Régimes de change fixes et flexibles



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Transcription:

Régimes de change fixes et flexibles Grégory Corcos et Isabelle Méjean ECO 434: Economie Internationale Ecole Polytechnique, 2ème Année http://isabellemejean.com/eco434 InternationalEconomics.html

Plan du cours 1 Introduction 2 Ricardo 3 HOS 4 Solde courant 5 Déséquilibres structurels 6 Taux de change 7 Changes fixe et flexible 8 Union monétaire

Plan de la séance 1 Introduction : les régimes de change 2 Ajustement en change fixe et flexible 3 Les crises de change

Typologie des régimes de change Deux cas polaires régime flexible : le TCN est déterminé sur le marché des changes (USD/EUR, USD/AUD, USD/JPY...) union monétaire : plusieurs pays partagent une devise et une politique monétaire (zone euro) Autres arrangements fréquents : taux de change fixe la BC maintient un cours fixe avec ses réserves de change ou d or (étalon-or jusqu en 1971) ; variante : currency board détenant au moins 100% de la base monétaire en réserves (Argentine 1991-2002 ARS/USD, Hong Kong HKD/USD, Bulgarie BGN/EUR...) taux de change administré la BC intervient de façon discrétionnaire pour affecter le TCN (Chine CNY/USD, Suisse CHF/EUR, Russie RUR/USD et RUR/EUR...) bandes de fluctuations la BC maintient le cours mais en permettant des déviations limitées (Danemark DKK/EUR)

Figure: Evolution historique des re gimes de change dans le monde Proportion de pays ayant adopte diffe rents re gimes de change, 1870-2007. Source : Meissner (2005, 2007).

Le triangle d impossibilité de Mundell On ne peut pas avoir simultanément 1 un taux de change fixe 2 une politique monétaire indépendante 3 la libre circulation des capitaux Lié à la définition du taux de change réel : TCR ijt = P its ijt P jt Une petite économie ouverte i ne peut permettre aux mouvements de capitaux d établir le TCR d équilibre et avoir simultanément le contrôle de P it (politique monétaire) ou S ijt (taux de change). Les crises de régimes de change fixe illustrent le triangle d impossibilité.

Ajustement en change flexible Le solde courant dépend du TCR. Au chapitre 4, nous avons vu un lien entre baisse du prix relatif des non-échangeables et augmentation du solde courant. Plus généralement, on peut trouver des conditions selon lesquelles le solde courant diminue avec le TCR. Vu sous l angle du marché des biens : le TCR est lié au prix relatif des biens échangeables nationaux lorsque ce prix baisse, la demande pour les biens nationaux devrait augmenter, mais l effet sur le produit est ambigu l évolution de la balance commerciale dépend des élasticités-prix des importations et des exportations

Soit X = ( SP X ) σx P, PX = P, σ X > 1 M = ( P MP ) σm, PM = P S, σ M > 1 alors dx X = σ X dq Q et dm M = σ M dq SP Q avec Q = P. La balance commerciale exprimée en devise étrangère s écrit : B = SP X X P M M En différenciant totalement cette expression au voisinage d une balance commerciale équilibrée (B = 0) : ( db dp p X X = (σ X + σ M 1) P dp P + ds ) S Donc une dépréciation réelle réduit la balance commerciale si et seulement si la condition σ X + σ M > 1 (Marshall-Lerner) est vérifiée.

Figure: TCRE et solde courant des Etats-Unis et du Royaume-Uni, 1991-2010 Solde courant (E-U, gauche) et balance commerciale (R-U, droite) exprimés en % du PIB nominal. Source : FERI, FMI.

Figure: TCR et soldes courants avant et après des crises de change TCR bilatéral par rapport aux Etats-Unis. Solde courant exprimé en % du PIB nominal. Source : FERI, FMI.

Ajustement en change fixe En change flexible, les prix et le TCN peuvent varier pour ajuster le solde courant (une variation peut se substituer à l autre, cf chap. 6). En change fixe, seuls les prix peuvent varier pour ajuster le solde courant. Mécanisme d ajustement décrit par Hume (1752) : après une appréciation réelle, la balance commerciale se détériore excès de demande de monnaie étrangère vente de réserves de devises pour maintenir le TCN fixe contraction monétaire et déflation Dans la zone euro, ce mécanisme est connu sous le nom de dévaluation interne : il faut une baisse de prix (et souvent des salaires) nationaux pour ajuster le solde courant en change fixe. Certains économistes ont proposé une dévaluation fiscale, en utilisant une combinaison d impôts pour réduire le TCR.

Les crises de change Une crise de change désigne une forte dévaluation mettant de facto fin à un régime de change fixe. Plusieurs générations de modèles expliquent les crises de change. 1 crises de balance des paiements, dues à un endettement non soutenable (Krugman 1979) 2 crises autoréalisatrices, dues à l anticipation que la BC n a plus intérêt à défendre le cours (Obstfeld 1994) 3 crises jumelles, dues à la fragilité du secteur bancaire

Un modèle de crise de balance des paiements (Krugman 1979) Toutes les variables sauf i et i sont en logs. Equilibre sur le marché de la monnaie (LM) : m t p t = φy βi t, φ > 0, β > 0 PPA, prix flexibles, P constant (petite économie ouverte) : UIP avec i constant : p t = p s t i t = i s t En contrepartie de la masse monétaire, le bilan de la BC comporte des réserves de change et des prêts aux banques : m t = θr t + (1 θ)d t Les prêts de la BC croissent à un taux supposé exogène (déficits publics, bulles financières...) Anticipations parfaites. d t = d 0 + µt, µ > 0

Détermination du TCN fixe (s t = s) UIP et PPA impliquent que i t, p t, et donc m t sont constants. On en déduit m, s, r t : m = m 0 = (1 θ)d 0 + θr 0 s = m + φy βi + p L évolution des réserves de change r t suit : r t = 1 θ (m 0 (1 θ)d t ) r t = r 0 1 θ µt θ Après T = θ 1 1 θ µ (r 0 r min ) périodes, les réserves s épuisent. Les opérations de stérilisation de la BC (vente de réserves pour compenser la création monétaire due à la croissance du crédit) sont donc limitées par les réserves de change disponibles.

Quelle serait la valeur du TCN en change flexible? Pas de rôle pour les réserves, on suppose leur niveau constant et exogène (r t = r). On obtient m t, s t m t = θr + (1 θ)(d 0 + µt) s t βs t = m t + φy βi + p On en déduit la dynamique du TCN s t βs t = s θ(r r 0 ) (1 θ)µt où s et r 0 correspondent aux valeurs trouvées en change fixe. Cette équation différentielle admet plusieurs solutions, donc une non-explosive (valeur fondamentale du TCN) : s f t (r) = s + θ(r 0 r) (1 θ)µt β(1 θ)µ

Comparaison des deux régimes En change fixe, la croissance du crédit tend à l épuisement des réserves. s f t (r min ) mesure la valeur théorique du TCN au moment de l abandon du régime de change fixe. Cette valeur décroît au cours du temps et atteint s à la période : T = θ r 0 r min β = T β 1 θ µ On note que T < T et qu en T les réserves sont encore supérieures à r min... r T = r min + 1 θ βµ θ...mais tous les détenteurs de la devise voudraient vendre avant que s f t < s. Une attaque spéculative est rationnelle dès la date T.

En conclusion : En change fixe, une forte croissance du crédit cause l épuisement des réserves tant que la BC mène une stérilisation. In fine une attaque spéculative non coordonnée devient rationnelle. Même logique que pour les retraits de dépôts bancaires massifs. Que représente la croissance non soutenable du crédit? déficits publics financés par monétisation (ex : Pérou 1986) bulles financières : le crédit croît plus rapidement que le PIB (y constant, µ > 0) Comment prévenir une crise de balance des paiements? surveillance de la croissance du crédit et des déficits publics plans d ajustement structurels du FMI

Crises autoréalisatrices Dans les modèles de 1ère génération, les BC subissent l épuisement des réserves. Cependant, les BC peuvent activement attirer des réserves en augmentant leurs taux directeurs. Les modèles de deuxième génération prennent en compte les choix de la BC. Une crise autoréalisatrice se produit quand il existe plusieurs équilibres du modèle avec des choix de régime différents. Un changement d anticipations des agents peut causer l abandon d un régime de change fixe (passage d un équilibre à l autre). ces modèles illustrent l importance de la crédibilité et de l engagement dans le régime de change fixe.

Un modèle de crises autoréalistarice (Obstfeld 1994) Toutes les variables sont en logs. PPA, P constant p t = s t La BC fait face à un dilemme inflation-chômage (dû à des rigidités nominales) min{(y t ( s t ) y ) 2 + θ( s t ) 2 }, θ > 0 st Courbe de Phillips augmentée par les anticipations y t = y + η( s t e s t ) u t, η > 0 où u t désigne un choc d offre négatif (hausse du prix du pétrole, baisse de la productivité, catastrophe naturelle...).

Dans un premier temps, on considère qu il n y a pas de coût à abandonner le régime de change fixe. La BC choisit s t pour résoudre min{(y + η( s t e s t ) u t y ) 2 + θ( s t ) 2 } st s t = η ( y η 2 u t + ηs t e y ) + θ A la politique de change optimale, la production est égale à y t = θ θ + η 2 y + η ( θ θ + η 2 st e + η(u t + y ) ) En change fixe ( s t = 0) la production est égale à y t = y + η s e t u t Un régime flexible est toujours préféré puisque L float < L fix : L fix = ( y + η s e t u t y ) 2 L float = θ θ + η 2 ( y + η s e t u t y ) 2 Mais ce résultat va changer en présence de coûts politiques à changer de régime...

Supposons que des coûts fixes politiques d appréciation (c a ) et de dépréciation (c d ) entrent dans la fonction objectif de la BC. Dans 58% des crises de change le gouverneur de la BC et/ou le ministre des Finances sont limogés dans l année (36% sans crise). Certaines crises ont terminé des carrières politiques : Suharto (1997), de la Rúa, Cavallo (2001), Lamont (1992) On réécrit la fonction objectif min{(y t ( s t ) y ) 2 + θ( s t ) 2 + c( s t )}, θ > 0 st où c( s t ) prend les valeurs c a si s t > 0 et c d si s t < 0. Il existe des valeurs du choc d offre u + et u telles que L fix (u ) = L float (u ) + c a et L fix (u + ) = L float (u + ) + c d : u + ( s t e ) = y + ηs t e y + 1 (θ + η η 2 )c d u ( s e t ) = y + η s e t y 1 η (θ + η2 )c a

Figure: Chocs d offre et régime de change optimal quand c a < c d dans le modèle de crise de change de deuxième génération. revalua5on fixed peg devalua5on u - u + u t Lfix (u) L float (u)+c d L float (u)+c a L float (u) u - u + u t

Une crise autoréalisatrice peut se produire : supposons que le taux de change est fixe avec s t e = 0 (régime crédible) et que u est élevé si les agents anticipent subitement une dévaluation, u + décroît et celle-ci peut devenir autoréalisatrice Exemple du franc en 1993 : sans changement de fondamentaux, la croyance que la BdF allait abandonner l ancrage au DEM a suffi pour que la BdF dévalue Une politique réduisant le risque de crise autoréalisatrice consiste à augmenter le coût politique c d : currency boards, réputation pour le maintien du cours. Ainsi, le cours fixe est défendu en sacrifiant l indépendance de la politique monétaire.

Crises jumelles Crises bancaire et de change simultanées se renforçant mutuellement : Asie du Sud-Est (1997), Scandinavie (début des années 1990), Islande (2008), Lettonie (2008) La libéralisation financière permet un décalage de maturité et de devises entre l actif et le passif des banques. Les banques nationales empruntent typiquement à court-terme en monnaie étrangère, et prêtent à long terme en monnaie nationale. Un fort décalage rend une banque vulnérable à une dépréciation, qui augmente le coût de refinancement de la dette. Le risque de faillite bancaire encourage une politique monétaire laxiste, qui augmente le risque de dévaluation et de crise jumelle. L argument peut aussi s appliquer aux gouvernements (crises de dette souveraine plutôt que crise bancaire).

Islande, 2008 Figure: Illiquidité croissante en Islande, 2000-2007, gauche, et hausse des spreads de CDS (points de base) en 2008, droite.

Conclusions Une minorité de pays (mais disproportionnellement grands) sont en change flexible. L ajustement du solde courant ne suit pas les mêmes mécanismes en change fixe et flexible. Trois générations de crises de change fixe : attaques spéculatives, anticipations autoréalisatrices, crise bancaire jumelle. Les crises de change illustrent l impossibilité d avoir à la fois : 1 un taux de change fixe 2 une politique monétaire indépendante 3 la libre circulation des capitaux Un régime de change fixe facilite les échanges, mais au prix de renoncer à la stabilisation par la politique monétaire, ou de contrôler les flux de capitaux.