychart : Qu est-ce que tu espères, petit homme? Page VI Patricia Reznikov : Jacques et Pierre Prévert, le pacte poétique. Page VI Sidonie Han : En prise avec le réel. Page VII Françoise Hàn : Après tant d'années. Page VIII Claude Schopp : La littérature comme remède. Page VIII Gerhard Jacquet : Marseille Provence Page IX Baptiste Eychart : Paris ou les dévergondages d une vieille dame très digne. Page X Jean-François Poirier : Simone Weil, travail, politique, mystique. Page X Gérard-Georges Lemaire : Beuys, le coyote et les Seychelles. Page XI Giorgio Podestà : Asger Jorn, l enfance de l art. Page XI Justine Lacoste : Daniel Dezeuze calligraphe de l esprit. Page XI Justine Lacoste : Zwobada et l art du dessin. Page XI Gérard-Georges Lemaire : De Chiricho tel qu en lui-même, enfin. Page XII Giorgio Podestà : Les bonnes manières florentines. Page XII Clémentine Hougue : L atelier du peintre vu par François Rousseau. Page XII Claude Schopp : Journal du cinémateur. Page XIII Gaël Pasquier : Vision des mondes prallèles. Page XIII José Moure : Jonas, ou les dangers de l éducation. Page XIII François Eychart, Evgeni Koroliov : La planète Koroliov (entretien). Page XIV Claude Glayman : Aimez-vous Brahms, Chopin et Henry Purcell? Page XIV Yves Buin : Miles intime. Page XV Jean-Pierre Han : Un vrai théâtre de service public. Page XV Jacques Fraenkel : Dire et chanter Desnos. Page XV Aymen Hacen : Lettre à Jean-Claude Pirotte. Page XVI JORINDE VOIGT. Née en 1977, Jorinde Voigt vit et travaille à Berlin. Après des études artistiques, de philosophie et littérature comparée et une formation de violoncelliste, elle est exposée à la Cité des arts à Paris, dès Sa carrière d artiste dessinatrice commence avec deux expositions à la galerie Fahnemann, en 2007 et Deux autres expositions à la Berlinische Galerie à Berlin (2007) et à l Association des amateurs d art de Wiesbaden (2008) lui donnent une notoriété nationale. Sa première création sonore, Lemniscate /?, lors de sa résidence au Watermill Center à New York en 2008, la fait connaître internationalement. Elle obtient le prestigieux prix Otto-Dix en Son œuvre est présente dans les collections nationales allemandes, au Cabinet national de gravures et de nombreuses collections privées. Les dessins de ce numéro ont été réalisés spécialement par Jorinde Voigt pour les Lettres françaises. Les Lettres françaises et le Théâtre 71 de Malakoff vous convient, dans le cadre des Paroles engagées, à leur deuxième Conversations de la saison, samedi 14 mars 2009, à 16 heures, sur le thème : «Sean O Casey : un théâtre populaire de l engagement». Lecture dirigée par François Leclére, avec David Geselson des textes d O Casey. Rencontre en présence d Irène Bonnaud, de Yannic Mancel et de Bernard Sobel, animée par Jean-Pierre Han, rédacteur en chef des Lettres françaises. Artiste en une RENCONTRE - INVITATION La rencontre sera suivie, à 20 h 30, de la représentation de la Charrue et les étoiles, dans la mise en scène d Irène Bonnaud. Pour ce spectacle, le Théâtre 71 met à la disposition des lecteurs des Lettres françaises 10 invitations (2 places) pour la représentation du jeudi 12 mars, à 19 h 30, et 10 invitations (2 places) pour la représentation du samedi 14 mars, à 20 h 30. Réservation au Théâtre 71 : EXPOSITION Rachid et Zapata de Mustapha Boutadjine à Ma pomme en colimaçon, du 7 mars au 6 avril , rue de Ménilmontant, Paris Les Lettres françaises, foliotées de I à XVI dans l Humanité du 7 mars Fondateurs : Jacques Decour, fusillé par les nazis, et Jean Paulhan. Directeurs : Aragon puis Jean Ristat. Directeur : Jean Ristat. Rédacteur en chef : Jean-Pierre Han. Secrétaire de rédaction : François Eychart. Responsables de rubrique : Gérard-Georges Lemaire (arts), Claude Schopp (cinéma), Franck Delorieux (lettres), Claude Glayman (musique), Jean-Pierre Han (spectacles), Jacques-Olivier Bégot et Baptiste Eychart (savoirs). Conception graphique : Mustapha Boutadjine. Correspondants : Franz Kaiser (Pays-Bas), Fernando Toledo (Colombie), Gerhard Jacquet (Marseille), Marc Sagaert (Mexique), Marco Filoni (Italie), Gavin Bowd (Écosse), Rachid Mokhtari (Algérie). Correcteurs et photograveurs : SGP 164, rue Ambroise-Croizat, Saint-Denis CEDEX. Téléphone : (33) Fax : Copyright les Lettres françaises, tous droits réservés. La rédaction décline toute responsabilité quant aux manuscrits qui lui sont envoyés. Retrouvez les Lettres françaises le premier samedi de chaque mois. Prochain numéro : le 4 avril JACK VANARSKY a quitté ce monde au mois de février à l âge de soixante-douze ans. D origine argentine, il s'est installé à Paris en Il a imaginé des sculptures en bois animées par un moteur et a créé le groupe Automat. Son œuvre, d une originalité absolue, est l une des plus singulières et intrigantes de ces dernières décennies. Passionné de littérature, il a rendu hommage à Borges et à Kafka. Il a été l un des fondateurs de l OuPenPo, l équivalent de l Oulipo en art. Vanarsky avait collaboré à plusieurs reprises aux Lettres françaises avec ses œuvres et ses écrits. L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). I I

3 L E T T R E S Rimbaud, toujours R imbaud, j y reviens. Ce voyou désespéré m aura donc accompagné tout au long de ma vie. Quand l ai-je rencontré? Sans doute au cours de ma scolarité, en classe de troisième. Ou de seconde, peu importe. Mes premiers recueils de poèmes, je parle de ceux qui furent alors proposés au jugement de mes aînés, sont écrits sous son influence. Tant et si bien qu André Breton pouvait écrire, en 1961, à mon professeur de français qui lui avait soumis l un d entre eux, Soleils dans un miroir : «Dix-sept ans : qu Ariel commence par faire place nette, il sera temps de voir ensuite» Toujours est-il que mon Rimbaud ne me quittait jamais, pas plus que sa biographie : «L implication de la vie dans l œuvre et de l œuvre dans la vie», principe défendu par Alain Borer dans son édition du centenaire, me semblait évidente. N est-ce pas en lisant, dans les Illuminations, le poème Dévotion que je me reconnus comme adepte du «nouvel amour» : «Ce soir à Circeto des hautes glaces, grasse comme le poisson, et enluminée comme les dix mois de la nuit rouge (son cœur ambre et spunck)», poème que je tiens comme André Breton pour l une des «cimes» de l œuvre de Rimbaud. J habitais, à cette époque-là, un petit village de Sologne. La maison n avait que deux pièces et, la nuit, toutes lampes éteintes, à la seule lumière verte d un poste de radio, enfant solitaire, je partais avec Rimbaud vers d autres pays. Me prenais-je pour la Vierge folle ou pour l Époux infernal? J écoutais, comme un murmure enivrant (sur ondes moyennes ou ondes courtes?) une musique lointaine, venue du Moyen-Orient, et dont les variations d amplitude me faisaient rêver aux sonorités de la mer, au moment de la marée montante «On n est pas sérieux quand on a dix-sept ans», n est-ce pas? De quelle édition des œuvres de Rimbaud disposais-je alors? Probablement celle de la Pléiade établie par Roland de Renéville et Mouquet, en Je ne me préoccupais pas de savoir si ces œuvres étaient complètes ou non, «trop complètes» peut-être comme le travail critique l a montré dans les années qui ont suivi puisqu elles attribuaient au poète des pièces qui ne lui appartenaient pas. Ce n est que quelques années plus tard que la passion me vint de constituer une bibliothèque rimbaldienne. Mais l entreprise s avéra au fil du temps au-dessus de mes forces. D ailleurs, je n avais aucune envie de consacrer mon temps à une thèse une de plus à Rimbaud. Que le lecteur en juge en consultant la bibliographie sur laquelle se termine cette dernière édition Pléiade Pas moins de vingt pages Je ne dis pas cela par mépris du travail universitaire loin de là, mais il me semble qu il faut aller seul au texte de Rimbaud, à un moment ou à un autre, et s affronter à cette langue qui est de la pensée «accrochant et tirant». Toutes les éditions de l œuvre de Rimbaud cèdent à la tentation de l explication de texte, cela avec la volonté, forcenée parfois, de donner une réponse au «qu est-ce que cela veut dire?». La quête d un sens unique autorise en effet les commentaires sans fin et naturellement contradictoires. Il serait peut-être bon de réfléchir à ce que Rimbaud lui-même disait du sens de ses poèmes qu il faut interpréter «littéralement et dans tous les sens». Écoutons dans Ô saison Ô châteaux : «Ce charme! il prit âme et corps. / Et dispersa tous efforts. / Que comprendre à ma parole? / Il fait qu elle fuie et vole.» La deuxième Pléiade Rimbaud parue en 1972, celle d Antoine Adam, reste à mes yeux l exemple parfait de cette manie de maître d école. Prenons l exemple de la note consacrée au poème Dévotion dont je citais tout à l heure un passage : «Peut-être ne fautil pas désespérer pourtant d en découvrir le sens. Que comprendre donc à cette phrase? À ma sœur Louise Vanaen de Voringhem». «Voringhem est inconnu», nous dit Antoine Adam, mais «la mystérieuse» Louise Vanaen «est certainement flamande, et voilà pourquoi sa cornette est tournée vers la mer du Nord». Religieuse évidemment comme Léonie Aubois d Ashby citée tout de suite après Louise dans le poème. «( ) il est fort étonnant qu une Anglaise s appelle Léonie Aubois ( ) Et puisque Rimbaud l appelle ma sœur, il est infiniment probable qu elle était religieuse, employée dans un hôpital comme Louise Vanaen, et affectée au service de la maternité». Je n invente rien! C est à pleurer de sottise. Quant à Circeto, elle «demeure inexpliquée, en dépit des efforts des commentateurs. Mais il ne peut s agir que d une femme, et non d une localité». Laissons donc les commentateurs dans «leur bonne ornière». Mais qu en estil, au bout du compte, du poème, qui invente une langue : «de l âme pour l âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs.» Rimbaud nous fait «sentir, palper, écouter ses inventions». Examinons maintenant la note d André Guyaux, maître d œuvre de la récente Pléiade, toujours pour ce même poème d Illuminations, Dévotion. Il se contente d une analyse stylistique et lexicale du poème et nous expose ensuite les différentes lectures critiques auxquelles le poème a donné lieu sans exclure le référent sexuel (spunck dans la littérature anglaise pornographique signifie sperme). On pourrait également comparer l approche de la Saison en enfer d une Pléiade à l autre. Celle d Adam veut, à tout prix, faire de la Vierge folle et de l Époux infernal, à la suite de l extravagante étude de Marcel Ruff, «un conflit intime dans l âme de Rimbaud» et non la mise en scène de la liaison de Rimbaud (l Époux infernal) et de Verlaine (la Vierge folle). Je n insisterai pas sur cette lecture religieuse, idéaliste et en fait parfaitement homophobe. «Si l on admet que l Époux infernal et la Vierge folle habitent l âme de Rimbaud, il est tout naturel que celui-ci écrive : Drôle de ménage, et rien n oblige à penser à Verlaine.» CQFD! Pauvre Verlaine! André Guyaux rappelle qu il s était reconnu dans la Vierge folle. Il souligne avec justesse la relation sadomasochiste Verlaine-Rimbaud : «L autre ( ) énonce lui-même son infériorité, s accorde à lui-même des qualificatifs dépréciateurs : esclave, prisonnière, soumise, et fait l aveu de son aliénation ( ) jusqu à prédire le départ de l Époux, comme celui d un dieu» COLLECTION PUBLIQUE MUSÉE ARTHUR RIMBAUD, CHARLEVILLE MÉZIÈRES. Arthur Rimbaud, par Mustapha Boutadjine. Paris L appareil critique d André Guyaux se tient au plus près du texte rimbaldien, cherche à en éclairer le lexique lorsqu il le faut : le poète en effet emploie souvent des mots rares ou spécialisés «venus d une autre langue ou d une autre œuvre ( ). Les astéroïdes, les céphalgies, les clysopompes ou la bandoline sont de petits rapts auxquels aime se livrer ce pirate de la littérature et de la langue, jusqu aux Illuminations, qui abondent en mots anglais». André Guyaux écoute la langue de Rimbaud. Il faut lui en savoir gré. Il est vrai, à la décharge d Antoine Adam que j accable, que depuis 1972 le monde a changé. Nos outils intellectuels, avec la linguistique et la psychanalyse, se sont affinés. L obscurité, «l hermétisme, chez Rimbaud, n est pas seulement une conquête poétique. Il reste étroitement lié à l interdit. Le poète use volontiers, par jeu et parfois pour des raisons plus troubles, du langage crypté, du mot à double sens : ( ) c est le clocher qui sonnait douze dans Nuit de l enfer ; c est l habitude qui rime avec lassitude et solitude dans H», écrit André Guyaux, qui ajoute : «Le double sens est son langage.» D où l importance qu il accorde aux poèmes écrits par Rimbaud dans l Album zutique et qu il publie dans cette Pléiade selon la chronologie, c està-dire en 1871, après le fameux sonnet des Voyelles et avant les Corbeaux et les Mains de Jeanne-Marie, poèmes de l année L édition d Antoine Adam renvoyait ces contributions zutiques à une annexe intitulée Œuvres diverses et, de facto, minorait ces dernières. «Il est important qu aucune partie de ce que l on considère comme l œuvre littéraire n apparaisse comme inférieure ou déclassée.» Cette position me semble cohérente. En effet, «rien ne justifie le système des appendices ou des annexes». Dans la note qui explique son parti pris éditorial, A. Guyaux s interroge : «Où commence, où s achève l œuvre de Rimbaud? Que signifie, dans son cas, œuvres complètes?» Il paraît juste d ouvrir le volume avec les vers latins de Rimbaud composés en : «Ver erat», C était le printemps, «récit d une fugue ou d une petite évasion dans les prés et dans les bois, loin de l école». Le printemps, nous explique-t-il, est pour Rimbaud le mois d amour, le mois de la liberté pour ce piéton infatigable. «Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers?» s écrie Arthur dans une lettre à sa sœur Isabelle, depuis son lit d hôpital, à Marseille. On comprend donc d emblée que la composition de ce volume soit chronologique. Comment pourrait-il en être autrement? Il n y aurait donc pas lieu de discuter plus avant si la datation des textes de Rimbaud était avérée. Malheureusement, pour la plupart d entre eux, nous en sommes réduits à des conjectures. Rimbaud n a publié lui-même que la Saison en enfer et quelques poèmes : «Pour le reste, nous éditons des manuscrits qui sont le plus souvent des mises au net.» Ajoutons à cela les œuvres perdues comme la Chasse spirituelle ou les Veilleurs, la France, les Anciens Partis, poèmes que l on n a jamais retrouvés. C est à Verlaine, à sa mémoire et à ses archives que nous devons une certaine postérité de Rimbaud. «La postérité de Rimbaud est verlainienne : le XX e siècle des biographes et des critiques reproduit le syndrome verlainien du sentiment d irréparable perte et du désir tourné vers celui qui a su partir et laisser veuf le monde littéraire, le privant de surcroît d une part inappréciable de son œuvre poétique», écrit avec raison André Guyaux. Il accorde à Verlaine la place qui lui revient, contrairement à certains critiques ou romanciers contemporains qui n ont de cesse de le tourner en ridicule et feignent d oublier que la question du ver est au cœur même de la relation des deux poètes. Homophobie? Sans doute entret-elle pour une bonne part dans leurs jugements le plus souvent haineux. Qu ont-ils à faire, je vous le demande, de la lettre de Verlaine à Rimbaud, datée du 18 mai 1873, dans laquelle il avoue, un peu soûl, selon son expression, à son compagnon qu il est son «old cunt ever open, ou opened, je n ai pas là mes verbes irréguliers»? Cela relève de leur vie privée, non? André Guyaux remarque que «l hypothèse d un autre vers a rapproché Verlaine et Rimbaud», et cela me paraît beaucoup plus intéressant. Il observe que «le postulat d un autre vers, déstabilisant la tradition, est sans doute moins sensible dans les Romances sans paroles de Verlaine que dans les vers de Rimbaud, où le jeu paraît plus tendu entre discipline et dissidence». Soit. Je parlais tout à l heure de chronologie. La question n est pas byzantine. On se souvient des dernières pages d Une saison en enfer qui sonnent l adieu que les exégètes de Rimbaud ont longtemps considéré comme l adieu à la littérature avant le départ du poète pour le Harar. Si tel est le cas, alors il faut placer les poèmes d Illuminations avant la Saison. Que savons-nous aujourd hui? Nous n avons pas de certitudes, mais il est plus que probable cependant que le témoignage de Verlaine reste fiable. L enquête graphologique, en 1949, de Bouillane de Lacoste le confirme. «Il est tentant, aujourd hui, d équilibrer les hypothèses et de distribuer la genèse des Illuminations dans un temps discontinu, interrompu par Une saison en enfer ( ) et de penser que Rimbaud reprend à Londres, au printemps de 1874, un projet antérieur et des textes laissés en souffrance» (André Guyaux). Son édition permet au lecteur de s informer sur l état des recherches contemporaines. L ensemble de son travail est animé par un souci d exhaustivité, d honnêteté. Il tend à sortir l œuvre de Rimbaud du fatras mystico-poétique dans lequel on a encore tendance à l étouffer. La «figure» de Rimbaud recouvre sa poésie. Or c est elle qui fait la grandeur de Rimbaud et non son silence. C est évidemment ce qui motive l organisation de ces Œuvres complètes puisqu elles rejettent dans une section Vie et Documents toutes les lettres et tous les textes écrits par Rimbaud après Il est clair que tout le monde ne sera pas d accord avec cette prise de position tant le biographique séduit aujourd hui encore, peutêtre plus que jamais. Pour ma part, on l a deviné, j affirme le primat de l œuvre. J aime que Verlaine parle de Rimbaud comme «d un prodigieux linguiste». La Pléiade Rimbaud d André Guyaux souffre cependant, pour moi, d un défaut qui naît de ses qualités mêmes. Il est sans aucun doute utile, nécessaire, de donner au lecteur connaissance de l origine d un poème : en avons-nous le manuscrit autographe ou sinon une copie, et de quelle main : celle de Verlaine, celle de Germain Nouveau ou autres Paul Demeny et Georges Izambard? L indiquer en bas du texte, pourquoi pas? Encore qu un renvoi en note suffirait. L appareil critique, jusqu à preuve du contraire, ne fait pas œuvre! Mais pourquoi donner à la suite trois versions du sonnet des Voyelles? Là encore, les variantes, peu signifiantes, avaient leur place en fin de volume. La lecture en est rendue malaisée. Elle trouble le lecteur comme le trouble le corps réduit de certains poèmes, entre autres le Bateau ivre. André Guyaux a beau nous expliquer que nous n avons du Bateau ivre que la copie de Verlaine, l œil enregistre alors le texte comme contestable et de toute façon de moindre importance que les autres imprimés dans le corps normal de la Pléiade. C est particulièrement pénible pour certaines parties des Illuminations. Tous les arguments du monde n empêcheront pas que, pour le lecteur, ces poèmes paraîtront douteux et par conséquent mineurs. Nous sommes à la limite d une manipulation et la gravité de l opération m est intolérable. Je veux croire, bien sûr, à une maladresse. À force de vouloir bien faire Jean Ristat Œuvres complètes, Rimbaud, «Bibliothèque de la Pléiade». 42,50 euros jusqu au 30 juin À paraitre le 2 avril 2009 : le Théâtre du ciel. Une lecture de Rimbaud, de Jean Ristat. Éditions Gallimard. L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). I I I

4 L E T T R E S Duong Thu Huong : le démon de la littérature Rien n y fera, pas même ses dénégations : Duong Thu Huong est essentiellement un écrivain (de haute lignée)... Au zénith, de Duong Thu Huong. Sabine Wespieser Éditions, 788 pages, 29 euros. C est une situation plutôt paradoxale dans laquelle se trouve l écrivain vietnamien désormais exilé à Paris, Duong Thu Huong. Elle n a eu et n a toujours de cesse d affirmer que «ce sont les textes politiques qui priment» chez elle, et que «la littérature ne vient qu après». Elle le disait déjà il y a près d une quinzaine d années, lors de son premier séjour en France, précisant qu il y avait des écrivains nettement meilleurs qu elle : Nguyên Huy Thiep, Pham Thi Hoai, ajoutant qu elle était, elle, «un monstre! Ni personnage politique ni écrivain» (1). Elle le réaffirme aujourd hui encore. Or son dernier roman, Au zénith, apporte un nouveau démenti à ces assertions. Au zénith est bel et bien un immense et superbe morceau de littérature. C est ce qui en fait toute la valeur, quoi que l on pense du message politique, qu en témoin très attentif et en militante passionnée Duong Thu Huong tente de faire passer. Car l auteur n y va pas par quatre chemins : la révolution vietnamienne elle y a participé comme toutes les révolutions, dit-elle, a très vite été dévoyée au profit d une caste très fermée de profiteurs. Duong Thu Huong n a pas de mots assez durs, de pensées aussi fermes, pour nous le marteler. Elle frappe donc haut, très haut. Au sommet. Le personnage central de son dernier roman est, en toute simplicité, Hô Chi Minh, qu elle ne nomme jamais, le désignant sous le terme de «président». S attaquer à la figure emblématique et mythique de l oncle Hô, il fallait oser le faire! Encore que le portrait qu elle dresse de cet homme au crépuscule de sa vie n est pas totalement négatif. On sent chez elle une vraie compassion, voire une certaine admiration, pour l homme, qu elle présente sous des traits d une grande humanité liée à une aussi grande intelligence. Mais c est bien pire car elle le réintègre dans la communauté des hommes. Humain, trop humain. Trop faible donc. Avec son ultime et touchant amour pour une jeune femme d une vingtaine d années avec laquelle il aura deux enfants, mais qu il sera incapable d empêcher d être sacrifiée, de manière épouvantable, pour raison d État. Au soir de sa vie, reclus sur une montagne avec pour seul voisinage une bonzesse et sa disciple, le voilà «protégé», c est-à-dire surveillé, voire épié, et le vieil homme, dans sa solitude, a toute la latitude de revenir sur les actes de sa vie, sur le sens de son combat, et, au bout du compte, de prendre conscience de la «vérité». Autrement dit qu il a été victime de sa propre image. Rien d étonnant si le roman de l écrivain militant s achève sur cette phrase : «Reste à attendre cet instant ultime où le peuple vietnamien découvrira la vérité et comprendra la dernière volonté de son président», volonté qui consiste à mettre «fin à ce régime traître et cruel et exterminant les démons qui sucent le sang du peuple». On est bien dans le domaine de la fiction, comme le rappelle l auteur dans son avant-propos, dans lequel, avec une modestie et une logique toutes vietnamiennes, elle précise qu elle n a «pas le talent d écrire une fiction entièrement tirée de m(s)on imagination. Chaque livre que j ai écrit est fondé sur une histoire vraie. Pour autant, rappelons qu un roman est un roman. Ce n est pas une autobiographie ni l assemblage de plusieurs biographies». On s en serait douté, mais Duong Thu Huong met du même coup le doigt sur le phénomène de création littéraire. Un phénomène qui se développe ici sur près de 800 pages, dans lesquelles elle entrecroise avec une habileté phénoménale au moins quatre histoires, laissant croire dans un premier temps à une certaine maladresse de sa part. Ainsi, roman dans le roman, Un village de bûcherons décrit sur plus de 200 pages la vie d un homme de la vallée près de laquelle vit le président. Victime d un accident, le président viendra, non sans une forte émotion les destins de ces deux hommes au plan de la vie privée ne sont pas sans rapports à son enterrement Pourquoi un tel déroulement, sur une aussi longue distance? C est bien là où Duong Thu Huong fait preuve d un sens littéraire subtil et fort tout à la fois. Sens littéraire dans la description toujours très sensuelle de la vie du village, avec ses mille et une petites histoires dérisoires qui font le tissu de la vie. Subtilité car elle mène le lecteur, sans en avoir l air, à établir lui-même les correspondances entre la vie du bûcheron et celle du président Deux autres récits viennent s enchâsser dans l histoire du président : leurs liens entre eux sont, là, plus évidents, puisqu ils mettent en scène des personnages qui ont un rapport direct avec l histoire de Hô Chi Minh. Le premier évoque la noble personnalité d un (du) fidèle compagnon (le seul) du président, un révolutionnaire d une probité exemplaire (il a réellement existé), et qui finira, lui aussi, par se retrouver sur le chemin de la prise de conscience. Le deuxième décrit dans un registre haletant la vie du beau-frère de la jeune femme du président, décidé à la venger après son assassinat Ces histoires subtilement agencées mettent au jour le talent purement littéraire de Duong Thu Huong, dont on ne dira jamais assez la qualité d écriture (le nouveau traducteur, Phuong Dang Tran y est pour beaucoup), d une extrême sensualité, une écriture qui sait fouailler sans en avoir l air les moindres replis de l âme humaine. Duong Thu Huong est piégée : elle est avant tout un écrivain à part entière. Jean-Pierre Han (1) Cf. Entretien avec Jean-Pierre Han. Afrique-Asie, mai Lire ou les arcanes de l universel en littérature Quichotte & ses fils, de Juliàn Rios. Éditions Tristram. 175 pages, 18 euros. O n entre généralement chez quelqu un par la porte, lorsqu on est civilisé, rompu aux usages de la bienséance dès lors qu on nous invite à pénétrer une intimité, si intellectuelle soit-elle. Avec Juliàn Rios, il en va tout autrement : c est par sa bibliothèque que l hôte accueille son confident, presque confesseur. Le lecteur impénitent de Cervantès a conçu son dernier ouvrage, Quichotte & ses fils, comme une suite d antichambres auxquelles on accède, avant d investir le salon de ses développements littéraires, par la découverte des volumes acquis tout au long de son existence. Exercice de mémoire et visite bibliophile, Juliàn Rios tient tout d abord à ce que l on n ignore rien des circonstances par lesquelles il a construit sa propre mythologie littéraire. Tour à tour débute invariablement de la sorte chacun des volets de son étude, de cette exégèse érudite et passionnée : «En rouvrant mon premier exemplaire de Rayuela, tout fané et démantibulé, je faisais un saut de presque quarante ans. Sur le coin supérieur droit de la première page, au crayon, 290, le prix en pesetas alors élevé qui ne l était pas tant si l on tient compte que ce livre était effectivement plusieurs livres.» Une fois averti que Rios convie son lecteur à sa table de lecture avec la parfaite connaissance des origines de sa méditation, ce dernier peut appréhender ce qui constitue une véritable étude comparée, croisée, démêlée et révélée d une mythologie personnelle. Cette mythologie, c est la cosmogonie de Rios comme en atteste toute son œuvre. Tout commence avec le premier voyage de Thomas Mann aux États- Unis, sur le paquebot Volendam, et son livre de chevet d alors, Don Quichotte. S ensuit une profonde succession de rapports entre l œuvre de Mann, Quichotte, et les œuvres dont les fils servent un écheveau commun. Au terme de l étude, Rios, de nouveau, démontre que le roman des romans n est pas ainsi universellement désigné au hasard. Il convoque l Ulysse de Joyce en renfort de sa démonstration, concluant que de Quichotte à Dedalus, il n y a qu un cheveu sur des crânes où la tempête souffle encore de toute sa complexité. L exercice s avère d autant plus intéressant que les Étude du Champ Visuel I, par Jorinde Voigt. Berlin rapports établis par Rios, si l on pouvait les connaître de loin en loin, vont chercher leur source aux racines mêmes de l expression littéraire originelle, oubliant dans la généalogie Homère et Virgile, rendus à l évidence à la qualité d embryons respectables. Plus loin, c est à Cortazar et à son Marelle qu il convient de rendre l honneur d avoir «fait tomber le corset de cette dame un peu lourde qu était notre roman et l avait obligée à faire de l exercice». Plus aucun doute n est permis, Rios lève un voile oublié sur les atavismes historiques que nous peinons à soupçonner derrière notre littérature contemporaine. Puis c est au tour de Nabokov de livrer ses mystères à travers le prisme vigilant de l auteur, avec Lolita, bien entendu où l on voit l influence de Nabokov sur le retour de l usage des prénoms hispaniques (pour Larbaud, dans Fermina Marquez), les difficultés d édition partagées par Joyce en son temps, etc. Court mais précis, risquant l indigestion par souci du détail, appelant à l effort de mémoire ainsi qu à la finesse de l enquête, Quichotte & ses fils dénoue deux énigmes. Celle, tout d abord, de la littérature telle qu elle a évolué au contact de ses plus grands écrivains, de ses multiples filiations, de son universalité et de son éternité. Celle ensuite du cheminement intime du lecteur Rios en qui il faut voir un admirateur de cette littérature à travers son effort à en examiner jusqu à la trame la plus infime. Écrivain parce que touché très tôt par l exercice, Rios s affirme ici en tant que lecteur des origines, donc expert, mais par passion et non par nature. Sa nature se révèle à la suite de tous les voiles qu il lève sur ce qu un cœur peut recevoir de la littérature en héritage choisi. De la sorte, Rios en dit davantage sur lui que sur son sujet, sans pour autant s en cacher. Un écrivain est son œuvre beaucoup plus qu il ne l érige, et c est tout le mérite de Rios d en avouer l objet. D aucuns diraient qu il lui appartient d en juger seul pour lui-même. Ce serait néanmoins oublier qu en la matière, il existe une loi, au moins, à laquelle l écrivain se soumet invariablement : il entre en littérature en sortant de lui-même, marchant dans les pas de pairs qui ont tout dit. La traduction de l universalité reste à la charge des suivants. Avec talent ou non. Et Rios possède pour nous ce talent. Matthieu Lévy-Hardy L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). I V

5 Yegg, autoportrait d un honorable hors-la-loi, de Jack Black. Éditions Les fondeurs de briques, 414 pages, 22 euros. Traduit de l anglais (États-Unis) par Jeanne Toulouse. Préface de William S. Burroughs. «L idée de travailler m était aussi étrangère que l idée de cambrioler le serait à un plombier ou un imprimeur installé depuis dix ans. Je savais qu il existait des moyens plus sûrs et plus simples de gagner sa vie mais c était ce que faisaient les autres, ces gens que je ne connaissais ni ne comprenais et pour lesquels je n avais pas la moindre curiosité. (...) Ils représentaient la société. La société, cela voulait dire la loi, l ordre, la discipline, le châtiment. La société était une machine complexe conçue pour me réduire en miettes. La société, c était l ennemi.» Jack Black livre ici le passionnant récit d une vie passée parmi les hobos, les cambrioleurs et casseurs de coffres-forts à travers les États-Unis à une époque fondamentale de leur développement : la Frontière a été repoussée jusqu à l océan Pacifique, la guerre de Sécession a permis de mettre la main sur le potentiel économique des États confédérés, les lignes de chemins de fer unifient l immense territoire en répandant le capital à ses confins. Mais ce processus produit également son double négatif, la criminalité, qui se développe au rythme du capital. Puisque c est grâce au rail que le capitalisme se propage, c est également par les trains que voyagent les bandits et les marginaux, cachés dans les wagons de marchandises ou sur les essieux. Et ce sera dans un compartiment de train que le L E T T R E S Ceux qui ne mendiaient pas Un cénotaphe pour Sebald Campo Santo, de W. G. Sebald, traduit par S. Muller & P. Charbonneau, Actes Sud. 265 pages, 21 euros. D après nature, de W. G. Sebald, traduit par S. Muller & P. Charbonneau, Actes Sud, 96 pages, 15 euros. L Archéologue de la mémoire, conversations avec W. G. Sebald, de Lynne Sharon Schwartz et Al, Actes Sud, 187 pages, 20 euros. À Ajaccio, Sebald visite le musée Pesch, ce cardinal qui a été l oncle par alliance de Napoléon, mais aussi le plus grand collectionneur de son temps. Il y contemple des merveilles absolues (comme l une des versions de l Homme au gant du Titien). Mais, ce jour-là, toute son attention se concentre sur un tableau de Pietro Paolini, un peintre de Lucques qui a vécu au XVII e siècle Sebald, comme James Boswell, qui a publié en 1768 un Voyage en Corse, est captivé par cette île et les légendes qui y ont fleuri. À la différence de son prédécesseur britannique, il ne s intéresse guère à la politique (Boswell avait rencontré Pasquale Paoli, s était passionné pour son projet de république et sa constitution). Il préfère se promener dans le petit cimetière en pente de Piana et écoute les histoires un peu effrayantes de ces soldats de la Grande Armée qui veulent rentrer à tout prix chez eux ou sinon semer la zizanie dans les églises. Au cours de son entretien avec Sebald, Elanor Wachtel lui a demandé s il était un «chasseur de fantômes». Ce dernier lui a répondu par l affirmative. Et c est peut-être là la clef de sa recherche.quand il commente l essai d Hans Zischler, Kafka va au cinéma, il fait observer que l auteur du Château «avait lui-même souvent l impression d être un fantôme au milieu des autres humains. ( ) Sans poids, sans os, sans corps, j ai marché deux heures dans les rues» Cette distance est la distance qui existe entre les vivants, mais aussi avec les morts. C est elle qui l intéresse dans ses romans. Sebald a voulu abroger telle distance et s emparer de ses personnages de prédilection. Il les a parfois fait se croiser dans la plus grande bizarrerie, comme Stendhal et Kafka croisant leurs chemins en Italie dans Vertiges. C est la métaphore toujours en mouvement de sa culture qui est en jeu une culture errante, une culture sans doute héritée de sa judéité assumée en partie, alors qu il s est perçu comme un écrivain allemand (même s il n a que peu vécu en Allemagne). Sebald éprouve cette attraction profonde, presque exagérée pour les personnages qu il adule. Il n est que de lire ce magnifique poème qu est D après nature (1988). En se promenant dans les salles de l Arte Institute de Chicago, il découvre le portrait d un certain Mathis Nithart, un peintre inconnu, mais qu il considère être Matthaeus Grünewald. Peu lui importe si la chose est vraie ou non. Il en a la conviction intime et rien d autre ne compte à ses yeux. Il ne cesse de s interroger sur la vie de ce peintre et sa curiosité satisfaite, il peut repeindre à sa façon, somptueusement, le célèbre retable du musée d Unterlinden à Colmar, avec ses propres mots: «et dans la voûte du ciel / sur les bancs de brouillard et les parois / des nuages, sur un bleu froid /et lourd, un rouge ardent se leva et des couleurs / errèrent, éclatantes, qu aucun œil jamais / n avait perçu» Sebald est un voyageur dans l espace-temps de la culture et révèle le vrai en prêchant le faux, ou inversement. Il parvient toujours, entre la fiction et la réalité des faits, à s immiscer pour donner un éclairage inouï sur les êtres, les événements et les choses de l esprit, l art en premier lieu. C est un tour de force et une livre et jubilante conception de la création, une vision labyrinthique mais puissante de la littérature. L auteur desanneaux de Saturneet des Émigrants, d Austerlitz et de la Destruction comme élément de l histoire nouvelle est parti trop en tête, est parti trop tôt, à moins de soixante ans, en 2001 Gérard-Georges Lemaire D Éon, tel qu en lui-même... Le Chevalier d Éon. Une vie sans queue ni tête. d Évelyne et Maurice Lever. Éditions Fayard, 2009, 22 euros. C elui qui effrayait tellement Grimm et que Voltaire nommait l «amphibie» s est efforcé toute sa vie de se composer une image inouïe, et s est trouvé surpassé en cela par la plupart de ses biographes, qui sont parvenus à forger en deux siècles un véritable mythe autour de sa personne. L historien Maurice Lever, biographe de Sade et de Beaumarchais, avait rassemblé une abondante documentation en vue d un ouvrage sur le chevalier d Éon, que sa mort, en 2006, ne lui a pas permis de rédiger. C est son épouse Évelyne, spécialiste elle aussi du XVIII e siècle, qui nous donne aujourd hui ce livre venant enfin faire toute la lumière sur l existence du mystérieux aventurier. Depuis sa naissance, en 1728, à Tonnerre, en Bourgogne, dans une famille de récente noblesse, jusqu à sa mort, en 1805, à Londres, dans la plus extrême misère, aucune ombre désormais ne subsiste de cette vie hors du commun : la formation au collège Mazarin, puis dans l entourage du prince de Conti, ses missions d espionnage en Russie et en Angleterre, ses démêlés avec le comte de Guerchy, sa «liaison» avec Beaumarchais, son retour en France en 1777, embastillé dans des vêtements féminins, son exil final outre-manche. Si le livre d Évelyne Lever dissipe certaines légendes tenaces attachées à Éon (son rôle de lectrice auprès d Élisabeth Petrovna, par exemple), il brosse également le portrait d un homme des Lumières plein d esprit, grand lecteur (il possédait une bibliothèque de huit mille volumes) et polygraphe enragé. Nous apprenons que le chevalier applaudit à la Révolution française et proposa même de lever une légion de volontaires afin de combattre pour la nation. C est Carnot qui fut désigné pour lire cette pétition devant l Assemblée législative, où elle fut ovationnée, envoyée au comité militaire, mais finalement resta lettre morte. Évelyne Lever s efforce également de cerner, cambrioleur dépouillera un millionnaire endormi. («En un coup d œil, je compris que j étais là en présence du pouvoir, de la richesse, de l aisance. Je n avais pas avec moi l équivalent de ce que cet homme-là dépenserait pour son petit-déjeuner.») À cette époque primitive du capitalisme répond une forme primitive de criminalité, faiblement organisée, dont les membres ont de l honneur et se voient comme les continuateurs des mythes et des valeurs de l Ouest sauvage. («Je dis qu ils avaient de la trempe parce que, même si ce qu ils faisaient était mal, ils essayaient de le faire d une façon juste et au bon moment.») Non seulement le livre s ouvre par l évocation de la fin de Jesse James (1882), mais cet évènement est même le déclencheur de la vocation du narrateur. Cette confrérie des yeggs se vit parfois comme une contresociété (les «conventions», rassemblements de vagabonds, aux rites définis), mais n est pas animée par un projet politique commun et si le vol vise à nier la propriété, c est une réaction instinctive au développement d un modèle écœurant. Les pages consacrées à la description de la société américaine du tournant du siècle sont éloquentes. «Les conducteurs de train livraient les pigeons aux braqueurs ; les flics repéraient les bons coups pour les voleurs et faisaient le guet pour eux ; les pickpockets payaient aux flics un forfait journalier en échange de l exclusivité sur un coin de rue ; le jeu n était pas contrôlé, on pouvait truquer les matchs de boxe.» Les pionniers sont transformés en salariés, leur idéal d une vie libre au contact de la nature est relégué au rang de souvenir. À mesure que se répand le capitalisme, la corruption s installe et, avec elle, l oppression. Ainsi de ce juge, qui après avoir écouté patiemment le vagabond, s excuse d avoir à confirmer la sentence imposée par les barons du rail après l attaque d un de leurs trains. Ainsi des filles du bordel : «Ces femmes fatiguées étaient des prisonnières plus désespérées encore que les hommes qui se battaient sauvagement pour manger dans la prison de la ville. Le confort matériel dont elles jouissaient ne servait qu à resserrer leurs chaînes.» La dynamite utilisée pour briser les coffres fait écho à celle utilisée par les syndicats radicaux pour les sabotages. Et la description des sévices endurés en prison (camisole de force, flagellation...) souligne la répression policière et judiciaire qui s accroît à mesure que le système gagne en puissance contre ceux qui veulent jouir malgré tout. Le livre se clôt à l orée de la guerre qui va voir la défaite pour un très long moment des forces révolutionnaires aux États-Unis. Cette défaite laisse la place au désenchantement et à une lutte qui n a plus comme objectif que la répartition des parts de marché entre syndicats, gangsters et politiciens. You Can t Win, proclame le titre original. Alors que la perspective révolutionnaire s éloigne, il n y a effectivement pas de moyen de gagner, honnête ou non. À l instar du narrateur, rallié au système à force de coups, les yeggs sont relégués au musée du folklore américain au profit du crime organisé qui s apprête à déferler sur le pays et bientôt sur le monde. Il faudra un demi-siècle pour que leur esprit revive sous la plume des écrivains de la Beat generation Burroughs en tête, qui leur rend dans sa préface un hommage nostalgique. Sébastien Banse grâce à de nombreux documents inédits, la personnalité complexe de celui que son siècle prit souvent pour une femme, mais qui prétendait à la fin de sa vie avoir simplement cherché à atteindre la «perfection». Ce trublion singulier auquel personne ne connut jamais ni maîtresse ni amant et que son ami le marquis de l Hôpital taquinait sur l atonie de sa «terza gamba» était aussi capitaine de dragons, doté d une volonté de fer et l une des plus fines lames du royaume. Il n est donc pas étonnant si aujourd hui plusieurs théoriciens du «queer» ou du «gender» considèrent Éon comme un précurseur de leur mouvement. Ce dernier avatar de sa légende n aurait certainement pas déplu à celui qui collectionnait les écrits féministes de son époque et se passionnait pour les Amazones. Jean-Claude Hauc L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). V DR

6 Qu est-ce que tu espères, petit homme? La réédition de Porte-malheur, de Pierre Bost, contribue au retour d un romancier trop oublié. Porte-malheur de Pierre Bost. Éditions le Dilettante, préface de François Ouellet, suivi de Bertrand Tavernier se souvient de Pierre Bost, 160 pages, 17 euros. C ertains historiens de la littérature affirment que l existentialisme a mis à mal tout un courant littéraire symbolisé par Emmanuel Bove, Jean Prévost, Claude Aveline, Pierre Bost, André Beucler, qui s étaient imposés dans les années trente. On peut douter que la philosophie de Sartre ait eu, à elle seule, un tel effet, mais il est de fait que les années qui suivent la Libération connaissent une vive aspiration au renouveau. La jeunesse, qui a subi l oppression de l Occupation, brûle d accéder au plaisir de vivre. Cela ouvre la voie aux romanciers américains qui cassent les codes littéraires éprouvés, tout en permettant de refouler une littérature de l engagement et de la responsabilité sociale sortie auréolée de la Résistance et politiquement gênante. L œuvre de Pierre Bost subit cette évolution et le coup de grâce lui aura été porté par une déclaration de Sartre la qualifiant de «radicale-socialiste». C est justement en 1945 que Bost décide de ne plus écrire, après la publication de Monsieur Ladmiral va bientôt mourir, histoire d un peintre qui constate que son œuvre est en porte-à-faux avec le goût du temps parce qu il a manqué d audace, n osant pas aller au bout de ses potentialités. Après ce sévère constat, Ladmiral s efface. Quant à Bost, il ne meurt pas mais se détourne de son œuvre littéraire, s orientant définitivement vers le cinéma, dans lequel il va faire une carrière remarquée. Si être radical-socialiste consiste à chercher une issue personnelle à des problèmes personnels, sans voir que le destin d un homme est le miroir de celui des autres, alors, oui, Porte-malheur peut être déclaré radicalsocialiste, comme la majeure partie de la littérature française, celle d aujourd hui comprise. En fait, Pierre Bost montre fort bien les milieux populaires où l intégration et la réussite sont au bout du travail, du travail bien fait, reconnu. Il nous parle aussi d une époque où les tensions sociales sont contenues et où on peut (est-ce là une illusion radicale-socialiste?) réussir par ses qualités. Ce roman tourne autour d un couple étonnant formé d un petit garagiste, Dupré, ouvrier méritant sorti du rang, et de son jeune employé, Denis, éperdu d admiration devant Dupré. Celui-ci joue un peu le rôle de père que Denis n a pas eu. D abord tout va bien, le garage prospère et ce dernier peut espérer succéder à son ami patron, jusqu à ce qu il tombe sous la coupe d une vénus de banlieue qui ne rêve que de belle vie et le pousse à cambrioler le garage. Attentat hautement criminel du point de vue moral et catastrophique dans les faits, car Denis, surpris par Dupré, le frappe et le blesse. Arrestation, prison. Le rêve s écroule et la vie redevient moche, car rien de ce qui semblait soustraire ces deux-là à la bassesse ambiante n a résisté à l épreuve des faits. Dupré, qui voulait s incarner dans la réussite de Denis, ne peut accepter cet échec. Il témoigne au procès et obtient la relaxe, puis reprend le coupable, avec une diminution de salaire en punition. Denis revenu, les affaires repartent. Mais il fait la rencontre de Marcelle, toute fraîche et honnête, et se trouve handicapé par le besoin d avouer son crime. L aveu place Marcelle sous le charme de Dupré. Il ne se passe naturellement rien entre eux, mais Denis ressent la fascination de Marcelle pour son patron comme une agression qui invalide sa propre personnalité. Il faut que Dupré meure, car chaque fois qu il lui a mis le pied à l étrier, c était en fait pour lui barrer la vie un peu plus tard. Persuadé de cette idée, en proie à une fièvre ravageuse, il le tue. Le roman de Pierre Bost va plus loin que l évocation des milieux populaires. Portemalheur explore la fatalité qui s acharne sur Denis. Il pourrait avoir une autre vie, mais sa naissance, son parcours social l ont cantonné à un univers restreint dont il n a pas l intelligence, pas plus qu il n a la force de lui échapper. En fait, ce roman fait sans le dire le procès de l individualisme qui ravage les milieux populaires. Les dernières lignes signent le verdict le plus cruel qui soit. Tout compte fait, on peut trouver que Pierre Bost eut bien tort de considérer qu il n avait plus d avenir dans la littérature. François Eychart L E T T R E S Une vie, en marge En ce début d année, les Éditions Phébus mettent à leur catalogue le quatrième titre du Sud-Africain Karel Schoeman, après la Saison des adieux, en 2004, Retour au pays bien aimé, en 2006, En étrange pays, en Cette vie, de Karel Schoeman. Éditions Phébus, 265 pages, 21 euros. C ette vie retrace l histoire d une famille afrikaner d origine hollandaise au début du XIX e siècle dans l État d Orange. Vie dure et laborieuse de paysans sur une terre aride. L intérêt tient surtout au point de vue choisi : la narratrice est une vieille femme attendant la mort, submergée par des vagues de sensations plus que de souvenirs, si bien que, au lieu de découvrir banalement la saga familiale dans son ordre chronologique, on en perçoit les pièces dans le désordre : au lecteur quelque peu égaré dans le premier tiers du roman de reconstituer peu à peu l ensemble en retrouvant l ordre ou en devinant ce qui n est pas dit. C est finalement une forme d interactivité un peu moins niaise que celle proposée à tout va dans les médias. Le pari peut être tenu sans trop d artifice dans la mesure où la narratrice possède un statut particulier qui la met en marge : c est une fille, c est la benjamine, c est la tante célibataire, dépendante et corvéable, si bien qu elle est à la fois à l intérieur et à l extérieur, spectatrice plus qu actrice. Dans la famille, on ne montre pas ses sentiments, on parle peu. La ferme est sombre, les images qui surgissent de la mémoire de la narratrice sont des visions fugitives à la lueur d une bougie. L extérieur est un espace de liberté et de danger plein de fleurs odoriférantes, de pierres prêtes à blesser, de vent froid : images de champs de fleurs ou d herbes hautes resplendissant au soleil, images de solitude menaçante au cœur des montagnes. Le père, qui a hérité des terres, est un homme bon, placide et faible : poussé par l entourage et les circonstances, il agrandit son patrimoine aux dépens de voisins plus vulnérables. La mère, dont on devine l origine misérable, a la dureté impitoyable et l ambition démesurée des petits pauvres qui ont réussi. Elle décide de tout. Entre les deux frères, la rivalité se double d une rivalité amoureuse et provoque un affrontement biblique : un jour, on retrouve l aîné mort. Jacques et Pierre Prévert, le pacte poétique Prévert, les frères amis, de Jean-Claude Lamy. Éditions Albin Michel, 350 pages, 20,90 euros. Rien n est décrit, rien n est dit. La narratrice ne participe à rien, ne voit rien, n entend que des bribes de propos, ne demande jamais d explication. Elle erre comme une ombre, une conscience qu on ignore, au milieu de sa famille maudite. Quelques points lumineux dans cette vie oppressante : l arrivée de la belle-sœur avec laquelle elle rit, lit, se promène, la petite connivence avec le frère cadet, blond et fantasque, l enfance du neveu dont on lui confie la charge. Cependant ces moments sont éphémères. La narratrice est à chaque fois rejetée à sa solitude et à l indifférence, voire au mépris des autres. Le contexte historique et social reste à l arrière-plan : des ouvriers agricoles et des domestiques rappellent l apartheid, des voisins métis dont on s approprie les terres l arrogance des petits Blancs, l exécution de deux métis supposés espions, la guerre des Boers. La traduction, soignée, nous restitue une écriture fluide et alerte, qui incite à la lecture des œuvres précédentes de Schoeman. Marianne Lioust WV Positions, 112 Champs Visuels, par Jorinde Voigt. Berlin C hez les Prévert, entre un père feuilletoniste à ses heures et une mère rieuse, même si on ne mange pas tous les jours à sa faim, on va au cinéma! Enfance modeste pleine d affection, quatre cents coups, déménagements successifs. Mais quel lien mystérieux, indéfectible, unit, ce jour de 1915, Jacques et son cadet Pierre, autour de la mort de Jean, l aîné, qui succombe à la typhoïde? Face au désespoir des parents, les deux frères se serrent les coudes. De ce pacte d affection naîtra un double parcours unique, où Jacques, l insoumis, l insaisissable, le vaurien dandy, et Pierre, le complice, l étoile libre de l univers de Jacques, tissent ensemble et séparément un univers de poésie, d humour et d anarchie. Et c est tout le talent de l auteur de nous restituer cette aventure incroyablement riche et singulière, nous régalant d une myriade d anecdotes passionnantes. En 1922, dans une bicoque, rue du Château, se rassemble autour de Jacques, «ce causeur éblouissant», la bande à Prévert : Duhamel, Breton, Queneau, Tanguy, Masson, Man Ray, Soupault, Aragon, Desnos. Dans ces années-là, que Renoir qualifiera d âge d or du cinéma, les frères Prévert se gavent d images. Au 54, «lieu de nonconformisme absolu et d irrévérence totale», on y condamne le cinéma parlant, «cette absurdité sans lendemain», on s y brouille, on s y réconcilie, on y griffonne les premiers cadavres exquis. Certains adhèrent au surréalisme, mais Jacques, le poète libertaire, restera toujours un individualiste. Après la rupture avec Breton en 1930, le cinéma appelle les deux frères. Pierre se lance dans l aventure de la Cinémathèque française. L affaire est dans le sac, pochade subversive, qui sera leur œuvre préférée, est avant tout une affaire de copains. Avec le groupe Octobre, Jacques se lance dans le théâtre populaire. Puis il y a la rencontre avec Marcel Carné, si féconde. En 1938, encouragé par Michaux, Prévert reprend sa poésie, qualifiée par Haedens de «jeu de massacre» contre un Paulhan qui trouve ses textes «répugnants»! Puis c est la guerre. Jacques, avec ses amis, fait l exode à pied, en stop et sur un canon de 75! À Marseille, puis dans l arrière-pays niçois, il les regroupe autour de lui, aide ses amis juifs. En 1942, les Visiteurs du soir, critiqué par Cocteau, tourne au phénomène de mode, tandis que les Enfants du paradis, qui voit le jour dans Paris libéré, est un film en état de grâce. Après la guerre, ce sont les jeunes qui font le succès de Prévert. «Les deux maîtres de la jeunesse sont Prévert et Sartre, nous dit Queneau, tous deux sont des moralistes.» En 1977, après bien des aventures encore, Prévert meurt à Omonville-la- Petite. Ainsi s achève cette complicité fraternelle et artistique inégalée, celle de Jacques, «l arbre lyrique, l homme libre socialement, politiquement, esthétiquement», et de son frère Pierre, le miroir, le compagnon absolu, l ami. Patricia Reznikov L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). V I

7 L E T T R E S L e Festival de bandes dessinées d Angoulême de cette année était résolument tourné vers le réel, à en croire les propos de Benoît Mouchart, directeur artistique du festival. On peut lire dans le dossier de presse : «Pardon de rappeler ce qui est peut-être un constat d évidence, mais une case de bande dessinée est toujours une fenêtre ouverte sur le monde.» Si l on considère la bande dessinée comme un art à part entière, et c est ce que j entends défendre régulièrement dans ces lignes, alors il est certain que ces paroles semblent être un «constat d évidence». En effet, ces paroles ne s appliquent pas uniquement à la bande dessinée mais à toute démarche artistique, et il paraîtrait présomptueux de vouloir en faire une spécificité du 9 e art. Mais il ne faut pas toujours voir le mauvais côté des choses et la volonté du festival de s ancrer dans le réel est plutôt une bonne chose. Ce que l on peut retenir de cette 36 e édition, c est l exposition de Winshluss aux Ateliers Magelis. D abord parce que Winshluss est un auteur passionnant, dont le dernier opus, Pinocchio, est un petit chef-d œuvre (1), prix du meilleur album 2009, et surtout parce qu il est un des rares auteurs exposés à Angoulême à ouvrir ses portes à ses acolytes et à jouer le jeu de l exposition. Winshluss, avec l aide des Requins Marteaux. Il a ici recréé tout un univers, celui du cimetière de Villemolle. LA BD En prise avec le réel Ceux qui sont familiers du Supermarché Ferraille ont pu reconnaître le style inimitable, les autres, plutôt habitués aux expositions se contentant d afficher des planches sur des murs par ordre chronologique ou biographique, étaient au mieux déconcertés, au pire un peu choqués. En suivant la biographie posthume de Winshluss, on découvre à la fois son œuvre dessinée, ses œuvres vidéo, ses collaborations, et son humour grinçant. Il y a bien sûr d autres expositions qui valaient le déplacement, notamment celle des sud-africains Bitterkomix, qui a échappé de peu à la censure (c est dire si la bande dessinée est «une fenêtre ouverte sur le monde»). Leur humour est plus que grinçant, il est amer (bitterkomix signifie bande dessinée amère, littéralement) et subversif. Autant dire une oasis au pays du tout aseptisé, Bitterkomix explore tous les côtés du graphisme et n a jamais peur de prendre à bras-le-corps les sujets qui hantent l Afrique du Sud après l apartheid, notamment le racisme et le «sous-développement». Mais pour quelques merveilles, Angoulême reste cet immense supermarché de la bande dessinée, comme peut l être Avignon pour le théâtre ou Cannes pour le cinéma, où toute la profession se retrouve dans un entre soi confortant, au milieu de dizaines de sponsors qui fleurissent les trottoirs de leurs logos. Si la bande dessinée est maintenant reconnue comme un art à part entière, elle en a aussi pris les travers ; la marchandisation à outrance. Il est toujours attristant de constater que l artistique passe après le commercial. Si ce sont principalement les expositions qui retiennent l attention, c est parce que ce sont les endroits où s exprime le plus nettement l aspect artistique du festival. On peut aussi citer les concerts de dessins, qui font dialoguer chaque année des musiciens avec des dessinateurs, ou encore les 24 heures de la bande dessinée qui proposent de relever le défi de réaliser une bande dessinée de 24 pages en 24 heures (résultats visibles sur Il y a bien sûr aussi la sélection du festival avec son lot de prix (dont un deuxième prix de la bande dessinée alternative pour The Hoochie Coochie dont j avais parlé ici, avec leur fanzine DMPP), réjouissant ou frustrant selon les années et selon d où l on se place, mais toujours trop partiel. Au bout du compte, ce rendez-vous annuel a le mérite de poser une question ; qu est-ce qu un festival de bande dessinée? Il n y a sans doute pas encore de réponse réellement satisfaisante, mais peut-être que la réponse est à trouver ailleurs qu à Angoulême. Sidonie Han Dieu rend visite à Newton (1727), de Stig Dagerman. Illustrations de Mélanie Delattre-Vogt. Éditions du Chemin de fer, 72 pages, 14 euros. es Éditions du Chemin de fer ont l excellente idée de don- une nouvelle édition de cette longue nouvelle de Stig Lner Dagerman, anarcho-syndicaliste torturé par la peur de l échec et du désespoir, auteur d une œuvre riche et fulgurante bâtie en quelques années seulement, entre la gloire précoce qu il connut dès avant la guerre et son suicide en 1954 à trente et un ans. Le texte de l auteur suédois est ici accompagné d une douzaine d illustrations réalisées pour l occasion par Mèlanie Delattre-Vogt. Ces planches soulignent l étrangeté du récit, mettent en lumière l intrication entre les différents éléments symboliques qui servent à tisser le sens de cette fable où le merveilleux est le moyen narratif qui permet à Dagerman la mise à l épreuve de ses théories sur les rapports entre lois scientifiques et lois divines, entre les hommes et Dieu. Ce dernier, écœuré par l éternité, veut rejoindre sa création, qui souffre, elle, du désespoir de ne pas être vue de lui. Le créateur décide de renoncer au miracle («Le miracle choque le blasphémateur et fait en vain espérer le croyant, mais le cœur du monde n en est pas atteint».) Sa conversion à l humanité passe par le terrible apprentissage de la peur, de la souffrance, de l humiliation, dans une scène qui n est pas sans rappeler les écrits les plus sombres de Dagerman, écrivain hanté par la misère humaine, écrasé par le poids du monde, incapable de trouver le juste poids de responsabilité à porter sur ses épaules. On retrouve peu à peu les thèmes chers à Dagerman : la culpabilité et la solitude qui assaillent l individu ; la recherche d une raison de vivre qui illuminerait cette existence absurde ; l impossibilité de saisir quoi que ce soit d une quelconque valeur et la terreur d avoir à en être dépouillé ; l obsession de la mort et de la postérité ; et finalement le silence comme ultime refuge. Sébastien Banse Le Gentilhomme et le roi ou les Mémoires de Gaston de Bonne, sieur de Marsac, de Stanley J. Weyman. Préface de Matthieu Letourneux. Traduction de l anglais par Karine Lemoine. Éditions du Revif, euros. est tout simplement une pure merveille, un vrai roman «C de chevalerie, dans la veine de Dumas, mais différent», écrivait en 1893, Robert-Louis Stevenson, ébloui à la lecture de ce roman. Plus de cent ans après, le lecteur d aujourd hui, féru de récits d aventures, ne peut que ratifier son jugement, à l occasion de cette nouvelle édition, très savamment préfacée par Matthieu Letourneux. Certes, situant son roman en France, à la veille de l assassinat d Henri III, Weyman semble vouloir donner une suite à la trilogie renaissance, laissée inachevée par Dumas dans les Quarante-Cinq, et cela en adoptant les mêmes structures du voyage périlleux. Mais l on constate que l auteur a mis comme à l envers le superbe vêtement dumassien, découvrant son bousillage : l emploi de la À LIRE première personne des Mémoires condamne toute héroïsation, qui ferait du narrateur un matamore vantard. Aussi le grisonnant sieur de Marsac, au seuil de la vieillesse, est-il tout en retenue, fuyant les coups d éclat et de gueule, les duels, les amours offertes. C est un perdant qui finit par gagner, pour notre plus grand plaisir. À renouveler par la lecture de deux autres romans de Weyman : la Maison du loup (1890), republié par le même éditeur l année dernière, et Under the Red Robe (1894). Claude Schopp Le Navire poursuit sa route, de Nordhal Grieg, traduit du norvégien par Hélène Hilpert et Gerd de Mautort, revu par Philippe Bouquet. Les Fondeurs de briques, 2008, 172 pages, 16 euros. l est des hommes qui honorent l humanité, c est le cas de INordhal Grieg, neveu du compositeur, marin, vagabond, journaliste dans la Chine et l Espagne en guerre civile, communiste au retour d un voyage à Moscou (1833), résistant à Londres après l invasion de son pays, aviateur tombé au cours d un raid au-dessus de Berlin (1943). C est aussi un littérateur qui honore la littérature : poète, dramaturge marqué par le théâtre et le cinéma avant-gardistes russes, il détaille, dans ce roman au matériau autobiographique, la première expérience de marin de Benjamin, jeune garçon de dix-huit ans, de la Norvège au Cap : bagarres, bordées aux escales, amitiés, nostalgie du pays natal et des amours laissées, prostituées, maladies vénériennes mortelles. Dans ce roman à la ligne simple ponctuée d élans lyriques, nous sommes tous embarqués sur le Mignon : le navire, qui va toujours impitoyablement quel que soit le sort de ceux qui le montent, est une métaphore de l humaine condition. Grieg, proche du Melville de Redburn, annonce Malcolm Lowry, lequel se fait engager en 1930 comme soutier sur un cargo en partance pour la Norvège afin de l y rencontrer. «La majeure partie d Ultramarine n est que paraphrase, plagiat ou pastiche de votre œuvre», lui écrit-il en C. S. La Nasse, de Jean-Claude Hauc, L Harmattan, 102 pages, 11 euros. maginons un homme qui aime les plongées dans les régions Iobscures de l érudition et qui s est mis en tête de reconstituer l existence énigmatique du chevalier Andréa de Nerciat. D autres s y sont essayés avant lui, à commencer par Guillaume Apollinaire, qui a enjolivé. Cet aventurier est d abord l auteur de Féliciat, ou mes fredaines, un roman qui connaît un franc succès. Il a aussi été mercenaire dans le régiment d infanterie d Oldenbourg au Danemark, avant de faire partie des mousquetaires noirs. Après quoi, il a écrit ses Contes nouveaux en 1777, avant de devenir bibliothécaire du landgrave Frédéric II. En 1783, il entre dans la légion du Luxembourg. En 1792, il est l aide du camp du duc de Brunswick et aurait été envoyé en mission auprès de Louis XVI. On le retrouve à Vienne en 1797, puis se rend à Naples, enfin à Rome, où il est emprisonné au château de Saint-Ange ; il y meurt en Le narrateur perd le fil de son récit car il rompt avec la jeune chercheuse qui l aide dans cette tâche ardue. Cette quête l amène à revisiter son passé de libertin, qui n est ni cynique ni froid, mais étrangement détaché et quelque peu nostalgique. La récapitulation accélérée de toutes ses conquêtes éphémères engendre une fiction à double fond aussi intrigante que la source d inavouables délectations. Gérard-Georges Lemaire Les Aventures de Tom Sawyer et les Aventures de Huchkleberryn Finn, de Mark Twain, traduit de l anglais (États-Unis) par Bernard Hoepffner, Éditions Tristam, 340 pages, 21 euros, et 444 pages, 24 euros. ui ne connaît pas Tom Sawyer, le galopin imaginatif créé Qpar Mark Twain et qui nous donna de beaux moments de lecture dans notre enfance? Ce fut à la fois un bien et un malheur que ce délicieux provocateur ait été réduit à n être qu un héros de livres de jeunesse, car Mark Twain visait bien au-delà des enfants. Ses ouvrages sont ceux d un esprit rebelle à la société dans laquelle il faisait pourtant figure de notable. Les Aventures de Huchkleberryn Finn, en rupture avec le classicisme du précédent, a subi un sort bien pire. Les traductions édulcoraient la force d écriture, la nouveauté d un roman qui faisait parler un gamin misérable du Sud, charmant voyou illettré dialoguant avec drôlerie, intelligence et une naïveté décapante avec un esclave en fuite, devenu son ami. Bernard Hoepffner a balayé avec bonheur des traductions soit savantes et soignées, comme celle d André Bay dans les années soixante, soit anciennes, souvent lamentables et pudibondes quand elles s adressaient à la jeunesse. On comprend désormais pourquoi dans les universités des États-Unis on considère cet ouvrage comme fondateur de la littérature américaine moderne. L introduction de ce langage parlé, extrêmement jouissif, était d une nouveauté radicale dans le roman anglo-saxon. Bousculant la syntaxe, créant des néologismes, tordant la grammaire, le traducteur nous emporte, comme les lecteurs de l époque, avec une vigoureuse énergie sur les flots du Mississippi en compagnie de Huck, Gavroche du Sud, Jim le Nègre fuyard et quelques compagnons picaresques pour notre plus grand plaisir. Marie-Thérèse Siméon DEUX PRIX Le Prix de poésie Max-Pol Fouchet a été décerné à Adrien Montolieu pour le recueil Ciels de traîne, publié au Castor astral. Préface de Marie-Claire Bancquart. Gilles Verdet a reçu le Prix Prométhée de la nouvelle pour La sieste des Hippocampes publié au Rocher et préfacé par Jean-Claude Bologne. L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). V I I

8 L E T T R E S Elsa, Aragon, postface par Olivier Barbarant. «Poésie»/Gallimard, pages, 4,80 euros. Cent Poèmes de la Résistance, présentés et choisis par Alain Guérin. Omnibus, pages, 29 euros. Poèmes de la bombe atomique, de Tôge Sankichi, traduits du japonais par Ono Masatsugu et Claude Mouchard, précédés d un essai de Claude Mouchard. Éditions Laurence Teper, pages, 18 euros. C omment lisons-nous aujourd hui des poèmes écrits dans un monde qui n est plus le nôtre, tout en continuant de peser sur nous celui du milieu du XX e siècle? Dans des registres différents, des éditions récentes suggèrent la question. Cinquante ans après sa première publication, Elsa paraît en collection de poche. En 1959, l ouvrage avait eu un retentissement considérable et marqué la reconnaissance définitive d Aragon au-delà des cercles littéraires communistes. L admiration contient d ailleurs des malentendus contre lesquels Aragon s est élevé. Olivier Barbarant dit à juste titre dans sa préface : «Le miroir d Elsa n est donc pas seulement celui de l aimée, ni même des amants, mais celui d une poésie.» S il est un chant d amour, Elsa est aussi un condensé de formes d écriture : longs vers libres, chansons en octosyllabes, scènes (ou parodies de scènes) de théâtre, prose, il inclut de multiples références à l histoire, aux poètes du temps passé et, ceci dès l exergue, à la poésie persane. La seconde citation en exergue renvoie à Roses à crédit, roman d Elsa Triolet qui paraissait simultanément. Les thèmes en sont repris dans Elsa. On retrouve ici la relation étroite entre les œuvres des deux écrivains, leurs œuvres croisées, en même temps qu on décèle une allusion à un moderne Roman de la rose. Blouse, d Antoine Senanque, œuvres complètes, Éditions Grasset, 2004, 338 pages, 19 euros. La Grande Garde, 2007, 233 pages, 16 euros. L Ami de jeunesse, Éditions Grasset, 2008, 333 pages, 7,90 euros. CHRONIQUE POÉSIE DE FRANÇOISE HAN Après tant d années Au centre du livre, «La Chambre d Elsa» s annonce comme une pièce en un acte, à trois personnages : elle, lui, la radio. À peine prononcent-ils quelques mots, tandis que la description du décor et des attitudes s étend fort au-delà d une indication scénique, dans la méditation de Lui devant Elle. À la fin surgit un quatrième personnage, non annoncé, nommé l épilogue, pour crier «Rideau». Suit un «Entracte» au cours duquel le poète réplique à la salle, l une et l autre voix empruntant les décasyllabes rimés. Le débordement lyrique ne va pas sans autocritique, l envolée du chant amoureux sans dérision envers soi. Cela se comprend peut-être mieux aujourd hui que dans les années Le poète dit, dans les dernières pages, sa confiance dans un avenir qui l entendra mieux : «Un jour Elsa mes vers qui seront ta couronne / Et qui me survivront d être par toi portés / On les comprendra mieux dans leur diversité», car cet avenir sera délivré du «mal étrange de ce temps». Aragon est décédé en 1982 et nous le lisons sans voir encore «sourdre la floraison / Des grands rosiers humains promis à l avenir». Après tant d années, ses vers portent toujours la promesse d un autre futur. La poésie a joué un rôle important dans la France de , à tel titre que des poèmes étaient parachutés sur les maquis, comme des armes, par l aviation britannique ainsi Liberté de Paul Éluard. Clandestins, ils mettaient en danger d arrestation, torture, déportation ceux qui les écrivaient, les imprimaient ou ronéotaient, les faisaient circuler. Ils prenaient part à la résistance spirituelle à l oppression nazie. L anthologie Cent Poèmes de la Résistance que présente Alain Guérin n est certes pas la première, mais elle vient à son heure en mettant en valeur l exigence de qualité et le pouvoir énergétique de poèmes, pas simplement circonstanciels, attendus des Français opprimés, répétés par eux, en opposition à l état de société semi-secrète, dit Alain Guérin, de la poésie d aujourd hui. Aragon, Char, Desnos mort en déportation, Frénaud, Jouve, Michaux, Ponge, Tardieu, Tzara, d autres noms La littérature comme remède P ersonne n a senti plus que moi un éloignement révulsé pour la médecine et des médecins. J en excepte, bien sûr, les docteurs Horace Bianchon et d Avrigny, ces praticiens extraordinaires de la Comédie humaine et du Comte de Monte-Cristo. Aussi aucun tropisme ne me portait-il à pencher vers les trois romans d Antoine Senanque, neurologue, qui a abandonné le scalpel pour la plume, le sang pour l encre ; d ailleurs, il me faut avouer que parfois de la précision du lexique médical s élève un brouillard sémantique que je ne suis pas parvenu toujours à dissiper. Mais si le personnel fictionnel est médical, le sujet et le traitement débordent largement de la salle de garde pour se jeter dans la grande tradition littéraire du roman d initiation. Rastignac fréquentait Horace Bianchon. Soit un jeune interne qui s est fourvoyé en médecine, y entrant «frileusement» («Je n ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde», ditil, citant Céline, ou encore : «La seule solution au bonheur en médecine était de ne pas être médecin»), et qui observe et croque au vitriol, l œil impitoyable, médecins et infirmières (dans Blouse) : Debrelle, le patron de service «à oublier» qui «grenouillait beaucoup et opérait peu» ; Gonzague, le chef de clinique à la «désarmante négligence», par exemple, ne s épargnant guère lui-même, «franc avec ses manques». Cependant, la Grande Garde, épithète accordé à la seule garde neurochirugicale, est au profond une histoire d amour, celle que vivent cet interne, Pierre, et l essentiel Vadas, l agrégé du service ; «Je n ai jamais dit non à Vadas», avoue le premier, fondant d admiration, tandis que le second, qui a détecté chez le cadet ignorance et paresse, «bizarrement continuait à bien l aimer». Jeux de miroirs narcissiques : ils sont un autre soi-même, Vadas pour Pierre celui qu il ne sera pas ; Vadas pour Pierre celui qu il a été autrefois, dans la légèreté. «Et il regarde Pierre. Jusqu à l éblouissement. Il revoit le temps de sa vie où il se sentait libre, où les malades n avaient pas commencé leur siège.» Étude du Champ Visuel III, par Jorinde Voigt. Berlin La catastrophe de la narration, Pierre basculant dans l âge adulte, c est-à-dire dans la mélancolie, ne dure qu un instant. «Le caillot est fixé. Je tire un peu plus fort. Je vois perler une goutte de sang à la pointe de la pince. Je lâche immédiatement.» La faute de Pierre, qui laisse le patient hémiplégique, est endossée par Vadas démissionnant, heureux, semble-t-il, de se sacrifier. Dans l Ami de jeunesse, le narrateur change de prénom et de spécialité : il se prénomme Antoine, pratique la psychiatrie, et la dépression. Pour changer aussi de vie, il entraîne Félix, l ami de jeunesse, restaurateur, coureur, menteur, son exact et insouciant connus, des presque inconnus aussi, 47 poètes sont réunis dans un grand album, en compagnie de photos d époque rares ou même jamais vues. «Comment oublier cet éclair?» interrogeait Tôge Sankichi. Poète né à Tokyo en 1917, c est un survivant d Hiroshima. Irradié, il mourra à l hôpital en Un ami aura glissé sous sa tête le volume de ses Poèmes de la bombe atomique, surgis en lui de 1949 à 1951, sous la menace d un emploi de la bombe atomique dans la guerre de Corée. En vers libres, ils contiennent des détails atroces, mais le témoignage, ici, sous-tend la nécessité de dénoncer le saccage de toute humanité, le danger que ne s arrête pas ce qui fut déclenché le 6 août 1945 : «Nous vivons toujours dans un paysage en flammes / Cette flamme ne s éteint jamais / Cette flamme ne s arrête jamais / Et qui peut dire que nous ne sommes plus flammes? ( ) vivante race atomique / Humain non plus humain.» Des photos fantomatiques et des dessins de survivants sont répartis dans l ouvrage. Très connus et souvent cités au Japon, ces poèmes n avaient pas encore, dans leur entier, été traduits en français. Ils sont précédés d un essai de Claude Mouchard, qui en avait présenté certains dans un chapitre de son livre Qui si je criais...? paru il y a deux ans. Sous un titre qui est à nouveau une question, Sans horizon?, l essai contient des rappels historiques et des précisions. Dans les dix années qui suivirent la guerre, du fait de la censure américaine, on ne parlait pas au Japon de bombardement atomique et de radioactivité. Il questionne l écriture poétique confrontée à l au-delà de l extrême. «À lire les poèmes de Tôge en dépit de leurs appels à un libre futur commun, on croit sentir leur geste de destination aller d un coup au bout du temps ; il file jusqu à y heurter un bord virtuel, sans doute, mais dont les événements et les expériences dont parlent les poèmes pourraient faire supposer qu il était toujours déjà là, impossible à regarder» La réponse, Claude Mouchard la recherche chez Paul Celan, assurant que le poème est écrit «pour l amour des hommes, donc contre tout vide et toute atomisation». contraire, à s inscrire en licence d histoire à la Sorbonne. L auteur accentue la manière de ses premiers romans, que la gravité des sujets ne faisait pas apparaître en pleine lumière : un art remarquable de la drôlerie rosse, à la Jules Renard. La crise existentielle est constamment tenue à distance par la dérision, et particulièrement l autodérison. Le narrateur semble se consoler de ses malheurs par de grands bonheurs d écriture. Les vertus thérapeutiques du rire et du sourire, fussent-ils tristes, n étant plus à démontrer, cette littérature-là pourrait s inscrire parmi les spécialités de la médecine. Claude Schopp L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). V I I I

9 C U L T U R E Marseille Provence 2013 Capitale culturelle européenne et cité radieuse? Sans doute, mais au prix fort pour les populations Suite du feuilleton concernant Marseille, capitale européenne de la culture L e compte à rebours est enclenché Six mois déjà viennent de s écouler depuis que Marseille s est vu attribuer le label de capitale européenne de la culture Aux dires récents de Bernard Latarjet, directeur général de l association Marseille Provence 2013 qui a en charge de mettre en œuvre le vaste programme des réalisations prévues, l année 2009 devrait être décisive! Car, précise-t-il, «le travail qui doit être accompli lors de cette première année est essentiel si on ne répond pas à l attente suscitée ou si l on se trompe sur les méthodes, ce sera très difficile à rattraper». Ainsi fin janvier, l association présidée par Jacques Pfister a précisé les règles et procédures d élaboration du programme ; son budget 2009 (5 millions d euros), qui est selon son directeur «conforme en tout point au budget prévisionnel présenté au jury», a été voté. En ce qui concerne le budget global du projet qui est chiffré à 98 millions d euros (ce qui représente beaucoup d argent, même si ce financement doit s étaler sur cinq ans), les clefs de répartition qui ont été précisées confirment à l évidence un parti pris qui a de quoi satisfaire pleinement le gouvernement actuel : «Faire payer principalement les populations du cru» bien qu elles soient confrontées à un fort taux de chômage et à une conjoncture économique locale particulièrement sombre, ce qui est source de difficultés et de souffrances croissantes. Mais probablement rejoint-il un certain Charles, chanteur de son état, qui pensait que «la misère est moins pénible au soleil»! 70 % DU BUDGET À LA CHARGE DES CONTRIBUABLES Bref, il s avère, tout compte fait, que la participation financière des collectivités territoriales, communautaires et institutionnelles va représenter 70 % de ce budget global, alors que celle des partenaires économiques sera seulement de 15 %, tout comme celle de l Union européenne avec l État français qui sera aussi limitée à 15 % En conséquence, bien que les projets envisagés à foison, tous azimuts, soient d une grande diversité, qu ils concernent 130communes, 9 communautés d agglomération, une nombreuse population, une belle quantité de touristes réguliers ou potentiels, et que les objectifs énoncés suscitent un certain enthousiasme, voire une fierté légitime que Marseille et la Provence accèdent au rang de capitale culturelle européenne, l inquiétude est aussi au rendez-vous. De l aveu même de Bernard Latarjet, «le grand public reste à convaincre et le secteur associatif local également». Le Trésor des contes, d Henri Pourrat. Omnibus, deux volumes de et pages, 25,90 euros le volume. I l y a quarante ans, lorsqu on évoquait un «grand-écrivain d origine auvergante» (pour ne pas dire «écrivain auvergnat»), on citait Henri Pourrat. Même si une grande partie de son œuvre était déjà devenue confidentielle, son Gaspard des montagnes était encore disponible en poche, et avait même eu les honneurs, au temps de l ORTF, d une série télévisée avec un Bernard Noël, avant Vidocq et déjà flamboyant. À la même époque c était avant l édition de ses Chroniques Alexandre Vialatte était encore un quasi-inconnu, un auteur pour happy few, et les cinq volumes publiés de son vivant (dont trois étaient épuisés) ne faisaient pas le poids par rapport à l œuvre volumineuse de son maître (ils avaient une quinzaine d années d écart) et ami intime. Aujourd hui, la situation a bien changé : l œuvre de Vialatte a connu, depuis sa mort, une croissance (quantitative) unique, j imagine, dans la littérature française, tandis que Pourrat, peu à peu, a disparu, et qu il faut fouiller patiemment les «librairies d ancien» clermontoises pour parvenir à en dénicher tous les titres. Henri Pourrat : notre Grimm? La Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille. UN PUBLIC À CONVAINCRE, DES ASSOCIATIONS À RASSURER Oui, cet aspect du projet n est pas le moindre «challenge» qui est en jeu. Pour le grand public, il conviendrait en effet qu il puisse s y retrouver. Non seulement en tant que spectateur, mais surtout en qualité d acteur citoyen, et en bénéficiaire, à différents égards, des retombées attendues et mises en avant par les organisateurs et les édiles locaux de toute bannière politique, rassemblés pour la circonstance. Mais le risque est grand que ces fameuses retombées, non seulement culturelles, mais aussi sociales, économiques, environnementales, etc., ne soient pas au final si importantes que cela, et vraiment réparties de façon équitable. Quant au secteur associatif, il souhaite effectivement avoir rapidement l assurance concrète qu il ne sera pas le dindon de la farce. C est-à-dire qu en ces temps de tempête économique, les politiques ne réduisent ses subventions, au prétexte que les efforts financiers consentis à Marseille Provence 2013 auront épuisé les possibilités des institutions territoriales et communautaires à maintenir leur soutien au mouvement associatif, culturel ou autre, au niveau actuel, alors qu il est déjà fragilisé. SUBVENTION EN RADE POUR LA CITÉ RADIEUSE Sans vouloir le moins du monde jouer les Cassandre, ou encore verser de l huile sur le feu des inquiétudes énoncées, il est un C est dommage. Vialatte, certes, est doté d une écriture plus voyante et plus «capricante», exhibe un humour qui dissimule une grande mélancolie. C est, évidemment, très beau. Mais, des deux, le très grand écrivain, c est incontestablement Henri Pourrat, dont la langue allie la sûreté des classiques à une sensualité charnue infusée par ses longues promenades dans ce Livradois qu il n a jamais accepté de quitter pour «monter» à la capitale, même quand l Académie française lui faisait les yeux doux. Depuis sa maison d Ambert, pourtant, il était l un des papes des Lettres françaises, publié par Albin Michel et Gallimard, et sollicité par des éditeurs plus modestes, heureux de publier qui des plaquettes, qui des éditions luxueuses de certains de ses textes, ou moult volumes de contes pour enfants joliment illustrés, couronné par le prix Goncourt (Vent de mars), préfacé par Valery Larbaud (la Veillée de novembre), directeur d une collection dans laquelle il publia aussi bien Charles-Ferdinand Ramuz que son compatriote auvergnat Lucien Gachon (l auteur de Maria, qui fascinait Maurice Pialat, lequel rêva longtemps d en faire un film). Il fut un collaborateur régulier, entre autres revues, de la NRF, et correspondit avec les grands écrivains de son temps : Paulhan, bien sûr, Ramuz, Giono, Claudel Sa très belle correspondance avec Alexandre Vialatte compte plusieurs milliers de lettres (les éditions de l université Blaise- Pascal, à Clermont-Ferrand, en ont publié déjà cinq volumes, et on n en est qu à la veille de la guerre ) De Pourrat, les meilleurs livres ne sont sans doute pas ses romans (hormis Gaspard, mais s agit-il bien d un roman, et pas plutôt d une épopée légendaire?), mais ses Essais, qu il y rende hommage à des amis (les très beaux Jardins sauvages, sur un compagnon d enfance tombé à la Grande Guerre), y décrive les senteurs, les lumières des chemins d Auvergne (Au fort de l Auvergne), ou réfléchisse, en poète et en essayiste, à la disparition d une civilisation millénaire (l Homme à la bêche). Cette civilisation qu il a vue peu à peu s engloutir sous ses yeux, il a voulu la préserver, en préserver les secrets, les histoires, les légendes. Il a consacré une grande partie de ses dernières années au Trésor des contes. Qu est-ce que le Trésor des contes (dont Vialatte, un inconditionnel, a longtemps réclamé une édition en «Pléiade»)? Treize volumes, parus en collection Blanche entre 1948 exemple local qui risque hélas d être significatif. Il concerne l attitude du conseil général 13, à l égard de la Cité radieuse de Marseille. Unité d habitation réalisée à la Libération par Le Corbusier, c est un fleuron de l architecture du XX e siècle, un élément majeur du patrimoine architectural et artistique de la ville, un deuxième «monument historique» le plus visité localement ; il y vient des visiteurs du monde entier à flots continus. Le bâtiment, qui est une sorte de village dans la ville, comprend une école, un hôtel-restaurant, une librairie, un gymnase, etc. Habité par près de mille personnes, il est depuis 1954 en régime de copropriété. Classée, pour partie, à l Inventaire des monuments historiques en 1986, la Cité radieuse fait l objet depuis l année 2000 d un processus de restauration très conséquent qui concerne, notamment depuis 2005, l ensemble de ses façades et sa toiture-terrasse, le tout, par tranches successives, devant être achevé en Sans entrer dans le détail des énormes travaux entrepris, sous la conduite de l architecte en chef des Monuments historiques, disons que ceux-ci représentent, outre de multiples contraintes et obligations, des montants financiers importants. Jusqu à maintenant, pour la première tranche engagée, les copropriétaires ont supporté 41 % de ces montants, en fonction des subventions obtenues auprès de l État (DRAC) pour 33 % ; du conseil général 13 pour 17 % et de la ville de Marseille pour 9 % Pour la seconde tranche à venir, en mai 2006, lors d une visite sur place du président du conseil général, Jean-Noël Guérini, celui-ci avait confirmé aux copropriétaires sa ferme intention de poursuivre la participation du département à hauteur de 17 % du montant des travaux jusqu à leur terme. C est sur la foi de cette parole du président, qui tient généralement ses engagements, que les copropriétaires de la Cité radieuse de Marseille ont voté la poursuite des travaux. Mais fin novembre ils n ont pu que déplorer la réduction à 9 % de la subvention accordée par le CG 13. Depuis, aucune réponse du président du conseil général au courrier du conseil syndical des habitants qui s inquiète à juste titre. Appel à la rescousse a été fait auprès de la ville de Marseille et du ministère de la Culture pour qu un soutien supplémentaire soit accordé. Au moment où Marseille Provence 2013 rayonne de mille feux prometteurs et où l œuvre de Le Corbusier est en voie d être classée au patrimoine mondial de l UNESCO, on comprendrait mal que la Cité radieuse de Marseille soit sous des échafaudages, en restauration inachevée en 2014, faute d avoir été considérée jusqu au bout comme un élément structurant d une capitale culturelle européenne qui pose dans son projet une belle question, sous l appellation «La cité radieuse», qui prend ici tout son sel : comment l art transforme l espace public, comment l espace public transforme l art? Gerhard Jacquet, correspondant des Lettres françaises à Marseille et 1962 (les derniers seront posthumes), dans lesquels l écrivain reconstitue, comme on reconstitue un meuble délabré, en évitant le double écueil du «trop neuf» et du «faux ancien», les vieilles histoires entendues dans les veillées. L ensemble n a d équivalent que les Contes des frères Grimm, dont le projet, un siècle auparavant, était le même. L édition d Omnibus reprend les treize volumes d origine (mais malheureusement pas les contes inédits publiés par Gallimard, dans les années 1970, dans une édition en sept gros volumes illustrés), agrémentés d une préface enthousiaste de Michel Zinc, spécialiste de littérature médiévale et professeur au Collège de France. Nous lui laisserons le dernier mot : «Le style d Henri Pourrat n est pas la reproduction de l oralité ou l imitation du parler paysan, mais un équivalent écrit très écrit destiné à les donner à entendre. Après avoir largement contribué au succès de Gaspard des montagnes, ce style admirable, inoubliable, a fait celui des contes.» En tête de sa préface, il écrit : «Les contes sont un trésor universel. Mais le Trésor des contes, d Henri Pourrat, est un chef-d œuvre unique.» Nous ne lui donnerons pas tort. Christophe Mercier L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). I X DR

10 S A V O I R S Paris ou les dévergondages d une vieille dame très digne Andrew Hussey dévoile les secrets de Paris au travers de mille détails de sa vie quotidienne. Simone Weil, travail, politique, mystique Simone Weil, l attention au réel, de Robert Chenavier. Éditions Michalon, 128 pages, 10 euros. O n peut se passer des biographies romancées consacrées récemment à Simone Weil, l ouvrage de Simone Pétrement, la Vie de Simone Weil, est indépassable. On peut aussi se passer de bon nombre d analyses parues pour le centenaire de la naissance de Simone Weil, notamment de celles qui font les réserves d usage à son égard, c est-à-dire la part belle à «la haine de soi juive» pour expliquer son refus absolu du judaïsme et à son «masochisme», surtout quand l accusation se double d un péché d inattention comme chez cet auteur qui place, dans la liste des victimes de ce syndrome, la Vierge rouge aux côtés d Otto Preminger, le cinéaste austro-hollywoodien, auteur d Exodus, confondu avec le philosophe viennois Otto Weininger. Oublions ces sottises et ces distractions pour nous réjouir de cette bonne nouvelle : un ouvrage remarquable est paru sur Simone Weil, que l on doit à Robert Chenavier, déjà auteur d une thèse fort importante, Simone Weil, une philosophie du travail. Selon Malebranche, l attention est la prière de l âme, et cet intérêt pour «l art de l attention» que lui avait transmis son maître Alain, Robert Chenavier, maître d œuvre des Œuvres complètes de Simone Weil en 16 volumes, a choisi d en faire un thème majeur de son nouvel ouvrage. Commençons le livre par la fin, par cette citation de Simone Weil : «Philosophie, chose exclusivement en acte et pratique c est pourquoi il est si difficile d écrire là-dessus difficile à la manière d un traité de tennis ou de course à pied, mais bien davantage.» La philosophie, pour Simone Weil comme pour le dernier Foucault, c est la philosophie des anciens, c est une pensée vécue, en actes et donc une pensée risquée, une «profession dangereuse», pour reprendre le titre d un livre de Luciano Canfora. On retient généralement de Simone Weil qu elle fut une chrétienne, mais, précise justement Robert Chenavier, elle a toujours parlé d un «tournant spirituel», non d une conversion, d ailleurs un adjectif l empêchait d entrer dans la «Sainte Église catholique, apostolique et romaine», c était celui de romain. Simone Pétrement rapporte que Simone Weil, encore dans la petite enfance, interrogeait horrifiée : comment les Romains ont-ils pu exister? A ux origines des deux volumes consacrés à l histoire de Paris à travers les âges (Paris, ville catin et Paris, ville rebelle), on trouve l attachement d un universitaire anglais qui a fait sienne la ville où il vit depuis des années. Mais on relève aussi une certaine idée de la capitale qui loin de faire de cette dernière la Ville lumière ou la Ville musée, la conçoit comme un Janus ambigu. Le Paris que raconte Hussey, de sa fondation à l époque la plus récente, peut tour à tour prendre la forme d une ville «catin», libertine et indécente, aussi sale et populeuse que séduisante, puis celle d une ville «rebelle», manquant de lyncher Philippe le Bel pour ses malversations financières, entretenant les exactions de la Ligue catholique et de la Fronde et fomentant les grandes révoltes et révolutions de l âge moderne, une ville hostile au pouvoir, aux impôts, à l occupant anglais ou allemand: à tout ce qui lui semble étranger et extérieur. Suivant ce fil conducteur, Hussey délaisse les figures les plus attendues de la vie politique parisienne et française au profit des marginaux, qu ils soient de souche populaire ou d extraction intellectuelle. Il s intéresse donc plus à un Villon ou à un Rétif de la Bretonne qu à un Louis XVI ou à un Napoléon. C est l occasion de pages très plaisantes, les portraits tracés avec une sympathie réelle étant mâtinés d une certaine distance, voire d une ironie amicale que d aucuns jugeront très «britannique». Cette subjectivité assumée conduit le livre à s attarder davantage sur les lieux et les ambiances, sur les scènes de vie et les peintures littéraires de la ville que sur les statistiques économiques et sociologiques. Car il s agit là de saisir une identité et une personnalité à travers un vécu, une perception de son quotidien, en mêlant passé et présent : «Il (est) nécessaire de comprendre que le passé et l avenir de la ville (sont) contenus dans l expérience unique et singulière de son quotidien. J ai décidé que c était là le secret pour comprendre Paris, dans son infinité de détails.» On la qualifie de mystique, mais elle ne le fut que tardivement, si l on ose dire (elle mourut à trente-quatre ans), et ce ne fut pas une vision qu elle eut, un amant mystique qu elle rencontra, ce fut le Christ de Holbein, le Christ de chair endolorie et morte qui avait tant frappé Dostoïevski. On a d abord du mal à concevoir qu elle ait pu concilier cette mystique et le matérialisme historique de Marx dont elle se réclama. Le matérialisme était pour elle une école d obéissance : de même qu elle avait vu en Descartes et même en une certaine forme d athéisme une purification, l adhésion au matérialisme, par le caractère absolument contraignant de ses lois, était plus religieuse que la foi. «La matière, tout entière soumise à la nécessité, est un modèle d obéissance à Dieu, elle est un miroir de la réalité surnaturelle», écrit Robert Chenavier. Cette mystique présente bien des points communs avec la mystique rhénane, et tout particulièrement avec celle de Maître Eckhart. Tout comme chez celui-ci, la théologie de Simone Weil est superlativement négative, au point qu on peut se demander si ce n est pas par abus de langage qu on parle encore de théologie. Tout paraît rapprocher la «décréation» selon Simone Weil et l Entwerdung de Maître Eckart. Bien plus que l annihilation du moi, la décréation est l annulation de l acte créateur divin, qui nous laisse sans Dieu, ou plutôt avec un dieu qui est tout à la ressemblance d un dieu qui n existerait pas. Cette décréation, remarque Robert Chenavier, achève la création, signifie l absolu en ce monde. Dans une lettre, Simone Weil s énervait qu on ne comprenne pas que l éternité n avait rien à voir avec le futur ni avec le passé, mais qu elle est là maintenant. S il est permis de parler d immanence à son propos, sans doute faut-il préciser qu elle est plus proche d une pensée de la matérialisation que d une pensée de l incarnation. Et il s agit d une matière qui sans être chair n est pas morte pour autant, puisque dans son dernier livre, l Enracinement, Simone Weil considère qu on peut tuer la matière et que c est précisément l horrible acte que commet le monde moderne. «Le déracinement, comme l écrit Robert Chenavier, est précisément la destruction de ces milieux intermédiaires, sociaux et culturels, qui sont des points de passage vers la transcendance et des ponts en provenance de la transcendance, permettant à l âme de s élever et au surnaturel de descendre.» Cette démarche contient autant d atouts que de failles et l on peut reprocher à Andrew Hussey les libertés qu il prend avec l histoire parisienne, ses jugements à l emporte-pièce sur telle ou telle figure historique, voire un certain nombre d erreurs factuelles. On regrettera aussi l absence d une iconographie que le texte appelait pourtant. Par ailleurs des plans de Paris à travers les époques auraient dû être reproduits. En effet, la vie foisonnante et tumultueuse de la capitale méritait de tels repères pour être appréhendée, même à la manière si subjective et si stimulante d Andrew Hussey. Baptiste Eychart Andrew Hussey, Paris, ville catin et Paris, ville rebelle. Éditions Max Milo, deux fois 288 pages, 19,90 euros chaque volume. Le véritable enracinement, c est l enracinement dans les Idées, dont Platon nous a donné le modèle : «Question curieuse de matérialisme historique : pourquoi une telle absence de platonisme de nos jours?» s interroge Simone Weil, qui n a cessé de puiser à la source grecque. Mais cette conception de l harmonie n est pas pour autant fixiste, il y a une compréhension profonde chez elle de l histoire et de ce qu est la modernité, une conception qui ne passe pas par Hegel, mais qui n est pas sans rapport avec Kierkegaard et le stade esthétique, dont l équivalent pourrait bien être ce qu elle appelle «le monde de Protée», ce règne des métamorphoses où l homme ne peut se former aucune conception a priori du temps et de l espace. À partir de là, Simone Weil indique la voie d une théorie critique sur fond de kantisme, comme toute bonne théorie critique : «Argent, machinisme, algèbre, les trois monstres de la civilisation actuelle. Analogie complète.» Penser l amour et le bien de l humanité, ce n est pas déterminer l objet de l amour ni la visée de l amour, c est créer une relation nécessaire entre un objet et son attribut : «Dieu aime, non pas comme j aime, mais comme une émeraude est verte.» Nécessaires sont aussi les biens que nous dispense Dieu, ces biens que sont la souffrance, la beauté, l ordre du monde. Comment envisager que l esclavage «conçu comme obéissance et non comme soumission à une contrainte», et désiré comme tel, puisse se concilier avec le reproche qu elle adresse à Marx de commettre une abdication de la pensée en se réfugiant «dans un rêve où la matière sociale se charge elle-même des deux fonctions qu elle interdit à l homme, à savoir non seulement d accomplir, mais de penser la justice»? Simone Weil formulait ainsi la contradiction entre le déterminisme et l engendrement par l histoire que Marx n a selon elle pas réussi à dépasser. Nous sommes là au plus loin de ces soixante-huitards qui ont mal vieilli et qui vous expliquent que croire à la possibilité pour les faibles de devenir collectivement forts, ce ne sont là que fables et contes de fées. Les forts ont toujours été forts et il est profitable de les servir. Ceux qui pensent que c est la pire des manières de penser trouveront dans la fréquentation de l œuvre de Simone Weil un soutien indéfectible. Jean-François Poirier L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). X

11 «Joseph Beuys, Diary of Seychelles», Fundació Caxia, Girona, jusqu au 29 mars. Catalogue sous la direction de Pilar Parcerisas, Fundació Caxia Girona, 178 pages, 25 euros. Coyote, Joseph Beuys, de Caroline Tisdall. Éditions Hazan, 60 pages, 25 euros. J oseph Beuys demeure l artiste le plus emblématique de la seconde moitié du XX e siècle. Ce qui rend énigmatique sa posture dans un contexte artistique qui a vu triompher Andy Warhol (dont il était très ami, ce dernier l admirant profondément), Cy Twombly, Yves Klein, Alberto Burri, et qui a vu émerger Fluxus, le nouveau réalisme et l arte povera, c est que son travail artistique ne se limite pas à la seule production d «œuvres». Son existence tout entière est une œuvre d art (il s est voulu «une sculpture vivante»). La relation globale qu il a entretenue avec le monde a été l essence de sa pensée esthétique, et les performances qu il a imaginées sont comme des moments de haute tension où il met scène certains de ses aspects. La célèbre action qui a eu lieu à la galerie René Block de New York, en mai 1974, «Coyote j aime l Amérique et l Amérique m aime», en est la preuve. Tout a commencé par un voyage en avion de Düsseldorf à New York. Une fois arrivé à l aéroport Kennedy, il se fit transporter en ambulance, «Asger Jorn, œuvres sur papier», Centre Pompidou, jusqu au 11 mai. Catalogue : Gallimard-Centre Pompidou, 192 pages, 39 euros. A sger Jorn est mort en De son vrai nom Asger Oluf Jorgensen, ce Danois a commencé sa carrière artistique à Paris sous la férule de Fernand Léger et a ensuite collaboré avec Le Corbusier, travaillant à la réalisation du pavillon des Temps nouveaux lors de l Exposition universelle de En 1948, il fait la connaissance d autres artistes nordiques, tels qu Appel, Corneille, Constant, A R T S Beuys, le coyote et les Seychelles Asger Jorn, l enfance de l art Dotremont, entre autres. Avec eux, il fonde le groupe Cobra, qui condense le nom de trois villes emblématiques de leurs pays d origine : Copenhague, Bruxelles et Amsterdam. Cette modeste exposition ne lui rend pas entièrement justice. Pire encore, elle nous amène à nous poser une question fondamentale : a-t-il été un grand artiste ou plutôt un penseur visionnaire? Son rôle central dans la création du Bauhaus imaginiste en 1953 et dans l élaboration du groupe de l Internationale situationniste en 1957 (il en a démissionné en 1960) en fait l un des hommes qui ont joué un rôle majeur dans la critique des idéologies Daniel Dezeuze calligraphie de l esprit Textes, entretiens, poèmes, , de Daniel Dezeuze, Beaux-Arts de Paris les éditions, 256 pages, 20 euros. D es beaux jours de Support-Surfacejusqu à nos jours, Daniel Dezeuze a toujours accompagné son travail plastique de notes, de commentaires et de textes théoriques de moins en moins «théoriques» au fil du temps, mais toujours plus passionnants. Ce créateur hors normes, est le seul qui soit resté fidèle aux principes fondateurs définis par le groupe qui n a duré qu une poignée d années. En 1969, dans Peindre aujourd hui, il préconise «l anti-peinture» et considère le porte-bouteilles de Marcel Duchamp comme «une mise en garde contre l idéologie sur l art». S il n a pas renié tout à fait ces propos incendiaires, il n a pas cessé de les faire évoluer, en élargissant sans cesse son champ d investigation et ses références culturelles. Sa réflexion sur la peinture, sur les conditions de sa production à notre époque, ses soubassements idéologiques l occupent souvent et font l objet de ses méditations. L anthropologie tient une place toujours plus prépondérante dans sa conception de l art. La découverte de l art chinois et ses voyages en Chine ont marqué un tournant décisif dans sa démarche esthétique. Il est passé de Mao à Tchouang Tseu. Quand il fait état de l iconoclastie moderne, il explique la vision de Tchouang Tseu, qui lui aussi «méprise le monde de la représentation et de ses artefacts, mais défend et illustre une aventure spirituelle sans finalité directe». Parallèlement à ses recherches artistiques, Dezeuze s est adonné à la poésie. Ses poèmes se font d abord l écho de son travail d atelier. Très vite, ils deviennent des carnets de voyages, où le réel et l imaginaire s enchevêtrent. C est la Chine et le Japon qui lui fournissent l essentiel de son inspiration, qui s enrichit aussi des textes gnostiques et d autres littératures marginalisées: sa curiosité le pousse vers des territoires sulfureux de la pensée. Il écrit sur le mouvement secret de la peinture et compose des vers de nature bucolique. Il se révèle un poète au plein sens du terme, en inventant une forme d écriture qui ne trouve pas son équivalent chez ses contemporains. À l instar de ses créations, qui possèdent, elles aussi, une poésie d un genre paradoxal, surprenante et profonde, ses écrits méritent d être considérés comme des curiosités esthétiques, comme une quête jubilatoire où sagesse orientale (le contre-pied de nos philosophies) se conjugue avec la pensée matérialiste et la vision des «gueux du Gai Savoir». Ce livre riche d enseignements est le compendium de la vie intérieure d un artiste qui reste l un des plus intrigants de la France actuelle et à redécouvrir, dans l esprit et la lettre. Justine Lacoste et les conceptions de l art de son temps. Pour moi, la balance penche du côté de la théorie plus que de la création. Présenter les seules œuvres sur papier a peut-être été une erreur, d autant plus que ses tableaux sont relativement mal connus en France. À ses débuts, on découvre un artiste qui est inspiré en grande partie par l écriture automatique des surréalistes. Son attirance pour Joan Miró est flagrante, ainsi que son intérêt pour l art des fous, et des arts archaïques du nord de l Europe. Il n est jamais tout à fait abstrait et privilégie des figures de caractère grotesque et infantile. Ses plus belles réalisations sont de lointains échos enveloppé dans du feutre, jusqu à la galerie transformée en ménagerie. Il a vécu une semaine avec le coyote en ayant soin de disposer des objets : le feutre, une canne, des gants, une torche électrique et des exemplaires du Wall Street Journal Il avait préparé diverses interventions, qui étaient des représentations aux conséquences très imprévisibles, car il ne savait pas comment l animal allait réagir. Beuys était revêtu d une longue et large cape de feutre d où émergeait le bout de la canne et accompagnait parfois ces apparitions fantomatiques de bruits enregistrés. Tout cela a été vécu comme une confrontation d énergies et le dévoilement de l échec spirituel de la conquête de l Amérique. Le coyote, souvenons-nous en, était la divinité la plus puissante des Amérindiens. Carole Tisdall relate avec précision tous les moments de cet événement, qui a duré une semaine et a laissé une trace indélébile chez ceux qui y ont assisté. Le reportage photographique nous donne une idée précise de son déroulement. Cet album est donc précieux pour comprendre un aspect précis de sa démarche. L exposition de Beuys aux Seychelles, préparée par Pilar Parcerisas (qui a déjà réalisé l exposition «Joseph Beuys Manresa Hbf», présentée à Manresa en 1994, puis à Barcelone en 1995), constitue une autre façon d aborder le mode opératoire de l artiste allemand. Les belles photographies de Buby Durini qui documentent ce séjour qui a eu lieu en 1981 le montrent en train de découvrir les plantes et les animaux de cette île du Pacifique, puis en train de travailler dans la plantation. Beuys, en accomplissant les gestes des cultivateurs, veulent représenter une tentative de réconciliation entre l homme et la nature, qui n est pas celle de Rousseau mais plutôt celle de Novalis, qui écrit que «l art est le complément de l état naturel». Mais le projet de Beuys est plus vaste et complexe : il embrasse d autres éléments qui concernent l économie, la société moderne, le rôle de la science et des techniques, etc. Aux Seychelles, il a installé un atelier rudimentaire avec un petit établi de charpentier sur lequel il a réalisé plusieurs objets et certains ready-mades (ou parodies de ready-mades), comme l arrosoir, la machette, le lapin en paille, les tablettes incisées et d autres encore inventés à partir des matériaux que les lieux lui ont fournis. Ces choses qui appartiennent à la collection de Lucrezia de Domizio sont transformées en œuvres d art, mais toutes chargées d ambiguïté. Elles sont sous-tendues par une vision de la métamorphose radicale du monde où nous vivons. C est une vision faite pour déranger, car elle est à la fois révolutionnaire et dadaïste, pragmatique et métaphysique. Elle s accompagne comme toujours de la rédaction de déclarations, reproduites dans le catalogue. Celle sur l argent mérite d être citée étant donné les circonstances présentes : «Maintenant l argent est au-delà de toute relation avec une valeur économique.» La critique beuysienne est plus radicale que bon nombre de ses adeptes veulent le laisser croire. Gérard-Georges Lemaire Zwobada et l art du dessin Zwobada, dessins, debernard Vasseur. Éditions Cercle d art, 224 pages, 59 euros. S il fut un sculpteur de renom, Jacques Zwobada ( ) a aussi été un dessinateur hors pair. En cela il suivait l exemple de celui qu il a considéré comme son maître en tout, Auguste Rodin («il fut mon dieu. Un dieu que je ne vis jamais que par ses œuvres, car il mourut avant même que je ne commence mes études d artiste»). Bernard Vasseur reproduit dans son essai un très beau texte de l artiste qui relate la relation particulière qu il a entretenue avec le dessin : «Des arts plastiques, le dessin est celui dont le geste est le plus spontané. Il est solidaire de tout notre être, aussi bien physique que nerveux, et parce qu il est avant tout une écriture, son exécution inscrit dans les signes les plus secrets des défauts et des qualités de notre tempérament.» L auteur insiste sur un autre aspect fondamental de la démarche de Zwobada : il a voulu faire du dessin un «art indépendant». Il dépeint son univers familier, souvent à l aide du sépia, comme Antonia au jardin, Fontenay (1945), des autoportraits, des portraits de parents et d amis, des études d enfants, des nus (avec des poses qui rappellent celles que préférait Degas), quelques belles de l expressionnisme allemand teintés d un goût prononcé pour le fantastique, par exemple la Cité en flammes et le Droit de l aigle, deux papiers de L ensemble de ses travaux ne parvient pas à provoquer chez moi une émotion bouleversante. Sa place dans l histoire de l art n est sans doute pas usurpée, mais il n en reste pas moins vrai que l originalité de démarche, ses critiques et son immense érudition sur l art préhistorique danois ont eu plus de force et de poids que les dessins rassemblés au Centre Pompidou, n en déplaise au cobramaniaques! Giorgio Podestà scènes érotiques en particulier une suite intitulée l Après-midi d un faune (1944). Il a voulu aussi apporter son interprétation des Fleurs du mal, avec un terrible Goût du néant (1945), sans chercher à illustrer les poèmes de Baudelaire à la lettre. Au début des années 1950, ses mines de plomb et ses fusains se révèlent plus abstraits, sans se séparer tout à fait des formes sensibles, mais en les déformant et en les extrapolant. Cela ne l empêche pourtant pas de poursuivre un travail figuratif lors de son voyage en Italie, avec les monuments romains et les paysages des Pouilles. Quand il imagine des frises ou des arabesques, le monde organique reste omniprésent et guide sa main. Par la suite, son univers graphique se libère encore plus et montre des enchevêtrements de formes de plus en plus complexes, comme, par exemple dans ses projets de mosaïques. Ce sont des combinatoires sophistiquées de formes abstraites qu il ne cherche pas à épurer. De temps à autre, à la fin de sa vie, il réintroduit des formes humaines dans un contraste puissant. La Nuit à Rome en est la preuve éclatante. Le livre de Bernard Vasseur contient quelques beaux témoignages de ses amis, dont ceux de Pierre Seghers et de Louise de Vilmorin, qui fait de l artiste un superbe portrait sentimental. Justine Lacoste L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). X I

12 «Giorgio de Chirico, la fabrique des rêves», musée d Art moderne de la Ville de Paris, jusqu au 24 mai. Catalogue : Édition Paris Musées, 250 pages, 39 euros. De Chirico et Savinio, de Serge Fauchereau. Éditions l Échoppe, 90 pages, 15 euros. Mémoires, de Giorgio De Chirico. éditions Flammarion, 348 pages, 21 euros. Hebdo Miros, de Giorgio De Chirico. Éditions Flammarion, 144 pages, 19 euros. Giorgio de Chirico, de Giovanni Lista. Éditions Hazan, 224 pages, 19 euros Hebdomeros, de Giorgio de Chirico. Éditions Flammarion. G iorgio de Chirico est célébré dans tous les grands musées du monde pour ses Places d Italie, le Portrait de Guillaume Apollinaire ou l Énigme du poète (1914). L anathème lancé contre lui par André Breton au milieu des années 1920 a eu valeur de jugement universel et définitif jusqu à nos jours, surtout en France. Cette rupture définitive avec le groupe surréaliste, qui l a conduit à quitter la France, est d ailleurs une question un peu absurde. Après la brève, exaltante et calamiteuse aventure du groupe de la peinture métaphysique à Ferrare, à la fin de la Grande Guerre, née de sa rencontre avec Carlo Carrà, avec la complicité de son frère Andrea, qui a pris le pseudonyme d Alberto Savinio et du très jeune Filippo de Pisis (Giorgio Morandi les rejoint un peu plus tard), l artiste a commencé à développer des décors urbains peuplés de mannequins hétéroclites, drapés à l antique, comme les Muses inquiétantes (1918). D autres mannequins apparaissent sur ses places irréelles, le corps «Le dessin à Florence au temps de Michel-Ange», École nationale des Beaux-arts, Paris, jusqu au 30 avril. Catalogue : Carnets d études nº 13, sous la direction d Emmanuelle Bragerolles, 160 pages, 22 euros. L École des Beaux-arts de Paris recèle des trésors en très grand nombre. Chaque fois qu elle en présente une exposition, on ne peut manquer d être ébloui par sa richesse. Aussi menue qu elle soit, celle du dessin florentin au temps du maniérisme en est la pure démonstration : elle est éblouissante. On y découvre, parmi tant de beautés graphiques, des œuvres à l encre brune de Baccio Bandinelli qui étaient des esquisses élaborées en vue du A R T S De Chirico tel qu en lui-même, enfin Autoportrait nu, de Giorgio De Chrico, Huile sur toile. composé de figures et d instruments géométriques (Hector et Andromaque, 1917), ou encore composés d une accumulation incroyable de ces instruments et d autres objets surmontés de la tête ovoïde de ces mannequins (le Grand Métaphysique, 1918). Après ce bref épisode, aussi fertile que malheureux (il rompt violemment avec Carra), il évolue vers des créations avec des caractéristiques «métaphysiques», mais présentant des figures plus Les bonnes manières florentines nouveau chœur de Santa Maria dei Fiori de Florence quand Côme I er a décidé de rouvrir le chantier. De tous ces projets, Adam et Eve implorant l Éternel est sans doute le plus frappant à cause de la singularité de la composition : le Dieu vengeur se dresse au faîte de l Arbre de la connaissance tandis que les deux malheureux pécheurs le supplient et lui adresse des prières, une ronde des putti se déroule au-dessus de la tête du souverain des cieux. Autres merveilles : les croquis de Pontormo, qui a hérité de la décoration de la chambre nuptiale de Pier Francesco Bordigherini et de Margherita Acciaurto : il y a réalisé quatre tableaux sur le thème de la vente de Joseph à Putiphar. On peut aussi admirer son ébauche pour le Christ de la Déposition pour l église de Santa Felicità, GALLERIA D ARTE MODERNO, ROME/ GIUSEPPE SCHIAVINOTTO «réalistes» comme dans le Départ des argonautes (1920) ou Ulysse (1922). En fait, Chirico travaille dans plusieurs directions différentes : celle d une métaphysique renouvelée et celle de ce qu il appelle «le retour au métier», où la mythologie gréco-latine tient une place centrale (il privilégie les Argonautes et les gladiateurs), d une part, et, de l autre, celle d une peinture imitant des styles du passé, souvent des pastiches savants de tableaux anciens comme la Nature morte au lièvre (1927) ou des portraits de ses contemporains. Quand on observe la Nature morte à la grenade (1924), avec le fruit fracturé, les grappes de raisin sur la table et le verre rempli d un jus rouge, on a bien du mal à croire que c est le même auteur que l Intérieur dans une vallée (1927) où un couple bavarde autour d une table posée sur un parquet orthogonal dans une pièce sans murs ni plafonds où il n y a pour mobilier qu une chaise, une armoire et une sorte de colonne, alors que les deux battants de la porte s ouvrent sur un paysage aride. Giorgio de Chirico a voulu être plusieurs artistes à la fois, celui qui parodie Rubens (je pense à ses Autoportraits en habit du XVII e siècle des années 1950) et celui qui réalise les Bains mystérieux pendant les années 1930 dans une veine à la fois métaphysique et surréaliste. Ses chevaux sur la plage et ses merveilleuses natures mortes, véritables compendiums de sa culture picturale et aussi réinvention d un genre du passé, coexistent avec de nouvelles toiles métaphysiques dans l esprit des années Cette exposition a le mérite rare d offrir l intégralité du parcours complexe et tourmenté d un peintre qui se décrivait comme le Pictor Classicicus et qui, en même temps, a pratiqué l autodérision comme le prouve son Autoportrait nu de N oublions pas que cet homme a écrit l un des chefs-d œuvre de la littérature du XX e siècle avec Hebdomeros (1929) et une fiction inénarrable avec Monsieur Dudron, dont la première version paraît aussi en 1929, alors que le manuscrit intégral en français n est retrouvé que bien plus tard et a été publié pour la première fois par mes soins aux Éditions de la Différence en Gérard-Gerges Lemaire si l on en croit Bernard Berenson. Il y a aussi de très curieux dessins de Francesco di Rossi dit Grancesco Salviati, en particulier le trio nu, peut-être inspiré par une composition du Titien. Cette scène très explicite où une jeune femme est caressée et embrassée par deux hommes s inscrit dans une nouvelle tradition de travaux de caractère érotique. Mais sa Visitation, rendue avec tendresse, mérite qu on s y attarde : elle a été préparée pour la peinture qu il a exécutée pour l oratoire de l Archiconfrérie florentine de la miséricorde à San Giovanni Decollato, à Rome, en Enfin, Giorgio Vasari est représenté par la Récolte de la manne, qui est une étude préparatoire pour un tableau commandé par un monastère de Naples. D autres surprises attendent le visiteur : comme L ange jouant du luth, de Giovanni Antonio Sogliani, dessiné à la pierre noire et rehaussé de blanc sur un papier blanc, la Tête de jeune fille, d Andrea del Sarto, une étude pour la Pietà aujourd hui à la Galleria du palais Pitti de Florence, ou son Portrait de jeune fille avec un Petrachino (le tableau est conservé aux Offices). Et que dire du superbe portrait d Andrea Pracinelli dit il Brescianino dessiné à la pierre noire avec des rehauts à la craie blanche? Cette petite exposition est un enchantement et les Carnets d études qui l accompagnent sont une source d informations très riches et précieuses sur l histoire de ces dessins. Personne ne devrait se priver du plaisir de la découvrir. Giorgio Podestà LA BOÎTE À PIXELS L atelier du peintre vu par François Rousseau «Atelier», François Rousseau, à la Maison européenne de la photographie, jusqu au 5 avril Coffret en édition limitée, numéroté et signé (2 tomes, un DVD, un CD), édition Maison européenne de la photographie. 150 euros. D es nouvelles expositions que propose la Maison européenne de la photographie, une aura retenue notre attention, tant elle semble éclipser les autres. Il s agit de celle de François Rousseau : ce photographe, qui a été peintre avant de devenir photographe de mode (signant notamment le calendrier du XV de France, les Dieux du stade), propose un travail d une qualité plastique et d une recherche esthétique remarquable. Son projet «Atelier», monté en 2008 à New York, lui fut inspiré par la lecture du roman de Patrick Grainville, l Atelier du peintre. L atelier de François Rousseau dérange, à tous les sens du terme. Il désordonne un certain ordre des choses, bouscule la tranquillité de notre regard. Il y a d abord, sautant aux yeux, l exposition de la nudité, qui repose sur la variété des physionomies: aux physiques d athlètes et de mannequins de publicités, se mêlent des corps obèses, et toutes les couleurs de peaux, parfois tatouées, s enchevêtrent. L entrelacement érotique des hommes d un côté, des femmes de l autre, puis des deux genres ensemble, renvoie l image d une bacchanale entre l antique et le moderne. Ce que François Rousseau dérange encore c est la stabilité de la limite entre les genres. La maîtrise de la lumière, l espace savamment agencé, le travail des couleurs renvoient simultanément aux deux champs a priori contradictoires de la mode et de la peinture. On retrouvera ainsi une variation sur les Époux Arnolfini, de Van Eyk, sur un pan de mur, trois immenses nus aux visages impassibles rappelleront la statuaire grecque de la période archaïque. Beaux-arts et pop culture cohabitent avec un naturel étonnant, au point que ce n est pas la rencontre des deux univers que l on perçoit de prime abord, mais un ensemble parfaitement cohérent. François Rousseau joue avec les codes, interpelle le spectateur, notamment par les nombreux dispositifs de mise en abîme et de réflexivité présents dans ses photographies : le rideau devant lequel posent les modèles se soulève ainsi vers des coulisses inattendues, de même que les jeux de miroirs fragmentent l espace de l image, perdent notre regard et démultiplient les lignes de fuite. L impression très forte que laisse cette exposition tient ainsi sans doute à la grande taille des clichés, elle est indéniablement renforcée par la diffusion, tous les jours, à 17 heures, d une pièce musicale de vingt-cinq minutes, Life Class, du compositeur Mikael Karlsson : la rencontre de l image et du son accentue le sentiment d étrangeté d une expérience esthétique décidément marquée du sceau de l hybridation. On l aura compris, le travail de François Rousseau est d une grande exigence, on pourrait lui reprocher une tendance à la préciosité, mais sa maîtrise de l espace et son inventivité ne peuvent que forcer l admiration. Clémentine Hougue L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). X I I

13 C I N É M A N ous n irons plus aux bois, les lauriers sont coupés Encore une fois pour ma petite odyssée mensuelle à travers l archipel filmique, j opte pour la narration, écartant la lourde et traditionnelle argumentation critique, malgré qu en aient quelques engoncés dans leur esprit de sérieux qui me taxent d indigence. Revenons à nos lauriers, et aux belles et beaux qui sont venus les ramasser. Benicio Del Toro a ramassé le prix de l interprétation masculine à Cannes pour Che. Ce mardi matin-là, à 9 h 35, nous étions une maigre poignée de guevaristes à suivre l Argentin (première partie), à travers la jungle cubaine, marchant, marchant comme sur un interminable sentier de grande randonnée, l ouïe réjouie de pétarades diverses ; l après-midi de ce même mardi, à 16 h 50, nous en étions quatre poignées, prenant part à la Guérilla (seconde partie), marchant, marchant en Bolivie jusqu à l aboulie. Et se rendant à l évidence que Steven Soderbergh pourrait être français : il n a pas la tête épique. Benicio? Il joue les asthmatiques aussi admirablement qu Edwige Feuillère les phtisiques dans la Dame aux camélias. Kate Winslet a ramassé l oscar de la meilleure actrice pour son rôle dans The Reader (sortie prévue en avril) et le Golden Globe pour celui qu elle tient dans Revolutionnary Road, cette rue de la Révolution, où débarquent les charmants Wheeler dans les années 1950, ressortit à l antiphrase, car c est le lieu même du conformisme, où s abîment les illusions de la jeunesse et où se distillent les mélancolies de l âge adulte. Dans ces Noces rebelles (titre français), sous la direction de son mari Sam Mendes, Kate est parcourue et secourue par un beau désespoir. Son partenaire Leonardo Di Caprio, qui a pris, au propre et au figuré, du poids et dont le regard transparent diffuse une insondable taedium vitae, exhale toujours une délicieuse odeur de lotion après-rasage. CHRONIQUE DE CLAUDE SCHOPP Journal du cinémateur Slumdog Millionaire (Millionnaire pouilleux de bidonville, traduction de sous-titre), après le Golden Globe, a ramassé l oscar du meilleur film, et Danny Boyle celui du meilleur réalisateur, sans compter six autres broutilles. Il a fallu toute l insistance de mon ami B. pour m y traîner, et encore sous promesse d une surprise qui me toucherait de près. Film singulier en vérité, dont l étrangeté culmine au générique de fin avec le ballet bollywoodien, au cours duquel les morts se relèvent pour rejoindre dans leur danse énergique et joyeuse le couple des jeunes amants. Comme si tout était spectacle, même (et peut-être surtout) la misère. Ce mélodrame profondément populaire, m écrivait B., après coup, était «tout à la gloire orientale de notre Alexandre Dumas (c était là la surprise), car être le livre de lecture de jeunes Indiens des bidonvilles, pour enfin donner bonheur et fortune à l un d entre eux, n est-ce pas quelque chose?». Dominique Blanc a ramassé à Venise la coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine. L excellence de l interprète, qui s empare subtilement de son rôle de jalouse pathologique, ne saurait occulter la qualité et l originalité de la mise en scène : Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic signent, sur le motif des lointaines banlieues, une immense toile d abstraction lyrique, décrite par Gaël et employant savamment le contre-jour, comme représentation des ténèbres intérieures de l héroïne. The Curious Case of Benjamin Button (l Étrange histoire de Benjamin Button ou Bouton) n a presque rien ramassé, alors qu il était sur les rangs pour le meilleur film, le meilleur comédien (Brad Pitt), le meilleur second rôle féminin, le meilleur réalisateur (David Fincher), la meilleure adaptation, etc. C est une fable élégante et mélancolique sur le temps et l éphémère beauté : tandis que les autres débobinent leur vie de la naissance à la mort, Bouton rembobine la sienne de la mort à la naissance, désespéré de ne pouvoir vieillir près de la femme qu il aime. Le long film n est pas indigne de la courte nouvelle de John Scott Fitzgerald dont il s inspire et Brad Pitt sort gracieusement de ses bains de jouvence successifs. Membre unique de mon jury personnel, j entre à mon tour dans la danse pour distribuet mes récompenses : Le laurier d or à Joachim Lafosse, dont Élève libre passe la promesse entrevue dans Ça rend heureux et Nue propriété, même si José a le soin de mettre la bride à mon emballement. Le prix de l ego lyrique et sarcastique à Of Time and the City (Du temps et de la ville), le documentaire de Terence Davies, le temps est celui de l enfance, les années 1950, et la ville Liverpool d avant les Beatles. Le prix de la sérénité retrouvée aux 35 Rhums de Claire Denis, qui respire avec nos frères antillais exilés ici. Le prix de la renaissance du regard au Chant des oiseaux d Albert Serra, dont les Gaspar, Melchior, Balthazar catalans se perdent dans les splendeurs du noir et blanc afin de faire retrouver le simple sens de la beauté. Le prix du rien plaisant au Bal des actrices de Maïwenn. Le prix de la fable burlesque et humaniste à Costa-Gavras et à l Eden à l ouest, traitement inattendu d un thème à l actualité tragique, l émigration, sur laquelle cinéma a l honneur de ne pas fermer les yeux. Le prix du plus solide nerf de bœuf à fustiger les dictateurs à Pablo Larrain et à son Tony Manero, faux sosie de Travolta et vrai symbole des Pinochet de toutes obédiences. Le prix du voyage superflu à Donne-moi la main (Road Movie) de Pascal-Alex Vincent, mettant en scène de vrais jumeaux jouant faux dans un road movie qui ne tient pas la route. Le prix du plus puissant décapant pour idées reçues et vitrifiées à Avi Mograbi, lui qui a eu le courage de déclarer : «Je soutiens sans ambiguïté l existence de l État d Israël, mais j estime qu il ne doit plus être un État juif, mais un État pour tous ses citoyens à égalité.» La sortie de Z32, saluée le mois dernier par Vincent Dieutre, s accompagne de la reprise de deux de ses films précédents, leçons d intelligence et d irrévérence : Août (Avant l explosion) et Pour un seul de mes deux yeux. Maintenant : «Embrassez qui vous voudrez!» Vision des mondes parallèles Jonas, ou les dangers de l éducation L Autre, film français de Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard, avec Dominique Blanc, Cyril Gueï, Peter Bonke (97 minutes). C ertains territoires de la province française ou de la banlieue parisienne ont peu de représentations au cinéma. La plupart des fictions s appuient sur des habitudes de consommation et montrent des espaces de convention qui n ont rien à voir avec la réalité. Les villes aux périphéries identiques avec leurs zones commerciales en bord de route, les banlieues qui ne seraient pas l archétype permanent de la crise de nos sociétés constituent des mondes parallèles presque sans récits ni images. Avant même de mettre en scène l après d une séparation amoureuse, l Autre propose l émergence de certains de ces lieux de circulation et de vie : un centre commercial, un restaurant appartenant à une chaîne, des RER, des échangeurs autoroutiers ou des zones conçues pour la circulation automobile mais longées et traversées par des piétons. Des lieux que notre imaginaire souhaiterait glauques et inquiétants mais qui sont juste banalement quotidiens. Les personnes qui vous suivent dans un chemin désert courent comme vous après leur bus, rien de plus. Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard élargissent les frontières des mondes cinématographiques pour jouer avec la paranoïa naturelle du spectateur et construire autrement l apparition des spectres et de la peur. En adaptant l Occupation, d Annie Ernaux, les cinéastes renouent avec le thème du double qui constituait déjà l enjeu politique et esthétique d un de leurs précédents films, Dancing, mais passent d une cohabitation pacifique et inopinée avec les passagers clandestins de nos vies à un état limite d anéantissement de soi. Les petits réajustements successifs que suscitent les ruptures sentimentales dans la manière de se voir et de se rencontrer, la déconstruction des automatismes de la relation fissurent le quotidien et permettent dans la tension qui enlève toute gratuité à chaque geste, à chaque mot prononcé, le surgissement d une rivale fantasmée. Quelques éléments et de nombreux silences suffisent au personnage de Dominique Blanc à composer, par dissemblance et ressemblance à soi, la figure de la nouvelle compagne de son ancien amant jusqu à s y identifier et s anéantir dans cette dualité fictive. Le fantastique de Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard se nourrit de la perturbation des habitudes dans un espace familier et profite des défaillances d un être pour ajouter des corps à ce monde, doubles aux vies parallèles qui infiltrent notre univers mental pour le rééquilibrer (Dancing) ou le détruire (l Autre). Gaël Pasquier Élève libre, de Joachim Lafosse (Belgique, France 2009), 1 h 45, avec Jonas Bloquet, Jonathan Zaccaï. D es gémissements dont on ne sait pas trop s ils sont de jouissance ou de souffrance ponctuent le générique sur fond noir d Élève libre, le quatrième long métrage du jeune et talentueux réalisateur belge Joachim Lafosse. Ce sont les cris d un bel adolescent blond qui sur un court de tennis renvoie inlassablement les balles d un partenaire d entraînement qui reste confiné dans le hors-champ. Comme tout au long du film, réalisé entièrement en plans-séquences (à l exception de deux courtes scènes de voiture), aucun contrechamp, aucun changement de plan ne vient interrompre cette ouverture centrée sur le personnage principal, Jonas, qui est filmé en mouvement et plan serré, enfermé dans son effort et plaisir solitaire ; le monde qui l environne, où les jeunes de son âge sont étrangement absents, reste flou jusqu à ce qu il se dirige à la fin de son entraînement vers un groupe de jeunes trentenaires qui l entourent de leur bienveillante sollicitude. Dans le dernier plan du film, Jonas apparaît immobile, face à la caméra, dans un plan d ensemble fixe, au milieu d autres élèves ; il pousse un imperceptible soupir de soulagement lorsqu il entend son nom prononcé hors champ dans la liste des reçus au concours qu il a présenté en candidat libre : l épreuve scolaire est surmontée, quant à celle plus personnelle de la libre initiation aux choses de la vie, si elle semble avoir été profitable, on ne saura pas si elle est de celle qui fait naître un jeune adulte ou définitivement mourir l enfance. Entre ces deux très beaux plans, entre les cris initiaux et le silence final, entre l isolement d un adolescent en situation d échec et sa réintégration dans le monde social des jeunes gens de son âge, Élève libre raconte l histoire d une relation éducative qui se noue, jusqu à l ingérence et la violence, entre Jonas, volontaire et livré à lui-même, et trois jeunes bourgeois (un couple et un célibataire improvisé précepteur) trop zélés à vouloir lui inculquer ce qu ils croient être leur libre-pensée et absence de préjugés moraux. Histoire d un commerce peu équitable, d une éducation intime, trop intime, que Joachim Lafosse met en scène avec une rigueur subtilement manipulatrice, dans un film consciencieusement provoquant et dangereusement lisse, où le spectateur, autour de bons repas, entre échanges de regards complices et au fil de discussions philosophiques, est peu à peu invité à explorer les zones troubles des rapports entre adulte et adolescent, maître et élève, et à questionner les limites incertaines entre pouvoir et désir, transmission et intromission, gai savoir et morne expérience. José Moure DR L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). X I I I

14 M U S I Q U E La planète Koroliov E vgeni Koroliov, vous avez un beau succès public mais vous faites aussi partie des pianistes dont les critiques musicaux surveillent chaque nouvelle interprétation car elles sont parmi celles qui feront référence. Pour ma part, je vous ai rencontré grâce à votre interprétation du Clavier bien tempéré, de Bach, puis des Variations Goldberg, et il m a semblé que votre Bach exprimait exactement ce que j avais toujours voulu que cette musique exprime. Je suis heureux de pouvoir présenter votre travail. Commençons par Bach. Pourquoi occupe-t-il une si grande place dans votre démarche musicale? Evgeni Koroliov. J ai fait très tôt connaissance de la musique de Bach et elle m a aussitôt fasciné. J ai eu le sentiment que tant que cette musique existerait, le monde irait bien. Et Bach est resté pour moi, tout au long de ma vie, un très bon ami. Comment définiriez-vous votre interprétation du Clavier bien tempéré par rapport à celle de Gould (que je trouve bien métronomique. Même si cela a fait longtemps fureur dans le public, c est quand même un peu sec.), de Richter ou d Edwin Fischer, qui sont des musiciens considérables? Evgeni Koroliov. Parmi les enregistrements de ces excellents musiciens il y a des choses merveilleusement réussies et d autres qui me le semblent moins. C est tout à fait normal pour une œuvre aussi gigantesque. Quant à donner un avis sur un enregistrement de soi-même, ce n est évidemment pas facile. Je ne peux que vous dire que, pour moi aussi, concernant mes propres enregistrements, je ne suis pas d accord avec tout. Votre interprétation des Variations Goldberg une des plus passionnantes qui soient me semble tirer cette œuvre vers les temps musicaux qui vont venir, c est-à-dire le romantisme allemand et son sens du chant, qui conçoit la liberté autrement que le cantor de Leipzig. Evgeni Koroliov. J ai essayé de rendre l esprit de cette musique, tel que je le ressens. C était mon dessein. C est aux autres de juger si j ai réussi. Pourquoi avoir choisi la Fantaisie et le Grand Duo, de Schubert? Pour avoir le plaisir de jouer avec votre épouse? Evgeni Koroliov. Bien sûr, je suis ravi de jouer avec ma femme en duo au piano, et aussi d autres musiques de chambre. Ce n est pas un hasard si nous jouons en duo depuis que nous nous sommes rencontrés, il y a trente ans. Je dois avouer que je considère ces deux grandes pièces de Schubert (le Grand Duo et la Fantaisie) comme des œuvres de génie. Que trouvez-vous dans la musique de Prokofiev? Et dans celle de Chostakovitch? Evgeni Koroliov. Pour moi, ce sont les deux derniers compositeurs qui ont su exprimer par des moyens néoclassiques, parfois même néoromantiques, des contenus profondément humains. Vous avez reçu l enseignement de deux fortes personnalités du monde musical russe, Heinrich Neuhaus et Maria Yudina. Pouvez-vous nous en parler? Evgeni Koroliov. Je dois énormément de choses, je crois, à ces deux grands musiciens. Ce qui me fascine chez Heinrich Neuhaus, c est son rapport à l art comme concept, pour ainsi dire son culte de l art, et son sentiment (qu il a d ailleurs transmis à d autres) que l art est un arbre avec d innombrables branches. Maria Yudina, une personnalité hors norme, m a appris, je l espère, à ne jamais nier ma propre vérité, même si elle déplaît à d autres. Quelle est votre opinion sur Richter? Evgeni Koroliov. J ai entendu de nombreux concerts et enregistrements de ce musicien hors pair. Ses concerts à Moscou, au milieu des années soixante (mais aussi d autres plus tardifs), étaient d un niveau musical incroyablement élevé. Beaucoup de ses enregistrements restent toujours hautement PHILIPPE CHABANIS intéressants, je pense surtout à l enregistrement incomparable de la 8 e Sonate pour piano, de Prokofiev. D autres nombreux excellents musiciens du XX e siècle m ont attiré et fasciné, en premier lieu des chefs d orchestre comme Knappertsbusch, Furtwängler, Carlos Kleiber ou Geiger, des instrumentistes comme David Oistrakh ou le jeune Oleg Kagan, ou des chanteurs comme Lotte Lehmann, E. Schumann, D. Fischer-Dieskau, E. Schwarzkopf. Mais parmi les pianistes comment ne pas reconnaître Edwin Fischer, Schnabel, Sofronitski, Cortot, Clara Haskil ou le vieux Horzowsky? Vous avez quitté votre pays, la Russie, il y a maintenant une trentaine d années et vous vous êtes installé en Allemagne avec votre épouse, la pianiste Lioupka Hadzigeorgieva. Est-ce facile d être un exilé? Et pourquoi avoir choisi l Allemagne? Evgeni Koroliov. Je dirais que ce n est pas tellement moi qui ai choisi l Allemagne, mais que c est plutôt l Allemagne qui m a choisi. Même si vivre à l étranger ne va jamais sans difficulté, en Allemagne, nous nous sommes acclimatés dans un pays civilisé du monde occidental et, qui plus est, dans un pays qui a vu naître nombre des plus grands compositeurs, qui a donné au monde quelques-uns des plus grands philosophes et une poésie et une littérature formidables. Ce qui nous a aussi sûrement aidés, c est d avoir pu revoir nos pays d origine respectifs à plusieurs reprises. Quels sont vos projets? Evgeni Koroliov. Pour la première moitié de 2009, il y a avant tout trois enregistrements prévus. Chopin, avec les Mazurkas, cinq sonates pour piano de Haydn et les quintettes pour piano de Schumann et Chostakovich, avec le quatuor Prazak. Et beaucoup de concerts. Je suis très content à l idée des deux récitals à Paris, et surtout d un concert à Milan, où je vais jouer avec ma femme et deux de mes meilleurs étudiants, et avec l orchestre de chambre de Milan, des concertos pour piano de J.-S. Bach (pour un, deux, trois et quatre pianos). Entretien réalisé par François Eychart (les réponses d Evgeni Koroliov ont été traduites de l allemand par Susanne Ditschler). (Les enregistrements d Evgeni Koroliov sont édités par les firmes Tacet et Hännsler.) Le Clavier bien tempéré, l Art de la fugue, Suites françaises (T), Variations Goldberg (H), de J.-S. Bach ; Sonates (H), de Haydn ; Suites pour piano (H), de Haendel ; Sonates K. 282, 457, 331, Fantaisie K. 475, Sonates K. 533, 494, 310, 545, 281 (H), de Mozart ; Sonates D. 960 et 780, et Duo et Fantaisie (T), de Schubert ; Kreisleriana, Scènes d enfant (T), de Schumann ; Préludes, livres I et II, (T), de Debussy ; Visions fugitives, Sonate n 3 (T), de Prokofiev ; 2 Sonates pour piano (H), de Chostakovitch. Aimez-vous Brahms, Chopin et Henry Purcell? I l est des biographies linéaires qui suivent, pas à pas, les chronologies des vies et des œuvres, généralement volumineuses. Il en est de plus réduites qui cherchent à pointer les orientations d une vie et d une œuvre. C est le cas de la collection «Classica» chez Actes Sud, avec des résultats, inévitablement, inégaux. Le récent Johannes Brahms,de Stéphane Barsacq (1) est plutôt réussi alors que le Henry Purcell de Claude Hermann, est plutôt brouillon. Le Chopin évoqué est celui de sa liaison avec George Sand, interprétée au théâtre par l idéale Macha Méril accompagnée par le pianiste Marc Laforet que l on ne présente plus et qui abuse, peut-être, de son étourdissante virtuosité ; les textes sont d une belle langue, choisis et assemblés par Bruno Villien (2). Brahms n a, apparemment, pas connu Chopin que Robert et Clara Schumann ont découvert. A-t-il été un classique attardé ou un romantique de plus? Sa musique multiple ne permet pas de réponse aisée ; d autant que l homme a été, si l on peut dire, d une grande diversité. On ignore d ordinaire son goût des anciens ; à l image de Félix Mendelsohnn, il a fait éditer François Couperin et s est passionné pour les baroques. L auteur l affirme : «C est le premier musicien savant de l histoire» alors qu il s agit d un autodidacte! Nikolaus Harnoncourt, orfèvre en la matière, détecte dans certaines de ses Quatre Symphonies des traces de partitions françaises d Antoine Forqueray! Selon J. Brahms «Le passé est un des visages du futur» : aussi son style est-il neuf et immémorial. Ce n est pas un Beethoven II, en témoignent ses deux Concertos pour piano, celui pour violon et le double, son Requiem allemand où perce une foi de protestant. En contact avec Frédéric Nietzsche, lecteur d Arthur Schopenhauer, il est différent de Richard Wagner et adversaire parfois du même et de Franz Liszt : il ne rejoint pas la bannière de «la musique de l avenir». Pour preuve le bloc décisif de sa Musique de chambre, l une des plus accomplies et des plus secrètes de son siècle qui n en manque pourtant pas! Témoin de la folie de R. Schumann, il fut l ami de Clara Schumann, séparé d elle par le spectre de l inceste ; il fut amoureux de pratiquement toutes ses jeunes élèves, Julie Schumann comprise, et des grandes dames qu il croisa dans son itinéraire mondain, comme, du reste, des prostituées découvertes enfant sur les quais de son Hambourg natal. La seconde partie de sa vie se déroule à Vienne, l homme du Nord devient méridional, l Italie le fascine. Protecteur d Antonin Dvorak, rétif à l opéra malgré les pressions d Ivan Tourgueniev, comme Mozart sur le tard, le son de la clarinette le fascine qui symbolise peut-être cette pensée de midi. D où le Quintette, le Trio et deux sonates ; sans oublier le piano souverain et ultime des Klavierstücke. Page exceptionnelle, «densité simplifiée». Les nazis ont voulu le «récupérer», lui qui est né en 1833 et il fallait effacer Gustav Mahler, avec son concours involontaire et celui d Anton Bruckner. En vain! De nos jours Johannes Brahms incarne la musique universelle. UN CERTAIN HENRY PURCELL Malgré divers prédécesseurs, Henry Purcell ( ) représente l émergence de la musique anglaise, quelques décennies après un tourbillon nommé William Shakespeare. Le livre de Claude Hermann insiste sur les obstacles qui ont pesé sur cette genèse, telles l influence de la musique française (nous sommes en plein règne de Louis XIV) et les innovations incessantes de l art italien. Ainsi H. Purcell, auteur d anthems, d odes, de songs, est-il le premier à faire graver un ensemble de sonates (clavecin) et à développer une assez géniale précocité : il rejoint, dès ses premières années, la Chapelle royale, il y étudie les polyphonistes et madrigalistes de la Renaissance et s assure un apprentissage professionnel. Composant sous les règnes de trois souverains, plus ou moins catholiques, Charles II, Jacques II et Guillaume d Orange dit III, il subit les goûts et, sans doute, les lubies de ces trois majestés ainsi que les réactions d un public encore peu éduqué, n appréciant guère les opéras, au profit des masques. Cependant la situation évolue, les conflits entre théâtres, troupes, ont lieu dans une capitale, Londres, qui devient plus commerciale, commence à pratiquer l édition musicale et à changer de statut. Au cours de ces années H. Purcell compose la plupart de ses grands chefs-d œuvre lui assurant une postérité décisive. Didon et Enée, seul opéra intégral, suivent des semi-opéras, King Arthur, The Fairy Queen, The Indian Queen, etc. Œuvres dispendieuses, décors, costumes, machineries, etc., mais toujours d une qualité unique d inspiration et d écriture. H. Purcell demeure la principale référence jusqu à ce que, profitant des exils et des séjours de Haendel, Haydn, Mendelsohn, la fin du XIX e siècle et le XX e siècle ouvrent enfin les portes de la modernité à la musique anglaise, Edward Elgar, Gustav Holst, Frédéric Délius, Ralph Vaugan-Williams, Benjamin Britten, Michaël Tippett et une série ininterrompue de musiciens contemporains. Henry Purcell demeure! Claude Glayman (1) Johannes Brahms, de Stéphane Barsacq, préface d Hélène Grimaud, Actes Sud «Classica». 176 pages, 16 euros. Henry Purcell, de Claude Hermann. Actes Sud «Classica». 189 pages, 18 euros. (2) Feu sacré, Théâtre de la Porte Saint-Martin, février L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). X I V

15 Que dire de plus sur Miles Davis qui n a été dit? Quincy Troupe, le biographe autorisé (1) du trompettiste, relève en quelque sorte le défi en apportant le témoignage de la dense et rare amitié qui le lia au musicien, du printemps 1986 jusqu à la mort de ce dernier, en 1991 (2). Une amitié tempétueuse, toutefois, parce que Miles Davis était d une approche guère facile. On connaissait ses sautes d humeur, la verdeur de son langage, l hostilité qu il manifestait envers toute relation trop proche, qu il ressentait comme une intrusion menaçant son espace privé. L ensemble donnait de lui l image d un personnage acariâtre, agressif et fort désagréable. Quincy Troupe, Noir originaire de Saint Louis (Missouri), tout comme Miles Davis, découvrit sa musique en 1956, lors d un passage au club Peacok Alley du fameux quintette hardbop où œuvrait la découverte de Miles, le prodigieux saxo ténor John Coltrane. Dès lors, Quincy Troupe n eut de cesse de rencontrer le leader, considéré à Saint Louis comme une sorte de héros idéalisé. N était-il pas parti pour New York à dix-neuf ans et n avait-il pas réussi à se produire aux côtés du grand Charlie Parker et à fréquenter les figures majeures de la scène musicale tel Thelonious Monk? Et Miles avait grandi. Dix ans après, il s était imposé non seulement sur le plan national, mais en Europe. Il apparaissait comme une espèce d incorruptible totalement engagé dans un projet musical exigeant duquel il ne tolérait aucune concession. Dans sa vie, il adoptait le même type de comportement. Il devint un modèle identificatoire pour les jeunes Afro-Américains, d autant que jouant une musique raffinée et subtile il s avéra, de par sa présence et sa posture, un ambassadeur de l élégance, avec le brin de mystère qui le fit surnommer «le Prince des ténèbres». Il ne fut pas facile pour Quincy Troupe, poète, d aborder l icône. Trois rencontres seulement en vingt ans! Et puis, à l occasion d une interview pour le magazine Spin, la naissance, de M U S I Q U E / T H É Â T R E Un vrai théâtre de service public I l y a peu, rendant compte du Coriolan, de Shakespeare, monté par Christian Schiaretti et son équipe du TNP, j avais souligné le fait que ce spectacle me semblait emblématique d un véritable théâtre de service public. Avec la Charrue et les étoiles, de l Irlandais Sean O Casey, que met en scène, avec beaucoup moins de moyens, mais avec une tout aussi grande inventivité, la jeune Irène Bonnaud, on peut dire que l on se trouve dans le même registre de théâtre de service public, pour ne pas parler de théâtre populaire, ce dernier terme, comme celui de citoyen mis à toutes les sauces, étant complètement dévalorisé au point de tomber parfois dans sa caricature populiste. Ce n est pas un hasard si, au théâtre, Sean O Casey connut son heure de gloire en France dans les années soixante, au TNP de Jean Vilar (avec notamment la création de Roses rouges pour moi), si, par la suite, ce sont des pionniers de la décentralisation comme Gabriel Garran, Guy Rétoré ou Bernard Sobel qui le mirent en scène. Un long silence s ensuivit, enfin rompu au début des années 2000 par le regretté Marc François (Nanni sort ce soir), plus récemment encore par Célie Pauthe, qui donna au Studio de la Comédie-Française la Fin du commencement. Deux spectacles mineurs préparatoires, si on ose dire, du travail d Irène Bonnaud sur un texte majeur, celui-là qu elle vient de créer au Théâtre Dijon-Bourgogne. Irène Bonnaud apporte ainsi l irréfutable preuve de l importance de cet Irlandais, mort en 1964 dans sa quatre-vingt-quatrième année, auteur d une œuvre conséquente et de quelques chefs-d œuvre comme justement la Charrue et les étoiles. Dans quasiment toutes ses pièces O Casey colle à l histoire pleine de bruit et de fureur de son pays. Politiquement engagé (au Parti communiste notamment), il évoque la grève générale de 1913 dans Roses rouges pour moi, la guerre d indépendance dans l Ombre d un franc-tireur, ou la Première Guerre mondiale dans la Coupe d argent, toujours dans un grand mélange d anticléricalisme, d anti-nationalisme et d amour inconditionnel pour sa terre natale. Entre rire et larmes, signes évidents d un amour inconsidéré pour la vie tout simplement, et les humains, si humains, qui la vivent tant bien que mal. Miles intime par le désir de Miles Davis, d une amitié et l occasion de nombreux entretiens qui serviront de base à la biographie évoquée plus haut. En dehors de cette obligation qui les retiendra dixhuit mois le travail littéraire est achevé en septembre 1988 et le livre paraîtra un an plus tard, les trois dernières années de la vie de Miles seront amplement partagées par Quincy Troupe. Il nous décrit alors un Miles Davis, certes riche et célèbre, mais complexe et contradictoire, se croyant doué de perceptions extra-sensorielles, capable de communiquer avec les esprits, et tout simplement humain : rébarbatif, gai, généreux, excessif, ombrageux, machiste, infatigable chercheur musical, mais également peintre, ayant connu nombre d épreuves, dont cette énigmatique retraite de 1975 à 1980, où les rumeurs allèrent bon train puisqu on le crut disparu. À l époque, profondément déprimé, il ne supportait pas l idée de la mort, il avait dû affronter celle de John Coltrane, qu il avait passionnément aimé et, plus tard, celle de ses amis, dont Gil Evans, Bill Evans, et celle de Charlie Mingus, d un cousinage esthétique éloigné, ou encore celle de Sammy Davis Jr. Pendant cinq ans, il avait connu la chute libre : la cocaïne, l alcool, la sexualité débridée et sans amour, l absence de musique, la solitude, la maladie (les conséquences d un diabète grave). Dans Miles et moi, Quincy Troupe ne se veut pas anecdotique. Bien sûr, il révèle détails et bons mots, mais c est le parcours musical considérable de Miles Davis et le fait qu une musique d un tel enchantement ait pu naître d un homme aussi insaisissable et tourmenté qui le retiennent. Quincy Troupe est avant tout un amateur de jazz et un inconditionnel de son mentor. L adulation de cette musique l a porté dans son désir d approcher le créateur au plus près. Il a perçu ce sur quoi tout le monde s entend l incessante quête de Miles, explorant l univers des musiques du monde, tout en conservant l idiome fondamental du jazz, sans s y limiter. La Charrue et les étoiles, de l Irlandais Sean O Casey. C est tout cela que l on retrouve dans la Charrue et les étoiles, pièce écrite en 1926, et qui évoque les habitants d un immeuble de Dublin pendant l insurrection de Pâques Un petit monde à soi seul, avec ses petites histoires incluses dans la grande. L intime et le monde avec ses travers et ses beautés, car O Casey refuse toute charge caricaturale : pas de bons d un côté et des mauvais de l autre, simplement une humanité avec ses contradictions, ses bassesses et sa générosité, qu elle soit irlandaise, nationaliste, ou anglaise, qui est pourtant, en la circonstance, l occupante. Le théâtre d O Casey qui fut luimême membre de l Armée citoyenne irlandaise, n est pas un théâtre de propagande, et l on comprend aisément qu à sa création la pièce ait fortement déplu aux nationalistes de tout poil au point de provoquer une émeute au théâtre de l Abbaye, le grand théâtre national de Dublin Irène Bonnaud s est saisie de ce texte sans aucun complexe, de la traduction (avec Christophe Triau) à sa réalisation. En le respectant totalement, tout en faisant en sorte de le faire glisser et coïncider avec d autres temporalités. Et c est vrai que cette insurrection irlandaise rappelle à bien des égards quelques autres conflits plus récents, ici et là, en Europe et ailleurs. L oublierait-on qu un mur composé d écrans vidéo, diffusant en boucle les mêmes images de guerre, nous le rappellerait avec insistance. C est bien là la seule concession à la modernité : on demeure, pour le reste, dans un grand classicisme. C est vrai aussi que ce travail renvoie à deux autres mises en scène d Irène Bonnaud, soit Tracteur, de Heiner Müller, et Music Hall 56, de John Osborne. Une ligne qui passe également par Büchner, dont elle a monté le Lenz, se dessine clairement dans son parcours. Elle la trace désormais avec une maîtrise affirmée dans la direction d acteurs, tous épatants dans ce genre de théâtre, les rôles s y prêtent avec un trio majeur, composé de Martine Schambacher, Dan Artus, deux fidèles du travail du metteur en scène, et Edmond Vuillod. Tous très à l aise dans la scénographie d une autre habituée, Claire Le Gal, éclairée par le fidèle Daniel Lévy En un mot, un travail d équipe (qui a accueilli cette fois-ci, production oblige, des acteurs suisses) qui correspond en tout point à ce type de pièce. Un «type» qui refait surface avec une efficacité certaine, comme en atteste la réception du public. Jean-Pierre Han La Charrue et les étoiles, de Sean O Casey. Théâtre 71 de Malakoff. Du 3 au 15 mars. Tél. : Aussi Quincy rappelle-t-il les grandes séquences de l œuvre de Davis à partir du moment où, émancipé de la tutelle de Charlie Parker, il trace son propre sillon. Et ce sera alors la cascade de ce qu il faudra bien appeler masterpieces : Bag s Groove (1954), Round About Midnight (1956), Milestones (1958), Kind of Blue (1959), Sublime (le plus vendu des albums de jazz : 2 millions d exemplaires!), Sketches of Spain (avec l interprétation brillante du Concerto d Aranjuez, 1959), Nefertiti et Filles du Kilimanjaro (1966 et 1967), In a Silent Way (1968), qui inaugure les deux décennies de la période dite «électrique», où Miles combinera nouvelles technologies du son, funk, rock, rap, influences indiennes, africaines et antillaises, et ce sera le fameux Bitches Brew (1969), diffusé lui aussi à plusieurs centaines de milliers d exemplaires, On the Corner (1972), etc., jusqu à Tutu Desmond Tutu (1987) et le tout dernier, inachevé, Doo Bop. Périple impressionnant, donc, d un homme qui, se voulant précurseur et populaire, conquit une audience exceptionnelle qui fit de lui une star internationale, admirée et courtisée par les grands du rock, tels Santana, Sting, Prince, et qui demeura frustré par un rêve, celui d enregistrer avec Jimi Hendrix Puis la mort vint, le 29 septembre 1991, le saisir en sa résidence de Malibu (Californie), sous forme d une pneumonie succédant à un accident vasculaire cérébral qui l aurait laissé grabataire. Il avait soixante-cinq ans, dont quarante-cinq d une carrière maintenue au sommet et dont le succès ne se dément pas, les rééditions et les coffrets multiples nous l assurent. Pas de quoi être surpris, Miles Davis n est-il pas une mémoire du jazz, sinon la Mémoire du jazz? Yves Buin (1) Presse de la Renaissance. (2) Miles et moi. Quincy Troupe, Édition du Castor Astral. Traduit de l afro-américain par Émilien Bernard et Alexis Allais. Dire et chanter Desnos D ire et chanter les poèmes de Robert Desnos est un plaisir que le poète a généreusement légué à tous ceux qui souhaitaient être ses interprètes. L exercice peut sembler facile, tant la langue est simple, le rythme évident, voire provocateur, les couleurs vives, les images fortes, qui passent sans qu on y prenne garde de la joie à la souffrance, de l émotion à la sérénité, de la liberté à l emprisonnement, de l amour à la détestation. Il n est pas si aisé qu on peut le croire au premier abord et nécessite de la part de l interprète une complicité avec l auteur qui va bien au-delà de celle qu éprouve le modeste lecteur. C est un voyage périlleux sur la pente vertigineuse d une œuvre aux reliefs imprévisibles. C est la voie qu a choisie Sonia Masson qui a d abord su faire un choix judicieux, plus guidé par ses affinités personnelles que par une vaine chronologie ou exhaustivité. S effaçant devant toute idée de récital, elle réalise un spectacle propre à découvrir ou retrouver l œuvre du poète, à partir à sa recherche. Sonia Masson trouve les accents justes pour communiquer ses troubles et son plaisir. Sa silhouette se fait discrète, sa voix demeure, tantôt grave, tantôt enjouée, distillant l humour ou la sombre éloquence du poète. Le charme s amplifie lorsqu elle chante, en reprenant la partition de Kurt Weill et que l ombre équivoque de Fantômas plane, s allonge et menace, ou qu elle conte de sa voix troublante un poème d amour, sur une musique originale de Pablo Nemirovsky qui l accompagne au bandonéon ou à la flûte basse et l entoure tout au long de ce voyage au pays de Robert Desnos. Sonia Masson demeure modeste, ne s attache qu au texte et semble chercher des regards complices et des cœurs qui battent à l unisson avec le sien et celui du poète retrouvé. Jacques Fraenkel, Robert Desnos, la Liberté ou l amour, par Sonia Masson,Théâtre de la Vieille Grille, Paris V e. L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). X V V. ARBELET

16 I N É D I T Lettre à Jean-Claude Pirotte Paris, le 8 février 2009 MON CHER JEAN-CLAUDE, À Paris, pensées ou images fugitives? Je ne sais. Des visages éphémères plus éphémères que passagers dont la familiarité me laisse perplexe. Aucune chance, bien sûr, d en retrouver un seul par la suite ; mais, et cela, bizarrement, ne m étonne guère, bien que j ignore s il s agit d un heureux hasard ou d une périlleuse nécessité, j ai eu maintes fois l extrême plaisir de retrouver dans la rue des amis, des connaissances ou des visages connus. Et dire que je pensais que cela ne pouvait arriver que dans les villages ou les petites villes, comme Hammam- Sousse où je suis né et ai grandi, ou dans les livres où mots et personnages se font écho, s interpellent, dialoguent, polémiquent et se télescopent même. À Paris, je me rends compte que tout est possible. Comme l a si bien dit un personnage de roman du XIX e siècle. À Paris où le poème, magistral, d Hubert Juin, intitulé, pour mon plus grand plaisir, le Livre des déserts, a été publié en 1957, chez Falaize éditeur. J ignore s il faut orner le mot «désert» d une majuscule, mais j en éprouve la nécessité. Oui, je me trahis en employant le verbe orner et j admets que c est quelqu un d autre qui parle en moi, une sorte de voix intérieure qui, contrairement à l autre, ne prêche pas dans le désert, car que pourrions-nous, nous autres citadins, dire du désert? Rien, sans doute. Il nous reste cependant le désir de s y aventurer. Le désir de s y perdre. Ni plus ni moins. Aussi pourrions-nous justifier nos défaites successives et consécutives. Hubert Juin, lui, l a bien dit : «Le désert nous fait face! Et que sert la mesure des choses anonymes? Et rendre la justice sous le cyprès solaire? Et peser l once de sel? Et purifier le sable? Et souligner de bétel le silence des bien-aimées? le silence de nos bien-aimées? Les hommes dans les sables tirent sur leurs yeux brûlés d étoiles un pan d étoffe, et songent» (page 19) Ce lyrisme m enchante, d autant plus qu il me semble appartenir à quelque chose d autre, à un lyrisme épique dans lequel je retrouve un souffle éminemment antéislamique, celui d Antara Ibn Chaddad, de Ta abbata Charran et d al-chanfara. Sans doute ces noms sont-ils inconnus de la plupart des lecteurs, mais ils existent et, par là même, signifient toujours quelque chose, non seulement dans l histoire littéraire qui les a recensés, mais encore dans la mémoire de la langue et de la culture arabes. Tout comme le nom d Hubert Juin, lui aussi inconnu ou, disons, méconnu. Si je ne peux ni ne veux porter de jugement de valeur sur notre époque en disant qu elle est vile ou dérisoire, je peux du moins me hasarder en avançant qu elle est indigne. Indigne parce qu amnésique. Amnésique parce que, vraiment, inculte. Mais, ni l État ni ses institutions n y sont pour rien, la culture comme la langue, comme le savoir et comme tout dans la vie se conquiert. «Vous chargerez le sel aux flancs de vos mémoires,», dit-elle. Et les coursiers fouettés de pluie, vêtus de brume, écartaient du licol les tentures de l aube.» (page 15) Cette phrase, placée ainsi dans la bouche d une femme, ou faut-il dire de la Femme, la Mémoire, la déesse Mnémosyne, fille d Ouranos (le Ciel) et de Gaïa (la Terre), aimée de Zeus avec qui elle a enfanté les neuf Muses, avec ce miraculeux futur qui fait office d impératif, ouvre le champ, non! le chant à la «promesse de l aube». «Flancs», «mémoires», «coursiers». Je n oublie ni ne perds de vue les autres mots qui, également, me font rêver, mais voilà encore des vocables qui m enchantent puisqu ils me rappellent ce poème d Antara, l esclave de son père, affranchi grâce à sa double qualité de poète et de guerrier. Long est ce poème d Antara, mais il vaut mieux le donner à lire en entier, ne serait-ce que pour honorer la mémoire d une poésie qui n existe que pour les derniers fidèles qui je ne sais par force ou par simple nostalgie, donc faiblesse se permettent encore de la retenir par cœur. 1. Qu en juges tes épées tranchent les têtes de tes ennemis, Et si tu élis demeure dans un lieu déshonorant, hâte-toi de lever le camp. 2. Et si le destin t amène à croiser une personne injuste, sois injuste, Et si tu rencontres des ignorants, sois toi-même ignorant. 3. Et si un lâche t interdit de te battre le jour de la néfaste De peur qu il ne t arrive un malheur au moment de l affrontement des troupes. 4. N écoute pas ses dires et ne t en réjouis pas, Et sois le premier à accourir au moment de la rencontre. 5. Choisis-toi un emplacement qui t élève Ou meurs noble dans la mêlée. 6. Car rien ne peut te protéger contre la mort, Même pas une citadelle hautement fortifiée. 7. Il vaut mieux, pour un homme, mourir dans l honneur Que de vivre rivé à un coin obscur. 8. Même si je compte parmi les esclaves, ma volonté Me situe au-delà des Pléiades et de la constellation d Orion, 9. Où que les chevaliers d Abs méconnaissent ma noble origine, Mon fer de lance et mon épée plaident en ma faveur. 10. C est grâce à ma lance et à mon épée que j ai atteint les cimes, Et non aux liens de parenté et aux prérogatives familiales. 11. Je précipitai mon destrier dans le tourbillon de poussière et il chargea, Tandis que le feu étincelait du tranchant des fers de lance ; 12. Il chargea à gambades jusqu à ce qu il Vainquît et rentrât, sans être une proie. 13. J infligeai un si grand malheur à Bani Harika lorsque Je blessai au cœur Al-Akhyal, 14. Et je tuai exprès leur meilleur chevalier, Rabi a, Ainsi qu Al-Haydhouban et Jaber Ibn Al-Mouhalhal, 15. Et le fils de Rabi a et Al-Harich et Malek Et Zobrokan qui mordit dans la poussière. 16. Et moi, je suis le fils de la négresse qui ressemble À une hyène qui grandit dans les ruines de la maison ; 17. Ses pieds sont ceux de l autruche Et ses cheveux ressemblent à des grains de poivre ; 18. Mais son sourire, sous le voile, est comparable À un éclair étincelant dans la nuit profonde. 19. Ô vous, qui allez vous réfugier dans le sanctuaire gardé, M y avez-vous vu flâner? 20. Votre gloire et ma modeste condition ont trop longtemps duré, Et il est extraordinaire que votre gloire et ma modestie durent si longtemps! 21. Ne me sers pas l eau de la vie dans le déshonneur, mais Sers-moi, dans l honneur, une coupe amère. 22. L eau de la vie, dans le déshonneur, est comme l enfer Et l enfer, dans l honneur, est la meilleure demeure. Oui, il est vrai que plusieurs siècles séparent Antara de Juin, mais qu est-ce qui a changé au fond? Rien, ai-je envie de dire, tant le Livre des déserts déroute par le souffle ô combien épandu qui l anime et qu il déploie en nous. Rien, d autant mieux que même le Paris que nomme le poète n a désormais de sens que par l héritage culturel qu il représente : «Quatre fois seize furent contraints à ce voyage sans retour. Ô nous voici, hommes de foi dans la cité moderne : Paris de nos naissances, capitale violette. Nous voici, témoins des origines fabuleuses, héros des puissances du cœur «ô! ô vil métal de vivre lorsque tout se détourne de l ombre!» (pages 15-16) «Paris de nos naissances» : oui, forcément, bien que ni toi ni moi n y ayons vu le jour ; mais Paris nous a donné la chance de nos renaissances puisque nous sommes nés une seconde fois, que dis-je? une multitude de fois, au bout de chaque vers posé sur le papier ou, comme nous aimons le faire tous deux, psalmodié ou dit à voix haute Et, cher Jean-Claude, je m en suis rendu compte quand tu m as lu, par cette nuit profonde et obscure, Blues de la racaille, poème qui porte doublement son nom. Le blues y est entier non seulement parce qu il dit la tristesse et exprime le noir qui gouverne nos jours, mais encore parce qu il est révolte humaniste et cri de guerre à l encontre de tous ceux qui veulent nous spolier notre droit à la parole et, en somme, nos libertés. La racaille, quant à elle et en dépit de la couronne d épines qui entoure son nom, a, ici, droit de cité. «Certes si nos gueules sont sales les vôtres sont immaculées l usine honorable qui fabriquait les chambres à gaz aujourd hui produit le kärcher lisez donc Primo Levi chers ministres de la République et changez de vocabulaire ignorez-vous que l Évangile selon Mathieu nous apprend que traiter son frère de raca est un crime plus grave que le blasphème ou l assassinat justiciable du Sanhédrin...» Sinon, ce serait au désert de proliférer, selon la prédiction, implacable, de Nietzsche : «Le Désert gagne : malheur à qui porte en soi des Déserts!» Cependant, mon cher Jean-Claude, depuis que je sais que je suis poète, j ai nourri le sentiment de ne pas connaître le désert, même si, aujourd hui, je voudrais y retourner, fût-il poétiquement comme pour y habiter poétiquement. À l instar d Antara, Imru al-kays, Zouheir Ibnu Abi Sulma, Tarafa Ibn al-abd et tous les autres. Peut-être pas à la manière de Mahmoud Darwich. Du moins pas celui qui sévit aujourd hui. Être, pour moi, c est être soi-même dans un autre. Moi-même dans un autre. Moi, dans ma langue, le français ; lui, mon autre moi, dans notre langue commune, toujours le français, celle-là qui est née non loin du désert, qui en provient peut-être, mais qui est autre, différente, parce qu elle est la langue de l autre mais aussi, et surtout, la nôtre ; et, si elle est nôtre, c est parce que nous moi et moi-même - l avons apprise, aimée et fini par la désirer, bien que, désormais, ayons choisi, tout en faisant le chemin inverse pour la manier, de la revendiquer. La remanier, donc, comme si on apprenait à l aimée l art d aimer, tout en tenant compte de ce qu elle est. Langue féminine, salutaire, salvatrice. Écriture féminine, dangereuse et néanmoins rédemptrice. Ainsi soit-il. Je joue le jeu, aussi dangereux soit-il. Comme celui qui traverse le désert. Entre terre et ciel. Entre jaune et bleu. Entre lumière et obscurité. Entre parole et silence. Etc. Pour peu que l aventure soit une épopée. Ou bien, comme le résume ce verset d Hubert Juin, dans lequel toute latitude et toute longitude se trouvent abolies : «Les hommes dans les sables tirent sur leurs yeux brûlés d étoiles un pan d étoffe, et songent» (le Livre des déserts, page 19). Abolies sont d ores et déjà les limites à toute parole, vraie, qui, elle, ne tient compte ni du lieu ni de l acte de naissance. Aujourd hui, je suis né P.S. À mon âge (je suis né en 1981), je ne puis me permettre d avancer une définition de la poésie. Peut-être réussirai-je à exprimer, en quelques lignes, mon amour de la poésie et ma pratique de l écriture, mais je ne ressens pas la nécessité intérieure de définir la poésie. Laissons cela à ceux qui ont déjà cherché et trouvé moi, je cherche encore. Le poème qui accompagne cette lettre, Terre du milieu mère Méditerranée, saura exprimer mieux que moi ma propre relation à la langue et à la poésie. Ni prémédité, ni pensé, ni fabriqué, ce sonnet donne à voir le paradoxe qui est le mien : je suis une voix venue d ailleurs, certes, mais également je suis d ici, puisque j habite la langue de l autre le français, la vôtre. Et si je devais prendre pied quelque part, ce serait dans ce blanc improbable qui sépare les hémistiches des vers, comme dans la poésie arabe classique dont je me sens l héritier en français. Mais il s agit essentiellement d un dialogue voix à deux langues dans un corps double voire multiple, et néanmoins unique. Terre du milieu mère Méditerranée Sur le bord des lèvres ces vers : Ni le voyage n a commencé ni la traversée n a pris fin les mots font s embrasser deux rives d un autre âge : la terre du milieu qui met fin aux confins trace sur les eaux cavalières en partage les voix et images des mille et un parfums d un nord en quête de son sud demeuré sage sud qui n a pas perdu le nord et n a pas faim à l égal de Tunis pareille sœur côtière lèvres closes ou plaie désormais suturée deux pensées sauvages à cent mille chimères lèvres closes dis-je ou la mer liberté ou la mer Méditerranée éploie ses rais art libre liberté mer ô éternité Aymen Hacen L e s L e t t r e s f r a n ç a i s e s. M a r s ( s u p p l é m e n t à l H u m a n i t é d u 7 m a r s ). X V I

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