LE RENOUVELLEMENT DU SENS URBAIN



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Transcription:

1 Centre Scientifique et Technique du Bâtiment Laboratoire de sociologie urbaine générative 4 avenue du Recteur Poincaré 75782 Paris cedex 16 Tél : 01.40.50.29.27 Fax : 01.40.50.28.86 L ABORATOIRE DE S OCIOLOGIE U RBAINE G ENERATIVE LE RENOUVELLEMENT DU SENS URBAIN MICHEL BONETTI PATRICE SECHET JEAN-DIDIER LAFORGUE

2 Sommaire Avant-propos... P.4 1. Le renouvellement du sens urbain Michel Bonetti Patrice Séchet Jean-Didier Laforgue novembre 2005... P. 7 Bibliographie... P. 29 2. Les diverses conceptions du renouvellement urbain Michel Bonetti Mars 2004... P. 30 De l hostilité à l égard de la démolition-reconstruction au plaidoyer en sa faveur... P. 30 La conjonction des facteurs sous-tendant les décisions de démolir... P. 37 Les différentes conceptions qui sous-tendent les projets de renouvellement urbain... P. 44 Conclusion : Les modes de prise en compte de la complexité et de la diversité des contextes urbains, historiques et sociaux... P. 63 Bibliographie... P. 66 3. Les facteurs sous-tendant les politiques et les projets de transformation urbaine Michel Bonetti Avril 1998... P. 67 Préambule... P. 67 Les difficultés d articulation entre l analyse des politiques urbaines et les projets urbains... P. 68 Les fondements de la conception des politiques et des projets urbains... P. 70 Les catégories et les concepts opérationnels structurant la conception des politiques et des projets... P. 84 Des conceptions qui subordonnent les dynamiques urbaines à l organisation de l espace... P. 102 La posture des urbanistes et leurs relations avec les acteurs... P. 109 Conclusion : La construction de l accord des acteurs sur la conception des projets urbains... P. 113 Bibliographie... P. 120

3 4. La résidentialisation des quartiers d habitat social Patrice Séchet... P. 121 Problématique... P. 121 Conception de la résidentialisation valorisant l identité résidentielle... P. 125 5. Le développement de l espace paysager, enjeu majeur de la requalification urbaine. Patrice Séchet... P. 141 Le rejet de la nature par l urbanisme moderne et l invention de l espace paysager... P 141 Modalités de rejet de l espace paysager par l urbanisme... P. 144 L enjeu du développement de l espace paysager dans les processus de requalification... P. 151 La nécessité de transformer les conceptions des professionnels et les modes de gestion... P. 161 Bibliographie... P. 165 6. Recherche et intervention sociologique sur la restructuration urbaine des grands ensembles Michel Bonetti... P.166 La description des processus de programmation générative de la restructuration urbaine des quartiers... P. 164 Les fondements de la problématique d analyse et d intervention... P. 172 La conception de la recherche-action mise en œuvre... P. 175 Le statut des connaissances : l interaction entre la recherche fondamentale et la recherche-action... P. 180 Bibliographie... P. 186 7. La construction d un projet de renouvellement urbain Patrice Séchet, Jean-didier Laforgue... P. 187 Introduction... P. 187 La fabrique du projet du renouvellement urbain... P. 188 Le temps spécifique du diagnostic socio-urbain... P. 193 Logique de requalification : le projet de résidentialisation... P. 199 Logique de restructuration urbaine : le projet de renouvellement... P.210 Logique de qualification et logique de structuration. Quel point de vue régulateur?... P. 221

4 AVANT-PROPOS Cet ouvrage rassemble un certain nombre d articles que nous avons réalisés sur le renouvellement urbain et les processus de requalification urbaine des quartiers d habitat social. Comme chacun sait que cette question constitue un enjeu fondamental du devenir de ces quartiers. Tous ces articles sont fondés sur une conception qui vise à interroger le sens des espaces urbains promus par l urbanisme moderne et le sens des transformations engagées depuis une dizaine d années et qui devraient se développer à l avenir. Cette question du sens qui traverse cet ouvrage constitue en effet l enjeu majeur du renouvellement urbain. Or elle nous paraît largement oblitérée par la majorité des approches qui se développent actuellement, et qui mettent l accent sur une adaptation fonctionnelle des espaces et des voieries sous-tendues par une logique d aménagement. Cette approche fonctionnelle du renouvellement urbain est porteuse de significations très ancrées dans les milieux professionnels et politiques de l urbanisme et de la maîtrise d ouvrage. Elle revient à ne voir dans l espace que des problèmes d organisation foncière, de circulation, d équipements, de fonctionnement technique. Cette approche conduit à un redécoupage des plans-masses sans avoir à s interroger sur la façon dont les habitants vivent dans ces espaces, sans même qu il soit nécessaire d observer et de chercher à comprendre comment la vie sociale s organise dans ces différents lieux. C est un peu le contre-pied de cette approche fonctionnelle à grande échelle qui sous-tend ces différents articles. Ils s interrogent sur le sens, ou plutôt les multiples significations que suscitent les différents espaces concernés, les pratiques dont ils favorisent le déploiement ou qu ils rendent difficile, leur contribution à la formation des identités individuelles et sociales, les sentiments qu ils provoquent, l historicité et l imaginaire dont ils sont potentiellement porteurs. Dans cette perspective l approche du renouvellement du sens urbain qui est pour nous l enjeu majeur revient tout d abord à saisir et comprendre ces multiples signification et à s interroger sur les possibilités de faire évoluer des univers urbains, des ambiances urbaines tristes ou angoissantes, de réduire les tensions sociales et de favoriser des relations plus conviviales, de

5 contribuer à développer des supports identitaires différenciées, de s ancrer dans une historicité et un imaginaire renouvelé des lieux. Il convient de signaler que nous avons d une part une pratique de chercheurs, analysant les significations attachées aux espaces urbains et les conceptions qui sous-tendent les projets de transformation, et d autre part une activité de conseil à la programmation des projets de renouvellement urbain en coopération avec les maîtres d ouvrage, qu il s agisse des villes ou des organismes de logement social. Nous avons ainsi élaboré des programmes de renouvellement urbain à Paris, Nantes, Amiens, Chanteloup les Vignes, Grigny, Dammarie, Soissons, Marseille. Nous conduisons ces missions de programmation en nous appuyant sur les travaux de recherche et les méthodes d analyse socio-urbaine que nous avons développés. La question du renouvellement du sens urbain constitue le fil rouge de ce livre. Après avoir posé cette problématique, l ouvrage est composé de trois séquences correspondant à trois types d approche : Des analyses des conceptions du renouvellement urbain ; Une présentation de nos démarches de recherche-intervention dans le domaine ; Une réflexion sur des modes de transformation pouvant contribuer à ce renouvellement du sens. La présentation de la problématique de renouvellement du sens urbain est donc suivie de l analyse : Des différentes conceptions du renouvellement urbain ; Des facteurs qui sous-tendent la conception des politiques et des projets de transformation urbaine. L article suivant présente la problématique de recherche qui sous-tend les démarches d intervention sociologiques générative que nous mettons en œuvre pour élaborer des programmes de restructuration urbaine. Les derniers articles montrent comment on peut opérer des transformations urbaines visant à développer le «potentiel identitaire socio-spatial» des quartiers, et donc à renouveler le sens dont ils sont porteurs, à travers deux formes d actions : La résidentialisation des quartiers fondée sur la différenciation des espaces ;

6 Le développement des espaces paysagés. Nous montrons enfin dans le dernier article comment cette approche a été utilisée pour élaborer un programme de renouvellement urbain à Dammarie les Lys dans la banlieue de Melun. La problématique d analyse du renouvellement du sens urbain est donc mise à profit à la fois pour interroger les conceptions développées par les urbanistes et pour fonder les démarches de programmation que nous développons et des modes de transformation de l espace qu il est possible de mettre en œuvre.

7 1. LE RENOUVELLEMENT DU SENS URBAIN MICHEL BONETTI - PATRICE SECHET - JEAN-DIDIER LAFORGUE NOVEMBRE 2005 Dans différents articles, nous nous sommes interrogés sur le sens des projets de renouvellement urbain (M. Bonetti, 1998 et 2004), c'est-à-dire sur les conceptions qui soustendent l élaboration de ces projets. La question posée ici est de savoir dans quelle mesure et à quelles conditions la conception de ces projets de renouvellement peut être porteuse d un renouvellement du sens urbain, peut contribuer à modifier en profondeur le sens que les habitants des quartiers concernés et ceux du voisinage donnent à l espace dans lequel ils sont installés ou qu ils côtoient. Il s agit de s interroger sur la capacité de ces projets, en fonction des conceptions qui orientent leur conception, de la «conception de leur conception» pourrions nous dire, à faire évoluer les significations attachées aux lieux faisant l objet de ces transformations. Est-ce que les intentions qui façonnent ces projets et les changements qu ils visent à opérer peuvent modifier les rapports que les habitants entretiennent avec leur environnement? Car le sens donné à un espace participe pour une large part à la formation du rapport que chaque habitant noue avec lui. Ce sont ces significations qui vont faire que les habitants s y sentent bien, aiment s y promener et peuvent s y attacher, ou bien qu ils éprouvent une relative indifférence à l égard de leur environnement, voire qu ils ont une réaction de rejet et sont impatients de pouvoir le quitter au plus vite. Le sens de l espace n est pas réductible au statut social des occupants Mais avant d examiner ce lien entre la conception des projets de renouvellement et l évolution du sens des espaces ainsi remodelés, il importe de lever une équivoque. Pour de nombreux acteurs le sens donné aux espaces urbains dépend essentiellement du statut et de la bonne fortune de ses occupants et de ses usagers. Selon eux, il suffit qu un quartier soit occupé par des classes supérieures pour qu il soit fortement apprécié et valorisé. Inversement, lorsque la

8 population d un quartier se paupérise, il se dégrade et se dévalorise nécessairement, notamment en raison du développement de l insécurité qui accompagnerait automatiquement ce processus de paupérisation. Ce mouvement serait encore plus fort lorsque la proportion d immigrés s accroît de manière significative. Nous ne nions absolument pas que le statut économique et social des habitants influence le sens donné à un espace urbain et les processus de valorisation/dévalorisation qui l affectent. C est effectivement un facteur très important. Par un processus métonymique bien connu, le contenu influence le sens attribué au contenant et le sens donné à un espace urbain dépend pour une part du statut de ses usagers et des pratiques qu ils y déploient. Mais l espace urbain n est pas pour autant un support neutre, çà n est pas seulement le réceptacle passif des significations sociales conférées à ses usagers. Il est aussi producteur de sens et il contribue en retour à la valorisation ou à la dévalorisation de ses habitants. Comme le montrent les enquêtes conduites par Barbara Allen dans plusieurs grands ensembles, les significations de l espace social varient fortement d un quartier à l autre, alors même que la situation socio-économique de leurs habitants est assez semblable. Et à l intérieur de chaque quartier, selon les îlots concernés et les dynamiques propres de leurs occupants, les modes d habiter et les significations conférées à l environnement sont très variés. Certains de ces quartiers, ou certaines parties d entre eux, sont très appréciés pat la majorité de leurs habitants et jouissent d une assez bonne réputation, alors que d autres sont effectivement fortement dépréciés voire rejetés. Nous pouvons inviter les gens qui le souhaitent à se promener dans certains quartiers d habitat social très agréables, notamment à Nantes, à Angers ou à Saint-Nazaire, mais également à Marseille, en région parisienne ou dans la région lyonnaise, et nous les mettons au défi de se rendre compte qu ils hébergent en fait une population particulièrement paupérisée. C est seulement en découvrant les statistiques de peuplement que l on s aperçoit souvent que les habitants sont effectivement très démunis et qu il y a parfois jusqu à 30% de bénéficiaires du RMI. Cette vision mécaniste du lien entre la paupérisation des habitants et la dévalorisation des quartiers repose également sur une confusion entre les causes et les effets. C est en réalité souvent parce qu un quartier est particulièrement mal conçu et mal entretenu par les pouvoirs publics qu il se dégrade et se dévalorise, qu il est abandonné par les habitants les plus solvables et se paupérise. Mais il est certain que la paupérisation d un quartier entraînée par l amorce d un processus de dégradation contribue généralement à aggraver ce processus. On

9 oublie cependant que les processus de dégradation sont dus pour une large part aux déficiences de l entretien et aux dysfonctionnements des services publics. Or, contrairement aux principes républicains dont les pouvoirs publics sont censés être les garants, la qualité des services qu ils fournissent est profondément inégalitaire et se calque sur la logique du marché. La qualité de ces services est effectivement fonction du statut social des habitants et elle tend à se dégrader quand ceux-ci se paupérisent. Les pouvoirs publics, dont les déficiences sont souvent à l origine de la dégradation des quartiers et donc du processus de paupérisation des habitants qui en découle, ont tendance à désinvestir ces quartiers quand ces processus s aggravent. Ce faisant ils ne font que suivre le mouvement opéré par les investisseurs privés. Il faut savoir qu aux Etats-Unis, quand un quartier se dégrade et se paupérise, les banques vont jusqu à instaurer la règle du «red lining» (la mise sur liste rouge) à l encontre des propriétaires immobiliers et des commerçants en leur refusant le moindre prêt. Cette discrimination dans la qualité de l entretien et l efficacité des services publics tient au fait que la fourniture de ces services dépend des exigences des habitants et de leur capacité à les exprimer et à les faire prévaloir auprès des pouvoirs publics. Or le niveau d exigence et ces capacités sont d autant plus forts que les habitants ont un statut plus élevé. Cette discrimination est renforcée par le fait que les dirigeants, mais aussi les employés de ces services, sont inconsciemment plus respectueux et plus attentionnés à l égard des couches supérieures qu envers les plus démunis, a fortiori s ils sont immigrés. Les premiers en raison de leur proximité culturelle, les autres par déférence, se sentent en effets plus valorisés de servir les élites que le peuple, car ils en retirent plus de bénéfices symboliques. En effet, par un jeu de miroir, chacun bénéficie en quelque sorte de l aura qui entoure le destinataire de son action, et craint d être affecté par l opprobre qui pèse sur lui quand il est particulièrement dévalorisé. A la décharge de ces services publics, il ne faut pas oublier que la conception de certains quartiers accroît considérablement les difficultés et les coûts de gestion urbaine : le surdimensionnement des espaces, la confusion entre les espaces publics et privés, la complexité des aménagements qui génère de nombreux espaces résiduels, rendent ces quartiers proprement ingérables. Certains architectes ont beau jeu de dire que des tours occupées par des cadres fonctionnent parfaitement et sont très appréciées, alors que les mêmes bâtiments se dégradent rapidement et sont dévalorisés lorsqu ils sont occupés par des familles démunies. Ils oublient d une part

10 que ces familles ont souvent beaucoup d enfants qui déambulent dans des espaces de circulation restreints et qu elles bénéficient rarement de la même qualité de gestion que les cadres, qui ont la capacité de faire prévaloir leurs exigences. Ce discours, attribuant la dégradation et la dévalorisation des grands ensembles au fait qu ils sont «mal habités» permet d exonérer les concepteurs et les gestionnaires de ces quartiers de leurs responsabilités. On appréciera au passage la saveur de ce qualificatif de «mal habité» attribué aux ménages démunis qui aboutit à leur disqualification. Çà n est pas très loin de la conviction affichée par Le Corbusier affirmant que «les gens ne savent pas habiter», et qu il appartient donc aux architectes de faire œuvre pédagogique et de leur apprendre à habiter en leur imposant leurs conceptions de l habitat (Le Corbusier, 1923). Les analyses qui précèdent permettent d évacuer ce genre de légitimation a posteriori des modes de conception de quartiers qui se sont rapidement dégradés, et permettent d examiner plus sereinement la question qui nous occupe concernant la façon dont le sens donné au renouvellement urbain, les conceptions qui le sous-tendent, vont contribuer de manière significative au renouvellement du sens urbain, ou bien ne faire que le reproduire voire le dégrader davantage. Ce constat est très important pour réfléchir sur le sens du renouvellement urbain, car certains acteurs sont convaincus qu il suffit de modifier le peuplement des quartiers dégradés en favorisant l accueil de populations plus solvables pour les revaloriser magiquement. Le sens de l espace urbain correspond rarement aux intentions des concepteurs Pour saisir le sens de l espace urbain, il ne faut pas oublier qu il n a généralement pas grandchose à voir avec les intentions affichées par ses concepteurs. Quelques exceptions tout à fait remarquables à cette règle ne sauraient en effet suffire à la démentir. Il y a souvent loin de la coupe aux lèvres et il est assez drôle de relire a posteriori les discours emphatiques des créateurs sur les intentions qui sous-tendaient la réalisation de leurs œuvres. C est même parfois pathétique. Et à ce titre, le livre plein de poésie réalisé par Aillaud lors de la conception de la ZAC de la Noé à Chanteloup les Vignes est une perle du genre, quand on voit le délabrement de ce quartier et le mal être de ses habitants, vingt ans à peine après son achèvement. Le projet d Aillaud est organisé autour d un enchaînement de places censées

11 s inspirer des plus célèbres places médiévales ou baroques italiennes, de la place du Palio à Sienne à la piazza Navona à Rome, en passant par d autres références tout aussi prestigieuses (il y manque néanmoins la fameuse place baroque de Vigevano). Il nous fait accroire qu il a ainsi reconstitué l ambiance urbaine si poétique de ces places, alors que cet enchaînement de place ne fait qu accumuler des espaces résiduels ingérables, prive les habitants de toute perspective, la vue butant sans cesse sur les immeubles, ce qui donne un sentiment d enfermement insupportable. Ou bien, il laisse de grands vides inquiétants. Alors que ce quartier est situé au flanc d une colline, il rend très difficile l accès à cet environnement magnifique, ce quartier est comme posé là, en apesanteur, replié sur lui-même. On pourrait dire la même chose de nombreux autres projets urbains. Le quartier de la cathédrale à St. Denis conçu par Simounet, dont les piliers massifs en béton brut sont censés s inspirer des fines arches de la basilique toute proche, est également emblématique à cet égard, de même que celui du Mirail à Toulouse dû au talent de Kandilis. Les kilomètres de coursives qui relient d énormes bâtiments comportant 300 logements chacun (mais disposant seulement de deux ascenseurs) étaient eux censés favoriser le développement de la vie sociale. Or l enchevêtrement de ces bâtiments massifs et uniformes a surtout privé les habitants de développer le moindre sentiment d identité et les coursives se sont avérées particulièrement utiles aux délinquants, leurs permettant à la fois d y circuler aisément, de se cacher dans les multiples recoins et de contrôler les accès. L espace urbain : un espace potentiel de significations Le sens de l espace urbain, au-delà des intentions et des discours de ses concepteurs, n est pas non plus donné par l espace lui-même. Il est co-produit par ses habitants et ceux qui le gèrent. Comme nous l avons développé par ailleurs, le sens de l habiter résulte des significations imaginaires et symboliques qu y projettent les occupants et les usagers (M. Bonetti, 1994). L espace urbain constitue néanmoins le support qui inspire ces significations imaginaires, il suscite et favorise la formation de ces significations. S il ne produit pas mécaniquement ces significations, çà n est pas pour autant un support neutre, une page blanche. En fonction de sa diversité et de sa richesse, des configurations qu il offre, de la brutalité ou de la douceur des lieux, il contribue à générer des significations différentes. L espace urbain doit être considéré comme un «espace potentiel» de significations, au sens que D. Winnicott donne à ce concept (D. Winnicott, 1975), qui suscite à la fois des

12 significations et des sentiments. Le sens de l habiter résulte de l interaction des significations que chacun donne aux différents espaces dans lequel il évolue : le logement, l immeuble, l îlot, le quartier, le voisinage, la ville. Il se produit une composition des significations attachées à ces différents lieux et à leur histoire, ou plus exactement une condensation de ces significations qui s entremêlent. De sorte que le même logement va prendre un sens différent selon l environnement dans lequel il s insère et selon les relations des habitants avec cet environnement. Çà n est pas tout à fait la même chose de vivre dans un superbe appartement auquel on accède après avoir traversé un quartier offrant des espaces paysagers agréables et un hall très accueillant, et d habiter un logement similaire situé dans un immeuble environné d espaces dégradés, jonché d épaves et de détritus, et d avoir à passer par un hall sombre, sale et tortueux. Il ne faut pas oublier que l habitat remplit de multiples fonctions. C est un lieu ou l on aime se sentir à l abri des intempéries et en sécurité, ou l on souhaite jouir d une vue agréable et pouvoir se promener, rencontrer des amis, qui permet aux enfants de jouer, et ou on peut bénéficier de nombreux services. On recherche des lieux à la fois protecteurs et accueillants, mais où on ne sent pas enfermé, isolé du reste du monde, ou les relations de voisinage sont conviviales. Les relations sociales qui se nouent dans l espace urbain sont un élément déterminant du sens que celui-ci peut prendre. Mais l espace urbain est également le support de multiples pratiques : se promener, jouer, faire ses courses, s asseoir pour contempler le paysage, etc qui contribuent aussi à lui donner sons sens. L espace urbain fait l objet de multiples formes d investissement : on s y attache ou on le rejette, on souhaite y demeurer longtemps ou en partir au plus vite, on peut chercher à développer des relations de voisinage ou garder ses distances, voire s en protéger car on se sent menacé par la promiscuité. Plus profondément encore l espace urbain participe à la formation des identités individuelles et collectives. Il confère un statut social, une certaine réputation à ses habitants, mais il constitue aussi une sorte de prolongement du corps de chaque individu, de son être, de sorte que toute «violation de domicile» est vécue comme une agression contre soi-même. Comme le disait merveilleusement le poète portugais Fernando Pessoa «notre environnement est une part de nous-même», il contribue à façonner notre identité propre. Ces multiples fonctions (formation de l identité, investissement des lieux, relations sociales, pratiques urbaines, etc ), pour une part contradictoires (se protéger du climat et se promener, recherche de sécurité et rencontrer les autres, se déplacer et se reposer, etc ) vont dépendre

13 pour une large part des possibilités qu offre l espace urbain et des significations qu il suscite. Dans certain lieu, il n est vraiment pas agréable, voire impossible de se promener, on se sent isolé et pas du tout en sécurité, les relations aux autres sont difficiles, la promiscuité est pesante, l environnement est triste et pauvre, et il est bien difficile d y trouver un support au développement de son identité. Bien entendu, l espace n est pas le seul élément qui participe à la formation de l identité de chacun et à la construction des relations sociales, cela dépend des attentes, des pratiques et des conduites individuelles et des caractéristiques des différents groupes sociaux qui se côtoient dans le même espace. Mais l espace urbain contribue fortement au développement de ces processus sociaux, il contribue à générer des formes particulières d investissement des lieux et de relations sociales, car il influence les conduites des individus. Les caractéristiques propres à chaque espace urbain peuvent favoriser certaines conduites, certains modes de relations de voisinage, accroître ou atténuer les tensions sociales et l insécurité, générer des sentiments particuliers. Pour reprendre le concept proposé par B. Allen, un quartier constitue un ensemble de «ressources», plus ou moins riches et variées, plus ou moins adaptées aux attentes de ses habitants et à leur situation (B. Allen, 2002). En outre, l espace urbain assure une médiation entre les individus occupant un quartier et entre eux et le reste de la ville. En effet les habitants partagent un espace, qui à la fois les met en relation, en co-présence, et les sépare les uns des autres, qui organise le vivre ensemble. On voit donc que l espace urbain remplit de nombreuses fonctions, recouvre et suscite de multiples significations. Ces fonctions et ces significations sont co-générées elles-mêmes par une multitude de facteurs qui contribuent à la composition de chaque espace urbain : les formes architecturales des bâtiments, la distribution des logements et des espaces de circulation, l organisation des abords des immeubles et des parkings, la qualité des espaces paysagers et des voies de circulation ou des places, la conception des limites du quartier, ses rapports avec son environnement, etc Mais les effets de ces différents éléments vont dépendre aussi de leur dimensionnement et de leurs modes d agencement, de leur lisibilité, de leur disposition, de la façon dont ils s interpénètrent et s articulent. Ce sont tous ces facteurs qui contribuent à donner un sens à l espace. Les approches fonctionnalistes de l aménagement urbain se préoccupent essentiellement de la structure urbaine à grande échelle et de savoir si un quartier dispose de toutes les fonctions nécessaires, de toutes les «commodités», pour reprendre le terme utilisé par Alberti comme le rappelle F. Choay (F. Choay, 1980). Pour prendre un exemple il ne suffit pas qu un quartier

14 dispose d une place pour créer un lieu d échange entre les habitants. Pour qu elle ait un sens, il faut qu elle soit située à un endroit ou les habitants ont de bonnes raisons de passer, pour faire leur course, aller au travail ou se promener. Or dans de nombreux projets, on a pu constater que des places étaient installées dans des lieux excentrés, ou bien fréquentés uniquement par les habitants des immeubles proches. Certaines places sont parfois conçues dans l espoir de favoriser l installation de commerces, alors que le commerce local dépérit, elles sont de ce fait surdimensionnées et constituent de grands vides urbains tristes, servant de parkings insécures la nuit. La volonté acharnée d imposer les canons de la modernité aboutit à construire de grandes avenues rectilignes, bordées d immenses barres uniformes, ou à composer des îlots de grande taille aux immeubles identiques. Or on a pu constater que ces quartiers composés d îlots uniformes donnaient aux habitants le sentiment d être pris dans une masse inquiétante, alors que des quartiers de taille similaire agençant des îlots très diversifiés, ayant une identité propre, atténuaient fortement cette inquiétude et favorisaient le sentiment d appartenance à ces lieux dont l identité nourrissait celle de ses occupants. De la même façon, les quartiers entourés de boulevards circulaires gigantesques, comme Le Mirail à Toulouse, ou bien ceinturés par un véritable glacis de parkings et d équipements comme le quartier de la Grande Borne à Grigny, sont isolés de leur environnement et donnent aux habitants un sentiment d enfermement. La coupure avec l environnement se trouve renforcée par les ruptures d échelle, lorsqu un ensemble de tours est environné par un quartier pavillonnaire, sans aucune construction à une échelle intermédiaire. L obsession de la modernité conduit aussi à renforcer le caractère minéral de l espace et à favoriser le déploiement d une esthétique de zone industrielle, en réalisant des équipements en tôles, aux arêtes agressives ou bien en béton brut. La dureté, voire le brutalisme de ces constructions, crée une ambiance urbaine assez dure, donnant effectivement aux habitants le sentiment qu on veut les faire vivre dans une zone industrielle. Pour que l espace puisse nourrir l identité des habitants, il faut qu ils trouvent dans l espace des supports identitaires, il faut donc créer ce que nous avons appelé des «supports identitaires socio-spatiaux», des supports qui peuvent prendre socialement un sens en permettant de différencier les espaces. Ces supports peuvent être fournis par la création d un

15 square, de jeux d enfants, d un équipement valorisant, qui vont conférer une identité particulière aux immeubles environnants. Une autre source permettant d enrichir le sens potentiel de l espace urbain consiste à créer des «ambiances urbaines» différenciées, alternant et faisant communiquer des ambiances paysagères, des zones conviviales, des lieux calmes et d autres plus animées, de sorte que les habitants peuvent éprouver du plaisir en passant de l un à l autre, au lieu de se retrouver toujours dans l univers du même. Il importe donc de comprendre dans quelle mesure l inadaptation ou la dégradation d un espace sont dues à la conception d origine, au choix des techniques employées, aux difficultés d entretien qu il a entraîné, ou à un déficit notoire de gestion. On détruit parfois des aménagements bien conçus, alors qu il serait possible de les réparer ou de les requalifier, de changer certains matériaux et d améliorer leur entretien. Une co-production du sens par la conception de l espace, les modes de gestion urbaines et les habitants. Le sens de l espace est co-produit par le mode de conception initiale et les systèmes de gestion mis en place qui conditionnent son évolution. Ces modes de gestion peuvent contribuer à l améliorer progressivement, voire à l enrichir par des aménagements complémentaires ou par la création de nouveaux équipements, ou bien entraînent leur dégradation lorsque cette gestion est inadaptée ou déficiente. Quand on analyse un espace urbain, on se rend compte qu il a souvent fait l objet de multiples réaménagements au cours du temps et on peut repérer les différentes strates archéologiques de ces interventions. Parfois il s agit de réparations sommaires, de «rustines». Parfois certaines transformations ont été réalisées, sans même que l on prenne la peine d enlever des éléments plus anciens devenus inutiles. Il arrive ainsi que des portes aient été bouchées sans supprimer les escaliers qui permettaient d y accéder, qu une nouvelle clôture ait été installée sans enlever l ancienne, que l on crée un nouvel arrêt de bus sans démolir le précédent, que des locaux aient été désaffectés mais ils n ont pas été démolis, etc Mais le sens de l espace urbain est également co-produit par ses habitants, par leurs pratiques, leurs modes d appropriation des espaces, les discours et les jugements qu ils portent sur eux. La création de cheminements sauvages, le stationnement anarchique des voitures, le stockage

16 d encombrants à des endroits non prévus pour cela, les trous faits par les enfants dans les clôtures pour accéder à une aire de jeux, les actes de vandalisme, vont contribuer à dévaloriser l espace. Mais inversement l installation de fleurs sur les balcons, de rideaux aux fenêtres ou l entretien soigné de jardinets va égayer l espace et le rendre agréable. Le fait que les habitants fréquentent avec plaisir certains espaces, aiment s y promener (squares, terrains de jeux, cours d immeubles, commerces) les rendent vivants et attrayants. Par contre, le fait qu ils évitent certains lieux, qu ils désertent une place, n utilisent pas un parking ou une aire de jeux, contribue à les rendre tristes et entraînent souvent leur dégradation et en fait des lieux insécures. Les rumeurs sur l insécurité, sur les conflits de voisinage dans certains immeubles, ou sur le fait «qu il s y passe des choses bizarres» vont contribuer à forger la réputation de certaines parties du quartier. Certains évènements comme l organisation de fêtes, un accident mortel sur une place, des émeutes entraînant des interventions musclées de la police, marquent parfois durablement la mémoire collective et l histoire des lieux. Le sens de l espace est donc mouvant, il ne cesse d évoluer en se nourrissant des pratiques de la vie quotidienne qui y laissent de nombreuses traces, des conflits ou de la vie sociale qui s y déroulent, et ces traces génèrent du sens. On peut repérer des processus d interaction entre ces pratiques et les discours véhiculés par les usagers des espaces. Lorsqu un lieu est peu investi par les habitants, il apparaît triste et un peu inquiétant, et ce phénomène nourrit des discours pour une part imaginaire selon lequel il est dangereux et «mal fréquenté», ce qui en retour amplifie ce désinvestissement du lieu et aboutit à ce qu il soit effectivement déserté et réinvesti par des groupes délinquants qui le rendent réellement dangereux. Pour peu qu une personne soit agressée dans ce lieu, la réputation ainsi construite se trouve accréditée et renforcée. On assiste ainsi à des processus de «prédiction créatrice», par lequel le fait de porter un jugement ou de croire à un phénomène le fait effectivement advenir. Le sens donné aux lieux à travers les discours se trouve en quelque sorte confirmé et amplifié par certains événements, et ce sens contribue à influencer en retour les pratiques des lieux.

17 La nécessité de comprendre le sens de l espace urbain avant de prétendre le renouveler Avant de prétendre renouveler le sens d un espace urbain, on aura saisi qu il est indispensable de comprendre ce sens, en identifiant finement les éléments qui contribuent à sa formation. A travers ce que nous appelons une «analyse socio urbaine», il s agit d identifier ce qui fait vraiment problème dans un espace, contribue à le dévaloriser et à dévaloriser en retour les habitants, ou bien à le rendre insécure, inquiétant ou sinistre. Il importe de comprendre aussi pourquoi tel ou tel élément est problématique : est-ce à cause de sa conception, de sa localisation, de son dimensionnement, du choix des matériaux, de son inadaptation aux usages des habitants, de sa fragilité, des difficultés ou des coûts d entretien, etc Chacun de ces facteurs peut en effet contribuer à la formation du sens de l espace. Il faut aussi identifier les atouts du quartier, les éléments porteurs de sens ou constituant «un potentiel identitaire socio-spatial» intéressant, permettant de conférer une identité particulière à un immeuble ou une place, identité spatiale qui constitue une ressource pour les habitants sur laquelle ils peuvent s appuyer pour développer leur propre identité. Il convient d attacher une attention particulière à ce que l on peut appeler les «atouts potentiels» du quartier, à savoir à certains éléments apparemment peu valorisants qui, moyennant une requalification, peuvent devenir très attrayants. Il peut s agir d espaces disponibles à l abandon qui permettraient d installer un équipement, d agrandir un parking, d aménager un local. Or ce potentiel ou ces atouts ne sont pas toujours décelables aisément quand un quartier est particulièrement dégradé. Ces éléments sont souvent effacés par l impression générale de tristesse et de dégradation qui prévaut. Ils peuvent fort bien être situés à côté de zones particulièrement sales et dégradées, de sorte qu on ne les voit même pas et les habitants euxmêmes ne les remarquent plus, et ils sont tout étonnés quand on leur signale leur existence. Encore une fois, il ne s agit pas d identifier ce qui pose problème aux professionnels ou ce qui paraît peu esthétique au regard des codes architecturaux, mais au contraire de s interroger sur ce qui fait sens pour les habitants et qui peut être problématique ou au contraire agréable et riche de significations pour eux.

18 On ne peut pas fonder l analyse sur les codes architecturaux ou urbanistiques, car ils se réfèrent à des principes abstraits souvent en contradiction avec la perception ou l usage qu en ont les habitants. Une perspective grandiose, une place immense, des façades lisses et uniformes, ou bien au contraire des constructions truffées de décrochements audacieux qui s interpénètrent seront très appréciés par les professionnels, alors que les habitants seront angoissés par ces grands vides urbains monotones et par l absence de lisibilité des constructions formant de véritables «magmas urbains» où pour se déplacer il faut passer sous des porches, franchir des passerelles, descendre plusieurs escaliers. Et il leur est difficile de comprendre la noblesse de la grisaille du béton brut et la finesse des parements en tôle peints en noir et des escaliers métalliques, ou la sobriété d une entrée d immeuble apparaissant comme un percement de la façade qui leur fait penser à un trou à rat. Mais l analyse ne peut pas non plus se limiter à l écoute de la demande immédiate des habitants, car ils n ont pas nécessairement conscience des problèmes inhérents à la conception de l espace qui peuvent être à l origine du malaise qu ils ressentent, et les solutions qu ils préconisent sont parfois inefficaces et peuvent même aggraver les difficultés qu ils éprouvent. Par exemple, si une cage d escalier leur paraît triste et angoissante, ils ne comprennent pas nécessairement que c est du au fait qu elle est très étroite, basse de plafond, que le garde fou est constitué d un grillage lui conférant un aspect carcéral, que les revêtements sont trop sombres, que l éclairage est blafard, qu elle ne dispose pas de fenêtres donnant un sentiment d ouverture et d espace et permettant une ventilation et un éclairement naturels. Il importe par contre de saisir ce qui leur fait problème et ce qu ils apprécient et il faut faire un travail d interprétation pour comprendre les causes profondes de ces problèmes et ce qui produit le sens qu ils donnent aux choses. La démolition-reconstruction de certaines parties des quartiers n efface pas le sens de l ensemble Certains acteurs pensent qu il suffit de démolir et reconstruire certaines parties d un quartier et de supprimer les principaux stigmates de dégradation pour transformer magiquement son sens et sa réputation. Or, même en démolissant et en reconstruisant la moitié d un quartier et en changeant profondément le peuplement, on n efface pas pour autant le sens légué par l histoire.

19 Certes la partie reconstruite peut trouver un nouveau mode de fonctionnement social et prendre un sens différent, si elle est située en périphérie et relativement autonome par rapport au reste du quartier. Néanmoins, si une partie importante des anciens habitants sont relogés là ils ne changeront pas pour autant leurs anciennes pratiques. Mais surtout si les modes de gestion des bailleurs et des villes ne changent pas, il y a de fortes chances que les processus de dégradations reprennent rapidement. On risque notamment d assister à un renouvellement des processus de dégradation des co-propriétés similaires à ceux qui ont frappé celles qui jouxtaient les grands ensembles si les syndics ne changent pas leurs pratiques désastreuses. En outre, si les habitants des nouveaux immeubles sont d un statut nettement supérieur à celui du reste du quartier, on risque de susciter des conflits entre les anciens habitants des immeubles démolis relogés là et les nouveaux venus, et de favoriser le développement des tensions sociales entre les habitants de ces immeubles privilégiés et ceux du reste du quartier qui n auront pas bénéficié de cette promotion. Les nouveaux habitants risquent d être fraîchement accueillis et de devenir la cible privilégiée des groupes délinquants, qui ne supporteront pas qu une partie de l espace urbain échappe à leur contrôle. Il se peut d ailleurs que l écart social entre l ancienne et la nouvelle population se creuse, car les gens demeurant dans les immeubles qui ne seront pas transformés sont pour une part les plus captifs, ce sont ceux qui sont trop en difficultés pour être relogé dans les nouveaux immeubles ou ailleurs. La partie du quartier qui ne sera pas renouvelée risque donc de concentrer la population la plus paupérisée, qui elle non plus ne modifiera pas ses pratiques si les modes de gestion ne s améliorent pas. Il ne faut pas oublier que le sens d un espace est la résultante d un processus de sédimentation historique qui ne s efface pas magiquement par un grand geste, même si on peut le faire évoluer progressivement. La question de la temporalité du changement : la nécessité d inscrire le renouvellement dans un processus continu et progressif La stratégie consistant à démolir massivement et d un seul coup une partie significative des quartiers dégradés est a priori séduisante. Néanmoins, plus les projets de transformation sont ambitieux, plus les délais sont longs entre les décisions de démolir et la reconstruction effective. Cela nécessite entre 6 et 8 ans, le temps d élaborer les projets, de réaliser les montages financiers, d organiser les négociations entre les acteurs, de démolir et de reconstruire. Or, comme on peut déjà le voir, les décisions de démolition entraînent souvent

20 l arrêt des actions d amélioration et la démobilisation des équipes de gestion, qui ne comprennent pas la nécessité d assurer la maintenance de bâtiments qui doivent être démolis et d espaces qui doivent être transformés. Or les conduites des habitants dépendent pour une large part de l activité des équipes de gestion. Ils ne respectent pas leur environnement lorsque les gestionnaires ne sont pas attentionnés à leur égard et ne préservent pas la qualité des bâtiments et des espaces urbains. Il existe de fortes interactions entre les conduites des uns et des autres, car ils sont comme pris dans une relation en miroir. On peut donc s attendre à une accélération des processus de dégradation dans l attente de la démolition, car les habitants risquent de se sentir abandonnés et inquiets du sort qui les attend, ne sachant pas s ils resteront sur place ou seront relogés dans le quartier ou ailleurs. C est pourquoi il nous semble préférable d engager un processus de renouvellement progressif fondé sur une amélioration de la gestion urbaine, qui donne aux habitants des signes d amélioration de leur situation, et permet de les rendre plus respectueux de leur environnement. Cette amélioration de la gestion peut s accompagner d une requalification progressive de certains espaces, qui permet de conforter le processus d amélioration de la gestion. On peut aussi démolir rapidement les bâtiments les plus problématiques et réaménager une partie des voieries et des espaces extérieurs. En effet la démolition peut être assez rapide lorsqu elle concerne un nombre limité de bâtiments. De cette manière, un processus de requalification continu peut être engagé, et pendant que l on réalise ces premières actions on dispose du temps nécessaire pour concevoir précisément des transformations plus ambitieuses à moyen terme. On peut aussi évaluer les effets des premières actions engagées pour orienter cette stratégie de transformation plus ambitieuse en concevant «une programmation ouverte» et flexible, évolutive en quelque sorte. En fonction des résultats des actions engagées successivement, on peut imagier différents scénarii de transformation. De cette manière le sens de l espace peut effectivement évoluer progressivement, chaque nouvelle forme d action s appuyant sur les changements opérés au cours des phases précédentes. Du renouvellement fonctionnel au renouvellement du sens Comme nous l avons évoqué précédemment, de nombreux projets de renouvellement urbain ont une visée d amélioration essentiellement fonctionnelle des quartiers, souvent fondée sur le

21 désenclavement de ces quartiers, la recomposition de la trame urbaine en redécoupant des îlots de manière à permettre la mutabilité de parcellaire, la clarification de la propriété foncière entre les espaces publics et les espaces privés, le développement des équipements, etc Par ailleurs ces projets visent à diversifier les statuts et les formes d habitat de manière à favoriser le renouvellement de la population en attirant des couches moyennes et en réduisant la population paupérisée ou immigrée. Toutes ces actions sont indéniablement utiles et peuvent contribuer à favoriser l intégration urbaine de ces quartiers et leur attractivité. La qualité fonctionnelle d un quartier, à travers l amélioration de l accessibilité, de la circulation, du stationnement, des équipements et des commerces conditionne effectivement son attractivité. Néanmoins l impact de ces actions sur la revalorisation de l espace va dépendre du sens que ces améliorations vont prendre pour les habitants, du sens des ambiances urbaines ainsi créées. Ce nouveau sens va-t-il favoriser de nouveaux modes d investissement de l espace et de nouvelles pratiques? L espace offrira-t-il des supports potentiels de développement de l identité? Ce renouvellement du sens va se jouer sur différents registres et à travers toutes les formes d intervention mise en jeu, et nous allons en examiner quelques unes. Réaffirmation de la modernité ou adoucissement des formes architecturales et urbaines? L esthétique moderniste de l architecture et de l urbanisme des grands ensembles est unanimement rejetée (massivité et uniformité des constructions, surdimensionnement des voieries et étalement des équipements générant des vides urbains, minéralité des espaces et pauvreté des espaces paysagers, suppression des fronts urbains, etc ). Or, il ne semble pas que cette volonté moderniste, infligée aux habitants des quartiers d habitat social alors que les quartiers bourgeois en sont préservés, soit totalement abandonnée. On retrouve dans de nombreux projets des «axes structurants», des places surdimensionnées et les équipements se veulent généralement «high tech». Ils sont souvent situés au milieu des parcelles et s étalent toujours dans l espace, créant des coupures et détruisant la continuité urbaine, ne permettant pas de reconstituer de véritables fronts de rue. Ou bien, les entrées sur rue de ces équipements sont constituées d immenses clôtures et de grilles métalliques très violentes.

22 Les significations des voies de désenclavement Le désenclavement des quartiers par l ouverture de voies les reliant au tissu viaire environnant est un objectif tout à fait pertinent du renouvellement urbain. Mais le problème est mal posé si on se contente de créer quelques voies ouvrant le quartier sur l extérieur. La question est tout d abord de savoir d où viennent et ou vont ces voies, car on se rend compte que certaines voies crées à grand frais ne mène en fait nulle part, ou se terminent par un cul de sac. Il faut aussi se demander si les habitants ont des raisons de les emprunter (pour leurs courses, se promener ou aller travailler), et parfois on se rend compte que personne n a réellement besoin de les emprunter. De plus une nouvelle voie relie vraiment un quartier à son environnement si elle a vraiment un sens urbain, si elle est qualifiée et offre un parcours agréable à fréquenter. Si elle longe une zone industrielle ou le parking grillagé d un centre commercial, elle sera sinistre et n ouvrira pas le quartier sur un environnement agréable. Par ailleurs on aura beau ouvrir de nouvelles voies, si le quartier reste entouré par un boulevard circulaire, ou un glacis de parkings ou d équipements, les habitants auront toujours le sentiment d être isolés de leur environnement, même si fonctionnellement le quartier est effectivement relié à l extérieur. De la même manière certains projets proposent la réalisation de boulevards urbains arborés avec de larges trottoirs, a priori très agréables, qui sont supposés favoriser une certaine convivialité. Mais si ces boulevards sont bordés de bâtiments sinistres ou en retrait, si on ne reconstitue pas un front urbain, on aura en fait créé un nouveau vide urbain qui restera un lieu désert si les habitants n ont pas réellement de raison de l emprunter. De l uniformité à la diversité des ambiances : l exemple de la résidentialisation Si le renouvellement urbain ne rompt pas l uniformité des quartiers, on ne change pas réellement le sens de l espace. Les opérations de résidentialisation offre un bon exemple des risques de dérive dans ce domaine. La résidentialisation vise à constituer des espaces résidentiels regroupant quelques immeubles, afin de rompre la massivité et l uniformité des quartiers. Mais une véritable résidentialisation signifie que l on s efforce de créer des «identités résidentielles»

23 différenciées, en qualifiant et en diversifiant le traitement des abords d immeubles, par des plantations et des clôtures variées. Or certaines opérations se réduisent à la pose de centaines de mètres de grilles ou de grillage, sans même pouvoir distinguer les entrées, sans traiter les cheminements entre les immeubles et la rue. De cette manière on ne fait que renforcer l uniformité de l espace et on confère un aspect carcéral assez angoissant. La cohérence entre le redécoupage de l espace urbain, de l espace social et des espaces de gestion Le redécoupage des îlots est souvent fondé sur une trame urbaine fonctionnelle. Parfois ces îlots restent surdimensionnés, préservant de longues barres d immeubles percées de passages traversants qui sont autant de lieux rapidement dégradés et insécures. Les concepteurs maintiennent souvent de grandes nappes de parkings éloignées des bâtiments qui constituent de grands vides urbains tristes et inquiétants, alors que l on sait qu en les segmentant, en les rapprochant des immeubles et en les qualifiant, on réduit les cambriolages et on les rend moins tristes. Mais surtout le redécoupage des îlots est souvent fondé sur une approche géométrique, apparemment rationnelle, qui prend rarement en compte l organisation de l espace social. On s efforce rarement de repérer et de regrouper les bâtiments dont les habitants ont développé des formes de sociabilité qui ont créé une certaine cohésion sociale et une identité collective. Cette cohésion peut être due au fait que ces bâtiments partagent une cour commune, sont situés à proximité d une aire de jeux, ou bien le long d une allée piétonne. Il arrive même qu au nom de «l intégration urbaine» on relie ou on regroupe des bâtiments dont les habitants ne souhaitent pas développer des relations sociales, ou bien sont en conflit, en opérant de ce fait une forme de «forçage social». Pourquoi en effet forcer des habitants qui ne souhaitent pas être reliés ou regroupés à développer des relations? On a de fortes chances d accroître les tensions sociales (et des dégradations) entre des gens qui vivaient très bien d être séparément. Le redécoupage des îlots tient rarement compte de l organisation de la gestion et du découpage des territoires de gestion entre les agents de proximité. Le découpage des îlots ou des résidences peut obliger les gardiens à faire des détours pour se rendre dans certains immeubles, ou bien les empêcher d exercer une surveillance du territoire qu ils gèrent. Il

24 arrive aussi que l on maintienne ou que l on crée des espaces à cheval sur le territoire de plusieurs agents, qui de ce fait se renvoient la responsabilité de leur entretien. Lorsqu il existe une cohérence entre le découpage des espaces urbains, des espaces sociaux à l intérieur desquels les habitants ont développé des relations sociales et une identité commune, et des espaces de gestion, le travail des gestionnaires est facilité et plus efficace. Les agents de proximité peuvent alors assurer une régulation des relations et renforcer la cohésion sociale, car les habitants s identifient alors à «leur gardien». Mais cela nécessite de réajuster à la fois le découpage de l espace urbain et des territoires de gestion, ce qui peut amener à devoir réorganiser le système de gestion. Il est donc indispensable de penser conjointement l organisation de l espace urbain et l organisation de la gestion, en tenant également compte du fonctionnement social urbain. Mais cela suppose d associer les gestionnaires à la conception des projets de renouvellement urbain. L adaptation préalable des modes de gestion pour faire évoluer les conduites des habitants et assurer la pérennité des investissements Nous rappelons pour mémoire que le sens de l espace urbain dépend pour une large part de l efficacité des systèmes de gestion, qui permet d éviter le développement des processus de dégradation et de préserver la pérennité des investissements. Les modes de gestion influencent les conduites des habitants, qui respectent d autant plus leur environnement que celui est mieux entretenu et que les gestionnaires prennent en compte leurs attentes. Or, il est illusoire de croire que les habitants changeront magiquement leurs pratiques des lors que leur environnement sera rénové. Ces évolutions nécessitent du temps et il faut améliorer les modes de gestion avant même de requalifier l espace, sinon les espaces reconstruits seront rapidement à nouveau dégradés. Restructuration, recomposition et requalification urbaine : les différentes échelles des projets de renouvellement La conception dominante des projets de renouvellement urbain est fondée sur la restructuration d ensemble de la trame urbaine à partir de laquelle sont déduits les choix de redécoupage des îlots et de démolition. Il s agit donc, souvent d une approche à grande échelle, à partir d un travail sur les plans-masses, quasiment en extériorité par rapport aux multiples espaces qui composent un quartier sans procéder à une analyse fine, à la fois du

25 fonctionnement social urbain et du sens que prennent ces espaces pour les habitants, ou du potentiel que certains peuvent représenter. L approche est d autant plus globale et donc moins précise que le quartier est important. Après avoir visité le quartier, les urbanistes travaillent essentiellement sur les plans masse, sans toujours retourner sur place pour vérifier la pertinence in situ de leurs hypothèses de travail. Les débats sur les projets sont également essentiellement basés sur les propositions de transformation des plans masse. Le travail de requalification des différents espaces, les modes de traitement urbains et paysagers sont jugés secondaires, ou du moins jugés du ressort des architectes qui concevront ultérieurement les nouveaux bâtiments, les équipements et leurs abords. Il n y a pas d aller et retour visant à réajuster les projets de restructuration en fonction des problèmes qu ils induisent pour réaliser la requalification des différents espaces. Or, quand on examine l impact de la restructuration d un quartier sur la requalification des espaces, on se rend compte qu elle peut générer de graves problèmes. L ouverture d une voie peut déstabiliser un îlot très convivial, détruire un espace paysager très agréable auquel les habitants tiennent beaucoup, être dangereuse si elle borde des immeubles où il y a de nombreux enfants, générer un trafic automobile bruyant et polluant, etc Dans le cadre d une analyse menée avec plusieurs bailleurs sur l impact d un projet de restructuration urbaine prévoyant plusieurs voies nouvelles traversant un îlot effectivement surdimensionné de 900 logements, on a pu se rendre compte que la plupart de ces traversées ne se justifiaient pas réellement et surtout qu elles allaient déstabiliser un ensemble composé à la fois de pavillons et d immeubles collectif de petite taille (donc offrant une forte mixité d habitat) qui constituait un petit paradis aux dires de ses habitants. Le projet allait notamment sacrifier de petits squares très conviviaux et obligeait de détruire des immeubles d excellente qualité, particulièrement prisés. Mais le projet ne résolvait pas les problèmes posés par certains équipements publics très mal conçus qui constituaient le problème majeur de ce quartier. Il était effectivement indispensable de réaliser une rue traversant ce quartier, à la fois pour le désenclaver et pour des raisons de sécurité, pour faciliter la circulation des pompiers, des ambulances et des voitures de police. Or, en repartant d une analyse précise de l organisation urbaine et du fonctionnement social des différents espaces, on a pu se rendre compte que l on pouvait réaliser une nouvelle voie traversante, desservant notamment les équipements publics enclavés, en démolissant seulement quelques logements. Mais sa localisation était très différente des voies proposées par le projet initial.

26 On voit sur cet exemple qu il est nécessaire de mettre en perspective et de confronter une analyse à grande échelle, en extériorité donc au fonctionnement social d un quartier, avec une analyse interne, partant de la composition urbaine des différents espaces et de leur fonctionnement social, qui leur donne tout leur sens, et d ajuster mutuellement les transformations résultant de ces approches contradictoires. Il ne faut pas oublier que le point de vue structurel, à partir d une analyse des plans masse, ne correspond pas à la réalité, à la façon dont les quartiers «fonctionnent» effectivement. Une avenue qui sur un plan est censée «irriguer» un quartier peut fort bien ne rien irriguer du tout. Son fonctionnement va dépendre d où elle vient et ou elle conduit, des équipements qui la bordent, de son mode de traitement et des pratiques sociales des habitants, qui n ont peut être aucune raison de l emprunter pour leurs déplacements. Le point de vue structurel peut avoir une certaine utilité en terme d aménagement global, mais il doit donc être mis en perspective avec une approche totalement différente en terme de «composition urbaine des espaces». Cela revient à identifier les différents espaces qui composent un quartier, à examiner comment chacun d eux fonctionne, quel sens urbain ils génèrent, comment ils s articulent et communiquent, quel rôle chacun joue dans la structure d ensemble. A partir de là, on peut réfléchir pour savoir si ces espaces doivent être modifiés, agrandis ou au contraire segmentés, requalifiés ou supprimés, réajustés et réarticulés différemment, agrémentés de nouveaux équipements, densifiés ou aérés, etc... Il semblerait qu en urbanisme on reste dans une approche structuraliste, ou la fonction et le sens de chaque espace sont déterminés par la structure d ensemble. Or on se rend compte que certains éléments (des tours massives ou un centre commercial dégradés) jouent un rôle déterminant sur la dévalorisation de l ensemble. Inversement, un square ou un jardin public, certains équipements, une place, peuvent contribuer à valoriser l ensemble d un quartier. Le sens donné à des éléments particuliers peut diffuser, déteindre sur les espaces alentours, voire sur la réputation globale d un quartier. C est la richesse du sens des différents éléments, de leurs interactions et de leur composition, qui forment l ensemble, sachant que ces éléments sont hétérogènes, malgré la volonté d uniformisation qui a souvent prévalu lors de leur conception. Pour les habitants, c est l interaction entre leur environnement immédiat (l immeuble ou l îlot) et l ensemble du quartier, ainsi que la localisation et le rapport de celuici avec l environnement extérieur et la ville ou l agglomération, qui construisent le sens que prend l espace. L approche en terme de composition urbaine permet d opérer une médiation

entre la structure d ensemble et la requalification des différents espaces. Elle permet d articuler ces échelles de conception. 27 Développer le potentiel identitaire socio-spatial et l accueillance des immeubles Nous avons vu que l espace urbain constitue un support au développement de l identité des habitants, car il comporte des éléments signifiants qui recèlent un «potentiel identitaire sociospatial», éléments qui permettent aux habitants de qualifier leur environnement, de lui donner un sens valorisant qu ils identifient clairement et auxquels ils s identifient, et grâce auxquels ils peuvent nourrir leur propre identité. Le fait d habiter une résidence disposant d une grande qualité paysagère, en bordure d un square agréable, ou bien encore le long d un boulevard très apprécié, permet de se situer clairement dans l espace, de se distinguer de l uniformité de l environnement, de se protéger de l anonymat et de se sentir valorisé. La valeur symbolique des lieux rejaillit sur l identité des habitants. Il s agit donc de repérer ce potentiel de significations identitaires et de s efforcer de le valoriser et de le développer. Ce potentiel identitaire peut être notamment enrichi à travers la résidentialisation des immeubles, en soignant et en différenciant les clôtures, la qualification des espaces résidentiels, par le traitement des sols et des plantations, par l aménagement des pieds d immeubles, de manière à conférer à chaque résidence une identité particulière. Un quartier ou un immeuble sont d autant plus appréciés qu ils paraissent accueillants. Le caractère accueillant des différents espaces qui composent les parcours empruntés chaque jour depuis la rue jusqu à son logement est particulièrement important. Cela concerne donc la qualité des clôtures, du cheminement de la rue à l entrée de l immeuble, des abords des immeubles, de l entourage de cette entrée, du hall et des circulations intérieures. Un pavement de ce cheminement, des moulures et des plantations entourant les entrées, les revêtements et l éclairage soigné du hall, suffisent à les rendre accueillants. Ces espaces sont en effet souvent sinistres : le sol est goudronné, les entrées ressemblent à des trous à rat. Ajuster les projets en consultant les habitants Nous avons insisté sur le fait que la conception devait être fondée sur une compréhension du fonctionnement social urbain, des dynamiques résidentielles et des significations que les habitants attachent aux différents lieux. Il appartient aux concepteurs de trouver les solutions

28 permettant à la fois d effacer les éléments dévalorisants et d enrichir le sens des espaces, en préservant les éléments auxquels les habitants sont très attachés, et de développer le potentiel identitaire de l espace. S il est difficile d associer les habitants à ce travail d élaboration, il est indispensable de les consulter au stade des esquisses ou des avant projets pour connaître leurs appréciations sur les propositions qui découlent de ce travail d exploration, afin de les réajuster en s efforçant d intégrer leurs attentes. Cette consultation sur l économie générale des projets peut être approfondie avec des groupes plus restreints à l occasion de la requalification des espaces résidentiels ou de certains équipements (parkings, squares, aires de jeux, équipements sportifs, etc ).

29 BIBLIOGRAPHIE ALLEN B. (2005). Les différents espaces de l habiter, la relation aux autres et la négociation d enjeux identitaires, CSTB, Paris. BONETTI M. (1998). Les facteurs sous tendant la conception des politiques et des projets urbains, CSTB Plan Urbain, Paris. BONETTI M. (2004). Les diverses conceptions du renouvellement urbain, CSTB, Paris, 2004. Une version plus réduite de cet article est parue dans le numéro spécial de la Revue des Annales de la Recherche Urbaine consacré aux «Renouvellements Urbains», n 97, décembre 2004 sous le titre «Les risques de dérive de la transformation des grands ensembles». LE CORBUSIER (1977). Vers une Architecture, Première édition Crès et Cie, Paris, 1923, réédition Librairie Arthaud, Paris, 1977. BONETTI M. (1992). Habiter, le bricolage imaginaire de l espace, Desclée de Brower. WINNICOT D. (1975). Jeu et réalité, l'espace potentiel, Paris, Gallimard. CHOAY F. (1980). La règle et le modèle, Paris, Seuil. AILLAUD E. PESSOA F., Le livre de l intranquilité, ALLEN B. (2002). Les Tarterêts, un quartier d accueil?, Annales de la Recherche Urbaine n 54.

30 2. LES DIVERSES CONCEPTIONS DU RENOUVELLEMENT DU SENS URBAIN MICHEL BONETTI 1 MARS 2004 DE L HOSTILITE A L EGARD DE LA DEMOLITION- RECONSTRUCTION AU PLAYDOYER EN SA FAVEUR L élaboration des projets de renouvellement urbain passe bien entendu par la démolition d une partie des immeubles existants. Après avoir longtemps été considérée comme une hérésie, la perspective de démolir plusieurs centaines de milliers de logements est désormais envisagée par les pouvoirs publics et la majorité des bailleurs sociaux comme la solution la plus pertinente pour résoudre les problèmes que posent les grands ensembles construits dans les années 60. Pour de nombreux auteurs, cette perspective constitue la levée d un véritable tabou, qui ne faisait que justifier le conservatisme et la frilosité du milieu professionnel et des responsables politiques, accusés de faire de l acharnement thérapeutique et de vouloir à tout pris sauver les fleurons de l urbanisme moderne à coup de réhabilitations répétées, engloutissant des milliards d investissement en pure perte. L argumentaire des acteurs hostiles à la destruction Les arguments des acteurs réservés voire hostiles à l égard de la démolition étaient très divers. Les représentants de l État, tout comme les bailleurs sociaux, étaient effrayés par les coûts que représente la démolition et par la réduction du parc de logement social que cela allait entraîner, sachant que le financement de la reconstruction des logements démolis n était pas 1 Une synthèse de cet article est parue dans la Revue des Annales de la Recherche Urbaine (n 97 Avril 2005) sous le titre : «Les risques de dérive du Renouvellement Urbain».

31 assuré. Pour les organismes de logement s ajoutaient le problème d accroissement de leur endettement lié au remplacement de logements pratiquement amortis par des constructions nécessitant de réaliser de nouveaux emprunts beaucoup plus importants, les difficultés de relogement des habitants, redoublé par la perte de loyers des logements vacants pendant la période précédant la reconstruction. Certains architectes se sont élevés contre le fait de démolir des quartiers réalisés par de grands noms de l architecture et témoignant d une période historique, allant jusqu à envisager leur classement au rang de monuments historiques. A Grigny la Grande-Borne, une association s est même créée pour préserver l œuvre magistrale d Aillaud, alors que 700 logements sont vacants sur les 3 600 que compte ce quartier. Tout un mouvement s est constitué pour mettre en exergue la qualité urbaine et architecturale de ces opérations, mouvement appuyé notamment par les recherches de B. Vayssière (Vayssière, 1988) et B. Fortin (Fortin, 2002). Ce mouvement vise à exonérer la conception architecturale et urbaine de toute responsabilité dans la dégradation des grands ensembles, estimant que la paupérisation des habitants et le déficit de gestion des bailleurs sont les causes majeures de ces processus. D autres acteurs, notamment les travailleurs sociaux et les sociologues, mettaient en avant le traumatisme que représente la démolition pour les habitants, étant donné la destruction de leur histoire et de leur ancrage qui en résulte, la perte de repères et des liens sociaux qu ils ont créés. Ils estimaient en outre (et la plupart d entre eux estiment toujours) que la démolition des bâtiments dans lesquels des tensions sociales importantes se sont développées ne résoudrait rien et que cela ne ferait que déplacer ailleurs ces problèmes. Ils considèrent que les promesses de développement et de la mixité sociale que doivent apporter des opérations de reconstruction diversifiant les types de bâtiments, la qualité des réalisations et les statuts d occupation (locatif, privé et public ; accession à la propriété individuelle, copropriété) n est qu un leurre. La démolition n améliorerait pas la réputation désastreuse de ces quartiers et les nouvelles réalisations en pâtiraient rapidement, n incitant pas «les couches moyennes» tant attendues à s y installer. Le refus de ces couches sociales de cohabiter avec les populations paupérisées ou d origine étrangère et de voir leurs enfants fréquenter les mêmes écoles est tel qu ils refuseront de toute manière de s aventurer dans ces quartiers, quelle que soit la qualité des nouveaux logements qu on leur propose. Et même si certains ménages relativement aisés tentent cette expérience, ils repartiront rapidement, ne faisant que reproduire le processus

32 qu ont déjà connu les grands ensembles peu après leur création, puisque à l origine la mixité sociale y était très importante. Rappelant le fameux article de JC. Chamboredon et Lemaire (JC. Chamboredon & Lemaire, 1970), qui montrait que la proximité spatiale n abolit pas les distances sociales, ils considèrent que dans le meilleur des cas des ménages originaires des classes moyennes pourront rester durablement dans ces nouvelles opérations si les logements et les loyers sont attractifs pour eux, mais cela n entraînera pas pour autant un développement des échanges entre les classes sociales en présence. Elles co-existeront dans les mêmes quartiers sans jamais se rencontrer et les plus aisées se barricaderont dans leurs lotissements pavillonnaires ou leurs copropriétés, comme elles le font déjà dans les quartiers qui connaissent encore une certaine mixité de statuts et d occupation sociale. Les nouvelles copropriétés risquant d ailleurs de connaître le même sort que leurs aînées situées à proximité des grands ensembles, à savoir une paupérisation et une dévalorisation rapide plus grave encore que celles qu a subi le parc locatif public. Finalement seuls les ingénieurs et les techniciens plaidaient alors pour la démolition du bâti, au nom de l obsolescence des bâtiments et de l impossibilité de respecter les nouvelles normes techniques (sécurité, acoustique, isolation thermique, etc.). Ils étaient néanmoins rejoints par les agents commerciaux des organismes de logement qui se désespéraient de l accroissement des taux de rotation et des difficultés qu ils rencontraient pour relouer les logements vacants, la conjonction de ces deux phénomènes augmentant régulièrement leur charge de travail. N oublions pas que cette catégorie de personnel a vu sa légitimité croître au cours des années 90, car c est au cours de cette période que les organismes ont commencé à développer des démarches commerciales et la fonction de «chargé de clientèle». Il est intéressant de noter cette convergence en faveur de la démolition de la part d agents dont les cultures professionnelles s opposent, sachant que les agents commerciaux sont censés représenter une culture moderniste, soucieuse «des besoins des clients» et tendent à supplanter la culture des techniciens, autrefois dominante dans les organismes de logement, qui se préoccupent essentiellement de la qualité fonctionnelle des équipements et des bâtiments. L hétérogénéité des acteurs réservés à l égard des démolitions et de leurs argumentaires respectifs est également saisissante. Il est intéressant de voir comment des acteurs ayant des

33 cultures, des statuts et des positions aussi diversifiés, qui se retrouvent souvent en opposition voire en conflit, et qui développent des argumentaires fondés sur des registres tout aussi hétérogènes, parviennent à adopter des positions similaires sur cette question sans pour autant s être concertés. Il s agit là d un processus de coalescence des points de vue très étonnant en faveur de la préservation d un patrimoine et d espaces sociaux dont tout le monde reconnaît néanmoins qu ils posent problèmes, voire qu il s agit d un «habitat indigne» pour notre société, pour reprendre la formule de l ancienne Secrétaire d État au Logement, Mme Lienneman, qui a fait flores depuis lors. Le plus intéressant est que ces différents argumentaires comportent effectivement des analyses très objectives, s appuyant sur l expérience passée, qui peuvent préfigurer l avenir car, malgré ce que l on peut penser, l histoire se répète parfois et il arrive qu elle repasse les plats. Mais ils mêlent aussi des éléments conservateurs et défensifs. Certains acteurs ne peuvent se résoudre à voir disparaître les œuvres qu ils ont réalisées ou les quartiers auxquels ils ont consacré toute leur vie. Malgré la tristesse que leur inspire la dégradation actuelle de ces quartiers, ils éprouvent une certaine nostalgie à l égard de ce qui fut la grandeur des grands ensembles et il leur est difficile d en faire le deuil. Cette difficulté à faire le deuil est homologue à celle à laquelle sont confrontés les responsables politiques et les personnels des sites industriels voués également à disparaître. Il ne s agit d ailleurs pas seulement d une homologie, car il existe un lien étroit entre les deux phénomènes. Les grands ensembles, souvent construits pour loger les ouvriers de ces sites industriels qui ont fermé depuis, sont menacés à leur tour, dix ou vingt ans après, de subir le même sort. C est donc au redoublement du même processus de destruction auquel on risque d assister, et avec cette double disparition c est tout un univers culturel qui s effondre et qu il est difficile d accepter, même s il est marqué par la pauvreté, la souffrance et la violence. D autres arguments visent à exonérer les acteurs qui les soutiennent de toute responsabilité vis-à-vis de la dégradation des grands ensembles. Pour certains acteurs qui ont activement participé aux tentatives de revitalisation de ces quartiers, à travers la réalisation d opérations de réhabilitation ambitieuses ou des programmes s inscrivant dans le cadre de la politique de la ville, c est la difficulté de reconnaître et d accepter l échec de ces politiques qui peut motiver leur position. Car accepter la démolition c est reconnaître cet échec. La perspective de la démolition est en effet particulièrement amère pour les équipes d acteurs sociaux ou de gestionnaires de proximité qui sont parvenus à améliorer de manière significative certains

34 quartiers en dépensant une énergie considérable, comme le montre G. Lanson à propos de l évolution du quartier des Tarterêts à Corbeil dans son livre «Ces banlieues qui nous font peur» (G. Lanson, 2003). Les conditions du basculement des points de vue en faveur de la démolition reconstruction En quelques années, entre 1999 et la période actuelle, nous avons donc assisté à un basculement des points de vue qui s expriment désormais, de manière dominante, en faveur de démolitions massives. Effet, même si certains acteurs expriment encore de vives réticences, leur discours a perdu une grande part de sa légitimité, et se trouve submergé par le flot des discours en faveur d une éradication partielle (voire totale) des grands ensembles. Certains attribuent surtout ce changement aux positions très offensives sur ce sujet prises par le nouveau ministre de la Ville et au fait qu il ait construit un dispositif opératoire, notamment financier, avec la création de la Foncière, et à l engagement du gouvernement pour financer un programme ambitieux. Ce dispositif devrait en effet permettre de supprimer certains obstacles et rassurer les sceptiques à défaut de les convaincre. Cette position du ministre de la ville doit une part de son influence au fait qu elle prolonge et amplifie la position prise par la Secrétaire d État au Logement du gouvernement précédent qui avait en quelque sorte ouvert la brèche. Il est en effet rare que l on assiste à une telle continuité des positions des responsables politiques sur des sujets aussi sensibles. Sans vouloir minimiser le rôle que peuvent jouer les responsables politiques sur l opinion, il nous semble qu ils peuvent contribuer à amplifier des évolutions en cours et les accélérer en leur conférant une forte légitimité, ou peser fortement dans un sens particulier quand les acteurs sont dans l ensemble ambivalents, mais elles ne peuvent pas renverser brutalement le cours des choses si d autres facteurs ne sont pas à l œuvre de manière sous-jacente. De nombreux responsables politiques l ont d ailleurs amèrement appris à leurs dépens. Or, en l occurrence, la conjoncture économique du marché immobilier nous semble avoir joué un rôle très important dans ce basculement de l opinion des acteurs. En effet au cours de la période 1995-2000, malgré tous les efforts des bailleurs, des collectivités locales et de l État, la vacance dans les grands ensembles a continué de croître, donnant le sentiment qu elle s amplifiait inexorablement. Or, quand dans des quartiers emblématiques la vacance concerne

35 500 à 700 logements, comme à Vaulx-en-Velin, les Minguettes à Vénissieux, la Grande Borne à Grigny, la Source à Orléans, il est assez difficile de plaider en faveur du refus de démolir, d autant plus que la rénovation du patrimoine existant représenterait des investissements considérables. Même le point de vue des opposants les plus farouches à l égard de la démolition s est trouvé ébranlé par cette situation économique. Le contexte économique ne suffit pas à transformer des convictions très ancrées, mais effectivement il les ébranle, il les déstabilise. Le revirement est lié à cette conjoncture, et l humour veut d ailleurs que le temps que les points de vue changent, que les responsables politiques se repositionnent en appuyant l évolution amorcée, que des dispositifs opératoires se mettent en place, on se retrouve dans une nouvelle conjoncture du marché immobilier marquée par une résorption de la vacance des logements, une baisse considérable des taux de rotation et de fait une forte pénurie de logements sociaux dans les grandes agglomérations. Cette nouvelle conjoncture ébranle à nouveau le point de vue des acteurs fraîchement acquis à la perspective de la démolition. Alors que celle-ci paraissait devoir se développer rapidement, le doute s insinue à nouveau dans les esprits. On a donc eu un basculement des points de vue qui s est opéré en période de faible demande de logement, et par malchance, ce changement idéologique est amené à se concrétiser au moment où la conjoncture du marché immobilier se retourne. Il s agit d un véritable contrepied historique assez fréquent dans les processus de décision. On pourrait penser que nous croyons encore à une détermination en dernière instance des processus économiques, mais il n en est rien. En effet d autres facteurs ont accompagné ce phénomène économique et ont accentué les effets résultant de l ébranlement idéologique qu a généré la croissance de la vacance des logements dans les grands ensembles. D une part certains acteurs, très favorables depuis longtemps à la démolition, se sont appuyés dessus pour légitimer leur position. Cette conjoncture économique s est conjuguée à un autre processus, essentiellement idéologique et politique celui-là (même s il a des fondements concrets) ; à savoir l accroissement considérable du sentiment d insécurité, particulièrement bien exploité par l extrême droite lors des élections présidentielles d avril 2002, créant alors une véritable paranoïa sécuritaire. Les acteurs ont eu l impression que l insécurité risquait de s aggraver dangereusement et ne serait plus du tout maîtrisable dans les banlieues, entraînant une nouvelle augmentation de la vacance des logements, et les convainquant de la nécessité de s engager résolument dans des processus de démolition.

36 La difficulté de développer un argumentaire intermédiaire en faveur de démolitions ciblées Nous avons donc assisté à un renversement des points de vue sur la démolition, les fortes réticences de la majorité des acteurs ayant fait place à une adhésion en faveur de démolitions de grande ampleur. Il est frappant de voir que face à ces positions tranchées en faveur ou contre la démolition, il est très difficile de défendre une position intermédiaire, consistant à proposer d importants programmes de requalification urbaine, accompagnés de démarches d amélioration en profondeur de la gestion et comportant des démolitions limitées à quelques immeubles indispensables pour restructurer l organisation urbaine des quartiers. Nous reconnaissons que c est la position que nous avons défendue, car elle permet notamment d engager rapidement des processus de requalification. Lorsqu on limite la démolition à cent ou deux cents logements, il est possible d engager ces travaux dans un délai de deux ans, alors que pour les grandes opérations de démolition de plusieurs centaines de logements le temps nécessaire à l élaboration des projets et des montages financiers représente environ six à huit ans. Cela diffère d autant l engagement d un véritable processus de revalorisation de ces quartiers. Comme durant cette période d attente les acteurs ont tendance à réduire les efforts de gestion et de maintenance, cela risque d entraîner une aggravation des processus de dégradation des quartiers. On aurait pu penser que la levée des réticences à l égard des démolitions conduise à prôner des démolitions limitées, afin de pouvoir en évaluer les effets avant de s engager dans des opérations plus ambitieuses, mais c est donc à un renversement radical des positions dominantes auxquelles on a assisté. On peut se demander si ce refus d interventions très ciblées ne renvoie pas aux causes fondamentales qui motivent les positions en faveur ou contre la démolition, les révélant du même coup. Il se pourrait que ces positions soient fondées sur une appréciation globale, massive, de la valeur de l architecture de ces quartiers, très positive dans un cas et totalement négative dans l autre. Certains acteurs apprécient et défendent globalement cette architecture (c est notamment le cas des défenseurs acharnés de l architecture moderne), alors que d autres la rejettent tout aussi globalement. Il n y aurait donc pas de place pour une approche plus nuancée, s efforçant d identifier les éléments les plus problématiques, mais également le potentiel d amélioration que recèlent ces quartiers.

37 Une autre hypothèse serait qu après avoir refusé de toucher à la structure de ces quartiers, les acteurs qui s engagent à les modifier seraient comme emportés par le désir de les transformer en profondeur. Ils seraient en quelque sorte fascinés par la perspective de réaliser un projet de grande envergure. Les urbanistes qui s investissent dans un projet de restructuration urbaine ont souvent le souci d imprimer leur marque, de laisser une trace visible de leur passage. Mais c est également souvent le cas des élus locaux qui ont besoin de visibiliser tout autant leur action et qui ne peuvent donc se contenter d améliorations plus discrètes, même si elles sont très pertinentes ; quant à certains bailleurs sociaux, ils auraient besoin de montrer qu ils proposent réellement de nouveaux «produits», en rupture avec la situation précédente. LA CONJONCTION DES FACTEURS SOUS-TENDANT LES DECISIONS DE DEMOLIR Les causes invoquées pour justifier les décisions de démolir certains bâtiments sont généralement la faiblesse de la demande (entraînant un accroissement de la vacance), l obsolescence du bâti ou la volonté de réaliser un projet de restructuration urbaine. Les deux premiers motifs renverraient à la stratégie patrimoniale des bailleurs, alors que le dernier (réalisation d un projet urbain) serait lié à la volonté politique de la collectivité locale. Ces analyses tendent à opposer la logique patrimoniale des bailleurs et la logique politique des collectivités locales. Il convient de remarquer que de nombreux phénomènes dans ces domaines tendent à être expliqués par l opposition entre ces deux logiques d action. Il nous semble qu il s agit là d explications réductrices, car ces deux catégories d acteurs n obéissent pas à une seule logique d action, ils sont traversés par plusieurs logiques qui peuvent s avérer contradictoires : logiques financières, commerciales, techniques, de gestion du personnel, de régulation sociale, etc. Ces différentes logiques sont également tributaires de la culture des acteurs qui les mettent en œuvre, des relations qu ils entretiennent, de l importance qu ils accordent aux problèmes considérés et de leurs représentations des enjeux et des solutions envisageables, ainsi que des capacités d action dont ils disposent. Les décisions concernant la démolition sont donc sous-tendues par ces multiples facteurs et résultent de leur conjugaison. Il est rare que l on puisse imputer une décision de démolition à une seule cause. Nous allons examiner les différentes causes qui sont invoquées pour légitimer ces décisions, sachant qu en général elles se combinent.

38 La faiblesse de la demande et la vacance des logements La faiblesse de la demande est manifeste dans certains bassins d habitat particulièrement touchés par la crise économique, dont la population tend à décroître. Les quartiers d habitat social qui ont été construits dans des petites villes pour loger les ouvriers d une usine implantée dans les années 60, qui a fermé ses portes depuis plusieurs années, connaissent souvent un fort taux de vacance. On peut considérer que certains de ces quartiers n ont plus réellement de raison d être et que leur démolition progressive se justifie pleinement. Par contre dans les grandes agglomérations, la vacance des logements n est pas liée à l évolution démographique et elle renvoie à d autres causes. Cette vacance est souvent conjoncturelle, comme l évolution récente le montre. On avait d ailleurs assisté au même phénomène au début des années 80, ce qui avait motivé le développement des programmes de réhabilitation. On constate d ailleurs que dans le même quartier, la vacance peut varier de 4 ou 5% à 40% voire plus d un sous-quartier à l autre, ou selon les bailleurs concernés. Il arrive donc que la faiblesse de la demande soit invoquée pour justifier une démolition, alors que ce sont d autres facteurs qui sont en jeu. L obsolescence du bâti ou de la conception architecturale? Le recours à la démolition est invoqué lorsque les constructions sont très dégradées ou nécessiteraient une restructuration, notamment en raison de l exiguïté des pièces, ce qui entraînerait des coûts de réhabilitation jugés exorbitants. L expérience montre que la structure technique des bâtiments est rarement un problème majeur, hormis pour les constructions HLM de très bas de gamme tels que les LOPOFA. Même les programmes d assez faible qualité comme les «PSR» (programmes sociaux à normes réduites), réalisés avec des systèmes constructifs, ont étonnamment résisté au temps (hormis les joints des panneaux de façade qui provoquent de nombreuses infiltrations), alors qu ils ont été fortement décriés. Bien entendu le second œuvre (équipements et réseaux) est généralement vétuste, mais il a souvent déjà été réhabilité. En réalité ce sont rarement des problèmes techniques importants qui motivent la démolition des bâtiments, mais plus fréquemment de graves problèmes de conception architecturale. Quand un problème de restructuration des logements se pose et que les coûts d une telle opération sont très élevés, c est souvent dû à une mauvaise distribution initiale des pièces,

39 entraînant une grande complexité des circulations intérieures, avec des pertes importantes de surface dues à de longs couloirs, parfois des chicanes pour passer d une pièce à l autre. Ça peut être également dû à des cloisonnements réalisés avec des murs porteurs qu il est impossible de supprimer. La conception des circulations internes des bâtiments a parfois été sacrifiée, car ces espaces ont souvent été considérés comme secondaires, sans importance, alors qu ils ont une influence décisive sur les relations qu entretiennent les habitants. Les cages d escaliers sans éclairement et sans ventilation naturelle sont souvent nauséabondes et angoissantes. Les halls d entrée comportent fréquemment de longs couloirs, des poteaux porteurs ou des gaines techniques mal placées que l on ne peut pas déplacer. Ce sont parfois de véritables labyrinthes très insécurisants. Il arrive que les gestionnaires préconisent la démolition d une tour comportant dix ou quinze étages, uniquement en raison de l organisation catastrophique des halls et des circulations, alors que les logements eux-mêmes sont magnifiques. Les bâtiments à coursives, dans lesquels dix et parfois vingt ménages sont situés sur le même palier, le long d un couloir, posent souvent de gros problèmes de cohabitation. Ces problèmes sont aggravés lorsque les coursives sont situées au-dessus des chambres, a fortiori lorsqu un seul ascenseur dessert une centaine de logements, ou bien quand seulement un étage sur quatre ou cinq est directement accessible. Les bailleurs peuvent être contraints de démolir un bâtiment uniquement parce qu il est trop coûteux, voire impossible, de créer un ascenseur supplémentaire, ou d installer des portes d accès à chaque étage. Certains bâtiments d excellente qualité posent de graves problèmes, car leur entrée est située sur une dalle, qui elle-même n est accessible qu en empruntant un dédale d escaliers ou de passerelles. L architecture sur dalle, qui a séduit de nombreux concepteurs, crée souvent un environnement très insécurisant où se concentrent le vandalisme et les conflits de voisinage. Lorsqu il paraît nécessaire de supprimer ces dalles, il faut parfois démolir les bâtiments qui sont implantés dessus, car il est impossible de ramener les entrées des halls au niveau du sol. Plus généralement, lorsque plusieurs bâtiments sont imbriqués, partageant la même cage d ascenseur ou bien en étant articulés les uns aux autres, il est impossible d en démolir un seul sans avoir à remodeler l ensemble. On voit donc que lorsque qu on parle de «l obsolescence du bâti», on confond souvent des problèmes de natures différentes.

40 La volonté de réaliser un projet de restructuration urbaine La volonté d engager un projet de restructuration urbaine pour désenclaver un quartier, réaménager les voiries, supprimer des passages traversants, réorganiser les parkings, peut conduire à la démolition de certains bâtiments. En principe cette volonté devrait être portée par les élus locaux, mais il est fréquent qu elle soit impulsée par l État ou par les bailleurs concernés, les collectivités locales étant parfois réticentes à réaliser de tels investissements. Il est donc faux d opposer la logique urbaine des collectivités locales et la logique patrimoniale des bailleurs. Ces derniers ont été longtemps focalisés exclusivement sur la requalification des bâtiments en raison de leur culture de constructeurs d origine. Mais depuis quelques années, ils prennent conscience de l importance de la qualité de l environnement urbain et de son influence sur l attractivité du patrimoine. Les orientations des projets sont fortement influencées et parfois déterminées par les urbanistes qui parviennent à acquérir quasiment la maîtrise d ouvrage déléguée des opérations. Ceux qui sont focalisés sur le réaménagement des voiries poussent souvent à un accroissement des démolitions envisagées par les autres acteurs. Le souci d imprimer leur marque dans la transformation des quartiers les conduit également souvent à amplifier ce mouvement. La préoccupation de réduire la densité des constructions Certains acteurs justifient les démolitions par la nécessité de réduire la densité des logements dans certains quartiers. Cette approche est souvent fondée sur une fausse représentation de la densité, qui est généralement très faible dans les grands ensembles, car elle dépasse rarement 50 à 60 logements à l hectare. Cela conduit parfois à créer de grands vides urbains qui renforcent l isolement des habitants et qui accroissent l insécurité et la monotonie de l espace. On confond souvent la suroccupation des logements et la densité des constructions. La démolition des bâtiments dont les bailleurs ne parviennent plus à contrôler la gestion Il n est pas rare que l on démolisse des bâtiments parce que le vandalisme et la délinquance se sont développés à un point tel que les bailleurs ont pratiquement perdu le contrôle de la

41 gestion. Le personnel craignant d être agressé, refuse parfois de s occuper de ces bâtiments. Ce sont des bâtiments dans lesquels on a laissé s installer des groupes délinquants qui ont pris le contrôle de l espace. Des décisions de démolir accélérées par des émeutes Lorsque les acteurs hésitent à démolir, le déclenchement d émeutes, entraînant notamment des incendies, contribue parfois à précipiter les décisions de démolition. Ces émeutes provoquent un véritable traumatisme dont les effets sont durables et entraînent souvent un départ massif des habitants. Elles contribuent fortement à la dégradation de la réputation déjà négative de ces quartiers. Diversifier les formes d habitat pour développer la mixité sociale ou réduire la population d origine étrangère? La démolition se justifie aussi par la volonté de créer une offre de logements de meilleure qualité en diversifiant les formes d habitat et les statuts d occupation. Cette démarche a pour objectif affiché un développement de la mixité sociale. Mais pour certains élus locaux, cet objectif renvoie au désir de réduire la proportion de la population d origine étrangère qui est légitimée par la volonté de supprimer les ghettos. Des objectifs de démolition de 500 à 700 logements (ce qui peut représenter jusqu à 50% de la population d un quartier), sont parfois annoncés dans des quartiers où il existe peu de logements vacants, sans que l on sache très bien comment reloger ces habitants. L expérience montre que l on aboutit parfois à des effets inverses au but recherché, car les ménages les plus solvables précipitent souvent leur intention de déménager quand une démolition est annoncée. De ce fait, ce sont souvent les ménages les plus en difficulté et les familles nombreuses qui ont le plus de mal à se reloger, et donc les familles d origine étrangère, qui tendent à rester dans le quartier.

42 La croyance dans la capacité mécanique du renouvellement urbain à revaloriser rapidement la réputation d un quartier La réalisation d un projet de renouvellement urbain peut permettre d améliorer sensiblement les conditions d habitat et le fonctionnement social d un quartier, mais cela nécessite une amélioration significative de la gestion urbaine. Or les décisions de réaliser de tels projets reposent pour une part sur la croyance dans la capacité de ces opérations à revaloriser rapidement la réputation d un quartier. Il ne suffit pas d améliorer l environnement d un quartier et d offrir des logements attractifs pour que la réputation d un quartier se transforme magiquement. La prégnance des représentations intériorisées résiste à l évolution de la réalité, et il n est pas rare que les nouvelles constructions, malgré leur qualité indéniable, soient stigmatisées à leur tour et voient leur réputation affectée par la dévalorisation qui frappe le grand ensemble dans lequel elles se greffent. Cette dernière déteint sur elles et les englobent. La valeur sociale attribuée à ces nouvelles constructions dépend pour une large part de la configuration urbaine dans laquelle elles s inscrivent et de la réputation des sous-quartiers limitrophes. Il existe en effet une grande diversité de cas de figure, et à l intérieur d un grand ensemble les statuts conférés aux différents sous-quartiers varient fortement. Certains d entre eux ont conservé un statut privilégié, et la réalisation de nouveaux logements à proximité peut effectivement permettre qu ils conservent une certaine attractivité. En règle générale les bâtiments situés à la périphérie sont relativement valorisés et la reconstruction de bâtiments aux franges de ces quartiers peut permettre de les revaloriser progressivement. Mais parfois c est en créant un nouveau noyau autour d une place disposant de nombreux équipements que l on peut générer un tel processus de revalorisation. Pour que le renouvellement urbain entraîne la revalorisation d un quartier, il faut donc élaborer une stratégie de reconquête extrêmement subtile, différente selon les quartiers. Or les décisions de démolition sont souvent prises en fonction d autres considérations, ou font l impasse sur cet enjeu, en raison de cette croyance tenace dans l efficacité sociale prêtée au renouvellement urbain, dans la capacité de ces opérations à générer ipso facto des changements sociaux.

43 Des processus de dégradation générés en partie par des difficultés de gestion auxquelles on répond par la démolition La dégradation des quartiers d habitat social est due pour une part à la conception architecturale et urbaine, mais elle est également générée par l inadaptation des modes de gestion mis en œuvre. Cela concerne tout d abord la gestion des attributions de logement qui a conduit parfois à concentrer des familles en difficulté dans certains bâtiments, à faire cohabiter des ménages ayant des modes de vie très différents ou à reloger des locataires dans des quartiers où ils se sont retrouvés totalement isolés, privés du soutien de leur famille et de leurs amis. Les carences du nettoyage et de l entretien ont entraîné un développement du vandalisme et des conflits de voisinage et favorisé le développement de spirales de dégradation. Les institutions gérant ces quartiers ont souvent perdu la maîtrise de l espace public, laissant ainsi s installer des groupes délinquants qui ont pris le contrôle de ces espaces. La gestion centralisée de ces quartiers et sa décentralisation tardive, à la fin des années 80, le cloisonnement entre les services, la faible qualification du personnel et l absence d encadrement, ne permettaient pas d intervenir rapidement pour éviter le développement des problèmes et répondre aux demandes des habitants. Les conceptions technico-administratives de la gestion et le manque de compétence du personnel en matière de régulation des conflits de voisinage a conduit au développement de vives tensions, voire d émeutes. Comme nous l avons montré par ailleurs (M. Bonetti, 1994), les modes d organisation de la gestion urbaine participent en effet à la formation des relations sociales. Dès les années 80, nous avons assisté à une profonde dégradation des grands ensembles due pour une part à cette inadaptation de la gestion. La réhabilitation massive du parc HLM a été la réponse apportée alors à ces processus de dégradation. Mais comme les modes de gestion ont évolué lentement, les processus de dégradation ont repris, parfois immédiatement après l achèvement de ces travaux. Le renouvellement urbain est la nouvelle réponse apportée à ces processus, sans que les modes de gestion soient toujours réinterrogés. Il faut reconnaître que l organisation urbaine et architecturale rend souvent problématique l amélioration de la gestion de ces quartiers. La complexité des espaces, l absence de distinction entre les espaces publics et les espaces privés, l accumulation des espaces résiduels, l organisation labyrinthique des circulations, ne facilitent pas la tâche des

44 gestionnaires et a de quoi décourager le personnel le plus motivé. Ça justifie effectivement que l on engage certains projets de restructuration urbaine. Il convient néanmoins de remarquer que les réponses à des problèmes de gestion et de fonctionnement social sont généralement en terme d intervention sur le bâti ou sur l organisation de l espace urbain. En terme économique, la réponse à des problèmes d organisation et de fonctionnement se traduit de manière dominante en terme d investissements. Au lieu d articuler ces deux logiques d action, on opère un déplacement et un rabattement de la seconde sur la première. Cela renvoie également à deux logiques temporelles : les problèmes générés par le fonctionnement continu dans la durée d un quartier sont traités par des interventions massives discontinues, tous les dix ou quinze ans, dans une logique de «stop and go». Au lieu de s efforcer d améliorer progressivement les situations dès lors qu il apparaît urgent d agir, cela conduit à différer les interventions pendant six à dix ans, car c est le temps nécessaire pour engager ces opérations. Pendant ce temps de latence, les processus de dégradation ne font que s amplifier. LES DIFFERENTES CONCEPTIONS QUI SOUS-TENDENT LES PROJETS DE RENOUVELLEMENT URBAIN Nous avons analysé une vingtaine de projets de renouvellement urbain en voie de gestation et nous allons tenter de dégager les différentes conceptions qui les sous-tendent. Ces différences tiennent à la fois à la posture adoptée par les acteurs, notamment les architectes urbanistes qui conçoivent ces projets, à l égard des formes urbaines existantes, à la temporalité des processus de renouvellement, au statut conféré aux habitants et à la prise en compte des enjeux de gestion. Les postures à l égard de l urbanisme des grands ensembles structurent les projets de renouvellement : de la vénération au rejet Les postures des acteurs et surtout des maîtres d œuvre à l égard de l urbanisme des grands ensembles orientent leur approche des situations et structurent par avance la conception des projets. Ces postures prédéterminent l analyse des problèmes et obèrent la compréhension des processus de dégradation inhérents à chaque quartier, car elles aboutissent à la formation d une vision générique à partir de laquelle la réalité est appréhendée.

45 Ces postures peuvent aller de la fascination de tout un courant d urbanistes qui nourrit une véritable vénération à l égard de ces quartiers et de leurs concepteurs, jusqu au rejet brutal, au déni de toute valeur à cette architecture. Les concepteurs fascinés par les grands ensembles leur prêtent toutes les qualités. Les plus intransigeants refusent d ailleurs d envisager la moindre démolition et plaident en faveur d une réhabilitation massive, quelqu en soit le coût, même si la majorité des habitants souhaitent en partir. D autres, ayant une position moins extrême, participent à ces projets de renouvellement, mais en s efforçant de préserver le maximum de bâtiments, en démolissant ceux qui ont le moins de valeur architecturale à leurs yeux, pour valoriser et mettre en scène les plus prestigieux, notamment les tours ou les grandes barres. Leur approche s apparente au mouvement qui a conduit à «dégager» les cathédrales de l imbroglio des constructions du moyen âge qui les enserraient, pour constituer des esplanades permettant d avoir de larges vues en perspective. Ils valorisent tout particulièrement les bâtiments symbolisant le mieux l architecture moderne et comportant des dispositifs spatiaux particulièrement significatifs de ce style : constructions sur pilotis, fenêtres bandeaux, plans libres, balcons filants, etc. Et surtout ils refusent de porter atteinte à ces formes dans le traitement de ces bâtiments en refusant toute adjonction de balcons ou de toiture à deux pentes, et toute intervention qui atténuerait leur uniformité et leur massivité, qu ils tendent au contraire à magnifier en créant des halls majestueux, des couronnements et des soubassements linéaires ou de grands porches. Sur le plan urbain, cette approche se traduit par le percement des grandes avenues, d immenses places, d escaliers majestueux, pour être soi-disant «à l échelle» des constructions. Cette approche formelle ne s interroge absolument pas sur les problèmes auxquels sont confrontés les habitants. Elle renforce en quelque sorte la conception d origine en reproduisant sa logique. Elle aboutit notamment à accroître les vides urbains et la minéralisation de l espace. Certains urbanistes n hésitent pas à se référer à l architecture de la Renaissance et à prendre comme modèle Florence en affirmant que «l univers urbain doit exclure tout aménagement paysager le long des bâtiments ou en bordure des rues». La posture opposée, qui rejette l architecture d origine, vise à éradiquer le maximum de bâtiments et à vouloir faire table rase. Là aussi, les plus intransigeants refusent de participer à des projets de renouvellement si on ne leur laisse pas la possibilité de tout démolir. C est la

46 position adoptée notamment par Riboulet quand il a été sollicité pour participer au concours organisé pour restructurer le quartier des Flamands à Marseille. Ceux qui consentent à transformer ces quartiers sans en démolir l essentiel proposent néanmoins souvent de détruire plus de la moitié des bâtiments, ce qui peut représenter 700 logements comme dans les projets concurrents élaborés par Fuksas, Sarfati ou Chemetov pour restructurer le quartier de la Source à Orléans. Ils s attaquent en priorité aux tours et aux barres immenses, soutenus en cela par l actuel ministre de la Ville, hostile à cette architecture «inhumaine». Ils légitiment leur approche par le fait que l architecture moderne est dépassée, obsolète, et qu il faut créer des nouveaux types d habitat correspondant à la nouvelle modernité. Ce point de vue est partagé par les acteurs qui estiment nécessaire de créer de nouveaux «produits logements». Ces deux postures a priori opposées fondent leur approche sur la même logique, puisque elles se basent sur l appréciation des formes architecturales, en adoptant des positions inversées. En complet décalage par rapport à ce mode de positionnement, certains concepteurs s efforcent d acquérir une compréhension des problèmes auxquels sont confrontés les habitants et des dysfonctionnements majeurs, tout en identifiant les éléments pertinents qu il convient de préserver, ou les espaces dégradés qui représentent néanmoins un potentiel intéressant qu il conviendrait de requalifier. C est donc à partir d une analyse du fonctionnement social et des usages des espaces qu ils construisent les projets de renouvellement urbain, sans préjuger a priori de la proportion de logements à démolir, qui peut donc varier sensiblement selon les projets. Cette approche se préoccupe de la dynamique sociale des quartiers et de l impact que peuvent avoir les transformations envisagées. Les approches centrées sur le désenclavement et la transformation des voiries et de la trame urbaine Tout un courant d urbanistes privilégie la transformation des voiries et de la trame urbaine, donnant l impression qu ils ne se préoccupent guère du devenir des bâtiments. Après une brève visite du site, visiblement ils ne travaillent que sur le plan masse pour modifier le réseau de voiries existantes ou en créer de nouvelles. L appréhension des quartiers se limite à l organisation de la circulation automobile, avec parfois une certaine attention pour les cheminements piétonniers.

47 Un examen plus précis de ce genre de démarche révèle deux approches sensiblement différentes. La première est centrée sur l aménagement de grandes avenues en créant des «axes structurants» pour reprendre leur langage, qui traversent de part en part les quartiers et les relient aux voies d accès extérieures. Cette démarche délaisse en quelque sorte les voies de desserte secondaire et les modes d accès aux bâtiments. Il s agit d une approche à grande échelle qui renvoie à la culture des ingénieurs ou des urbanistes chargés des grands plans d aménagement urbain. Ceci les conduit à proposer de démolir les bâtiments qui sont implantés sur le tracé des voies projetées, sans chercher à dévier un tant soit peu certains tracés pour préserver des bâtiments de grande qualité. D autres bâtiments sont promis à la démolition pour élargir certaines voies. Il n est pas réellement tenu compte du fait que ces voies longent des bâtiments en supprimant des espaces résidentiels très agréables ou des parkings indispensables. Une autre approche, apparemment plus subtile mais aux effets tout aussi dévastateurs, consiste à choisir une trame urbaine a priori pour découper des îlots uniformes, et à l appliquer par transparence sur le plan du quartier. Ceci conduit à réduire la longueur des barres ou à les découper en deux éléments (en supprimant la partie centrale) pour faire passer les différentes voies aux endroits prévus, voire à les supprimer, pour respecter scrupuleusement la trame choisie. Certains urbanistes vont jusqu à vouloir transposer dans les quartiers d habitat social la trame urbaine du centre ville, sous prétexte que cela devrait permettre aux habitants de se sentir intégrés à la ville! Cette approche renvoie à la culture des aménageurs de programmes d habitat en terrain vierge. A l opposé de ces approches, d autres concepteurs analysent les modes d organisation des espaces et leurs usages et s efforcent d identifier les problèmes de circulation et de proposer une adaptation de l organisation des voiries en modifiant la trame existante au lieu de plaquer un modèle abstrait. Ceci permet de préserver les bâtiments dont la conception est appréciée par les habitants. Renforcement de l unité des quartiers ou segmentation et différenciation des ambiances urbaines Une différence de conception très importante concerne la position des concepteurs à l égard de l unité des quartiers. Il est fréquent qu ils soient soucieux de préserver l unité des grands

48 ensembles, ou de la reconstituer quand ils sont composés d îlots hétérogènes. Cela conduit souvent à vouloir reconstituer une centralité urbaine à laquelle ils s efforcent de rattacher les différentes parties du quartier. Cette approche revient à renforcer les relations internes, et se trouve de fait en contradiction avec la volonté d améliorer l intégration à l environnement urbain. Elle peut également se traduire par le rattachement de ces parties à un grand axe traversant l ensemble du quartier. Une autre approche consiste a contrario à rompre cette unité, à décomposer le quartier en unités relativement autonomes, en favorisant leur différenciation et leur rattachement à l environnement extérieur. Cette approche consiste à prendre appui sur les différences de localisation, de composition, de fonctionnement social existantes pour les amplifier. Elle part notamment des attentes et des pratiques des habitants concernant plus particulièrement la localisation des circulations et des lieux qu ils fréquentent pour leurs courses, leurs loisirs, leurs activités professionnelles. Elle prend en compte l identité de chaque sous-quartier, à laquelle les habitants s identifient ou veulent s identifier. La première approche conduit à conforter l ambiance urbaine préexistante, uniforme et morne, alors que la seconde s efforce de créer des ambiances différentes. Des zones calmes, des ambiances paysagères alternent avec des zones plus animées ou minérales. Le rôle structurant attribué aux équipements publics Les pouvoirs publics ont tendance à surestimer l influence des équipements publics sur la dynamique sociale et l attractivité d un quartier. Cela peut se comprendre, dans la mesure où c est l un de leur moyen d intervention essentiel et c est à travers la création de nouveaux équipements qu ils mesurent souvent l efficacité de leur action. Cette conception est largement partagée par de nombreux urbanistes. Bien entendu certains équipements (écoles, poste, PMI, équipements sportifs, etc.) sont très appréciés par les habitants et indispensables au fonctionnement d un quartier. Mais la plupart des enquêtes montrent que seulement 10 à 20% des habitants fréquentent les équipements sociaux et culturels. Avant de vouloir créer de nouveaux équipements, il conviendrait de s interroger sur l efficacité du fonctionnement de ceux qui existent déjà, or il est rare que l on procède à de telles analyses et que l on engage les adaptations nécessaires.

49 Cette tendance à surestimer le rôle des équipements se traduit par leur prolifération dans de nombreux projets de renouvellement. Cela permet aux urbanistes de résoudre deux problèmes majeurs. Comme les démolitions créent d immenses vides urbains, ils les remplissent en multipliant les équipements sans toujours s interroger sur leur utilité et leur viabilité. De plus cette nécessité de remplir les vides urbains conduit à un étalement des équipements, dont l emprise au sol paraît souvent démesurée par rapport à leur réel besoin d espace. Cet étalement fait qu au lieu de structurer l espace, ces équipements créent de nouvelles coupures urbaines, multiplient les clôtures qu il faut contourner. Ils répondent ainsi à la pression de certains acteurs ou des associations. Ils ont également le sentiment de remplir leur rôle, car certains d entre eux estiment que la programmation des équipements est une fonction essentielle de leur activité. Ils sont quelque peu dépités quand des études préalables montrent que le quartier dispose déjà des équipements nécessaires. Nous sommes tout particulièrement surpris de voir que les projets prévoient souvent la création de nombreux équipements commerciaux, alors que des grandes surfaces sont installées à proximité et qu il ne faut pas être grand clerc pour savoir qu il est très difficile d assurer la rentabilité des commerces de proximité, même dans les centres villes. En réalité la majorité des équipements programmés ne seront jamais réalisés, faute de moyens pour les financer, ou péricliteront rapidement. Le degré de croyance dans l efficacité sociale des transformations urbaines Nous avons déjà évoqué ce phénomène dans l analyse des causes qui sous-tendent les décisions d engagement des projets de renouvellement urbain. Cette croyance est également à l œuvre dans la conception même des projets à des degrés divers. Cela va des acteurs persuadés qu il suffit de restructurer les quartiers et de diversifier les formes d habitat pour transformer magiquement les dynamiques résidentielles, et ceux qui sont plus réalistes et considèrent que c est un moyen pour améliorer progressivement les situations, à condition d engager parallèlement des efforts considérables pour adapter les modes de gestion et favoriser la régulation des relations sociales. Ces différences de conception se traduisent clairement dans la conception des projets. Les premiers sont favorables à des démolitions et des restructurations de grande ampleur et à la

50 reconstruction immédiate de nouvelles formes d habitat plus attractives, à la place des bâtiments démolis. Ils sont convaincus que cela suffira à attirer les «couches moyennes». Cela recoupe, comme on le verra, le fait de ne pas se préoccuper de l amélioration de la gestion et de ne pas prendre en compte les attentes des occupants actuels, puisqu il s agit de construire des bâtiments destinés à une nouvelle population. Les acteurs qui n attendent que des évolutions limitées et progressives des effets des transformations de l espace sont plus circonspects. Ils analysent les problèmes majeurs générés par la vétusté des bâtiments et l organisation de l espace urbain, et n envisagent que les transformations et les démolitions susceptibles de produire des améliorations importantes. Ils mettent aussi l accent sur la requalification des espaces urbains existants et l amélioration de leur gestion. Ils s efforcent également de prendre en compte les attentes des occupants, en considérant que c est l amélioration de leurs conditions d habitat et de leur satisfaction qui peut susciter un accroissement de l attractivité des sites concernés pour de nouveaux habitants potentiels. Les échelles d intervention : l articulation de la restructuration urbaine et de la requalification urbaine Comme on l a déjà vu, l approche dominante des urbanistes est centrée sur la restructuration des voiries et des espaces urbains et des démolitions-reconstructions à partir d une modification en profondeur des plans-masses. Cette approche vise à redéfinir les tracés des voies et l affectation des différents espaces. Nous sommes plutôt dans une logique de rénovation urbaine. Il s agit d une approche à grande échelle, qui fait l économie d une analyse fine de la dégradation des espaces et des usages qui s y déploient, et des facteurs qui ont produit ces processus de dégradation. A cette approche à grande échelle s oppose une approche qui vie à articuler plusieurs échelles d intervention et qui interroge effectivement les problèmes posés par l organisation globale des quartiers et des bâtiments, mais qui examine également les possibilités de requalification des immeubles et des espaces résidentiels, qui s efforce de repérer et de développer les potentialités existantes.

51 La temporalité des restructurations Les conceptions divergent également sur la temporalité des restructurations. Certains préfèrent réaliser des transformations en profondeur dans le cadre d un seul projet défini par avance, alors que d autres préfèrent réaliser des transformations progressives, en modifiant les modes d intervention en fonction de l évolution du quartier générée par la dynamique du processus engagé. Les projets de grande ampleur définis de manière globale conduisent à différer de plusieurs années l engagement effectif du processus d intervention en raison des contraintes financières qu elles représentent et des difficultés de relogement d un nombre très important d habitants. Ces délais entraînent une accentuation de la dégradation des quartiers. Les opérations de restructuration progressive permettent d engager les opérations plus rapidement et d enrayer ces processus de dégradation. Le fait de concevoir un projet de grande ampleur revient à faire un «coup de poker» en investissant des sommes considérables sans avoir la moindre garantie que cela produira une transformation sensible de ces quartiers. La place conférée au traitement paysager de l espace La place conférée au traitement des espaces paysagers oriente fortement la conception des projets. Certains urbanistes plaident pour conserver aux grands ensembles un aspect essentiellement minéral. Ils acceptent la préservation d espaces verts, mais en les délimitant clairement, en les séparant des espaces minéraux. Une autre approche consiste à s efforcer de créer différentes ambiances paysagères, afin d adoucir la dureté et la violence des grands espaces recouverts de macadam et des constructions en béton brut chères à l architecture moderne. Cette approche vise à paysager les voiries, les parkings et les abords des immeubles, de manière à faire réellement pénétrer la nature dans l espace urbain. Les aménagements paysagers permettent également d améliorer la sécurité des immeubles et de réduire le vandalisme tout en embellissant l espace. Il suffit de planter des haies au pied des immeubles pour protéger les pignons nus des tags et limiter les cambriolages des logements situés au rezde-chaussée. La variation des essences choisies permet aussi de différencier les espaces et notamment les entrées d immeubles et de palier ainsi à l uniformité de l architecture. On peut également créer des espaces ombragés conviviaux abrités du vent (P. Séchet & M. Bonetti, 2000).

52 Les positions à l égard de la résidentialisation des immeubles et les conceptions des acteurs Une controverse s est développée à l égard des projets visant à résidentialiser les immeubles en séparant des unités résidentielles composées d un ou plusieurs immeubles. Les quartiers d habitat social sont implantés dans des espaces ouverts, sans délimitation des espaces publics et des espaces intermédiaires (semi-publics) ou publics. Il est possible de circuler librement d un bâtiment à l autre et à l intérieur des bâtiments eux-mêmes, certains halls traversants servant même de passages publics. Les défenseurs de l urbanisme moderne se prononcent pour la préservation de ce mode d organisation de l espace qui est au fondement de ce mouvement. Ils estiment qu il faut préserver la fluidité de l espace et ne pas le couper par des séparations brutales pour préserver ainsi son unité formelle. Cela est cohérent avec leur hostilité à l égard de la segmentation des espaces, à la constitution d îlots clairement identifiés et à leur différenciation. Ils sont soutenus par la majorité des sociologues, même par ceux qui sont confortablement installés dans des résidences privées ou dans des pavillons soigneusement clôturés, qui estiment qu il ne faut pas porter atteinte à ces espaces dont l usage est presque entièrement public, qu il ne faut pas les réduire au profit d une privatisation des espaces résidentiels. Ce serait porter atteinte à la liberté de circulation et au développement des relations sociales entre les habitants des différents immeubles, et réduire du même coup la cohésion sociale des grands ensembles. Un autre courant (auquel nous adhérons) considère que l absence de distinction entre les espaces publics et les espaces privés contribue fortement à la dégradation des espaces et que cette confusion favorise le développement des conflits, car elle ne permet pas d inscrire dans l espace même des règles d usage et de vie collective. En outre les relations sociales ne se développent pas à l échelle d une masse indifférenciée de plusieurs milliers d individus, car cela génère au contraire une profonde insécurité, chacun se sentant pris dans cette masse qui paraît menaçante. Il convient au contraire de favoriser la formation d identités collectives intermédiaires, à l échelle de 100 ou 200 ménages partageant un espace commun auquel ils peuvent s identifier et qu ils peuvent s approprier collectivement, en délimitant des espaces résidentiels qui peuvent communiquer entre eux.

53 Mais ce courant en faveur de la résidentialisation oppose également deux conceptions radicalement différentes. Certains réduisent la résidentialisation à l installation de clôtures autour des immeubles, sans se préoccuper de l articulation avec l espace public que cela produit. Cette conception aboutit en fait à créer un univers carcéral particulièrement inquiétant. Une autre approche vise au contraire à créer des espaces résidentiels paysagés particulièrement soignés autour des immeubles, et à utiliser des aménagements pour différencier les résidences et à créer ainsi des supports identitaires, à développer le «potentiel identitaire socio-spatial» de chaque îlot. Cette démarche s appuie sur la mise en place de séparations symboliques, par des petites clôtures et des haies basses pour qualifier du même coup l espace public qui jouxte ces résidences. Pour reprendre le concept proposé par P. Séchet et J.D. Laforgue (P. Séchet & JD. Laforgue, 2001), cela revient à «favoriser l étayage mutuel de l espace public et de l espace privé» en les adossant l un à l autre. La prise en compte et le statut conféré aux enjeux de gestion La conception des grands ensembles a royalement ignoré les problèmes de gestion qu elle pouvait générer, en créant notamment des espaces urbains dont les coûts de gestion sont considérables et en multipliant les espaces résiduels et les recoins carrément ingérables. La confusion entre les espaces publics et les espaces privés est une autre source de problèmes, car elle génère des conflits entre les services municipaux et les bailleurs qui se renvoient rituellement la responsabilité de leur déficit d entretien et de leur dégradation. Nous avons vu que la dégradation de ces quartiers et la nécessité d engager des processus de renouvellement urbain étaient pour une large part la résultante de ces difficultés de gestion. Or de nombreux projets de renouvellement sont encore conçus sans réellement prêter attention aux enjeux de gestion, ou bien en leur accordant une importance secondaire, en considérant l amélioration de la gestion seulement comme une «mesure d accompagnement». Sans même s en rendre compte, tellement cette terminologie est naturalisée, les acteurs qui positionnent ainsi la gestion, lui confèrent un statut marginal. La notion «d accompagnement» est symptomatique de la conception de la conduite des projets, car il y a bientôt trente ans, c est ainsi qu était dénommées les démarches d action sociale dans le cadre des opérations de réhabilitation Habitat et Vie Sociale. C est le même statut qui a été

54 accordé ensuite au développement social dans les projets de Développement Social des Quartiers puis de Développement Social Urbain. C est une façon d assigner un rôle marginal à ces démarches. Même lorsque les acteurs ont un véritable souci d améliorer la gestion, les enjeux financiers que représentent les projets de restructuration urbaine, qui dépassent souvent 100 millions d euros pour des quartiers de 2 000 logements, sont tels que les problèmes de gestion finissent souvent par apparaître secondaires. Or il s agit là d une représentation fictive des enjeux financiers, qui frise l hallucination du réel. Sachant que la gestion d un logement social représente environ 1 300 euros pour un bailleur, et près de la moitié de cette somme pour la collectivité locale, on se rend compte que sur vingt ans les coûts de gestion de ces quartiers représentent 80 millions d euros, et ils équivalent pratiquement ceux des restructurations urbaines projetées! Mais comme la restructuration urbaine est fondée sur des budgets d investissements massifs, et se traduit par des transformations brutales de l espace, elle apparaît comme un enjeu financier considérable. Les dépenses de gestion sont réalisées au fil de l eau, elles sont émiettées dans le cadre de différents budgets de fonctionnement, elles financent pour une large part les rémunérations du personnel et les organismes qui les emploient et concernent une multitude d actions donc la visibilité est limitée, de sorte qu il est difficile de se représenter leur importance. Il est surprenant de voir que les responsables financiers eux-mêmes, censés être compétents dans ce domaine, sont les premiers à entretenir ce leurre. A cette fascination pour ces enjeux financiers illusoires, s ajoute la fascination pour le caractère démiurgique des projets de restructuration. Le fait de transformer l espace urbain d un quartier, de démolir des tours immenses et des bâtiments gigantesques, confère un sentiment de puissance aux acteurs qui s investissent dans ces projets, presque aussi important que celui que pouvaient éprouver les promoteurs de ces quartiers. L amélioration laborieuse des systèmes de gestion de l entretien et du nettoyage, ou du ramassage des ordures, est effectivement moins glorieuse et ne suscitera jamais de telles gratifications, bien que cela soit en fait tout aussi complexe que la restructuration d un quartier. A cette asymétrie de jouissance et de sentiment de puissance, pour paraphraser les économistes, s ajoute l asymétrie du rôle des urbanistes, des services de maîtrise d ouvrage et des gestionnaires dans les processus de décision. Ces derniers sont parfois consultés mais rarement associés à la conception des projets de restructuration.

55 La tendance générale consiste donc à «accompagner» les projets de renouvellement urbain par des mesures d amélioration de la gestion. Il est rare que ces démarches d amélioration visent une restructuration des modes d organisation des systèmes de gestion de la même ampleur que les mesures de restructuration de l espace. En tout état de cause, ces démarches d amélioration conduisent rarement à modifier les projets urbains en fonction des impératifs de gestion. Certains acteurs ont le souci d améliorer la gestion avant d engager des projets de renouvellement urbain, afin d enrayer les processus de dégradation et de créer des conditions permettant d optimiser l efficacité des investissements projetés. Mais cette approche est assez rare. La tendance dominante conduit plutôt à réduire les efforts en matière de gestion quand une décision de démolir est prise, au nom du fait qu il est anormal de continuer à entretenir un patrimoine voué à disparaître. On oublie souvent que le relogement des habitants prend du temps et que l engagement des travaux est généralement différé de cinq à dix ans, période au cours de laquelle la dégradation tend à s accélérer en raison précisément de la réduction des moyens de gestion. A cette tendance générale, s opposent donc les (rares) démarches qui visent à transformer les systèmes de gestion, mais il arrive également qu elles soient conduites sans aucun lien avec l élaboration de projets de restructuration et qu elles n affectent absolument pas leur conception même. Une autre conception consiste à prendre en compte certains problèmes de gestion lors de l élaboration des projets de restructuration, mais cela se limite souvent au redécoupage de la propriété foncière entre les bailleurs et les collectivités locales, pour clarifier les espaces publics et les responsabilités respectives de gestion. Les autres éléments pour lesquels le point de vue des gestionnaires est sollicité concernent le profil des futurs habitants et le statut d occupation des nouveaux programmes de logement qui seront réalisés ainsi que leur localisation. Il est extrêmement rare que les projets de restructuration urbaine soient fondés explicitement comme nous le préconisons sur des réorganisations de l espace visant à créer des îlots constituant des unités de gestion de l ordre de 100 à 200 logements clairement délimitées, et à supprimer les espaces résiduels inutiles et ingérables. Cette démarche consiste à concevoir une organisation des espaces de gestion à partir desquels on définit les différents espaces

56 urbains. Elle est vivement contestée par la majorité des urbanistes qui refusent d asservir la conception urbaine aux impératifs de gestion. Or leur position ne peut qu aboutir à générer des espaces urbains dont la gestion sera problématique et coûteuse. L implication des habitants et la prise en compte de leurs attentes De nombreux acteurs invoquent la difficulté d impliquer les habitants à l échelle d un quartier dans l élaboration d un programme de renouvellement urbain étant donné le grand nombre de ménages concernés. Ils refusent de ce fait toute concertation ou bien limitent leur implication à une consultation, en recueillant leurs points de vue lors d une réunion publique de présentation de différents scénarii de restructuration, sans toujours tenir compte de leurs réactions. Or lors de la restructuration du quartier des Hauts de Belleville avec l OPAC de Paris, nous avons montré qu il était tout à fait possible d associer plusieurs centaines d habitants à l élaboration d un tel programme (P. Séchet & JD. Laforgue, 1996). D autres acteurs sont encore plus radicaux. Ils estiment que les projets de renouvellement urbain visent avant tout à renouveler la population, à accueillir de nouveaux habitants. Bien que ce renouvellement ne touche généralement que 20 à 30% des habitants en place, ils considèrent que ces derniers ne doivent pas être consultés, car leurs attentes sont profondément différentes de celles de la nouvelle «clientèle» qu ils s efforcent d attirer. Nous pensons qu ils font un contre sens, car la dynamique résidentielle d un quartier est construite par ceux qui y sont déjà installés, étant donné que la majorité d entre eux y resteront. En outre le nouveau quartier projeté ne sera attractif pour de futurs habitants que dans la mesure où ceux qui y résident perçoivent effectivement des améliorations sensibles. Ce sont eux les principaux prescripteurs qui peuvent encourager d autres ménages à s y installer. S ils ont l impression que leurs conditions d habitat ne s améliorent pas, ou bien s ils ont le sentiment que les réaménagements bénéficient seulement aux nouveaux venus, ils développeront des réactions de rejet à leur égard et parviendront à les dissuader de s installer, comme nous avons pu le constater à plusieurs reprises. L autre critère qui différencie les modes de conception des projets concerne la prise en compte des usages et des significations symboliques associées aux espaces habités et les modes d investissement des divers lieux par les différentes catégories d habitants. Nous avons vu que de nombreux urbanistes réaménagent les quartiers à partir d une lecture formelle du plan masse et parfois imposent une nouvelle trame urbaine sans se préoccuper du tissu

57 existant. D autres sont soucieux de préserver ces formes urbaines au nom de leur respect pour les principes de l urbanisme moderne, même si les habitants les rejettent profondément. Ces approches ont en commun de ne pas rechercher à comprendre comment les habitants investissent ces espaces, le sens qu ils leur donnent et les usages qu ils déploient. Nous sommes frappés de voir que la majorité des projets de restructuration sont conçus sans que les acteurs disposent de la moindre connaissance des dynamiques résidentielles et des usages de l espace. Leurs connaissances se limitent à l analyse d une trentaine d entretiens auprès des habitants, ou bien aux résultats d enquêtes de satisfaction par sondage. Ces éléments ne permettent pas de comprendre les différents modes d habiter qui se sont développés dans ces quartiers. En l absence d instruments sérieux de connaissance de ces modes d habiter, les concepteurs qui souhaitent prendre en compte les attentes des habitants, s appuient sur les revendications exprimées par les associations et sur les représentations spontanées des acteurs sociaux, qui partagent souvent une vision catastrophique des problèmes des quartiers. Ces représentations sont en effet focalisées sur les problèmes de vandalisme et de délinquance, qui constituent un écran oblitérant la réalité des sentiments qu éprouve la majorité des habitants et notamment l attachement au quartier d une grande partie d entre eux. Pour d autres, l analyse de la composition sociale de la population à travers les caractéristiques socio-économiques des habitants tient lieu de connaissance des modes d habiter. Or les analyses des dynamiques résidentielles réalisées par B. Allen montrent qu il n y a pas de corrélation mécanique entre les difficultés socio-économiques auxquelles sont confrontés les habitants et les problèmes de délinquance (B. Allen & M. Bonetti, 1998). Ces analyses montrent également que les représentations souvent massives des acteurs locaux effacent la complexité et la diversité des modes d habiter, comme en témoigne notamment sa recherche sur les dynamiques résidentielles du quartier des Tarterêts à Corbeil. Ce quartier est particulièrement stigmatisé, alors que la majorité des habitants y est fortement attachée et a une vision plutôt positive de son évolution et de son devenir (B. Allen, 2002). Cette absence de connaissance des modes d habiter et des attentes des habitants conduit à des contresens dans les choix de restructuration. Elle aboutit par exemple à vouloir à tout prix articuler des sous-quartiers et à forcer les habitants à partager des espaces communs, alors qu ils s inscrivent parfaitement dans une organisation urbaine qui sépare clairement les îlots auxquels ils se rattachent. La même ignorance amène à vouloir créer des espaces de centralité,

58 alors que la majorité des habitants n a aucune raison de les fréquenter. Par contre on oubliera de créer une liaison jugée indispensable par la plupart d entre eux ou on supprimera un espace paysagé très apprécié. L approche des enjeux de mixité sociale et les stratégies de reconstruction Le renouvellement urbain peut effectivement contribuer à créer une certaine mixité sociale dans les quartiers d habitat social, mais cela dépend à la fois des contextes préexistants et des stratégies de reconstruction mises en œuvre. La croyance selon laquelle la création de nouveaux «produits logements» suffit à attirer des ménages d un statut social plus élevé est très répandue. Or nous connaissons suffisamment d expériences pour savoir que ça n est pas aussi mécanique. Il n y a aucune raison pour que le développement des copropriétés dégradées ne se poursuive pas dans les opérations de renouvellement urbain. On connaît également les déboires des bailleurs qui ont espéré favoriser la mixité sociale en réalisant des opérations PLA depuis 1980 dans les quartiers d habitat social. Or une grande partie de ces opérations ont connu rapidement une forte paupérisation, ainsi que des taux de vacance et de rotation très élevés. Pour prendre un exemple, dans deux grands ensembles fameux d Orléans (La Source et l Argonne), les opérations PLA réalisées depuis 1990 sont les îlots les plus paupérisés de ces quartiers, avec un taux de rotation très élevé et plus de 30% de logements vacants. Ce sont ces opérations qui ont mis l office HLM en grande difficulté financière. A Soissons, un programme PLA de 300 logements, réalisé par P. Chemetov et Huidobro dans le quartier HLM de Cheveux en 1985, est tout aussi paupérisé que les constructions antérieures et connaît des tensions beaucoup plus vives. La conception massive de ce programme pose de tels problèmes que la municipalité a décidé de le restructurer seulement quinze ans après sa construction. L autre croyance très partagée est l illusion que l arrivée des ménages d un statut social plus élevé dans des constructions nouvelles réalisées à proximité des bâtiments existants entraîne magiquement un développement des relations sociales entre ces deux populations. Là aussi il suffit de visiter les grandes ensembles qui jouxtent des zones pavillonnaires, des copropriétés ou des immeubles locatifs occupés par des classes moyennes pour constater que les occupants de ces îlots périphériques fréquentent rarement la population des grands ensembles, ils

59 essaient plutôt de s en protéger en installant des clôtures, jusqu à ériger des murs de séparation hauts de plusieurs mètres. Certains acteurs néanmoins ne partagent pas ces croyances naïves, et c est à partir d une analyse fine des configurations urbaines et des dynamiques résidentielles des quartiers concernés qu ils identifient les zones dans lesquelles il est envisageable de reconstruire, car elles ne sont pas touchées par leur réputation désastreuse. Cette conception se fonde sur une requalification préalable du quartier et une amélioration de sa gestion, de manière à enrayer le processus de paupérisation avant de songer à reconstruire et espérer attirer une population d un statut social plus élevé. Elle part du principe que l on peut accueillir des ménages d un statut social légèrement supérieur à celui des occupants en place, mais qu il est illusoire de vouloir reloger des professions intermédiaires ou des cadres moyens. Toutes les tentatives de ce type montrent en effet que ces couches sociales ne restent que quelques années et n ont de cesse de déménager au plus vite, hormis lorsque l environnement et les services offerts sont particulièrement attractifs. Les conceptions des modes de traitement des enjeux de mixité renvoient aux postures à l égard de la prise en compte des attentes des habitants en place. Elles opposent comme on l a évoqué ceux qui n en tiennent pas compte, au nom du fait qu ils seront remplacés par de nouveaux habitants, et ceux qui considèrent qu il importe d améliorer l environnement pour témoigner qu on leur porte autant d attention qu aux futurs habitants. Cela crée un environnement plus accueillant pour ces derniers et atténue les risques de tension. Ces démarches visent à éviter de creuser davantage le fossé entre les anciens habitants et la «clientèle» espérée. En effet si les quartiers continuent à se dégrader avant de réaliser de nouvelles constructions, les occupants en place les plus solvables sont les premiers à demander à être relogés ailleurs et ne restent que les ménages captifs les plus démunis. Si on n y prend pas garde, les processus de démolition-reconstruction risquent donc d avoir les effets inverses du but recherché, puisqu ils peuvent entraîner la paupérisation de la population en place, accroissant l écart avec les habitants futurs et créant ainsi des quartiers à deux vitesses. Ceci ne peut qu accroître les tensions entre les populations anciennes et nouvelles et dissuader définitivement des ménages bénéficiant d une situation sociale satisfaisante de s installer dans les immeubles reconstruits.

60 Pour favoriser la mixité sociale, il faut également veiller à la conception des nouvelles constructions en choisissant bien leur localisation, l organisation des circulations, l orientation des entrées, l aménagement des abords d immeubles et des parkings, etc. Cette conception doit en effet donner aux nouveaux arrivants un sentiment de protection, sans avoir à les enfermer derrière d immenses clôtures. L éradication ou le développement progressif de l historicité des quartiers Les démarches de renouvellement urbain postulent la nécessité de faire évoluer des quartiers dont la structure est restée figée depuis trente ou quarante ans et de ne pas se contenter d un lifting des façades, comme ce fut souvent le cas lors de la réhabilitation de ces bâtiments. Nous ne pouvons que souscrire à cette perspective, qui prend acte du renouvellement continu des formes urbaines et des bâtiments dans les villes. Mais cette démarche de renouvellement, de changement historique, peut être sous-tendue par des conceptions radicalement opposées. Pour certains il s agit de donner un coup de pied dans la fourmilière et de faire table rase du passé pour régénérer ces quartiers et supprimer du même coup (à notre sens magiquement) les problèmes auxquels sont confrontés leurs habitants. Cette conception oblitère le fait que ces quartiers ont en fait une histoire et leurs habitants également. Et l histoire tissée par les habitants s appuie sur l histoire de cet environnement. Même si cette histoire est marquée souvent par la dégradation de ces espaces urbains, scandée par des émeutes ou des événements traumatisants, elle est également nourrie par une foule de souvenirs riches en émotions. Il ne faut pas oublier que l histoire de chaque individu se fonde sur l histoire des lieux dans lesquels il a vécu, qui sont autant de repères existentiels et leur disparition représente une perte douloureuse (M. Bonetti, 1995). Le fait de vouloir démolir brutalement ces quartiers revient à éradiquer leur historicité. Cela rappelle les opérations de rénovation urbaine de grande ampleur menées dans les années 60 dans les centres villes, qui ont profondément déstabilisé leurs habitants. Cette approche repose sur la croyance dans la modernité et dans les vertus de tout ce qui est nouveau et neuf, qui est supposé combler toutes les attentes. Or dans l histoire, toutes les démarches qui ont prétendu abolir le passé pour créer un monde radicalement nouveau ont rarement tenu leurs promesses, et elles ont privé les individus concernés de tout ancrage dans

61 l histoire, de tout étayage sur le passé. Les sociétés, tout comme les individus, ont absolument besoin de cet étayage pour se construire, ne serait-ce que pour pouvoir le mettre à distance, s en détacher voire le rejeter. Mais lorsque celui-ci est aboli, il est impossible de se situer par rapport à lui. C. Castoriadis (Castoriadis, 1975) montre bien que pour se déprendre du passé, il ne suffit pas de l annuler, il faut pouvoir négocier son rapport avec lui à travers un travail de réévaluation critique. Cette approche brutaliste du renouvellement urbain est d autant plus curieuse qu elle reproduit les conceptions qui ont sous-tendu la réalisation des grands ensembles. Ceux-ci se sont posés en rupture radicale avec les formes urbaines et architecturales antérieures, avec leur environnement et son histoire, pour promouvoir la modernité. Or les habitants des grands ensembles ont particulièrement souffert de cette rupture de l historicité, de cette absence d histoire des lieux dans lesquels ils se sont installés. C est au moment même où une trame historique a pu se constituer, même si elle est à certains égards problématique, que l on envisage sa suppression brutale en reproduisant le mouvement même qui avait rendu difficile sa formation. La négation de l historicité des grands ensembles est déjà présente dans la façon de les appréhender, à travers l effacement de leur diversité et tout particulièrement la diversité de leurs modes de développement historique. Si certains quartiers ont été conçus et réalisés globalement, ou à travers des phases de construction rapprochées et relativement homogènes, d autres ont été réalisées très progressivement, les constructions s étalant sur vingt ou trente ans. Ces derniers ont connu plusieurs modifications des plans initiaux, avec l adjonction de nouvelles constructions ou d équipements. Cette histoire de leur construction s est souvent traduite par une relative diversité des formes urbaines et des bâtiments, des techniques employées et de leur valeur économique et sociale. Or il apparaît que cette diversité historique a généralement facilité la formation d une histoire de ces quartiers et de leurs habitants, car chacun des sous-quartiers correspondant à ces différentes périodes de construction a correspondu à un projet politique particulier, a connu des modes d occupation et des événements particuliers. Cette fabrication historique s oppose aux grands ensembles réalisés d une seule pièce, où ce jeu de différences temporelles n a pas pu se développer. Cette conception brutale du renouvellement urbain est d ailleurs en contradiction même avec le concept qu elle prétend mettre en œuvre, puisque la notion de renouvellement suppose un

62 changement progressif dans la durée, qui constitue un processus historique en soi, et non pas une rupture brutale à un moment donné. Le renouvellement urbain devrait donc correspondre à une conception du changement et des projets urbains conforme à un tel processus historique. Cette conception se retrouve dans les projets qui visent à réaliser des améliorations progressives à travers la requalification ou le remodelage de certains espaces, la démolition de quelques bâtiments particulièrement problématiques, la création d immeubles ou d équipements sur des terrains disponibles. Cette approche, même si elle nécessite d établir des principes orientant une programmation d ensemble, repose sur l esquisse de plusieurs phases de réalisation s étalant dans le temps, et sur une programmation ouverte, laissant la place à des modifications futures. Il s agit d une démarche de programmation qui est conçue comme un véritable processus historique, ou les phases futures pourront être réajustées, réorientées en fonction des effets générés par les premières actions réalisées. C est la dynamique historique générée par les actions engagées qui oriente la conception de ces projets. On se rend compte qu une telle conception s oppose radicalement à la culture de la programmation technocratique qui reste prégnante et sous-tend encore de nombreux projets de renouvellement. L ironie de l histoire montre déjà que les projets de renouvellement très ambitieux, qui prévoient la démolition brutale de 30 à 50% des logements, voient leur réalisation différée dans le temps et sont ceux qui ont le moins de chance de se réaliser en raison des moyens gigantesques qu ils nécessitent. On voit donc que les projets qui nient l histoire, en prétendant transformer rapidement et globalement des quartiers et définir hic et nunc leur devenir, sont précisément ceux qui sont démentis par l histoire qu ils s efforcent d effacer. Celle-ci fait retour et les prend à contre-pied, pour ne pas dire qu elle traîne les pieds. En effet les acteurs économiques rechignent à s engager dans de tels paris audacieux, les habitants s y opposent et les responsables politiques sont inquiets des perturbations que cela va susciter. Cela va même plus loin, puisqu on a pu constater que l annonce de ce genre de projet suscite des inquiétudes immédiates de la population qui conduisent souvent les responsables politiques à repousser leur réalisation à plus tard. Malheureusement l histoire prend également sa revanche d une manière plus inquiétante. En effet les délais de plusieurs années nécessaires à la réalisation de ces projets ambitieux conduisent à la poursuite et à l aggravation des processus de dégradation de ces quartiers. Quand les décisions sont bloquées, l histoire elle ne s arrête pas. Il y a fort à parier que de

63 nombreux projets très ambitieux seront en fait devenus obsolètes quand on commencera à les réaliser. Cela tient au fait que la conception de ces projets oblitère également les effets qu elle génère et donc l historicité qu elle produit. CONCLUSION : LES MODES DE PRISE EN COMPTE DE LA COMPLEXITE ET DE LA DIVERSITE DES CONTEXTES URBAINS, HISTORIQUES ET SOCIAUX En définitive les conceptions du renouvellement urbain se distinguent en fonction de leur façon de prendre en compte la complexité et la diversité des contextes urbains, historiques et sociaux, sachant que certaines démarches vont jusqu à nier cette complexité et cette diversité. On a pu voir que cette dernière joue sur de multiples registres, et la façon d identifier tout d abord, de comprendre ensuite, puis de prendre en compte et de traiter la complexité des ces différents processus structure la conception des projets. Les discours sur les grands ensembles tendent à généraliser les situations, alors que les recherches que nous avons pu conduire font apparaître la grande diversité des modes d habiter et des dynamiques résidentielles qui les traversent. Ces dynamiques elles-mêmes résultent de la composition d espaces urbains et d univers sociaux très variés. Il est intéressant de noter que le souci de la sociologie de dégager des tendances ou des typologies génériques tend à conforter ces discours globalisants et rejoint curieusement les approches formelles uniformisantes de la «morphologie des grands ensembles» développées par de nombreux urbanistes qui les substantifient. Les grands ensembles deviennent ainsi une catégorie générique homogène, qui admet certes quelques variations, mais qui prétend suffire à rendre compte de l ensemble des grands ensembles (en espérant qu on nous pardonnera cette formule tautologique). Chaque grand ensemble ne serait que l expression mimétique d un genre, la classe d un modèle unique reproduit à l infini, «the same of a kind» diraient les anglo-saxons. La littérature sociologique regorge de ce genre d analyses substantialistes sur «la vie dans les grands ensembles» ou «les jeunes des cités», qui opèrent une triple réduction : réduction des processus sociaux qui se déploient dans ces espaces à un seul archétype, réduction similaire de ces espaces eux-mêmes à une catégorie, et réduction des articulations complexes entre ces

64 deux champs totalement hétérogènes (les processus sociaux et les formes spatiales) à une correspondance bi-univoque. Après avoir opéré cette réduction de la diversité des dynamiques résidentielles et des formes urbaines, il n est pas étonnant que certains urbanistes proposent un traitement normatif de ces quartiers. Mais en réalité, ce sont ces modes de traitement normatifs qu ils préconisent, ce prêt à porter du renouvellement urbain, qui fondent par avance la façon dont ils appréhendent et analysent cette réalité. L analyse de nombreux projets de renouvellement fait en effet apparaître toute une «rhétorique opérationnelle» que l on retrouve à l œuvre dans un grand nombre d entre eux : désenclavement, création d axes et d équipements structurant, renforcement de l intégration et de l unité urbaine, formation d une centralité, etc... (M. Bonetti, 1998) Ces catégories sémantiques tiennent lieu d armature conceptuelle et sont souvent appliquées, plaquées, sur des réalités très hétérogènes. Comme c est en s appuyant sur ces catégories génériques que ces quartiers sont appréhendés, leur diversité et leur complexité sont d emblée oblitérées et ceux qui procèdent de la sorte peuvent ainsi faire l économie de leur analyse. Ils peuvent se dispenser de s interroger sur les usages et les significations associées aux différents espaces, sur la diversité des modes d habiter, sur les problèmes de gestion, sur la stratégie de localisation des nouvelles constructions, sur la temporalité de la réalisation des projets. Signalons au passage que l analyse des formes urbaines et la traduction des projets sur des plans-masses facilite cette réduction et cette mise à distance de la complexité du réel, cette déréalisation pour ne pas dire cette réification. A l opposé de cette approche, se situent les acteurs qui s efforcent de comprendre cette complexité et cette diversité des situations, et qui ne préjugent pas de l analyse qu ils en feront, ni des modes d action et des stratégies qu ils choisissent, ni bien entendu de l ampleur des transformations souhaitables, des démolitions et des reconstructions envisageables et de l inscription des projets dans la durée. Face à la diversité des situations, ces acteurs s efforcent de combiner une grande diversité des moyens, en articulant la restructuration des espaces et des bâtiments, la requalification progressive de certains lieux, l adaptation des modes de gestion, le développement de l implication des habitants et de leurs relations. La complexité et la diversité des démarches

mises en œuvre reflètent le fait qu ils s efforcent d appréhender et de résoudre la complexité et la diversité des problèmes et des situations. 65

BIBLIOGRAPHIE 66 VAYSSIERE B., (1988). Reconstruction, déconstruction, Paris, Picard. FORTIN B., (2002). Les Grands ensembles : l espace et ses raisons, Paris, PUCA. CHAMBOREDON, LEMAIRE, (1970). «Proximité spatiale et distance sociale : Les grands ensembles et leur peuplement», Revue Française de sociologie, Vol. XI. LANSON G., (2003). «Ces banlieues qui nous font peur», Paris, L Harmattan. BONETTI M., (1994). «La gestion urbaine des quartiers d habitat social et la construction des relations sociales», Communication au colloque European Network for Housing Research, Glasgow. SECHET P. et BONETTI M. (2000). «Le développement de l espace paysager, enjeu majeur de la requalification urbaine», Paris, CSTB. SECHET P. et LAFORGUE JD, (2001). «La résidentialisation des quartiers d habitat social», Paris, CSTB. SECHET P. et LAFORGUE JD, (1996). «La maïeutique de l urbanité. La restructuration du quartier des Hauts de Belleville à Paris», CSTB OPAC de Paris. ALLEN B. et BONETTI M., (1998). «La diversité des modes d habiter et d appréciation de la gestion dans neuf quartiers d habitat social», Paris, CSTB. ALLEN B. (2002). «Les Tarterêts, un quartier d accueil?», Les Annales de la Recherche urbaine, n 94, Paris, décembre 2002. BONETTI M., (1995). «Le bricolage imaginaire de l espace», Desclée de Brouwer, Paris. CASTORIADIS C. (1975). «L institution imaginaire de la société», Paris, Seuil. BONETTI M., (1998). «Les facteurs sous-tendant la conception des politiques et des projets urbains», Paris, Plan Urbain.

67 3. LES FACTEURS SOUS-TENDANT LA CONCEPTION DES POLITIQUES ET DES PROJETS DE TRANSFORMATION URBAINE MICHEL BONETTI AVRIL 1998 PREAMBULE Cette analyse a été réalisée dans le cadre du programme de recherche du Plan Urbain sur l intervention de la puissance publique dans les processus de production urbaine. Ce programme met clairement en lumière l évolution des enjeux, des processus de planification, des modalités d utilisation des instruments opérationnels et réglementaires. Il montre également la recomposition du rôle des acteurs et des modes de négociation dans la production urbaine, avec le passage de l application des procédures au développement de différentes formes de contractualisation, lié au développement du rôle des collectivités locales au détriment de celui de l Etat, à la complexification des problèmes et à la fragmentation des acteurs. Nous voudrions, pour notre part, engager une réflexion exploratoire sur une question qui est née de la lecture de certains de ces travaux et de l examen d une vingtaine d opérations d urbanisme que nous avons pu effectuer à travers différentes missions de conseil auprès des collectivités locales ou d études d évaluation. La question que nous nous posons concerne le contenu même des opérations d urbanisme résultant de ces processus de production, les liens entre la conception des politiques urbaines et la conception des projets urbains. Nous constatons en effet que de nombreux projets d urbanisme sont sous-tendus par des conceptions similaires, ou du moins sont fondés sur des concepts opérationnels, et des manières de penser les transformations urbaines relativement récurrents. Cela nous amène à nous demander si la conception des

68 projets dérive nécessairement des modalités d élaboration des politiques urbaines et de leur formation, ou bien si un fonds culturel commun n oriente pas la conception des politiques et des projets. LES DIFFICULTES D ARTICULATION ENTRE L ANALYSE DES POLITIQUES URBAINES ET LES PROJETS URBAINS Les travaux d analyse sur les processus de production urbaine sont centrés sur la formation et la mise en oeuvre des politiques urbaines, et se concentre sur la planification urbaine au niveau du territoire des villes ou des agglomérations, en identifiant les opérations qui composent ces politiques, les modes d interactions entre les acteurs qui conduisent ces opérations et les modes d utilisation des instruments opérationnels. Ces analyses font apparaître les enjeux qui sous-tendent le choix et la délimitation des territoires d intervention, la définition des programmes en termes de réalisation d infrastructures, d équipements, de logements, les systèmes économiques, financiers, juridiques mis en oeuvre. Néanmoins, on a du mal à identifier les conceptions qui sous-tendent ces projets et les modèles urbanistiques mis en oeuvre. On peut se demander si des politiques urbaines, résultant de processus de production très divers, produisent en définitive des formes urbaines radicalement différentes. Bien entendu, le fait que les collectivités locales mettent en place des outils de planification tels que les SDAU ou les PLU, recherchent ou non à maîtriser le foncier, développent des zones d activités ou programment des équipements, recourent aux procédures de ZAC, se dotent de SEM ou négocient avec des opérateurs privés, influence considérablement le mode de développement des agglomérations. Néanmoins, ceci ne permet pas réellement de saisir le contenu même de ces transformations. Cette difficulté à relier les politiques urbaines et le contenu des projets urbains est peut-être une question d échelle d analyse : en essayant d identifier les éléments qui structurent la planification urbaine, en reconstruisant la matrice d agencement des différentes opérations, le contenu même de celles-ci finit par échapper. C est peut-être également un problème de méthode et de moyens d analyse : il serait nécessaire d analyser finement et de comparer une multitude d opérations, et il est probablement difficile de réarticuler ces multiples éléments dans la trame des politiques dans lesquelles ils s insèrent.

69 Ceci peut également renvoyer à la culture des chercheurs qui connaissent les systèmes d acteurs et les dispositifs opérationnels, mais qui auraient plus de difficulté à analyser les projets qui en résultent, sachant que la compréhension de la formation des objets urbains est extrêmement complexe, et il est très difficile d en rendre compte. On peut également se demander si l attention portée aux rôles des acteurs, à leurs stratégies, aux modes de négociation, ne distrait pas de l analyse de la conception même des projets. Mais on peut également faire d autres hypothèses à ce sujet. Il se pourrait que dans bien des cas la conception des projets constitue un «reste» qui échappe en grande partie aux négociations, du moins ne constitue pas un enjeu majeur. La multitude des contraintes que doivent gérer les acteurs et des points de négociation sur lesquels ils doivent se mettre d accord : choix et acquisition des terrains, mobilisation des ressources financières, choix d un opérateur, montage juridique, etc. feraient en quelque sorte passer au second plan le contenu même des projets. La définition des programmes se limite souvent à préciser la nature des constructions et des infrastructures, leur surface, leur gabarit. Les acteurs ont déjà beaucoup de mal à se mettre d accord sur ces points et, quand ils y parviennent, les contraintes financières ou réglementaires peuvent remettre en cause le fruit de négociations laborieuses, de sorte que ce serait rendre l exercice encore plus difficile que d inclure des exigences draconiennes concernant les formes urbaines, des considérations de styles ou d organisation de l espace, qui s ajouteraient aux contraintes qu imposent les règlements d urbanisme. On peut également penser que le silence sur ces points déterminants pour la qualité d une politique urbaine est une manière de laisser une place prépondérante aux responsables politiques et aux urbanistes, aux hommes de l art qui, curieusement, transparaissent assez peu dans l analyse des politiques urbaines, alors que certains d entre eux ont marqué, fortement et durablement, le développement de certaines villes. Cette dimension apparaît souvent comme un impensé des politiques urbaines. Ceci pose néanmoins un problème, car ce faisant il se pourrait que les chercheurs reflètent et redoublent la façon dont les acteurs se représentent et présentent les politiques qu ils élaborent et mettent en oeuvre. Quand un responsable politique présente sa politique urbaine, il met en effet l accent sur les orientations et l organisation de la planification d ensemble, les grandes infrastructures qu il a réalisées ou qu il se propose de mettre en chantier, il énumère

70 les différentes opérations envisagées. Les débats portent sur les montages financiers, les instruments opérationnels, le rôle des opérateurs, etc. On interroge rarement le contenu des projets, qui passe ainsi au second plan. Ceci tend à construire une représentation des enjeux urbains où l urbanisme proprement dit constitue une figure absente, ou du moins celle-ci n est appréhendée qu à travers l affectation des espaces, les grandes infrastructures qui organisent l espace et les équipements qui le ponctuent. Ce genre de représentation, relativement abstraite, des interventions qui concourent aux transformations urbaines, est en partie produit et renforcé par la présentation à l aide de plans qui efface toute l épaisseur des éléments contribuant à la qualification de l espace. Les politiques urbaines donnent ainsi lieu à des représentations qui filtrent le réel, en ne retenant que les éléments qui marquent massivement la transformation de l espace, qui représentent des enjeux économiques et politiques extrêmement importants et sont au coeur des négociations entre les acteurs. Ces politiques se définiraient ainsi comme l ensemble des enjeux économiques et politiques, formant des figures épurées des multiples éléments participant à la formation de la culture urbaine et à la qualité d usage des espaces et des équipements. Cette approche est également construite par le souci des responsables politiques de marquer de leur empreinte la transformation du territoire qu ils gèrent, d afficher leurs intentions et de visibiliser leur action. C est à travers les infrastructures et les équipements qu ils peuvent le mieux opérer ce marquage et assurer cette visibilité, et donner à voir leur maîtrise sur la transformation des territoires qu ils gèrent. Mais ces représentations de la chose urbaine ont nécessairement des effets en retour sur la conception des projets qui, à leur tour, tendent à privilégier les questions et les objets considérés comme prééminents par les responsables politiques et les décideurs, pour lesquels il s agit d enjeux prioritaires. LES FONDEMENTS DE LA CONCEPTION DES POLITIQUES ET DES PROJETS URBAINS Par delà la diversité apparente des approches et des modes d organisation de l espace, les politiques et les projets urbains sont fondés sur un certain nombre de principes récurrents. Ces principes constituent un paradigme extrêmement puissant qui oriente, voire préconstruit, la majorité des politiques et des projets. Rares sont les responsables politiques et les urbanistes

71 qui échappent à ces principes fondateurs de l urbanisme moderne. Ils forment une sorte de culture commune dont il est difficile de s abstraire. Il s agit d une véritable matrice de pensée qui conditionne les modes d appréhension et de transformation de l espace, déterminant les modes de conception. Ils forgent ce qu on peut appeler «la conception de la conception urbaine». Le formalisme et la mise en ordre de l espace L idéal urbanistique réside dans l organisation de l espace et sa mise en ordre, que les tracés des voiries permettent effectivement de délimiter rigoureusement jusqu à le rendre infranchissable, tracés de préférence rectilignes, au cordeau. Souvenons-nous du fait que Le Corbusier proscrivait les lignes courbes, s efforçait d effacer les accidents de terrains ; l idéal pour lui étant les terrains parfaitement plats et uniformes. N oublions pas l acharnement mis pendant des années à rectifier les voiries sinueuses, dont la largeur variait, pour aboutir à des alignements parfaits, et aux magnifiques immeubles détruits, car ils étaient «frappés d alignement» (l expression est succulente) comme d autres sont frappés par la foudre. L urbanisme a horreur de tout ce qui dépasse, déborde, de la diversité. Le rationalisme saisit l espace et le réduit à sa logique en utilisant comme support prioritaire les infrastructures de circulation. Il impose un certain nombre de normes, jamais questionnées, comme la hiérarchisation des voies, le choix de gabarits souvent surdimensionnés, la proscription des voies en impasse. Cette volonté forcenée d éradiquer les impasses est un véritable syndrome qui constitue un parfait analyseur du rationalisme urbanistique. Dans les impasses se développent souvent des pratiques conviviales, les riverains allant parfois jusqu à réaliser des aménagements paysagers où à s installer dehors avec une table et quelques chaises quand il fait beau. Ceux sont des lieux de formation de micro-identités locales, mais ces formes urbaines sont généralement prohibées par les urbanistes. Les fonds d impasses seraient des lieux de mauvaise vie et surtout des obstacles à la fluidité de la circulation. Ce sont effectivement des lieux mal contrôlés, ce qui s y passe paraît toujours quelque peu inquiétant et alimente les fantasmes. Ils échappent à la mise en ordre généralisée et à la construction d un «espace disciplinaire» pour reprendre la terminologie de FOUCAULT.

72 L absence d articulation des échelles d intervention : la séparation entre l aménagement horizontal et l architecture verticale Les urbanistes se consacrant à l aménagement du vide en dessinant des voiries enserrant des espaces que les architectes sont chargés de remplir, le développement urbain est fondé sur une quasi absence d articulation des échelles d intervention. C est comme si les urbanistes organisaient un espace horizontal, tandis que les architectes se chargeaient d ériger la verticalité spatiale, sans guère de lien entre ces dimensions. De ce fait, l entre-deux, les espaces intermédiaires, se trouvent pratiquement délaissés. Les deux disciplines fonctionnent sur de grandes échelles ; les micro-espaces, les multiples éléments qui composent l espace urbain tel qu il est perçu et pratiqué par les habitants, ne les intéressent guère. On est loin du temps où des architectes-urbanistes, comme Otto WAGNER, dessinaient aussi bien des boutons de porte, voire des petites cuillères, que le plan de développement urbain d une ville comme Vienne, accordant autant d importance aux détails d une grille en fer forgé, aux motifs de décoration d un pont, qu à l aménagement d ensemble du territoire urbain. Certes les fabricants de mobilier urbain viennent remplir ce vide de leurs produits uniformes, mais ils n ont aucun souci d intégration au contexte. Les abribus Decaux, les cabines de France-Telecom, les poteaux d éclairage d EDF, les feux de circulation s amoncellent jusqu à transformer toute déambulation sur un trottoir en véritable gymkhana. On ne prête guère d attention aux multiples lieux qui façonnent la perception et les pratiques de l espace. L espace urbain n est pas conçu à l échelle et en fonction des préoccupations de ceux-là même auxquels il est censé être destiné. Sans pour autant considérer que l organisation de l espace structure les relations sociales, et qu il suffit de le transformer pour transformer du même coup ces dernières, il contribue néanmoins à leur mise en forme et conditionne leurs modes d actualisation. Or ce n est pas de ce lieu que l espace urbain est conçu et aménagé, ce n est pas à partir d une intention de faciliter la vie quotidienne, de créer des ambiances urbaines chaleureuses, de découvrir au détour d une rue une vue agréable, d éprouver des sensations en frôlant un matériau qui évoque soudain un souvenir enfoui, d apercevoir des plantes dépassant d un mur ou se laissant deviner à travers un portail ajouré, que l espace est imaginé. La modernité que revendiquent les urbanistes (plus moderne que moi tu meurs! semble s écrier chacun d eux) privilégie le spectaculaire et semble vouloir éradiquer toute sensibilité.

73 Des concessions sont certes faites à «l intégration dans l environnement» en respectant le gabarit des immeubles, mais c est souvent pour infliger une façade lisse ou des panneaux de verre dans une vieille rue composée d immeubles à la modénature subtile. On n est pas loin de l anathème jeté contre les architectes de l école d Amsterdam par le mouvement moderniste, qui les accusait «d esprit bourgeois» en raison du soin qu ils mettaient justement à travailler la modénature. Cette référence à l intégration dans l environnement frise le ridicule, ou l escroquerie (c est difficile de choisir) quand des architectes ont le cynisme d affirmer que leur immeuble en verre et acier s intègre parfaitement dans l environnement, puisqu ils ont placé un bloc de granit à l entrée! Leur capacité à produire un discours de légitimation sans aucun lien avec les objets qu ils réalisent est tout à fait stupéfiante. Dans ces discours, les références culturelles obligées abondent et le confort de l usager semble être leur principal souci, alors que l on sait que ce sont des référents tout à fait étrangers à ces préoccupations qui structurent la conception. Comment se fait-il qu ils n assument même pas leurs conceptions fondamentales? Au lieu de chercher à développer l identité des lieux, à s appuyer sur la mémoire accumulée dans l espace, non pas pour la plagier mais pour s y inscrire et la prolonger, ils cherchent à s en distinguer de toutes leurs forces, ne se rendant pas compte qu ils ne font qu uniformiser le paysage et le rendre atone, chacun s opposant au même référent, ils produisent et reproduisent tous les mêmes formes au-delà des différences apparentes dont ils se parent, ils s acharnent à déployer une culture du même. La transparence et l aménagement du vide Avec l accent mis sur les infrastructures de circulation, qui s accompagne de la réalisation de places souvent vides et plus encore «d espaces verts» ponctués de quelques plantations chétives ou d arbres dispersés, on peut se demander si l urbanisme moderne ne vise pas la création du vide, l aménagement du vide et la formation d un espace transparent à lui-même. Ce serait un ultime avatar de la pensée hygiéniste qui visait à «aérer l espace», à désintriquer l espace pour lui donner une visibilité fonctionnelle. Au nom de la pseudo nécessité de libérer l espace au sol pour faciliter les communications, l urbanisme fonctionnel, qui a culminé dans les années 60, s est donné comme modèle la réalisation de grands espaces quadrillés ponctués par des bâtiments juxtaposés régulièrement. Ce modèle reste vivace si l on en juge par la

74 réalisation récente de nombreuses places, soit disant prestigieuses, comme la place de la gare à Strasbourg ou la place de la République à Lyon. On retrouve la même obsession du vide dans la création de nombreux parcs, qu il s agisse du parc de TCHUMI à la Villette ou du parc Citroën, qui n admet la prolifération de la nature qu à sa périphérie, et encore seulement d un seul côté. Certains urbanistes sont littéralement obsédés d organiser la «transparence visuelle de l espace», visant ainsi à dégager des perspectives grandioses, principe au nom duquel ils proposent d abattre des bâtiments pour dégager la vue. C est ainsi que l on continue à détruire le tissu urbain qui enserre certains bâtiments prestigieux, soi-disant pour les mettre en valeur, en permettant de les contempler à distance plutôt que de les découvrir soudain au détour d une rue, de s en approcher progressivement jusqu à les frôler. Il est vrai que les bâtiments dont on s approche ainsi à travers un dédale de rues ne permettent pas aisément aux touristes de les photographier et on peut se demander quelle influence le tourisme marchand exerce sur l urbanisme moderne. Ce rabattement de l urbanisme sur l aménagement du vide est peut-être la résultante d une division du travail entre urbanistes et architectes, les urbanistes se contentant de délimiter les espaces et de distribuer les équipements et les lots à construire, laissant aux architectes le soin de réaliser les pleins, de remplir les portions de vide qui leur sont dévolues, en ne limitant que la quantité de surfaces construites à travers la définition des COS, après avoir prescrit la vocation des différents espaces et l emprise au sol dans le cadre des POS. Une autre hypothèse, croisant la précédente, serait due au fait que l urbanisme serait tributaire de l évolution du rapport de force entre les pouvoirs publics et les acteurs économiques et financiers. Ne maîtrisant plus guère l espace, en raison du coût exorbitant que représente le portage foncier, les pouvoirs publics se rabattraient sur le contrôle des infrastructures de communication, seul domaine où ils conservent encore une forte légitimité. On connaît les déboires que connaissent les collectivités locales dans la réalisation des ZAC, la plupart ayant du mal à s équilibrer et un bon nombre sont «plantées», pour reprendre le jargon des professionnels, c est à dire qu elles ont peu de chance de ne jamais voir le jour. Les collectivités locales se trouvent soumises au bon vouloir des promoteurs et aux cycles financiers de l immobilier.

75 L urbanisme se trouverait pris en otage dans ce rapport de force et condamné à rechercher des compromis laborieux, en dépit des discours de légitimation magistraux sur les formes urbaines dont il se pare. Ce serait le chant du cygne du rationalisme urbanistique qui, après avoir triomphé dans le cadre de la planification étatique, essaierait ainsi de se survivre. Il y parviendrait néanmoins grâce à la prégnance du modèle culturel dont il est porteur, qu il est parvenu à diffuser et dont il a imprégné les élites. Ceci renvoie à une question intéressante sur les relations entre les modèles et les principes qui fondent cette discipline, et la structuration des rapports entre les forces politiques et économiques. Nous ne pensons pas, comme les marxistes, que les formes urbaines ne seraient que le pur reflet de déterminations politico-économiques, fut-ce «en dernière instance» comme aurait dit ALTHUSSER. Il s agirait plutôt d une rencontre, d une conjonction astrale originale entre des modèles culturels, des modes de pensée, et des évolutions politicoéconomiques qui s influencent mutuellement, s affrontent et se combinent tout à la fois, en dépit des plaintes rituelles des urbanistes à l encontre des princes qui nous gouvernent et des puissances financières. Ils ont beau fustiger l incompétence des premiers et la rapacité des seconds, ils partagent un fonds culturel commun qui s ancre dans le rationalisme et la toute puissance, sur lequel nous reviendrons. La saisie de l espace à travers les codes d interprétation et l abstraction des plans Toutes les disciplines saisissent le réel à travers leurs codes sémantiques d analyse et les concepts qu elles ont forgé pour se l approprier. Ces grilles d analyse constituent des filtres à travers lesquels la réalité est appréhendée et, en fait, reconstruite. Ceci pose bien entendu un problème à toutes les disciplines analytiques, dont l objet même est précisément l interrogation sans relâche sur la pertinence des concepts qu elles utilisent afin de les reformuler ou de les remettre en cause. L urbanisme n échappe pas à ce problème, mais on ne voit guère de travail visant à interroger les concepts sur laquelle repose sa façon de saisir l espace. Qui plus est, ses concepts tendent à être naturalisés, ils ne se présentent pas comme des concepts analytiques, comme des outils formant un point de vue sur le réel, mais comme des moyens permettant de le décrire «tel qu en lui-même» et d y accéder directement. La naturalisation de ces concepts tend à les effacer comme produits d un mode de pensée sur l espace, donnant l illusion que celui-ci nous serait directement accessible et transparent.

76 Lorsque des urbanistes manipulent des concepts comme la centralité, l intégration urbaine, le désenclavement, la densité urbaine, etc., ils semblent désigner une réalité tangible, puisque ces éléments (centralité, densité...) paraissent exister comme tel. Or, ces concepts nous offrent une représentation de la réalité, ils opèrent une interprétation et par la même une transformation de la réalité. La linguistique a démontré qu il n y a pas de lien direct entre les signifiants et les référents auxquels ils renvoient, et ces signifiants produisent littéralement un sens que la réalité ne contient pas n y même n exprime. Rappelons également que tout concept opère un découpage du réel, il sélectionne et extrait de la réalité des éléments auxquels il confère un sens, procédant ainsi à un tri sélectif dans le magma et la profusion des éléments potentiellement signifiants qu il recèle. C est le regard porté sur un objet et les codes utilisés pour le décrire qui constituent l objet et le recouvre de significations. L objet luimême, dans son objectitude, n a pas de sens propre, il ne parle pas, c est nous qui lui attribuons des qualités qu a priori il n a pas. C est pourquoi le sens, la valeur, la «qualité» que peut prendre un objet, en l occurrence l espace, diffère selon les individus et peut changer historiquement. Or l urbanisme, à travers la relative permanence de ses concepts, qui n évoluent pas au rythme du changement social, tend à figer les représentations de l espace, à rapporter sur des espaces contemporains des lectures correspondant au moment où ses concepts se sont constitués et imposés comme référents légitimes de l interprétation de l espace. Ceci explique que l interprétation qu un urbaniste fait d un espace, la valeur qu il lui attribue, n a a priori rien à voir avec la compréhension que peuvent en avoir ses utilisateurs. Sans compter le fait qu urbanistes et utilisateurs entretiennent des rapports profondément différents avec l espace. Les premiers ont un point de vue, souvent en surplomb, sur des espaces qui leur restent extérieurs, à travers des représentations médiatisées souvent par des images ou des plans, alors que les utilisateurs construisent leur point de vue à partir de l espace dans lequel ils sont situés, dans lequel ils pataugent et qu ils pratiquent quotidiennement. C est ainsi que les urbanistes peuvent être extrêmement sensibles à la perspective qu offre un espace urbain à partir d un lieu privilégié, alors que les utilisateurs risquent de ne jamais passer par là et de ne jamais voir l espace du lieu qui en constitue le principe organisateur pour l urbaniste, mais ils auront de multiples points de vue en fonction des déplacements qu ils effectuent et de la «commodité» qu offrent ces différents lieux (pour reprendre le terme consacré par ALBERTI) au déploiement de leurs activités.

77 Il ne s agit pas de remettre en cause la pertinence et la légitimité des points de vue des urbanistes, car leurs analyses sont souvent fines et donnent à voir des qualités de l espace inaccessible au commun des mortels. Hormis lorsque ces points de vue leur servent à construire des discours de légitimation visant à justifier leurs projets sans qu il y ait de rapports tangibles entre ces discours et les projets qu ils qualifient ainsi. Ils disposent d une acuité visuelle et d une capacité de décodage que le travail sur l espace leur a permis d affiner. Néanmoins nous pensons que ces lectures professionnelles ne devraient pas les placer dans une position de toute puissance leur permettant d invalider toute velléité d expression des destinataires de leur travail, et il nous paraît indispensable de croiser et de confronter ces lectures avec celles des béotiens qui n en disposent pas moins d une culture pratique de l espace, car ils ont également un rapport réflexif à leur expérience, comme le rappelle GIDDENS avec insistance, même si leurs pratiques discursives restent limitées. Il importe donc de favoriser ces confrontations et de créer les conditions pour que les utilisateurs soient en mesure d énoncer ce qu ils perçoivent et souvent ressentent confusément. Il est en effet regrettable que la majorité des urbanistes, sans aller jusqu à dénoncer «l incompétence fatale des habitants» comme le fait Le Corbusier, soient réticents à prendre en compte le point de vues des usagers. Nous avons évoqué les concepts urbanistiques comme instruments de décodage et de décryptage de l espace. Mais en réalité, ce ne sont pas seulement des concepts analytiques permettant d appréhender et d interpréter la réalité, ce sont en même temps des concepts opérationnels, utilisés pour produire ou transformer l espace. C est à partir de ces concepts que les urbanistes construisent leurs projets, on assiste donc à une superposition et une certaine confusion, voire une condensation, entre les fonctions analytiques et opérationnelles de ces concepts. On comprend qu à partir de là un glissement et une inversion puissent se produire : les urbanistes peuvent être tentés d analyser l espace à partir des concepts opérationnels qu ils utilisent pour le transformer. Ils vont lire une réalité spatiale à partir des intentions et de la conception qu ils ont de sa transformation. Sans que ce soit nécessairement conscient et qu il s agisse d une volonté de manipulation de leur part, ce sont les principes qui sous-tendent leurs pratiques et qui fondent leur façon d organiser l espace, qui vont être à l oeuvre dans la lecture et l analyse qu ils feront d un espace donné. Autrement dit, c est généralement à partir des conceptions et des solutions qu ils ont en tête, en fonction de leur culture et de leur

78 expérience propre, qu ils vont se saisir de l espace. Il n est donc pas étonnant que les analyses qu ils font des problèmes que pose un espace coïncident précisément avec... les modes de transformation qu ils préconisent. Nous avons affaire là un mécanisme classique, conduisant à poser les problèmes dans les termes des solutions que l on maîtrise. Nous avions déjà repéré ce phénomène à propos du développement social urbain (BONETTI, 1992), rejoignant le constat fait par à propos de l action politique (EDELMAN, 1991). Cet auteur va même plus loin, puisqu il considère que ce sont les acteurs porteurs de solutions qui font émerger les problèmes : «ceux qui prônent un type précis d action gouvernementale sont portés à rechercher un problème épineux et redouté auquel associer cette action». On peut se demander s il n en va pas de même en matière d urbanisme. Dès lors que leur formation professionnelle est construite sur des principes formels et sur des concepts opérationnels comme la centralité, l intégration, la densité, etc, il est normal qu en tout lieu, quelque soit la nature et les particularités des tissus urbains concernés, ils rabattent ces concepts génériques sur ces réalités, ce qui fait obstacle à la saisie des caractéristiques propres à chacun de ces lieux, à la compréhension des problèmes spécifiques qu ils posent, de leurs atouts et de leurs potentialités de développement intrinsèques. Ce filtrage et cette mise en forme du réel par les concepts opérationnels de l urbanisme se trouvent redoublés par la médiation des principaux outils qui servent à la fois à analyser l espace et à le transformer, c est à dire les plans. Tout le monde s accorde à reconnaître que les plans permettent, certes, de dégager les traits (au sens propre du terme) caractéristiques d un espace, mais il s agit là d une représentation épurée et appauvrissante de la réalité, qui annule toute l épaisseur et la qualité sensible d un espace. Pour paraphraser MARX, «le plan saisit l espace comme le mort saisit le vif», car il efface notamment toute la vie, les pratiques et les activités qui s y déploient, il n y reste aucune trace du fonctionnement urbain. C est donc à partir d une description épurée et réifiée du réel que les projets urbains se construisent, et sur cette base-là, on ne peut que proposer une reconstruction formelle de la réalité, avec les outils du formalisme géométrique. On ne reviendra pas sur les critiques classiques opposées aux urbanistes, auxquels on reproche souvent de proposer des schémas spatiaux parfaitement fonctionnels et séduisants vus d avion, ou bien de sacrifier la fonctionnalité au nom de l esthétique ou du formalisme. Le problème majeur n est pas là, il

79 réside dans l abstraction géométrique que produit le rapport à la réalité doublement médiatisé par les plans. Il s agit, en effet, d une double médiation puisque la médiation de l analyse de l espace par le plan est médiatisée en retour par la transformation de cet espace, par le truchement du même plan, lors de l élaboration des projets. Nous avons, en effet, à plusieurs reprises, fait des expériences très riches d enseignement avec différents urbanistes, avec lesquels nous collaborions dans le cadre de missions de programmation de la requalification de quartiers. Il nous est arrivé d effectuer des «diagnostics en marchant» approfondis des quartiers concernés et d échanger ensuite longuement nos impressions et nos analyses sur les problèmes de fonctionnement urbain et les potentialités de développement de ces espaces. A l issue de ces échanges, nous partagions généralement des points de vue assez proches, nos analyses respectives se complétant assez bien. Or, lorsque ces urbanistes se mettaient à travailler sur leurs plans, ils développaient des analyses et des propositions de transformation qui avaient très peu de rapport avec les résultats de nos échanges. Il ne restait pratiquement rien des analyses que nous partagions, c est un peu comme s ils étaient devenus schizophrènes. Le mouvement d abstraction induit par le travail sur les plans effaçait toute cette réflexion et opérait une nouvelle codification de la réalité et des propositions de transformation. Il convient de signaler que nous n avons pas été confrontés au même problème lorsque nous avons collaboré avec des urbanistes travaillant avec des dessins ou des croquis, à travers lesquels ils s efforçaient de saisir des scènes de la vie quotidienne ou de décrire finement certains espaces. Du moins, l écart entre les analyses partagées et les traductions graphiques des projets était beaucoup plus réduit. Il semblerait que le dessin constitue un support permettant de restituer les qualités sensibles de l espace, alors que les plans écrasent cette dimension et produisent un rapport beaucoup plus rigide et appauvri à l espace. On voit donc comment les concepts et les outils d analyse et de transformation de l espace constituent des opérateurs de traduction de la réalité spatiale, qui enferment les urbanistes dans les codes professionnels dominants. Des projets définitifs et fermés annulant la temporalité Le souci des urbanistes d affirmer leur intervention et de maîtriser le développement urbain les conduit à la délimiter clairement dans l espace et dans le temps. Comme nous l a fait remarquer l urbaniste GRETHER, les projets urbains sont souvent conçus de telle manière

80 que l organisation de l espace se veut exhaustive et définitive, et conduit à l annulation de la temporalité. Ceci est vrai pour les zones nouvellement urbanisées, mais également pour les projets d adaptation et de requalification d espaces urbains existants. Le temps se trouve comme suspendu, annulant le fait que la ville évolue et se transforme en permanence. Les projets urbains sont fermés sur eux-mêmes, ils constituent un acte posé comme définitif. Les urbanistes cherchent rarement à créer un support plastique, une trame, qui permettra de greffer de nouvelles interventions, de faire évoluer progressivement le tissu urbain et de l enrichir. Au lieu de penser une organisation spatiale souple, de fixer des orientations de développement urbain, et d amorcer en quelque sorte un processus d aménagement qui pourra se poursuivre de manière continue ensuite et s infléchir en fonction des évolutions socio-économiques, ils tendent à figer et à saturer l organisation de l espace. Il semblerait même que certains craignent que d autres intervenants puissent venir perturber ultérieurement le bel ordonnancement qu ils imposent. Cela signifie, bien entendu, que les urbanistes pensent rarement les projets de manière à faciliter les évolutions futures, ils se considèrent rarement comptables du futur. Les projets ne sont pas conçus en fonction de leur devenir. Ce n est pas en imaginant différents scénarios d évolution urbaine que l espace est organisé. Ainsi, il est rare que des urbanistes intervenant aux franges de la ville actuelle pensent que l opération qu ils réalisent est amenée à être englobée ultérieurement dans le tissu urbain, et ils réalisent chaque fois une nouvelle frontière qui rendra difficile la poursuite de l urbanisation. On peut même se demander si, inconsciemment, certains d entre eux n agissent pas de manière à ce que leurs œuvres soient inaltérables et résistent aux tentatives de transformation ultérieures. Nos multiples expériences dans le champ de la programmation de la requalification urbaine nous ont permis d énoncer une règle qui ne souffre guère d exception : les projets les plus ambitieux réalisés par les grands urbanistes, qui ont fait l objet des réflexions les plus poussées, s avèrent souvent, a posteriori, les plus inadaptés à l évolution socio-économique, et généralement les plus difficiles à transformer. Toulouse-le-Mirail, ce fleuron de l urbanisme des années 60, réalisé par KANDILIS, qui fut salué à l époque comme une réussite exceptionnelle et représentait le «Toulouse du futur» est sans doute l archétype de ce genre de projet. On nous rétorquera qu il s agit là d erreurs anciennes désormais dépassées, mais on retrouve le même problème dans des quartiers plus récents de la fin des années 70 comme Beaugrenelle ou la ZAC Saint-Blaise à Paris. Et la conception actuelle de la

81 transformation du quartier Tolbiac-Austerlitz est tout à fait similaire, et posera rapidement les mêmes problèmes. Il est frappant de constater que ce sont généralement les réalisations urbaines ou architecturales les plus modestes, souvent considérées par les hommes de l art comme le degré zéro de l urbanisme ou de l architecture, qui s avèrent, à terme, les mieux adaptées, et permettent surtout de réaliser aisément des transformations importantes par des interventions limitées qui n obligent pas à mobiliser des budgets exorbitants. Ce paradoxe, par lequel les interventions les plus banales et les moins prétentieuses s avèrent à terme les plus pertinentes, devrait donner à réfléchir. La nature et le paysage anesthésiés et tenus en lisière Même si, sous la pression du mouvement écologique, on assiste actuellement à un regain d intérêt pour la nature et le paysage dans la ville, ceux-ci restent les parents pauvres de la pensée urbanistique. Les efflorescences et les caprices de la nature s accommodent mal du rationalisme et du formalisme de la modernité urbaine, qui doit beaucoup à la fascination que le machinisme et la technologie d avant-garde exercent sur les urbanistes. Ceux-ci, de même que les maîtres d ouvrage, ont rarement une culture du paysage et savent parfois difficilement distinguer quelques plantes. Dans la plupart des projets urbains, les éléments naturels sont d une pauvreté affligeante. La seule concession faite à la nature réside dans l aménagement de quelques «espaces verts», concept qui dit bien sa pauvreté. Quand une préoccupation paysagère existe néanmoins, on lui affecte généralement des espaces clairement délimités, circonscrits, et leur aménagement n est pas l affaire des urbanistes qui s adressent alors à des paysagistes, lesquelles conservent un statut de sous-traitants mineurs. La nature et le paysage sont ainsi tenus en lisière. Dans de nombreux projets de requalification urbaine de quartiers situés à proximité d un parc ou d un environnement naturel magnifique, tout est fait pour que la nature ne rentre pas dans l espace urbain, qu elle soit tenue à distance et enfermée derrière des grilles et reste de préférence inaccessible. On voit ainsi des quartiers disposant d espaces verts assez pauvres, peu qualifiés, mais constituant un potentiel d amélioration de l espace remarquable, que des urbanistes traitent en

82 renforçant leur caractère minéral déjà insupportable. Il leur est impossible de voir l atout que représentent ces espaces pour renforcer à faible coût l attractivité de ces quartiers. Il n est pas rare, qu au nom de la fameuse «intégration urbaine», ils proposent d installer de nouvelles voiries comme on l a évoqué précédemment. A ce propos, on peut citer un exemple caricatural. Il s agit d un projet de réhabilitation de deux grandes barres de logement social, formant un angle droit, situé à Epinay. Ces deux barres constituaient les deux côtés d un triangle, le troisième côté étant occupé par des parkings situés le long d une voie. Dans l espace situé à l intérieur de ce triangle, il y avait un parc disposant d aires de jeux pour les enfants et des arbres magnifiques qui avaient mis vingt ans à pousser. Les entrées des immeubles donnaient directement sur cet espace, offrant une vue magnifique sur ce parc, traversé de cheminements très agréables pour se rendre au parking. Ce parc, directement accessible, constituait l atout majeur de ce quartier, les habitants en étaient très fiers, et il avait d autant plus d importance que l environnement urbain était très dense. Au nom de l amélioration de l intégration urbaine de ce quartier, l architecte chargé du projet a proposé de créer des voiries de desserte le long des immeubles et d y installer des parkings (alors que ceux qui existaient étaient amplement suffisants). Il se proposait également de détruire les arbres, d aplanir le reste du parc qui avait, selon lui, l inconvénient d être vallonné, pour créer un véritable jardin à la française! On pourrait penser qu il s agit là d une plaisanterie, mais c est vraiment au nom de l intégration urbaine de ce quartier qu il a proposé de réaliser ce projet génial, séparant les immeubles du parc par des voiries et des parkings. Le maître d ouvrage avait été convaincu de la pertinence du projet et n a renoncé qu en raison de l hostilité des habitants qui étaient absolument furieux. La difficulté à faire comprendre l intérêt de favoriser la pénétration de la ville par la nature, de laisser celle-ci s y déployer jusqu à l envahir, est liée à la culture minérale forcenée des urbanistes, au fait que le projet urbain s achève pour eux avec leur départ, ils ne peuvent accepter qu il continue à se développer ultérieurement sans eux ; or, le paysage, comme chacun sait, se développe progressivement dans le temps. Mais c est aussi l indice de l impossibilité de penser un projet vivant et de le concevoir, non seulement en fonction des moyens d investissement dont on dispose, mais en tenant compte des coûts de gestion que nécessite son fonctionnement ultérieur.

83 Nous avons participé à un jury de concours pour un projet de requalification urbaine d une cité HLM à Beauvais où, une fois n est pas coutume, un architecte urbaniste proposait de réaliser un magnifique jardin à la française (bien entendu). Ce projet avait totalement séduit le jury, mais personne n avait remarqué qu il fallait au moins trois jardiniers en permanence pour le gérer correctement. Nous avons signalé ce problème à l adjoint au maire à l urbanisme, qui a considéré que cela représentait des coûts de fonctionnement exorbitants. Comme l architecte refusait de modifier son projet de manière à ce que ce jardin puisse être géré avec des moyens plus limités, celui-ci a été abandonné. La pauvreté du paysage en milieu urbain est également due à la culture des jardiniers et des paysagistes, qui se retrouvent paradoxalement souvent en collusion avec les écologistes. La culture des jardins en France reste marquée par le modèle du jardin à la française, qui témoigne de l emprise de la pensée rationaliste, puisqu elle est parvenue à structurer y compris la façon de traiter la nature, en privilégiant la réalisation de perspectives et de figures géométriques. On trouve sans doute là l expression de la volonté de maîtrise sur l espace la plus achevée, puisqu on exige de la nature qu elle se plie au rationalisme, on l asservit au formalisme le plus poussé, en exigeant qu aucune branche et qu aucun brin d herbe ne dépasse et ne vienne rompre l harmonie des formes géométriques. Cette conception se trouve redoublée par le courant actuellement dominant de la critique du paysage conduit par A. BERQUE, pour lequel le paysage doit être l expression d un art, la création de paysages ayant pour mission «d artialiser la nature» (sic!), donc de maîtriser les formes. Les jardiniers, pour leur part, ont une culture qui dérive de ces conceptions, et ont également pour souci de réaliser des massifs parfaitement maîtrisés, disposés dans des lieux difficilement accessibles au public, afin qu ils ne risquent pas de détruire leur œuvre. Le développement d une nature foisonnante, proliférante à tous les coins de rue, n est donc pas pour demain. Quant aux écologistes, leur attrait pour la nature sauvage est fondé sur une opposition et un rejet de la ville, et s ils s opposent à la destruction des arbres existants, ils considèrent que les lieux naturels ne doivent pas être pollués par la ville qui doit être maintenue à distance. De ce fait, ils ne sont guère favorables au mouvement inverse, à l envahissement de la ville par la nature, car celle-ci se trahit et perd sa virginité dès lors qu elle se mélange à l univers urbain. Ils sont donc également favorables à la préservation d espaces verts isolés de l environnement urbain.

LES CATEGORIES ET LES CONCEPTS OPERATIONNELS STRUCTURANT LA CONCEPTION DES POLITIQUES ET DES PROJETS 84 Les principes qui fondent la conception des politiques et des projets urbains se traduisent au plan opératoire par un ensemble de catégories et de concepts à partir desquels l espace est analysé, et qui structurent également les transformations projetées. Comme nous l avons vu les principes fondateurs de la conception urbaine sont ainsi déclinés à travers un ensemble d instruments, qui sont à la fois analytiques et opératoires et qui assurent l articulation entre la pensée sur l espace et l intervention dans l espace. Ce sont des opérateurs efficaces qui ont donc une fonction de double médiation entre la théorie et la pratique d une part, et entre les acteurs d autre part, qui partagent ces référents communs. Nous proposons une critique de ces concepts qui peut paraître remettre en cause l importance des infrastructures, des équipements, de la centralité ou de l attention accordée à l intégration et à la densité urbaine. Nous avons en réalité conscience de l intérêt de ces différents éléments, mais nous dénonçons effectivement le statut qui leur est accordé dans la formation des projets et leur utilisation systématique et parfois caricaturale, indépendamment de la réalité à traiter, de la nature des problèmes, des enjeux et des attentes des habitants. Ces concepts finissent par constituer une sorte de «prêt-à-porter» de la pensée urbanistique. Ils sont naturalisés par les acteurs au point de constituer des références obligées. Leur usage abusif conduit à oblitérer la réalité des problèmes et les potentialités de développement de l espace. Il est fascinant de voir l efficacité de cette rhétorique qui imprègne les conceptions des différents acteurs, de voir l efficacité de ces catégories sémantiques et leur capacité à façonner les interventions sur le réel, et de ce fait à façonner le réel lui-même. On a là un exemple passionnant d articulation entre la pensée et la réalité, de construction de la réalité par la pensée, d efficacité des modes de pensée. La prééminence conférée aux infrastructures de communication Les projets urbains sont essentiellement fondés sur la réalisation d infrastructures de communication. Cela peut s expliquer par la nécessité d inscrire chaque opération dans le cadre de la planification urbaine, en en faisant un élément de la transformation du territoire.

85 Mais à l intérieur de chaque projet, les interventions sont centrées elles-mêmes sur la réalisation d infrastructures. L analyse de différentes opérations de requalification urbaine montre que les interventions sur l espace existant porte également en priorité sur la modification des infrastructures. En première lecture, on pourrait penser que cela renvoie à des nécessités fonctionnelles, et que l urbanisme se définit pas nature comme la réalisation d infrastructures. Les urbanistes appréhendent généralement la réalité spatiale à travers l analyse des infrastructures, de leur configuration et de leur mode de fonctionnement, en effaçant les autres éléments qui participent à la perception de l espace et à l organisation des pratiques spatiales. Ceci est particulièrement saisissant dans les petites opérations d aménagement urbain, où les questions touchant l organisation des voiries et la circulation restent prééminentes, alors que les problèmes auxquels sont confrontés les habitants concernant le fonctionnement urbain sont souvent situés ailleurs, et touchent une multiplicité de points disséminés dans l espace. On peut citer l exemple d un projet de requalification d un quartier d habitat social de 400 logements, situé sur un terrain en longueur. Les bâtiments étant localisés à la périphérie de cet espace, cette organisation ménageait un mail central et un espace paysager potentiellement très agréables, permettant aux habitants de se promener et aux enfants de jouer en toute sécurité. Notre diagnostic, fondé à la fois sur une enquête approfondie auprès des habitants, l observation des pratiques, l analyse des dysfonctionnements et des potentialités d amélioration de l espace, montrait que cette organisation spatiale représentait un atout remarquable. Les parkings étaient situés à la périphérie, à proximité des entrées d immeuble. Contrairement à ce qui se passe habituellement dans les quartiers d habitat social, les habitants disposaient d une façade et d une entrée sur rue, et d une façade et d une entrée arrière, sur ce qui pouvait devenir un véritable jardin. Il paraissait souhaitable d améliorer cet espace paysager en développant la végétation qui était assez pauvre, de redessiner les cheminements, de réaménager les aires de jeux, d aménager les pieds d immeubles en créant un espace intermédiaire protégé entre l espace public et l espace privé des bâtiments, et de réaménager en conséquence les entrées d immeubles. Or les urbanistes chargés du projet se sont focalisés sur le réaménagement des voiries. Au nom de la nécessité d améliorer l intégration urbaine de ce quartier, ils voulaient absolument créer une nouvelle voie de transit traversant ce quartier, ce qui aurait eu plusieurs conséquences fâcheuses :

86 cela nécessitait de démolir deux bâtiments représentant 40 logements, alors que la densité urbaine était déjà faible ; cela accroissait le trafic de transit à l intérieur du quartier, créant des nuisances sonores dans un espace apprécié pour son calme, sachant que les habitants n avaient aucune demande de création de nouvelles voiries ; cela créait des problèmes d insécurité pour les enfants, cette voirie séparant le quartier de l école. Les parents n oseraient plus laisser les enfants jouer seuls dehors, alors que l enquête sociologique avait révélé que c était un atout majeur du quartier. Les parents auraient tendance à garder les enfants chez eux, alors que les logements étaient de petite taille, ce qui n aurait pas manqué d accroître les confits de voisinage lié au bruit, voire entraîné des tensions familiales ; cela aurait détruit les possibilités d aménagement paysager de cet espace. Toujours au nom du désenclavement urbain, l autre préoccupation des urbanistes consistait à faire déboucher une rue en impasse sur une avenue proche. Cette idée n était pas a priori inintéressante, elle pouvait certes apporter une amélioration, mais outre le fait que ça n était pas une préoccupation majeure pour les habitants, sa réalisation eût été extrêmement complexe et aurait représenté un coût considérable et entraîné l hostilité des habitants du tissu pavillonnaire proche. Il convient de signaler que les urbanistes étaient concentrés sur ce problème d intégration urbaine, alors que 95% des habitants se sentaient parfaitement reliés à la ville, grâce au système de circulation et aux transports en commun particulièrement bien adaptés à leurs besoins. Dans le cadre d une autre opération, les urbanistes voulaient absolument restructurer entièrement le système de voiries, en supprimant également un magnifique mail planté de platanes centenaires pour réaliser une voie de circulation et des parkings. Or cet espace était le principal lieu où jouaient les enfants. L enquête sociologique a révélé que les habitants étaient parfaitement satisfaits du système de voirie et tenaient beaucoup à ce mail. L observation de leurs pratiques a montré que seulement trois lieux précis posaient problème et nécessitaient des réaménagements importants : l organisation de l entrée du quartier, la localisation d un abribus et l entrée d une école. Les demandes des habitants concernaient massivement l amélioration de l espace paysager, car le quartier était situé à proximité d une magnifique

87 forêt et d un environnement naturel splendide, alors que l espace intérieur était très minéral et dégradé. Ils souhaitaient en quelque sorte faire rentrer la nature dans le quartier et inversement favoriser l ouverture vers cet environnement en facilitant l accès à la forêt. Les habitants souhaitaient intelligemment l intégration paysagère du quartier... alors que les urbanistes visaient son intégration urbaine en renforçant son caractère urbain, en le minéralisant et en le goudronnant davantage! On peut prendre un troisième exemple où les urbanistes se sont acharnés à relier les extrémités d un quartier en forme de croissant situé en bordure d un parc paysager. Ils souhaitaient créer une voirie traversant une partie du parc, mais la topographie rendait l exercice difficile, car le quartier se situait sur un plateau et le parc était dans un creux, la voirie envisagé ayant de ce fait une très forte déclivité. Selon eux, cette voirie était indispensable pour favoriser la communication entre les extrémités du quartier, encore une fois au nom de son intégration urbaine. L enquête auprès des habitants et l analyse de la localisation des équipements et des lieux attractifs, ainsi que l examen de leurs attentes concernant l amélioration des communications pour se rendre au centre ville, sur les lieux de travail, vers les zones de loisirs ou commerciales, a montré qu ils n avaient quasiment aucune raison pratique d emprunter cette voie qui focalisait l attention des urbanistes. Comment peut-on interpréter cette focalisation sur les infrastructures de circulation au détriment d une réflexion approfondie et d interventions fines sur les différents éléments qui construisent la qualité d un espace urbain? On peut y voir la traduction de l analyse précédente sur les modalités de définition des politiques urbaines, qui sont elles-mêmes structurées autour de la réalisation d infrastructures. L armature urbaine et les projets de transformation de l espace étant centrés sur la réalisation ou l adaptation des infrastructures, ce serait le même modèle qui prévaudrait, quelque soit l échelle d intervention. Les opérations d urbanisme seraient en quelque sorte une déclinaison opérationnelle d un modèle politique. On assisterait à l application d un système de planification urbaine, quelque soit le territoire concerné, la même matrice serait à l œuvre. L autre facteur sous-jacent, qui rejoint la préoccupation majeure des responsables politiques, est lié à la volonté exacerbée des urbanistes de marquer fortement et de visibiliser massivement leur intervention sur le territoire, de laisser des traces tangibles de leur passage.

88 Il faut non seulement que leur action soit visible sur le terrain, mais qu elle se traduise sur les plans masse, qui constituent à la fois leur outil majeur de travail et leur instrument privilégié de communication, car ils peuvent ainsi montrer dans d autres lieux et dans d autres occasions les effets formels de leur action. Si les urbanistes réalisaient de multiples interventions plus discrètes sur différents points du territoire, ils n auraient pas l impression de transformer l espace, même si cela aboutissait à modifier en profondeur la perception, l ambiance urbaine, le rapport des habitants à l espace et leurs multiples pratiques. Ces modifications nécessiteraient de multiples plans de détail, mais risqueraient de ne pas affecter les plans masse. Le troisième facteur, qui sous-tend et probablement surplombe cette fascination pour les infrastructures, tient à la formation de la culture des urbanistes. Cela renvoie à un vieux fonds historique, puisque les romains, déjà, organisaient la ville à partir du modèle des camps militaires organisés au croisement de deux voies majeures. Ce modèle a été repris à partir de la Renaissance pour faire éclater l embrouillamini de l organisation des voies de la ville médiévale repliée sur elle-même et a trouvé un nouveau développement au 19 e siècle, puisque les grands urbanistes des villes européennes WAGNER à Vienne, CERDA à Barcelone, HAUSSMANN à Paris ont fondé l expansion urbaine sur le développement des communications en détruisant définitivement le modèle médiéval au nom de la modernité. Rappelons au passage que cette évolution doit beaucoup à la transformation de l art militaire qui est passé de la défense des places fortes à la mobilité des armées. Le Corbusier a voulu pousser jusqu au bout ce modèle et l expansion urbaine de l aprèsguerre a vu sa consécration avec le triomphe de l automobile dont le développement a largement organisé la conception urbaine. On peut comprendre, qu au cours de la période de croissance urbaine massive qu a connu la France dans la période des années 60-70, la priorité ait été donnée à la mise en place des systèmes viaires en vue de structurer le développement. La logique consistait à organiser les voiries et les réseaux de distribution qui délimitaient des espaces à l intérieur desquels on construisait ensuite. Mais l enjeu majeur de l urbanisme actuel consiste à réintervenir sur le tissu existant, à le réaménager, pour ne pas dire à opérer un véritable «recyclage urbain» permanent. Pour l essentiel, il ne s agit plus d urbaniser des champs de betteraves, d organiser des espaces vides que l on remplit d objets urbains progressivement, mais au contraire de retravailler des espaces souvent saturés, de les adapter et de les requalifier dans un processus continu. Or, il semblerait que l approche de la

89 transformation de la ville sur elle-même se fasse à partir des modèles de pensée et des outils opérationnels de la période précédente. Cet héritage culturel pèse lourdement sur la conception urbaine. Il n est pas étonnant que l on ait une sorte d inertie culturelle : les modes de pensée et les savoir-faire hérités perdurent et se renouvellent lentement, alors que les enjeux et les problèmes à traiter ont radicalement changé. Les décideurs ont certes renoncé, mais comme à regret, aux grandes opérations de rénovation urbaine où l on faisait table rase du passé, ce qui permettait de travailler en pleine ville comme si on était dans des espaces vierges, en ignorant superbement l environnement dans lequel s inscrivent ces opérations, en effaçant les trames urbaines et le parcellaire hérités de plusieurs siècles. Encore récemment, nous avons pu rencontrer des étudiants en urbanisme réalisant des mémoires sur la conception de ZAC en plein centre ville, qui proposaient des projets qui auraient ravi leurs aînés, ceux-là même qui ont conçu les ZUP ou massacré une part non négligeable de notre patrimoine urbain. Ils ne prenaient même pas la peine d examiner le territoire environnant dans lequel s inscrivaient leurs projets. On pouvait aisément deviner sur quelle expérience s appuyaient leurs enseignants. Mais le problème nous semble encore plus profond, car au-delà des enseignants, on assiste à l intériorisation de modèles de référence qui imprègnent jusqu à l inconscient des concepteurs. Ceux-ci ont acquis une légitimité et une prégnance qui transcendent même l enseignement, au point qu il est très difficile de s en déprendre. L idéologie moderniste ambiante constitue un bain culturel, qui conduit à accueillir ces modèles comme des formes quasi naturelles. Il est possible que cette imprégnation soit facilitée par le fonds rationaliste qui sous-tend la pensée scientifique et technique, particulièrement en France, et qui fonde l urbanisme. Celuici est l héritier de la rigueur géométrique et de ses exigences formalistes, ce qui le rapproche des sciences de l ingénieur dont on connaît l influence considérable. Le rôle central dévolu aux équipements Avec les infrastructures de circulation, les équipements constituent la figure centrale autour de laquelle se construisent les projets. Là encore, sans vouloir nier leur importance et leur utilité, il nous semble qu on leur accorde un rôle démesuré et que l on tend à les parer de toutes les vertus. Ils sont censés constituer des repères urbains incontournables, favoriser la lisibilité de l'espace, jouer un rôle de structuration sociale, représenter des pôles identitaires.

90 On se souvient de la décentralisation théâtrale ou de l implantation des maisons de la culture dans toutes les villes moyennes, sous l égide de MALRAUX, qui étaient censées apporter la culture au bas peuple, alors que les théâtres des banlieues ont rarement développé des relations avec leur environnement social et demeurent essentiellement fréquentés par l intelligentsia parisienne, et les maisons de la culture ont servi d emblème à la petite bourgeoisie intellectuelle locale en mal de distinction. Cette sacralisation des équipements se retrouve dans de nombreux projets. Dans le cadre d une opération de réhabilitation d un quartier d habitat, une équipe d architectes a proposé la création d un grand équipement socioculturel polyvalent, supposé attirer la population des quartiers pavillonnaires et des copropriétés environnantes, et favoriser de ce fait l intégration sociale de ces différentes populations. Il leur fut rétorqué qu un équipement de ce genre, mais plus modeste, avait été implanté au centre du quartier dans le cadre d une opération Habitat et Vie sociale dix ans auparavant, avec la même vocation, et que ce fut un échec cuisant. Ils ont considéré que cet échec avait été dû à une erreur de localisation, car cet équipement avait été installé au centre du quartier, et qu il suffisait de le mettre à la jonction avec les autres quartiers, pour qu il ait une fonction d intégration urbaine. Bien entendu, il n y avait pas de réelle réflexion sur les activités qui devaient se développer dans ce nouvel équipement et les fonctions réelles qu il était censé remplir. Là, aussi, l analyse des pratiques et des attentes des habitants a montré qu il n y avait pas vraiment de raisons pour que les habitants du voisinage se rendent dans ce quartier particulièrement stigmatisé et qu ils avaient plutôt tendance à le fuir. Et même s ils avaient investi ce lieu, on ne voit pas très bien ce que cela aurait changé à la vie sociale des habitants du quartier dans lequel il devait être implanté. Dans une autre opération de réhabilitation, la municipalité a voulu créer une grande médiathèque dans un quartier particulièrement excentré également dévalorisé, en croyant naïvement que cela allait attirer d autres couches sociales des quartiers environnants, alors qu une bibliothèque existait déjà et fonctionnait très bien. On connaît de multiples exemples où l on a voulu créer de grands équipements polyvalents, censés constituer des pôles de sociabilité, des lieux favorisant «le brassage social», et qui sont devenus en fait des lieux de conflits violents entre des groupes sociaux dont les attentes et les pratiques sont incompatibles. Les animateurs passent leur temps à gérer les problèmes de sécurité et les conflits, et finissent par exclure les jeunes marginaux censés trouver là un

91 support d intégration. Il n est pas rare que ces équipements soient déserts alors que le café d en face est toujours plein à craquer. Dans les faits, les équipements occupent souvent des espaces très importants dans les quartiers, ils sont censés participer à la création d une centralité (point sur lequel nous reviendrons), alors qu ils créent souvent des barrières, il est nécessaire de les contourner et de faire de larges détours pour traverser les quartiers dans lesquels ils sont implantés. Comme ils n ont souvent qu une façade ouverte sur le quartier, les autres étant aveugles, on imagine aisément l effet blockhaus qu ils produisent, renforçant ainsi l impression de tristesse ambiante. La décision d implanter un équipement précède généralement la réflexion sur son utilité potentielle, les fonctions qu il peut remplir, les activités qu il serait souhaitable de développer, les compétences des responsables et des agents qu il faut mobiliser et le mode de gestion envisagé. Même lors de la conception, il est rare que les maîtres d œuvre s appuient sur un programme définissant précisément le mode de fonctionnement de l équipement pour élaborer leur projet. Le programme se limite à des prescriptions générales concernant les surfaces des différents espaces nécessaires a priori, sans que l on précise les modes d agencement de ces espaces, les matériaux à privilégier, la façon dont on souhaite organiser les relations entre les professionnels assurant le fonctionnement et les usagers, etc La gestion de ces équipements, la nature des services qu ils doivent assurer et bien entendu les coûts de fonctionnement induits par les choix urbanistiques et architecturaux restent secondaires et surdéterminés par la logique d investissement. Cette focalisation sur le rôle des équipements dans la conception des projets s explique un peu par les mêmes facteurs qui sous-tendent la prééminence accordée aux infrastructures de circulation dont ils constituent en quelque sorte le complément. Ces infrastructures quadrillent l espace horizontalement et les équipements le ponctuent, marquent des nœuds et s érigent verticalement pour assurer une visibilité de l action des responsables politiques et de l intervention des urbanistes. Avec les infrastructures, les équipements représentent un champ d intervention privilégié pour les pouvoirs publics. Face à l extension du champ d intervention et au contrôle qu exercent les acteurs économiques privés sur le foncier, ce sont des points d ancrage et d affirmation de la présence et de l action des pouvoirs publics.

92 Ceci est renforcé par les modes de financement des pouvoirs publics qui privilégient l investissement au détriment du financement du fonctionnement et des services. Ils peuvent recourir aux emprunts pour assurer le financement et ils savent que leur implication financière est clairement délimitée quant aux montants et dans le temps. Ce financement se fait en échange de la réalisation d un objet tangible, circonscrit, visible, dont la réalisation et l existence sont aisément contrôlables. Il est aisé de justifier aux yeux des contribuables l utilisation de leur argent. Malgré le coût astronomique qu a pu atteindre la réalisation de certains équipements, en raison du dépassement des budgets initiaux, et l inutilité avérée de certains projets pharaoniques, les pouvoirs publics ont le sentiment qu ils peuvent contrôler les dépenses et ne se sentent pas engagés à financer indéfiniment, alors que le financement des services leur échappe. Le mythe de la centralité perdue A travers de nombreux projets urbains, on voit refleurir le mythe de la centralité perdue. Nous sommes frappés de voir l acharnement des urbanistes et des responsables politiques à vouloir créer des centres urbains ou des «cœurs de quartier» totalement artificiels, qui n ont aucune raison d être et qui ont peu de chance de jouer à terme une véritable fonction de centralité. Pour prendre un exemple, on peut citer le cas d une étroite bande urbaine de 500 mètres de large, qui s étale le long d une rivière sur plus de 3 kilomètres, où vivent près de 10 000 habitants, et qui relie le faubourg d une ville moyenne à une commune périphérique. La municipalité a voulu créer un cœur de quartier au milieu de cette zone en installant quelques équipements une maison de quartier, un gymnase, quelques commerces qui se veulent bien entendu «structurants». Or, ce site ne constitue absolument pas un quartier. Il est composé d un grand ensemble des années 70 de 400 logements, situé au centre, et des logements sociaux composé de maisons de ville en bande et d un tissu pavillonnaire. Les occupants de ces différents types d habitats ne souhaitent absolument pas se mélanger. Les habitants proches de la ville centre sont bien évidemment attirés par celle-ci, alors que ceux qui sont à l autre extrémité se rattachent à la commune périphérique qui dispose d une gare SNCF. Le nouveau «cœur de quartier» est situé à proximité du grand ensemble qui a une très mauvaise réputation. L ambition quelque peu naïve de la municipalité est de faire de cet espace central un pôle fédérateur des différentes composantes de ce site, afin d en faire un

93 véritable quartier, alors que la majorité des habitants cherche à se mettre à distance et à se protéger de l image repoussoir et des turbulences du grand ensemble qui contribuent à dévaloriser l ensemble du site. Les promoteurs de maisons individuelles refusent d ailleurs de développer des opérations dans cette zone, alors qu il existe une forte demande dans cette agglomération et de nombreux terrains disponibles à un prix attractif. Comble de malheurs, c est le grand ensemble qui donne son nom à ce territoire, malgré les tentatives pour lui donner un autre nom : la symbolique attachée à la toponymie reste tenace et amplifie les forces centrifuges. Seuls les habitants du grand ensemble sont de fait concernés par cette centralité fictive, et ils investissent effectivement les nouveaux équipements, ce qui conduit à faire fuir davantage les habitants du voisinage. Une analyse rapide de la configuration du site et des pratiques qu elle induit, des relations entre les différentes composantes sociales de la population et des significations attachées aux lieux, suffit pour saisir l aberration de ce projet urbain. Un autre projet urbain nous fournit un exemple encore plus caricatural de la prégnance du mythe de la centralité qui sous-tend le volontarisme politique et urbanistique. Le centre ancien de la commune concernée est situé à plus d un kilomètre d un grand ensemble et ces entités sont radicalement séparées par la barrière physique et symbolique que représente une autoroute. Un quartier composé de copropriétés et de pavillons qui se voulaient «de standing» au moment de leur création dans les années 70, dispose d une gare et constitue le troisième pôle d un triangle. Il a été créé à une période où les techniciens et les cadres moyens en ascension sociale récente fuyaient la congestion parisienne et croyaient aux charmes de la ville à la campagne, où ils disposaient d espace pour élever leurs jeunes enfants au grand air. Malheureusement, depuis, ces enfants ont grandi et s ennuient à mourir dans ces zones suburbaines, et la ville à la campagne n a pas vraiment les charmes que leur prêtait l imaginaire de leurs parents qui, eux aussi, ont vieilli et se sentent quelque peu isolés et profondément amers de voir leur investissement immobilier, auquel ils ont sacrifié toute leur vie, se dévaloriser. La municipalité, avec l appui de l Etat et d urbanistes, souhaite recréer une vraie ville en reliant ces entités, socialement, historiquement et urbanistiquement hétérogènes. Leur projet consiste à déplacer le centre actuel situé dans le village d origine pour l'installer dans le champ resté vide au cœur du triangle, à proximité de l autoroute, en créant un pont au-dessus

94 de celle-ci pour relier ce nouveau centre au grand ensemble. L humour veut d ailleurs que ce projet existait déjà il y a plus de 25 ans, lors de la réalisation de ce grand ensemble. Là aussi, il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte que ces trois entités sociales et urbaines n ont rien à faire ensemble, et que les vieux habitants du village et les petits bourgeois des co-propriétés craignent d être envahis par les hordes de jeunes délinquants du grand ensemble, dont ils subissent déjà les méfaits quand ils prennent le train. Heureusement pour eux, les habitants du grand ensemble n ont strictement aucune raison de franchir l autoroute, hormis précisément pour se rendre à la gare, car ils ont développé des relations avec une autre commune toute proche. Ce projet constitue donc une pure fiction, car il est aberrant de croire que la restructuration urbaine d un tel tissu suffise à modifier fondamentalement des pratiques et des représentations de l espace profondément ancrées et conduise des populations socialement hétérogènes à vouloir se rencontrer alors qu elles se haïssent. De plus, par les temps qui courent, on imagine mal des promoteurs immobiliers tentés par cette aventure, même si on leur offrait gratuitement des terrains. Même si ce projet peut paraître extrême, il n est pas rare que les pouvoirs publics soient disposés à sacrifier plusieurs centaines de millions pour réaliser ce genre de fantasme. On pourrait multiplier ainsi les exemples de tentatives de re-création d une centralité urbaine. La volonté forcenée de reconstituer une centralité renvoie au souci des responsables politiques de symboliser spatialement leur pouvoir. La recherche de centralités locales est renforcée par la décentralisation (le paradoxe est succulent), mais elle est sous-tendue par deux mouvements contradictoires qui se rejoignent pour conforter ce mythe. D une part, chaque maire se trouve conduit à plagier au plan local le modèle de centralité construit autrefois par l Etat. Mais en même temps, le modèle de la centralité villageoise organisée autour de la mairie et de l église, antérieur au développement du pouvoir étatique central, se trouve réactivé pour reconstituer une identité locale fondée sur ce passé lointain, fondée sur la nostalgie d un modèle communautaire révolu. Quant aux urbanistes, ils retrouvent la possibilité de plaquer au niveau local les modèles grandioses de l urbanisme au service des princes, même si c est désormais à une échelle plus modeste, pour le compte de petits princes ou de barons républicains. Intégration urbaine et désenclavement

95 Les problèmes dont souffrent de nombreux quartiers sont censés être dus à leur isolement géographique ou à leur enclavement, aux difficultés de liaison avec le tissu urbain environnant. Ce postulat n est pas toujours faux, mais il est souvent posé comme un principe de lecture, dès lors que ces quartiers sont éloignés et mal reliés au centre ville. D où l accent mis très souvent par les projets de réaménagement urbain sur l intégration urbaine ou le désenclavement. Mais curieusement, il est fréquent de voir des projets s assigner pour objectif l unification d un quartier, le développement des communications internes, le renforcement de son identité, et en même temps son intégration dans le tissu environnant. Il n est pas rare que ces deux objectifs soient énoncés dans la même phrase, sans que les urbanistes ou les élus locaux se rendent toujours compte qu il s agit là d objectifs absolument contradictoires. Plus on renforce l unité d un espace urbain, son identité et son fonctionnement interne, plus on en vient à le couper symboliquement de son environnement, même si on développe ses liens avec l extérieur. Si l on veut réellement favoriser l intégration urbaine, il est généralement nécessaire de rompre les entités existantes, de les fragmenter, pour effectivement rattacher les différents éléments à leur environnement proche. Il est naïf de croire qu il suffit d établir des voies de communication avec le centre pour intégrer un quartier isolé. Ce lien fonctionnel a un effet limité sur les représentations que peuvent avoir les habitants. La séparation d un quartier par rapport à son environnement est d abord produite par la différence de morphologies urbaine et architecturale et la rupture d échelle des constructions, et redoublée par les écarts de composition sociale des populations. Un grand ensemble paupérisé sera toujours coupé de son environnement s il jouxte des quartiers pavillonnaires habités par des classes moyennes propriétaires de leur logement, quelles que soient les voies de communication qui les relient. L isolement urbain est rarement fonction de la distance géographique et des liaisons routières. Certains quartiers situés en plein centre ville peuvent être de véritables forteresses coupées de leur environnement, alors que dans des quartiers excentrés les habitants peuvent se sentir parfaitement intégrés à la ville. Deux quartiers dans lesquels nous avons participé à l élaboration de programmes de requalification urbaine illustrent parfaitement ce phénomène. Il s agit du quartier de La Noue à Montreuil, qui est situé à dix minutes à pied de la mairie, et du groupe immobilier des

96 Hauts-de-Belleville géré par l OPAC de Paris, qui bénéficie d un tissu et de services urbains environnants extrêmement denses. Mais ce sont deux quartiers d urbanisme sur dalle complètement isolés de leur environnement. A contrario, le quartier de La Coudraie à Poissy, dans lequel nous avons également conduit un projet de requalification à la demande du bailleur France-Habitation, est situé à plus de trois kilomètres du centre ville et totalement isolé de l environnement urbain. Contrairement à ce que pensaient la plupart des responsables locaux et les urbanistes associés à ce projet et à nos propres impressions a priori, la grande majorité des habitants sont très satisfaits de la localisation de leur habitat et ne se sentent pas isolés. Les formes urbaines et architecturales et le mode de peuplement des quartiers environnants jouent un rôle déterminant sur le sentiment d isolement urbain. Deux quartiers HLM nantais, la Bottière et les Dervallières, illustrent parfaitement ce phénomène. Ces deux quartiers sont situés à la limite de la ville, à des distances à peu près équivalentes du centre et très bien desservis par les transports en commun. Les populations de ces quartiers sont très paupérisées. Le quartier de La Bottière est relativement dévalorisé, mais il ne souffre pas d une réputation désastreuse comme celui des Dervallières. Nous avons réalisé une enquête sociologique approfondie dans ces deux quartiers en coopération avec le GERS, et cette enquête a révélé que 95% des habitants de la Bottière se sentent parfaitement intégrés à la ville et que les trois quarts d entre eux ont des relations sociales dans le quartier ou dans son environnement, alors que la proportion de gens qui se sentent isolés de la ville, sans être très importante, est sensiblement plus élevée aux Dervallières. Le quartier de la Bottière est situé en continuité avec des quartiers d habitat populaire composés de petits collectifs et de pavillons, de sorte que la rupture d échelle des formes architecturales et la différenciation sociale avec les habitants de cet environnement sont faibles. Au plan symbolique, il existe donc une relative continuité urbaine et sociale entre ce quartier et son environnement, qui permet aux habitants de la Bottière d avoir des relations sociales avec ceux du voisinage, d autant plus que la politique d attribution du bailleur Nantes-Habitat a favorisé l installation de ménages ayant déjà des relations de proximité. La population des Dervallières est plus pauvre que celle de la Bottière, et ce handicap se trouve accentué par le fait que ce quartier est entouré d une sorte de glacis composé de pavillons habités plutôt par des membres des couches supérieures ; ces pavillons sont

97 relativement cossus voire luxueux. Symboliquement, l écart entre les formes architecturales et la composition sociale est extrêmement important entre le quartier et son environnement. Cet habitat petit bourgeois ou bourgeois se situe entre le quartier et le centre ville, de sorte qu il constitue une sorte de barrière symbolique entre les Dervallières et ce centre. De ce fait, il est plus difficile pour les habitants des Dervallières de nouer des relations avec la population environnante et celle-ci a une vision extrêmement négative des Dervallières. Elle se sent fortement menacée et contribue à renforcer sa stigmatisation. A la différence de la Bottière, le bailleur ne peut pas développer une politique d attribution s appuyant sur les relations que les candidats pourraient avoir dans l environnement. Ceux qui auraient des amis habitant au voisinage des Dervallières seraient dissuadés par ceux-ci de s y installer, ce qui contribue à accroître la mauvaise réputation et l isolement social des habitants des Dervallières. L analyse comparative des résultats de plusieurs enquêtes sociologiques réalisées dans différents quartiers d habitat social a en fait conduit B. ALLEN (1998) à faire l hypothèse que c est l isolement social des habitants dans leur quartier qui les conduit à avoir un fort sentiment d isolement urbain. Quand les habitants n ont pas de relations avec leurs voisins ils se sentent isolés de la ville, même s ils ont des relations à l extérieur du quartier. Avant de concevoir des projets urbains fondés sur le désenclavement des quartiers et leur intégration urbaine, il serait utile de vérifier si les habitants souffrent réellement de l isolement urbain et d en analyser les causes, car la solution magique qui consiste à développer des voiries de liaison pour favoriser l intégration urbaine est rarement pertinente. De la même façon les projets qui affirment que la réalisation de voiries traversant de part en part les quartiers suffit à assurer leur intégration urbaine nous laissent quelque peu sceptiques. Les représentations de la densité urbaine La densité urbaine constitue un critère majeur dans l élaboration des projets, qui contribue à orienter la conception en fonction d une approche quantitative. Ce critère amène les acteurs à adopter des positions purement idéologiques, en faveur ou à l encontre de fortes densités, en fonction de leurs intérêts et de leurs représentations. Il devient un enjeu politique sous la pression des écologistes qui prônent une réduction drastique des densités urbaines. La sociologie urbaine a sans doute contribué à promouvoir ces critères, à travers l influence de l Ecole de Chicago qui en a fait un indicateur d analyse fondamental, comme le rappellent

98 GRAFMEYER et I. JOSEPH dans leur ouvrage consacré à ce courant (1984). Friands d établir des corrélations entre les pratiques sociales et des indicateurs urbains quantitatifs, les sociologues de cette école n ont pas hésité à mettre en rapport la densité urbaine et la densité des relations sociales et des conflits de voisinage. MAC KENZIE affirme tranquillement que la concentration d une population dans l espace favorise le développement des tensions sociales. On croirait entendre le discours populaire ou celui des responsables politiques sur ce sujet. Les projets de requalification des quartiers en crise reprennent en coeur ce credo qui se trouve renforcé par le débat actuel sur la démolition du parc social : le problème majeur de ces quartiers serait leur forte densité et il serait indispensable de les dédensifier en «aérant» (sic) le tissu urbain menacé de congestion. On se croirait revenu au dix-neuvième siècle, au bon temps de l hygiénisme qui imputait le développement des épidémies à l entassement des corps et à la promiscuité urbaine. Il faut néanmoins savoir que la majorité des grands ensembles ont une densité inférieure à cinquante logements à l hectare, bien inférieure à celle des quartiers centraux dont on vante la qualité et le dynamisme. Nous connaissons certaines opérations réalisées en plein centre ville, comme le «village Lobau», conçu par A. SARFATI à Nancy, où la densité atteint cent cinquante logements à l hectare, et qui disposent même d un grand jardin, sans que personne ne s en plaigne. On confond allègrement la densité urbaine et la suroccupation des logements ou l entassement de grands logements dans certaines tours, conduisant à ce qu une centaine d enfants dévalent chaque jour les escaliers et obstruent les entrées. Les analyses de FOUCHIER (1998) montrent bien que la perception de la densité varie selon les formes urbaines. Le problème majeur des grands ensembles n est pas leur trop grande densité, mais au contraire la multiplication des vides urbains sinistres et sombres la nuit. Il ne faut pas oublier que la réduction de la densité rend difficile le développement des zones de chalandises et menace l existence des commerces et des services. Le développement de l insécurité a peu de lien avec une forte densité urbaine, elle tient plutôt au fait que les adultes désertent les espaces publics souvent surdimensionnés, ce qui limite les possibilités d échanges sociaux, et conduit les jeunes à contrôler ces espaces. Personne ne dénonce la densité du quartier du Front de Seine à proximité du pont de Grenelle à Paris, alors qu elle est extrêmement élevée. La perception de la densité est liée à la largeur des voiries et l absence de transition entre les échelles de construction renforce le sentiment d écrasement.

99 La peur de la fragmentation et la recherche forcenée d unité pour garantir l identité menacée La volonté de reconstitution d une centralité et l insistance mise sur l intégration urbaine participent à la recherche forcenée d une unité spatiale et sociale autour du pouvoir local pour garantir une identité menacée de fragmentation, que ce soit au niveau des villes dans leur ensemble ou de sous-unités de quartiers. Cette volonté d unification est tellement forte qu elle parvient à faire fi de toute réalité et des contraintes économiques. Il convient donc de s interroger sur ses fondements. On retrouve cette préoccupation d unification dans de nombreux projets de requalification urbaine à travers des démarches apparemment différentes. Elle est souvent sous-tendue par le désir de reconstituer ou de renforcer l identité d un quartier. On peut prendre l exemple du projet de requalification urbaine d un quartier d environ trois mille logements, bordé par quatre boulevards. Les urbanistes ont proposé de réaliser un coeur de quartier (comme dans les exemples précédents) et de développer les relations internes, afin d améliorer la fluidité des communications et de relier les différents sous-quartiers, afin que les habitants soient incités à traverser le quartier pour se rendre d une extrémité à l autre, au lieu d être contraints de le contourner. Il s agissait également de favoriser le sentiment d appartenance des habitants à ce quartier en favorisant l identification à cette entité en développant les échanges internes. Ce principe pouvait paraître a priori pertinent, mais l analyse des pratiques des habitants a montré qu ils n avaient strictement aucune raison de traverser le quartier de part en part, de se rendre d une extrémité à l autre. En outre, les habitants de la périphérie du quartier situé le long des boulevards qui le ceinturent ne veulent surtout pas être identifiés au quartier, et leur adresse leur permet de mettre à distance le quartier dont ils font en principe partie, et font tout pour se rattacher aux quartiers environnants situés de l autre côté des boulevards qui sont plus valorisants. Le projet urbain prétend détruire ces modes d identification et transformer les pratiques des gens qui refusent absolument de fréquenter l intérieur de ce quartier. Ceci revient à conférer une toute puissance à l organisation urbaine, dont la modification suffirait à transformer les pratiques sociales et les modes d identification. En outre, on se demande au nom de quoi, au nom de quel principe moral, politique, voire fonctionnel, on obligerait les habitants à s identifier à un lieu et à développer un sentiment d appartenance à un espace urbain et à une collectivité dont ils essaient de toute leur force de s affranchir.

100 On peut également évoquer un autre projet urbain concernant cette fois une ZUP s étalant sur plusieurs kilomètres à la périphérie d une grande ville et traversée par une large voie. Une partie de cette ZUP avait été réalisée sur un modèle rationaliste uniforme, avec des tracés «au cordeau». Mais l ensemble de la ZUP n a pas pu se réaliser selon le plan initial et, selon les urbanistes, elle s était achevée «en quenouille» par la réalisation d un tissu confus, mêlant différents types d habitat et de formes urbaines sans aucune logique. L urbaniste chargé du projet urbain a proposé de transformer la voie traversant le quartier en boulevard urbain et de réarticuler les voiries secondaires avec ce boulevard, de façon à en faire l épine dorsale du quartier et de réaménager les différents îlots afin de retrouver un ordre et de les réunifier en fonction de cet axe structurant. On retrouve le triple souci d intégration urbaine, d unification et de mise en ordre, autant de notions proches et néanmoins distinctes qui se renforcent mutuellement. Il s agissait de réunifier les différentes parties autour d un principe intégrateur. Or l analyse des pratiques et des modes d identification des habitants a montré que le «désordre urbain» produit par les difficultés d achèvement de la ZUP constituait une chance inouïe pour ce grand ensemble. La diversité ainsi créée faisait que les habitants ne se sentait pas appartenir à la ZUP et qu ils s identifiaient aux différents îlots dans lesquels ils étaient situés : ils avaient créé une nouvelle «géographie identitaire fragmentée». La ZUP leur paraissait lointaine, avait peu d existence pour eux, et ils vivaient dans un espace fondé sur trois pôles : leur lieu d habitat, leur lieu de travail et le centre ville. De ce fait, ils ne se sentaient pas engloutis, écrasés par la massivité et l uniformité de la ZUP, et pouvaient s étayer sur une identité micro-locale articulée à la ville, ce qui leur permettait de développer un sentiment d appartenance à celle-ci, par dessus la ZUP en quelque sorte. En outre, grâce à la diversité des îlots due à la confusion des constructions ils avaient développé des identités et des pratiques différenciées, renforçant la diversité initiale : ils avaient donc créé de la différence. Ils avaient des attentes très variées d amélioration de leurs îlots et de réalisation de petits aménagements et de requalification de leur environnement immédiat. Ils voulaient en quelque sorte poursuivre leur travail de différenciation de l espace à partir du support qui leur avait été fourni initialement : ils souhaitaient continuer à participer à la fabrication de leur ville. On aurait pu imaginer un projet urbain s appuyant sur la diversité ainsi créée et sur les attentes visant inconsciemment à renforcer, accomplir cette différenciation progressive. Il suffisait de se saisir de cette diversité et de ces attentes et de concevoir de multiples projets,

101 en s efforçant ensuite de les ajuster tout en préservant leur diversité. Il eût fallu sans doute faire appel à plusieurs urbanistes sensibles à ces aspirations. On aurait pu ainsi réaliser une véritable «composition urbaine», au sens profond du terme, au sens d une composition florale en s inspirant d un modèle impressionniste, chaque élément, chaque micro-projet, participant à la composition d ensemble. Mais cela nécessite une rupture culturelle et suppose de renoncer à une logique unificatrice et de fait uniformisante. Cela implique d accepter un déploiement de l espace urbain en développant ses potentialités au lieu de rechercher à le maîtriser et de lui imposer un mode de transformation prédéterminé. Car la volonté d unification repose sur une volonté de maîtrise forçant les habitants à se reconnaître dans une entité urbaine ou politique préétablie. Les élus locaux préfèrent avoir affaire à des entités spatiales clairement identifiées. Ils s efforcent souvent d unifier et de relier des espaces urbains de leurs communes qui ne correspondent pas nécessairement aux pratiques et au vécu des habitants. Dans le cas précédent, le projet urbain, fondé sur la volonté de faire en sorte que cette ZUP constitue une entité, vise à développer le sentiment d appartenance à la commune, alors que les habitants se vivent dans un espace reliant leur îlot et la ville centre située sur une autre commune. Leur propre commune n a pas de réalité pour eux et les élus ne peuvent pas faire le deuil de l absence d identité communale, puisque cette identité est censée fonder leur légitimité. En l occurrence, cette identité spatiale est purement fictive, ce qui fragilise donc leur légitimité. Il leur faut à tout prix promouvoir une identité qui n a pas de fondement. On comprend qu ils soutiennent les projets urbains favorisant l unification des territoires, car cela leur donne l illusion de maîtriser la construction d une telle identité, même si cela ne change rien en fait aux pratiques et aux modes d identification des citoyens. Les associations de quartiers soutiennent également ces démarches, puisque leur propre légitimité est également fondée sur l existence d un territoire unifié doté d une identité propre. L existence d une association de quartier suppose que le quartier constitue effectivement une entité, ce qui conduit à soutenir toute action qui postule l existence d un tel espace et vise à le constituer comme tel, conférant une réalité imaginaire à ce qui n est bien souvent qu une fiction.

DES CONCEPTIONS QUI SUBORDONNENT LES DYNAMIQUES URBAINES A L ORGANISATION DE L ESPACE 102 Les politiques et les projets urbains sont focalisés sur la transformation de l espace urbain, ce qui conduit à subordonner les dynamiques urbaines à l organisation de l espace. Les problèmes que pose le fonctionnement urbain sont pensés comme des problèmes d organisation de l espace, opérant ainsi un rabattement sur l espace de questions qui ont leur logique propre. Il en est de même pour le déploiement des activités économiques et des pratiques sociales, qui sont interprétées en terme de dysfonctionnement spatial. Ceci conduit à hypertrophier le rôle de l aménagement urbain et empêche de penser réellement l évolution des villes en terme de développement urbain : celui-ci est interprété comme développement de l espace urbain et non pas comme développement des activités urbaines. L impasse sur la gestion et le fonctionnement urbain Les projets d aménagement sont rarement pensés en fonction des problèmes et des coûts de maintenance qu ils génèrent. Ils ne tiennent guère compte des capacités et de la technicité des services chargés de gérer les infrastructures et les équipements, qui se retrouvent fréquemment pris en défaut et finissent parfois par abandonner la gestion d un espace quand ils éprouvent trop de difficulté à accomplir leur tâche. A défaut de concevoir l espace en fonction de son mode de gestion futur, on pourrait penser que chaque avant-projet fasse l objet d une analyse permettant d apprécier les coûts de gestion qu il induit et d identifier les problèmes pratiques de maintenance qu il risque de poser, mais cet exercice est rarement effectué. On connaît les bandes de gazon où l herbe n est jamais fauchée, car elles sont trop étroites pour pouvoir y faire passer une tondeuse, les parois vitrées des immeubles qui ne sont jamais nettoyées parce que c est trop dangereux, ou tout simplement parce qu elles sont pratiquement inaccessibles. On peut citer également les espaces qui deviennent des cloaques après un orage, car on a oublié de penser au problème d écoulement des eaux, ou bien les grilles d évacuation sont insuffisantes ou sont en permanence bouchées, car on n a pas prévu de les entretenir. On rencontre souvent de graves problèmes dans la gestion des ordures ménagères, car les circuits de traitement n ont pas été étudiés finement. Il arrive ainsi que les locaux containers soient difficilement accessibles aux

103 camions-bennes, et les éboueurs renoncent à les vider et laissent les déchets s accumuler. Il n est pas rare que l on doive stocker les containers devant les entrées d immeubles où ils restent une bonne partie de la journée, faisant les délices des chiens qui rodent et les renversent, le vent se chargeant de disséminer les papiers gras sur les pelouses. Bien entendu, il s agit là de questions triviales qui n intéressent guère les urbanistes, car elles ne sont pas réellement valorisantes et souvent ils n ont pas de compétences en la matière. Ces problèmes résultent de l absence de coopération entre les acteurs chargés de l aménagement et les services assurant la gestion des espaces, ces derniers étant rarement associés à l élaboration des projets, car leur rôle est moins noble que celui des aménageurs, quand ils ne sont pas purement et simplement méprisés. Lorsqu ils interviennent néanmoins dans l élaboration des projets, les questions qu ils posent sont souvent jugées secondaires, ils passent pour des gêneurs qui, au nom de problèmes mesquins, risquent de dénaturer les projets. Nous avons en mémoire les réactions d un architecte urbaniste qui avait réalisé une opération d aménagement extrêmement complexe, en utilisant des matériaux fragiles, opération que nous devions évaluer quelques années seulement après son achèvement. Cette opération s était révélée ingérable, les nombreux éléments métalliques qu elle comportait étaient corrodés, les revêtements en mosaïque étaient fissurés ou écaillés. Les services techniques chargés de la maintenance, qui avaient essayé d alerter le maître d ouvrage lors de la conception sur les coûts exorbitants que représenterait l entretien de ces équipements, n avaient pas été entendus et s arrachaient les cheveux devant le délabrement de l espace auquel ils assistaient, impuissants. L architecte urbaniste en question, auquel nous avons signalé ce problème, au lieu de s interroger sur la pertinence de ses choix initiaux, estimait que les services techniques étaient incompétents et que le maître d ouvrage n avait pas consacré les moyens de maintenance qu exigeait son oeuvre. Même en admettant qu il avait partiellement raison sur ces deux points, il ne lui est pas venu à l idée qu il aurait dû s assurer de la compétence des services techniques et des moyens dont ils disposaient et modifier son projet en conséquence. Tous les urbanistes auxquels nous avons soumis ce problème ont réagi unanimement, en considérant que c était au maître d ouvrage de s adapter aux exigences de l oeuvre, dès lors qu il avait accepté ce projet. Ils étaient incapables d imaginer qu il ne pouvait pas déceler, a priori, tous les problèmes de gestion que ce projet pouvait générer et que l urbaniste avait également une certaine responsabilité quant à la pérennité de son oeuvre.

104 Un autre problème concerne le statut des espaces qui deviennent ingérables quand plusieurs acteurs en sont copropriétaires ou quand les responsabilités ne sont pas clairement définis entre les propriétaires, les exploitants et les usagers. Certains espaces sont conçus de telle manière, leur complexité est telle, que cette distinction est difficile à établir. C est souvent le cas de l immobilier commercial imbriqué dans des ensembles d habitation. Là aussi, les urbanistes, mais aussi les maîtres d ouvrage, anticipent rarement sur les problèmes que la confusion des responsabilités risque d entraîner. Ceci est lié au fait que l on s interroge rarement sur les problèmes que peut entraîner le vieillissement des opérations, car on annule la temporalité. Chacun se donne l illusion que les objets réalisés sont inertes, éternels, inaltérables dans le temps. Les collectivités locales se plaignent des promoteurs qui réalisent des espaces collectifs attrayants pour assurer la commercialisation de leurs opérations, et au bout de quelques années ces espaces se délabrent, car les acquéreurs refusent de les entretenir. Cela peut dévaloriser l ensemble d un quartier et entraîner le mécontentement des habitants du voisinage, qui se plaignent alors auprès de la municipalité jugée responsable de ce laisserfaire. Très souvent les propriétaires concernés font pression sur les municipalités pour que ces espaces retournent dans le domaine public et qu elles en assument l entretien. Pressions souvent couronnées de succès quand elles s exercent à l approche de nouvelles élections. Là aussi, c est faute d avoir été vigilant lors de l examen du permis de construire et d anticiper sur le devenir, que les municipalités essuient de tels déboires. Elles ont beau subir régulièrement ce genre de difficultés, cela les conduits rarement à modifier la conception des projets. L absence d anticipation lors de la conception des projets est patente en ce qui concerne les difficultés de gestion, mais elle est encore plus flagrante pour tout ce qui touche le fonctionnement social urbain et l évolution des usages, car il y a rarement de réflexion sur ce sujet. Ou plus exactement le fonctionnement urbain et les usages censés se déployer dans l espace sont conçus en fonction des représentations idéales qu en ont a priori les urbanistes, qui projettent leurs propres modes de conduite sur les usagers. Les modes d organisation de l espace prescrivent des modes d usage auxquels les utilisateurs sont censés se conformer. Ceci repose sur une croyance selon laquelle les conduites des usagers vont se plier aux représentations qu en ont les urbanistes et qu elles vont coïncider avec les pratiques induites normalement par la conception de l espace. Chaque projet est porteur d un modèle de

105 conception des usages et les urbanistes s imaginent non seulement que ce modèle correspond aux attentes des usagers, mais également que l organisation de l espace va les conduire à modifier leurs pratiques conformément à ce modèle. Même si la plupart des urbanistes paraissent moins péremptoires, on n est pas très loin de la position de Le Corbusier qui affichait clairement que la conception de l espace qu il préconisait était en rupture avec les pratiques culturelles des habitants et revendiquait le fait de les obliger à les modifier, car il s assignait un rôle pédagogique, pour ne pas dire orthopédique, l amenant à affirmer délibérément que sa mission était «d apprendre aux gens à habiter». Il est vrai que l organisation de l espace contribue à contraindre les pratiques sociales, et on peut s interroger sur la signification d une telle posture qui empêche les usagers de mettre en oeuvre les pratiques qu ils souhaitent déployer. Mais en même temps les pratique sociales résistent à ces impositions normatives et parviennent à y échapper. On connaît les multiples cheminements prévus par les urbanistes qui ne sont jamais utilisés comme ils l imaginaient, les places ou les équipements censés devenir des lieux de convivialité intenses qui restent désespérément déserts, les sculptures ou les fresques supposées valoriser l espace et contenir des symboles auxquels les habitants sont censés s identifier qui les laissent impassibles, quand ils ne les détestent pas, ou les références culturelles à des formes urbaines que personne ne reconnaît. AILLAUD est sans doute l architecte urbaniste qui a connu le plus de déboires à ce sujet, mais qui a du même coup imposé aux habitants des formes spatiales proprement impraticables, notamment à Chanteloup ou à la Grande-Borne. RENAUDY n est pas mal non plus dans le genre, si l on en juge l opération qu il a réalisée au centre de Saint-Martind Hères. Il a conçu un quartier sur dalle traversé de rues intérieures, complètement refermé sur lui-même, qui était supposé constituer un nouveau centre ville. Apparemment personne n avait repéré la contradiction entre cette prétention de créer un espace de centralité, favorisant donc les échanges, et la conception fermée de cet espace. Etant donné la configuration de cet espace urbain, il n y avait absolument aucune chance qu il puisse fonctionner ainsi. Il ne fallait pas être grand clerc pour se rendre compte qu il deviendrait rapidement un pôle d insécurité absolument ingérable et, qui plus est, extrêmement difficile à transformer. Malheureusement peu d urbanistes contemporains ont réellement rompu avec cette posture. Il est extrêmement rare que les avant-projets fassent l objet d une évaluation, à travers laquelle on s interrogerait finement sur les pratiques qu ils prescrivent en s efforçant

106 d imaginer les modes d usage qui ont le plus de chance de se développer et d identifier les problèmes qui en découlent pour réajuster les projets. Sans prétendre vouloir régler par avance tous les problèmes d usage à venir, et en restant modeste quant aux capacités prédictives que nous pouvons développer, cet exercice permet néanmoins d éviter les erreurs les plus grossières. Nous l avons expérimenté à plusieurs reprises et, chaque fois, les architectes et les urbanistes ont été surpris par la pertinence des remarques des personnes non initiées associées à cette démarche. Ils ont dû convenir qu il était indispensable de modifier en profondeur leur projet initial pour intégrer des questions qu ils ne s étaient pas posés. Ceci explique peut-être la réticence de la plupart d entre eux à réaliser un tel exercice. Le développement urbain : un abus de langage et l impossible dépassement de l aménagement Nous assistons actuellement à un curieux phénomène : les projets urbains se veulent être des «projets de développement», au sens où ils participeraient au processus de transformation socio-économique des villes, dont ils constitueraient la matrice et le support. Ils ne seraient que la traduction spatiale de projets de développement des activités urbaines qu ils accompagneraient et dont ils assureraient l accomplissement. L urbanisme ferait l objet d une profonde mutation, mutation qui constituerait une véritable rupture épistémologique par rapport à la tradition de l aménagement urbain qui a marqué les cinquante dernières années. L aménagement urbain consistait à concevoir des infrastructures, des équipements, à réaliser des programmes de construction selon une logique propre, en façonnant le réceptacle spatial susceptible de recevoir des activités économiques et sociales distribuées dans des espaces spécialisés, conformément aux règles du zoning qui fondait l urbanisme moderne. L aménagement urbain a été profondément critiqué pour avoir imposé une logique d organisation de l espace n intégrant pas ou peu les nécessités fonctionnelles du système de production, et les attentes des usagers de l habitat auxquels il a imposé ses conceptions et ses propres normes et valeurs en restant sourd à leurs problèmes. Conscient de ses erreurs passées et des impasses auxquelles aurait conduit sa prétention à vouloir organiser l espace économique et la vie sociale des habitants, l urbanisme se veut désormais au service du développement urbain, modeste instrument accompagnant les mutations économiques et sociales.

107 A notre sens nous assistons à un usage abusif de la notion de développement urbain, il s agit là d un véritable abus de langage, car il n y a pas réellement de rupture par rapport à la logique de l aménagement. Tout d abord, la notion de développement reste confondue avec la croissance urbaine, avec l extension de l espace urbain. Ou bien alors on parle de développement urbain chaque fois qu il est question de changer l affectation d un espace urbain (cas notamment de la transformation des friches industrielles) ou de le requalifier. La notion de développement urbain renvoie métaphoriquement au développement économique, mais dans une interprétation restrictive, le développement étant entendu comme simple croissance économique. Or en économie, comme dans la majorité des activités humaines, la croissance s accompagne généralement de profondes transformations et le développement combine étroitement croissance et transformations structurelles. En réalité, le développement urbain doit être considéré comme la transformation en profondeur des activités urbaines, transformation qui nécessite en retour des adaptations de l espace urbain. C est donc en fonction des exigences inhérentes au développement des activités urbaines que les transformations de l espace devraient être pensées. C est donc du lieu du fonctionnement de l espace urbain que celui-ci devrait être conçu, de manière à favoriser la production et les échanges économiques et sociaux. Or la transformation de l espace urbain est toujours pensée en elle-même et pour elle-même, en fonction de ses propres règles et concepts, même si elle s efforce d intégrer secondairement les attentes des usagers de l espace. Contrairement à ce qu on pourrait croire, cette conception s impose même aux industriels les plus puissants, qui se fient aux urbanistes pour concevoir les espaces industriels, et se plient à leurs exigences, car ils leur accordent une capacité à produire l espace dont ils s estiment dépourvus. Alors qu il s agit de penser en priorité le fonctionnement urbain, l articulation entre les services irriguant la ville, la logique d investissement reste privilégiée. Lorsqu il est question de requalifier un quartier d habitat, il est saisissant de voir que l on ne s interroge même pas sur le fonctionnement des services, sur l efficacité du système de gestion urbaine, dont les dysfonctionnements sont généralement à l origine des processus de dégradation. On ne se demande pas davantage si on peut modifier l espace de manière à faciliter sa maintenance et améliorer l efficacité des services. La requalification urbaine est posée d emblée comme requalification de l espace, comme intervention centrée sur l adaptation de l espace, car c est du réaménagement de l espace que l on attend la transformation de ces quartiers, même si de

108 multiples analyses montrent que la majorité des problèmes se situent ailleurs et concernent avant tout la gestion urbaine. Les interventions dans le domaine du développement commercial sont encore plus caricaturales à ce sujet. L effondrement du commerce dans certains quartiers est généralement référé à des problèmes de localisation ou d inadaptation de l immobilier commercial. Ces facteurs jouent effectivement un rôle, mais les problèmes majeurs sont généralement dus tout simplement à l incompétence des commerçants, à l inadaptation des produits qu ils vendent par rapport aux nouvelles attentes de leur clientèle, à leur incapacité à développer des actions commerciales, voire tout simplement à gérer leur activité. Différentes études ont montré que la différence entre des quartiers où le commerce fonctionnait assez bien, et des quartiers similaires où il s effondrait, ne provenait pas d écarts de pouvoir d achat des habitants ou de flux potentiels de chalandise, mais bien des différences profondes entre les compétences des commerçants concernés. La preuve en est que certains commerçants reprennent avec succès des commerces dont le chiffre d affaires s était effondré. Or lorsqu un projet de développement commercial est envisagé, il se limite généralement à la transformation de l espace commercial. On pourrait penser qu on exonère ainsi les commerçants de leur responsabilité pour ne pas froisser leur susceptibilité, mais ça n est même pas la raison majeure. Les professionnels de l urbanisme sont en fait persuadés que la qualité du cadre urbain détermine les possibilités de développement des activités. Ceci nous conduit à penser que la logique de l aménagement est quasiment impossible à dépasser pour les urbanistes, car cela reviendrait à renoncer aux fondements culturels de leur discipline et à la penser non pas en fonction de ses codes et des règles propres, mais en fonction des exigences inhérentes aux activités qui se déploient dans l espace, ce qui reviendrait à subordonner leur activité à des logiques qui leur sont extérieures. La notion de développement urbain peut-être employée abusivement en raison de sa polysémie, car elle condense des significations contradictoires pour les différentes catégories d acteurs qui s y réfèrent : pour les uns le développement urbain renvoie au développement des activités urbaines ou du fonctionnement urbain, alors que pour les autres il s agit du développement de l espace urbain. Cette confusion inhérente au terme alimente les malentendus entre les partenaires concernés par cette question, mais elle leur permet de communiquer et d entretenir l illusion qu ils parlent de la même chose, alors qu il n en est

rien. C est l avantage bien connu des notions polysémiques, qui évitent de se fâcher sans pour autant permettre de se comprendre. 109 LA POSTURE DES URBANISTES ET LEURS RELATIONS AVEC LES ACTEURS Les urbanistes ayant la prétention de façonner la société à travers le façonnage de l espace, ils sont conduits in fine à légitimer leurs projets en se fondant sur un discours sociologique, alors qu ils dénient à la sociologie toute pertinence pour orienter leurs projets. Ceci constitue un des fondements de la construction de l accord entre les acteurs impliqués dans les projets urbains et nous tentons de comprendre les différents éléments qui participent à la formation de ce genre d accord. La légitimation sociologique en dernier ressort des projets urbains Les urbanistes éprouvent une certaine réserve, pour ne pas dire une certaine aversion, à l égard des analyses proposées par les sociologues, et il faut reconnaître que ces derniers le leur rendent bien. Ils acceptent assez mal que des sociologues puissent émettre un point de vue sur leurs analyses urbaines et leurs propositions. Ceci n est pas vraiment étonnant, mais ce qui l est plus, c est le fait que les urbanistes éprouvent souvent le besoin de légitimer en dernier ressort leurs projets en se référant à des analyses sociologiques. Certes, quand ils le font, ils se réfèrent de préférence à la sociologie fonctionnaliste qui confère à l espace la capacité de structurer la vie sociale. Néanmoins ce recours à l argumentation sociologique reste surprenant, même si les liens établis entre les formes urbaines proposées et l argumentaire utilisé peut parfois prêter à sourire. Certains urbanistes déclarent ainsi froidement que la création d un boulevard urbain ou d une place va développer la sociabilité, que tel équipement va créer un brassage social. On a vu que la dédensification visait souvent à réduire les conflits sociaux, ou bien qu en créant de nouvelles voiries les urbanistes prétendaient favoriser l intégration urbaine et créer des échanges, une «fluidité» sociale (sic!) avec les habitants des quartiers limitrophes. Certains projets affichent une volonté d intégration dans l environnement et sont supposés favoriser le développement de l identité locale, en plagiant certaines formes urbaines historiques ou en

110 reprenant discrètement des références culturelles puisées dans l architecture locale à travers le choix de certains matériaux, le dessin des parements, la forme des acrotères. La brutalité de ce genre d affirmations nous laisse souvent pantois. Alors que des sociologues peuvent se sentir flattés par de tels hommages à leur discipline, nous nous interrogeons sur la signification de ce phénomène. Cela donne un peu l impression d une prise en otage d une discipline selon un mode et à des fins étranges, puisque les urbanistes répugnent généralement à intégrer dans l élaboration de leur projet des éléments d analyse des usages et des pratiques sociales des espaces sur lesquels ils interviennent. On pourrait penser qu il s agit là d un discours obligé, visant à satisfaire les attentes de leurs principaux commanditaires, à savoir les responsables politiques locaux, qui sont eux soucieux des effets sociaux des politiques qu ils promeuvent. Nous ne pensons pas que ce soit seulement un discours de circonstance, destiné à séduire les commanditaires, même si ce genre de considération n est pas totalement à exclure. Ce phénomène a des racines plus profondes et laisse à penser que l urbanisme, bien que profondément marqué par le rationalisme, doit in fine reposer sur une certaine conception de la société, car il se veut assurer la mise en forme spatiale des relations sociales. Nous avons développé par ailleurs (BONETTI, 1994) l hypothèse selon laquelle l urbanisme moderne était fondé sur une idéologie qui remonte au milieu du dix-neuvième siècle, et qui se proposait de promouvoir un homme nouveau et d enfanter une société nouvelle «fille de l électricité et de l automobile» comme le formulera plus tard CERDA. L urbanisme moderne se veut donc une discipline émancipatrice de l humanité, visant à l extraire des entraves du conservatisme et de l obscurantisme moyenâgeux. On aura compris que cette visée émancipatrice plonge directement ses origines dans la philosophie des lumières, dont elle partage l ambition universaliste. A ce titre l urbanisme revendique des fondements humanistes et doit donc se référer à une conception de l évolution de la société à laquelle il fournit une «matrice spatiale de développement». Cette référence à l humanisme peut paraître étrange quand on voit l emprise du rationalisme géométrique sur l urbanisme, la fascination qu exerce la technologie sur la pensée urbaine et l énergie consacrée par les urbanistes fanatiques du «high tech» pour faire ressembler nos villes à des usines de verre et d acier, comme il y a peu de temps encore ils célébraient les vertus du béton brut. Cette emprise du rationalisme techniciste conduit même certains architectes comme RIBOULET à sacrifier une part de leur sensibilité à l exigence du «respect de la vérité des matériaux» pour reprendre sa propre formulation. Comme si les

111 matériaux contenaient en eux-mêmes la moindre parcelle de vérité en dehors de celles qu on leur prête, à travers le culte qu on leur rend. Entendons-nous bien, il ne s agit pas là d une critique de la technologie en tant que telle, celle-ci offre effectivement des possibilités de conception inouïes, mais de l usage qui en est fait. La critique porte sur l asservissement de la conception à la technologie. Au moment même où elle permet aux concepteurs de s affranchir de nombreuses contraintes de construction, ceux-ci lui vouent un culte absolu, au point que certains d entre eux réduisent leurs projets à la réalisation d une prouesse technique. En un sens, on ne saurait blâmer le rationalisme urbain et lui dénier ses lettres de noblesse humanistes, puisque PLATON lui-même les lui avaient accordées par avance, affichant au fronton du Lycée, destiné à la formation des philosophes, «nul n entre ici s il n est géomètre». Les urbanistes peuvent donc légitimement revendiquer leur part d humanisme en se faisant les chantres du progrès technique et du rationalisme qui la sous-tendent. On peut se demander d où provient cette fascination des architectes et des urbanistes pour le progrès technique. Ceci tient partiellement au fait que certains de ces professionnels parmi les plus réputés étaient eux-mêmes des ingénieurs (Otto WAGNER, LE CORBUSIER, PROUVÉ, etc ). Cela signifie sans doute que dans ce monde dominé par la technologie et ses valeurs, comme l a bien montré HABERMAS (1973), le déploiement de compétences techniques confère une légitimité considérable. Architectes et urbanistes seraient donc en quelque sorte condamnés à promouvoir des valeurs technicistes pour concurrencer la figure dominante de l ingénieur, en se plaçant sur son propre terrain. Cette contrainte serait particulièrement forte en France, du fait de la centralisation de l Etat, qui en a fait longtemps le responsable de la planification urbaine et le principal commanditaire des ouvrages urbains, et de la puissance des ingénieurs des Ponts et Chaussées dans l Administration de l Equipement. Les sociologues ne sauraient les en blâmer, car certains fondateurs de la sociologie tels que LE PLAY ont essayé d en faire autant, certes avec moins de succès. En effet celui-ci s est efforcé de promouvoir «l ingénierie sociale» pour tenter de contrecarrer l influence grandissante des ingénieurs sur la société dès le début du dix-neuvième siècle. Comme le rappelle BOURDIEU, il ne faut pas minimiser l influence des luttes dans le champ professionnel, qui est d abord un champ de luttes, sur la formation des disciplines et leur évolution. La maîtrise du rationalisme géométrique et la nécessité de comprendre les arcanes des techniques de construction des ouvrages prédisposaient les urbanistes à s intéresser aux

112 sciences de l ingénieur et à intégrer leurs valeurs. Par ailleurs, il se peut que le mépris affiché par les ingénieurs à leur endroit, en raison de leurs faibles compétences dans le domaine technique, les ait conduits à en rajouter et à se faire eux-mêmes les chantres de la technique, pour supplanter leurs rivaux dans leur propre domaine et ne plus subir leurs sarcasmes. A moins que ce ne soit une façon plus subtile de faire allégeance à une profession dont ils dépendent fortement, puisqu ils en sont tributaires, tant au niveau de la commande (à travers l Administration) que de la réalisation de leurs projets. Néanmoins pour préserver une identité propre, ne pas être ravalés au rang d obscurs techniciens disposant d une faible maîtrise technique et maintenir ainsi une distinction, voire acquérir une prééminence sur les ingénieurs, ils ont conservé la référence à la figure de l artiste. Celle-ci leur permet de revendiquer un rôle de créateurs, au nom de leur maîtrise de la production des formes, en tant qu esthètes de la mise en forme de l espace. Ils peuvent ainsi réduire les ingénieurs au rôle de vulgaires tâcherons, et ils n ont pas de mots assez durs pour les désigner comme ceux qui leur imposent des contraintes inadmissibles qui brident leur créativité, et ne comprennent rien aux exigences et à la beauté de leur art, tout en se prévalant d être les véritables promoteurs du progrès technique, en raison de la valeur esthétique qu il lui confère à travers sa mise en forme spatiale. Mais nous avons vu que les urbanistes s assignent également comme mission la mise en forme spatiale de la société. De ce fait, la conception urbaine repose nécessairement sur une conception du fonctionnement de la société, d où par ailleurs la référence obligée à un discours sociologique, voire à prétention philosophique. Ils se retrouvent donc pris en tension entre trois figures, celle (dominante) de l ingénieur, celle du sociologue, auxquelles s ajoute celle de l artiste. Ils peuvent ainsi jouer sur trois pôles, qu ils entrelacent dans leurs discours et qui sont à l oeuvre dans leurs productions, mettant en exergue l un ou l autre selon leur culture et leur inclination personnelle, ou selon les circonstances. Nous nous interrogeons toujours sur le statut du discours sociologique des urbanistes. Même si cette référence peut paraître secondaire et ne servir que de moyen de légitimation, les réflexions précédentes laissent à penser qu elle joue un rôle non négligeable dans la conception urbaine. Les analyses que nous avons proposées autour des principaux concepts opérationnels de l urbanisme (intégration, centralité, densité, etc.) ont montré qu il s agit là de catégories de pensée à travers lesquelles l espace social est non seulement appréhendé, saisi, mais également produit et reconstruit, ce sont de véritables opérateurs conceptuels. Or ces

113 opérateurs conceptuels permettent d assurer l articulation entre l organisation de l espace et l organisation de la société. Ils permettent à la fois de penser cette articulation et de la produire. C est donc bien qu une conception de la société est à l oeuvre dans la conception urbaine comme nous l évoquions précédemment. En réalité la conception de la société est subordonnée à la conception de l espace à travers l utilisation de ces catégories, elle dérive de ces catégories urbaines, elle est pensée à travers elle. Pour le dire autrement, la société est pensée en retour, à travers et conformément aux catégories qui servent à concevoir l espace urbain. Ceci conduit les urbanistes à surestimer l efficacité sociale des transformations de l espace et des objets urbains (places, boulevards, équipements, etc.) qui sont conçus à partir de ces catégories. Cela peut aller jusqu à une vision démiurgique du rôle de l urbaniste chez ceux qui ne sont pas loin de penser que l organisation de l espace façonne l organisation de la société. Cette position amène à réduire une large part des problèmes sociaux à des problèmes d organisation et de qualification de l espace. Elle répond d une certaine manière à la position de nombreux sociologues qui dénient à l espace toute influence sur les relations sociales et n en font que le support passif d expression des rapports sociaux de production. CONCLUSION : LA CONSTRUCTION DE L ACCORD DES ACTEURS SUR LA CONCEPTION DES PROJETS URBAINS Les analyses des relations entre les acteurs impliqués dans l élaboration des projets urbains, entre les «acteurs de l urbain» 2 mettent généralement en exergue les conflits qui les traversent, en raison des divergences de rôle, d intérêt, de conception qui les opposent. Nous sommes, pour notre part, frappés par le phénomène inverse : par delà les conflits non négligeables et récurrents qui les séparent, les relations entre les acteurs sont fondamentalement sous-tendues par des conceptions communes, du moins similaires, du rôle social de l urbanisme. Ces conceptions reposent sur des «conventions partagées», au sens où l entendent les théoriciens des conventions (DODIER, 1991) qui servent de base à la construction de l accord qui les lient. Ces acteurs forment un «monde social», pour 2. Pour simplifier, nous utiliserons ce néologisme dans la suite de ce texte bien qu il manque quelque peu d élégance.

114 reprendre le concept proposé par BOLTANSKI et THEVENOT (1991) qui repose sur des valeurs communes. Notre analyse rejoint celle que propose Ingmar ELANDER à propos des acteurs impliqués dans la politique de réhabilitation en Suède, qui va jusqu à considérer que ces acteurs forment une filière de décision, pour ne pas dire un lobby, mobilisé pour favoriser le développement des politiques de réhabilitation. Nous avons mentionné certains de ces points d accord, notamment entre les urbanistes et les responsables politiques locaux et nous essaierons de les reprendre ici de manière plus organisée. Signalons au passage que les acteurs peuvent partager un point de vue commun, même si c est pour des raisons différentes, voire contradictoires. Le premier point de rencontre est évidemment leur intérêt partagé pour la chose urbaine qui les conduit à s investir dans le développement de ces politiques. Ceci les amène à acquérir ou s approprier un langage spécifique et à maîtriser des procédures et des règlements qui se condensent dans une multitude de sigles (SDAU, POS, COS, ZAC, OPAH, plans de référence, etc.) incompréhensibles pour le commun des mortels, ainsi que différents instruments, et notamment la lecture des plans, qui constitue le support essentiel des communications qu ils échangent. On n insistera jamais assez sur le rôle que joue la maîtrise d un langage spécialisé dans la formation et la délimitation d un groupe social. Ce langage permet de faciliter la communication entre les membres d un groupe et de les lier entre eux à travers la référence à un même objet, tout en délimitant une frontière sémantique, plus ou moins hermétique, excluant ceux qui n y ont pas accès. Même ceux qui en ont une vague connaissance peuvent perdre pied dans une discussion lorsque les spécialistes font assaut de références techniques, et se sentir invalidés ou du moins hésiter à prendre part au débat de crainte d être ridicules. On sait bien que cette barrière linguistique et la difficulté de compréhension des plans empêchent souvent les usagers de se prononcer sur la pertinence des projets, car ils se sentent invalidés par avance et sont renvoyés à leur incompétence en la matière. Les deux supports de communication privilégiés des acteurs de l urbain, le langage technique et les représentations géographiques, se renforcent mutuellement pour renforcer l exclusion des non initiés. BOLTANSKI et THEVENOT ont mis en évidence l importance des supports matériels, des procédures et des instruments techniques dans la construction d un régime d action spécifique. Ces instruments constituent autant de ressources sur lesquelles s appuient

115 les acteurs pour interpréter les situations qu ils ont à traiter, développer leur argumentation et orienter leur action. Ils sont les produits des logiques d action dans lesquelles ils s inscrivent, ils les contiennent et les actualisent en leur donnant une forme concrète. En plus du langage, les acteurs de l urbain maîtrisent donc à des degrés divers un ensemble d instruments, toute une instrumentation, qui reflète et contient une conception du monde et permet de l actualiser, de la mettre en oeuvre dans l action. Ces instruments médiatisent les rapports des acteurs à la réalité et leurs rapports mutuels, qui s étayent sur ces outils. Ils les utilisent conjointement pour interpréter l espace urbain et construire des projets pour le transformer. L autre système de supports que partagent les acteurs de l urbain, les ethnométhodologues diraient «l autre système de ressources» sur lequel ils s appuient, est cet ensemble de concepts à la fois analytiques et opérationnels (intégration, centralité, densité, etc.) avec lesquels ils appréhendent la réalité, la décodent et la transforment. Nous avons vu qu il s agit là de références communes, largement partagées par les acteurs, qui se sont diffusées dans ce milieu pour devenir incontournables. Nous avons montré la puissance de ces catégories, qui sont parfois appliquées à des réalités où elles n ont a priori aucun sens, elles sont de fait plaquées sur ces réalités et, bizarrement, «elles marchent», elles conduisent à élaborer des projets concrets autour desquels se mobilisent et s accordent les acteurs, même si ces projets eux ne marchent pas et produisent rarement les effets escomptés. La prégnance de ces catégories est telle qu elles continuent à être utilisées, alors qu elles conduisent généralement à des échecs, même par ceux qui en ont fait l amère expérience, ou qui, à cause de cela, ont connu les pires déboires. Il convient de signaler que la force des démarches fondées sur ces concepts conduit, en cas d échec, non pas à les remettre en cause... mais à détruire la réalité à laquelle on les applique lorsque celle-ci ne se laisse pas façonner conformément à ces principes et résiste à leur application. C est ainsi que les acteurs en viennent à démolir des quartiers auxquels ces principes ont été appliqués, et qui ont continué à se dégrader. Plutôt que de s interroger sur la pertinence de ces concepts et changer de paradigme d intervention, les acteurs considèrent en quelque sorte que c est la réalité urbaine qui n est pas adaptée à leurs modes d action et ne mérite pas qu on lui accorde autant d attention. De guerre lasse, ils préfèrent détruire d un geste rageur cette réalité urbaine rétive qui ose se dresser contre leurs modes d action. Les projets de démolition seraient-ils l expression d un profond dépit, une réaction outragée face à

116 des réalités indifférentes à la sollicitude dont elles sont l objet et inaccessibles à ces conceptions des transformations urbaines? Les acteurs s en détournent, excédés, un peu comme le renard de la fable de LA FONTAINE renonce aux raisins qu il ne peut atteindre, «qui ne sont bons que pour des goujats», car elles ne méritent pas l attention qu ils leur portent. Les acteurs de l urbain partagent également la volonté de marquer de manière significative leur intervention sur l espace urbain, en s efforçant de le modifier en profondeur pour en assurer la visibilité, tant aux yeux des utilisateurs que de leurs pairs, afin de pouvoir se valoriser à travers leur action. Au lieu de procéder par de multiples retouches discrètes en visant une reconquête progressive des espaces urbains déqualifiés, ou une croissance urbaine lente mais continue, ils sont de ce fait condamnés d afficher de grands projets et à procéder par sauts, dans une sorte de stop and go rythmé par les échéances électorales ou les opportunités financières. On a vu qu ils visaient généralement une remise en ordre de l espace, dans un souci de maîtrise des armatures urbaines et une volonté de structurer l espace, à coup de voiries, d axes ou d équipements pseudo-structurants. Cette remise en ordre s accompagne d une annulation de la temporalité, du renoncement d adapter progressivement l espace urbain aux transformations socio-économiques, chaque projet se voulant à la fois global et fermé, peu soucieux de faciliter des évolutions ultérieures, proposant chaque fois un mode d organisation de l espace qui se veut définitif, ultime... jusqu au prochain qui prendra le contre-pied de ce qui a été fait jusqu alors. Au lieu de s appuyer sur les atouts et les potentialités de l espace urbain et de les développer progressivement, en favorisant la plasticité de l espace, c est à dire sa capacité à accueillir des activités et des pratiques sociales diversifiées, on tend à lui imposer des transformations fondées sur les concepts opérationnels mentionnés précédemment, sur des modèles exogènes qui peuvent même détruire ses principaux atouts. La pensée urbaine que partagent les acteurs dissocie l intervention sur l organisation des espaces physiques et l action sur les modes de gestion de ces espaces, leurs modes de fonctionnement et sur le déploiement des activités économiques et sociales qui relèvent d autres disciplines que l urbanisme, d autres responsables politiques et d autres services des collectivités locales, d autres ministères que celui de l Équipement. Cette séparation du «hard» et du «soft», des projets urbains et de la gestion urbaine, empêche de passer véritablement de l aménagement au développement urbain, ce dernier terme étant souvent

117 utilisé abusivement. Il recouvre des conceptions opposées du développement, puisqu il peut signifier à la fois développement de l espace urbain et développement de la gestion et des activités urbaines, permettant ainsi d entretenir la confusion et de faire passer l un pour l autre, et à tous les acteurs de revendiquer qu ils participent au développement urbain quand ils font de l aménagement. L accord entre les urbanistes et les responsables politiques est facilité par la médiation des services d urbanisme des collectivités locales ou des agences d urbanisme, qui partagent la culture des urbanistes et sont en position d interpréter les exigences et les attentes des responsables politiques et notamment des maires. Il est assez fréquent d ailleurs que ces techniciens se substituent aux élus, ou jouent un rôle décisif dans les processus de décision. Il n est pas rare qu ils bénéficient d une véritable délégation de pouvoir. Ou du moins, comme ce sont eux qui préparent les projets en coopération avec les urbanistes, ils peuvent largement préformer les choix politiques, puisque c est sur la base des analyses qu ils commanditent et des propositions qu ils ont élaboré que les élus sont amenés à se positionner. L accord entre les responsables politiques et les urbanistes est en fait largement pré-construit par les modes de sélection de ces derniers. Par voie de concours ou par affinité élective, les responsables politiques retiennent les urbanistes les plus proches de leurs convictions. Une convention courante consiste à confier au même urbaniste le diagnostic des situations urbaines, l élaboration des programmes et la conception des projets, voire leur mise en oeuvre. Il n est donc pas étonnant que les projets soient cohérents avec les diagnostics. Comme ce sont les mêmes concepts qui servent à l interprétation et là la formation des projets, on a pu voir que les situations urbaines sont interprétées par avance en fonction des intentions et des principes qui sous-tendent les projets. Dès lors que les responsables politiques valident les conclusions des diagnostics, ils ne se rendent pas nécessairement compte qu ils valident du même coup également par avance les projets qui, en principe, en découlent et qui, en réalité, avaient préformé les diagnostics. La réalisation des diagnostics permet ainsi aux urbanistes de préparer l acceptation ultérieure de leur projet. Il est en effet difficile pour un responsable politique de questionner la pertinence d un diagnostic et il fait nécessairement confiance a priori aux spécialistes en la matière. Il ne perçoit pas nécessairement que ce faisant il confère par anticipation une légitimité au projet qui en découlera, et il lui sera difficile de le réfuter puisque les fondements du projet pré structure le diagnostic : il ne peut le refuser sans d une certaine

118 manière se déjuger. C est bien sur les orientations - voire la méthodologie du diagnostic - sur les catégories d analyse employées et les problèmes jugés pertinents, que se joue souvent d emblée le choix des projets. Mais la convention fondamentale sur laquelle repose la construction de l accord entre les acteurs réside dans le fait de penser a priori que les problèmes qui se posent dans l espace urbain sont des problèmes d organisation de l espace, qui relèvent donc de la compétence exclusive des urbanistes. Ce principe préalable est redoublé par une autre convention implicite, mais extrêmement vivace, qui conduit les commanditaires à faire souvent une confiance absolue voire aveugle aux urbanistes qui va jusqu à leur concéder parfois une délégation de maîtrise d ouvrage. Un phénomène social étrange fait que souvent les commanditaires ne s estiment pas réellement compétents pour questionner les fondements d un diagnostic ou d un projet urbain ou définir les orientations des projets qu ils souhaitent développer. Les commanditaires sont prix en écharpe entre deux facteurs qui les amènent à se dessaisir d une large part de leur responsabilité : la représentation qu ils ont des compétences nécessaires pour émettre un point de vue sur les problèmes urbains, et le statut d oeuvre culturelle voire artistique des projets urbains. Ils se trouvent donc ainsi doublement paralysés, en amont et en aval, face aux projets urbains et à leurs auteurs : en amont la compétence des urbanistes est indispensable et difficilement questionnable pour effectuer des diagnostics et élaborer des projets urbains. En aval il est difficile à un commanditaire de remettre en cause ou de demander des modifications significatives d un projet ainsi conçu, car c est toucher à l oeuvre culturelle ou artistique qu il est devenu entre temps. Il semblerait en effet que la production des urbanistes subisse une mutation en cours d élaboration, ce qui est fondé au départ sur une compétence technique devient une oeuvre dès lors qu il y a création de formes (en l occurrence urbaines). Du moins ces deux dimensions s entrelacent dans le processus de formation des projets. Notre analyse est en contradiction avec le point de vue dominant des urbanistes et des architectes, qui s estiment fortement dépendants et tributaires des commanditaires. Ils ont bien entendu raison pour l accès à la commande, mais étrangement le processus se renverse rapidement ; quand ils ont été choisis par un commanditaire, ils acquièrent une position prépondérante. Leur point de vue est peut-être lié, ce qui serait à vérifier, à la perte d une position antérieure encore plus forte qui nourrirait la nostalgie d un âge d or. Ou bien ce serait

119 l expression d un désir ou d un fantasme de toute puissance, qui alimenterait un discours déploratif. Il importerait de mieux comprendre les fondements de ce lien qui constitue la clé de voûte de la conception des projets urbains.

120 BIBLIOGRAPHIE ALLEN B. (1998). «Le pluralisme des modes d habiter dans les quartiers d habitat social», in Revue Urbanisme. GRAFMEYER Y. et JOSEPH M. (1984). «L Ecole de Chicago», Aubier, Paris. GIDDENS A. (1997). «La constitution de la société», PUF, Paris. BONETTI M., CONAN M. et ALLEN B. (1992). «Développement social urbain : stratégies et méthodes», L Harmattan, Paris. EDELMAN M. (1991). «Pièces et règles du jeu politique», Seuil, Paris. HABERMAS J. (1973). «La technique et la science comme idéologie», Gallimard, Paris. DODIER N. (1991). «Agir dans plusieurs mondes» in Critique, n 529-530, Juin-Juillet 1991. BOLTANSKI, THEVENOD (1991). «De la justification : les économies de la grandeur», Gallimard, Paris. FOUCHIER V. (1998). «Les densités urbaines et le développement durable», Editions du SGVN, Paris.

121 4. LA RESIDENTIALISATION DES QUARTIERS D HABITAT SOCIAL PATRICE SECHET JANVIER 2001 La résidentialisation des quartiers d habitat social est en train de devenir un thème à part entière de l urbanisme, mais elle est trop souvent conçue comme une simple sectorisation de l espace et elle risque alors de ne pas produire les effets escomptés. Il importe donc de clarifier théoriquement et pratiquement ce qu est et ce que peut être une résidentialisation. Le Laboratoire de Sociologie Urbaine Générative a réalisé de nombreux programmes de résidentialisation depuis 1995, ce qui nous a fourni le matériau pour élaborer une conception de la résidentialisation. PROBLEMATIQUE La caractérisation de l organisation spatiale des quartiers d habitat social La plupart des quartiers d habitat social ont en commun : une masse importante de logements (de 500 à 10.000) pour fixer les idées) ; une homogénéité relative de l ensemble du bâti, au moins par rapport à l environnement quel qu il soit ; une absence de hiérarchisation des espaces qui contribue à un manque de qualification et la présence récurrente de vide(s) urbain(s) ; la présence de nombreux équipements sociaux et urbains, services divers, locaux associatifs qui sont dilués dans l espace et peu visibles, et qui contribuent peu à la qualification de l espace ; une intention conceptuelle et politique de faire «vivre ensemble» quelques milliers d habitants au nom d une mystérieuse «sociabilité» du quartier.

122 Il en résulte qu indépendamment des relations sociales réelles et des jeux variables d appartenance ou non au «quartier» : le quartier, souvent appelé «cité» par référence idéaliste au monde hellénistique, a été conçu et est géré comme une totalité de référence non discutée pour les acteurs et les habitants. Il s ensuit que, par rapport à son environnement urbain, il apparaît toujours plus ou moins comme un isolat urbain et, par métonymie, un isolat social (ce qu il devient souvent de fait) ; malgré des efforts en plan ou en élévation pour organiser l espace, la perception qu on en a à hauteur d homme est toujours de l ordre du magma (désorientation, perte, confusion) ; cet espace magmaïque et confus est propice au développement de pratiques spatiales et souvent sociales qui ne tiennent pas compte des usages traditionnels des lieux, ce qui entraîne chez beaucoup d habitants la perception d une ambiance d incivilité ; cet espace magmaïque est propice à une surappropriation de l espace par des groupes sociaux minoritaires qui y voient un espace de libertés : les enfants, les jeunes et secondairement les réseaux associatifs. Cela abolit pour le plus grand nombre la réalité d espaces publics de référence (tous les espaces appartiennent, au moins potentiellement, à des groupes dominants) ; la gestion urbaine au sens large est confrontée à une globalité massive où se diluent progressivement tous les efforts d amélioration ou de «reprise en main» ; les habitants sont plus ou moins obligés de se confronter à cette globalité sur laquelle ils n ont pas de prise, faute d échelles intermédiaires où trouver leurs marques. Cela peut se traduire par un repli complet sur le logement et donc à une perte de toute sociabilité de proximité. Conception commune de la résidentialisation La conscience plus ou moins claire de tous ces phénomènes induit parfois l idée qu il faudrait réduire le territoire global, selon l adage ancien «diviser pour régner». La résidentialisation peut alors apparaître comme une procédure de découpage du territoire en plusieurs unités d habitation d échelle plus réduite et donc, on l espère, plus faciles à gérer, plus susceptibles d une appropriation collective du lieu pouvant notamment générer certaines règles.

123 Obstacles à la mise en œuvre d une résidentialisation Prise en ce sens limité, la résidentialisation bute sur des difficultés insurmontables. Problèmes d identification des «résidences» : La différenciation architecturale : souvent on confie le problème de la différenciation à une équipe architecturale (à l occasion d une réhabilitation par exemple), qui fait porter son effort sur la différenciation des façades selon les secteurs. C est coûteux, mais ça ne change rien à la lecture au sol d un espace magmaïque. La différenciation par des secteurs de gestion : les bailleurs ont tendance, pour couvrir le territoire, à le diviser en secteurs de gestion. Mais ces secteurs n ont rien de visible dans l espace et sont le plus souvent découpés pour avoir une équivalence en nombre de logements, ce qui produit de multiples incohérences. Problèmes de délimitation des «résidences» Prégnance des passages et des raccourcis dans les résidences : pour qu un espace résidentiel existe, il est important qu il ne puisse pas être traversé par des flux publics. Or la conception des quartiers s est ingéniée à produire des espaces où, faute de rue, les cheminements publics se font partout au petit bonheur. Les porches urbains, notamment, sont des défis à la résidentialisation. Faute de repenser l ensemble des circulations et des accès, on les maintient. Rattachement des résidents à un espace public clairement identifiable : on peut toujours essayer de délimiter un espace résidentiel, par exemple par un grillage qui entoure l immeuble, mais s il n y a pas de différence nette entre l intérieur et l extérieur de l enclos, ça semblera artificiel et défensif et ça déclenchera des agressions. Faute d un espace public sur lequel s appuyer et se démarquer, la résidence reste un pur artefact. Difficultés topographiques : dans de nombreux sites de collines ou de vallées, on est confronté à des effets de pente qui accentuent les difficultés. Non pas à cause de la pente en elle-même, mais à cause de la négation de cette pente par l architecture. Tous ces cas révèlent qu on ne peut pas réfléchir sur plan : seule une lecture in situ des effets de pente permet de comprendre les problèmes d une résidentialisation.

124 Problèmes liés à la prégnance de la totalité : Résistance des acteurs : Malgré la volonté affichée de redécouper l espace, la pensée de la totalité qu on veut supprimer continue à infléchir l action. Les travailleurs sociaux et les associations acceptent difficilement la séparation parce que ça peut annihiler l espace fusionnel dont ils font leur fonds de commerce. Les bailleurs, surtout monopropriétaires, veulent maintenir malgré tout une identité de «leur» quartier. Les architectes sont toujours soucieux de maîtriser et d unifier l échelle de leur projet, quel que soit le nombre de logements. Si on leur confie un quartier de quatre mille logements, on peut être certain qu ils déploieront un nuancier différentiel au sein d une forte homogénéité. Les habitants, même s ils sont demandeurs de résidences protégées et bien gérées, sont réticents à renoncer à toute une série de commodités liées au magma. Dans la conduite collective de programme ou de projet, il est impossible d empêcher l interférence constante des problèmes liés à «l ancien» espace si l on ne dispose pas d une stratégie de résidentialisation. Résistance du territoire : Quand nous évoquons le concept de magma urbain, il est bien évident que c est en général métaphorique : il y a des effets de magma dans un site urbain qui ne s y réduit pas. Cependant, dans de rares cas, à Chanteloup-les-Vignes et surtout à la Grande-Borne, c est à dire deux œuvres d Émile Aillaud, le magma urbain est presque total. Il peut alors y avoir danger à aller directement vers une logique résidentielle sans avoir une stratégie préalable de dissolution du magma, c est à dire de création d un cadre général où la résidentialisation soit possible. Dans la plupart des cas, il nous paraît souhaitable d ajouter plus ou moins de structuration de l espace public pour soutenir la résidentialisation.

UNE CONCEPTION DE LA RESIDENTIALISATION VALORISANT L IDENTITE RESIDENTIELLE 125 Nous appelons résidence un lieu facilement identifiable par ses habitants, par les agents de gestion qui en sont responsables, par l ensemble des habitants du quartier et des visiteurs ; un lieu auquel et à travers lequel les habitants puissent se co-identifier par une même appartenance et par conséquent y élaborer des modes d appropriation collectifs ; un lieu enfin suffisamment séparé des autres espaces du quartier pour que les tiers n aient aucun motif d y passer ou de s y tenir, en dehors des visites aux habitants ou des nécessités de service. C est donc un lieu intermédiaire entre le quartier et le logement. Cependant la résidentialisation d un quartier ne saurait se réduire à une somme de «résidences» entendues comme des unités d habitation relativement importantes. L immeuble et le hall font partie de ces lieux intermédiaires et ils ne sont pas forcément intégrables dans une «résidence» plus importante. Deux cas typiques peuvent se présenter : un petit immeuble relativement isolé, qui en général vit bien et où les habitants se sont construits une identité du lieu par démarcation vis-à-vis des grands immeubles du voisinage. Il ne faut donc pas forcer son intégration à une résidence puisqu il constitue à lui seul une micro-résidence. Une barre de grande longueur (ou même de longueur moyenne dans certains cas) se prête assez mal à la forme résidentielle puisque, par exemple, deux halls éloignés de plus de cent mètres auront peu de relations de proximité. Des démolitions partielles peuvent atténuer ou subdiviser une telle barre. Mais dans la mesure où cette barre est (ou peut être) soutenue par une rue, on peut aussi se contenter de mettre l accent sur l identité de chaque partie de l immeuble, à travers une différenciation des entrées, et c est la rue elle-même, ou une partie de rue, qui donnera le support identificatoire intermédiaire.

126 La résidentialisation d un quartier nécessite donc de combiner des «résidences» avec d autres formes urbaines, c est à dire de jouer d une palette de supports identificatoires sociospatiaux pour composer un quartier résidentiel. Facteurs généraux de la résidentialisation Gabarit résidentiel De façon empirique, on peut estimer que le bon gabarit résidentiel, dans les quartiers d habitat social, se situe entre 100 et 300 logements. Cette fourchette correspond : pour les habitants : à une capacité d identification facile et rapide de tous les cohabitants ; à la possibilité d englober tous les immeubles concernés dans un même espace (cf. infra identification du lieu résidentiel) ; pour le gestionnaire : aux modes courants de gestion de proximité avec un responsable résidentiel (qui peut être un gardien ou un gérant selon les cas). Pratiquement, une résidence peut être un seul immeuble ou un groupe d immeubles, selon les caractéristiques urbanistiques et architecturales et selon l organisation de la gestion d habitat. Pour de multiples raisons qui vont être exposées (Cf. identification, co-identification), il ne faut pas forcer la réunion d immeubles trop éloignés les uns des autres, ou trop séparés par des co-identifications historiques divergentes. Composition résidentielle «externe» Il ne suffit pas toujours de pouvoir identifier de l extérieur des résidences, par leurs accès et leurs limites par exemple, pour obtenir de véritables résidences. La résidentialisation se joue à l échelle d un quartier et la vie résidentielle à l intérieur d une résidence, ce qui implique deux modes de composition résidentielle à des échelles différentes. La composition résidentielle ne peut se contenter de redupliquer dans l espace le mode antérieur de dispersion des immeubles dans un quasi magma. Elle doit au contraire contribuer à organiser et à stabiliser les espaces publics auxquels se rattachent les résidences. L un des facteurs importants de l identification d une résidence, c est son mode de rattachement à l espace public. Mais un espace public aussi traditionnel que la rue ne peut exister indépendamment de ce qui la borde : immeubles d habitat, équipements, résidences, immeubles industrieux. Les résidences ont donc une fonction essentielle à jouer pour

127 construire l espace public. C est ce que nous appelons l étayage croisé des espaces publics et privés : chacun a besoin de l autre pour se structurer et même pour exister. C est une clé essentielle de l identification résidentielle. On peut noter qu il est difficile de qualifier comme publics des espaces qui ne sont pas inscrits dans la continuité, le passage, la circulation urbaine. Le retrait et la dent creuse sont peu propices à l expression de l espace public. La dent creuse sert rapidement de dépotoir du quartier. On n arrivera à la gérer que si on en fait un lieu public (mini square par exemple), ce qui est tout autre chose qu un espace public 3. En général d ailleurs, ces retraits viennent du domaine privé : parcelle non construite et, en architecture moderne, espaces résiduels liés au désaccord entre l implantation d immeubles et celle des espaces publics : 3. Les espaces publics sont ceux qui sont concédés sans condition (sinon des conditions d usage social correspondant au respect des mœurs dominantes), alors que les lieux publics appartiennent à la collectivité qui les concède selon des conditions précises au public.

128 Ce schéma permet d illustrer ce que ne doit pas être une composition résidentielle. De tels vides urbains sont d ailleurs générateurs d insécurité. La composition résidentielle consistera à restaurer la continuité de l espace public et de sa limite en supprimant une ou deux entrées de locaux techniques et en massivant, avec une petite grille basse. Ce qui est remarquable dans cette affaire, c est qu en général le propriétaire privé va se plaindre de l incurie municipale et du manque de soin de l espace public, alors que c est luimême le responsable de cette situation, par l intermédiaire des doctrines architecturales individualistes et autocentrées. Malgré son rejet de la rue, l urbanisme moderne a parfois aligné des immeubles le long des voies, mais dans ce cas c est presque toujours la façade «arrière» qui est sur rue avec des accès secondaires et le service des ordures et les locaux techniques ; la façade noble et les entrées principales sont souvent de l autre côté, tournées vers un espace collectif. Là encore, l architecture tourne le dos à la rue et déstabilise l espace public.

129 Cette déstabilisation est d autant plus forte que : la rue et le jardin ne sont pas au même niveau ; le trottoir va donc être encombré de volées d escaliers, de raccord, de rampes de descentes vers les locaux techniques, d auvents bon marché, sans parler des indispensables plots en béton, qui vont globalement générer un espace public dépotoir. Contrairement à ce que peuvent penser les urbanistes modernes, ce n est pas la rue qui manque d urbanité, c est ce qu ils en font qui est détestable. Ce mouvement est malheureusement loin d être terminé : après avoir défiguré l espace de la rue, les architectes urbanistes (incités par les promoteurs) en ont peur et protègent les résidences par des remparts en béton nu, comme on peut le voir à Lisbonne dans les nouveaux quartiers «chics» générés par l Exposition Universelle. On n a donc pas fini ce mouvement de perversion qui présente de plus en plus la rue et l espace public ordinaire comme des lieux de rejet, de laideur, de danger réservés aux marginaux et aux délinquants. La stratégie de résidentialisation combat ce phénomène. Le schéma 3 montre également comment cette organisation de l espace transforme les halls privatifs et les jardins collectifs en lieux de passage public. La composition externe doit également prendre en compte celle des autres résidences. Il ne s agit évidemment pas de redoubler l uniformité du bâti et il est même souhaitable que des travaux de résidentialisation soient confiés à des équipes différentes. Tout en cherchant à chaque fois sa personnalité propre, une résidence doit néanmoins tenir compte des autres pour chercher à enrichir la qualité des espaces publics : contribution à la clarté (lisibilité) et à la continuité des espaces publics ; contribution au paysage urbain potentiel de la rue ;

130 vues données à la rue sur des compositions jardinières intéressantes ; variations végétales (par exemple penser aux floraisons automnales et hivernales, implanter des variétés différentes d une même espèce 4. C est un gros défaut (parmi de nombreux autres) des «espaces verts» urbanistiques de n avoir aucune approche saisonnière de sorte que, l hiver, ils peuvent être franchement laids. Composition résidentielle interne Elle relève pour l essentiel d une culture et d une problématique propre à chaque population résidentielle. Elle est donc évoquée plus loin. Identification du lieu L identification d un lieu doit être possible pour différents publics et elle doit pouvoir se jouer à un premier niveau dans le temps d un regard. Les critères d identification sont légèrement différents selon les publics concernés, mais ils sont dans l ensemble convergents. Principes communs de l identification Il est clair que l image architecturale peut servir de repère pour l identification, mais elle est rarement utile dans les quartiers d habitat social frappés par trop d homogénéité. Il faut noter que le changement d image architecturale est très coûteux et qu il a un impact très faible sur l identification résidentielle. Dans certains cas, il peut même brouiller encore plus les cartes à cause d une pratique architecturale courante de dispersion des codes architecturaux. De toutes façons, même dans des rues traditionnelles, il n est pas toujours facile d avoir une vue sur l architecture de façade et les repères se prennent plus facilement à hauteur d homme. On identifie son immeuble par des détails du rez-de-chaussée : forme de la porte, matériau du seuil, etc. ou par la proximité d éléments urbains (banc public, commerce, etc.) Personnalisation de l espace d accès Ce qui est sûr, c est que le seuil joue un rôle considérable. Plus les immeubles se ressemblent, plus il faut renforcer la caractérisation et la personnalisation de l espace d accès. Cela peut notamment se faire par un travail de végétalisation ou d architecture végétale. A Nantes, deux 4. On peut indiquer notamment que les variétés de viburnums couvrent presque toute l année en floraison.

131 immeubles noyés dans la masse de huit immeubles identiques ont reçu un signe identitaire fort par l installation de palmiers dans un cas, d une pergola dans l autre. Ces caractéristiques sont en train de devenir des toponymes, ce qui est souvent le meilleur indice d un lieu bien identifié. Rapport différentiel à l espace public Pour que l identification du lieu soit claire, il ne suffit pas de l avoir personnalisé, il faut aussi qu on puisse le situer et le trouver dans l espace urbain. Il faut donc qu il se rattache à un espace public, qu on puisse l identifier par et dans l espace public. Si l on doit traverser un no man s land ou un labyrinthe pour parvenir au seuil identifiable, ça en fait plutôt un non-lieu urbain. Encore faut-il bien sûr que les espaces publics de référence soient eux-mêmes clairs, identifiables, sans recoins ni vides résiduels, contrôlés par les institutions. Cela suppose aussi une continuité des espaces publics pour relier les lieux résidentiels aux lieux d animation et de service du quartier. Qualité de l espace d accueil L espace d accès résidentiel se doit d apporter une qualité et un soin suffisant (mais sans excès) pour permettre une identification positive. Rien n est pire que l identification négative («c est le hall à coté du local transfo»). L accueillance de cet espace est à construire en tenant compte du point de vue des habitants. Un hall majestueux et coûteux peut être mal perçu par des habitants modestes qui mettent ça en rapport avec leur loyer. Là encore, le jardinage est un code assez universel qui permet la personnalisation tout en transmettant les valeurs du soin, du labeur et de la beauté. Limites résidentielles Pas de résidence sans une limite claire, laquelle signifie qu au-delà de cette limite, l espace est réservé aux résidents, qu il est «privé», que ce n est pas un lieu de passage public. L identité spatiale s inscrit nécessairement dans une certaine limite. Le mur C est la forme la plus radicale pour empêcher tout passage. Il vaut mieux n en jouer que de façon très partielle pour éviter l effet de forteresses défensives qui finissent par suggérer que l espace est insécure. L usage partiel permet de lutter efficacement contre des usages anciens de passage qui risquent de se prolonger avec une limite plus faible ; il permet de soutenir une voie

132 publique dans des configurations très urbaines ; il permet de rythmer les limites allongées (éviter des alignements de grillage peu esthétiques et faciles à franchir). C est en outre une forme propice aux tags et il faut choisir soigneusement le revêtement. La grille Aussi solide ou presque que le mur, elle permet des transformations et donc des vues sur des scènes qualitatives (au-dedans ou au-dehors de la résidence). Selon sa qualité, elle évoquera plus ou moins un aspect forteresse. Il faut éviter la continuité d une même grille le long de plusieurs résidences distinctes, sinon on recrée l impression d une cité en diluant la particularité de chaque résidence. Les grillages C est une limite moins coûteuse que les précédentes, plus facilement dégradable et réparable, mais qui peut avoir des effets négatifs (clôture sans qualité et qui a donc seulement une fonction négative). Elles sont pertinentes dans des zones paysagées, peu appropriées à du passage sauvage. Il est souhaitable de les mixer avec du végétal. Elles peuvent d ailleurs avoir une fonction de protection de haies et de plantations qui finiront par les absorber et les masquer. Les marquages légers Une marche, une plate-bande, une chaînette, des arceaux de pelouse, etc. peuvent suffire à marquer une limite tout en permettant des continuités paysagères. Cela n est possible que dans des secteurs particulièrement calmes et ne connaissant pas de problèmes de passage sauvage. Il convient de compléter ce mode de limite par une signalétique judicieusement disposée («résidence privée, entrée interdite») pour marquer une limite psychologique. Haies, massifs, écrans végétaux Cette forme de limite peut être particulièrement qualitative à condition que les moyens de gestion et de maintenance soient adaptés. Faute en particulier d une forte réactivité de la gestion, la moindre dégradation risque de se propager : une ou deux trouées dans une haie suffisent à invalider sa fonction de limite (si on peut passer là, alors on peut passer n importe où ).

133 C est un matériau souple qui permet de multiples variations paysagères et résidentielles, mais qui implique une dynamique continue de qualité et d embellissement par rapport aux limites minérales. Plus il souhaite s appuyer sur cet élément qualitatif, plus un bailleur doit veiller au développement d une culture paysagère et jardinière en son sein. Les combinatoires Ces différentes formes peuvent être combinées entre elles et se valoriser l une l autre. Un massif peut prendre plus de relief s il est adossé à un mur, de belles grilles peuvent mettre en scène des plates-bandes fleuries. En règle générale, les limites minérales favorisent l expression des plantes grimpantes (et parfois tapissantes) et elles permettent un entretien moins soutenu des formes végétales. Symétriquement, l appoint végétal peut protéger les limites minérales d un certain nombre de dégradation (murs non taggués, grillages non arrachés, etc.). La double limite Pour lutter contre des pratiques anciennes et solidement installées de passage public par les espaces résidentiels, des supports peu urbains comme les grillages sont parfois nécessaires. Le problème du grillage, c est qu il ne signifie que l interdit, sans valeur ajoutée : il risque alors d être fragile devant l agressivité qu il déclenche. Il est possible d améliorer cette limite par du massivage et des plantations qui cachent le grillage et embellissent la limite. Ce doublement de la limite la renforce en ayant l air de l atténuer. En outre, grillage et végétation se protègent l un l autre. En général, un grillage sépare un espace public et un espace privé, ou bien deux espaces privés. Il est alors cohérent que chaque gestionnaire installe sa propre gestion de limite selon le schéma suivant :

134 Cet exemple illustre bien les avantages d une gestion résidentielle pour une limite entre deux espaces privés : une gestion centralisée ne verra pas l utilité de doubler le grillage ou, au mieux, le doublera d un seul côté ; des responsables résidentiels seront plus soucieux, chacun pour sa part, d améliorer le grillage et on obtiendra facilement la double végétalisation. D une façon plus large, on voit aussi comment la résidentialisation peut contribuer à l amélioration des espaces publics. Facteurs de résidentialisation spécifiques aux différents publics et usagers Identification du lieu résidentiel par ses habitants Par rapport aux voisins et aux passants, les habitants d une résidence vont attendre de retrouver à l intérieur de la résidence ce qu ils ont pu en identifier de l extérieur. Si l extérieur notamment porte des significations d accueil, de protection, de tranquillité qui ne correspondent pas à la réalité intérieure, ces significations risquent de se retourner en contreidentification. Résidences, immeubles, halls, paliers : la multiplicité des supports identificatoires

135 Le marquage identificatoire d une résidence ne doit pas abolir les repères identificatoires des immeubles et des halls. Pour simplifier le propos, nous considérons ici que chaque cage d escalier avec son hall et son espace d accès constitue un immeuble. L objectif de la résidentialisation c est de fournir des supports identitaires intermédiaires aux habitants entre la globalité du quartier et leur logement. Le support résidentiel n est pas privilégié par rapport au support de l immeuble, mais c est en général le meilleur moyen de permettre aux immeubles d être eux aussi des supports intermédiaires. Comme nous l avons indiqué à propos de la composition résidentielle, dans tous les cas où les immeubles peuvent avoir un rapport privilégié avec un espace public, chaque cage d escalier peut devenir un immeuble indépendant sous la médiation d une résidence. Mais si résidence il y a, il faut qu elle prenne en charge l expression d éléments identitaires au niveau des immeubles puisque rien ne permet de supposer que les habitants ont tous les mêmes modes d identification aux mêmes lieux. C est la diversification des supports possibles qui peut permettre à chacun de trouver ses marques. Il faut donc éviter de répéter une gestion centralisée au niveau de la résidence. La résidence constitue une échelle intermédiaire à l intérieur de laquelle un agent responsable peut justement avoir une connaissance assez fine de ses immeubles pour les différencier et adapter son travail au cas par cas. Contrairement à la doctrine de la plupart des architectes qui, au nom de «l unité», cette mystérieuse unité de composition qui a une valeur indépendante de l échelle de l objet, veut que tous les halls d un bâtiment ou d une résidence soient identiques, il nous semble important de les différencier. La différenciation des «immeubles» (au sens indiqué plus haut) ne doit pas pour autant être criarde. Comme pour l accès à la résidence, ce sont surtout des signes discrets qui permettent d identifier chaque immeuble tout en respectant des ressemblances propres à la résidence. Cela peut notamment jouer sur une diversification de petits espaces extérieurs des immeubles distincts de l espace collectif et pouvant faire appel à une coopération des habitants de l immeuble. Nous faisons en outre l hypothèse que plus les habitants se sentiront chez eux et protégés au niveau de l immeuble, plus ils seront disponibles pour partager un espace résidentiel. Le marquage identificatoire peut d ailleurs se poursuivre dans des espaces plus fins, de type semi-privatifs, comme les paliers. Espace collectif résidentiel

136 Même si la fréquentation des villes nous a habitués aux espaces verts collectifs résidentiels qui sont strictement décoratifs et interdits aux habitants, il n est pas réaliste de vouloir les généraliser dans l habitat social. Tout d abord il faut préciser le statut de l espace collectif résidentiel par rapport à la variété des espaces communément appelés collectifs. L espace collectif résidentiel est l espace qui est compris entre la limite de la résidence et celle des immeubles internes à la résidence. C est donc, sauf contrainte particulière, un espace purement extérieur et sa conception est fondamentalement jardinière. Les fonctions de cet espace sont : desservir les différents immeubles ; confirmer l accueillance de la résidence pour les habitants et les visiteurs ; protéger la résidence des éventuelles gênes ou nuisances environnementales ; s appuyer et mettre en valeur les atouts de l environnement ; offrir un espace de détente aux résidents : c est un jardin ; offrir des micro-services résidentiels qui sont à adapter au cas par cas, mais dont certains ont une valeur générale comme : une aire de jeu pour les petits, deux ou trois coins conviviaux pour s asseoir et bavarder, une allée à l écart du passage où jouer aux boules ; Chaque micro-service doit être étudié pour ne pas perturber la vie des immeubles. Identification du lieu résidentiel par le chargé de gestion d habitat Le chargé de gestion a deux problèmes spécifiques dans l identification du lieu : le contrôle visuel de «son» territoire et son adaptation à une gestion de l espace. Contrôle visuel et dynamique du territoire résidentiel Le contrôle visuel c est la possibilité pour un gardien de percevoir en un seul coup d œil les lieux stratégiques de son territoire, à savoir les lieux d accès et de passage les plus usuels. Cela concerne surtout l accès de la résidence et les seuils des halls. On remarque souvent, dans les territoires de gestion définis par les bailleurs, que le gardien s occupe mieux des halls qui sont dans la sphère visuelle de sa loge que de ceux qui sont excentrés. La commodité de contrôle n est pas seulement visuelle, elle est aussi dynamique, il faut que chaque hall soit facilement accessible si un problème s y pose. Si le territoire est en pente, par

137 exemple un hall qui peut sembler appartenir à la sphère visuelle peut être d accès compliqué par des rampes en biais et des escaliers, ce qui n incitera pas le gardien à se déplacer, surtout s il est occupé à autre chose. L organisation architecturale de l espace pose parfois le problème d un hall très proche de la loge mais invisible et inaccessible. Dans le schéma ci-dessus, on voit que les halls 7 et 8 échappent à la fois au regard et au déplacement du gardien qui a en charge de fait deux territoires : celui des halls 1 à 6, avec une loge bien placée, est facile à gérer ; celui des halls 7 et 8, qui aura du mal à entrer dans sa sphère de contrôle de proximité et où il n ira que pour des raisons fonctionnelles majeures. Adaptation à la gestion Outre les aspects de contrôle de l espace, le schéma précédent montre aussi que le chargé de gestion résidentielle connaîtra nettement moins bien (sauf exception) les habitants des halls 7 et 8, ce qui entraîne des incidences importantes sur la gestion locative (réactivité sur les impayés, gestion des conflits de voisinage, délais de réponse aux problèmes locatifs). De toutes façons, même si on leur a donné moult explications sur leur rattachement résidentiel, les habitants des halls 7 et 8 ne se sentiront en aucun cas liés au même espace que les autres. Ils identifieront sans toute plutôt un autre territoire résidentiel plus contigu, mais ils ne pourront pas s y co-identifier, puisque ce n est pas le leur. Ils auront donc plus facilement des comportements erratiques, de repli, de manque de soin pour des espaces collectifs indéfinis.

138 Un autre facteur d adaptation de l espace à la gestion résidentielle, c est son gabarit qu on peut approcher par deux points de vue : Le premier est matériel, c est la quantité d espace à entretenir et à «soigner». Même si les tâches d entretien sont déléguées à une entreprise extérieure, c est le chargé de gestion qui les contrôle et qui fixe les normes. Plus l espace est étendu, plus il est difficile de montrer une exigence élevée sur toutes ses parties. Le second est psychologique et porte sur la perception du gabarit. A surface égale, un territoire paraîtra plus ou moins étendu de par sa forme. Trop «ramassé» ou «trop dilué», un espace paraîtra plus grand. Il faut trouver l équilibre le plus favorable au contrôle visuel. Une façon de réduire l espace collectif résidentiel, c est de privatiser les pieds d immeubles, ce qui facilite d autres aspects de la gestion : sécurisation des rez-de-chaussée (en empêchant notamment les jeux de ballons et les activités bruyantes contre les murs et sous les fenêtres de l immeuble), visibilisation du fait que tous les espaces extérieurs ne sont pas forcément collectifs et que les usages doivent en tenir compte.

139 Difficultés de mise en œuvre La réalité urbaine et architecturale des quartiers d habitat social rend en général impossible la réalisation d un tel programme et impose de trouver des compromis entre le potentiel d organisation spatiale, les contraintes financières de la gestion, les difficultés sociales des secteurs et des immeubles et la capacité des municipalités à aménager et gérer de nouveaux espaces publics. Les éléments pouvant faciliter des compromis sont les suivants : des immeubles alignés et structurés par un véritable espace public peuvent compenser le manque de clarté du territoire résidentiel ; quand le bailleur n a pas les moyens de mettre en place autant de chargés de gestion que de résidences souhaitables, il est possible d affecter deux petites résidences proches à un même géant, à condition que ce ne soit pas des immeubles trop sensibles. C est notamment envisageable de part et d autre d une rue ; il n est pas nécessaire que tous les halls d un même immeuble, d une même barre, soient rattachés à la même résidence ; c est l organisation des halls par rapport au territoire qui doit prévaloir. D une façon générale, c est le rapport et l appui de la résidence et de ses immeubles sur l espace public qui est une clé d ajustement de la qualité spatiale de la résidence. Moins cet appui est possible, plus il faut travailler l espace résidentiel car, dans ce cas, l espace collectif résidentiel doit servir de substitut d espace public. Identification des lieux résidentiels par les tiers à la résidence Ce sont est bien sûr tous les signes de délimitation, d accès unique protégé et distinct des autres résidences, qui portent les significations pour les tiers, ainsi que l impossibilité matérielle d utiliser une résidence comme raccourci. La signalétique peut appuyer ce dispositif et nous avons souvent remarqué qu un panneau «résidence privée» pouvait modifier les pratiques de certains groupes. Interrogés sur cette question, des jeunes déclarent parfois que quand c est marqué «privé», ce n est pas «chez eux» (ce qui corroborent l idée qu ils s approprient globalement tout l espace indéterminé). Mais la réduction d échelle opérée par la résidentialisation peut aussi faciliter le repérage des visiteurs : il est plus facile de se repérer par rapport à cinq ou dix résidences qu au milieu de

140 cinquante ou cent immeubles. Il faut noter que la numérotation des halls est presque toujours absurde dans les quartiers d habitat moderne, fait par rapport à des rues qui n existent pas, ou très éloignée de la rue de référence. La numérotation des adresses devrait plutôt être faite en tenant compte du rapport à l espace public. Si c est la résidence qui a un accès à l espace public, c est elle qui doit recevoir l adresse postale. Les immeubles et les halls devraient recevoir une autre symbolique distinctive, interne à la résidence. Un plan de repérage doit être disposé à l entrée de chaque résidence.

141 5. LE DEVELOPPEMENT DE L ESPACE PAYSAGER, ENJEU MAJEUR DE LA REQUALIFICATION URBAINE MICHEL BONETTI - PATRICE SECHET OCTOBRE 2000 L objet de cet article est de mettre en évidence l enjeu majeur que représente le développement de l espace paysager dans les processus de requalification urbaine. Ce développement contribue non seulement à l embellissement des quartiers et à l accroissement de leur attractivité, mais également à la création de nouvelles pratiques sociales et de nouvelles relations, en favorisant la formation d identités socio-spatiales et en atténuant les problèmes d insécurité. Mais cette perspective se heurte aux conceptions de l urbanisme moderne qui ont contribué au rejet de la nature au profit de l espace minéral. Pour faire de l espace paysager un support de la requalification urbaine, il faut remettre également en cause les conceptions qui privilégient une approche formelle ou esthétique de l aménagement paysager, au détriment de la prise en compte des usages des habitants et des contraintes de maintenance. LE REJET DE LA NATURE PAR L URBANISME MODERNE ET L INVENTION DE L ESPACE PAYSAGER A première vue, l urbanisme moderne semble avoir apporté beaucoup au développement de l espace «paysager» : il a prôné une séparation radicale entre les zones d activité économique et les zones résidentielles, ce qui ouvrait, dans les deux cas, des possibilités paysagères accrues. La zone d activité, externalisée, pouvait s étendre dans des espaces relativement verts ; la zone résidentielle pouvait accueillir plus facilement des espaces à planter et à jardiner ;

142 il a aboli la structuration de l espace urbain le plus courant la rue par les continuités du bâti, ménageant ainsi un potentiel d espaces verts le long des rues ; il a bien souvent réduit l emprise au sol des bâtiments en jouant sur leur hauteur et en dégageant ainsi un fort potentiel d espaces disponibles autour de ces bâtiments. Comment se fait-il que ce potentiel paysager, loin de produire des fruits intéressants, se soit massivement traduit par l apparition des «espaces verts», c est-à-dire par des espaces qu on ne sait pas qualifier, qui sont en général peu verts, voire fortement minéraux comme nous allons le montrer, et qui sont le plus souvent (mais il y a des exceptions que nous essaierons d expliquer) dans un état de dégradation accentuée qui peut aller jusqu au no man s land. La non conception des «espaces verts» A la source du problème, il y a donc la production de masse d espaces plus ou moins importants qui sont censés être verts, mais pour lesquels il n y a pas eu de concepteur puisque les urbanistes n avaient ni formation ni compétence pour les traiter, mais les ont néanmoins pris en charge dans le cadre idéologique qui était le leur et qu on peut caractériser par le rejet de la nature. Cette attitude n est pas spécifique aux urbanistes modernes, mais résulte de courants de pensée du 18 e siècle qui ont, à juste titre, déconstruit l idée de nature en général pour montrer à quel point il s agissait dans le domaine des mœurs, de la politique, de la société, de productions humaines historiques. Ce courant de pensée a dérivé vers cette «nature» très particulière qui soutenait le sentiment de la nature. Là, encore, on pouvait assez facilement montrer que ces paysages «naturels» résultaient en bonne partie de l activité humaine. On aurait pu en tirer la conclusion que la nature paysagère résultait d un dialogue subtil entre des dynamiques humaines et une dynamique propre de la nature. Les modernes ont plutôt tiré la conclusion que la nature n existait pas et que, même dans des sites inviolés, c était la qualité du point de vue pris par l artiste qui en faisait la beauté. La conséquence opératoire d une telle conception est, de façon absurde, qu il y a avantage à ne pas connaître la «nature» (puisque c est un artefact) ni les formes traditionnelles (espace horticole, jardins, parcs, paysages) qui ont été corrompues par la croyance à la nature. Seul importe le point de vue pris par l architecte et l urbaniste sur un espace indéterminé pour le hisser au statut d «espace vert». On notera, au moins au niveau du vocabulaire et des

143 «taches vertes» qu on peut voir sur les plans d urbanisme que le mot vert est le lien qui reste malgré tout avec la nature, mais en un sens très limité : la chlorophylle! Comme si la nature, à aucun égard, se réduisait à cette couleur, alors qu on peut la voir blanche à la montagne, bleue au bord de la mer, noire à l époque des labours, jaune à l époque des blés et de toutes les couleurs évidemment, réfractées à l infini par les jeux de la lumière sur et dans la nature (Cf. à cet égard l histoire de la peinture et de la photographie). C est donc avec et au nom de leur incompétence que les urbanistes se sont érigés en concepteurs d «espaces verts», c est-à-dire non concepteurs d espaces naturels représentatifs. Il est frappant à cet égard que même les architectes pré-modernes les plus férus en matière de jardin on souvent cru utile de s adjoindre un jardinier : on peut citer Edward Lutyens et Gertrude Jekill. Mais d une façon plus générale, l urbanisme moderne a interrompu une dynamique paysagère de l habitat social les cités jardins qui a émergé en Angleterre et en Hollande vers 1860 et a diffusé dans une bonne partie de l Europe. La France n a pas produit de chefs d œuvre équivalents aux anglo-saxons (notamment Port-Sunlight au Pays de Galle, réalisée par les usines Lever vers 1890-1900), mais elle a intégré dans de très nombreux sites des savoir-faire architecturaux, paysagers et jardiniers qui sont restés actifs jusqu à la fin des années 30. Cette tendance s est diffusée dans les vallées les plus reculés des Alpes (notamment Péchiney à Chedde). Il faut dater «l urbanisme moderne» d après la seconde guerre mondiale. Même si les principes en ont été posés entre les deux guerres, ils ne sont devenus actifs qu à la fin des années quarante, et beaucoup de projets urbains du début des années cinquante sont encore marqués par des lignes de continuité avec des formes d urbanisme antérieures. Jusqu au début des années cinquante, on voit parfois coexister et se combiner les nouvelles tendances avec d autres plus anciennes, notamment celles des cités jardins. En général, dans les grands projets qui s étalent sur de nombreuses années, les principes de l urbanisme moderne finissent par s autonomiser et la qualité urbaine s étiole. C est le cas notamment à l Alvalade, à Lisbonne (B. Guigou, JD. Laforgue & P. Séchet, 2000), et en France à la cité de la Benauge (Bordeaux) (P. Séchet et alii, 1999). On peut évidemment noter depuis une quinzaine d années l émergence du métier de paysagiste qui a mis fin d une certaine manière à l hégémonie des urbanistes. Ets-ce à dire que l histoire des «espaces verts» est achevée? Bien que cela déborde notre sujet, nous n en

sommes pas sûrs, dans la mesure au moins où de nombreuses écoles du paysage restent manifestement coupées d une approche sensible de la nature. Il y a au moins débat. 144 La non gestion des «espaces verts» La non gestion est un corollaire de la non conception. Si vous ne vous intéressez pas à la nature, vous n aurez aucun accès à la façon dont la nature s apprivoise et se gère pour entrer dans des compositions jardinières et paysagères. Vous supposez naïvement que les plantes poussent là où on les met, et que n importe quel homme de peine pourra entretenir «l espace vert». Dans un récent ouvrage sur Le Nôtre (E. Orsenna, 2000), E. Orsenna insiste à plusieurs reprises sur la façon dont le jardinier traduisait en permanence ses idées et celles du roi en besoins et en coûts de gestion. Faute de quoi, évidemment, Versailles aurait pu n être qu un no man s land. Pour penser la gestion, il faut connaître la nature et non la rejeter. On reste interloqué aujourd hui, après cinquante ans d échecs répétés, de voir les meilleurs noms de l architecture, souvent lauréats de concours, continuer à disposer de vastes jardinières sous des immeuble, ne recevant ni eau, ni lumière. Bien sûr qu on pourrait faire vivre une telle jardinière, mais en lui consacrant plusieurs heures de soin par semaine, ce qui correspond à des coûts de gestion prohibitifs. Donc ces jardinières meurent, deviennent des lieux de décharge et, au bout de dix ans, on finit par les minéraliser! La gestion des espaces paysagés est tellement importante qu elle peut même contribuer à l émergence de choix conceptuels. Roy Strong (R. Strong) estime que l immense succès du célèbre paysagiste Lancelot Capability Brown vient notamment du fait qu il avait réussi à réduire considérablement les coûts de gestion (comme celui de production) des parcs, ce qui rendait la beauté accessible à un plus grand nombre. LES MODALITES DE REJET DE L ESPACE PAYSAGER PAR L URBANISME En réalité, l organisation de l espace des urbanistes modernes renvoie à une conception fonctionnelle de la nature, les «espaces verts» en question étant généralement très pauvres en plantations et uniformes, à l image d ailleurs des bâtiments, sans délimitation claire des espaces privés et des espaces publics. Ils ménagent rarement des espaces conviviaux où il est

145 agréable de s asseoir ou de flâner. Ces espaces sont généralement surdimensionnés, peu qualifiés et s avèrent en pratique ingérables. Il convient de signaler que cette organisation repose sur une conception à priori généreuse de la société, fondée sur un modèle communautaire, selon lequel des milliers d habitants souhaiteraient développer des échanges sociaux et partager le même espace. Ceci a conduit à créer des espaces ouverts, apparemment fluides, dans lesquels tout le monde peut circuler, sans barrière d accès, ouverts sur les circulations extérieures. Mais, en même temps, ces espaces apparemment ouverts sont clos sur eux-mêmes, ils sont organisés de manière à ce que la circulation automobile et le stationnement restent périphériques, sans que les voitures puissent pénétrer à l intérieur. Les quartiers conçus sur ce modèle sont souvent ceinturés par un boulevard périphérique qui les coupe de leur environnement, et notamment de l environnement paysager qui devient inaccessible aux piétons, qui doivent franchir au péril de leur vie la barrière formée par le flot des véhicules. Même lorsqu il existe des connexions entre les circulations intérieures à ces quartiers et les voiries qui les environnent, les urbanistes ont souvent coupé la continuité des voies et les connexions sont décalées, ménageant des chicanes. Environnement Ce modèle communautaire impose à plusieurs milliers d habitants de vivre ensemble, coupés de l extérieur, alors qu en fait la sociabilité se forme à travers de multiples échanges à une échelle beaucoup plus réduite, qui n excède pas 100 à 300 logements, et qui ne fonctionne qu à condition de pouvoir développer des relations diversifiées avec l environnement extérieur.

146 Le quartier de Biljemeer dans la banlieue d Amsterdam représente le modèle le plus abouti de ce système, puisque avant sa restructuration, il regroupait près de 30.000 habitants dans un espace, certes riche en aménagement paysager, mais clos sur lui-même. La circulation et le stationnement périphériques obligeaient certains habitants à faire près d un kilomètre à pied pour rejoindre leur voiture. Même lorsque l aménagement paysager est relativement développé, il est conçu en opposition à la fois avec l environnement urbain et avec l environnement naturel, dans une séparation radicale avec l extérieur. Il est en effet fréquent que des quartiers dotés d espaces verts soient séparés et tournent le dos au paysage naturel extérieur. C est notamment le cas des quartiers de Montereau-Surville (4.000 logements), de Bernon à Epernay ou de la Noé à Chantelouples-Vignes. Ces trois quartiers ont été conçus par des architectes urbanistes de renom : Arsène Henry à Montereau, Andrault-Para à Epernay et Aillaud à Chanteloup. Ces trois quartiers partagent en commun le fait d être implantés en limite de la ville centre (Epernay et Chanteloup) ou séparés d elles (Surville) et d être situés dans un environnement paysager absolument magnifique : au flanc d une colline dominant la ville centre à Epernay avec une vue exceptionnelle sur la ville, la vallée de la Marne et les collines environnantes ; au pied d un coteau verdoyant en contrebas de la ville centre à Chanteloup ; sur un plateau dominant Montereau, juste en bordure d une falaise à Surville avec, là aussi, des vues splendides sur les champs, les forêts et les collines environnantes. La conception urbaine de ces quartiers ne favorise pas l accès à ces espaces naturels magnifiques : à Montereau, un boulevard périphérique sépare le quartier de cet environnement ; à Epernay, une ceinture de parkings constitue une barrière problématique ; à Chanteloup, les équipements publics forment un glacis empêchant de rejoindre les rues qui mènent au village. A l intérieur de ces quartiers, la disposition des bâtiments, des tours ou des grandes barres, bouche la vue ; le regard bute sans cesse sur des pignons aveugles ou des façades mornes. Il n y a pratiquement aucune échappée visuelle, de sorte que l on se sent enfermé dans un espace minéral et déconnecté du paysage environnant. On a d ailleurs la même sensation dans

147 de nombreuses parties du quartier du Mirail conçu par Kandilis. Sur certaines places du quartier de la Noé à Chanteloup, la fermeture est à son comble : où que l on se tourne on bute sur les immeubles. Un autre phénomène massif sous-tend ces conceptions urbaines : il s agit d espaces correspondant à des extensions des villes concernées et ils sont conçus comme des conquêtes de l univers urbain sur la nature, contre la nature. L urbain, symbolisé par le béton et le bitume, recouvre la nature et la repousse à ses franges. Tout se passe comme si la ville, symbole de la culture et de la vie civilisée, gagnait sur la nature perçue inconsciemment comme un univers inculte, sauvage et menaçant, pour lui imposer son ordre et ses valeurs. Ce mouvement n est que l expression de la conception de l habitat et des rapports ville-nature qui prévalent dans la culture européenne, conception selon laquelle la nature est menaçante et nécessite de la domestiquer et de s en protéger (M. Bonetti, 1995) par des artefacts puissants, et c est seulement maintenant qu elle est parfaitement maîtrisée et risque de se dégrader irrémédiablement que l on inquiète de sa destruction. Une conception qui annule la perception de l espace qui s offre au sol et à la vue des passants L architecture moderne privilégie la vue lointaine, à distance, voire vue d avion, qu offrent l espace et les constructions. Cette conception valorise les perspectives, les grands volumes pour un spectateur virtuel qui reste extérieur à cet espace et ne tient pas compte de la perception et les sensations qu éprouve le passant qui le fréquente et les usages ou les pratiques sociales qu il déploie. Or c est la qualité des aménagements au sol et la vision du rez-de-chaussée et des premiers étages qui construisent la perception et l usage que l on a d un espace. Les concepteurs semblent souvent avoir oublié ce principe, ce qui témoigne de leur oubli du passant ordinaire et des personnes qui habitent les espaces qu ils conçoivent. Au lieu de s efforcer de se mettre à la place de ces personnes, ils prennent leur place et c est du lieu de leurs aspirations formelles qu ils façonnent l espace. Ils imposent leur «point de vue» à tous les sens du terme. Comme l a montré H. Damish, cette expulsion de l usager de l espace de la scène urbaine au profit de la vision extérieur du concepteur remonte au changement de la conception de l espace à la renaissance, qui a fondé l architecture sur la perspective centrée, empruntée aux

148 peintres. Conception qui transforme la scène urbaine en un tableau que l on contemple à distance, au lieu de s y promener (H. Damisch, 1993). Même si des espaces verts sont ménagés à l intérieur de ces quartiers, ce sont de pâles succédanés de la nature et celle-ci ne pénètre pas réellement dans la ville, nous assistons rarement à ce doux mélange de plantations et d éléments minéraux que l on rencontre notamment dans les quartiers pavillonnaires tant décriés par les urbanistes modernes. Ceux-ci s ingénient à développer l espace minéral à outrance, à recouvrir d asphalte des lieux qui pourraient être agrémentés de haies ou d arbustes, à placer partout des murs de soutènement pour contenir la terre, là où un talus herbeux parsemé d arbustes suffirait à la fixer, à entourer de hauts murets des petits espaces verts, à compartimenter ces espaces et à les sectionner toujours par des murets, de manière à les réduire à quelques mètres carrés. Dans le cadre de l élaboration d un programme de restructuration des espaces de proximité du quartier des Hauts-de-Belleville de l OPAC de Paris, nous avons ainsi constaté que les espaces verts étaient segmentés par une profusion de murets en béton de 50 centimètres de haut, décomposant ces espaces pour en faire un véritable labyrinthe inutilisable, les linéaires des murets inutiles (que nous avons fait démolir) représentant plusieurs centaines de mètres. Quand on connaît les contraintes économiques auxquelles les constructeurs étaient soumis, on comprend d ailleurs mal qu ils aient laissé couler ainsi des centaines de mètres cubes de béton inutiles et coûteux, qui dévalorisent l espace. Le summum de cette frénésie minérale a été atteint par Aillaud à Chanteloup, qui a recouvert le bas du coteau de pavés, de béton et de bitume, en supprimant pratiquement toute végétation. Et même là où il a toléré des arbres (place des Peupliers), ces arbres ont été plantés selon un ordre géométrique extrêmement rigoureux, et ils sont enserrés au sol par une maille de plaques de béton, seule leur tige étant autorisée à émerger. Le contraste entre la luxuriance des jardins qui ont envahi le coteau et la dureté de cet espace minéral est saisissant. Cette conception brutaliste réalisée par Maître Aillaud est d autant plus choquante que sa femme a réalisé l un des plus beaux jardins d ornement privé de Paris, à proximité de la place Furstenberg. Le maître refusait donc de faire profiter les habitants des plaisirs dont il jouissait dans son propre domicile, même à moindre frais. A moins qu il ait été irrité par les goûts floraux de sa femme et ne se soit vengé sur le dos des habitants de Chanteloup. On nous rétorquera qu à Grigny il a réalisé un quartier où les bâtiments sont dispersés autour d une vaste prairie. Nous devons le reconnaître effectivement, néanmoins il n a pas pu s empêcher

149 de réaliser des aménagements urbains très complexes dans certains endroits du quartier, et ce sont précisément ces parties où il a réalisé le travail de conception le plus élaboré qui sont devenus les plus problématiques. Il y a de quoi s interroger Dans de nombreux quartiers, cette prégnance minérale est symbolisée par le fait que la nature se réduit à d énormes jardinières en béton (encore), dans lesquelles dépérissent des arbustes rabougris, quand elles ne sont pas transformées purement et simplement en poubelles, ou recouvertes de galets en désespoir de cause. Ce choix des bacs en béton est fondamentalement culturel, mais s explique aussi par l incompétence des concepteurs qui, visiblement, n ont jamais fait pousser une plante et ne savent même pas qu une jardinière a besoin d un arrosage fréquent, alors que certains végétaux plantés en pleine terre peuvent survivre sans arrosage en puisant leur eau dans le sol. Cette incompétence va parfois jusqu à placer ces jardinières sous des porches ou à tenter de faire pousser des haies sous des balcons. A moins que ce ne soit un choix volontaire pour être sûr que rien ne poussera. Non contents de couper tout accès au paysage environnant et d envahir l espace par une multitude de murs, les urbanistes modernes en rajoutent une couche en les parsemant de blocs de béton à prétention décorative, de bancs en béton (très esthétiques et particulièrement doux pour les fessiers sensibles comme chacun sait), d édicules en tous genres, notamment des ferrailleries censées servir de pergola pour faire pousser des plantes grimpantes (alors que l on a souvent oublié de mettre de la terre). Sur le parvis de la très, très grande bibliothèque, Perrault est d ailleurs allé jusqu à encager les plantes à l intérieur de bacs grillagés, symbolisant ainsi parfaitement le statut que l urbanisme moderne confère à la nature, qu il ne tolère qu enfermée derrière des grilles. Nous ne parlerons pas de l urbanisme sur dalles ou des immenses galettes de parkings sans arbres et sans aucun aménagement paysagé, ne serait-ce que pour éviter que l intérieur des voitures ne se transforme l été en fournaise, ni même des toits terrasses des centres commerciaux ou des équipements publics qui offrent aux habitants des immeubles environnants le magnifique spectacle d espaces gigantesques asphaltés jonchés de détritus, car les équipes d entretien refusent de s en occuper ou ne peuvent même pas y accéder aisément. La vue que les habitants ont de leur fenêtre ne préoccupe guère les urbanistes, alors que les multiples enquêtes sociologiques montrent que c est un facteur déterminant de leur bien-être.

150 A propos des équipements publics, il convient de noter que ce sont généralement des espaces dénués de toute végétation et, qui plus est, barrent souvent l accès aux espaces paysagers, car ils sont installés sans tenir compte de l organisation de l espace urbain et des usages des habitants qui doivent les contourner pour s y rendre. On s étonne ensuite naïvement du fait qu ils sont peu fréquentés, notamment par les jeunes qui préfèrent jouer au ballon devant les entrées des bâtiments, ce qui génère de multiples conflits et provoque des dégradations. Cette conception minérale de l aménagement urbain s ancre dans la culture des urbanistes et des maîtres d ouvrage, qui restent profondément attachés au béton et au bitume, considérés comme des matériaux nobles, symboles avec le verre et l acier de la modernité triomphante. Cet attrait pour ces matériaux va jusqu à célébrer les vertus du béton brut, soi-disant au nom de la «vérité des matériaux», qui ne dissimulent pas leur essence sous les fards de l ornementation (P. Séchet, JD. Laforgue & I. Devalière, 1998). Or, les recherches que nous avons effectuées sur le rapport des habitants à l espace urbain, notamment à Montreuil et à Nanterre, montrent que ceux-ci éprouvent en fait une profonde répulsion pour le béton brut, et qu ils apprécient tout particulièrement les espaces dans lesquels la nature pénètre dans la ville et constitue un écrin mettant en scène les constructions. A cette passion des urbanistes et des maîtres d ouvrage pour la minéralité, s ajoute une conviction idéologique profondément ancrée, selon laquelle la majorité des habitants, et notamment les plus démunis vivant dans les quartiers d habitat social dans lesquels l urbanisme moderne s est particulièrement illustré, sont indifférents à la nature et au paysage. D une certaine façon, l espace paysager est considéré comme un luxe superflu pour les gens pauvres, qui auraient avant tout besoin d éléments de confort fonctionnel et non pas de brins d herbes et de petites fleurs. Ce contresens idéologique est surprenant quand on sait que la majorité de ces habitants sont presque tous d origine rurale si on remonte à quelques générations, et ont pour la plupart la nostalgie de la nature perdue de leur enfance. On oublie également le succès extraordinaire que rencontrent les jardins familiaux, le soin et l attention que leur consacrent les habitants qui ont la chance d en bénéficier. De plus, on se rend compte que les attentes à l égard de la nature ne font que croître, comme en témoigne le succès foudroyant des pépiniéristes et des entreprises de distribution de matériel de jardinage dont le chiffre d affaires croît actuellement de 30% par an. Cette culture minérale, redoublée par l idéologie fonctionnaliste qui considère la végétation comme un luxe, conduit les urbanistes à s acharner à renforcer l espace minéral là où les

151 habitants souhaitent vivement une amélioration de l espace paysager. Ainsi, dans le cadre de la requalification urbaine d un quartier d habitat social entouré d un environnement naturel magnifique (mais inaccessible), des urbanistes ont proposé de transformer un mail piétonnier bordé de platanes centenaires en voie de circulation et en parkings, et de border les immeubles de murs et d esplanades en béton. Ce faisant, ils renforçaient la brutalité minérale du quartier et supprimaient le principal espace convivial, alors qu une enquête approfondie auprès des habitants montrait clairement qu ils attendaient avant tout une requalification de l espace paysager de manière à faire pénétrer la nature dans le quartier et à faciliter l accès à cet environnement. Dans le cadre d une autre opération de requalification, concernant un quartier situé en bordure d un superbe parc, les urbanistes se sont ingéniés à réaliser un «cœur de quartier», composé d une immense place surdimensionnée et de parkings qui restent désespérément vides, formant un espace particulièrement triste le jour et angoissant la nuit, en se gardant bien là aussi de faire pénétrer le parc dans le quartier. Nous pourrions d ailleurs multiplier à l infini les exemples de ce type. A ce propos, il convient de signaler la fascination qu exerce le vide sur les urbanistes modernes, les espaces qu ils composent ménagent généralement d immenses espaces vides et nus afin de préserver des perspectives grandioses sur les bâtiments alentour. Ces vides sont sinistres et angoissants et renforcent le sentiment de no man s land qui se dégagent de ces quartiers. L ENJEU DU DEVELOPPEMENT DE L ESPACE PAYSAGER DANS LES PROCESSUS DE REQUALIFICATION Les exemples cités précédemment permettent d entrevoir l enjeu que représente le développement de l espace paysager dans les processus de requalification urbaine. L analyse d un certain nombre de projets de requalification montre que l espace paysager reste le parent pauvre de ces opérations et que l importance de cet enjeu est rarement perçu (P. Séchet, M Bonetti & JD. Laforgue, 1998). L embellissement Il apparaît tout d abord évident que l amélioration des espaces paysagers permet d embellir l espace, de le rendre agréable et attrayant. Les enquêtes approfondies réalisées auprès de

152 plusieurs centaines d habitants dans différents quartiers a fait apparaître, à notre grande surprise, que la qualité du paysage que les habitants découvrent depuis leur fenêtre constitue un élément essentiel du plaisir que peut offrir un quartier (M. Bonetti, 1998) Dans les quartiers où l espace urbain est très minéral et dégradé, on s aperçoit que les habitants des étages les plus élevés des tours sont les plus satisfaits de leur localisation quand, de leur fenêtre, ils ont une belle vue sur un paysage environnant très agréable. Ils se sentent alors à distance de la brutalité minérale des espaces de proximité. Quand ces espaces de proximité font l objet d un traitement paysager soigné, la majorité des habitants éprouve du plaisir à s y promener, voire même à s y installer pour échanger avec leurs voisins. Mais cela suppose que les concepteurs aient songé à ménager des espaces conviviaux et à installer des bancs à l abri d'arbres ou de massifs, ce qui est rarement le cas. On peut se demander ce qui pousse les concepteurs à installer généralement les bancs en rangs d oignon le long d une allée sans arbres, et de préférence en plein courant d air, ou sans aucune plantation permettant de se protéger du soleil l été. Privilégier la perception et les usages qu offrent le sol et la vision des passants On a vu que l urbanisme moderne tend à effacer la perception et les usages qu offrent le sol et la vision des passants, alors que c est à cette échelle qu il faut prioritairement concevoir l aménagement urbain. Dans cette perspective, l aménagement paysager constitue un instrument très efficace, même avec des moyens limités, pour qualifier le sol et favoriser de nombreux usages. Il permet également de transformer la perception que l on a des constructions même massives. Des supports de développement de la sociabilité Quand de tels espaces de promenade disposent de lieux conviviaux, on s aperçoit que cela favorise le développement des échanges sociaux et réduit la tendance au repli et à l isolement. Bien entendu, ces dispositifs végétalisés ne suffisent pas à eux seuls à développer la sociabilité, mais ils constituent néanmoins des supports permettant de favoriser les échanges. Le simple fait que les habitants puissent éprouver du plaisir à flâner dans ces espaces change l ambiance urbaine. On n a pas alors le sentiment d être dans un lieu vide et morne que les habitants ont désinvesti en évitant tout contact. Les gens qui se promènent et les enfants qui jouent aux alentours donnent l impression d être dans un lieu agréable et vivant.

153 La mise en scène des constructions dans une perspective d urbanité L urbanisme moderne tend à poser les bâtiments en milieu des parcelles, ce qui isole les bâtiments les uns des autres et génère autour d eux des vides urbains difficiles à occuper. Les institutions qui gèrent les équipements publics ont le plus souvent les mêmes comportements que les propriétaires de pavillons individuels. Délimiter leur territoire est leur principal souci, mais ils se contentent en général de disposer un grillage plutôt bon marché. Ensuite, comme les terrains sont très importants, une faible partie est aménagée et jardinée, et le reste est à l abandon. Comme les grillages initiaux s avèrent insuffisants contre les dégradations et le passage, il est fréquent qu un deuxième, voire un troisième grillage (plus haut, plus résistant) soient superposé au premier. Au lieu d être soutenues par des continuités bâties ou des qualités paysagères, les voies publiques sont ainsi au contact constant avec des grillages et de quasi terrains vagues ce qui est un bon moyen pour générer chez les habitants le sentiment que le quartier est à l abandon. Nous avons montré dans un travail sur l urbanité (B. Allen & M. Bonetti, 1998) que les architectes modernes avaient tendance à éviter les aménagements végétaux en pied d immeuble de façon à ce que tout un chacun puisse admirer leur l œuvre architecturale. Il est pourtant évident que la dispersion dans l espace de monades architecturales est destructrice d urbanité. L examen de certaines constructions, notamment des équipements publics, montre qu il s agit souvent de bâtiments tristes, d une banalité affligeante, mais il suffit parfois qu ils soient bordés de massifs ou d arbres pour paraître relativement agréables, ou du moins supportables. Les aménagements paysagers réalisés à proximité de certains bâtiments permettent ainsi de les mettre en scène. A une plus grande échelle, le travail sur le végétal permet de redonner à un quartier du liant et des continuités, sur le mode d une urbanité paysagère. Adoucissement de certains espaces minéraux Il est clair que le minéral fait partie du vocabulaire des jardiniers, des paysagistes et des urbanistes. Si l on met à part quelques «landscape gardens», on le trouve présent de différentes manières dans la plupart des époques et la plupart des cultures. A cet égard, il ne faut pas imaginer que le minéral soit «non naturel» comme le voient parfois les urbanistes modernes. C est un élément de composition de la nature, au même titre que le végétal ou que l eau, et c est sensible depuis les broderies classiques jusqu au jardin japonais, en passant par

154 les «rockery gardens». Et d ailleurs, les paysagistes contemporains ne se servent pas trop mal de cet élément. Malheureusement, l urbanisme moderne a multiplié les étendues de goudron et de béton dont on peut se demander si elles ont quelque chose à voir avec la minéralité «naturelle», d autant qu elles ont perdu tout potentiel métaphorique, se réduisant à la fonctionnalité des parkings. Dans une ville comme Vaulx-en-Velin, tout le paysage urbain est mité par la dissémination d immenses aires de parkings encadrées de murets de béton. L aménagement paysager permet d adoucir la brutalité de ces espaces minéraux. Il suffit parfois d une haie le long d un parking, de quelques arbres organisant l espace, de massifs au coin d une place ou le long d une allée, pour atténuer le sentiment d être dans un espace délaissé qui s apparente plus à une zone industrielle qu à un lieu habité. Un tel adoucissement peut également être introduit dans des espaces minéraux plus composés mais sans dialogue avec le végétal. L atténuation de la massivité des constructions On a pu se rendre compte que des bâtiments massifs ou de grande hauteur paraissaient beaucoup moins durs quand ils étaient bordés de végétation. Ainsi à Montereau Surville, quatre tours immenses disposées autour d une dalle avaient une apparence relativement acceptable sur deux de leurs côtés qui avaient fait l objet d une végétalisation, alors que les autres côtés, en béton brut laissés nus, leur donnaient un aspect particulièrement brutal et repoussant. En paysageant les pieds des bâtiments même de grande hauteur, on peut modifier radicalement leur aspect. Il faut noter que ce type d aménagement n a de chance de survie et de développement que si la gestion urbaine locale (municipalité ou bailleur) est porteuse d une culture jardinière suffisante. On peut mentionner le quartier des Dervallières à Nantes, où le bailleur social dispose d une équipe de sept jardiniers, ou celui de la Benauge à Bordeaux où les équipes municipales réussissent à faire vivre de splendides massifs autour de certains immeubles (lesquels bénéficient ainsi d une mise en scène spectaculaire qui les rehausse). La rupture de l homogénéité et de l uniformité des bâtiments L architecture moderne affectionne la linéarité et l uniformité des constructions, les façades plates et lisses dépourvues de rythme, créant un univers froid et morne. Elle valorise également les espaces homogènes, où tous les bâtiments se ressemblent, au nom d une pureté

155 formelle, créant ainsi un univers indifférencié, alors que la vie s appuie sur la différenciation de l espace qui sert de support au développement des identités (M. Bonetti). L aménagement paysager des pieds d immeubles permet de rompre cette uniformité et cette homogénéité mortifères. Il permet de séquencer les bâtiments de grandes longueurs de manière à les différencier en plusieurs unités et de réintroduire du rythme aux façades, à la hauteur de vue du piéton qui s approche des bâtiments, même si à plus grande distance l effet de ces traitements reste réduit. L usage des différents modes de traitement paysagers permet de créer de la diversité là où règne des espaces indifférenciés. La dissimulation de la médiocrité de l architecture, de la brutalité des façades et des pignons aveugles Il est difficile, bien souvent, de remédier à la médiocrité de l architecture à des coûts raisonnables. L aménagement paysager offre la possibilité de dissimuler les éléments d architecture les plus sinistres. C est d ailleurs une pratique très ancienne des jardiniers que de chercher à corriger l architecture par des jeux de montrer-cacher qui la revalorisent. Le Nôtre a laissé quelques bons mots qui expriment son patient travail d intégration dans les jardins de certains ajouts architecturaux un peu durs. Un exemple canonique moins connu se trouve à la villa Aldobrandini, où un jardinier inconnu a réussi l exploit de sublimer une architecture catastrophique. La villa Aldobrandini fait partie de ces quelques villas renaissantes particulièrement massives et laides, par opposition à la majorité de leurs consœurs. Le jardinier a organisé ses jardins à l arrière sur une pente qui domine la villa, de part et d autre d un escalier d eau rectiligne. Où que l on soit le long de cet escalier, on ne voit plus que le corps central du bâtiment qui, ainsi isolé, apparaît soudain comme admirable, élancé, léger. Ainsi, on peut cacher la brutalité des façades ou des pignons aveugles en plantant un rideau d arbres, ou mieux encore en les recouvrant de plantes grimpantes. Mais ceci est également possible pour camoufler des édicules souvent horribles comme les transformateurs EDF, les sous-stations des chaufferies, les garages ou les sorties de parkings souterrains, les lieux de stockage des ordures ou les différents locaux techniques.

156 Marquer et rendre accueillantes les entrées d immeubles qui ressemblent à des trous à rat Les entrées d immeubles ressemblent souvent plus à des trous à rat qu à des lieux censés accueillir les habitants et les visiteurs. Des arbustes ou des plantes grimpantes peuvent suffire à les rendre accueillantes, pour peu que l on s efforce de créer également un perron avec un pavage qui tranche avec le bitume du trottoir. Il est important de marquer les entrées par des éléments décoratifs de manière à la fois à rythmer les longs bâtiments monotones et à signifier l existence d un seuil, d un passage entre l espace public et l espace privé, et les plantations permettent de réaliser un tel marquage. En veillant toutefois à ce que les arbustes ne soient pas situés sous un balcon ou en retrait de la façade, ce qui les priverait d arrosage naturel et les condamnerait à dépérir rapidement. L idéal bien entendu consiste à border de haies le cheminement qui conduit de la rue à l entrée des immeubles, de manière à accompagner le visiteur dans ce cheminement. On peut encore améliorer ce genre de dispositif en installant un petit portillon qui renforcera symboliquement ce passage de l espace public à l espace privé. Marquage des limites, du statut des espaces et séparation des lieux Plus généralement, il importe de marquer les limites entre les espaces correspondant à des usages différents ou de symboliser par des signes distinctifs les divers statuts de l espace, en distinguant notamment clairement les espaces publics, semi-publics ou privés. Ceci permet de hiérarchiser et de clarifier les usages, de faciliter la lisibilité de l espace, de signifier que l on est dans un espace organisé support de règles différentes. Là aussi l aménagement paysager, complété par l utilisation de murets, de clôtures, d une signalétique précise, constitue un instrument efficace qui permet de structurer l espace tout en l embellissant. Création de multiples échelles morphologiques L urbanisme moderne a produit des espaces où les aménagements au sol sont souvent écrasés par des constructions monumentales, sans aucune réalisation créant des échelles intermédiaires. L aménagement paysager permet de diversifier les échelles en allant de la

157 modeste plate-bande jusqu aux arbres majestueux de grande hauteur, en passant par les haies et les arbustes. La diversification des échelles permet d atténuer la monumentalité, de réduire l impression de hauteur et d écrasement, et de rétablir des liens visuels plus harmonieux entre des bâtiments immenses et d autres plus petits, notamment avec le tissu pavillonnaire qui entoure souvent les grands ensembles. Derrière une rangée d arbres bien disposés, un immeuble gigantesque disparaît partiellement ou apparaît beaucoup moins grand, et de ce fait moins brutal et inquiétant. Rétablir une continuité douce entre des espaces en opposition violente Cette démarche permet également de rétablir une continuité douce entre des espaces désarticulés qui sont en opposition violente en opérant une transition progressive.

158 Opérer une transition progressive entre les espaces Cette transition progressive au plan vertical peut également s opérer au plan horizontal, car on peut jouer sur l épaisseur des plantations, qui peuvent aller du rideau de feuillage grimpant le long d un grillage habilement palissé (on ne dira jamais assez le plaisir que peut procurer ce travail de palissage par lequel on enchevêtre subtilement les tiges des plantes), jusqu à des massifs touffus de plusieurs mètres d épaisseur. Car il importe à la fois de délimiter les espaces et d opérer des transitions, afin que les limites ne paraissent pas trop brutales. Rafraîchir l espace et assurer une protection contre le vent et la chaleur On oublie trop fréquemment que l espace minéral est étouffant en été et que les espaces ouverts non aménagés sont battus par les vents, sans parler des esplanades et des dalles censées être des lieux de sociabilité privilégiés et qui sont de ce fait invivables. Le développement de l espace paysager permet de rafraîchir l atmosphère, de créer des espaces ombragés très agréables l été, tout en permettant de s abriter du vent, derrière des massifs ou des haies. Atténuer le bruit des aires de jeux On connaît les espaces minéraux situés en cœur d îlot qui constituent de véritables caisses de résonance, surtout l été où l air chaud favorise la diffusion du bruit. Les plantations dans ces espaces amortissent à la fois la résonance du sol et permettent de créer des écrans sonores. La protection des constructions contre les dégradations et le vandalisme Même dans les quartiers où les dégradations volontaires et le vandalisme sont très violents, les éléments en bois et les plantations sont généralement respectés par les enfants et les jeunes. Bien entendu, il faut éviter de mettre des plantes fragiles ou de les disposer sur les lieux de passage, et il est nécessaire de protéger les jeunes plantes par des grilles ou des grillages robustes. Il est frappant de voir que l on a souvent des pignons ou des murs de rez-de-chaussée peints en blanc jusqu au sol, sans aucune protection, ce qui en fait des murs ou des pignons «prêts à taguer», que les gestionnaires ne cessent de repeindre jusqu au jour où ils finissent par se

décourager. Or l expérience montre qu il suffit de protéger ces murs et ces pignons par des haies ou des massifs denses pour que ces espaces soient respectés. 159 La réduction de l insécurité sans créer un espace carcéral L amélioration de l espace paysager peut contribuer puissamment à la réduction de l insécurité et permet d éviter de créer un espace carcéral. Schématiquement, si on installe des grilles ou des grillages on se sent rapidement enfermé dans un espace carcéral angoissant, les clôtures ne faisant que renforcer la dureté de l espace minéral. Lorsqu on double les grilles d une haie, l espace redevient agréable, on oublie d autant plus facilement la présence des clôtures que celles-ci sont rapidement «mangées» par la croissance des haies qui finissent par les dissimuler. Plus fondamentalement, l abondance de la végétation adoucit l espace, ne donne pas l impression de violence que suscite le béton brut, et lorsque des enfants se battent, ils risquent moins de se blesser gravement. On ne peut en effet s'empêcher de penser que la violence des individus répond pour une part à la violence de l espace, du moins celle-ci n est pas de nature à l apaiser et contribue à l accroître. En outre l attention portée à l espace paysager est perçue par les habitants comme une manifestation d attention à leur égard de la part des autorités locales ou des gestionnaires. Or on sait que la violence est aussi une réaction de défense des individus qui se sentent abandonnés et méprisés, qui vivent ce mépris comme une agression à laquelle ils répondent par une agressivité en retour. On se rend également compte que les clôtures végétales ont une efficacité symbolique étonnante. Il suffit en effet de disposer une haie à proximité des murs des rez de chaussées ou à quelques mètres pour que les cambriolages diminuent sensiblement. Alors que ces haies sont aisément franchissables, elles signifient clairement que l on pénètre dans un espace privé et elles ont de ce fait un effet dissuasif. Il faut bien entendu éviter de réaliser des haies trop hautes ou de border les cheminements par des massifs trop volumineux, ce qui pourrait à la fois alimenter la crainte que des délinquants s y dissimulent et leur donne effectivement cette possibilité. La délimitation des espaces et notamment des espaces situés à proximité des bâtiments favorise le sentiment d appropriation des habitants et contribue à renforcer leur cohésion sociale, ce qui les met en position d exercer un certain contrôle social sur ces espaces. Les personnes extérieures à ces immeubles perçoivent cette appropriation et ces limites

160 symboliques, et de ce fait hésitent à les franchir sans y être invités, un peu comme les enfants dans les quartiers pavillonnaires hésitent à enjamber une haie pour chaparder dans le jardin du voisin. Cela s explique aussi par le fait que les délinquants peuvent aisément franchir ces obstacles, mais ils craignent d être surpris par les locataires et de ne pas pouvoir s enfuir rapidement. La résidentialisation et la différenciation paysagère de l espace pour favoriser le développement d identités socio-spatiales Les différentes démarches évoquées précédemment reviennent à découper l espace en unités résidentielles disposant de leurs propres espaces de proximité, clairement distincts des espaces publics qui les relient. Il convient de rappeler que les espaces isomorphes qui «n appartiennent à personne» deviennent des lieux abandonnés par les gestionnaires et investis par les délinquants qui les utilisent pour exercer un contrôle sur l ensemble du territoire. En outre, les habitants des grands ensembles se sentent écrasés et menacés par le fait d appartenir à une masse anonyme de personnes qu ils ne connaissent pas pour la plupart. Leur propre identité se trouve alors effacée. C est seulement s ils peuvent construire une identité socio-spatiale intermédiaire, à l échelle plus réduite d un îlot de quelques centaines de personnes, qu ils peuvent se sentir protégé de la massification par cette identité intermédiaire. Le développement de l espace paysager permet non seulement de découper l espace en unités résidentielles séparées par des limites végétales agréables, mais également de doter chacune de ces unités d une identité paysagère spécifique, en diversifiant le choix des essences et des ambiances paysagères. Ce travail de recomposition est d ailleurs réellement réussi lorsque les habitants finissent par identifier leur résidence aux plantations qui les bordent, quand les noms donnés aux immeubles ne sont plus des termes arbitraires mais des signifiants correspondants aux images mentales que les plantes qui les entourent leur suggèrent. Lorsque les habitants eux-mêmes en viennent à dénommer leur résidence par les plantations qui les entourent, et l appellent «la pinède», «la roseraie», «la sapinière», «les chèvrefeuilles», ces noms donnent alors un sens délicieux à l espace habité ; ce qui bien entendu n a rien à voir avec le fait d affubler ces termes à des résidences dotées de quelques arbres rabougris et de pelouses pelées. Cette pratique courante ne leurre personne et donne aux habitants l impression que

161 l on se moque d eux. Cela ne fait que renforcer leur sentiment d être l objet d un profond mépris. Reliés à d autres éléments de l environnement urbain comme la proximité d un boulevard, d aires de jeux ou d équipements appréciés, l amélioration de l espace paysager permet de développer le potentiel identitaire socio-spatial que recèle chaque unité résidentielle. LA NECESSITE DE TRANSFORMER LES CONCEPTIONS DES PROFESSIONNELS ET LES MODES DE GESTION Pour que l amélioration de l espace paysager devienne un support de requalification urbaine efficace, il est indispensable de transformer les conceptions des professionnels et les modes de gestion de ces espaces. Nous avons vu que la culture profonde des urbanistes et des maîtres d'ouvrage explique pour une large part la pauvreté de l aménagement paysager des quartiers d habitat, et tout particulièrement des grands ensembles d habitat social. Urbanistes et maîtres d'ouvrage reconnaissent volontiers cette pauvreté de l espace paysager, mais ils la justifient par la difficulté d entretenir ces espaces qui se dégradent rapidement et par les coûts d entretien démesurés que cela représente. Nous devons leur concéder qu ils ont en partie raison. Néanmoins les difficultés et les coûts d entretien des espaces ne sont pas inhérents à la nature même de ces espaces, mais aux modes de conception et de gestion qui prévalent. La conception de ces espaces privilégie souvent les plantes fragiles et saisonnières, qui ne résistent pas aux activités turbulentes des enfants et demandent des soins coûteux. La culture des concepteurs, particulièrement vivace dans les services municipaux, les conduit à privilégier l implantation de plates bandes et de massifs de fleurs de quelques mètres carrés, disséminés dans de vastes espaces laissés en déshérence. Comme ces micros espaces paysagers demandent beaucoup de soins et d attention, leur coût d entretien annuel au mètre carré est effectivement exorbitant, d autant plus que ces massifs doivent être renouvelés plusieurs fois par ans. Cette conception dérive de l héritage culturel des «Jardins à la Française» du 17 ème siècle qui reste très prégnant, même si certains jugent qu il s agit là d une forme dégradée de cet héritage. Pour eux ces massifs sont aux Jardins à la Française à peu près ce que les orphéons municipaux sont à la musique classique. Nous leur laissons la responsabilité de ces propos, car à notre sens ces massifs peuvent être magnifiques, mais ils engloutissent l essentiel des

162 moyens d entretien dont disposent les collectivités locales et laissent en friche le reste de l espace. Les professionnels privilégient en outre des aménagements paysagers destinés à être contemplés de manière statique en extériorité, en se plaçant en face d eux, au détriment de l aménagement de lieux qui invitent à flâner ou à s y installer, propices au déploiement d activités et de pratiques diverses : jeux d enfants, jeux de boules, cache-cache, pique-nique, etc Il est singulier de voir que les espaces de jeux sont rarement entourés de haies ou d arbustes donnant envie aux parents de s y installer pour bavarder entre eux tout en regardant les enfants jouer. On a souvent des bancs en plein vent et en plein soleil le long d une barrière agressive. De la même manière, les abords des immeubles sont généralement sacrifiés, notamment les entrées des immeubles qui ressemblent à des trous à rat, au lieu de les marquer et de les rendre accueillantes par des plantations qui accompagnent l entrée et la sortie des passants de l espace public à l espace privé. Les ethno-méthodologues ont montré que le passage de l intimité à l univers public exigeait tout un travail sur soi, tout un travail de présentation et de représentation de soi pour se préparer à affronter les autres. Ce travail sur soi est facilité par l aménagement d espaces de transition, par des passages agréables facilitant cette transformation de soi. Le problème majeur de la conception de l espace paysager est similaire à celui qui se pose pour la conception architecturale et urbaine : le concepteur fait une œuvre professionnelle pour lui-même et pour obtenir la reconnaissance de ses pairs, et non pas en fonction des usagers qui en sont destinataires. Ceci exigerait un dessaisissement de soi, une désappropriation de l œuvre au service de ses destinataires. En outre l œuvre est conçue comme une entité en soi, qui se justifie par elle-même et concentre en elle-même sa valeur, au lieu d être un élément parmi d autres, an service d une composition urbaine qu elle vient agrémenter, dans laquelle elle vient se fondre discrètement. L individualisme et le narcissisme professionnels conduisent à vouloir mettre en scène des œuvres personnelles et à les centrées sur elles-mêmes. Cela conduit à concevoir les espaces paysagers en fonction de codes, de critères et de principes propres aux professions qui les conçoivent. Il s agit de réalisations auto-référencées. Il faut prendre le terme de maître d œuvre au sens propre de maître de l œuvre, qui l asservit à ses propres attentes et s efforcent d en conserver la maîtrise, refusant

163 la double désappropriation consistant à la mettre au service de l espace urbain conçu par d autres et aux utilisateurs de cet espace. On peut aisément comprendre la colère ou la peine des jardiniers qui ne supportent pas que les enfants cassent des arbres qu ils ont amoureusement plantés et viennent piétiner leurs platesbandes. Car c est leur propre travail qui est ainsi saccagé, et à travers la dégradation des plantes auxquels ils s identifient, ils se sentent eux-mêmes agressés, ce qui les attristent et les découragent. Çà n est pas par hasard que l expression «piétiner les plates bandes» de quelqu un signifie par excellence le fait de se mêler de ce qui ne nous regarde pas, et d empiéter sur son domaine réservé. Empiéter constitue une autre image paysagère extrêmement forte, de pied franchissant une limite interdite. Encore une fois le souci des jardiniers de préserver leur ouvrage est louable et témoigne de leur intérêt pour leur tâche souvent ingrate, mais cela signifie aussi qu ils se veulent les véritables propriétaires et destinataires des espaces qu ils aménagent de ce fait en fonction de leurs propres conceptions, sans toujours tenir compte des attentes et des usages des habitants. Cette position finit par se retourner contre eux, puisque ces derniers ne respectent pas ce qu ils réalisent avec tant d attention. On retrouve d ailleurs le même problème dans les jardins privés conçus pour le plaisir des adultes qui les réalisent. Ceux-ci tolèrent rarement les jeux des enfants qui menacent ce qu ils considèrent comme leur territoire. Il importe donc que les paysagistes et les jardiniers rompent leur attachement à la maîtrise des espaces et s efforcent de les concevoir en essayant de prendre le point de vue de leurs usagers, de manière notamment à ce que les enfants puissent s ébattrent et jouer sans risquer de les détruire. Il est encore plus intéressant d associer les habitants et notamment les enfants à la conception des espaces paysagers, voire à leur réalisation concrète, de manière à favoriser leur appropriation. Précisons toutefois que la prise en compte des pratiques des usagers dans la conception des espaces paysagers ne signifie pas pour autant cautionner les dégradations et les actes de vandalisme, mais au contraire concevoir les aménagements de manière à limiter ces dégradations par le choix, la localisation et la protection des plantations. On connaît les plates bandes situées à l angle vif des trottoirs qui sont systématiquement piétinées, alors qu il suffit d arrondir ces angles pour les protéger, ou les haies placées sur les lieux de passages les plus commodes à emprunter.

164 Mais un profond changement culturel est nécessaire pour que paysagistes et jardiniers puissent continuer à s investir dans leur travail tout en s efforçant de concevoir l aménagement paysager à la fois à l attention et en fonction des usagers. Des modifications des modes de gestion et de l organisation de l entretien sont également indispensables pour optimiser l utilisation des moyens disponibles. Il faut tout d abord s interroger sur les moyens économiques qu il est raisonnable de consacrer à la maintenance de l espace paysager, puisqu on peut constater que ceux-ci varient au moins du simple au double voire plus selon les collectivités locales et les bailleurs. Il n est pas sûr que les habitants ne soient pas disposés à payer 1 à 2 euros de plus par mois si nécessaire pour bénéficier d un environnement agréable. Ensuite il y a beaucoup à gagner en améliorant l organisation de la maintenance, par le choix de plantes robustes tout d abord, compatibles avec le climat, par une adaptation à la qualité des sols, ou l amélioration de ceux-ci pour éviter de replanter obstinément des végétaux qui ne cesse de dépérir. La taille des plantes est parfois faite à des échéances systématiques, parce que c est prévu par contrat ou dans les programmes des jardiniers, sans toujours tenir compte de leur état et des fluctuations du climat. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur l efficacité de l outillage, quand on voit des jardiniers entretenir plusieurs hectares en utilisant de petites tondeuses à gazon, des cisailles, des souffleuses avec lesquelles ils entassent péniblement quelques mètres carrés de feuilles mortes en une heure à l automne, feuilles que le vent s empresse de disperser avant qu elles ne soient chargées dans une remorque. En conclusion de cette analyse on ne peut que mesurer le chemin à parcourir (c est normal en matière de paysage), et les multiples changements à opérer dans les représentations, les modes de conception et les modes d organisation, pour faire du développement de l aménagement paysagé un véritable support de la requalification urbaine. On note cependant des signes d évolution encourageants, car sous l influence à la fois des mouvements écologiques, de l intérêt renouvelé pour la nature, le paysage naturel retrouve progressivement droit de cité et la nature tend à s infiltrer subrepticement dans la ville en enlaçant l espace minéral et en lui disputant son règne sans partage.

165 BIBLIOGRAPHIE GUIGOU B., LAFORGUE JD., SECHET P. (2000). «Une alternative à l urbanisme contemporain : le quartier de l Alvalade à Lisbonne», in Urbanisme. SECHET P. et alii (1999). «Gestion urbaine d un quartier en voie de fragilisation», CSTB, Paris. ORSENNA E. (2000). «Portrait d un homme heureux», Fayard, Paris. STRONG R., English historic gardens, Nous avons développé cette problématique dans l ouvrage : BONETTI M., (1995). «Habiter, le bricolage imaginaire de l espace», Desclée de Brouwer, Paris. DAMISCH H. (1993). «L origine de la perspective», Flammarion, Paris. SECHET P., LAFORGUE JD. et DEVALIERE I. (1998). «L imaginaire des murs à pêches dans l habiter. Le paysage montreuillois», CSTB, Paris. SECHET P., BONETTI M. et, LAFORGUE JD. (1998). «Urbanités nanterriennes. Étude pour la valorisation de l urbanité nanterrienne dans les projets urbains», CSTB, Paris. ALLEN B. et BONETTI M. (1998). «La diversité des modes d habiter et d appréciation de la gestion dans neuf quartiers d habitat social», CSTB, Paris. SECHET P. (1998). «Figures de l urbanité», CSTB, Paris. BONETTI M. «Habiter, le bricolage imaginaire de l espace», op. cit.

166 6. RECHERCHE ET INTERVENTION SOCIOLOGIQUE SUR LA RESTRUCRUATION URBAINE DES GRANDS ENSAMBLES LA PROGRAMMATION GENERATIVE MICHEL BONETTI Mars 2001 Cet article vise à présenter la problématique de recherche-action sous-tendant la méthodologie d élaboration de programmes de restructuration urbaine des grands ensembles d habitat social mise au point par l équipe de Sociologie Urbaine Générative, en coopération avec l architecte urbaniste Jean-Didier Laforgue. Après avoir présenté brièvement cette méthodologie, nous reviendrons plus en détail sur la problématique qui la fonde. Nous mettrons ensuite cette problématique en perspective avec d autres démarches de recherche-action. Cette méthodologie consiste à mettre en place une démarche de programmation générative qui s étale sur 18 mois à 2 ans et qui vise, à partir d une analyse des différents facteurs contribuant à la formation de la dynamique résidentielle propre à chaque quartier concerné, à générer un programme de transformation urbaine à travers le développement de la coopération entre les différents acteurs impliqués par le devenir de cet espace social. Cette démarche de programmation repose sur l organisation et l animation d un dispositif associant : les décideurs (responsables politiques, représentants de l État, dirigeants des organismes de logements et des services publics) ; les techniciens et les gestionnaires assurant le fonctionnement du quartier ; les habitants. Cette méthodologie a déjà été expérimentée dans de nombreux sites, à la demande de responsables des collectivités locales et de dirigeants des organismes de logement : à Paris (quartier des Hauts de Belleville) ;

167 Nantes (quartier des Dervallières) ; Amiens (quartier Victorine Autier) ; Chanteloup-les-Vignes (quartier de la Noé) ; Epernay (quartier de Bernon) ; Grigny (quartier de la Grande Borne). LA DESCRIPTION DES PROCESSUS DE PROGRAMMATION GENERATIVE DE LA RESTRUCTURATION URBAINE DES QUARTIERS La majorité des grands ensembles d habitat social dans lesquels nous intervenons sont occupés par une population relativement fragile socialement, confrontée à la violence, à la délinquance et au vandalisme et les relations sociales sont traversées de vives tensions. Il ont bien entendu une très mauvaise réputation, se traduisant par une rotation relativement forte des habitants (entre 15% et 20% par an) et par une proportion importante de logements vacants. Il apparaît souvent nécessaire de démolir une partie des bâtiments dont la vacance dépasse parfois 50%, de manière à pouvoir également restructurer les voiries, réaménager les squares et les espaces paysagers, et mieux relier ces quartiers au centre-ville pour les rendre plus attrayants. Ces interventions sont effectivement indispensables pour améliorer les conditions d habitat, mais contrairement à ce que pensent la majorité des urbanistes, leur efficacité reste limitée si on ne modifie pas en profondeur le fonctionnement social et urbain de ces quartiers. L organisation urbaine de l espace influence pour une part le développement des relations sociales, mais les urbanistes ont tendance à surestimer cette influence et à établir des liens mécaniques entre les formes urbaines et les formes de relations sociales. Nous avons effectué une recherche sur la conception des projets de restructuration urbaine (Bonetti, 1998), qui montre en outre que ces projets reposent sur une approche essentiellement formelle de la transformation de l espace à partir d une lecture fondée sur des catégories récurrentes. La plupart des projets visent à désenclaver les quartiers d habitat social, à reconstituer une centralité urbaine, à recréer une trame urbaine sans réellement s interroger sur les pratiques urbaines des habitants, sur leurs modes d habiter et sur le sens qu ils confèrent à leur environnement.

168 La problématique d analyse et d intervention sur l espace que nous avons développée vise à s appuyer sur la restructuration de l espace urbain pour faire évoluer le sens que les habitants confèrent à leur environnement et pour modifier en profondeur les dynamiques résidentielles. Cette approche de la restructuration urbaine vise à favoriser le développement des relations sociales entre les habitants et à réguler les tensions qui les opposent. Cette perspective d intervention permet de réduire sensiblement la délinquance, l insécurité et le vandalisme. Mais ceci nécessite d interroger les relations qui s établissent entre les modes d habiter, les dynamiques résidentielles et l organisation de l espace, et d articuler des interventions sur les formes urbaines et sur le fonctionnement des organisations qui participent à la gestion de l espace urbain et de l habitat, car ces organisations influencent de manière déterminante le rapport des habitants à leur environnement et leurs relations mutuelles. Cette problématique conduit à combiner différentes formes d interventions : restructuration des immeubles et des espaces urbains ; requalification des espaces de proximité et des espaces paysagers ; transformation de l organisation de la gestion de l habitat et des services urbains ; modification des pratiques de gestion et développement des compétences des agents des organismes concernés. Les méthodes d analyse Cela nécessite donc de faire une analyse préalable de l organisation de l espace, des modes d habiter des différentes catégories d habitants et des significations symboliques et imaginaires socio-spatiales, mais aussi une analyse de l organisation des services urbains, des pratiques des agents de gestion, de leurs rapports aux habitants et de leurs représentations des problèmes. Ces analyses sont réalisées en mettant en perspective différents modes d investigation : analyse des formes urbaines et architecturales à la fois sur plan et sur le terrain ; reportages photographiques ; observation des pratiques des habitants et des usages de l espace ;

169 enquête psychosociologique auprès des habitants ; entretiens avec des personnes ayant une connaissance approfondie de l histoire du quartier ; analyse du fonctionnement des services urbain, des pratiques et des représentations des agents, des méthodes d encadrement, etc. Il convient de signaler que nous effectuons également une analyse des contraintes économiques des organismes de gestion et de leurs marges d investissement. Nous devons en effet nous assurer de la faisabilité économique des projets de transformation que nous élaborons. Le dispositif d intervention Le dispositif d analyse et d élaboration du programme articule trois instances : une instance de décision réunissant les représentants de l État, les responsables politiques locaux et les dirigeants des organismes de logement ; une instance opérationnelle réunissant les techniciens, les gestionnaires et les acteurs sociaux dont la coordination est assurée par un chef de projet ; une instance de la demande, qui vise à prendre en compte les attentes des habitants et à les impliquer dans l élaboration du programme. Ce dispositif met en scène les différentes catégories d acteurs concernés par le devenir du quartier en évitant toute confusion des rôles. L instance opérationnelle assure l articulation et la mise en tension de l instance de décision et de l instance de la demande. Elle est chargée d élaborer un programme répondant aux attentes des habitants et compatibles avec les intentions et les contraintes des décideurs. Cette instance opérationnelle est souvent coordonnée par deux chefs de projet, l un représentant la collectivité locale et l autre, l organisme de logement. Le travail d élaboration du programme donne lieu finalement à l organisation de plusieurs ateliers thématiques concernant : la restructuration et la requalification urbaine et paysagère ; l adaptation de la gestion de l espace urbain ;

170 la transformation de la gestion de l habitat ; l implication des habitants. Notre équipe de recherche-intervention effectue l essentiel du travail d analyse mais travaille en étroite coopération avec l ensemble des acteurs impliqués dans le dispositif : ces analyses sont nourries par les enquêtes auprès des habitants et l observation de leurs usages de l espace ; nous effectuons des entretiens auprès de l ensemble des acteurs impliqués dans le dispositif ; nous associons ces acteurs à l analyse de l organisation de l espace à travers des diagnostics collectifs en marchant ; les analyses effectuées sont débattues longuement avec l ensemble des acteurs et visent à nourrir la réflexion des groupes de travail chargés de l élaboration du programme. La mise en débat des analyses vise notamment à faire évoluer les représentations que les acteurs ont des problèmes, à attirer leur attention sur des phénomènes qu ils n avaient pas pris en compte et à ouvrir leurs perspectives concernant les possibilités de solutions envisageables. Les acteurs tendent à considérer que les problèmes majeurs sont dus à la hauteur des bâtiments et à la très forte densité de certaines parties du quartier. La réflexion collective permet de déplacer cette représentation en leur faisant prendre conscience des effets problématiques que peuvent avoir l organisation de l espace au sol et des abords des immeubles et leur dégradation. Les acteurs ont également une vision relativement homogène de l espace qui leur parait très négative. Nous leur montrons que certains espaces sont de grande qualité, mais que d autres espaces effectivement très problématiques, voire sordides, construisent la représentation que l on peut avoir de l ensemble du quartier. Ces lieux problématiques tendent à effacer, à annuler les qualités qu offrent les autres espaces. Le travail d analyse vise à identifier les éléments les plus problématiques, mais également à repérer les lieux et les équipements qui représentent des atouts dans le fonctionnement social du quartier, et surtout à saisir les potentialités de développement, les points qu il serait aisé d améliorer.

171 L élaboration du programme En ce qui concerne le processus d élaboration du programme, nous adoptons une posture et une démarche qui s opposent à la fois à l expertise socio-technique et aux courants dominants de l intervention psychosociologique. En effet, bien que nous fassions d une certaine façon des expertises à travers les analyses que nous conduisons et que nous mobilisions un savoir d expert dans certains domaines comme l analyse de la composition de l espace ou des formes paysagères, l analyse du fonctionnement des organisations ou des dynamiques résidentielles, nous n élaborons pas un programme que nous proposons comme seule solution envisageable. D autre part, à la différence de nombreux psychosociologues, notre démarche ne consiste pas seulement à organiser la réflexion des acteurs pour qu ils élaborent eux-mêmes un projet en s appuyant sur les éléments d analyse que nous leur apportons. L expérience nous a en effet montré que les acteurs pensent les solutions dans le cadre d un paradigme lié à leur expérience et à leur culture professionnelle et il leur est difficile d imaginer spontanément des solutions en rupture avec ce cadre de référence qu ils ont profondément intériorisé. Nous faisons un travail leur permettant d interroger leurs représentations et nous mettons en œuvre un processus d acculturation leur permettant d acquérir de nouvelles méthodes d analyse et de comprendre des phénomènes qui leur échappent, afin qu ils puissent débattre des solutions envisageables. Mais il nous appartient d imaginer les solutions qui nous paraissent les plus pertinentes et de les expliciter clairement, en proposant toujours différentes alternatives. Les solutions que nous pouvons élaborer n émergent pas brutalement à l issue du travail d analyse, comme le font généralement les experts. Ces solutions sont le fruit de tâtonnements et d une lente maturation. Elles se nourrissent de la confrontation avec les acteurs et se construisent par itérations successives. Nous sommes en effet amenés à prendre en compte leurs observations et leurs critiques, qui nous conduisent parfois à approfondir les analyses initiales, à intégrer des phénomènes qui nous avaient échappé et qu ils nous signalent. La démarche consiste plutôt à élaborer des propositions à la suite des débats suscités par les analyses que nous avons réalisées (analyses qui sont elles-mêmes nourries par les réflexions des acteurs) et à soumettre ces propositions aux acteurs, ce qui nous oblige à les

172 modifier ou à les approfondir. En outre ces propositions prennent toujours en compte les contraintes et les possibilités de mise en œuvre dont disposent les acteurs. Nous adoptons une posture similaire à l égard des habitants. Notre préoccupation centrale est de favoriser l expression des problèmes des habitants et de leurs attentes, et d acquérir une compréhension de leurs modes d habiter et des dynamiques résidentielles en jeu. Nous effectuons un travail d élaboration et d interprétation de leur demande, car nous estimons que les solutions qu ils préconisent ne sont pas nécessairement pertinentes. A partir de ce travail d analyse et d interprétation, nous leur soumettons un ensemble des propositions et nous nous efforçons d intégrer leurs réactions. LES FONDEMENTS DE LA PROBLEMATIQUE D ANALYSE ET D INTERVENTION L enjeu de ces démarches de requalification urbaine n est pas seulement d améliorer les conditions d habitat. Il s agit de faire évoluer le rapport des habitants à leur espace et les significations qu ils confèrent à leur environnement, qui dépendent notamment des relations sociales qu ils entretiennent et des multiples façons dont ils investissent leur habitat. Ces différents phénomènes contribuent à produire des dynamiques résidentielles tout à fait singulières dans chaque espace urbain. Ces dynamiques résidentielles sont la résultante des interactions entre : les modes d habiter des différentes catégories d habitants ; les formes d habitat et les modes d organisation de l espace urbain ; les modes d intervention des responsables politiques et des organisations qui participent à la gestion de l habitat et de l espace urbain. Cette problématique s appuie notamment sur les analyses de Giddens (1987), selon lequel les propriétés structurelles des systèmes sociaux s actualisent de manière particulière selon les contextes spatio-temporels et donnent lieu à différentes formes d intégration sociale. Selon Giddens, les relations sociales sont de ce fait inséparables des contextes dans lesquelles elles s inscrivent. Nous considérons ainsi que chaque espace va donner lieu au développement de processus sociaux urbains particuliers qu il s agit d identifier.

173 Chaque espace va notamment être le support de la formation de multiples significations. Ces significations sont sous-tendues par un imaginaire social qui s est construit dans le temps et que les habitants et les acteurs locaux contribuent à alimenter. Ceci renvoie au concept d imaginaire développé par Castoriadis (1975), pour lequel le développement de la société est toujours sous-tendu par un imaginaire social. En l occurrence, différentes formes d imaginaires s imbriquent : l imaginaire porté par les concepteurs des grands ensembles, l imaginaire des origines du quartier porté par les anciens habitants, l imaginaire associé aux étrangers et à l exclusion sociale, etc Ces éléments imaginaires participent en retour à la formation des modes d habiter. Pour analyser les modes d habiter nous nous appuyons sur la problématique développée par J. Palmade (1977) qui met l accent sur les significations imaginaires, idéologiques et symboliques que les individus tissent dans leur rapport à leur habitat. En fonction de sa trajectoire sociale et de son expérience propre, chaque individu va investir le lieu qu il habite de manière particulière et lui conférer un sens. Dans le même quartier peuvent ainsi co-exister des modes d habiter extrêmement différents, qui peuvent aller de l attachement affectif extrêmement puissant, jusqu au rejet violent et le désir d en partir au plus vite, en passant par le retrait défensif et le repli dans le logement. Les individus opèrent ce que nous avons appelé un «bricolage imaginaire» (Bonetti, 1994) en fabricant du sens dans le lieu qu ils habitent, sens qui dépend de leurs aspirations, des conditions dans lesquels ils se sont installés dans le quartier, des significations sociales attachées à l espace et du statut qu il leur procure, des relations sociales qu ils peuvent développer. Nous avons réalisé de nombreuses enquêtes approfondies dans les quartiers d habitat social (Allen, Bonetti, 1998) et il apparaît que les relations que les habitants sont en mesure de développer, à la fois dans le quartier dans lequel ils vivent mais également dans son environnement, jouent un rôle déterminant dans le sens qu ils confèrent à l espace. Le développement des relations sociales dépend à la fois des capacités relationnelles propres à chacun, mais également des potentialités et des ressources qu offre chaque espace urbain. Ce potentiel relationnel tient aux pratiques et à la culture des différentes catégories de population, à l histoire du quartier, mais dépend également de son organisation urbaine. Les formes urbaines ne produisent pas mécaniquement les relations sociales comme le laissent à penser

174 certains courants d analyse sociologique, mais elles peuvent les favoriser ou bien les rendre problématiques. Il ne suffit pas de créer une place ou un square pour induire un développement de la sociabilité, comme le croient naïvement certains urbanistes. Néanmoins on peut montrer aisément que les conceptions urbaines qui tendent à imbriquer des bâtiments immenses, qui ne séparent pas les espaces privés et les espaces publics, qui suppriment toute hiérarchisation entre les différents espaces et rendent difficile leur lisibilité, favorisent le développement des tensions sociales et de l insécurité. La confusion entre les modes d usage de l espace, le caractère peu accueillant des entrées d immeubles, la difficulté à se repérer dans l espace, l absence de lieux conviviaux, la dureté minérale de l espace et la pauvreté des espaces paysagers, sont autant de facteurs qui rendent problématiques les relations de voisinage. Mais le rapport des habitants à leur espace et le sens qu ils lui confèrent sont également construits par les modes d intervention des organisations qui participent à la gestion et au fonctionnement des quartiers d habitat social. Ces organisations médiatisent les relations des habitants à leur environnement et co-produisent en retour les relations sociales. Lorsque ces organisations n assurent pas l entretien des espaces et les laissent se dégrader, lorsqu ils ne contrôlent par l usage des différents lieux et n instaurent pas des règles de vie collective, les habitants se sentent abandonnés et dévalorisés et les tensions sociales s aggravent. L analyse institutionnelle a mis en évidence le rôle que jouent les organisations dans la structuration et la régulation des relations sociales. Le comportement des agents des organisations à l égard des habitants, le mode de réponse à leurs demandes, les relations qu ils entretiennent avec eux, le rôle qu ils jouent dans les conflits de voisinage, interfèrent dans le rapport que les habitants nouent avec leur environnement et dans leurs relations mutuelles. Les modes d intervention des organisations et de leurs agents vont jusqu à influencer les comportements des habitants. Les habitants sont souvent victimes de l absence de coopération et des conflits entre les différentes organisations qui participent à la gestion de leur territoire et de leurs logiques de fonctionnement contradictoires. Ces organisations tendent en effet à se renvoyer la responsabilité des problèmes. Ces difficultés sont redoublées par le cloisonnement entre les différents services et les conflits entre les différentes catégories de personnel. Les différents facteurs que nous avons évoqués se combinent pour produire des dynamiques résidentielles, pour générer des processus sociaux urbains. Ces processus ne sont donc pas déterminés

175 mécaniquement par la situation socio-économique des habitants. Mais cela signifie en retour que l on peut agir sur ces dynamiques résidentielles en intervenant à la fois sur l organisation de l espace et sur le fonctionnement des organisations qui le gèrent. LA CONCEPTION DE LA RECHERCHE-ACTION MISE EN ŒUVRE On peut constater que cette forme de recherche-action articule différents modes d investigation : analyse de l espace urbain et des pratiques sociales ; enquête auprès des habitants et entretiens avec les acteurs locaux ; analyse du fonctionnement des organisations. Elle recourt également à plusieurs méthodes d intervention : analyse des processus sociaux et organisationnels à l œuvre ; travail réflexif des acteurs sur leurs représentations des problèmes et sur leurs modes d intervention ; travail d élaboration de la demande des habitants ; construction de dispositifs favorisant le développement de la coopération entre les acteurs ; régulation des conflits ; élaboration interactive de projets de transformation de l espace urbain et du fonctionnement des organisations. On peut comparer cette conception de la recherche-action à la typologie des méthodes d intervention esquissée par J. Dubost (1987). Celui-ci oppose le courant socio-technique (représenté notamment par Crozier et son école) qui réalise une expertise en extériorité par rapport aux acteurs débouchant sur des propositions de transformation, qui peuvent ensuite être débattues avec les acteurs, mais sans qu ils soient associés à leur élaboration, et l intervention sociologique d inspiration interactionniste qui aide les acteurs à exprimer leurs difficultés et leurs attentes, à interroger leur représentation, à explorer leurs désaccords et

176 leurs conflits pour déclencher un processus d évolution et faire émerger des propositions de changement produit par les acteurs eux-mêmes, l intervenant facilitant l énonciation et opérant en permanence un travail de reformulation. Ce travail est pour l essentiel centré sur le rapport des acteurs aux situations auxquelles ils sont confrontés, sur leurs modes d investissement personnels et professionnels, et sur leurs relations mutuelles, sur les affects et les fantasmes qui les traversent. Le travail d énonciation et de reformulation constitue alors l instrument essentiel pour générer des processus de changement. Cette conception de l intervention psychosociologique nous paraît tout à fait pertinente lorsqu il s agit d aider les acteurs à surmonter les difficultés auxquelles ils sont confrontés, à travailler sur leurs peurs voire les angoisses qui les saisissent lorsqu ils doivent aider des malades ou des personnes en situation de détresse, ou quand l enjeu est de dénouer des situations conflictuelles. Il est évident que les individus ne peuvent pas s engager dans des processus d évolution s ils ne modifient pas leur rapport aux situations qu ils doivent gérer et leurs relations mutuelles. Néanmoins, ces méthodes nous paraissent insuffisantes lorsqu il est nécessaire de transformer des modes d organisation, de modifier les méthodes de travail, et de construire des projets nécessitant une transformation des processus de décision et une remise en cause radicale des conceptions et des modèles de référence sous-tendant les modes d intervention des acteurs. En l absence d analyse préalable du contexte et du mode de fonctionnement des organisations, de connaissance des contraintes économiques, du rôle et des activités des acteurs, l intervenant est dépendant des discours que tiennent ces derniers. Il nous est arrivé d animer ainsi des groupes de travail sans avoir pu rencontrer préalablement les personnes et sans connaître le contexte dans lequel elles évoluaient, et nous avons pu nous rendre compte qu il nous manquait de nombreux éléments pour comprendre et resituer le sens des discours qu ils tenaient. C est pourquoi il nous semble indispensable d analyser le contexte et d avoir des entretiens approfondis avec les acteurs pour comprendre leurs positions et le sens de leurs énoncés. En outre, l intervention psychosociologique fait reposer le changement sur la bonne volonté des individus, pratiquement en dehors des processus de décision : cela ne remet pas en cause les cadres d organisation, les rapports hiérarchiques, l utilisation des moyens d action. Il nous semble nécessaire de distinguer clairement la pertinence des problématiques développées par certains courants de recherche et l efficacité des processus d intervention et

177 des méthodes d analyse qui en découlent. Pour notre part, la problématique fondant le courant de l analyse institutionnelle (Lourau, 1978), qui met en évidence le rôle des organisations dans la structuration des relations sociales et des rapports affectifs, nous paraît tout à fait pertinente. Par contre, la méthode d intervention qui en dérive n est guère efficace. Il ne suffit pas en effet de révéler les conflits et les rapports de domination pour induire des processus de changement. En procédant de cette manière, on contribue généralement à les exacerber et à les renforcer. De manière homologue, les démarches d expertise ne permettent pas d induire des processus de changement, néanmoins les outils d expertise sont indispensables pour acquérir une compréhension des situations et des possibilités d évolution. Avant d envisager la transformation d une organisation, il importe notamment d analyser ses contraintes économiques si l on veut élaborer des propositions crédibles. Les architectes et les urbanistes se posent généralement en experts et prétendent avoir le monopole des compétences relatives à l amélioration du fonctionnement des quartiers d habitat social. Même s ils acceptent parfois de prendre en compte certaines remarques des habitants, leurs projets ne se fondent pas sur une compréhension de leurs attentes et de leurs pratiques et sur un processus d interaction avec eux. Cette posture conduit généralement à l échec de ces projets, à des dépenses considérables réalisées en pure perte, voire à l accroissement des problèmes qu ils sont censés résoudre. Il n en demeure pas moins que les méthodes d analyse architecturale et urbaine constituent des instruments indispensables pour élaborer des projets de transformation d un quartier et les urbanistes disposent de véritables capacités de résolution des problèmes auxquels sont confrontés les habitants, dès lors qu ils fondent leur approche sur une compréhension de ces problèmes et qu ils acceptent que les solutions qu ils élaborent soient réellement mises en débat. Il n y a pas à notre sens de cohérence interne entre les problématiques, les instruments d analyse et les méthodes d intervention, car ces univers ne sont pas de même nature et renvoient à des logiques différentes. En outre, selon les contextes, les problèmes à traiter, les finalités poursuivies, nous sommes conduits à nous référer à des problématiques, à utiliser des instruments d investigation et mettre en place des dispositifs d intervention spécifiques. Nous avons trop souvent l impression que le système d intervention adopté dépend plus des compétences des intervenants que de la nature des problèmes à traiter. Il n est pas rare que des intervenants utilisent inlassablement les mêmes méthodes, indépendamment des problèmes

178 qui leur sont posés. Ainsi, en matière de conduite de projets de transformation des organisations et des espaces urbains, il n est pas rare que des intervenants se contentent de faire émerger les attentes des acteurs et des habitants, et de réduire les projets à la simple traduction opératoire de leurs propositions. Nous pouvons même affirmer que dans certains cas, les intervenants doivent s opposer aux suggestions des acteurs et des habitants, car cellesci peuvent contribuer à renforcer les problèmes dont ils souffrent. Les intervenants doivent s autoriser à mobiliser leurs compétences d experts en la matière, tout en prenant le soin d expliciter longuement leur position. Pour prendre un exemple concret, face aux problèmes de sécurité dont ils souffrent, il est fréquent qu un consensus se dégage entre les acteurs et les habitants pour renforcer les mesures répressives et la fermeture des bâtiments et des espaces urbains, ce qui renforce le sentiment de vivre dans des lieux menaçants sans pour autant réduire la délinquance. Si les intervenants s alignent sur ces propositions, cela ne peut que conduire à transformer rapidement tous les quartiers d habitat social en bunkers. Inversement, il ne suffit pas, comme le croient certains intervenants, de créer des dispositifs permettant aux acteurs et aux habitants d exprimer leurs peurs et leurs angoisses pour résoudre leurs problèmes, même si c est un moment de travail indispensable dans un processus visant à réduire l insécurité urbaine. Quand on est quotidiennement harcelé et victime de violence, l expression de la souffrance n a jamais suffit à empêcher de se faire à nouveau agresser. Par contre, le développement des relations sociales entre les habitants réduit sensiblement les risques d agression, car les délinquants menacent en priorité les gens isolés et n osent pas s attaquer aux groupes solidaires. A note sens, il appartient aux intervenants de suggérer des solutions aux problèmes auxquels sont confrontés les acteurs, cela fait partie de leurs responsabilités et des compétences que l on attend d eux. Mais il est indispensable d expliciter ces suggestions et d en débattre avec les acteurs concernés. Il est certes indispensable de permettre aux agents d exprimer leurs représentations des problèmes et leurs attentes et de les aider à élaborer des solutions, mais on ne peut pas fonder la transformation de l espace urbain d un quartier et des organisations qui le gèrent uniquement sur les propositions des agents et des habitants. La dégradation de ces quartiers résulte pour une large part de l inadaptation des modes d organisation et des modes d intervention des agents et des processus de décision. Leur requalification exige de supprimer certaines fonctions, de créer de nouveaux services, de recomposer des métiers, ce

179 qui remet en cause les conceptions et les méthodes de travail des agents, les méthodes d encadrement, et nécessite la mise en place de systèmes de contrôle. A ce titre, nous pouvons citer une intervention portant essentiellement sur l amélioration de la gestion d un quartier. Dans le cadre de cette intervention, nous avons proposé la reconversion de techniciens pour qu ils assument la responsabilité complète de la gestion des quartiers dans lesquels ils intervenaient, afin que les habitants n aient pas une multitude d interlocuteurs, et la mise en place d un encadrement des gardiens d immeuble qui étaient laissés à eux-mêmes. Il est évident que les techniciens n ont absolument pas suggéré d eux-mêmes un tel élargissement de leur rôle et de leurs responsabilités, et les gardiens ne souhaitaient absolument pas que leur activité soit encadrée, bien qu ils souffraient de leur isolement et d absence de soutien face aux difficultés auxquelles ils étaient confrontés. Dans cette situation, nous avons longuement explicité ce projet et nous avons construit la nouvelle organisation du travail avec l ensemble des agents concernés dans le cadre d une formationaction, au cours de laquelle nous avons mis au point différentes méthodes de gestion en collaboration avec eux. De la même manière, il importe de consulter les habitants pour acquérir une compréhension fine de leurs problèmes et de leurs attentes, mais seul un architecte urbaniste peut élaborer un projet de transformation urbaine susceptible de résoudre ces problèmes, sachant que l avantprojet esquissé par l urbaniste doit être ensuite débattu avec les habitants et réajusté en fonction de leurs réactions. Notre visée est de développer la capacité d autonomie des équipes chargées de la gestion d un quartier, d élargir leurs responsabilités et de les aider à mettre au point des projets de gestion. Mais cela nécessite également de faire évoluer les processus de décision des directions des organisations, sans quoi celles-ci risquent de continuer à mettre ces équipes en position d exécutants d ordres émis par les différents services centraux dont ils dépendent. Si on se contente de développer l autonomie des équipes locales comme le font certains psychosociologues, celles-ci risquent de se trouver face à des injonctions paradoxales et dans une situation intenable. Il importe donc d opérer un travail de médiation entre les directions et les équipes locales. Les interventions sociologiques centrées sur le fonctionnement des équipes locales et visant à construire des projets uniquement à partir des attentes exprimées par les agents et des propositions qu ils élaborent risquent d opérer des adaptations

180 relativement limitées, qui peuvent se retourner contre leurs auteurs, si elles ne sont pas négociées avec leur direction. Il convient également de s interroger sur le statut des destinataires de l intervention. Dans le champ de l action sociale, de l éducation, de la santé ou de l habitat social, nous sommes amenés à intervenir auprès des agents de ces services pour effectivement les aider à développer leurs capacités et à faire face aux difficultés auxquelles ils sont confrontés. Mais à notre sens, les destinataires des interventions doivent être les usagers de ces services et il importe d avoir comme finalité essentielle la prise en compte des attentes de ces derniers, ce qui nécessite d en prendre connaissance, d en acquérir une compréhension fine à travers un travail d analyse, et de les associer à ces démarches. Or, les agents des services publics n ont pas nécessairement les mêmes intérêts que les usagers auxquels ils s adressent, et on ne peut pas faire l impasse sur les contradictions entre les intérêts en présence. L intervenant doit donc opérer une double médiation entre les usagers et les agents des services publics d une part, et entre ces derniers et leurs instances de direction d autre part. Ceci peut conduire l intervenant à s opposer à certaines propositions des agents, dès lors qu il considère d un point de vue éthique qu il intervient au nom du bien public et donc au nom de l amélioration des conditions de vie des usagers et du fonctionnement de la société locale. LE STATUT DES CONNAISSANCES : L INTERACTION ENTRE LA RECHERCHE FONDAMENTALE ET LA RECHERCHE-ACTION Il est fréquent d opposer la recherche fondamentale et la recherche-action. Les chercheurs fondamentalistes dénient généralement toute scientificité à la recherche-action en raison de l absence de distance entre le chercheur et son objet, de l implication du chercheur dans les situations qu il prétend analyser et de la posture normative induite par le fait de chercher à modifier l objet d investigation. De leur côté, les chercheurs impliqués dans la rechercheaction prétendent parfois pouvoir se passer de toute références à des théories générales qui, du fait de leur caractère générique, ne rendraient pas compte des situations particulières sur lesquelles ils travaillent et dans lesquelles ils interviennent, dérivant ainsi vers un empirisme de mauvais aloi. En outre, ils fustigent la posture confortable de prétendue neutralité de la recherche fondamentale, qui produit des analyses critiques qui ne concourent absolument pas

181 à modifier les situations d exploitation et de domination qu elles dénoncent, et qu elles contribuent parfois à légitimer. Il nous semble qu il s agit là d un faux procès à travers lequel les parties prenantes justifient chacune leur champ de compétences et leurs méthodes, et légitiment leurs positions institutionnelles respectives. Il est regrettable que les sociologues supposés être passés maîtres dans l analyse des enjeux professionnels et institutionnels manifestent une telle cécité et si peu de distance à l égard des enjeux qui traversent leur propre champ d activité sociale. Pour notre part, nous récusons cette opposition et nous considérons que le recours aux théories issues de la recherche fondamentale est indispensable pour fonder la problématique de recherche-action. Toute analyse se fonde nécessairement sur des concepts et des catégories qu il convient d interroger en puisant dans les travaux de recherche fondamentale. Celle-ci peut être nourrie en retour par les travaux de recherche-action, qui mettent à jour des phénomènes nécessitant de reformuler ou de remettre en question des concepts et des hypothèses théoriques de départ qui n en rendent pas réellement compte. Il faut également reconnaître que l implication des chercheurs dans la recherche-action pose de réels problèmes, les chercheurs risquant de rester collés le nez à la vitre et d être engloutis par leur objet, ou de croire que leur intervention produit des changements, alors que ceux-ci résultent de phénomènes qui leurs sont extérieurs. La seule solution réside dans le fait de conduire des recherches-actions collectives, au cours desquelles les intervenants peuvent s interroger mutuellement sur leur posture et sur leurs analyses respectives des phénomènes, en faisant en sorte que l un des intervenants conserve une certaine position d extériorité. Il est en outre indispensable que les intervenants fonctionnent dans un groupe de recherche comprenant des chercheurs qui ne participent pas directement à leurs travaux, auxquels ils peuvent soumettre leurs analyses et qui peuvent les interpeller en retour sur les problématiques et les méthodes qu ils utilisent et sur les résultats auxquels ils semblent aboutir. Mais l implication des chercheurs permet également d accéder à des informations confidentielles ou d être témoins de phénomènes, notamment à l intérieur des organisations qui échappent souvent aux chercheurs en position d extériorité, car ceux-ci ne peuvent y avoir accès. Sans oublier le rôle d analyseur de l intervention, comme l a montré l Analyse Institutionnelle, qui peut déclencher et révéler des phénomènes sous-tendant les situations sociales analysées et qui restent souvent opaques ou peu visibles dans le fonctionnement

182 social normal. Enfin, le seul moyen pour conserver une posture réflexive vis-à-vis des analyses que l on conduit dans le cadre de la recherche-action, réside également dans l utilisation des méthodes d investigation propres à la recherche fondamentale, dans le cadre même du processus de recherche-action, notamment avant d engager des démarches d intervention, de manière à disposer également d analyses en extériorité du contexte dans lequel et sur lequel on intervient. Il nous paraît aussi nécessaire que les chercheurs effectuant des recherches-actions dans un domaine donné, réalisent par ailleurs des recherches fondamentales sur les mêmes sujets, de manière à ce qu ils puissent comparer les processus à l œuvre dans ces deux formes de recherche et mettre en perspective les résultats auxquels ils aboutissent. Au cours de différentes recherches-actions sur un sujet donné, on voit souvent apparaître des phénomènes ou des questions dont on ne peut pas toujours approfondir l analyse dans le cadre même des interventions, et il est alors très utile de reprendre ces mêmes questions dans le cadre d une recherche fondamentale. Nous avons procédé ainsi pour comprendre les relations de dépendance des maîtres d ouvrage à l égard des architectes et des urbanistes que nous constations souvent à travers les recherches-actions sur la transformation urbaine des quartiers d habitat social. Nous avons effectué une analyse historique de l évolution de ces relations et nous avons procédé à l analyse d une vingtaine d opérations de transformation urbaine pour repérer les facteurs participant à la formation de ces relations (Bonetti, Guigou, 2000). Nous avons notamment mis en évidence les systèmes de représentation sous-tendant ces relations de dépendance et les interactions entre les représentations mutuelles des statuts, des rôles, des problèmes à traiter ou des objets à réaliser. Les analyses qui peuvent se dégager d une recherche-action sont nécessairement tributaires du contexte particulier à chaque situation d intervention. On ne peut donc en tirer des enseignements susceptibles d avoir une portée relativement générale qu en les comparant aux résultats dégagés par d autres chercheurs sur le même sujet et à d autres recherches-actions que l on a soi-même effectué dans d autres sites. Il est donc indispensable d effectuer un travail de capitalisation des analysées réalisées à travers les différentes recherches que l on a conduites. Nous avons affirmé que chaque recherche-action doit se fonder sur les travaux théoriques de la recherche fondamentale (réalisés par d autres ou que l on a soi-même conduits). Mais chaque nouvelle recherche-action que l on engage peut se nourrir des connaissances issues de

183 celles que l on a pu conduire précédemment et être mises en perspectives avec celles-ci. C est ainsi que l on peut progressivement identifier des différences significatives entre les processus à l œuvre dans les contextes d intervention successifs et repérer des phénomènes récurrents. Ceci nous permet d ébaucher progressivement une typologie des dynamiques socio-urbaines. Cette typologie est nécessairement toujours provisoire, elle doit rester ouverte à l accueil de nouvelles situations ou de nouveaux processus sociaux urbains que l on peut être amené à découvrir ultérieurement. Une différence essentielle entre la recherche fondamentale et la recherche-action réside dans le mode de construction et la définition de leurs objets d analyse respectifs, la recherche fondamentale se donnant un objet très précis, alors que la recherche-action travaille sur l articulation entre différents champs d analyse. La recherche fondamentale délimite précisément les questions qu elle veut explorer, elle construit un objet relativement épuré. Il s agit d une approche sociologique spécialisée portant sur un domaine très particulier, relative à des phénomènes précis concernant soit la santé, l éducation, les organisations, le rapport à l espace urbain ou à l habitat, etc. Il s agit en quelque sorte d un approfondissement vertical de questions particulières, ce que traduit bien la métaphore consistant à vouloir creuser une question. La recherche-action telle que nous la pratiquons vise à identifier (et transformer ensuite) les processus sociaux qui se déploient dans des espaces urbains particuliers, ce qui nous oblige d articuler des analyses renvoyant à des champs théoriques différents, en nous appuyant précisément sur les connaissances issues des recherches fondamentales développées dans ces différents champs. C est pourquoi à notre sens ces démarches de recherche sont absolument complémentaires. La recherche fondamentale fournit des outils et des hypothèses pour analyser les processus à l œuvre dans différents champs d action, et la recherche-action travaille sur l analyse des modalités d articulation entre ces différents processus et sur les dynamiques qui résultent de ces interactions pour pouvoir les modifier en retour. On pourrait reprocher à la recherche fondamentale de faire l impasse sur les phénomènes qui interfèrent avec le champ à l intérieur duquel elle délimite ses objets d investigation. Cela revient à neutraliser les effets des facteurs exogènes aux phénomènes étudiés, pour mener des analyses toutes choses égales par ailleurs. A notre sens, il s agit là d un faux procès, car si on veut cerner certains phénomènes particuliers, il faut bien les délimiter précisément. Mais cette approche extrêmement spécialisée n a de sens que si on accepte que d autres chercheurs

184 adoptent la perspective opposée, en examinant comment ces objets particuliers s articulent et se combinent, et réinterrogent les analyses spécialisées du lieu de leurs différents modes d interaction. Pour conclure sur les connaissances qui peuvent être développées dans le cadre de recherchesactions, on voit donc que celles-ci sont nécessairement tributaires des travaux de recherche fondamentale sur lesquels elles peuvent s appuyer. Mais la recherche-action peut apporter des connaissances spécifiques de différentes natures. Il s agit tout d abord des connaissances fournies par les investigations nécessaires pour comprendre les enjeux, les pratiques et les processus de représentation à l œuvre dans les contextes dans lesquels est mis en place un dispositif de recherche-action. Ces investigations reposent sur des méthodes identiques à celles qu utilise la recherche fondamentale. Pour nous en l occurrence, il s agit de l analyse des modes d habiter et des usages de l espace, de la structuration de l espace urbain, du fonctionnement des organisations qui interviennent dans la gestion de ces sites. Les connaissances peuvent être développées à travers un travail de capitalisation visant à mettre en perspective les analyses effectuées dans plusieurs sites, et à les comparer avec les analyses issues des travaux de recherche fondamentale. Le travail de coopération avec les acteurs dans le cadre même des processus d intervention constitue une autre source de connaissance, car lorsque les acteurs expriment leurs conceptions de l action et les représentations qui les sous-tendent, on peut assister à des scènes au cours desquelles se révèlent les modes de relation qu ils entretiennent et l on découvre pour ainsi dire de l intérieur les modes de fonctionnement des organisations impliquées et les processus de décision qui restent toujours opaques à des observateurs extérieurs. On accède à des informations confidentielles qui permettent réellement de comprendre les enjeux et les processus à l œuvre. Ces connaissances sont liées à la durée des interventions et ne sont fiables que si on a l opportunité de travailler régulièrement avec les acteurs pendant une année ou deux. La pertinence des connaissances doit aussi beaucoup aux processus de capitalisation que l on peut développer. Le fait d avoir conduit de nombreux travaux de ce type permet d acquérir progressivement une acuité d analyse, de repérer rapidement des phénomènes décisifs que l on remarque à peine lorsqu on commence seulement à engager de telles investigations. Rappelons aussi que la diversité et la pertinence des analyses sont liées au fait de mener ces investigations dans le cadre d une équipe de recherche, ce qui permet de bénéficier du savoir

185 des autres chercheurs et d une acculturation mutuelle, mais surtout de soumettre les analyses de chacun à la critique des autres et d être sans cesse interpellé sur la pertinence des problématiques développées.

186 BIBLIOGRAPHIE BONETTI M. (1998). «Les facteurs sous-tendant la conception des politiques et des projets urbains», Paris, CSTB. GIDDENS A. (1987). «La constitution de la société», Paris, PUF. CASTORIADIS C. (1975). «L institution imaginaire de la société», Paris, Seuil. PALMADE J. (1977). «Systèmes idéologiques et symboliques de l habiter», Paris, CSTB. BONETTI M. (1994). «Habiter : le bricolage imaginaire de l'espace», Paris, Desclée de Brouwer. ALLEN B. et BONETTI M. (1998). «La diversité des modes d habiter et d appréciation de la gestion dans neuf quartiers d habitat social», Paris, CSTB. DUBOST J. (1987). «L intervention psychosociologique», Paris, PUF. LOURAU R. (1978). «L analyse institutionnelle», Paris, Editions de Minuit. BONETTI M. et GUIGOU B. (2000). «Les systèmes de représentation et les processus d interprétation sous-tendant la formation de la commande publique», Paris, CSTB.

187 7. LA CONSTRUCTION D UN PROJET DE RENOUVELLEMENT URBAIN PATRICE SECHET, JEAN-DIDIER LAFORGUE OCTOBRE 2005 INTRODUCTION Nous nous interrogeons ici sur l impact du dispositif général de mise en œuvre de la politique de renouvellement urbain quant à la construction et au sens des projets de renouvellement urbain. Nous explorerons plus particulièrement l articulation de ce qu on pourrait appeler une sorte de doctrine de la Rénovation Urbaine avec les procédures, avec les différentes connaissances sur la situation à traiter, avec les problématiques des acteurs locaux, avec la «conception de la conception» de la maîtrise d œuvre. Un projet urbain se situe nécessairement au croisement de multiples tendances, incitations, connaissances socio-urbaines, influences. Quand un cadre de production est proposé, qui détient les clés de la décision et du financement, il est évident que ce cadre va déployer, fortement, son niveau propre d influence sur les contenus. A partir d expérience diverses dans l assistance à maîtrise d ouvrage ou dans la maîtrise d œuvre de projets de renouvellement urbain nous nous intéressons plus précisément à des facteurs qui ne font pas forcément partie de la doxa, mais qui ont de toute évidence un impact fort sur le mode d orientation des configurations d acteurs du projet : c est ce que dans un premier chapitre nous avons appelé la «fabrique» du projet de renouvellement urbain. Mais bien sûr, ces influences de la «fabrique» ne sont pas le tout du projet et, à partir d un exemple, celui de Dammarie les Lys, nous essayons de rassembler tous les fils qui tissent la complexité d un projet particulier. Le principal intérêt de cet exemple est que nous avons pu enchaîner pendant cinq ans diverses études et projets aboutissant au projet de renouvellement urbain. Cette multiplicité et cet emboîtement des approches, sans être exceptionnel, sont rares dans l élaboration des projets qui s inscrit dans des temporalités plus rapides. A notre sens

188 c est un atout pour un projet d avoir bénéficié d un processus aussi long, ne serait-ce que par la démultiplication des modes de connaissance qu on peut avoir sur un quartier. On peut dire aussi que c est un atout pour être moins dépendant des influences de la «fabrique du projet ANRU». Il devient alors particulièrement intéressant d examiner les résultats d un processus apparemment aussi ouvert. Pour la parfaite compréhension du propos, il convient de préciser que ce que nous présentons ici comme «projet de restructuration urbaine» n est pas exactement le projet final retenu mais son prototype, puisque diverses modifications, notamment pour des raisons financières, y ont été apportées et affectent la reconversion d un grand secteur d activités. Anticipant sur les analyses qui suivent, disons que nous sommes particulièrement attentifs à une problématique qui interroge l écart entre la globalité revendiquée des projets, à savoir le fait d articuler différents modes d action et l accentuation particulière qui est donnée à la restructuration urbaine : comment s articulent dans le réel ces deux injonctions paradoxales? LA FABRIQUE DU PROJET DU RENOUVELLEMENT URBAIN La dynamique du renouvellement urbain est lancée, même si le mot à fait place à celui plus classique de «rénovation urbaine» dans la loi SRU. Sans chercher à définir complètement cette notion, on peut dégager quelques aspects fondamentaux, qui ne sont pas forcément ceux affichés dans les grandes manifestations. L ambition du Renouvellement Urbain se manifeste dans l éventail des mesures à mettre en œuvre. On trouve en fait tous les registres antérieurs d intervention ici réunis : restructuration, réhabilitation, requalification, démolitions, constructions, résidentialisation et gestion urbaine. Au nom de quelle finalité opère-t-on? Il s agit ni plus, ni moins que de remettre tous les quartiers en difficulté dans le «régime général de la ville», notion qui serait elle-même difficile à définir, mais qui semble inclure : Une diversification des formes urbaines, des formes d habitat, des usages urbains ; Une mixité, au moins partielle et relative de la population ;

189 Un certain type de «qualité urbaine», qui reste à définir, mais qu on trouverait dans les quartiers qui n ont pas fait l objet d une «conception moderne unitaire» ; Une qualité de gestion urbaine comparable à celle qu on peut trouver dans les centres ville et faubourgs anciens. Il est certain que la réalisation de chacun de ces objectifs soulève de multiples et complexes problèmes, mais ce n est pas une raison pour ne pas tenter de résoudre l équation. Ce qu il importe de comprendre ici, ce sont les modalités et les moyens de la mise en œuvre des projets de Renouvellement Urbain. A notre sens ces projets sont influencés par une série d orientations pratiques qui sont, pour une certaine part, des présupposés. La masse critique d intervention Il est évident qu il y a beaucoup de choses à faire mais la transformation de l image et du sens urbain ne passe pas nécessairement par la quantité des démolitions. On peut citer des opérations modérées d adaptation de la gestion ou de requalification qui produisent le changement de sens. Nous ne cherchons pas à invalider le concept de masse critique mais il y a un présupposé : A croire qu il est valable dans tous les cas avant même d avoir engagé les diagnostics ; A croire qu il porte nécessairement sur tous les registres d intervention (alors qu on pourrait l appliquer à un ou deux). La vitesse d exécution C est le complément indispensable de la masse critique : sans la rapidité, la masse critique se diluerait dans le temps. C est la condensation temporelle qui visibilise la masse critique. Il faut donc réaliser des projets qui mettent en œuvre la masse critique et le changement de sens à environ 5 ans. La prise en charge globale de tous les registres d intervention C est lié au concept de masse critique, mais distinct. Le présupposé est qu il faut agir, partout, sur tous les registres.

190 La «ville suffisante» Il s agit d une notion beaucoup moins explicite mais particulièrement agissante. Elle est filtrée par l idée selon laquelle il n est pas possible de traiter en profondeur un quartier en difficulté en ne travaillant qu à l intérieur de sa limite. Cette idée est liée aux diagnostics d enclavement, d isolat urbain, de concentration de populations spécifiques, de situations d implosion, etc De cette idée assez juste on tire la conclusion qu il faut multiplier les «relations» avec la ville environnante. Parfois, ces relations sont pensées dans les deux sens : pouvoir aller plus facilement du quartier dans la ville ; avoir des raisons d aller de la ville dans le quartier. Le problème en général c est que ces relations ne sont pensées que sur deux modes : Les relations viaires et les transports en commun ; Les grands équipements «attractifs». Or, quand on met en place des axes, des rues et des liaisons, le vrai sens est donné par où l on va et comment (par quelles médiations) on y va. En général, on interprète la création de relations viaires à la «ville», entendue comme suffisante, indépendamment des contenus qu on y rencontre. Or l expérience montre que dans une majorité de cas, la «ville» est totalement insuffisante pour constituer un but attractif. A Grigny par exemple le «village» est dispersé, peu équipé, peu attractif : faut-il réaliser un axe majeur au-dessus de l autoroute pour «réunir» la Grande Borne et le «centre-ville», même si cet axe est magnifiquement paysager? Il y a aussi la question du «comment on y va?». A Epernay, nous avons pu observer que le quartier de Bernon, sur une colline surplombant la ville, était formellement relié à la ville, notamment à l avenue de Champagne, par une superbe route formant une sorte de longue boucle autoroutière. Pour aller en ville (i.e. à 200 mètres à vol d oiseau), il fallait : aller à la campagne ; prendre l autoroute ; rentrer dans le quartier ; ce quartier faisait-il encore partie de la ville?

191 La réalisation d une route de liaison ne veut pas dire création d une relation urbaine. Or, nous allons le voir plus loin, dès qu on privilégie la structure, on privilégie l organisation viaire sans trop se préoccuper des contenus urbains environnants. La hiérarchie supposée des registres d intervention Agir sur de nombreux registres d aménagement n est pas en soi en problème. Le problème c est qu il faudrait avoir simultanément une approche spécifique de chaque registre : Diagnostic et orientations de restructuration ; Diagnostic et orientations de requalification ; Diagnostic et orientations de démolitions/constructions ; Diagnostic et orientation de résidentialisation ; Etc Mais la logique des projets du Renouvellement Urbain est différente, notamment avec, très souvent, la hâte de monter le projet pour obtenir les financements. En général, le Comité de Pilotage du projet souhaite parvenir d abord et rapidement à un schéma de cohérence. Comme il est cependant difficile pour tout opérateur de conduire plusieurs enquêtes et plusieurs montages ne disant pas la même chose (puisque le point de vue est différent à chaque fois) ; comme le goût dominant des urbanistes est la maîtrise de grands territoires et leur organisation générale ; comme la pression à beaucoup démolir est forte ; alors on voit apparaître dans la fabrication du projet une sorte de primat du registre de la restructuration. Implicitement, le système d acteurs présuppose qu à partir d un schéma de restructuration on pourra «redescendre» vers les autres registres. Cela ne peut que redoubler le primat de fait conféré au système viaire et aux démolitions. Défaut d intervention et excès d intervention S il est avéré qu on a souvent pêché dans les quartiers en difficulté par défaut d interventions groupées puisque, par exemple, un renouveau de gestion s épuisait sur des espaces ingérables ou une réhabilitation se dégradait en l attente d une qualification des espaces extérieurs, il est logique de poser la question symétrique d un éventuel excès d intervention.

192 L analyse de nombreux projets (Trappes, Orléans La Source, Orléans Argonne) montre que le primat de la restructuration provoque un décalage sensible par rapport au diagnostic et génère une quantité de nouveaux espaces sans même se rendre compte qu ils auront besoin d être qualifiés et gérés. On peut donner l exemple d une maille urbaine qui restera cinquante ans en l attente d une démolition de 20 à 30 pavillons privés, ou celui des immenses «coulées vertes» qui risquent de rester majoritairement des quasis terrains vagues. En fait la problématique du dosage des interventions ne peut être découplée de celle du renouvellement du sens urbain. Celui-ci n est pas exactement la même chose que le changement d image. Le changement d image est semblable à la langue d Esope : il peut donner une intuition immédiate d une transformation du sens, mais il peut aussi laisser les habitants rêveurs devant le décalage entre cette image et la situation socio-urbaine persistante. Quels seraient les critères rapidement décelables d un renouvellement du sens urbain? Nous identifions en général quatre critères évidents : La décrispation des agents de gestion dans leur rapport au quartier. La confiance de ces agents vis-à-vis d ajustements spatiaux dont ils comprennent l utilité pour eux. Le retour «d exil» (ou la demande de retour) des fugitifs. L accroissement de la demande. Ces critères correspondent à une perception globale de la situation qui déclenche un changement d attitude ou de conduite. On peut noter par exemple que les demandes de retour résultent d informations données par des amis restés sur place et qui donc «s engagent» en quelque sorte sur un diagnostic. Alors que les avis positifs sur la nouvelle architecture, la qualification urbaine ou la maille viaire ne se traduisent pas forcément par un «diagnostic global positif destiné à autrui». On peut formuler l hypothèse qu un changement d image très fort aurait tendance à compliquer la mise en jeu d un tel «diagnostic global positif», dans la mesure où le nombre de variables en jeu est plus grand et où l habitant maîtriserait moins bien le «cadre» dans lequel il formule son diagnostic.

LE TEMPS SPECIFIQUE DU DIAGNOSTIC SOCIO-URBAIN 193 Sans chercher à soutenir ici que l action puisse et doive découler mécaniquement d une connaissance, puisque nous pensons que chacune a un régime spécifique, il nous semble en revanche qu une certaine diversité des approches et des points de vue sur une situation urbaine peut éviter des erreurs d orientation. Chaque point de vue a priori génère en effet un ordre de raisons et d analyses qui, sauf contresens, ont une certaine consistance. Si on dispose d un seul d entre eux, on risque alors de s engouffrer sur des pistes qui, sans être mauvaises, ne sont pas forcément les meilleures. Normalement le rôle du diagnostic est précisément d examiner une situation sous plusieurs aspects. Mais, de fait, la commande d étude, ainsi que le contexte général de la commande, ont des effets importants sur les consultants. Par exemple, il semble presque impossible, dans un contexte de renouvellement urbain, d examiner sereinement l hypothèse d un renouvellement du sens urbain qui ne soit pas lié à des démolitions. Ce serait un détour méthodologique trop long par rapport aux attentes du système d acteurs et aux délais fixés. Il y a également les problèmes d échelle du diagnostic, plus ou moins influencé par le point de vue a priori. A Dammarie, les circonstances ont permis d enchaîner pendant cinq ans différentes approches qui ont permis de dégager des analyses complémentaires. En quelques mots, le quartier de la Plaine du Lys est un ensemble immobilier de près de 3000 logements qui représente environ la moitié de la population de la commune de Dammarie-les Lys. Construit au début des années 70, il a déjà été réhabilité et son patrimoine est plutôt en bon état. Le mode d implantation des bâtiments correspond à certaines tendances lourdes de l urbanisme de l époque : architecture sur dalles, rejet des voitures en sous-sol ou à la périphérie de grands îlots, de nombreuses tours, de multiples passages sous immeubles pour desservir les îlots. Il a aussi des particularités, notamment du fait que la plupart des allées des parkings en sous-sols sont ouvertes vers le ciel sur un mode de «douves» qui traversent les dalles et impliquent de nombreuses passerelles pour pouvoir circuler. Notre première mission est intervenue dans un contexte particulier où se combinaient certaines formes de violence urbaine et de multiples signes de désaffection et de baisse d attractivité. Au début nous n avons travaillé que sur le patrimoine du principal bailleur social.

194 L ENQUETE AUPRES DES HABITANTS (1999) Nous avons réalisé une enquête par entretiens en 1999 sur la base d un échantillon utile de 106 personnes interrogées de façon croisée par des questions ouvertes, des questions fermées et des questions semi-projectives. Ces entretiens ont été suite codés sur quelques sept cents variables. Un traitement statistique a été réalisé par analyse factorielle et hiérarchique. L objet était de dégager des grandes familles de modes d habiter, de façon à pouvoir comparer différentes études entre elles, ainsi que d éclairer la dynamique socio-urbaine spécifique du quartier. Sans entrer ici dans le détail des différents modes d habiter dégagés par l analyse factorielle, disons que cette étude met en évidence une dynamique urbaine beaucoup plus préoccupante qu il n y paraissait. Trois indicateurs le montrent particulièrement, outre le fait que 43% des habitants tiennent absolument à partir : L absence d un groupe d habiter réellement positif. C est une caractéristique courante de la plupart des quartiers, même les plus difficiles, que d avoir une sorte de «volant de sécurité» de 25% à 40% des habitants qui agrège investissement dans l habitat, construction d un sens du lieu habité, sentiment d ancrage, ouverture à autrui, confiance dans l avenir. On peut donc dire que la situation socio-urbaine produit une dissociation des éléments basiques de l habiter ; Une perception fortement négative du devenir du quartier (50%) ; Une fragilisation du rapport au logement. C est un phénomène particulier à Dammarie. Partout ailleurs, même quand le rapport au quartier est des plus difficiles, les gens réussissent à en isoler le logement, maintenu comme bulle protectrice. A Dammarie, 40% des habitants ne se sentent pas vraiment en sécurité dans leur logement, et cela ne peut s expliquer ni par l état des logements ni par les «caractéristiques urbaines» du quartier. En particulier le quartier de la Plaine du Lys ne souffre pas d une forte dégradation et bénéficie de quelques jolies scènes paysagères.

195 Dans ses conclusions, l étude souligne que le quartier de la Plaine du Lys, «en tant qu espace support de relations sociales est massivement mis à distance, évité, refusé». Même s ils peuvent avoir des relations sociales de qualité avec des autruis identifiés, la plupart des habitants ont une forte relation négative à des «autres indéterminés» et le vivent particulièrement mal en égard à leurs enfants. Dans tout cela, il est question d une sorte d entité globale spatiale du quartier qui fait obstacle à des réseaux plus maîtrisés de proximité (ou résidentiels). «Le quartier symboliserait ainsi une crainte, une menace du fait même de la façon dont il met spatialement en relation des personnes qui veulent s ignorer». L auteur souligne d ailleurs qu on ne repère aucune identité réelle des «résidences», i.e. des grands îlots urbains. S il ne cherche pas à dégager des orientations d action il souligne néanmoins que le rejet du quartier, trop global, serait sans doute lié au manque de médiation des échelles intermédiaires (résidences et immeubles). L attente (non exprimée par les habitants) d un renouvellement du sens urbain pourrait donc bien porter sur la construction de ces échelles intermédiaires, et notamment de résidences identifiables. C est ce qui a conduit le Logement Français à commander une étude de résidentialsiation, incluant un diagnostic sociourbain. LE DIAGNOSTIC SOCIO-URBAIN DU QUARTIER (2001) L analyse socio-urbaine consiste à interroger chaque organisation urbaine sur les significations et les usages dont elle est potentiellement porteuse. Cela implique, en complément des analyses urbaines, de prendre en compte la perception des lieux et la sensibilité aux scènes urbaines, afin de dégager les raisons qui les sous-tendent. Ainsi, à Dammarie, il faut rendre compte des phénomènes qui font que l on est souvent en proie à des sentiments de malaise, de désorientation, d incompréhension malgré l existence de de forts atouts tels que : potentiels de l environnement : Seine, forêt de Fontainebleau, proximité de Melun, bonne liaisons routières, future gare de RER ; bonne qualité générale des bâtiments et des logements, Nous avons dégagé quelques facteurs structurants.

196 L isolat urbain Le quartier de la Plaine du Lys apparaît comme un isolat par rapport à son contexte. L urbanisme et l architecture, très homogènes (à l échelle de 2800 logements), sont en rupture avec tous les environnements. C est une des sources de l effet globalisant du quartier. En particulier, on peut noter que les rues intérieures au quartier ne sont jamais en continuité avec les rues environnantes, ce qui accentue la rupture. De plus, des contre-allées redoublent les grandes voies périphériques, comme si les concepteurs avaient voulu éviter que le quartier ne risque de se corrompre au contact de la ville, et du monde extérieur en général. La force de ce système rend particulièrement difficile l identification de parties distinctes. On peut donc inférer qu une telle organisation spatiale risque de produire des effets de généralisation des problèmes à l échelle du quartier, puisque les habitants ne disposent guère de supports intermédiaires d identification. Le magma urbain Nous appelons ainsi le cas de maximisation des confusions entre les différentes catégories usuelles d espaces, et notamment les relations entre les espaces publics et privés. L organisation urbaine des îlots, appelés «résidences», est uniforme : Des dalles sur parkings, dans lesquels on circule par des «douves» qui sont utilisées comme «allées», notamment par les jeunes ; Un «patio» en milieu d îlot, maximisant le passage public ; De nombreux passages sous immeubles, facilitant la traversée des îlots et concentrant le stationnement public ; Des halls ouverts le plus souvent sur ces patios et des cours intérieures. Ainsi tout ce qui est prévu comme espace résidentiel est de fait un espace public. Les vides urbains A plus grande échelle, le nombre et l importance des vides urbains, i.e. de morceaux de territoires sans qualification particulière ou avec une qualification floue, et d espaces déqualifiants comme les grandes galettes de parkings peu aménagées, renforcent l impression

permanente, malgré de nombreuses qualités formelles, de se promener dans un univers vide de sens. 197 Le redoublement de l isolat et du magma : la dispersion du code architectural Au plan architectural, l isolat initial se caractérise notamment par l existence des tours (une bonne vingtaine) qui, dans les vues lointaines, semblent envahir tout l espace du quartier. Or dans la réhabilitation précédente, les concepteurs ont voulu enrayer l uniformité apparente du quartier en singularisant différents paquets de tours. Mais d une part, malgré certaines nuances, il y a trop d éléments communs de traitement (faîtage en pseudo-ardoises, pieds de tour en briques) et la différenciation est donc renvoyée aux détails (balcons, modénatures, reliefs, ). Or, comme les patrimoines de chaque bailleur sont dispersés dans le territoire et, loin de servir au repérage urbain, ces détails qui ne représentent aucun lieu particulier contribuent à la désorientation voire la renforcent. Le diagnostic socio-urbain du quartier met donc l accent, comme l enquête auprès des habitants, sur le besoin de qualifier des échelles urbaines intermédiaires entre le hall et la totalité du quartier. Il ajoute que pour mieux qualifier ces échelles, il faut abattre, au moins en partie, l invisible rempart qui sous-tend l assignation à l un-tout du quartier. Cependant, quelles que soient les intentions générales, un projet de résidentialisation ne peut guère sortir, c est déjà beaucoup, des limites du grand quartier. Il n y aura donc pas beaucoup d interventions sur cet environnement dont on a besoin, mais qui n est pas forcément accessible, ni même suffisant en l état. ELEMENTS DU DIAGNOSTIC DE GESTION (2003) Simultanément, une intervention sur l adaptation de la gestion du bailleur a mis en évidence qu une source de dysfonctionnement réside dans l adhérence de l organisation de la gestion au territoire global. Certes, il y a des secteurs de gardiennage, qui permettent de marquer des nuances dans l expression de la gestion. Mais pour l essentiel, les grandes filières du technique et de la gestion locative méconnaissent toute différence territoriale et diffusent leur travail sans tenir compte des particularités locales. Il faut dire que ce mécanisme est amplifié

198 par la délégation de la gestion des espaces extérieurs à la ville qui utilise sa logistique ordinaire, peu adaptée au quartier. D une façon générale, il convient que l organisation de la gestion urbaine distingue clairement des territoires (publics, intermédiaires, résidentiels, privés, d usage) et définisse des niveaux de responsabilité de gestion sur des territoires adaptés. Le diagnostic de gestion est donc convergent avec l objectif de dégager des entités socio-spatiales intermédiaires : ici, des territoires de gestion. L ANALYSE DU TERRITOIRE URBAIN (2003) L hypothèse du renouvellement urbain amène à examiner de plus près le territoire urbain au sens large et son environnement. En effet, la perspective générale est une restructuration importante, portant à la fois sur : Un changement d image et peut être du sens urbain du quartier ; Une intégration plus forte du quartier (d habitat social) dans les continuités et dans les dynamiques urbaines. Il faut se poser quelques questions supplémentaires par rapport à un projet de requalification. D abord avant de tout transformer, on s interroge plus finement sur le potentiel urbain auquel on prétend rattacher le quartier. On s interroge également plus finement sur le potentiel environnemental sur lequel étayer la qualité urbaine. On s interroge enfin sur les modes d accessibilité à d éventuels atouts urbains ; il ne suffit pas de disposer d un atout, il faut aussi savoir comment on y va, c'est-à-dire par quel type d urbanité on peut y aller (par exemple autoroute, rue résidentielle, avenue animée, square public, terrain vague, ). A Dammarie, sans modifier en rien le diagnostic à l échelle du quartier, le diagnostic élargi a mis en évidence des éléments supplémentaires : Les atouts naturels, Seine et forêt, étaient plus potentiels que réels : le rapport à la forêt a été capté par l habitat pavillonnaire en laissant peu de passages ; la Seine a été captée par les activités industrielles qui rendent durablement le mode d accès sans intérêt, outre la forte pollution par l amiante. Ce dernier point induit un diagnostic technique du site pollué pour en faire une zone de développement ;

199 La perspective de création d une gare RER, qui n était qu un horizon pour une requalification devient un potentiel urbain considérable dont la position peut influer sur toute l organisation urbaine ; La dispersion et le morcellement urbains : le zoning à trop grande échelle a posé trois grandes bandes parallèles sans lien entre elles ; de nombreux dispositifs de séparation ou d enfermement morcellent en outre chaque grand territoire ; Faiblesse de la fonction de centralité-animation : le centre ancien correspond plus à un bourg de 5 000 habitants qu à une ville potentielle de 25 à 30 000 habitants ; les autres éléments de centralité commerciale sont prisonniers du morcellement urbain et sans sphère de rayonnement ; absence d un pôle tertiaire significatif à l échelle d une telle ville ; Ampleur des vides urbains et des dispositifs séparateurs : on retrouve à l échelle de la ville ce qu on avait analysé à l échelle du quartier. La conclusion d un tel diagnostic, c est que le renouvellement urbain du quartier de la Plaine du Lys ne peut avoir de sens que s il est inscrit dans une transformation en profondeur de la ville, donnant à ce quartier un environnement extérieur attractif, incluant des commodités urbaines (centralité, RER) des accès aux atouts naturels et des buts particuliers (sans équipement fluvial particulier, la Seine resterait peu attractive). Il semble évident a priori que de nombreux points du diagnostic du quartier seront utiles à un programme de renouvellement, mais si le renouvellement ne déborde pas très largement le quartier de référence, alors il faudrait mieux s en tenir, purement et simplement à un programme de résidentialisation. En d autres termes, dans le cas de Dammarie, l enjeu du Renouvellement Urbain n est pas un quartier d habitat social, ni même ce quartier et ses relations avec la ville, mais c est le co-développement de plusieurs quartiers de la ville. LOGIQUE DE REQUALIFICATION : LE PROJET DE RESIDENTIALISATION A la suite de l enquête auprès des habitants, le Logement Français, principal bailleur de la Plaine du Lys, a voulu associer ses partenaires à un projet de requalification visant à définir

200 des échelles intermédiaires d identification, d investissement et d attachement pour les habitants, ou encore des résidences. L accord avec les autres partenaires n ayant pu aboutir, le Logement Français a engagé seul une étude de résidentialisation. Cela ne voulait pas dire que nous devions restreindre notre travail à ses seuls territoires : il était admis qu un diagnostic large porterait sur l ensemble du quartier et un autre, plus détaillé, sur les parties propres du Logement Français. Il était également admis que les propositions de programme pourraient inclure certaines coopérations pour traiter les espaces d appui nécessaires à la résidentialisation de certains secteurs. Il nous semble en effet que la résidentialisation ne saurait se limiter à la définition de «résidences» plus ou moins autonomes, mais qu elle inclut un travail de coproduction de l espace public de rattachement, qui va lui-même rétroagir sur la qualification et le sens des résidences. Dans certains cas, la conception de résidences par un bailleur peut suffire à qualifier la rue de rattachement, dans d autres il peut y avoir besoin d aménagements complémentaires. De façon courante, la notion de «quartier résidentiel» sert à désigner un quartier à forte dominante d habitat et bénéficiant simultanément d avantages quant au calme et à la tranquillité. De façon plus explicite, nous considérons que la résidentialisation doit traiter : la qualification des espaces publics à partir de l habiter ; la distinction de résidences de petite échelle (moins de cent logements si possible) ; l identité spécifique de chaque résidence ; la production d une ambiance résidentielle, au niveau du quartier comme de chaque résidence ; la définition et la qualification de limites résidentielles ; l accueillance propre à chaque résidence. DESCRIPTION DE GRANDES ORIENTATIONS DE PROJET Partant du diagnostic socio-urbain, de l enquête auprès des habitants, et des orientations politiques du bailleur, les grandes orientations du projet étaient les suivantes.

201 Déconstruction de l isolat urbain L isolat urbain est un facteur structurant du problème des habitants confrontés à la globalité du quartier. Sa réduction est traitée par : L élargissement d une rue en grand axe paysager distinguant deux sous-quartiers principaux ; Le rattachement de plusieurs résidences à un «dehors» du quartier, notamment le long de la RD 392 (déclassée) ; La qualification des rues, afin qu elles ne soient plus seulement des dessertes d îlots, mais des références urbaines plus proches du bourg ancien, ainsi que des supports identitaires plus distincts les uns des autres que les îlots, qui se ressemblent tous. La réhabilitation récente ne permettait guère de ré-intervenir sur l image architecturale du bâti. Nous nous sommes donc centrés sur la qualification des espaces «à hauteur d homme» qui nous semble, de toutes façons, la meilleure ressource pour les identités habitantes intermédiaires. Le rattachement du quartier aux atouts environnementaux. L échelle de l étude faisait qu on ne pouvait que donner des indications sommaires : un jeu de flèches ou d amorces de continuité proposait les relations utiles, sans analyser les problèmes d une telle relation. IL s agissait de simples indications pour un futur projet urbain. La co-production de la qualité urbaine des rues (des espaces publics de rattachement). La facilité pour les habitants, et les usages en général, d identification et de reconnaissance de chaque rue constitue un mode de rattachement à la structure voisine du centre-ville et allège donc l effet de l isolat urbain. Contrairement à un présupposé des bailleurs qui attendent, le plus souvent, tout d une intervention de la ville pour qualifier les rues, l analyse urbaine montre que l identité et la qualité d une rue relève pour une très large part de celle des rives «privées». Quand un ou quelques bailleurs, comme à la Plaine du lys, possèdent toute la bordure d une rue, il leur est d autant plus facile, par des choix urbains liés aux résidentialisations, d influencer

fortement l identité de la rue. Plusieurs exemples ont été fournis, dans l étude, de ce mode de coproduction. Il faut néanmoins que la rue, au sens public, ait un minimum de qualités. 202

203

204 Réduction du magma et des vides urbains Le lien causal était assez net entre le surdimensionnement des îlots et les phénomènes magmaïques : tout grand îlot, truffé de halls en intériorité, peut être traversé dans tous les sens, ce qui abolit toute distinction de statut entre les différents types d espace. D ailleurs, le diagnostic avait mis en évidence que c étaient les halls le plus en intériorité de l îlot ou du quartier qui souffraient le plus. Il fallait donc resserrer un peu la maille viaire pour pouvoir offrir à tous les immeubles, ou à de petits groupes d immeubles, un rattachement autonome à la rue. La nécessaire continuité des rues était en bonne partie programmée, ce qui impliquait quelques démolitions. Les îlots continuent bien à exister en plan mais ils ne constituent plus, en terme de pratique urbaine, une référence d appartenance puisqu ils n ont plus de vie intérieure. La pratique et la vie extra-résidentielle sont reportées sur l univers de la rue dont le caractère clairement public et accessible facilite le contrôle et la régulation sociale. Les vides urbains sont l une des composantes du magma : l absence de sens de chaque vide contribue à la perte de sens de l ensemble du quartier. Il est évident que l impression de vide est liée à un manque de qualification d un espace parce qu il est soit résiduel, soit surdimensionné, soit d une conception initiale purement fonctionnelle. Les moyens d action proposés sont : D affecter toute une série de quasi-vides à des entités résidentielle ce qui revient à subdiviser ces vides et a leur affecter un statut (avant même de préciser leur qualité) ; D affecter d autres vides à des espaces qualifiés comme publics. Il y a évidemment une dialectique d affectation des vides aux espaces résidentiels et publics ; De définir des aires de développement urbain pour tout ce qui excède les affectations précédentes ; De réorganiser l ensemble des parkings souterrains, (en mode «douve»), par séparation de secteurs plus résidentiels, de façon à mettre fin aux circulations urbaines souterraines.

205 Articulation des espaces urbains et des espaces de gestion Comme nous l avons suggéré plus haut, il est souvent artificiel de concevoir des espaces urbains qui ne correspondent pas à des territoires compréhensibles et pratiques pour des agents de gestion. La résidence, en particulier, constitue une unité de gestion où le responsable peut s approprier les problèmes et donc les résoudre. La globalité d un quartier aussi grand que la Plaine du Lys ne peut qu affecter sa gestion urbaine. L ensemble des mesures indiquées constitue un support nécessaire pour une territorialisation de la gestion. D une part, on peut distinguer, de part et d autre de l axe vert, deux grands secteurs de gestion. Ensuite les limites entre espaces privés et publics étant plus nettes, on peut mieux identifier des espaces de gestion-ville et de gestion-bailleurs ; cela permet en particulier de mieux maîtriser les rythmes d intervention sur des espaces de proximité des immeubles. Enfin, les agents de gestion des bailleurs ont en charge des territoires résidentiels limités et circonscrits : il est plus facile d y établir une responsabilité de gestion. De façon transversale, on peut également espérer d une telle résidentialisation qu elle interrompe la porosité de l espace urbain à la circulation des problèmes et des angoisses. A supposer que la situation d une résidence se détériore gravement, cela lui restera propre et n impliquera pas automatiquement que c est tout l îlot ou tout le quartier qui sont en difficulté. Par le fait même, la situation sera plus facile à réparer. ENCLENCHEMENT D UNE DYNAMIQUE DE PROJET URBAIN Les grands problèmes d organisation de l espace dégagés par le diagnostic socio-urbain supposent des moyens différenciés. Une des fonctions de l étude urbaine est de bien faire ressortir ce qui relève de chaque type d acteurs. A Dammarie, nous avions indiqué les degrés de complexité et de coopération des différentes parties du quartier (Cf. plan n 9) : Certaines parties, Alsace et Normandie, pouvaient faire l objet d interventions rapides, de par leur appui facile sur des espaces publics existants et qualifiables par la seule résidentialisation du Logement Français ;

206 Certaines parties, comme Provence, tout en relevant du seul Logement Français, impliquaient la création partielle d une rue (à partir du réseau des douves) et nécessitaient donc des accords avec la ville pour configurer les extrémités de cette rue ; Certaines parties, comme Bourgogne et la place Centrale, nécessitaient une forte coopération avec la ville, qui devrait prendre en charge les restructurations d espace public ; Enfin d autres parties (Auvergne, Bourgogne, copropriété) nécessitaient une coopération avec la ville et avec un autre bailleur, ce qui supposait qu un tel projet puisse être pris en charge par une petite structure collective. Cette recherche d une dynamique collective élargissant progressivement ses réseaux de coopération montre bien que la résidentialisation du patrimoine d un bailleur peut nécessiter dans certains cas complexes, si l on veut qu elle soit vraiment qualitative, des interventions plus larges (à l échelle des problèmes urbains qu il faut résoudre).

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208 INTERETS ET LIMITES DE CETTE DEMARCHE La résidentialisation constitue un mode d intervention relativement économique (souvent il faut y associer une requalification des halls) pour : Réduire fortement les magmas urbains ; Définir des unités d habitat inférieures à cent logements, ce qui favorise une meilleure interconnaissance entre résidents et une certaine qualité de gestion ; Améliorer la qualité des espaces d accueil ; Améliorer et caractériser la qualité des espaces publics de rattachement, surtout les rues ; Restructurer et sécuriser des sous-sols trop vastes. Il est possible, dans des quartiers entourés d une forte urbanité, comme aux Hauts de Belleville 5 à Paris, de résoudre des problèmes comparables à ceux de Dammarie, dans leur quasi-totalité par la résidentialisation. Mais à Dammarie où une telle urbanité est manifestement insuffisante, on voit que de nombreux secteurs ou îlots nécessitent des interventions urbaines ne relevant pas d un seul bailleur. Si on voulait «forcer» la résidentialisation de ces îlots, on risquerait de produire des artefacts résidentiels qui verraient le maintien de multiples problèmes. Néanmoins, il nous paraît important de souligner à quel point la logique résidentielle a une valeur intrinsèque de renouvellement du sens urbain, moyennant certains appuis d aménagement urbain et de structuration. Plutôt que de faire de la résidentialisation un volet presque annexe des Grands Projets, on pourrait la penser comme un axe principal et définir les autres actions en fonction de cet axe. La vraie difficulté de la résidentialisation n est donc pas interne au quartier considéré mais «externe» : c est l enjeu urbain extérieur au quartier qui n est pas pris en compte dans la logique résidentielle. Il reste à voir dans quelle mesure la logique du renouvellement urbain intègre réellement cette problématique externe. 5 P.Séchet & JD. Laforgue, «Maïeutique de l urbanité».

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210 LOGIQUE DE RESTRUCTURATION URBAINE : LE PROJET DE RENOUVELLEMENT LE CHANGEMENT D ECHELLE Les nouvelles lunettes de la «grande échelle urbaine» Comme indiqué clairement dans la présentation des diagnostics, il est clair que l ambition du Renouvellement Urbain permet de modifier en profondeur l analyse urbaine. Certes de nombreux éléments du diagnostic concernant l interaction avec la ville avaient été indiqués dans la phase du projet résidentiel, mais ils n avaient pas été développés et utilisés de la même manière. La planche 6 (page précédente) montre que l étude résidentielle avait abordé la grande échelle urbaine, en pointant notamment toute une série de liaisons du quartier de la Plaine du Lys à son environnement : vers la Seine, vers la forêt, vers l Abbaye. Mais toutes ces indications restaient abstraites, puisqu il était seulement question d ajuster un projet résidentiel aux potentiels environnementaux, sans pour autant décrire tous les problèmes posés par ces liaisons. Si on prend l exemple de l accès à la Seine, on s est seulement préoccupé de trouver un chemin pas trop parasité par la zone industrielle, sans amorcer, évidemment, la question de l évolution de la zone d activité du Clos Saint Louis. Donc l approche résidentielle se limite en fait à poser un certain nombre de liens avec l extérieur du site pour montrer comment un grand secteur urbain résidentialisé pourrait se défaire de sa forme d isolat urbain. Ensuite, et dans la mesure où l objectif est de chercher des points d appuis ou d éviter des points noirs à l extérieur, c est toute la dimension critique de l analyse urbaine qui se trouve réduite. A cet égard, seul le changement d échelle de la commande permet d entrer dans le détail de la critique urbaine et d aborder la question du co-développement de la ville et du quartier. On ne peut plus se contenter de dire que, même si le centre-ville n est pas des mieux adaptés à la situation, il faut valoriser la relation au centre-ville. Il devient nécessaire d analyser en profondeur la fonction globale de centralité sur la commune et d envisager sa réorganisation.

211 On ne peut pas dire que cette approche très large soit l effet direct de la commande d un projet de Renouvellement Urbain : la demande ne portait que sur certains points. Néanmoins, il est évident que cette situation particulière de projet favorise l émergence de considérations sur une certaine globalité urbaine et y rend les acteurs de la décision particulièrement sensibles. Dès la deuxième réunion du Comité de Pilotage, la notion de schéma directeur d organisation urbaine a été retenue et la mise au point d un plan détaillé d aménagement de la zone d activité du Clos St. Louis (qui excédait un peu la mission initiale) a été expressément demandée par le Comité de Pilotage. Sans en faire une loi générale pour les projets de renouvellement urbain, il semble qu il y ait une certaine tendance à changer d échelle de projet et à élaborer simultanément une esquisse de projet urbain (échelle de la ville) et une esquisse de projet de quartier coordonnées. Nous réservons pour le chapitre suivant la discussion sur les effets de cette double approche sur la prise en compte spécifique du quartier sensible et nous présentons d abord cette double approche. Les changements opérationnels d échelle de référence Le choix de l échelle planaire de travail avec laquelle on communique avec les acteurs durant tout le processus est en soi indicative de la perspective que l on adopte. Dans l étude résidentielle le plan de base était celui du quartier de la Plaine du Lys (planche 7) avec recours ponctuel à une très grande échelle contextuelle (planche 1). Planche 1 Planche 7 Dans la planche 7, le quartier de la Plaine occupe la totalité du plan, dans la planche 1 : 5%.

Dans l étude de renouvellement, l échelle retenue est celle d une grande partie de la commune, où le quartier de la Plaine occupe environ 15% de la surface. 212 Planche 5 Cette échelle nous semble représentative de la nature du projet : une restructuration de la moitié de la commune incluant le quartier de la Plaine du Lys. La même planche nous montre d ailleurs les «espaces de projet dammariens». En bleu foncé : restructuration de la Plaine du Lys ; En rouge : la mutation-développement du Clos St. Louis ; En bleu clair : les continuité paysagères de la ville ; En orange : la requalification du centre-ville ancien. Le projet de restructuration d un quartier est devenu partie d un programme plus vaste qui apparaît dès lors comme la clé du renouvellement. Un tel programme pose en quelque sorte le cadre dans lequel seulement pourrait émerger un véritable renouvellement du sens urbain du quartier de la Plaine du Lys. Qu est-il advenu du changement de sens promis par le projet de résidentialisation du même quartier? Avant d essayer de répondre à de telles questions, il convient de poser les grandes étapes et les principaux contenus de ce nouveau projet. LA FORMATION DU PROJET DE RENOUVELLEMENT URBAIN Une nouvelle perspective urbaine A partir du moment où l on a diagnostiqué que le centre-ville ancien n était pas adapté à une ville de la taille de Dammarie et que ni lui ni le centre de Melun ne constituaient des

213 débouchés simples et naturels pour le quartier de la Plaine, on est bien obligé de poser la question de la création d un autre pôle de centralité, complémentaire du premier mais facilement et largement accessible au quartier de la Plaine. Comme le quartier de la Plaine est peu propice, en terme d organisation urbaine, à l implantation d une centralité d animation, il semble nécessaire de rechercher une telle centralité, qui doit être attractive à l échelle de la Communauté d Agglomération, du côté du meilleur atout environnemental, à savoir la Seine. Le projet résidentiel avait prévu l implantation au centre de la Plaine du Lys d un axe vert estouest se connectant sur une future gare RER envisageable ; le concept était alors de prolonger cet axe jusqu à la Seine à travers le Clos St. Louis vers un port fluvial qui constituerait la base d un pôle attractif. Le projet de gare se précisant, il convient de la positionner à proximité du carrefour entre cet axe et la RD 372. Entre ce carrefour et le port, au sein d un nouveau quartier on peut implanter un pôle de centralité conséquent, constituant un vrai débouché pour toute la Plaine du Lys. La proximité de la gare permet d envisager un pôle de bureaux, qui manque cruellement à Dammarie. Le concept, synthétisé dans un premier scénario (plan 9), montre que le grand projet urbain ne se déconnecte pas de la problématique de la Plaine du Lys, puisqu il développe une des «flèches» du projet résidentiel et prend en charge l intention initiale de rompre l isolat urbain de la Plaine. Planche 9 On voit également sur ce plan que le concept d une rue traversante nord-sud entre Meluncentre et Dammarie-centre, ébauchée dans le projet résidentiel, est ici abouti.

214 Le poids de certaines problématiques techniques Bien entendu, la simplicité apparente de ce scénario rencontre toute une série de problèmes que nous n allons pas développer ici mais qu il convient de mentionner : La création de cet axe gare-port se trouve sur un territoire très pollué, notamment par l amiante, du Clos St. Louis. Il y a donc toute une problématique d analyse technique des sols, des modes d occupation, des délais de récupération foncière et donc de définition d une stratégie de développement du Clos St. Louis ; La création de cet axe doit trouver un passage sous (ou au-dessus) de la voie ferrée, sans créer un tunnel trop obscur ni une vaste bretelle autoroutière. Les notions de continuité et de visibilité urbaines sont essentielles à la vie de cet axe. L idée de déplacer la voie SNCF est-elle envisageable? Le croisement de cet axe avec la RD 372 suppose une suffisante facilité des flux piétons vers la gare et vers le port, donc un carrefour urbain suffisamment sophistiqué pour gérer les flux. Ces problématiques, au fur et à mesure de leur approfondissement technique, ont infléchi certains aspects du projet, mais sans jamais remettre en cause le lien structurel initial avec la Plaine du Lys. Les évolutions par rapport au projet de résidentialisation sur le seul quartier de la Plaine du Lys Outre les grandes thématiques de redéploiement urbain déjà mentionnées, on peut noter que le projet de la Plaine a évolué de façon très différenciée en fonction de plusieurs variables : Le maillage n a pratiquement pas évolué en tracé, mais il a été parfois amélioré en gabarit ou en aménagements latéraux (recomposition de la grand-place actuelle Schweitzer, complément vers le stade, etc ) notamment du fait de certaines démolitions. On peut donc dire que les îlots urbains sont également restés stables quant à leur enveloppe.

215 Les démolitions sont sans commune mesure avec celles du projet résidentiel : elles concernent près de mille équivalents logements 6 contre une grosse centaine initialement. Cet effet multiplicateur est analysé infra ; Les limites de la perception du quartier sont profondément transformées d une part à cause des démolitions décidées, d autre part à travers le traitement du changement d image souhaité par le Comité de Pilotage ; La configuration résidentielle interne des îlots est très variable depuis le cas d Alsace, qui est inchangé, jusqu à Normandie et Auvergne, fortement reconstruits. On peut noter que les sites des bailleurs autres que le Logement Français ont été moins redécoupés, en partie par souci de marquer leur différence par rapport au bailleur le plus important ; La caractérisation identitaire de chaque rue (en dehors d Alsace qui est inchangée) n a pas été retravaillée, car il y a trop de bouleversements immobiliers. La problématique des démolitions et des constructions Compte tenu du bon état des bâtiments, les facteurs de démolitions à Dammarie étaient au nombre de quatre : Restructuration urbaine : permettre une organisation viaire et un rattachement à la ville. Transformation du paysage urbain : en perception interne comme en perception externe. En externe la demande portait spécifiquement sur les tours qui connotent les vues lointaines. Qualifier certaines parties du quartier, quand un bâtiment semble résister à une logique de réhabilitation-résidentialisation (foyer SONACOTRA par exemple). Dégager des aires de redéploiement suffisantes pour introduire plus de mixité de l habitat (définir du foncier où des bailleurs-constructeurs accepteraient de construire). 6 En tenant compte des chambres SONACOTRA, le tout à échéance de 15 ans.

216 Toutefois, on peut souligner que certains bailleurs, au fur et à mesure qu ils percevaient mieux la possibilité de renouveler leur patrimoine à peu de frais, ont accru le nombre de démolitions envisagées. Il n est pas facile de déterminer le poids de chaque facteur, car la plupart des bâtiments à démolir sont à l entrecroisement de plusieurs facteurs. Néanmoins, comme les tracés viaires sont peu modifiés, le facteur de la restructuration est plutôt faible. Le facteur paysager a été très influent car certains membres du Comité de Pilotage ont insisté sur la suppression de nombreuses tours et d autres sur les bâtiments limitrophes du quartier. Le but dans les deux cas est de changer la perception externe du quartier. Les schémas 22 et 23 montrent l impact de ces facteurs paysagers. Planche 22 Planche 23 Le facteur des aires de redéploiement (qui inclut pou ou prou la perspective de mixité) a été portée implicitement par les bailleurs qui ne voulaient pas intervenir trop près de bâtiments «connotés» et explicitement par la maîtrise d œuvre qui y voyait une condition de redéploiement et, plus précisément, la condition pour éviter une «dépression urbaine» autours de vides non comblés. La politique de reconstruction, ou plus précisément de construction préalable, a eu du mal à se mettre en place, car les démolitions ne concernaient pas que la Plaine mais deux autres sites et on manquait un peu de place disponible. Le développement rapide du Clos St. Louis est donc devenu une condition pour le déroulement du programme général.

217 LE PROJET DE RENOUVELLEMENT URBAIN Le schéma de cohérence urbaine n 14 (à horizon de 2015) que nous présentons ci-dessous inclut le repérage des interventions urbaines périphériques au quartier de la Plaine du Lys : A, A : La gare, le carrefour urbain, le pont-arche vers la Seine, etc B : La coulée verte vers les bords de Seine. C : La zone du port. D : L axe de centralité et ses programmes d habitat du Clos St. Louis. E : Le développement résidentiel du Clos St. Louis vers Melun. F, G, H : Aménagements entre le centre ville ancien et le Parc de l Abbaye.

Planche 14 218

219 Toutes ces opérations sont d une complexité telle qu elles ont absorbé la plus grande partie du travail de conception. Il convient de souligner que si nous n avions pas bénéficié d une excellente connaissance préalable et détaillée du site de la Plaine du Lys (particulièrement complexe avec son système de «douves») il n aurait pas été possible de mener le projet à bon port sans d importants retards, pour toute la partie interne du site. Schéma 20 Schéma 21 A titre indicatif, les schémas 20 et 21 qui illustrent le développement de l axe du port au Clos St. Louis donnent une idée des travaux préalables nécessaires à leur mise au point. Outre le schéma 22 déjà montré, d autres schémas illustrent : Soit de nouvelles entrées de la Plaine : Schéma 23 Schéma 25

220 Soit de nouvelles ambiances paysagères internes : Schéma 28 En revanche la question reste ouverte de la qualité de définition du projet à l intérieur de la Plaine du Lys et se sera l objet du chapitre 5. Toutefois, les éléments de ce débat sont les suivants : Il est probable que la qualité de la maille viaire est supérieure dans le projet Renouvellement Urbain ; Partout où les îlots sont fortement restructurés et reconstruits on ne sait pas trop qu elle sera la qualification publique des rues par les nouveaux immeubles, qui seront probablement confiés à des équipes différentes sans qu on sache s il y aura une perspective commune de coproduction de l espace public ; Dans les îlots existants et peu restructurés, quelles que soient les faiblesses de l organisation, on sait dans quel sens on veut les corriger et on est sûr d opérer une meilleurs intégration urbaine ; dans les îlots chamboulés on ne peut pas anticiper les problèmes urbains qui seront posés par les nouveaux projets et on risque des dérives. Si le projet du Renouvellement Urbain est passionnant, c est parce qu il ouvre une perspective de requalification urbaine à l échelle de la moitié de Dammarie. Mais il n est pas totalement acquis que cela puisse aboutir à une qualité de «finition» au site sensible aussi précise que le projet de résidentialisation.

221 LOGIQUE DE QUALIFICATION ET LOGIQUE DE STRUCTURATION. QUEL POINT DE VUE REGULATEUR? Dans le contexte Dammarien, il est clair que la plupart des acteurs ont eu un sentiment de continuité et d enrichissement entre le projet de requalification et celui de renouvellementrestructuration. Il a semblé à tout le monde que le propos s élargissait du quartier de la Plaine à son dehors, qu on développait des indications qui étaient données en filigrane du projet de requalification, et donc qu il y avait une certaine progression entre les deux. Logique de qualification A y regarder de plus près, il nous semble au contraire qu il y a une mutation complète d ensemble, même si l on peut trouver de nombreux éléments de continuité. Ceux-là découlent des intentions liées au même diagnostic (rupture de l isolat, réduction du magma, résidentialisation). Mais le sens diffère profondément. Pour expliciter cela, il est sans doute intéressant d examiner ce que serait devenu le projet de requalification si on avait pu élargir le partenariat souhaité sans entrer dans la logique de renouvellement : Il est d abord clair que l aménagement interne du quartier de la Plaine aurait peu varié. Pour maintenir la continuité des deux axes viaires, il aurait fallu démolir un ou deux immeubles de plus, comme indiqué en filigrane dans le projet résidentiel. Les autres bailleurs auraient ajusté leur résidentialisation sur les principes exposés. Le principal changement aurait été de pouvoir travailler à la qualité et à l identité des rues dans des coopérations ville-bailleurs au lieu d y travailler avec un seul bailleur ; Les principaux développements seraient donc venus des aménagements externes. A l ouest on aurait sans doute obtenu la démolition de la grande barre de l Office Municipal, qui enclavait le Parc de l Abbaye. Au nord, la configuration de l hypothèse d une gare aurait renforcé le thème d un axe vers la Seine en prolongeant l axe vert du quartier. On aurait alors amorcé une perspective de développement urbain autour de cette gare, ce qui aurait sans doute entraîné la démolition de deux bâtiments complémentaires sur Bourgogne et Normandie.

222 D une façon générale on aurait sans doute approfondi le travail de mise au point d une trame verte pour concrétiser la valorisation du potentiel environnemental. En revanche, on peut considérer comme exclus d un tel projet : Le principe de fortes démolitions ; Le développement de la réflexion sur la centralité urbaine, aussi bien pour le centre ancien que pour un nouveau «centre de bord de seine» ; Le schéma directeur d aménagement de tout le Clos St. Louis ; La suppression même partielle de centre commercial de l Abbaye (copropriété). Il aurait plutôt donné lieu à une rénovation ; La démolition, à l est, du stade et du gymnase, qui avaient leurs partisans. Il semble donc qu à l exception d une dynamique spécifique induite par la création d une gare, le projet serait clairement resté à l échelle du quartier de la Plaine, avec un nouveau mode d organisation interne important, mais ne gérant des interventions périphériques que du point de vue de l amélioration de la Plaine du Lys. Les deux motifs les plus puissants de cet état de fait sont à notre avis : L extrême difficulté d aborder les problèmes des démolitions de masse sans des financements extraordinaires de l Etat, surtout pour un patrimoine à structure complexe (dalle) et à taux d occupation satisfaisant ; La quasi impossibilité, pour des villes traumatisées par leur grand quartier sensible, de penser la relation dialectique entre une ville qui va mal à cause de son «quartier» et un quartier qui va mal à cause de sa «ville». La logique de Rénovation Urbaine de l Etat débloque assurément ces deux facteurs. Toutefois, autant le premier est soutenu de façon consciente et délibérée avec un budget adapté, autant le second ne l est que de manière implicite, conditionné par les dynamiques locales et moins soutenu si c est coûteux. Il semble bien qu il faille distinguer deux logiques d action n ayant en commun que le but : renouveler le sens urbain pour les habitants des quartiers et des villes, mais qui diffèrent fortement dans la démarche. La démarche de qualification consiste à soutenir les quartiers dans leur développement urbain ce qui veut dire :

223 Soutenir une population existante plutôt que de viser un peuplement idéal, faire confiance à la capacité de cette population à redonner du sens au quartier moyennant un certain nombre d amélioration dans des domaines clés ; Soutenir l historicité de quartiers qui, existant depuis quelques dizaines d années, ont connu plusieurs générations et se sont fortement différenciés les uns des autres au fil du temps. Il ne faut pas, dans cette perspective, recommencer une fois de plus à zéro le quartier ; Soutenir la capacité des responsables locaux à gérer des situations complexes. Soutenir le patrimoine bâti dès lors que la structure est saine et les logements bien conçus, même si l on n apprécie pas l aspect architectural de ce patrimoine. Fondamentalement, la logique de requalification n espère pas un changement de la population pour changer le quartier, elle attend d une amélioration des conditions d habiter dans le quarter la possibilité d accueillir progressivement d autres franges sociales dans le peuplement, dans l optique d un rééquilibrage progressif. Logique de Rénovation Urbaine Il semble bien que la logique de Rénovation Urbaine vise à transformer matériellement et humainement le quartier en profondeur : Transformer le peuplement du quartier, c est ce qui advient dans le réquisit d une mixité sociale. Quels que soient les contenus, éminemment variables, qu on met sous ce terme, cela revient à supposer qu une population trop pauvre ou trop immigrée ou trop «collée» à l identité négative du quartier n est pas qualifiée pour participer au redressement du quartier ; Transformer l historicité du quartier en l image neutre et abstraite d une nouvelle modernité appropriable par tous, sans référence autre que conjuratoire à un passé du lieu ; Transformer l image du quartier attachée à des formes architecturales en supprimant celles qui heurtent le plus, sans trop d attention à la qualité d habiter qui peut s y déployer ;

224 Transformer les relations, souvent de distance et de séparation, du quartier avec la ville environnante ou proche en relations de proximité, de complémentarités et d échanges. Si l on se décale des représentations bien pensantes selon lesquelles la ville est toujours bonne et équivalente à elle-même, cela revient à poser la cotransformation du quartier et de la ville comme horizon problématique de la rénovation. C est peut être en ce sens qu il faut interpréter l orientation générale de la Rénovation Urbaine. Visant à remettre chaque quartier dans «le régime général» de la ville. Toutefois, dans le montage final des dossiers de renouvellement urbain, il apparaît que la recomposition urbaine hors site sensible n est que faiblement prise en charge. Le cas de Dammarie est révélateur de ce décalage entre une visée générale de recomposition urbaine à une échelle plus large que celle des quartiers inscrits dans un périphérique sensible, et un montage final de dossier se limitant plus fortement à ces quartiers, à l exception des grands axes viaires de liaison (donc centrés sur le quartier). Les considérations financières ne sont certes pas étrangères à cet état de chose. Mais il y a peut être des motifs plus puissants. D une part la pratique du diagnostic urbain est pour l essentiel cantonnée à des périmètres d études et ses aspects critiques, en particulier, concernent rarement la grande échelle urbaine. Cela induit alors une lecture de la ville à partir du point de vue du quartier. Cela recoupe finalement la représentation générale, qui gouverne l action sur la ville, selon laquelle, au moins par rapport aux quartiers sensibles et de façon différentielle : La ville comme totalité est «bonne» ; Les quartiers «manquent» de lien à cette bonne ville. On peut noter que cette représentation est l inverse de celle, systématique dans les sociétés préurbaines et jusqu à nos jours, selon laquelle la ville est «mauvaise» et pernicieuse. Ces deux types de représentation n aident pas à progresser dans l analyse urbaine. D autre part, la dynamique du renouvellement (ou de la rénovation) s appuie surtout sur un élargissement de perspective à partir du quartier problématique, ce qui induit un point de vue centré plutôt que décentré ou multi centré. L environnement urbain est ainsi pris comme référent a priori, ce qui peut oblitérer une lecture plus dialectique des relations entre la ville et les quartiers. Il faut également noter que la grande échelle urbaine incite les urbanistes à certaines démesures. Dans l étude de définition du grand projet de la Source, à Orléans, deux candidats

225 sur trois proposaient des «coulées vertes» rectilignes de 100 mètres de large sur plusieurs kilomètres de long : on pouvait légitiment s interroger sur la pertinence de tels dispositifs infinançables et ingérables et se réorienter vers un point de vue plus centré. La dérive «pharaonique» de certains grands projets est peut être influencée par le montage des dossiers de renouvellement urbain. Chaque projet doit présenter un schéma de cohérence urbaine à long terme (10 à 15 ans), qui n est pas financé en tant que tel, et un projet intermédiaire à moyen terme (5 ans) qui fait l objet du financement programmé. Cela ouvre la porte à une imagination urbaine déliée des contraintes usuelles. Mais cette transformation en profondeur n est pas nécessairement la meilleure garantie d une transformation détaillée et minutieuse des espaces urbains et des espaces d habitat. L exemple de Dammarie montre que sans le premier projet, la dimension fine de la résidentialisation n aurait pas pu être élaborée. L analyse de nombreux projets (Douchy les Mines, Argonne, La Source) montrent d ailleurs que la dimension résidentielle n est pas réellement abordée : on appelle a priori «résidence» chaque îlot urbain, alors qu il importe de distinguer ces deux objets. Il semble bien que la conception dominante de la résidentialisation est celle d un saupoudrage de mesures, certes spécifiques mais n influençant pas réellement le projet et pouvant être affinées plus tard. Ce mode de conception de la résidentialisation résulte en fait d un certain parti pris de primauté de la restructuration, valable dans tous les contextes. On peut donc développer deux critiques : Tous les contextes ne sont pas équivalents et tous n ont pas besoin d une restructuration. Ainsi, nous avons programmé pour l OPAC de Paris, aux Hauts de Belleville, une opération de résidentialisation qui a suffi à réguler une situation socio-urbaine extrêmement tendue. La qualité de l environnement urbain était la clé d une telle orientation. Il conviendrait donc d inviter les projets de renouvellement urbain à se situer, à partir des diagnostics, sur une échelle dominante de traitement du site qui pourrait aller de la réorganisation de la gestion jusqu à la recomposition urbaine en passant pas les cases «résidentialisation», «requalification», etc Y compris celui de Dammarie.

226 Autrement dit pour construire un projet de renouvellement, il faut aborder la situation de plusieurs points de vue, au premier chef ceux de la requalification et de la restructuration, pour voir ensuite comment concilier ces deux logiques très différentes. Faute de quoi, on peut arriver à des contresens majeurs. A Douchy les Mines, par exemple, les besoins de la restructuration ont amené le projet à rendre tous les halls traversants, alors que les praticiens de la résidentialisation l évitent absolument. Aujourd hui le bailleur «découvre» avec stupeur les problèmes de gestion qu un tel projet va soulever. Ce n est pas du aux orientations du concepteur, mais au fait que le point de vue de la restructuration a été posé collectivement comme prévalent. A fortiori, comme le montre cet exemple, plus l échelle de transformation urbaine est importante, plus il est difficile d intégrer une problématique de gestion urbaine. Quels que soient les vœux pieux inclus dans le projet, il y a deux risques de dérives : Les responsables de la gestion s installent dans l attente des nouveaux espaces pour voir un peu mieux comment les prendre en charge et, pendant cette attente, la qualité de la gestion baisse ; Quand les nouveaux espaces sont réalisés, ceux-ci focalisent toute leur attention, ce qui laisse dans l ombre tous les espaces qui n ont pas été rénové. La problématique générale du soin à apporter aux quartiers comme aux villes en difficulté bute en tout état de cause sur le choix et l articulation des échelles à prendre en compte et sur le dosage des mesures de transformation. Un paradoxe de la politique de Rénovation Urbaine, qui s est efforcée de rassembler toutes les dimensions de l action dans de grands projets, serait de manquer simultanément la grande échelle de la recomposition urbaine et la petite échelle de la qualification et de la gestion de l espace. Ce double risque existe véritablement et il résulte à notre sens de trois facteurs principaux : Le manque de diversification et de problématisation spécifique de chaque grand site de projet ; L excès de transformation des sites et notamment en termes de démolitions. Il y a certes beaucoup de motifs à démolir, mais il faut aussi un principe régulateur pour éviter la ville en chantier global pendant 15 ans, car on n arrivera pas à la gérer et les habitants, même «mixés», se lasseront (on a des exemples historiques dans des banlieues comme Nanterre ou Montreuil) ; La sous-pondération dans la plupart des situations de la dimension de la requalification fine, au profit de la logique de restructuration.

227 Sur la diversification des approches, il semble qu il faudrait donner plus d importance au diagnostic urbain pour intégrer et hiérarchiser les modes d intervention les plus pertinents. Cela implique aussi que l ANRU soit présente dans les démarches dès la phase de diagnostic, puisque c est là que doivent se décider les grandes orientations. En intervenant préférentiellement vers la fin des projets, l ANRU risque en effet de ne se positionner que sur des problématiques et des choix «urbanistiques». Sur l ampleur des transformations et des démolitions, il semble que l ANRU ait commencé une autorégulation, en prônant moins de démolitions (on est en pleine pénurie de logements) et en préconisant des démolitions ciblées sur des secteurs stratégiques. L objectif est que la plus grande partie du territoire des quartiers reste relativement protégée du «grand chantier urbain» et puisse très vite être reprise en termes de gestion et de résidentialisation. En ce qui concerne enfin la sous-pondération des perspectives de gestion et de qualification, il semble indispensable que les projets futurs mettent en regard une approche requalification et une approche restructuration, en évaluant l impact potentiel de chacune et en proposant des scénarios de compromis.