Les mémoires d un Malgré Nous
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- Jean-Bernard Léger
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1 Les mémoires d un Malgré Nous René Kunkler Histoire vécue par un incorporé de force dans la Wehrmacht (armée allemande) et ancien prisonnier du camp de Tambov en Russie Rédigé et mis en page par Claude Simon et J.Ch. Badmann
2 Sommaire Page Poème d un Malgré-Nous 3 Introduction 4 Motif de mon affectation au Reichsarbeitsdienst 7 Instruction dans la Wehrmacht 10 Opération en Biélorussie 13 Anéantissement de notre compagnie 15 Anecdotes du front 17 Prisonnier 19 Au camp de Tambov 22 Libération 27 Conclusion 31 Extraits : du livre de Eugène Riedweg Les Malgré-Nous du livre de Jean Thuet Tambov 2
3 les Malgré-Nous : Nous avions 18 ans... ou un peu plus Nous avions 18 ans, ou un peu plus, Nous aimions la vie, le bruit, et même un peu plus, Nous aimions notre maison, notre village, et même un peu plus, Nous aimions nos campagnes, nos rivières de plus en plus. Nous aimions nos pères, nos mères et beaucoup plus, Nos copains, nos voisins, le facteur, de plus en plus, Nos oncles, nos tantes, nos cousines, et même un peu plus, Le Maire, le Curé, le Maître d'école, de plus en plus. Nous aimions la nature, les fleurs, les abeilles, Nos printemps, nos étés, nos hivers, et beaucoup plus, L'odeur des lilas, le givre sur les toits, Les veillées en famille, les Noëls embaumés, et même un peu plus. Nous aimions cette force naissante en nous de plus en plus, Nous aimions les filles, leurs sourires et beaucoup plus, Et avec elles, les bals, les tangos ou un peu plus, Nous leur jurions amour, fidélité, et beaucoup plus. Mais ils nous ont cassé nos rêves, nos espoirs et beaucoup plus, Ils étaient fous de gloire, de puissance, de rage, et plus, Ils voulaient maîtriser, dominer, sinon plus, Etre maître du Monde, de l'univers, peut-être plus. Ils nous ont pris nos joies, nos espérances, et beaucoup plus, Ils nous ont volé tout ce qui nous était cher, Plus de famille, ni de printemps, ni de jolies filles, Il fallait marcher, tirer, mourir, plutôt crever, sans plus. Pourtant certains sont revenus, un à un, ou parfois plus, Ils avaient alors 20 ans, ou quelques années de plus, Ils avaient perdu le sourire, la joie, et beaucoup plus, Il leur manquait des bras, des jambes et souvent plus. Et les autres, les milliers d'autres, qui ne reviendront plus, Leur voyage était sans retour, leur destination le terminus, Malgré que Pères, Mères, Fiancées prièrent de plus en plus, Ils resteront là-bas, à Stalingrad, Tambov, au fin fond de cette vaste steppe russe. Et pourtant il faut qu'on se souvienne d'eux beaucoup plus, Que leur sacrifice nous serve de leçon et de beaucoup plus, Que nos jeunes cultivent la mémoire de ces héros, et que nous tous, prions pour eux un peu plus, Enfin que les régnants de ce monde sachent tirer la leçon de leur sacrifice, Mais que cela ne devienne pas une histoire, comme tant d'autres, sans plus, Et que, je vous en conjure Messieurs les Maîtres, que cela ne se produise JAMAIS, JA- MAIS PLUS, Car nous n'avions que 18 ans, ou un peu plus. André Bechtel 3
4 Introduction René Kunkler, né le 29 décembre 1925, est originaire de Wentzwiller et habite Attenschwiller. Ce malgré-nous retrace avec émotion l histoire de son incorporation forcée dans la Wehrmacht (Armée allemande) et de son internement dans le sinistre camp de Tambov en Russie. Je n ai pas encore 18 ans cet automne 1943, dans le petit village de Wentzwiller près de la frontière suisse. Après l annexion de l Alsace, l emprise du régime nazi est totale. Depuis 3 ans le nazisme exerce une dictature plus féroce sur les Alsaciens qu'en France occupée. La mise au pas de l Alsace a provoqué sa germanisation : suppression de la langue française et tout ce qui a un rapport avec elle. Entre la Suisse et l Alsace, sur toute sa longueur, la frontière est bouclée par deux rangées de grillage barbelé de plus de deux mètres de haut. Jeunesse hitlérienne et incorporation forcée des jeunes alsaciens sont de rigueur. Mes deux frères ainés, Fernand et Ernest, sont depuis longtemps déjà incorporés de force dans la Wehrmacht, quelque part au front russe. Ceux qui se soustraient à cette obligation, en franchissant la frontière suisse, exposent leurs familles respectives à de terribles représailles. Les familles sont prises en otage, déportées parfois jusqu en Silésie et internées. C'est dramatique pour beaucoup d entre elles. Chaque idée contraire au parti nazi est sévèrement sanctionnée et cela peut aller jusqu à la peine de mort. C est la Gestapo (la «geheime Staatspolizei» - la police secrète des nazis) qui met en application toutes ces basses œuvres, au nom du Führer A. Hitler, et les missions sont exécutées par les SS. Même les généraux, officiers et soldats de l armée régulière ont une certaine peur des SS et les évitent quand ils le peuvent. 4
5 Photo prise devant la maison natale de René Kunkler et de la fontaine rurale qui e existe plus de nos jours. De gauche à droite les grands parents de René avec deux de leurs filles et leurs fils. La femme habillée en blanc est la mère de René. 5
6 Affiche de recrutement 6
7 Motif de mon affectation au Reichsarbeitsdienst et l incorporation forcée Cet automne aux environs du 10 novembre 1943, pendant le battage du blé dans les granges, un contrôle de la récolte de pommes de terre a lieu dans notre ferme. Un contrôleur nazi de Mulhouse fait le tour de notre propriété et descend à la cave avec moi. Il annonce que nous possédons une quantité excessive de tubercules et qu il faut donner l'excèdent aux autorités nazies. Dans toutes les fermes les légumes et céréales sont récupérés pour faire tourner la machine de guerre hitlérienne. Je me suis interposé en lui répliquant que mes parents ont déjà versé leur dû. Le contrôleur, un type ingrat, ne l entend pas de cette oreille. Je pique une grosse colère et je le frappe dans la nuque avec une massue en bois que nous utilisions pour tasser la choucroute et qui était à portée de ma main. Le contrôleur n a pas apprécié du tout cette grosse «caresse» et fait son rapport à ses supérieurs. Le résultat de cette altercation ne tarde pas à faire son effet. Au bout de quelques jours, je reçois l ordre de départ et mon affectation au Reichsarbeitsdienst à Deisslingen am Neckar. De la gare de Weil am Rhein, le train m emmène pour trois mois de stages paramilitaires. Ces stages nous forment à l ordre serré militaire sans armes et nous devons effectuer différents travaux pour l armée allemande. Comme mes deux frères ainés sont déjà dans la Wehrmacht, je suis considéré comme soutien de famille pour les travaux à la ferme. Sans la visite de ce contrôleur, je n aurais jamais été affecté au Reichsarbeitsdienst. Vers la fin des trois mois de stage j'obtiens une permission de neuf jours. Nous sommes mi-février Pendant cette permission, un sidecar avec deux soldats SS fait irruption dans notre cour. Ils me font sortir de force de la grange et m embarquent sur le sidecar. Je n ai pas le temps de me changer ni de dire au revoir à mes parents. Je suis déjà fiché dans les dossiers nazis à cause de mon impertinence envers le fameux contrôleur. Mon père va protester et dit aux autorités qu il ne peut pas faire tout seul les travaux de la ferme. Les nazis lui ont envoyé un jeune polonais pour me remplacer. Il s appelait Szot Bruno et avait été capturé par les Nazis lors de l invasion de la Pologne. J ai gardé un contact très fort avec Bruno jusqu en janvier 2006, date de sa mort. 7
8 Arbeitsdienst Deislingen am Neckar 8
9 En permission devant la maison natale à Wentzwiller avant le départ pour la Wehrmacht 9
10 Instruction dans la Wehrmacht Et me voilà en route le pour Gnesen près de Schwerin en Prusse orientale (aujourd hui en Pologne), pour 16 semaines d instruction militaire dans la Wehrmacht. Pendant le voyage je fais connaissance avec deux autres alsaciens, Hinterer René d Ammertzwiller et Felmann Antoine de Schwoben et par la suite j en rencontrerai encore beaucoup d autres. L'entraînement prussien, "le Soldaten drillen" avec ses exercices jusqu'à épuisement et ses brimades était très éprouvant. Nous devons même sautiller avec un obus de 50 kilos dans les bras. Mes deux copains et moi sommes affectés dans le «Leichter Sturm Battr. Art. Ers. Abt. 12» une compagnie d artillerie. Nous resterons ensemble pendant toutes les opérations et déplacements à venir. Pour déplacer les pièces d artillerie, des attelages de chevaux sont nécessaires. Je m occupe des chevaux et reçois en même temps des leçons d équitation. C est un travail qui me convient très bien. Je m occupais des chevaux à la ferme de mes parents. On m'accorde une permission à la fin de mon instruction militaire pour rendre visite à mon frère Fernand blessé et soigné dans un hôpital militaire de Schwerin. Le nous partons pour le front en direction de la Biélorussie. On passe par la ville de Bialystok en Pologne. En se rapprochant de la Lituanie et de la Biélorussie le bruit des explosions devient de plus en plus fort et leurs lueurs rendent l horizon rougeâtre. Les nombreux alsaciens de l unité se demandent avec angoisse dans quel brasier ils allaient être jetés. 10
11 Instruction militaire à Gnessen en Prusse orientale Sur la photo de droite avec ses bottes d équitation. 11
12 René assis sur un canon de 125 pouvant tirer des obus de 50 kg 12
13 Opérations en Biélorussie de juillet à septembre 1944 Dès le printemps 1944 les Russes avaient commencé l opération biélorusse. Le haut commandement soviétique donne la priorité à la libération de la Russie blanche et sa capitale Minsk. Les Russes possèdent 21 armées dont deux armées de blindés. En tout 1,4 millions d hommes, pièces d artilleries, 5'200 chars et canons d assaut appuyés par 5'000 avions. Les Allemands ont adopté un dispositif échelonné en profondeur jusqu à 28 km de Minsk, en alignant 1,2 millions d hommes, 9'500 pièces d artillerie, 900 chars et canons d assaut et 1'300 avions. Les partisans russes sont les premiers à attaquer les voies de chemin de fer. Ils opèrent sur les arrières des troupes allemandes à l ouest de Minsk sur ordre du haut commandement russe. Dans la nuit de 22 au 23 juin, l aviation soviétique attaque d abord les terrains d aviation, les voies de chemin de fer, les positions d artilleries et les troupes en marche. Les rapports allemands notent une tactique d infanterie nouvelle plus habile, ainsi que l emploi de l aviation «à une échelle encore jamais vue». La première phase du 23 juin au 4 juillet achevait l encerclement du regroupement de Minsk. Au soir du 3 juillet, le 27ième Panzer Corps, la 110ième division et les forces de Müller, en débandade sont encerclés à l est de Minsk, le reste de ce groupe d armée centre étant repoussé à l ouest de cette ville. Dans le seconde phase du 5 juillet au 29 août, les Soviétiques effectuent 5 autres offensives ; Siauliai, Vilna Kauhaus, Bialystok et Lublin Brest. Le groupement encerclé à l est de Minsk fut détruit du 5 au 11 juillet Les opérations russes se dirigent maintenant vers Grodno situé à 250 km à l ouest de Minsk et dans l axe Nord-Sud entre Vilna, aujourd hui Vilnius en Lituanie et Bialystok en Pologne, notre secteur. La volonté d Hitler d interdire tout repli fut en partie à l origine de l encerclement d importantes forces allemandes. Le groupe d armée centre a été détruit dans un Kesselschlacht classique (bataille en chaudron) 17 divisions totalement annihilées et 50 autres perdant la moitié de leurs effectifs. L avance des groupes soviétiques est gigantesque. Cela ressemble à un énorme rouleau compresseur écrasant tout sur son passage. Avec les fameuses orgues de Staline, le bombardement massif de l aviation et de l artillerie cause des pertes énormes dans les rangs de la Wehrmacht complètement submergée. 13
14 Nos lignes téléphoniques sont souvent coupées et comme je monte bien à cheval je suis chargé de transmettre le courrier ainsi que les instructions et les ordres de l arrière aux premières lignes et inversement souvent sous le feu de l ennemi. Un jour, mon cheval a été touché mortellement et s est écroulé sous moi. Canon tracté par des chevaux 14
15 Anéantissement de notre compagnie Notre compagnie prend position sur une colline dans les environs de Grodno. Quelques centaines de mètres plus bas coule un fleuve. Je pars avec mes deux copains pour abreuver nos chevaux. Pendant que nous descendons, l aviation russe attaque et bombarde nos positions sur la colline. Je n ai jamais vu un bombardement d une telle intensité d aussi près. La colline est en feu. Avec les explosions et la mitraille, elle ressemble à un volcan en éruption. Nous tenons nos chevaux affolés, et la peur au ventre nous observons cette scène apocalyptique. Les bombes lâchées, les avions soviétiques se retirent. Nous reprenons le chemin de la colline pour retrouver notre unité. Un spectacle de désolation de fin du monde! La colline est rouge de sang et jonchée de lambeaux de chairs humaines et de chevaux mélangés avec de la terre et de la ferraille provenant des armes détruites. Il ne reste aucun survivant. Nous sommes les seuls rescapés de notre unité comportant 300 hommes. La soif de nos chevaux nous a sauvé la vie. Notre compagnie n existe plus. Nous prenons contact avec d autres groupes de soldats également égarés et nous essayons de nous procurer de la nourriture. 15
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17 Anecdotes pendant et après les encerclements russes Après l offensive russe du 5 au 29 août 1944 en Biélorussie et sur la ville de Grodno, les troupes soviétiques nous ont dépassés puis encerclés, provoquant des accrochages sérieux comme ceux de la fameuse colline où toute notre compagnie fut anéantie. Les Russes ont un puissant allié, le "général Hiver" que Napoléon Bonaparte a connu lors de la fameuse retraite de Russie en Nous traversons un champ, à découvert, en nous approchant d un petit bois situé à 300 mètres environ de notre position sans nous soucier des Russes qui pouvaient être dissimulés en lisière. Au moment ou nous nous trouvons à bonne distance nous sommes pris sous un feu nourri. Je plonge à terre ainsi que tous mes camarades. Beaucoup d entre eux ne se relèveront pas. Presque la moitié de mes compagnons sont décimés. Tant bien que mal ceux qui sont encore valides arrivent à se mettre hors de la portée des tirs russes en se faufilant entre les blessés et les morts. C est un moment crucial où chacun regarde pour soi. Des soldats blessés essayent d agripper mon pantalon en criant «hilf mir» aide-moi! Le sentiment d impuissance de ne pas pouvoir les aider dans leur détresse me fait mal. Ces malheureux ont un triste sort ; certains agonisent et d autres seront achevés par les Russes. Une balle de fusil a même traversé le col de ma vareuse. Un jour je suis en contact avec un jeune soldat allemand de 16 ans, un fanatique. Il ne fallait surtout pas faire de remarque contre le parti nazi en sa présence. Il aurait certainement averti ses supérieurs. Ce jeune garçon a subi un lavage de cerveau lors de son séjour à la jeunesse hitlérienne et son instruction militaire. Il croyait dur comme fer au Führer et à la victoire de l armée allemande. Je n avais pas beaucoup d estime pour lui. Lors d une attaque russe il est planqué dans son trou individuel. Le dessus de son casque dépasse un peu. Le pilote d un char russe le repère. Il roule sur lui avec une de ses chenilles en le bloquant dans sa cachette et commence à faire la fameuse toupie en tournant sur lui-même. Le char s enfonce lentement dans le trou en écrasant ce jeune héros Cette fin fut atroce, ce n était pas beau à voir. Beaucoup de ces jeunes allemands seront tués en obéissant aveuglément aux ordres. Ils agissaient comme des robots. Tuer ou être tués. 17
18 Le soir de Noël 1944 je suis de garde devant une meule de paille. Toutes ces nuits blanches pendant les différentes opérations et dans le froid glacial ont eu raison de moi. Je m endors dans ce tas de paille. Heureusement, je suis réveillé en sursaut par l aviation russe qui est entrain de nous chercher en lâchant des fusées éclairantes accrochées à de petits parachutes. Si j avais été surpris, dormant pendant la garde, on m aurait exécuté sur-le-champ. 18
19 Fait prisonnier Hinterer René, Felmann Antoine et moi avons toujours réussi à nous sortir des embûches se dressant devant nous, jusqu'à un certain jour du début janvier 1944.Nous nous retrouvons à nouveau égarés en déambulant d une contrée à une autre. Mes deux compagnons et moi errons seul. Nous nous cachons sous un tas de charbon dans la cave d un petit château isolé et abandonné. Imaginez-vous cela pendant 3 jours et 3 nuits. Au quatrième jour des coups de feu se font entendre au loin, deviennent plus forts et se rapprochent. Des pas résonnent au rez-de-chaussée. Des soldats russes sont entrain d occuper la maison et commencent à danser au-dessus de nous, sans se soucier que quelqu un puisse être caché dans la cave. Nous sommes noirs comme des charbonniers, les poumons pleins de poussière de charbon et la respiration devient de plus en plus pénible. Je propose à mes deux copains de sortir de ce trou à rats et de nous rendre aux Russes. Si nous restons encore longtemps dans ce charbon, nous allons crever. Nous prenons la décision de nous rendre. Avant de sortir nous enfouissons nos fusils dans le charbon, sinon les Russes nous tueraient avec nos propres armes. En sortant je trébuche sur un cadavre avant de monter l escalier. A peine dehors au coin de la maison, un soldat russe surgit arme au poing en criant : «Stoï-pan rouki-veri» Halte les mains en l air. Les autres russes rappliquent aussitôt et les coups de crosses valsent dans nos reins. Heureusement un officier russe écarte brutalement les soldats, remarquant que nous portons des bandelettes bleu blanc rouge au col de nos vestes. Nous les avions cachées durant tout notre Service dans la Wehrmacht et nous avons profité de l'occasion pour les sortir avant de nous rendre. L officier russe parle bien le français et nous lui expliquons qui nous sommes. Nous pensons déjà que notre situation va s améliorer mais nous déchantons vite. L officier doit repartir et nous laisse entre les mains de ses soldats. Ils nous volent tout, bottes, manteaux, montres, papiers, argent, caleçons et finettes. Il nous reste nos pantalons, vestes et casquettes. Nous recevons des sandales en bois. Nos gardiens sont très mal habillés beaucoup d entre eux sont originaires de la Sibérie ou de la Mongolie. Nous avons malgré tout de la chance. Normalement ils ne font pas de prisonniers. La pulsion guerrière ancestrale de ces soldats leur faisait commettre les pires exactions et mutilations. J ai rencontré des pri- 19
20 sonniers avec un doigt coupé parce qu ils n arrivaient pas assez vite à enlever leur alliance. Des viols et des meurtres lorsqu ils entrent en Prusse orientale sont à l ordre du jour et provoquent l exode vers l ouest de la population prise de panique. Les Russes prennent leur revanche contre les crimes commis par les SS en Union Soviétique. Souvent les officiers les laissent faire. Nous sommes enfermés dans un enclos à vaches pendant 3 jours, pieds presque nus dans 30 cm de neige. Après 3 jours d'attente nous sommes dirigés vers un autre groupe d une vingtaine de prisonniers. Dans la neige glaciale nous entamons une longue et pénible marche vers le lieu de notre détention, le camp de Tambov à 450 Km au sud est de Moscou. Au bout de 4 jours de marche une énorme ampoule se forme entre mes doigts de pied. Je souffre en silence. Un soldat russe remarque cette ampoule, tire son couteau et me la perce. Une brûlure intense me ronge le pied. Le groupe de prisonniers s'agrandit au fur et à mesure que nous approchons du camp. Pendant des jours et des semaines nous marchons. Quelquefois nous sommes embarqués dans un train. Les camps intermédiaires se succèdent. Je me demande souvent ce que je fais dans cette galère. Pendant les longues marches vers Tambov nous mangeons de la neige pour atténuer notre soif et faim. Nos gardiens russes nous tapent dessus lorsqu ils nous surprennent. Pendant les courtes haltes nous piétinons sur place pour éviter des gelures aux pieds. Nos belles bottes, que les Russes nous ont volées nous font cruellement défaut par des températures de -30 degrés. Quelques soldats russes 20
21 En captivité 21
22 Au Camp de Tambov Au mois de mars 1945 le train s arrête, au bout d un pénible et long voyage dans la petite gare de Rada, à quelques kilomètres de Tambov. Une bonne centaine de prisonniers descendent du train. Nous marchons vers ce sinistre camp, énorme enclos de 800 mètres de long sur 400 mètres de large cerclé par un quadruple rangé de barbelés et flanqué de miradors. Il est construit en pleine forêt et divisé en secteurs. Nous sommes prisonniers amaigris de 17 nationalités différentes. Personne ne peut ressentir ce que nous avons vécu dans ce camp. L état physique des prisonniers est épouvantable. Nous sommes conduits en zone de quarantaine pour les premières 4 semaines. Nous recevons une piqûre. Elles sont faites à la chaîne comme pour le bétail. Une aiguille se casse en deux et un infirmier retire la moitié avec une paire de tenailles. Le prisonnier grimace de douleur. Après la quarantaine nous sommes regroupés par nationalité. Les Alsaciens sont conduits dans le secteur français. Le camp est composé d une centaine de baraquements rigoureusement alignés. Les grandes structures peuvent accueillir 300 occupants et les petites 120. Début 1945 elles sont surpeuplées en raison de l afflux de prisonniers. Nous vivons dans des conditions effroyables de détention avec une hygiène déplorable. Nos baraques en bois sont enfouies dans la terre pour résister au froid. La température descend à -40. Seul le toit couvert de terre émerge du sol comme une taupinière. Les détenus couchent sur des bat-flancs. Les baraques sont souvent inondées pendant la période de pluie et de fonte de neige, l eau stagne au fond. Une de ces baraques a le toit défoncé par le poids de la neige. Plusieurs morts et blessés sont à déplorer, écrasés sous les décombres. Il est facile de repérer les cuisines, par une odeur nauséabonde qui se dégage. Notre repas quotidien n est autre qu une espèce de soupe puant le poisson, une eau bouillante et dégueulasse avec des arrêtes ou des restes de choux pourris. On ne peut pas appeler cela une soupe. Chacun de nous reçoit cette bouillie dans sa gamelle ou une boîte de conserve vide avec un morceau de pain noir dur presque immangeable d environ 500 grammes. Pour ma part, je n ai jamais 22
23 reçu 500 grammes de pain par jour. Mes 2 morceaux de pain par jour ressemblaient par leur taille à 2 biscottes. Les rations sont souvent mal distribuées. Les commissaires, les Kapo qui jouent aux petits chefs et qui occupent des postes privilégiés se partagent les meilleurs morceaux avant la grande masse des prisonniers qui ne reçoit que les restes. J ai même réussi à conserver un petit morceau de ce pain noir de Tambov et à le rapporter à la maison. Je le conserve précieusement encore aujourd hui 61 années après ces événements tragiques. Les dernières semaines de captivité, j ai souvent été tenté d avaler ce petit morceau de pain, quand la faim tiraillait mes entrailles. Deux fois il m est arrivé de louper un repas. Une longue colonne de prisonniers attendait devant les cuisines. Lorsque mon tour arrivait la distribution des repas était terminée. C est très dur pour moi. Manquer plusieurs fois son repas dans ce camp peut être fatal. Dans tout le camp de Tambov, aucune herbe, ortie ou autre verdure n a de chance de pousser ou de repousser. Toutes ces plantes sont systématiquement cueillies ou arrachées par les prisonniers en quête de nourriture. Même le tas de fumier où l on jette les déchets de cuisine, est fouillé pour retirer ce qui est encore mangeable. La famine fait des ravages énormes. A l aube, les prisonniers dans un état squelettique, vêtus de loques, sont rassemblés en commandos de travaux forcés : bûcheronnage, extraction de tourbe, creusement d écluse et diverses corvées. Le travail est très dur dans des conditions de sous-alimentation et d insalubrité provoquant des maladies. La dysenterie est généralisée. Les prisonniers perdent entre 30 et 40% de leur poids. Beaucoup sont atteints de gelures, de gale, de pneumonie, d œdème de Pyorrhée ou de typhus. La mort est souvent au rendez-vous pour eux. La moindre maladie peut être fatale dans ce camp. Les malades gravement atteints sont dirigés au «Lazarett» (infirmerie) qui n est qu un simple mouroir où on les laisse crever comme des chiens. Les corps des prisonniers décédés sont entassés, nus, dans une baraque faisant office de morgue. Quand la baraque est pleine, les corps sont ressortis, acheminés à l extérieur du camp et jetés pèle mêle dans des fosses communes creusées à la main. 50 cadavres par fosse alsaciens et mosellans ont été internés au camp de Tambov, 4000 ont péri dans le camp sans compter ceux qui sont morts lors de leur rapatriement en France. Les latrines sont faciles à trouver. Il suffit de suivre les traînées et les traces de sang que laissent les prisonniers malades en s'y rendant. 23
24 La punition la plus extrême infligé aux prisonniers est la corvée des latrines. Cela consiste à vider les latrines à la pelle en remplissant un fût qui sera porté par 2 prisonniers et déversé dans la forêt à l extérieur du camp. Lors d une corvée de bois, j ai réussi à capturer une grenouille que j ai avalée instantanément toute crue. J ai accompagné ce festin en grignotant des morceaux d écorce. La marche des vaincus de la Bérésina à Moscou 24
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26 Le morceau de pain que René a voulu manger 100 fois, mais qu il a ramené de Tambov à Wentzwiller. Le papier entourant le pain est également de Tambov. 26
27 La libération et le voyage retour de Tambov Début septembre 1945, les Russes rassemblent environ 1000 hommes et nous font sortir du camp avec le peu de matériel dont nous disposons encore, nos gamelles. Chacun de nous se pose ces questions : Dans quel camp vont-ils encore nous emmener? Quand est-ce que cette muette détention prendra-t-elle fin? Quand pourrons-nous rentrer chez nous en Alsace? Nous ne savons absolument rien de ce qu il adviendra de nous. Le petit trajet à pied entre le camp et la gare de Rada est vite parcouru. Nous embarquons dans des wagons à bestiaux, 40 prisonniers par wagon. Le train s ébranle lentement pour prendre la direction de Moscou. Le train traverse cette ville, puis bifurque vers l ouest direction Smolensk puis sur Minsk. En approchant de cette ville, nous nous rendons compte que le train se dirige toujours plus vers l ouest. Ayant passé Minsk le convoi se rapproche de la frontière polonaise, et c est là, que nous comprenons que ce voyage là est certainement le plus beau voyage de notre existence. Les Russes nous renvoient chez nous. En approchant de Varvoire en Pologne et de la frontière allemande à Frankfurt an der Oder, des sourires se dessinent à nouveau sur beaucoup de nos visages. La Croix Rouge nous distribue des colis. Entre temps, il faut changer de convoi. Les voies de chemin de fer soviétiques n ont pas le même écartement que celles en Allemagne et les pays de l Ouest. Les arrêts sont fréquents depuis Moscou. De l eau chaude de la locomotive est récupérée pour faire du café pendant ces haltes. La nourriture qu on nous distribue n est pas très variée : 10 poissons, 10 miches de pain dur de 500g et un seau d eau pour 40 personnes. Une petite gouttière de 30cm de long inclinée vers l extérieur et coincée entre la porte coulissante, nous sert de pissoire et à évacuer nos excréments. Pour résister au froid dans les wagons à bestiaux, nous nous serrons les uns contre les autres. Pendant ce voyage du retour, le paysage nous offre un décor parfois apocalyptique. Des villes et villages rasés, des amas de pierres et de gravats à la place des habitations. L Europe centrale n est plus qu un immense champ de ruines et de cendres avec ses millions de morts, engendrés par la folie destructive des hommes. Les Américains nous prennent en charge et le voyage continue jusqu à Frankfurt am Main près de Wiesbaden. Avant cette ville le train s arrête en rase campagne devant un champ de betteraves qui est 27
28 très vite récolté ; le millier de prisonniers affamés descend du train arrachent les betteraves et les mangent crues. C est à Frankfurt que nous sommes désinfectés de nos puces et poux. Nous recevons également des uniformes plus propres et enfin recevons un meilleur repas. L organisation de la mission sanitaire française de rapatriement à l Est intercepte les convois en provenance de Russie pour retirer les malades les plus graves après avoir constaté l état de santé alarmant de certains «Malgré nous». Grâce à cela beaucoup échappent à la mort. Après l arrêt de Frankfurt nous embarquons à nouveau dans le train en direction de Paris en passant par Bruxelles. Pendant ce voyage vers Paris, nous pouvions ouvrir les portes coulissantes de nos wagons à bestiaux. Les Russes nous avaient littéralement enfermés et avaient bloqué les portes pendant toute la traversé de l Union Soviétique et de la Pologne. A la sortie de la gare du Nord à Paris, la population n est pas contente de voir débarquer des soldats en uniforme de la Wehrmacht. Les militaires français, qui nous accueillent, doivent faire des pieds des mains pour avertir cette population hostile entrain de nous insulter et de nous cracher dessus. Ils leur expliquent que nous sommes des Alsaciens incorporés de force dans la Wehrmacht, prisonniers des Russes et rentrant de Russie. Même quelques soldats français faits prisonniers par les Allemands en 1940, étaient parmi nous et enfermés à Tambov. Ils avaient subi les mêmes brimades que nous. Les Russes lorsqu ils ont pénétré en Pologne, en Silésie et en Prusse Orientale, ne faisaient pas de détail. En capturant des prisonniers allemands, ils raflaient également les prisonniers français internés trop à l est du Reich. Ces prisonniers français auraient du être libérés sur le champ et renvoyés dans leurs foyers selon leur statut de soldats alliés. Les autorités françaises nous acheminent à pied vers une caserne où nous échangeons nos uniformes allemands contre des habits civils. Nous sommes soumis à un dernier interrogatoire puis un contrôle sanitaire est effectué par des médecins militaires. Un docteur remarque les boursouflures contractées pendant ma captivité en Russie, qui éclatent en laissant couler du pus. Mon sang est littéralement empoisonné, un mois de détention de plus, m aurait été fatal. Ce docteur, un homme très sérieux, me prend en charge et fait le nécessaire pour que je puisse partir en convalescence pour 1 mois à 28
29 Rumilly en Haute Savoie. Je l ai commencée 5 jours après avoir rejoint mon foyer en Alsace. Après toutes ces formalités, tous les Alsaciens regagnent la gare de l Est pour le train Paris - Mulhouse Saint-Louis. Nous entamons les derniers 500km d un voyage de plus de 3500km aux multiples péripéties. Entre temps, j ai rencontré trois copains, tous sortis de Tambov, Allemann Eugène d Attenschwiller (dit Satler Eugène), Klein Joseph et son frère Alfred de Wentzwiller mon village natal. Le troisième frère, Klein Antoine, malheureusement est resté à Tambov où il a péri dans les conditions que l on connaît. Ces quatre copains n étaient jamais ensemble pendant leur captivité. Ils pouvaient seulement se voir brièvement à travers le grillage séparant leur secteur respectif. Enfin la gare de St. Louis, le 19 octobre 1945! En sortant de la gare, Alfred, Joseph, Eugène et moi-même prenons contact avec M. Ortcheit de Saint-Louis, une ancienne connaissance, qui nous prend en charge et avertit nos parents et proches de notre retour de Russie et nous conduit chacun respectivement chez nous. Nous arrivons devant la cour de la ferme de mes parents. Autour de la fontaine rurale, qui n existe plus aujourd hui, située au bord de la route juste à quelques mètres à la gauche de l entrée de la ferme, un attroupement de plusieurs personnes avec le curé de la paroisse et mes parents, nous accueillent. Tout ce petit monde est content de notre retour, mais les visages deviennent blêmes lorsqu ils remarquent notre état physique et surtout en leur annonçant la mort d Antoine Klein resté au fond de cette vaste Russie. Un instant d émotion surtout pour fa famille Klein. Nous prenons en même temps connaissance de la disparition de plusieurs copains du village au front de l Est. Au bout d un certain temps, la faim me pousse à monter au grenier de mes parents et de couper un morceau de lard suspendu dans le fumoir. Je descends dans la cuisine où tout le monde s est donné rendez-vous. Je voulais manger instantanément ce lard. Le curé présent dans la cuisine me l arrache promptement des mains. Je lui en voulais à mort. Mais le curé savait ce qu il faisait. Si j avais avalé ce morceau de lard, je risquais la mort. Mon corps tellement affaibli par la captivité et la malnutrition pendant 6 mois n aurait pas supporté le choc en avalant des graisses. Le curé ordonna à ma mère de faire des flocons d avoine et des carottes sans graisse et de manger doucement pendant quelques jours. 5 jours après je repars en convalescence prescrite par le docteur militaire lors de mon passage à Paris. 29
30 Le point de départ et d arrivée. La gare de mulhouse 30
31 Conclusion Mon histoire n est pas une histoire comme tant d autres. Elle fait partie des récits d un de ces «Malgré-nous», encore en vie et dont les rangs commencent à être clairsemés. 61 ans après la fin de la guerre , nous sommes les derniers témoins et acteurs contre notre volonté d une tragédie qu aucune région française n avait de pareille et nous sommes restés les oubliés de l histoire. Dans les livres d histoire français aucune ligne ne mentionne d une façon ou d une autre la tragédie des «Malgré-nous». Les Alsaciens et les Mosellans payèrent un très lourd tribut sur le plan national ; sur plus de 130'000 incorporés de force près de 40'000 ne rentreront jamais dans leur foyer. Au front de l Est nous n avions pas le temps de nous poser des questions ; pris dans la déroute de la Wehrmacht nous sommes fait prisonniers par les Russes et directement internés dans des camps. Après la tyrannie de la croix gammée, ce fut celle de la faucille et du marteau : le goulag russe. Après la fin de ce conflit mondial dévastateur, le plus dur à encaisser c'est que nous faisons partie du camp des vaincus. Nous sommes des "sales boches". Seuls les vainqueurs ont une histoire. Nous autres cochons de vaincus, nous étions des couards débiles et nos souvenirs, nos peurs, nos angoisses, nos enthousiasmes n'ont pas à être racontés. Nous portions le mauvais uniforme, ce qui explique en partie, ce grand silence, pendant des décennies, sur l'histoire vécue de tous ces "Malgré-Nous", ayant perdu tout sourire en rentrant du front de l'est et de leur terrible internement dans les camps russes et autres. Je ne voulais jamais divulguer cette douloureuse épopée, essayant d'oublier tous ces faits et atrocités survenus pendant cette époque sombre de mon histoire : de notre histoire! L histoire me rattrape, grâce à Monsieur Simon Claude, qui a réussi à me convaincre de dévoiler mon récit et qui prend un réel plaisir à rédiger cette biographie. Moi, croyant que mon histoire n avait aucune importance, je commence à réaliser que cette biographie peut avoir de l'intérêt auprès des générations à venir, surtout auprès des jeunes qui connaissent mal notre histoire. Il est important de les informer de cette période douloureuse, pour que de telles atrocités ne se reproduisent plus jamais. 31
32 Le monument aux morts d Attenschwiller La mention «Morts pour la France» ne figure pas sur le monument car ces soldats, incorporés de force, étaient contraints de combattre sur le front de l est pour l Allemagne. GUERRE 1939/1945 Oscar Allemann Léon Allemann Alfred Baumann Emile Baumann Lucien Baumann Hugo Fuchs Georges Groner Frédéric Groelly Charles Jehl (dernier instituteur avant la guerre) Oscar Kaiser (dernier chef de gare avant la guerre) Lucien Rincker Frédéric Schumacher Joseph Schumacher Marcel Starck René Sutter Antoine Willer 32
33 Les anciens de Gnessen au milieu en veste sombre et lunette René Kunkler. A sa droite Hinterer René, à la droite de Hinterer René Felmann Antoine. 33
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