Cercle Leprince-Ringuet www.cerclelpr.fr Think tank du Corps des Mines sur le Numérique Une stratégie efficace et pragmatique pour les Objets Connectés Industriels en Europe Auteurs Daniel NABET Président du CNRFID Chef de file du plan «Objets connectés industriels» Mathieu WEILL Directeur Général de l AFNIC Synthèse S il est devenu impossible aujourd hui de réguler ou même d appréhender tous les objets connectés qui sont et seront en circulation sous peu, l Europe n est pas désarmée pour tirer profit des profondes transformations associées aux objets connectés. Disposant de leaders mondiaux dans de nombreux domaines d activité dits «traditionnels» et d une régulation de qualité, soutenue par une culture scientifique de haut niveau, la stratégie européenne devrait se focaliser sur le contrôle de l attribution des identifiants des objets, et sur la régulation des processus à risque utilisant des objets connectés dans des domaines d activité stratégiques tels que l Energie, le Luxe, l Aéronautique, ou la Distribution. La stratégie proposée consiste donc à susciter des projets européens ambitieux dans les filières métiers clés, anticiper sur les besoins sociétaux en mettant en place un «Label» attribué à des offres présentant des garanties exemplaires, en matière de protection de la vie privée notamment, et développer une plateforme de nommage des objets indépendante en Europe. La création d un centre d expertise européen (CEROC - Centre Européen de Référence des Objets Connectés) permettrait d accompagner l exécution de cette stratégie. L appui du gouvernement français à la création du «Label» proposé dans le cadre du plan Objects Connectés de la Nouvelle France Industrielle permettrait de donner une première impulsion déterminante dans ce sens. Le Cercle Leprince-Ringuet a été constitué par des membres de l Amicale du Corps des Mines impliqués ou intéressés par les enjeux et technologies du Numérique. Il s est donné pour objectif de fournir des éclairages sur les questions techniques, économiques, sociales et sociétales liées aux technologies de l information, au numérique, à l Internet, aux télécommunications et services associés.
1. L Homme Connecté L essor des objets connectés va non seulement constituer une transformation économique considérable, mais va surtout profondément modifier les rapports de l humain aux objets. Nous n entrons pas seulement dans un «monde des objets connectés», mais dans un monde où l homme est connecté tout le temps, partout, et à travers de multiples objets. Dès à présent, nous laissons chacun de nombreuses «traces numériques» quand nous nous connectons sur Internet et interagissons avec des applications et services, via les réseaux sociaux, au travers de smartphones, tablettes, PC et toutes sortes d objets connectés (montres, bracelets...) Chacun des objets que nous portons, que nous côtoyons ou avec lesquels nous interagissons génère une multitude de «traces numériques» diffuses, caractérisant nos goûts, nos activités, nos relations. Les informations «pertinentes» issues de ces traces agglomérées et interprétées par le «Big Data» fourniront une nouvelle «visibilité» sur ce que nous sommes, une sorte «d identité digitale» aussi signifiante que les représentations traditionnelles du monde physique. Au travers de la convergence numérique, alliant Big Data, Cloud et Objets Connectés, se crée donc un paradigme nouveau : l émergence d un véritable «Moi digital» que nous appellerons l Homme Connecté. 2. Ce nouveau paradigme est une opportunité pour l Europe Ce paradigme n est pas nouveau pour les grandes sociétés de l Internet. Les plus connues sont américaines (Google, Apple, Facebook, Twitter...) mais d autres sont chinoises (Alibaba) ou coréennes (Samsung)... Toutes font profession et profits de nous relier au monde virtuel et d augmenter nos interactions digitales, au travers d appareils (Apple ou Samsung), de sites (Facebook ou Alibaba) d applications (Google ou Twitter) et de transactions (Amazon ou itunes). Aucun de ces géants de l Internet n est européen! Il est de coutume de dire que l Europe à raté le virage de l Internet, aussi bien au plan commercial qu au niveau de sa gouvernance. Cela renforce l impression, chez nos concitoyens et chez la plupart des décideurs européens, que l économie et même la société européenne dans son ensemble a un retard rédhibitoire sur les économies et sociétés émergentes ou celles de la Chine et des USA. Ce constat est exact aujourd hui, mais cela n est pas inexorable. Bien qu il soit devenu illusoire de vouloir copier la stratégie de développement effrénée d applications et de services propres aux acteurs majeurs de l Internet, connus sous l acronyme des GAFA, l Europe n est pas désarmée. Elle dispose de deux atouts majeurs : Des leaders mondiaux dans de nombreux domaines d activité dits «traditionnels», c està-dire autres que le Numérique, par exemple, le Tourisme, les Transports, l Aéronautique, l Automobile, la Pharmacie, l Énergie... Une régulation et une règlementation de qualité, qui préservent la vie privée des consommateurs, qui est acceptée par la majorité des populations européennes et qui est soutenue par une culture scientifique et technique de très haut niveau. Mais, pour actionner ces atouts, il faut d abord penser une autre vision du paradigme de l Homme Connecté sur notre continent. Cercle Leprince-Ringuet www.cerclelpr.fr 2/5
3. L avenir, ce sont les objets, leurs applications et leur régulation Cette affirmation provient d une vision simple : l Homme Connecté l est de par les objets qu il porte et qu il côtoie, et à qui il confère une partie de son identité digitale. Ce sont les objets qui sont les vecteurs de l Homme Connecté dans le monde virtuel. Ce sont donc eux qu il faudra identifier, mettre en relation et réguler. S il est devenu impossible de réguler, ou même d appréhender tous les objets connectés qui sont et seront en circulation sous peu (50 milliards d objets connectés de toutes sortes sont prévus en 2020), il est possible de les relier à deux constituants principaux : 3.1 Il faut contrôler l attribution des identifiants Tout objet à un ou plusieurs «noms» numériques, qui constituent son ou ses identifiants. Les différents identifiants (ISIN, UID, numéros de série ou de type...) et les supports qui les portent (codes barres, flashcodes, étiquettes RFID, puces NFC...) ne sont que les différentes facettes d un même et unique «nommage» de l objet. Le nommage peut rapidement devenir un élément différenciant dans la course aux avantages compétitifs, car ces identifiants peuvent devenir des ressources rares, mais indispensables. C est par exemple aujourd hui le cas des adresses IPv4. Les gestionnaires des infrastructures de nommage ont également un rôle clé pour la sécurité de l infrastructure d une part, et disposent d autre part de données sensibles relatives à l usage associé à l objet (transactions, origine des sollicitations, nature de trafic parfois ). Ces fonctions ne doivent donc pas être laissées simplement au premier entrant, mais assignées à des acteurs de confiance, dans un cadre juridique conforme aux exigences européennes. C est le but, par exemple, de la plateforme «ONS Root» (Object Naming Service Root, ie. Service de Nommage Racine des Objets) mise en place par Orange et GS1 France dès 2006. L existence de cet ONS a modifié la gouvernance mondiale de l Internet des Objets, en prouvant qu un système de nommage indépendant peut exister ailleurs qu aux USA. 3.2 Il faut réguler les processus «métier» à risque Les données collectées par un objet connecté, et transmises vers les plateformes de Big Data ou vers le Cloud, n ont pas de valeur ni d intérêt en elles même. Elles n en n acquièrent que par l utilisation pertinente de ces données agrégées et mises en perspective dans un processus métier spécifique. C est la différence entre «Données» et «Information». La valeur et l intérêt n est donc pas dans les données elles-mêmes, mais dans «l information» quelles dévoilent et ce que l on peut en tirer dans un contexte précis. Il n est donc pas nécessaire de réguler la totalité des objets connectés ou des flux de données qu ils engendrent (c est d ailleurs impossible). Il est préférable de se concentrer sur les processus-métiers pertinents (ceux qui peuvent comporter des risques, par exemple sur les données personnelles), et sur les interactions des objets connectés dans les domaines d activité industriels stratégiques. On peut penser à des activités telles que l Energie, le Luxe, l Aéronautique, la Distribution... Et, dans ces domaines d activité bien identifiables, l Europe dispose, au travers de grandes entreprises et de donneurs d ordre majeurs, de leaders de niveau mondial. Cercle Leprince-Ringuet www.cerclelpr.fr 3/5
4. Une stratégie cohérente et efficace sur le continent européen dans le domaine des Objets Connectés Industriels est nécessaire Pour initier une telle stratégie, quelques actions simples et pragmatiques sont réalisables à très court terme. Axe 1 : Susciter des projets dans les «filières-métiers» stratégiques, au niveau européen Les filières stratégiques sont celles pour lesquelles l intégration des objets connectés aura un impact fort sur la manière dont leurs processus se déploieront dans l avenir. On peut penser à la traçabilité des objets «non flyable» pour l Aéronautique, la lutte contre la contrefaçon dans le Luxe, la traçabilité des produits radioactifs dans le Nucléaire. Le domaine de la Santé est également à explorer, dans une logique de mise en réseau des acteurs. L idée est de développer l activité des professionnels de ces secteurs en évitant leur «désintermédiation» complète, c est-à-dire l interaction directe et non régulée entre acteurs de l Internet et utilisateurs finaux, dans les domaines considérés. Axe 2 : Faire émerger simultanément une labellisation des processus métiers impliquant des objets connectés Sur la double base du nommage des objets (tel que vu plus haut) et des recommandations européennes sur l évaluation a priori des impacts sur la vie privée (dites PIA privacy impact assessment), un tel label permettra de garantir le bon fonctionnement des processus-métiers pour lesquels l impact sur la vie privée des utilisateurs finaux comporterait des risques. Facteur de confiance et de contrôle, ce label serait bienvenu à la fois pour les acteurs professionnels européens, mais également pour le grand public. Le mettre en place rapidement, avant l adoption de toute réglementation européenne contraignante, offre également une opportunité pour les acteurs labellisés de se différencier de leurs concurrents. Axe 3 : Développer une plateforme de nommage racine indépendante en Europe Dans une logique conjointe de développement du business et de régulation, la présence d une plateforme de nommage racine indépendante en Europe, qui pourrait être sous l égide du même organisme que celui en charge de la labellisation, et qui devrait être partagée par tous les acteurs concernés, serait un puissant facteur d équilibrage des enjeux commerciaux au regard des enjeux de souveraineté. Enfin, dans le même type de pensée, le développement de «Cités des Objets Connectés» serait un moyen de faire connaître le savoir-faire européen dans ce domaine et d acculturer décideurs, élus et grand public aux enjeux de ce domaine. Cercle Leprince-Ringuet www.cerclelpr.fr 4/5
5. Comment faire à présent? Engagé dans ces dialectiques depuis sa création en 2008, sous l égide du Ministère Français de l Economie, de l Industrie et du Numérique, avec plus de 150 membres issus de l industrie et des services de la RFID et du Sans Contact, le Centre National de Référence de la RFID (CNRFID) est bien placé pour devenir un acteur majeur en Europe dans ce domaine. Détenteur d une licence européenne pour créer une «Autorité d Enregistrement Européenne unique» pour la RFID, le CNRFID peut à partir de cette base et avec d autres acteurs français importants du domaine (comme la CNIL ou l AFNIC) créer un consortium européen à même de porter cette Labellisation, et proposer la création d un centre d expertise européen. Ce futur «Centre Européen de Référence des Objets Connectés» (CEROC), serait un vecteur qui permettrait à l Europe d affirmer sa souveraineté et son indépendance dans ce domaine d activité en mettant en place et en réalisant une stratégie cohérente, pragmatique et acceptable pour le Grand Public. Ces enjeux ont été identifiés dans la partie «industrielle» du Plan Objets Connectés de la Nouvelle France Industrielle et ont donné lieu à plusieurs propositions phares permettant d initier une telle stratégie. L appui du gouvernement français à la création d un «Label» sera une première étape structurante dans ce cadre. Cercle Leprince-Ringuet www.cerclelpr.fr 5/5