Marie Jennequin-Leroy

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1 ISSN : Marie Jennequin-Leroy Le «portrait» d Auteur au Moyen Âge : parcours iconographique à travers les miniatures de quelques manuscrits Résumé Dans son Testament (str. LXXV, éd. Cl. Thiry), François Villon évoque amèrement l absence presque totale de sens de la propriété littéraire au Moyen Âge. Une fois copiée et diffusée, l œuvre échappe en effet à son auteur. Dans un tel contexte, on peut difficilement imaginer que l écrivain puisse être le sujet d un travail iconographique. Pourtant, au sein des manuscrits, l univers pictural ménagé par les miniatures accorde une place non négligeable à la représentation de l écrivain. Au fil du temps, la figure de l écrivain s affirme tant au sein du programme iconographique des manuscrits que dans la réalité du temps. Par le biais d un parcours à travers quelques «portraits» d Auteur dans les miniatures des manuscrits médiévaux, il s agit de proposer une approche des spécificités de l iconographie de l écrivain au Moyen Âge. Abstract In the Testament (str. LXXV, ed by Cl. Thiry), François Villon talks bitterly about the almost total lack of literary propriety feeling during the Middle Age. As soon as it has been copied and diffused, the work thus slips away from its author. In such a context, one can hardly imagine that the writer could become the topic of an iconographical work. However, when it comes to manuscripts, the pictorial universe created by miniatures leaves a relevant space to the representation of the writer. As time goes on, the writer s character gets stronger within the manuscripts iconographical program, as well as within the reality of time. Via a walk through some Author s portrayals within the medieval manuscripts miniatures, this study offers an approach of the specificities of the writer s iconography during the Middle Age. Pour citer cet article : Marie Jennequin, «Le portrait d Auteur au Moyen Âge: parcours iconographique à travers les miniatures de quelques manuscrits», dans Interférences littéraires, nouvelle série, n 2, «Iconographies de l écrivain», s. dir. Nausicaa Dewez & David Martens, mai 2009, pp

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3 Interférences littéraires, n 2, mai 2009 Le «portrait» d Auteur au Moyen Âge Parcours iconographique à travers les miniatures de quelques manuscrits Autant le dire d emblée, le portrait d auteur, au sens où nous l entendons habituellement aujourd hui, n existe pas au Moyen Âge. Cette période ne nous a pas laissé de représentation, par la peinture, le dessin ou encore la gravure, d une personne réelle qui se révèlerait être un auteur, une reproduction «exacte» de ses traits qui le rendrait reconnaissable. Pas d engouement en effet pour la figure, le visage de l écrivain, phénomène que connaît intensément l époque contemporaine et qui justifie, en partie, le présent volume. Aucun peintre n a longuement étudié les traits d un auteur médiéval afin d en retracer la physionomie et, éventuellement, d y inscrire la présence d un quelconque génie créateur à la source de l œuvre. Aucun auteur ne s est véritablement penché sur la question de la reproduction de sa propre image par l art ni n a cherché à en jouer auprès du public, quoique cette seconde assertion, dans l un ou l autre cas, assez particuliers, puisse peut-être être relativisée, comme nous le verrons par la suite. La peinture médiévale réserve ses pinceaux à des sujets que l on pourrait juger, selon les sensibilités de l époque, plus «nobles» : les personnages religieux et les figures princières, par exemple. Pas de portrait d auteur au Moyen Âge, donc. Ou plutôt, pas de véritable portrait d auteur, pas de portrait d auteur au sens où le public moderne l entendrait, l attendrait. Car il existe, à l époque, un autre art pictural : celui de la miniature, dont le rôle est d insérer au sein du manuscrit du manuscrit de luxe, s entend des images comme supports, compléments ou, plus simplement, ornements au texte ; et cet art s est très tôt intéressé à la représentation de l écrivain. L auteur, le plus souvent au travail ou offrant son livre à un personnage princier, occupe généralement une position privilégiée dans la topographie du manuscrit : à l ouverture ou à la clôture du texte, parfois aux deux, illustrant les phases liminaire et finale du processus d écriture. On peut également le rencontrer au sein de l espace textuel, pour marquer la délimitation entre des chapitres 2 ou au cœur. Tous les manuscrits ne sont pas enluminés, loin s en faut. A côté des livres de haute facture réservés aux princes et la noblesse, on trouve des copies de diverses qualités suivant les moyens du commanditaire ou le rôle assigné au volume. 2. Ainsi, dans les copies grecques et latines de la Bible, le passage d un Évangile à l autre est souvent marqué par la représentation des évangélistes, chacun figurant en tête de sa version. On observe le même procédé pour délimiter les écrits des prophètes et des Pères de l Église. L écrivain est généralement représenté au travail et éventuellement accompagné d un attribut qui le rend identifiable (le lion pour Marc, l aigle pour Saint Jean, la harpe de David ). Le phénomène acquiert une dimension intéressante dans certaines copies du Roman de la Rose, où une représentation de l auteur au travail ou une variante marque le passage de la fiction de Guillaume de Lorris au récit de Jean de Meun (Cf. Lorri Walters, «Appendix : Author portraits and textual demarcation in manuscripts of the Romance of the Rose», dans Rethinking the Romance of the Rose. Text, Image, Reception, s. dir. Kevin Brownlee et Sylvia Huot, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1992, pp et Herman Braet, 27

4 Le «portrait» d Auteur au Moyen-Âge même de la narration dans des mises en scènes alors plus spécifiques : scènes de lecture et de récitation, ou intégrant l auteur à la trame fictionnelle. Toutes ces représentations ne concernent cependant que des «types» ou, si l on préfère, des icônes. Il ne s agit pas à proprement parler de portraits individuels de personnes ayant réellement existé. L iconographie de l écrivain dans la miniature médiévale ne se donne pas pour but la représentation d une personne (réelle) pour elle-même 3, d une «personne dont l identité serait l objet de l œuvre». La question de la ressemblance physique du portrait, essentielle dans le domaine de la critique d art 5, importe peu dans un monde où la mémoire du visage et des traits, de la physionomie d un individu demeure encore largement l apanage des grands. Aussi, le critique a beau jeu d identifier ici Jean de Meun composant la deuxième partie du Roman de la Rose, là Eustache Deschamps en prière devant la Vierge. Le fait est qu en vérité, rien ne permet d établir avec certitude de telles identités. Le but et les critères de l artiste sont autres. Ce qu il peint, ce sont des personnages dans des poses traditionnellement associées à la figure de l écrivain, comme celle du scripteur, ou même directement inspirées de la fiction et c est la proximité avec le texte qui nous incite à les assimiler à des figures d écrivains «réels». L étude du portrait de l écrivain peut d ailleurs sembler quelque peu paradoxale à propos d un âge littéraire que l on présente souvent comme baignant dans un vaste anonymat et où la notion de propriété littéraire n a pas encore été définie 7. Ne relève-t-elle pas d un certain anachronisme, illustrant la tentation à laquelle échappe difficilement le critique, celle de transposer ses propres critères d évaluation et d analyse sur la période qu il étudie? Notre monde occidental, bien que Barthes ait proclamé la mort de l auteur 8, se passionne en effet toujours pour la personne de l écrivain : une œuvre ne peut exister sans auteur ; elle est forcément attachée à une individualité, une personnalité déterminée qui l a produite. Aussi, cherchons-nous trop souvent à reconnaître dans les miniatures des manuscrits médiévaux des identités littéraires que l artiste n a sans doute pas voulu y mettre. Néanmoins, de telles considérations permettent de remettre en question un certain nombre de stéréotypes concernant la culture littéraire médiévale. Certes, il «Du portrait d auteur dans le Roman de la Rose», dans Medieval Manuscripts in Transition, s. dir. Geert Cloossens et Werner Verecke, Leuven, Peeters, 2006, pp ).. J.-L. Nancy souligne que c est là la définition communément acceptée bien qu imparfaite du portrait (Cf. Jean-Luc Nancy, Le Regard du portrait, Paris, Galilée, «Incises», 2000, p. 14).. Pascale Dubus, Qu est-ce qu un portrait?, Paris, L Insolite, «L Art en perspective», 2006, p Nausicaa Dewez discute de cette question à partir d une célèbre phrase de Diderot (Cf., son article dans le présent numéro : «[I]l faut qu un portrait soit ressemblant pour moi, et bien peint pour la postérité. De Diderot à Valéry, le critique d art face à son portrait».. Dans les derniers siècles du Moyen Âge, les bourgeois et les magistrats accédant à un niveau social plus élevé feront eux aussi «immortaliser» leurs traits par les peintres. 7. Voir ces quelques vers de Villon : «Sy me souvient, ad mon advis/que je feiz à mon partement/certains laiz, l an cinquante six/qu aucuns, sans mon consentement,/voulurent nommer testament ;/leur plaisir fut, non pas le myen./mais quoy! on dit communement:/«ung chacun n est maistre du scien» (Testament, strophe LXXV, éd. Claude Thiry). Le développement de l imprimerie, confrontant l auteur à une diffusion plus rapide et plus large de sa production, changera progressivement la donne. Face à des éditeurs et des imprimeurs qui n ont guère de scrupules à spolier leurs écrits, des écrivains tels que Pierre Gringore et Jean Bouchet vont chercher à contrôler davantage la diffusion de leurs œuvres, notamment en obtenant des privilèges (Cf. Cynthia J. Brown, Poets, Patrons, and Printers : Crisis of Authority in Late Medieval France, Ithaca, Cornell University Press, 1995). 8. Roland Barthes, «La mort de l auteur», dans Le Bruissement de la langue. Essai critique IV, Paris, Seuil, «Tel Quel», 1984, pp

5 Marie Jennequin s agit d une période qui, prise dans son ensemble, semble faire peu de cas de la figure auctoriale. L anonymat est la condition de transmission d un nombre appréciable d œuvres et certaines d entre elles, dont l auteur est par ailleurs connu, peuvent, en marge, circuler anonymement. Pourtant, assez tôt dans l histoire de la littérature en langue vernaculaire, des noms d auteurs, identifiables 9, apparaissent : Marie de France, Chrétien de Troyes, Jean Bodel, Adam de la Halle ou encore Adenet le Roi pour n en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres. Mais, au Moyen Âge, une œuvre ne circule pas nécessairement associée au nom de son concepteur. Une fois composée, elle peut «vivre» sans lui ; il suffit qu elle soit lue, copiée et conservée. Malgré tout, dès le XIV e siècle, on assiste à l émergence progressive d une persona auctoriale de plus en plus consciente d elle-même. L écrivain s affirme et tente de définir son identité, sa singularité parfois douloureusement vécue, en particulier dans le cadre de ses rapports au pouvoir et à l Histoire 10. L étude des représentations de l auteur dans plusieurs manuscrits médiévaux peut servir de fil conducteur pour cerner un certain nombre d interrogations et d ambiguïtés que suscite la problématique de la situation de l écrivain par rapport au monde, mais aussi par rapport à l univers fictionnel dont il fait le cadre de son œuvre 11. Néanmoins, ce ne sont pas les auteurs en tant qu individus, en tant que personnes spécifiques qui constituent le sujet de la miniature. Elle ne nous donne pas tant à voir les portraits d un auteur que des portraits de l Auteur, c est-à-dire des représentations, non d une personne individuelle et individuée, clairement identifiable, mais de la figure ou plutôt de la fonction auctoriale. C est donc essentiellement la position sociale de l écrivain, et/ou sa pose littéraire, qui se reflètent dans les miniatures des manuscrits. Un auteur, c est en premier lieu celui qui écrit, un scripteur 12. En deçà de l image du génie créateur, la notion d écrivain renvoie à la matérialité de l écriture, à sa dimension purement scripturale. Les miniatures présentant l auteur au travail mettent particulièrement bien en évidence cette dimension matérielle, voire artisanale de l activité d écriture. On y voit l écrivain assis à sa table de travail, un rouleau de parchemin ou un livre ouvert devant lui, sur lequel il trace des caractères qui sont parfois lisibles. Autour de lui, souvent, des livres épars évoquent une bibliothèque bien fournie et suggèrent l érudition du personnage. Il s agit d une représentation de l auteur ou du copiste, puisqu à l origine c est plutôt de lui qu il s agit héritée 9. L éloignement dans le temps et le manque de documents d époque jouent bien souvent en la défaveur du chercheur qui tente d identifier l auteur d une œuvre médiévale. Par ailleurs, certains auteurs, en particulier ceux appartenant au mouvement des Grands Rhétoriqueurs, ont recours à des signatures par énigme, qu il nous est parfois impossible de résoudre. Il est cependant malaisé de déterminer dans quelle mesure le lecteur médiéval, qui n était pas, lui, confronté à ces obstacles dressés par les siècles, se révélait capable d associer un nom, un «visage» à ses lectures. Au demeurant, en ressentait-il comme nous la nécessité? 10. Par Histoire, nous entendons ici l histoire au sens «technique», la matière historique. En ancien et moyen français comme en français moderne, d ailleurs le terme histoire a de multiples significations : «l histoire, c est à la fois ce qui s est passé, le récit de ce qui s est passé, n importe quel récit» (Bernard Guénée, «Histoire, annales, chroniques. Essai sur les genres historiques au Moyen Age», dans Annales : économies, sociétés, civilisations, n 28/4, 1973, p. 1003). 11. C est le songe allégorique, hérité du Roman de la Rose, qui se fait, chez les auteurs de la fin du Moyen Âge, le cadre d une réflexion morale, politique et/ou spirituelle, qui met souvent également en jeu une interrogation de l écriture elle-même. Le songe est le lieu d une quête, quête qui doit guider la construction du sujet, une entreprise de réformation du lecteur et du monde. Voir, entre autres, Virginie Minet-Mahy, Esthétique et pouvoir de l œuvre allégorique à l époque de Charles VI. Imaginaires et discours, Paris, Champion, «Bibliothèque du XV e siècle», «L auteur n est jamais rien de plus que celui qui écrit» (Roland Barthes, op. cit., p. 66). 29

6 Le «portrait» d Auteur au Moyen-Âge de l Antiquité et qui a été popularisée par la représentation des évangélistes, des prophètes et des Pères dans les copies de la Bible et les ouvrages pieux. C est d ailleurs une image qui demeure, aujourd hui encore, fortement attachée à l imaginaire collectif de la figure auctoriale. Combien, en effet, ne comptons-nous pas de photographies représentant un auteur moderne devant un carnet de notes, sa machine à écrire ou, dans une version plus actuelle, son écran d ordinateur? Ce «type» connaît, au Moyen Âge, quelques variantes. Le miniaturiste peut ainsi surprendre l auteur en train de tailler sa plume, de corriger son texte avec un grattoir ou encore de tracer son cadre de réglure 13. Par de telles variations concernant les détails de l activité scripturale, l artiste enlumineur met en évidence la dimension concrète, proprement artisanale du travail de l écrivain. L auteur peut également être présenté en train de lire le volume placé devant lui. Dans ce cas, il s agit plutôt de souligner l étude qui précède nécessairement l écriture. L œuvre littéraire ne surgit pas ex nihilo de l esprit de l auteur. Les livres qui peuplent généralement son espace de travail dans les miniatures le suggèrent également. Une tâche préalable d érudition et de documentation préside nécessairement à la composition de l œuvre. C est là une dimension essentielle dans la conception de la création littéraire au Moyen Âge. L auteur médiéval n hésite jamais à évoquer le nom des auteurs dont il se sent redevable ni à faire étalage de ses sources, quitte à en inventer, car c est là le gage de l authenticité, voire de la légitimité, de son propos. L érudition, source de sagesse, est une démarche fondamentale qui assure l autorité de l écrivain et de son œuvre. L espace livresque qui entoure le personnage-auteur dans les miniatures de nombreux manuscrits illustre cette prétention de l écrivain. Celle-ci est par ailleurs mise en scène de manière parodique, à la fin du XV e siècle, dans la Nef des fous de Sébastien Brant. Certaines gravures accompagnant les éditions imprimées de cette œuvre nous présentent en effet l image d un fou, assis parmi ses livres. Ce dernier est cependant plus occupé à les protéger à l aide d un chasse-mouche, substitut grotesque de la plume, qu à s adonner à la lecture du volume placé devant lui. Une telle représentation évoque, de manière dérisoire, un savoir qui n en a plus que l apparence 14. Les poses du lecteur et du scripteur renvoient donc aux étapes de l élaboration et de la maîtrise de l œuvre par son auteur. Il est cependant d autres variantes dans les «portraits» de l auteur au travail, lesquelles induisent une nouvelle dimension dans la démarche d écriture. Il s agit, dans les ouvrages pieux, d une main de Dieu, d un ange dominant la représentation de l auteur au travail ou, plus simplement, dans les œuvres consacrées à la piété mariale, de l auteur en prière devant la figure de la Vierge. Quant aux miniatures accompagnant les œuvres laïques, dont le contenu implique souvent la mise en scène de vices et de vertus personnifiés, elles présentent parfois l auteur écrivant comme sous la dictée d une personnification, telle que Savoir, Sagesse ou Raison. La figure de l ange y est plus rare, mais on la 13. De tels exemples ont été observés par les chercheurs suisses Olivier Collet et Wagih Azzam dans le manuscrit 3142 de la Bibliothèque de l Arsenal (Cf. Wagih Azzam et Olivier Collet, «Le ms 3142 de la Bibliothèque de l Arsenal. Mise en recueil et conscience littéraire au XIII e siècle», dans Cahiers de civilisation médiévale, n 44/1, 2001, pp ). Ils ont décelé, dans l ensemble de ce manuscrit-recueil, la mise en place d un programme iconographique sophistiqué visant à mettre en exergue la figure de l auteur. 14. Sur la mise en question de la pose du lecteur dans la littérature du XV e siècle, voir Jean- Claude Mühlethaler, «Lire et écrire, d Alain Chartier à Octovien de Saint-Gelais : la mémoire culturelle, puits de sagesse ou source d illusions?», dans «Toutes choses sont faictes cleres par escriture», dans Les Lettres Romanes, «Fonctions et figures d auteurs du Moyen Âge à l époque contemporaine», s. dir. Virginie Minet-Mahy, Claude Thiry et Tania Van Hemelryck, 2005, pp

7 Marie Jennequin rencontre parfois 15. La mise en scène de tels patronages spirituels dans la représentation du travail de l écrivain traduit la reconnaissance d une part de grâce dans le processus de création littéraire. Certes l auteur est l ouvrier de l ouvrage, celui qui produit l œuvre, mais la composition de celle-ci implique aussi l inspiration, figurée au Moyen Âge par l intervention d une entité supérieure, divine ou morale, et qui correspond, peu ou prou, à ce que le monde moderne dénomme communément le génie de l écrivain, à cette dimension immatérielle de l auteur qu il faudrait abstraire de son enveloppe charnelle et que l on ne peut trouver que dans l œuvre 16. En conséquence, la représentation de l auteur au travail nous présente donc le livre en train de se faire dans tous les sens du terme : dans la matérialité de la procédure de scription, comme dans la démarche intellectuelle qui précède la création littéraire et l inspiration supérieure qui y préside. Par ailleurs, l auteur, au Moyen Âge, est aussi souvent un serviteur, ou certains seraient peut-être tentés de dire un courtisan. La notion d écrivain à gages, qui a, de nos jours, une connotation fortement péjorative, a longtemps terni la réputation des auteurs médiévaux, dont un grand nombre, surtout à la fin du Moyen Âge, ont évolué dans un contexte curial et écrit sous le mécénat des princes. Enfermés dans leur rôle de poète courtisan, soumis au bon plaisir de leur «maître», ces écrivains auraient été incapables de produire une œuvre authentique et de qualité. Il convient bien sûr de revoir une vision aussi simpliste et réductrice de la littérature médiévale. Ainsi, si l on ne peut nier la position subalterne de l écrivain à la cour, il faut néanmoins souligner que la rémunération de celui-ci est rarement liée de façon directe au travail de sa plume. En effet, la plupart des auteurs de cour 17 se voient confier un poste, un titre laïcs ou une prébende ecclésiastique et éventuellement des terres en province qui leur permettent d assurer leur subsistance 18. La fonction d indiciaire de Bourgogne, créée en 1455 par Philippe le Bon, et qui prévoit explicitement la rémunération de l écrivain pour son activité d écriture historiographique 19, est un fait suffisamment exceptionnel pour avoir été souligné par l histoire littéraire comme une étape décisive dans le processus de reconnaissance du 15. Par exemple, dans une gravure accompagnant l édition de la Naissance de Charles d Autriche de Jean Molinet. Cette gravure est située au frontispice de l édition lyonnaise de 1503 de la Naissance (Cf. Cynthia J. Brown, «L éveil d une nouvelle conscience littéraire en France à la grande époque de transition technique : Jean Molinet et son moulin poétique», dans Le Moyen Français, n 22, 1988, pp ). 16. J.-L. Nancy et F. Ferrari soulignent que, derrière le terme auteur, on confond souvent deux concepts distincts : l ouvrier de l ouvrage et l auteur de l œuvre, un auteur situé hors de l œuvre et un autre qui ne peut se trouver qu en elle (Iconographie de l écrivain, Paris, Galilée, «Lignes Fictives», 2005). 17. Pour certains auteurs relevant du monde monastique ou ecclésiastique, l activité littéraire entrait dans leurs fonctions ou était envisagée comme une forme de passe-temps. Quant aux figures princières qui se sont adonnées à la plume, telles que Charles d Orléans et René d Anjou, la question de leur rémunération ne se pose évidemment pas. 18. Ainsi, le poète Eustache Deschamps ( /7) exerça diverses charges administratives, dont celle de bailli de Valois, tandis qu Alain Chartier (~ ), auteur, notamment, du Quadrilogue invectif, œuvre dénonçant la responsabilité des trois ordres (Noblesse, Clergé, Peuple) dans les malheurs qui frappèrent la France pendant la Guerre de Cent Ans, fut pendant dix ans notaire et secrétaire du roi Charles VII. 19. «À George Chastelain, écuyer, panetier de Monseigneur le duc de Bourgogne, auquel a été ordonné par mondit très redouté seigneur et son conseil, de prendre et avoir sur la recette générale de Hainaut, trente-six sous par jour, par considération de ce qu il est tenu de mettre par écrit choses nouvelles et morales, en quoi il est expert et connaisseur, et aussi de mettre en forme par manière de chronique, les faits notables dignes de mémoire advenus par ci-devant et qui adviennent et peuvent souvent advenir» (Traduction d un extrait des lettres patentes signées par le duc le 25 juin 1455 et fixant le statut et la tâche du premier indiciaire bourguignon, d après Splendeurs de la cour de Bourgogne. Récits et chroniques, s. dir. Danielle Böhler, Paris, Éditions Robert Laffont, 1995, p. 740). 31

8 Le «portrait» d Auteur au Moyen-Âge statut de l écrivain 20. En outre, c est à la fin du Moyen Age, dans un monde littéraire largement dominé par le milieu curial, que s est peu à peu affirmée la conscience individuelle de l écrivain et la fierté de sa fonction. L auteur, en s engageant dans le champ du politique, se sent investi d une mission par rapport au pouvoir et à l Histoire, celle de juger les évènements et les actes posés par ses contemporains, d en déterminer le sens afin de guider les hommes 21. Les scènes de dédicace, fréquentes au frontispice des manuscrits princiers, illustrent cette situation singulière de l écrivain par rapport au pouvoir princier et au monde curial. La position de l auteur, agenouillé, présentant le livre, fruit de son travail, au prince ou à la princesse qu il sert, en présence ou non des membres de la cour 22, traduit visuellement son infériorité et son statut de servant. Néanmoins, le livre que le personnage-auteur tend à la figure princière peut être considéré non seulement comme une marque de déférence de l artiste vis-à-vis de son mécène, mais aussi, peut-être, comme le symbole d une transmission du savoir. En effet, l érudition est devenue une préoccupation des grands eux-mêmes. Dès lors, l écrivain, le clerc, détenteur de la sagesse contenue dans les livres, tend à se présenter comme un sage apte à conseiller le prince qui se veut un bon gouvernant. Aussi, si l écriture demeure un service princier, elle est aussi un espace «intermédiaire» où s établissent des liens d estime réciproque régissant les rapports entre l écriture et le pouvoir. C est ainsi que le prince est parfois représenté rendant visite à l artiste dans son office : l auteur, malgré toute la déférence qu il doit au personnage royal, reste assis, concentré sur son ouvrage, tandis que le prince, respectueux, se tient en retrait. Dans la miniature du Duc des vrays amants du manuscrit de la reine (London, British Library, Harley ms 4431), on voit même le duc d Orléans s agenouillé devant Christine de Pizan, selon une inversion des rôles qui met en scène l attention accordée par le prince mécène au travail de l écrivain. D une façon moins explicite, les scènes de dédicace peuvent elles aussi traduire les rapports étroits qui lient l auteur à son prince : par le don du livre, le premier manifeste le service et le respect qu il doit au second, mais ce dernier, en l acceptant, reçoit l enseignement délivré par un écrivain qui apparaît par conséquent sous les traits d un érudit, d un sage. Le livre, que l un reçoit et que l autre offre, se fait le symbole de cet échange. Un dernier type de représentation de la figure auctoriale peut encore être évoqué : celui de l auteur au seuil ou au sein de la fiction. Les miniatures médiévales montrent en effet souvent l écrivain en tant que personnage de son récit. Une telle représentation semble contrevenir au principe narratologique selon lequel l auteur doit être rejeté dans le hors-texte, en dehors de l espace fictionnel. Cependant, la fiction allégorique, qui, suivant le modèle du Roman de la Rose, est le «type-cadre» Ce poste a valu, à ceux qui l on successivement occupé (George Chastelain, Jean Molinet et Jean Lemaire de Belges), la reconnaissance de leurs pairs et un prestige incomparable auprès des contemporains. 21. Voir Jean-Claude Mühlethaler, «Le poète et le prophète. Littérature et politique au XV e siècle», dans Le Moyen Français, n 13, 1983, pp ; Id., «Les masques du clerc pour parler aux puissants. Fonctions du narrateur dans la satire et la littérature engagée», dans Le Moyen Age, n 96/2, 1990, pp et Jean-Claude Mühlethaler et Joël Blanchard, Écriture et pouvoir à l aube des Temps Modernes, Paris, P.U.F., «Perspectives littéraires», Une des miniatures les plus connues est celle montrant Jean Wauquelin, présentant au duc Philippe de Bourgogne sa traduction des Chroniques de Hainaut de Jacques de Guise. 23. Voir, entre autres, Paul Zumthor, Essai de poétique médiévale, Paris, Seuil, «Poétque»1972 ; Christiane Marchello-Nizia, «Entre l Histoire et la Poétique, le Songe politique», dans Revue des sciences humaines, n 183, , pp et Giovana Angeli, «Le type-cadre du songe dans la 32

9 Marie Jennequin choisi par un grand nombre d œuvres aux XIV e et XV e siècles, peut générer une certaine ambiguïté entre les niveaux du récit. Le concept d acteur, propre à la littérature médiévale, désigne le personnage qui assume la narration en je. Il se fait parfois le protagoniste de l action, le sujet de la quête et correspond à une forme de transposition de la figure auctoriale à l intérieur du récit 24. À travers cette figure de l acteur, se maintient donc une certaine perméabilité entre l univers fictionnel et la réalité du hors-texte, laquelle se manifeste visuellement dans les illustrations qui accompagnent les récits allégoriques. On y voit l auteur, dans son laboratoire, visité par des personnifications ou s endormant. La même figure peut ensuite être présentée comme le sujet de la quête ou le témoin d une action métaphorique. Enfin, au terme du récit, il s éveillera et/ou rejoindra sa table de travail et le livre dans lequel sera copiée l œuvre. En ce sens, les dix illustrations à l encre du manuscrit BNF, ms. fr , entièrement consacré à la copie du Naufrage de la Pucelle de Jean Molinet ( ) constituent un exemple intéressant. On y note la présence de l acteur 26, observant, depuis un promontoire rocheux, le déroulement d une fiction maritime mettant en jeu l avenir de la Bourgogne et de sa jeune duchesse, Marie 27. La représentation picturale correspond étroitement à la description que nous propose Molinet à l entrée de son texte : Aiguillonné d angoisseuse pointure, bersé de menus anoys, le cœur plongiet en amertume, les yeux chargiés de grosses larmes, querant plaisant objet pour subvenir à ma miserable desertion, desirant sçavoir se les pitoiables advenues de maintenant sont aussy estranges en mer que en terre, nagueires me trouvay sus une haulte monteigne et regardant es flos de Neptunus ( ), choisy une tres belle et propre gallee (FD 1, p. 77). Surtout, la dernière image du manuscrit, qui illustre le chant final du poète, témoigne particulièrement bien de la confusion des divers niveaux diégétiques à travers le dédoublement de la figure de l acteur entre, d une part, le personnage à l avant qui, depuis son promontoire rocheux, entreprend la création de l œuvre littéraire dont la vision sera et a été le sujet et, d autre part, un individu, situé, lui, sur le bateau c est-à-dire au cœur de l univers allégorique qui, agenouillé devant la Pucelle, offre à cette figure incarnant la duchesse Marie le livre à la fois finalisé et en train de se faire. La posture de ce second personnage, qui reproduit la pose traditionnelle de production des Grands Rhétoriqueurs», dans Les Grands Rhétoriqueurs. Actes du V e colloque international sur le Moyen Français. Milan, 6-8 mai 1985, s. dir. Anna Slerca et Sergio Cigada, Milan, Vita e pensiero, 1985, pp Les prologues le présentent généralement dans la pose d un méditant, qui se désespère de la situation du monde qui l entoure, ou poussé par sa lecture à la réflexion (pose du lecteur, qu affectionne, comme nous l avons vu, la représentation de l écrivain dans son atelier). De cet état initial souvent dysphorique surgit le songe ou la vision allégorique, lieu d une quête de l acteur vers la construction du sujet. Au terme de celle-ci, l acteur prend la plume souvent à la requête d une personnification pour narrer son expérience, c est-à-dire l action qui vient de se dérouler sous les yeux du lecteur. Il se prépare ainsi à jouer les rôles du narrateur et de l auteur. 25. Manuscrit E selon la nomenclature de Noël Dupire, éditeur moderne des pièces poétiques de Jean Molinet. Jean Molinet, Les Faictz et dictz, éd. par Noël Dupire, Paris, SATF, , 3 tomes (ici, tome 1, pp ). Désormais, FD 1. Voir reproductions dans Adrian Armstrong, Technique and technology. Script, print and poetics in France, , Oxford, Clarendon Press, 2000, pp Pour le détail du programme iconographique, voir Adrian Armstrong, Technique and technology. Script, print and poetics in France, , op. cit. 27. Le Naufrage, rédigé entre la fin avril et le début du mois d août 1477, expose, sur fond d allégorie maritime, les vicissitudes traversées par le duché de Bourgogne au lendemain de la mort de Charles le Téméraire à Nancy. 33

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