UNIVERSITÉ,ÉGLISE,CULTURE

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1 Fédération Internationale des Universités Catholiques Centre de Coordination de la Recherche UNIVERSITÉ,ÉGLISE,CULTURE L Université Catholique au Moyen-Âge Actes du 4 ème Symposium Katholieke Universiteit Leuven mai

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3 Centre de Coordination de la Recherche de la FIUC 21, rue d Assas, Paris Cedex 06, France Le Centre de Coordination de la Recherche P r M gr Guy-Réal Thivierge Directeur Soc. Pedro Nel Medina Varón Coordinateur scientifique M. Damien Deneuville Assistant de Recherche Mlle Montserrat Alom Bartrolí Responsable de projets

4 ISBN : Traitement de Texte M. Loïc Roche Relecture M. Loïc Roche Composition M. Loïc ROCHE Le contenu de cette publication est de la responsabilité exclusive des auteurs et n engage pas celle de la FIUC

5 CONTENTS INDICE SOMMAIRE Avant Propos Pr Pierre Hurtubise, o.m.i. page 7 Discours inaugural Pr Jacques Verger page 13 Profectus discipuli, gloria magistri L enseignement du droit canonique au Moyen-Âge Pr Laurent Mayali page 35 Les débuts du Livre de Sentences de Pierre Lombard comme manuel de théologie à l Université de Paris Pr Claire Angotti page 57 Le conflit entre séculiers et mendiants à l'université de Paris dans les années 1250 : une affaire de pouvoir? Pr Jacques Verger page 125 Charters as sources for the history of the foundation of the University of Leuven, Prof. Marc Nelissen page 141 The Universities and the Great Councils in the 15 th Century. Theology and Canon Law and the effects of Learning in the Crisis of the Late Medieval Church Prof. Juergen Miethke page 161 5

6 Commenter Aristote au XV e siècle Typologie de quelques commentaires parisiens des années Pr Paul Bakker page 187 Frère Thomas d Aquin, universitaire Pr Adriano Oliva, o.p. page 233 Ramon Llull y los Studia linguarum Prof. Ignasi Roviró Alemany page 269 Les matricules universitaires et le statut des Clercs à l université médiévale et seiziémiste Pr Hilde De Ridder-Symoens page 321 The Monastic Orders at the Medieval University of Paris: a Prosopographical Analysis Prof. Thomas Sullivan, o.s.b. page 345 La vie religieuse des universitaires parisiens au Moyen-Âge Pr Nathalie Gorochov page 377 6

7 Avant-Propos Pr Pierre Hurtubise, o.m.i Université Saint-Paul, Ottawa, Canada Les textes contenus dans le présent volume forment les Actes du symposium tenu à Leuven du 11 au 14 mai 2005 dans le cadre du projet : Université, Église, Culture mis sur pied il y a une dizaine d années par le Centre de coordination de la recherche de la FIUC, projet portant sur l histoire de l université catholique depuis ses débuts jusqu à nos jours. Ce symposium était de fait le dernier d une série de quatre, les trois premiers ayant eu lieu à Ottawa (1999), Paris (2001) et Mexico (2003). Dans la logique du plan adopté au départ, à savoir : partir de la situation présente pour remonter ensuite dans le temps, il avait été décidé que ledit symposium se fixerait comme horizon la période médiévale, c est-à-dire celle qui, à partir du XII e siècle, avait vu prendre forme l institution qui allait s appeler par la suite : université. Période relativement mieux connue que certaines plus récentes en raison du nombre considérable de travaux, et de travaux de qualité publiés depuis les cinquante dernières années surtout par plus d un spécialiste en la matière dont certains - et non des moindres - présents au symposium de Leuven et dont on trouvera plus loin les contributions. Qu on nous permette de signaler tout particulièrement ici celle du professeur Jacques Verger paraissant en tête d ouvrage et qui brosse de main de maître un tableau d ensemble de ce qu était l université médiévale dans ses rapports avec l Église, la société et la culture du temps, tableau qui permet de mieux situer les diverses facettes de la réalité universitaire dont il sera question dans le présent volume. 7

8 Ayant opté, comme cela avait été le cas à Paris et Mexico, pour une approche plutôt thématique, les organisateurs du symposium de Leuven avaient choisi de privilégier les quatre axes suivants : 1) l université, lieu d élaboration et de transmission des savoirs; 2) l université, lieu d affrontement des pouvoirs; 3) l université, lieu de rencontre des cultures et finalement 4) l université, institution d Église. Le premier axe regroupe deux contributions portant sur l enseignement de la théologie et du droit canonique. Claire Angotti montre à partir de l examen systématique d une riche série de manuscrits conservés à la Bibliothèque Nationale de France comment le Livre des Sentences de Pierre Lombard a fini par s imposer au XIII e siècle comme manuel d enseignement, à Paris tout d abord, puis dans l ensemble du réseau universitaire européen. Le professeur Laurent Mayali, pour sa part, s intéresse à l enseignement du droit canonique, discipline qui à l époque attirait grand nombre d étudiants aspirant à une carrière d Église à la hauteur de leurs ambitions. Il illustre à partir de l exemple d un certain nombre de maîtres, commentateurs des Décrétales, mais surtout de Gratien qui était au droit canonique ce que Pierre Lombard était à la théologie, comment étaient formés les canonistes du temps et comment surtout leurs maîtres visaient à leur transmettre, au-delà d un certain nombre de connaissances et de règles techniques indispensables, une vision de la société chrétienne inspirée de la scientia canonica. Le deuxième axe est composé de trois exposés illustrant, chacun, un aspect ou l autre des tensions que l université vit à la même époque aussi bien à l interne qu à l externe. Jacques Verger jette un regard neuf sur le conflit opposant séculiers et réguliers à l Université de Paris au milieu du XIII e siècle. Il montre en particulier qu au-delà des rivalités traditionnelles existant entre ces deux groupes, l enjeu majeur en était peut-être un de pouvoir, de pouvoir incarné par le pape, d une part, le roi, de l autre, tous deux estimant avoir autorité sur l Université. Marc Nelissen s intéresse, quant à lui, aux rapports 8

9 existant entre l Université de Louvain et le Saint-Siège au XV e siècle, rapports vus à travers toute une série de documents pontificaux relatifs à la fondation de l Université par le pape Martin V en On y constate que ces rapports sont plus complexes qu il n y paraît au premier abord et que surtout ils impliquent toute une série d intermédiaires intéressés représentant les autorités aussi bien laïques qu ecclésiastiques de Louvain. Élargissant la perspective, le professeur Miethke montre à travers l exemple des grands conciles du XV e siècle (Pise, Constance, Bâle), à quel point universités et universitaires pouvaient en temps de crise faire la démonstration de l utilité «politique» et «sociale» de leur savoir et, par le fait même, convaincre les autorités civiles et religieuses dont lesdites universités dépendaient de l importance du rôle d experts et de conseillers que leurs professeurs étaient à même de jouer auprès d elles. L auteur se demande par ailleurs si la multiplication des universités à partir de la fin du XIV e siècle ne serait pas le résultat de cette prise de conscience de la part des autorités en question. Le troisième axe portant sur la rencontre des cultures et des savoirs met en scène trois personnages ayant eu, mais de façon fort différente, un impact sur l évolution de l université à l époque. Le professeur Paul Bakker s intéresse à l influence d Aristote sur l enseignement de la philosophie, notamment à l Université de Paris, mais pour une période jusqu ici peu étudiée : le XV e siècle. À travers quatre commentaires datant des années , il fait voir les liens rattachant leurs auteurs aux traditions philosophiques des XIII e et XIV e siècles et montre comment ces mêmes auteurs posaient et résolvaient le problème des rapports existant entre philosophie et théologie. Le frère Adriano Oliva, dominicain, nous présente, quant à lui, son lointain confrère, Thomas d Aquin, illustre théologien et, lui aussi, commentateur d Aristote, mais vu à partir d un angle inhabituel, soit celui de l universitaire au sens plein de ce terme, c est-à-dire non plus seulement le professeur et le chercheur, mais le directeur d études, le polémiste et le prédicateur. Ce qui nous vaut, entre autres, de très beaux 9

10 passages tirés des sermons de saint Thomas aux étudiants parisiens. Tout autre le personnage que nous fait connaître le professeur Rovinó Alemany. Car Ramon Llull ( ) n est d aucune façon un universitaire : il est plutôt un homme d action et, tout laïc qu il soit, un homme d action hanté par un projet missionnaire, soit la conversion des musulmans qu il a connus à Majorque où il est né. Projet qui l amène à préconiser la création d écoles ou de chaires universitaires où se ferait l apprentissage d un certain nombre de langues orientales, notamment celles parlées en terre musulmane. Le professeur Alemany admet que Llull ne rencontra que peu de succès dans ses nombreuses démarches auprès des papes, princes, voire universités du temps, mais souligne le fait que le temps allait tout de même finir par lui donner raison. Le quatrième axe centré plutôt sur les personnes, en particulier les clercs et religieux formant le gros des effectifs universitaires au Moyen-Âge, regroupe trois contributions s intéressant, l une, à la notion de clerc (clericus), notion ambiguë, mais néanmoins capitale pour comprendre le caractère particulier de l université à l époque, la seconde, à la présence des ordres monastiques à l Université de Paris et, la dernière, à la vie religieuse des étudiants parisiens à la même époque. On aura vite constaté que la professeure Hilde de Ridder- Symoens, le frère Thomas Sullivan et Natalie Gorochov nous ont fourni sur chacun de ces sujets des textes d un grand intérêt et, par bien des côtés, novateurs, textes qui, il faut le souhaiter, serviront d amorce à des recherches encore plus poussées sur chacun des sujets en question. Au terme de cette trop succincte présentation du contenu du présent volume, il ne nous reste plus qu à remercier les onze auteurs y figurant et à souhaiter bonne et fructueuse lecture à ceux et celles qui auront le privilège de parcourir le bel ensemble de textes qu ils nous ont laissés. 10

11 Toute notre gratitude également à Mgr Guy-Réal Thivierge, Secrétaire général de la FIUC et à ses dévoués collaborateurs et collaboratrices qui se sont chargés de l organisation du symposium et aux membres du Comité scientifique qui durant quelque deux années ont travaillé à sa préparation. Enfin, un merci tout spécial à l Université de Leuven, en particulier à son vice-recteur devenu depuis recteur, le professeur Marc Vervenne, de même qu au professeur Jan Roegiers, chargé de l organisation locale, pour l accueil «princier» reçu de leur part et pour les nombreux services rendus tout au long de notre rencontre, une rencontre marquant on ne peut plus magnifiquement la fin de la présente série de symposia inaugurée à Ottawa en Cette dernière aura-t-elle une suite? Il est permis de l espérer dans l intérêt des institutions membres de la FIUC, mais également de l ensemble du monde universitaire. Pierre Hurtubise Directeur du projet 11

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13 Conférence Inaugurale Pr Jacques Verger Université de Paris IV, France Ouvrant le symposium de Paris en 2003, Gérard Cholvy avait mis en exergue à son intervention cette formule de M gr Baudrillart : «La question des universités catholiques est née au XIX e siècle» 1. Ce rappel n'a pas empêché la FIUC de consacrer le symposium suivant, organisé à Louvain en mai 2005, au Moyen-Âge. Mais il nous oblige à nous poser, à titre préliminaire, la question : y a-t-il un sens à parler d'«universités catholiques» pour la période médiévale, c'est-à-dire pour une période où non seulement toutes les universités étaient, à l'évidence, «catholiques» mais où la société elle-même était chrétienne de manière, pourrait-on dire, totalitaire et où il n'y avait de place ni pour la diversité confessionnelle, ni pour l'indifférence religieuse ou l'athéisme, ni même pour ce que nous appelons aujourd'hui la laïcité. On pourrait se débarrasser à peu de frais de la question en disant simplement que l'«histoire des universités catholiques au Moyen-Âge» s'identifie tout simplement à l'histoire des universités européennes en général à cette époque et renvoyer aux nombreux travaux qui leur ont déjà été consacrés 2. Mais on peut aussi penser qu'il vaut la peine de s'interroger sur ce qu'a signifié, pour les universités médiévales, le fait d'être des institutions d'église, immergées dans une société unanimement chrétienne, tout en possédant - n'est-ce pas la définition même de l'université? - une certaine autonomie et en poursuivant au premier chef les fins spécifiques, intellectuelles et sociales, qu'elles s'étaient à elles-mêmes assignées. C'est à cerner les implications générales de cette problématique, 13

14 dont des illustrations particulières seront ensuite fournies par les diverses contributions réunies dans ce volume, que sera consacré ce texte inaugural. L'université médiévale institution d'église Toutes les universités médiévales, à l'exception - et encore! - de celle de Naples 3, peuvent légitimement être considérées comme des institutions d'église. Fondées ou confirmées par une bulle pontificale, elles étaient régies par le droit canon et tous leurs membres relevaient de ce même droit canon, même si tous n'étaient pas, à proprement parler, des clercs 4. Ceci dit, l'université est apparue relativement tard par rapport aux autres institutions ecclésiastiques. Au même titre que les Ordres mendiants et l'inquisition, avec qui, on le verra, elle entretenait de multiples rapports, elle ne date que du XIII e siècle. Son émergence a donc été directement liée, du point de vue institutionnel, au triomphe de la papauté «théocratique» incarnée par Innocent III et ses successeurs immédiats. Les universités médiévales n'étaient pas seulement des universités catholiques, c'étaient des universités pontificales qui devaient à la faveur du Saint-Siège, outre leur existence même, leurs principaux privilèges, leur statut juridique et leur position dans la société et le monde chrétien de leur temps 5. La fameuse bulle Parens scientiarum octroyée le 13 avril 1231 par le pape Grégoire IX aux maîtres et écoliers de Paris est sans doute l'expression la plus parfaite de la nature essentiellement pontificale de l'institution universitaire et des multiples implications - religieuses, intellectuelles, sociales - de cette situation 6. Certes, les textes canoniques spécifiant ces implications autour des notions de studium generale et de licentia ubique docendi mettront encore quelques années avant d'être tous publiés et intégrés au Corpus iuris canonici 7 mais, si on veut bien éviter les pièges d'un juridisme étroit, il est clair que c'est dès le tout début du XIII e siècle qu'un lien non seulement étroit mais constitutif a existé entre la papauté et les pre- 14

15 mières universités qui naissent alors à Paris, Bologne, Oxford ou Montpellier 8. Ceci dit, une bulle pontificale ne suffisait pas pour créer une université ex nihilo et, en fait, il apparait que, sauf à risquer de rester lettre morte 9, l'initiative du souverain pontife devait s'appuyer sur une réalité préexistante, à la fois sociale et institutionnelle. Réalité sociale, en ce qu'il fallait généralement, pour faire effectivement démarrer l'enseignement, un groupe déjà constitué de magistri et de scolares, parfois laïcs (comme les juristes de Bologne ou les médecins de Montpellier), plus souvent clercs, dont la papauté jugeait désormais opportun de reconnaître officiellement l'existence et de favoriser l'activité en les plaçant sous sa protection directe, en les dotant de statuts et de privilèges. Réalité institutionnelle aussi, effective ou au moins virtuelle, en ce sens que l'église disposait depuis longtemps d'un cadre juridique pour encadrer les activités d'enseignement, à savoir l'école cathédrale. Quelques-unes des universités érigées par la papauté au XIII e ou XIV e siècle l'ont été sur la base d'écoles cathédrales préexistantes et actives (ainsi à Salamanque, Orléans, Angers, etc.). Ailleurs, il est vrai, l'école cathédrale n'existait pas (Bologne, Oxford, Cambridge, Montpellier) ou est restée en marge de la fondation nouvelle (Paris, Toulouse), mais il n'en demeure pas moins que l'évêque du lieu ou son écolâtre aurait eu, au moins potentiellement, vocation à prendre en charge cette fondation dans le cadre du diocèse. Autrement dit, la création des premières universités sous l'égide de la papauté a quelquefois eu pour effet de faire entrer dans le giron de l'église des magistri et des scolares initialement apparus en dehors d'elle, mais elle a plus sûrement encore abouti au dessaisissement de fait de l'autorité épiscopale ordinaire d'une de ses prérogatives les mieux établies - la supervision des écoles -, dessaisissement qui n'a pas 15

16 été, naturellement, sans protestations ni résistances, dont témoignent par exemple les efforts persistants des évêques de Paris et des chanceliers de Notre-Dame pour empêcher l'émancipation de l'université et maintenir l'ensemble des écoles parisiennes sous leur contrôle direct. Ceci dit, si on examine de plus près les situations concrètes, on s'aperçoit que ce dessaisissement des autorités ecclésiastiques locales n'a pas été total et que le caractère pontifical de l'institution universitaire, quoique fortement affirmé dans les textes, restait bien souvent quelque peu lointain et théorique. Plus que de dessaisissement, il faudrait sans doute parler de compromis. Car c'est bien à ces autorités locales que la papauté a délégué l'exercice courant de son pouvoir. Certes, quand ils interviennent dans les affaires de l'université, l'évêque, l'écolâtre ou le chancelier le font désormais, en théorie, non plus au titre de leurs droits ordinaires traditionnels, mais au nom du pape et dans les limites fixées par celui-ci à sa délégation de pouvoir 10 ; certes, ils pouvaient toujours se voir désavoués ou contraints par une nouvelle bulle pontificale (elle-même obtenue par l'université directement de Rome) ou par un légat pontifical agissant sur place au nom du souverain pontife. Mais dans la pratique quotidienne, surtout en dehors des phases de crise et des centres majeurs (comme Paris), ces interventions directes de l'autorité suprême restaient rares ; en fait, les autorités locales ont conservé l'essentiel de leur rôle et l'université elle-même trouvait son compte à maintenir des liens étroits avec l'évêque et son chapitre, ainsi qu'avec les autres églises et abbayes du diocèse ; l'usage des bâtiments cathédraux ou conventuels, l'accès aux prébendes locales, la protection quotidienne contre les mille tracasseries des pouvoirs laïcs étaient à ce prix. En d'autres termes, beaucoup d'universités, malgré leur caractère affiché de studia generalia pontificaux, ont longtemps gardé quelque chose d'écoles cathédrales un peu émancipées mais toujours bien insérées dans le jeu des réseaux locaux de solidarité et d'influence 11. Protection et garantie pontificales d'un côté, bonnes relations avec les églises locales de l'autre, les universités médiévales avaient besoin 16

17 de cette double base, non dépourvue d'ambiguïté, pour assumer, vaille que vaille, leur statut d'institutions d'église. Il est remarquable que ce statut, pour des raisons à la fois idéologiques et sociales sur lesquelles nous reviendrons, n'a jamais été remis en cause par les universitaires eux-mêmes avant la fin du Moyen-Âge. Il est clair qu'ils y trouvaient leur intérêt, pour ne pas dire leur légitimité. Mais, en même temps, ils étaient soucieux d'affirmer et de défendre l'autonomie - la libertas scolastica - qui était l'essence même de l'institution universitaire 12. Ne revenons pas longuement sur la définition de cette autonomie 13 : exercice de la potestas statuendi et droit d'exiger de ses membres un serment d'obéissance aux statuts ainsi définis de l'institution, liberté de choix dans le recrutement des élèves et la cooptation des maîtres, liberté dans l'organisation de l'enseignement et des examens, autorité disciplinaire sur les membres et suppôts de l'universitas. À l'évidence, cette autonomie était aisément opposable aux autorités ecclésiastiques locales en cas de litige ou de conflit. Mais l'était-elle à Rome, qui en était la source même et la garantie? Dès le milieu du XIII e siècle, sinon plus tôt, il apparut, spécialement à Paris, que l'autonomie universitaire était, à cet égard, fortement menacée sur deux points. D'abord, la maîtrise du recrutement (des élèves et des maîtres) : plus encore que les efforts persistants des chanceliers pour peser sur les jurys d'examen 14, l'expérience cruciale fut ici l'intervention vigoureuse de la papauté pour imposer à l'université d'accepter en son sein les écoles des ordres religieux qui faisaient pourtant passer la fidélité à leur Règle et à leurs visées pastorales propres avant le respect des statuts et des nécessaires solidarités universitaires

18 Ensuite, le contenu même des enseignements, dont la liberté se trouva très vite entravée par le strict contrôle de leur orthodoxie ; que la censure ait souvent pris à l'université la forme sournoise de l'autocensure, ne change rien à la réalité de cette contrainte brutale 16. On en dirait autant du problème de la réforme. Au libre exercice de la potestas statuendi se substituèrent bientôt des «réformations» plus ou moins autoritairement imposées par des légats pontificaux, fût-ce avec la connivence de certaines factions professorales 17. Encore restons-nous là au sein de l'église où personne, semble-t-il, à partir des années 1230, n'a remis en cause l'existence même de l'université, même si on en malmenait parfois les privilèges et l'autonomie. Plus sérieuses, du point de vue qui nous occupe ici, pourraient sembler les sollicitations et les pressions dont les universités ont été l'objet de la part des pouvoirs laïcs, royaux, princiers ou urbains, de manière toujous plus insistante au fur et à mesure que l'on approche de la fin du Moyen-Âge 18. Les pressions des pouvoirs laïcs ont porté spécialement sur deux points. D'abord, précisément, le caractère pontifical et donc «supranational» des universités, qui se traduisait par la portée universelle de leurs privilèges et immunités, la validité également universelle de leurs diplômes ( licentia ubique docendi ), l'ouverture de leur recrutement à tous les fidèles sans acception d'origine. À cet universalisme chrétien, les souverains qui, au même moment, renforçaient d'ailleurs leurs moyens de contrôle sur leurs Églises nationales (naissance du gallicanisme et de l'anglicanisme), opposaient leur volonté d'intégrer les universités dans le cadre juridique et politique de leur royaume, tendant à les soumettre à la règle judiciaire et fiscale commune et à limiter la mobilité géographique des étudiants, en freinant aussi bien l'expatriation des régnicoles que l'afflux des étrangers

19 Second point de friction, qui ressort clairement des chartes princières de fondation des nouvelles universités, les finalités mêmes de l'enseignement ; aux visées doctrinales et pastorales traditionnelles viennent s'ajouter, sinon se substituer, des objectifs ouvertement politiques : contribuer à la prospérité du royaume et à la bonne marche de l'état en fournissant aux princes des conseillers instruits et des serviteurs dévoués et compétents 20. Cette tendance à la «nationalisation» et à la politisation des universités est spécialement nette dans les universités nouvelles des XIV e et XV e siècles, presque toutes de fondation princière ou urbaine, mais on la voit aussi à l'œuvre - et, en définitive, sans rencontrer de grandes résistances - dans les universités anciennes comme Paris ou Oxford 21. Il est vrai, et ceci doit être souligné avec force, que cette évolution n'a nullement impliqué une quelconque laïcisation ou sécularisation de l'institution universitaire. Les princes n'ont remis en cause ni le caractère officiellement pontifical de l'université - une bulle de fondation ou au moins de confirmation est toujours sollicitée 22 -, ni la dimension cléricale du statut personnel des universitaires et de nombre de leurs privilèges. Plus remarquable encore, les autorités laïques, tout en insistant sur les services qu'elles attendaient des universités, n'interfèrent guère, même au XV e siècle, dans les contenus ou les modalités de l'enseignement. Les programmes traditionnels, d'essence universaliste, fixés au XIII e siècle, restent en honneur. Ni les disciplines nouvelles utiles à l'état (comme le droit coutumier, les finances, les sciences de l'ingénieur, etc.), ni les langues vernaculaires pourtant en plein essor, y compris sur le plan politique 23, ne prennent pied dans l'université. Elles restent affaire de pratique, dans les chancelleries, les bureaux et les tribunaux et, si elles sont parfois enseignées, c'est dans des écoles non universitaires, laïques et vernaculaires, comme les Inns of Court anglaises où futurs juges et avocats s'initient à la Common Law 24. Bref, à la veille de la Réforme, les universités européennes étaient 19

20 encore fondamentalement des institutions d'église, même si, dans les faits, bien des aspects de leur fonctionnement quotidien étaient en voie de laïcisation. Enseignement universitaire et culture chrétienne Par-delà la question du statut institutionnel des universités médiévales, venons-en maintenant au contenu même des savoirs que ces universités transmettaient - et, éventuellement, développaient. Naturellement, on n'imagine pas que, dans une société unanimement chrétienne, comme on l'a rappelé plus haut, ces savoirs aient pu être en contradiction ouverte avec l'enseignement de l'église. Mais si l'on y regarde de plus près, on se trouve tout de suite en présence d'un paradoxe surprenant. Alors que les universités médiévales étaient, comme nous venons de le montrer, des institutions d'église et que tous leurs membres appartenaient, peu ou prou, au monde des clercs, ces universités n'étaient nullement ce que nous pourrions appeler des écoles religieuses et elles ont toujours donné plus d'importance à l'enseignement de disciplines «profanes» qu'à celui des sciences religieuses proprement dites. Certes, ces sciences religieuses étaient présentes à l'université et y occupaient même une place prestigieuse en termes de hiérarchie et de préséances, mais elles étaient en fait très minoritaires. La théologie en particulier n'a longtemps été enseignée qu'à Paris et Oxford, accessoirement Cambridge, et même lorsqu'après 1350 les facultés de théologie se sont multipliées, ce fut toujours, nous y reviendrons, avec des effectifs modestes et souvent même dans une position marginale par rapport au reste de l'université. Présent dans la plupart des universités, le droit canonique attirait certainement beaucoup plus de maîtres et d'étudiants, mais le prestige intellectuel et social de cette discipline n'était sans doute pas toujours aussi grand qu'on pourrait le penser 25 et, de toute façon, il laissait une 20

21 large place aux enseignements des facultés «profanes», arts libéraux et philosophie, droit civil et médecine. Il s'agissait bien là en effet de disciplines «profanes», dans leur définition et dans leur contenu, d'origine essentiellement antique, parfois enrichies d'apports arabes. Au XII e siècle d'ailleurs, ces sciences avaient souvent émergé dans des milieux laïcs (juristes bolognais, médecins salernitains et montpelliérains) et en marge de l'église qui n'avait d'ailleurs pas manqué d'en dénoncer le caractère non seulement «profane» mais «lucratif» (pour le droit) ou «mécanique» (pour la médecine) 26. Il a donc fallu une véritable révolution intellectuelle pour que l'église se décide à prendre en charge - et donc à cautionner - ces enseignements, naguère tenus en suspicion, au sein de l'institution universitaire, tandis que, de leur côté, les spécialistes de ces disciplines acceptaient, sinon d'abandonner totalement leur mode de vie laïc, en tout cas de se placer sous le contrôle institutionnel de l'église. Mutation d'autant plus remarquable qu'au même moment cette même Église ne développait qu'avec parcimonie au sein de l'université les enseignements proprement religieux comme celui de la théologie. On a déjà rappelé qu'il n'y a longtemps eu de faculté de théologie réellement active et réputée qu'à Paris, Oxford et Cambridge : pour le reste, la sacra doctrina s'enseignait essentiellement dans les studia des Ordres mendiants, extérieurs aux universités, sauf précisément - et encore! - ceux de Paris, Oxford et Cambridge 27. On peut s'interroger sur les causes de cette situation paradoxale : crainte de la papauté d'une trop large diffusion de la théologie dans des universités que, du fait de leur autonomie, ils contrôlaient moins bien que les studia mendiants? Ou, plus simplement, pénurie de maîtres et d'étudiants séculiers? La situation changera après 1350 avec la multiplication des facultés de théologie dans les universités tant anciennes que nouvelles mais comme, en pratique, ces nouvelles facultés s'identifieront souvent aux studia mendiants préexistants désormais intégrés dans un cadre universitaire, ce changement sera plus formel que réel

22 Reste à essayer de mesurer la signification et les conséquences de ce partage disciplinaire quelque peu surprenant entre sciences sacrées et sciences profanes au sein des universités médiévales. Du point de vue de l'église, on peut invoquer la volonté de conserver une sorte de monopole de l'enseignement et, plus largement, de la culture savante, fermement revendiqué depuis le haut Moyen-Âge 29. On peut aussi imaginer une répugnance à laisser libre cours à un développement autonome de disciplines profanes dont on pouvait craindre qu'elles ne portent ombrage à la longue à la Révélation chrétienne ; il était donc bon de conserver les moyens institutionnels de garantir l'orthodoxie ou au moins l'innocuité de ces disciplines profanes. De manière plus positive enfin, on peut penser que dans la tradition augustinienne du De doctrina christiana, l'église a considéré qu'un bon usage, dûment contrôlé, de ces disciplines profanes pouvait servir au progrès des sciences religieuses elles-mêmes. La fécondation de la sacra pagina par la philosophie, du droit canonique par le droit romain est d'ailleurs chose trop connue pour qu'il soit besoin d'y insister 30 mais qui confirme le bien-fondé de cette cohabitation, au sein de l'institution universitaire, des disciplines profanes et des disciplines religieuses. À condition cependant de se souvenir, nous y reviendrons dans un instant, que cette cohabitation n'est jamais allée de soi et pouvait aussi comporter ses dangers et susciter elle-même, chez les contemporains comme chez les historiens postérieurs, débats et condamnations. Avant d'en venir à ce point, interrogeons-nous sur les raisons qui ont pu pousser les universitaires médiévaux, même les spécialistes de ces disciplines profanes déjà mentionnées, à accepter, de manière quasiment unanime - au moins au regard de la documentation conservée - la tutelle institutionnelle de l'église. Ont-ils cédé à une pression sociale et politique irrésistible? Ont-ils trouvé commode et même, plus largement, naturel de se couler dans un système qui leur assurait à la fois solidarité et entraide communautaires, encadrement religieux et litur- 22

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